Fig. 198.—Pont d’Orthez.
de deux rivières, les ponts étaient reliés fortement à des ouvrages défensifs considérables, comme à Sens, à Montereau, etc.
A Paris, à Orléans, à Rouen, à Nantes et dans un grand nombre de villes traversées par des fleuves ou des rivières, les ponts étaient des ouvrages militaires importants pour la défense et des plus intéressants au point de vue de l’architecture.
Enfin le Mont-Saint-Michel nous montre un pont fortifié construit au XVᵉ siècle. Bien qu’il ne franchisse pas une rivière, ce pont est cependant un ouvrage
Fig. 199.—Abbaye du Mont-Saint-Michel. Pont fortifié communiquant de l’église basse à l’abbatiale.
remarquable. Il témoigne du talent et de l’adresse des architectes de ce temps, construisant, avec la même science et le même art, le chœur de l’église abbatiale dont les proportions gigantesques, aussi bien que la perfection d’exécution, sont à juste titre dignes d’admiration, le pont défendant par ses mâchicoulis les passages intérieurs de l’abbaye et reliant par un tablier crénelé l’église basse aux bâtiments abbatiaux, et nous donnant par l’ensemble de ces ouvrages magnifiques de véritables chefs-d’œuvre de l’architecture religieuse, monastique et militaire.
Fig. 200.—Maison commune à Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne).
La partie supérieure du beffroi a été refaite complètement vers 1860.
Jusqu’à la fin du XIIIᵉ siècle, l’architecture civile n’apparaît pas avec un caractère particulier; elle subissait l’influence religieuse et monastique parce que la plupart des édifices étaient élevés par des architectes religieux ou par les disciples laïques qu’ils avaient formés à leurs écoles.
Ce n’est que pendant le siècle suivant que, s’affranchissant des traditions religieuses, l’architecture prend, dans les monuments publics aussi bien que dans les hôtels ou les maisons privés, des dispositions appropriées à leur destination. Les ornements cessent dès lors d’être empruntés aux sujets religieux pour s’inspirer des scènes de la vie contemporaine et se séparent des formes et des détails convenus par l’étude de la nature.
Granges.—Les granges, les hôpitaux et les maisons, pendant l’époque dite romane et la période dite gothique, étaient construits selon les méthodes architectoniques du temps. Nous ne parlons que des monuments montrant des dispositions architecturales intéressantes.
Les granges et les greniers d’abondance étaient des bâtiments ruraux dépendant des abbayes, mais en dehors des lieux réguliers. Ces bâtiments faisaient partie du prieuré ou de la ferme. Ils étaient accessibles sur le pignon par la porte principale s’ouvrant sur la cour et par des portes secondaires ménagées dans les façades latérales; souvent même, une petite porte s’ouvrait, à côté de la grande, sur la façade, pour assurer le service
Fig. 201.—Grange de Perrières (Calvados).—Fin du XIIᵉ siècle (d’après de Caumont).
ordinaire. Le grand vantail ne s’ouvrait que pour le passage des charrettes, qui entraient par une porte et ressortaient par une autre grande porte ouverte sur le pignon opposé, comme à la grange de Perrières, située en Normandie, mais qui dépendait de l’abbaye de Marmoutier, près de Tours.
La grange était, le plus souvent, un grand bâtiment divisé en trois nefs; la nef centrale communiquait
Fig. 201 bis.—Grange de Perrières.—Coupe.
avec les bas côtés par des arcades ou des piles en pierre ou en bois, supportant la charpente du comble à deux pentes qui couvrait les trois nefs.
Fig. 201 ter.—Grange de Perrières. Plan.
Dans les unes, le froment, blé ou seigle, était entassé dans le centre et dans un des bas côtés; dans d’autres, la nef centrale était réservée à la circulation et l’on entassait les grains dans les bas côtés.
Les façades sont les mêmes, à quelques détails près; elles consistent en un vaste pignon, accusant la forme du comble, renforcé de pilastres, et percé d’une grande porte avec sa poterne, et de jours étroits dans le haut des triangles, destinés à éclairer ou plutôt à aérer la grange.
Les granges aux dîmes avaient presque toujours
Fig. 202.—Grange aux dîmes, à Provins.
des dispositions analogues, ou bien elles avaient deux étages, selon leur importance, comme celle de Provins.
Elles n’étaient pas voûtées généralement, mais les greniers d’abondance comportaient souvent plusieurs étages; le rez-de-chaussée, et même le premier étage étaient voûtés; celui de l’abbaye de Vauclair,—dans le département de l’Aisne,—construit vers la fin du XIIᵉ siècle, en donne un exemple des plus intéressants.
Fig. 203.—Grenier d’abondance de l’abbaye de Vauclair.
On peut juger par ces quelques détails de l’importance des établissements monastiques à cette époque. Les abbayes puissantes représentaient une petite ville et leurs prieurés, qui dépendaient de la maison mère, se composaient des vastes fermes autour desquelles se formaient de gros villages. On sait que les prieurés étaient de grandes fermes et, si les moines, fermiers agriculteurs, célébraient les offices conventuels, les prieurs avaient aussi et peut-être surtout pour mission de faire rentrer les redevances en nature, comme les dîmes ou autres revenus, et de les garder, de même que les récoltes, et enfin d’administrer les revenus de tout genre, des biens, des terres, des bois, des étangs et rivières qui appartenaient à l’abbaye.
Hôpitaux.—Un grand nombre d’établissements charitables, désignés au moyen âge sous les noms d’Hôtel-Dieu, Maison-Dieu, hospice, hôpital, maladrerie et léproserie, s’étaient fondés dès le XIᵉ siècle et se développèrent dans des proportions considérables pendant les deux siècles suivants.
Il existait un hôpital dans la plupart des abbayes,
Fig. 204.—Hôpital d’Angers.—XIIᵉ siècle.—Grande salle.
D’après les relevés d’A. Verdier.
ou tout au moins dans leurs dépendances. Les cités avaient également des hospices fondés ou desservis par des religieux.
Il s’était également fondé des léproseries qui s’étendaient à la fin du XIIᵉ siècle dans toute l’Europe occidentale: du Danemark en Espagne et de l’Angleterre jusqu’en Bohême et en Hongrie. Ces derniers établissements hospitaliers ne comportaient aucune disposition architecturale, car ils ne se composaient que d’un enclos contenant quelques cellules isolées et une chapelle
Fig. 205.—Abbaye d’Ourscamps (Oise).—XIIIᵉ siècle.—Hôpital d’après les relevés d’A. Verdier.
commune, près de laquelle étaient bâtis les logements religieux chargés de soigner les lépreux.
Mais les hospices, ou hôpitaux, construits de la fin du XIIᵉ siècle au XIVᵉ, sont souvent de superbes édifices dont les dispositions ressemblent à celles des diverses grandes salles des abbayes.
Il faut se rappeler que, pendant le moyen âge, l’hospitalité étant obligatoire, les monastères avaient établi un service d’aumônerie comprenant des bâtiments spéciaux destinés aux religieux chargés de soigner les malades et de distribuer des secours, à eux et aux autres voyageurs ou pèlerins.
Dès l’époque carlovingienne, nous dit Viollet-le-Duc, des impôts étaient affectés à secourir les pauvres, les pèlerins et les malades. Charlemagne, dans ses ordonnances et capitulaires, avait recommandé à ses sujets d’offrir l’hospitalité et il n’était pas permis alors de refuser aux voyageurs le couvert, le feu et l’eau.
Les communes rivalisèrent avec les rois, les seigneurs, les abbés et les bourgeois. Des hospices et des maladreries furent établis dans des bâtiments abandonnés ou construits pour leur destination spéciale.
On éleva même des refuges sur les routes fréquentées par les pèlerins, pour servir d’asile aux voyageurs qui ne pouvaient pénétrer de nuit dans les villes et on construisit des hospices en dehors des murs, dans le voisinage des portes.
Au moyen âge, et surtout aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, les pèlerinages étaient très suivis. Ceux de Saint-Michel, en Normandie, et de Saint-Jacques de Compostelle, en Espagne, attiraient la foule des pèlerins. Dès les premières années du XIVᵉ siècle, un hospice avait été fondé dans la campagne, près de la porte Saint-Denis, à Paris, et il était dédié à saint Jacques.
La confrérie de Saint-Jacques-aux-Pèlerins desservait
Fig. 206.—Maladrerie du Tortoir (Aisne) (XIVᵉ siècle).
D’après les dessins d’A. Verdier.
cet hôpital qui, avec sa chapelle, était destiné à héberger gratuitement chaque nuit des pèlerins de passage à Paris. Un emplacement de deux arpents était couvert de bâtiments, et une grande salle en pierre, qui avait vingt-deux toises de long sur six toises de large et voûtée sur croix d’ogives, y fut construite pour y coucher les malades.
Dans les notes d’une liasse terminée par une requête du XVᵉ siècle, on trouve que, pour recevoir les pèlerins—y a lieu pour ce faire XVIIj liz qui depuis le premier jour d’aoust MCCCLXVIIj (1368) jusques au jour de Mons. S. Jacques et Christofle ensuivant (25 juillet, donc un an) ont esté logés et hébergés en l’hospital de céans XVIᵐVIᶜIIIIˣˣX pèlerins (16,690) qui aloient et venoient au Mont-Saint-Michel et austres pèlerins. Et encore sont logés continuellement chascune nuict de XXXVI à XL povres pèlerins et austres povres, pourquoy le povre hospital est moult chargé et en grant nécessité de liz, de couvertures et de draps[83].
Dans les premières années du XIVᵉ siècle, plusieurs centaines d’Hôtels-Dieu, de maladreries et de léproseries étaient secourues par le roi de France. Saint Louis fonda l’hospice des Quinze-Vingts pour les aveugles et, sans compter les léproseries, un grand nombre de villes créèrent des maladreries et des hôpitaux pour les fous, les vieillards et les infirmes. Les femmes en couches avaient déjà des hôpitaux spéciaux, et une chapelle avait été fondée à leur intention, sous le vocable de Notre-Dame-la-Gisante, de Tombelaine en Normandie, dans la crypte ou église basse de la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris[84].
Il existe encore plusieurs hôpitaux élevés par les architectes de la période dite gothique. A Angers, l’hôpital Saint-Jean est remarquable, aussi bien par ses dispositions générales, comprenant la grande salle à trois nefs voûtées sur croisée d’ogives et la chapelle adjacente qui datent de la fin du XIIᵉ siècle ou des premières années du siècle suivant, de même que le grenier d’abondance, fort curieux par son plan et ses détails de construction qui ressemblent à ceux des granges et greniers dont nous avons parlé.
L’Hôtel-Dieu de Chartres est à peu près du même temps.
Fig. 207.—Hôpital de Tonnerre. Coupe de la grande salle des malades.
L’hôpital d’Ourscamps, près de Noyon, montre le même parti de construction, qui semble avoir été suivi par les architectes religieux au XIIᵉ et principalement pendant le XIIIᵉ siècle. Il présente cette particularité que ce grand bâtiment, dont les proportions grandioses rappellent les vastes salles, voûtées sur croisée d’ogives, des abbayes contemporaines de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, et de la Merveille, au Mont-Saint-Michel, semble avoir été bâti—en dehors des lieux réguliers du monastère—avec la destination spéciale d’un hospice affecté aux malades, aux pèlerins et aux pauvres.
L’hospice de Tonnerre paraît avoir été reconstruit au XIVᵉ siècle sur un vaste plan, largement exécuté. La grande salle, qui a plus de dix-huit mètres de largeur et quatre-vingt-dix mètres de longueur, est couverte par une charpente apparente dont le berceau lambrissé en plein cintre est d’un grand effet.
L’établissement est remarquable par ses aménagements intérieurs très ingénieux; la galerie en bois, construite à mi-étage, dominant les cellules à ciel ouvert, permet d’exercer une surveillance permanente sans déranger les malades.
L’hôpital de Beaune est trop connu pour qu’il y ait lieu de le décrire de nouveau. Ce curieux édifice semble procéder de Tonnerre par la voûte en charpente, lambrissée et peinte, de la salle des malades qui, fort malheureusement, a été dénaturée par la construction d’un plafond dont les solives reposent sur les entraits des fermes apparentes. Mais la cour intérieure, avec sa galerie, son puits, son lavoir, a conservé son aspect originel, que des descriptions et des publications nombreuses ont fait connaître depuis longtemps; elles indiquent l’arrangement pittoresque du grand comble des bâtiments du côté du sud, orné de deux rangées de lucarnes richement couronnées d’ornements en plomb martelé.
Pendant le XVᵉ siècle et le suivant, les grandes salles d’hospices n’étaient plus voûtées en pierre. En France et dans les Flandres, ces grands vaisseaux étaient couverts par des charpentes apparentes, lambrissées en plein ceintre ou en arc brisé, ayant une grande analogie avec Tonnerre ou Beaune.
On donnait le nom de maladrerie aux petits hospices élevés en grand nombre en France, dans le voisinage des abbayes ou de leurs prieurés, qui étaient souvent éloignés des villes et des grands centres religieux.
La maladrerie du Tortoir, fondée au XIVᵉ siècle, non loin de Laon, sur la route de la Fère, est un exemple de ces hospices ruraux et elle rappelle par son plan et les détails de sa construction l’hôpital de Tonnerre, et particulièrement par ses ingénieux arrangements intérieurs.
Les architectes du moyen âge montraient, dans l’établissement de ces institutions charitables, l’esprit ingénieux qui les distinguait dans la construction des monuments religieux. C’est un singulier préjugé, nous dit Viollet-le-Duc, de vouloir que ces architectes eussent été si subtils, lorsqu’ils élevaient des églises, et si grossiers, quand ils bâtissaient des édifices civils. Ce n’est pas leur faute si l’on a détruit depuis le XVIᵉ siècle la plupart de ces établissements si bien disposés, pour les remplacer par des hôpitaux dans lesquels on cherche à concentrer le plus grand nombre possible de malades. Louis XIV a gratifié les hôpitaux, élevés sous son règne, des biens provenant des bénéfices affectés aux maladreries et aux léproseries, qui n’avaient plus de raison d’être, puisque de son temps il n’y avait plus de lépreux; mais les hôpitaux qu’il a bâtis ne sont pas des modèles à suivre comme salubrité et hygiène, tandis que les hospices construits au moyen âge ont un aspect simple et monumental, et les malades y ont de l’espace, de l’air et de la lumière. Aussi, sans prétendre que le système cellulaire, appliqué fréquemment dans les hôpitaux établis du XIIᵉ au XVᵉ siècle, soit préférable au système de la salle commune adopté de nos jours, est-il permis de dire qu’il présentait de grands avantages au point de vue moral. Il faut constater, ajoute le savant architecte, qu’il émanait d’un sentiment délicat de charité très noble chez les nombreux fondateurs et constructeurs de nos Maisons-Dieu du moyen âge.
Maisons et hôtels.—L’histoire de l’habitation
Fig. 208.—Maison à Cluny (XIIᵉ siècle).
humaine nécessiterait un ouvrage spécial en raison de l’intérêt qui s’attache à un semblable sujet. Il a été fait d’ailleurs, et fort bien fait par un architecte célèbre[85].
Sans remonter aux temps préhistoriques ni aux Mérovingiens, ni parler des maisons rurales, des masures, qui présentent cependant un vaste sujet d’études par leur expression, variable selon les pays, nous devons borner nos études rapides à la période architectonique qui va du milieu du XIIᵉ siècle à la fin du XVᵉ, selon le cadre qui nous est assigné sous la dénomination arbitraire d’Architecture gothique.
Fig. 208 bis.—Maison à Cluny (XIIᵉ siècle).
Il n’est rien resté des habitations construites avant le XIIᵉ siècle, sinon le souvenir transmis par des textes, des manuscrits ou des bas-reliefs, en des termes concis ou sous des formes vagues; cependant on peut croire que les maisons étaient alors bâties en bois, ce qui se comprend en raison des forêts qui couvraient notre sol. La plus grande partie des monuments étaient en bois, ce qui explique que la plupart des églises construites vers le XIIᵉ siècle étaient élevées sur l’emplacement d’autres édifices détruits par le feu.
Les maisons romaines, gallo-romaines ou mérovingiennes étaient disposées suivant les habitudes du temps; elles étaient éclairées par des jours s’ouvrant
Fig. 209 et 210.—Maisons à Vitteaux (Côte-d’Or) et à Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne) (XIIIᵉ siècle).
sur des cours intérieures, selon les usages antiques qui séparaient l’appartement des femmes des autres parties de l’habitation.
Mais dès la fin du XIIᵉ siècle, la maison urbaine est faite pour la famille vivant en commun. La maison ouvre ses portes et ses fenêtres sur la rue; elle se compose généralement d’une salle ou boutique, consacrée à l’exercice de divers métiers ou à la vente de différents produits fabriqués, éclairée par une large arcade en plein cintre ou en arc brisé, et élevée de quelques marches au-dessus du sol de la rue ou même de plain-pied avec celle-ci; en arrière, une autre pièce, éclairée par
Fig. 211.—Maison à Provins (XIVᵉ siècle).
des fenêtres ouvrant sur une cour, servait de cuisine et de salle à manger. A gauche de l’arcade, sur la façade,
Fig. 212.—Maison à Laon (XIVᵉ siècle).
s’ouvrait une petite porte donnant accès à l’escalier desservant le premier étage, où se trouvait la grande
Fig. 213.—Maison à Cordes-Albigeois (XIVᵉ siècle).
chambre qui servait de salle de réception et, à côté, une autre chambre éclairée sur la cour; au-dessus se trouvaient les logements du personnel de la maison.
L’architecture des maisons varie selon le climat, les matériaux du pays et les usages des habitants. Quand il ne s’agit que d’ouvrir des jours, portes et fenêtres dans les façades pour éclairer l’habitation, les maisons n’ont pas de caractère particulier; mais dès que ces jours prennent une certaine richesse et que des moulures ou des sculptures décorent quelques parties de la façade, les ornements sont empruntés aux édifices voisins: églises ou abbayes construites par les moines-architectes, soit par suite de l’influence des écoles monastiques, esprit d’imitation ou la force de l’habitude.
Les maisons de Cluny, qui remontent au XIIᵉ siècle, nous fournissent plusieurs exemples; celles qui existent encore sont bâties presque entièrement en pierre. Les arcatures des ouvertures rappellent certains détails de l’église abbatiale ou des bâtiments claustraux que les constructeurs ont tout naturellement imités.
Il en est de même pour les autres maisons dont nous donnons les dessins exprimant les caractères des constructions urbaines des XIIIᵉ et XVᵉ siècles. On peut suivre par l’étude des habitations privées les effets consécutifs des transformations qui s’étaient faites dans l’architecture religieuse et monastique et qui s’étaient manifestées dans les édifices élevés au même temps.
Ce n’est que vers la fin du XIVᵉ siècle et particulièrement pendant le siècle suivant que cette influence s’efface et le changement, sinon le progrès, s’accuse par la forme des ouvertures qui ne ressemblent plus aux arcatures des cloîtres ou des églises, mais qui deviennent surbaissées, en anse de panier ou carrées et qui, dans les fenêtres, ne sont plus divisées par des
Fig. 214.—Maison au Mont-Saint-Michel (XVᵉ siècle).
réseaux de pierre, ornés d’arcs brisés et d’accolades, mais simplement par des meneaux et des traverses
Fig. 215.—Maison en bois à Rouen (XVᵉ siècle).
Fig. 215.—Maison en bois à Rouen (XVᵉ siècle).
formant des subdivisions carrées qu’il était possible de
Fig. 216.—Maison en bois aux Andelys (XVᵉ siècle).
clore par des châssis vitrés mobiles dont la manœuvre était des plus faciles.
Les façades sont généralement construites en pierre ou en brique, c’est-à-dire en matériaux résistants, le bois n’étant plus en usage que pour les planchers et la charpente des combles.
Au XVᵉ siècle, dans les provinces du Nord où la pierre est rare, celle-ci n’était employée que dans la partie basse, les étages établis en encorbellement étaient composés de charpente dont les vides étaient maçonnés en briques; les membrures principales: les poutres encorbellées, les poteaux, les saillies, les cadres des fenêtres étaient ornés de moulures et de sculptures; ces étages étaient, le plus souvent, couronnés d’un pignon accusant la forme par un arc brisé en saillie, de la charpente du comble ou bien par des lucarnes en bois richement décorées.
Dans les climats pluvieux, la charpente était recouverte d’ardoises ou de bardeaux, en bois fendu en lames, afin de la préserver de l’humidité.
Suivant un usage adopté dans le Nord, chaque maison était séparée, à son sommet, quand elle ne l’était pas par une ruelle étroite ou par un espace vide, non seulement pour satisfaire la vanité du bourgeois qui voulait avoir pignon sur rue et le faire voir, mais surtout pour éviter la propagation des incendies si fréquents dans les cités dont les maisons étaient presque toutes bâties en bois, et dont les conséquences étaient désastreuses, alors qu’il n’existait que des moyens rudimentaires pour combattre le fléau.
Pendant le XVᵉ siècle et surtout pendant le siècle suivant, on éleva de grandes habitations, des maisons nobles qui n’existaient guère avant ce temps, les seigneurs habitant leurs châteaux forteresses. Ces grandes maisons seigneuriales diffèrent essentiellement des habitations du bourgeois; l’hôtel occupait un espace assez étendu, comprenant des cours et souvent des jardins,
Fig. 217.—Hôtel Lallemand, à Bourges (fin du XVᵉ siècle).
la maison du bourgeois ou du marchand donnait directement sur la rue, tandis que les bâtiments de l’hôtel étaient disposés dans une cour intérieure, souvent très richement décorée et que des communs, écuries, remises et logement des gens bordaient la rue sur laquelle s’ouvrait la porte principale donnant accès à la cour et aux bâtiments intérieurs.
A Paris, au XIVᵉ siècle et surtout au XVᵉ, il existait des hôtels dont les noms au moins ont été conservés: des Tournelles, de Saint-Pol, de Sens, de Nevers, de la Trémoille, détruit en 1840. L’hôtel de Cluny, construit vers 1485, est un des plus curieux exemples de cette disposition, et il est d’autant plus intéressant qu’il a été conservé presque tout entier.
A Bourges, il existe encore plusieurs grandes maisons
Fig. 218.—Hôtel de Jacques Cœur, à Bourges.—Façade sur la place Berry (XVᵉ siècle).
du même temps, entre autres, l’hôtel Lallemand, construit vers la fin du XVᵉ siècle, dont la cour intérieure présente un grand intérêt, et principalement l’hôtel ou plutôt le château de Jacques Cœur.
Élevé dans la seconde moitié du XVᵉ siècle, en partie sur les remparts de la ville, ce superbe édifice est trop connu pour que nous en donnions des images et une nouvelle description de l’entrée et de la cour intérieure; mais la façade sur la place Berry, pour être moins somptueusement décorée, n’en est pas moins intéressante. Elle montre les deux grosses tours de l’enceinte fortifiée, assises sur leurs soubassements gallo-romains, les corps de logis de l’immense hôtel rappelant encore le château féodal, qui témoignent en même temps de la richesse et de la puissance de l’argentier de Charles VII, aussi célèbre par sa haute fortune que par ses malheurs immérités.
L’évolution sociale qui produisit l’affranchissement des communes commença dès le XIᵉ siècle, mais la manifestation de ce grand événement politique ne se produisit que beaucoup plus tard.
Jusqu’au XIVᵉ siècle, les communes eurent à souffrir des vicissitudes sans nombre pour exercer les droits que leur donnaient les chartes consenties par les suzerains, non sans difficultés et résistances, toutes naturelles d’ailleurs, puisque ces droits qu’ils avaient octroyés étaient une atteinte portée à leur despotique autorité seigneuriale. Aussi dès qu’ils pouvaient reprendre ce qu’ils avaient donné et abolir la commune, ils exigeaient d’abord la démolition de la maison de ville et du beffroi. Ce qui explique qu’il ne soit resté que de très rares vestiges des maisons communes antérieures au XIVᵉ siècle.
Maisons communes.—Quelques grandes cités du Midi avaient élevé des maisons communes: à Bordeaux, dès le XIIᵉ siècle et suivant les traditions romaines; à Toulouse, vers la même époque, où la maison de ville était une véritable forteresse.
Mais la plupart des communes naissantes étaient dans une grande misère; les charges et les redevances qui leur étaient imposées étaient si lourdes qu’il leur était impossible de songer à bâtir la maison commune.
Au XIVᵉ siècle, la commune de Paris même n’avait qu’une maison de ville des plus modestes, car c’est seulement en 1357 que le receveur des gabelles vendit à Étienne Marcel, prévôt des marchands, un petit logis consistant en deux pignons et qui tenaient à plusieurs maisons bourgeoises. Ce qui prouverait que, jusqu’à cette époque, la maison communale n’avait rien qui la distinguât des autres habitations.
A la fin du même siècle, Caen possédait une maison commune qui avait quatre étages de hauteur.
Pendant le XIIIᵉ siècle, la monarchie, la noblesse et le clergé, l’expression des pouvoirs en ce temps, avaient créé des villes et des communes nouvelles.
Dans le Nord: Villeneuve-le-Roi, Villeneuve-le-Comte et Villeneuve-l’Archevêque durent leur existence matérielle et communale à la manifestation de la puissance de ces divers pouvoirs.
Dans le Midi, la guerre des Albigeois avait ravagé, ruiné et même détruit plusieurs cités. Ces mêmes pouvoirs publics reconnurent la nécessité de repeupler ces pays décimés par une guerre cruelle. Les seigneurs
Fig. 219.—Maison commune de Pienza (Italie) (fin du XIVᵉ siècle).
féodaux, laïques et religieux attirèrent dans des centres les populations dispersées en leur concédant des terres pour former des villes nouvelles et ils les fixèrent par l’apparence de la liberté qu’ils leur donnaient en leur octroyant des franchises communales.
D’après de Caumont et Anthyme Saint-Paul, les villes neuves ou bastides sont reconnaissables à leurs noms, à la régularité de leur plan ou à ces caractères réunis.
Quelques noms marquaient soit une dépendance ou une origine royale plus particulière, comme Réalville ou Montréal, soit des privilèges octroyés à la ville, comme Bonneville, la Sauvetat, Sauveterre, Villefranche, ou simplement la Bastide ou Villeneuve.
Enfin un certain nombre portent les noms de provinces et de villes françaises, ou même étrangères, cités par Ant. Saint-Paul dans l’Annuaire de l’archéologie française: Barcelone ou Barcelonnette, Beauvais, Boulogne, Bruges, Cadix, Cordes (pour Cordoue), Fleurance (pour Florence), Bretagne, Cologne, Valence, Miélan (pour Milan), la Française et Francescas, Grenade, Libourne (pour Livourne), Modène, Pampelonne (pour Pampelune), etc.
Une ville neuve ou bastide a généralement la forme d’un rectangle dont deux des côtés mesurent environ deux cent vingt-cinq mètres et les deux autres cent soixante-quinze, comme Sauveterre d’Aveyron, par exemple. Au milieu est ménagée une place à laquelle quatre rues aboutissent, partageant la ville en quatre parties. Cette place est entourée de galeries, en plein cintre ou en arc brisé, qui sont couvertes par une charpente, ou des voûtes, ou des arcades transversales, d’où est venu le nom de place des Couverts, encore usité dans certaines villes du Midi.
Au centre de la place se trouvait la maison commune dont le rez-de-chaussée servait de halle publique. La
Fig. 220.—Maison commune et beffroi d’Ypres (Belgique).
bastide de Montréjeau a conservé cette disposition et on peut citer pour leur régularité les villes de Montpazier, avec ses rues couvertes par de grandes arcades en arc brisé; puis, Eymet, Domme et Beaumont, Libourne, Sainte-Foy et Sauveterre de Guyenne, Damazan et Montflanquin, Rabastens, Mirande, Grenade, l’Isle d’Albi et Réalmont, etc. Plusieurs bastides ont été fondées en Guyenne par les Anglais. Enfin la ville basse de Carcassonne, fondée en 1247, et Aigues-Mortes, en
Fig. 221.—Halle et beffroi de Bruges (Belgique).
1248, sont également des villes neuves ou des bastides[86].
Fig. 222.—Hôtel de ville de Bruges (Belgique).
«L’ère des bastides méridionales, ouverte en 1222 par la fondation de Cordes-Albigeois, fut close en 1344 par une protestation des Capitouls de Toulouse, sur laquelle le roi interdit désormais toute création nouvelle. Il existe encore en Guyenne, en Gascogne, en Languedoc et dans les pays circonvoisins, au moins deux cents bastides dont plusieurs, n’ayant pas prospéré, sont restées de petits villages; sur certains points elles étaient trop rapprochées les unes des autres pour ne pas se porter un préjudice mutuel[87].»
L’architecture civile était arrivée au XVᵉ siècle à une prospérité si grande que, par un effet de réaction qu’il est intéressant de noter, tout au moins, elle apporta des modifications à l’architecture religieuse, d’où elle était sortie, en lui transmettant certaines formes comme l’arc en accolade ou en anse de panier, adoptées dès la fin du XVᵉ siècle et pendant le siècle suivant qui fut, du reste, l’apogée de l’architecture civile.
Les communes du Midi conservèrent leurs franchises jusqu’au XVIᵉ siècle, l’époque néfaste des guerres de religion qui causèrent la destruction d’un grand nombre d’édifices de toute nature.
La maison commune de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne) est peut-être la seule qui fut épargnée et elle nous est restée comme un exemple, à peu près intact, sauf le sommet du beffroi, des dispositions prises par les architectes au XIIIᵉ siècle, date probable de cet édifice municipal (fig. 200).
La petite ville de Saint-Antonin, qui avait obtenu sa charte communale dès 1136, eut beaucoup à souffrir de sa fidélité au comte de Toulouse, Raymond VI, et,
Fig. 223.—Hôtel de ville de Louvain (Belgique).
pendant la guerre contre les Albigeois, elle fut prise deux fois par Simon de Montfort, puis vendue par son fils Gui de Montfort à saint Louis en 1226. C’est sans doute à cette époque que fut élevé l’édifice qui subsiste et porte le caractère particulier de la maison commune: le beffroi, c’est-à-dire la manifestation monumentale de l’autorité et de la juridiction communale.
L’édifice se compose d’un simple bâtiment de forme rectangulaire à trois étages, dominés par le beffroi carré; le rez-de-chaussée est une halle communiquant avec un marché adjacent et la rue, étroite, qui passe sous le beffroi; au premier étage se trouve la salle communale et une petite salle dans la tour; le deuxième étage est semblable au premier.
On sait quelle fut la force d’expansion de l’art français dès la fin du XIIᵉ siècle et nous en avons étudié les effets dans l’architecture religieuse; l’influence française paraît s’être exercée également par l’architecture civile, car nous voyons des édifices municipaux, élevés vers la fin du XIVᵉ siècle en Italie,—à Pienza et autres villes,—qui présentent une analogie, une ressemblance même avec celui de Saint-Antonin construit vers le milieu du XIIIᵉ siècle.
Les maisons communes du Nord, en Allemagne et en Belgique, semblent avoir été bâties sur un plan à peu près uniforme; un beffroi s’élevait au centre de la façade qui accuse de grandes salles, à droite et à gauche au premier étage, et dont l’étage inférieur était une halle pour la vente de diverses marchandises.
La maison commune d’Ypres, en Belgique,—dite la halle aux draps depuis la construction au XVIIᵉ siècle du nouvel hôtel de ville,—qui existe encore, est un des plus beaux exemples de cette disposition.