Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher Alfred?[4]
De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites.
Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?
Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs, son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.
Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou; tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides, martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille—la première de sa vie, car il savait manger.
Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ: «Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».
Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête, voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie lui défendait de se faire souffrir.
Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant, vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en fouillait tous les recoins.
Cette lunette des contes arabes, avec laquelle l’œil perçait les murailles, je crois qu’il l’avait dans sa tête, c’est-à-dire qu’il vous dépouillait de vos vêtements et de vos grimaces, de tout le fard de vertu qu’on met sur ses rides, de toutes les béquilles qui vous soutiennent, de tous les talons qui vous haussent; il arrachait aux hommes leur présomption, aux femmes leur pudeur, aux héros leur grandeur, au poète son enflure, aux mains sales leurs gants blancs. Quand un homme avait passé devant lui, avait dit deux mots, avancé de deux pas, fait le moindre geste, il vous le rendait nu, déshabillé et grelottant au vent.
Avez-vous quelquefois, dans un spectacle, à la lueur du lustre aux mille feux, quand le public s’agite tout palpitant, que les femmes parées battent des mains, et qu’on voit partout des sourires sur des lèvres roses, diamants qui brillent, vêtements blancs, richesses, joies, éclat, vous êtes-vous figuré toute cette lumière changée en ombre, ce bruit devenu silence et toute cette vie rentrée au néant, et, à la place de tous ces êtres décolletés, aux poitrines haletantes, aux cheveux noirs nattés sur des peaux blanches, des squelettes qui seront longtemps sous la terre où ils ont marché et réunis ainsi dans un spectacle pour s’admirer encore, pour voir une comédie qui n’a pas de nom, qu’ils jouent eux-mêmes, dont ils sont les acteurs éternels et immobiles?
Mathurin faisait à peu près de même, car à travers le vêtement il voyait la peau, la chair sous l’épiderme, la moelle dans l’os, et il exhumait de tout cela lambeaux sanglants, pourriture du cœur, et souvent, sur des corps sains, vous découvrait une horrible gangrène.
Cette perspicacité, qui a fait les grands politiques, les grands moralistes, les grands poètes, n’avait servi qu’à le rendre heureux; c’est quelque chose, quand on sait que Richelieu, Molière et Shakespeare ne le furent pas. Il avait vécu, poussé mollement par ses sens, sans malheur ni bonheur, sans effort, sans passion et sans vertu, ces deux meules qui usent les lames à deux tranchants. Son cœur était une cuve, où rien de trop ardent n’avait fermenté, et, dès qu’il l’avait crue assez pleine, il l’avait vite fermée, laissant encore de la place pour du vide, pour la paix. Il n’était donc ni poète ni prêtre, il ne s’était pas marié, il avait le bonheur d’être bâtard, ses amis étaient en petit nombre et sa cave était bien garnie; il n’avait ni maîtresses qui lui cherchaient querelle, ni chien qui le mordît; il avait une excellente santé et un palais extrêmement délicat. Mais je dois vous parler de sa mort.
Il fit donc venir ses disciples (il en avait deux) et il leur dit qu’il allait mourir, qu’il était las d’être malade et d’avoir été tout un jour à la diète.
C’était la saison dorée où les blés sont mûrs; le jasmin, déjà blanc, embaume le feuillage de la tonnelle, on commence à courber la vigne, les raisins pendent en grappes sur les échalas, le rossignol chante sur la haie, on entend des rires d’enfants dans les bois, les foins sont enlevés.
Oh! jadis les nymphes venaient danser sur la prairie et se formaient des guirlandes avec les fleurs des prés, la fontaine murmurait un roucoulement frais et amoureux, les colombes allaient voler sur les tilleuls. Le matin encore, quand le soleil se lève, l’horizon est toujours d’un bleu vaporeux et la vallée répand sur les coteaux un frais parfum, humide des baisers de la nuit et de la rosée des fleurs.
Mathurin, couché depuis plusieurs jours, dormait sur sa couche. Quels étaient ses songes? Sans doute comme sa vie, calmes et purs. La fenêtre ouverte laissait entrer à travers la jalousie des rayons de soleil, la treille grimpant le long de la muraille grise, nouait ses fruits mûrs aux branches mêlées de la clématite; le coq chantait dans la basse-cour, les faneurs reposaient à l’ombre, sous les grands noyers aux troncs tapissés de mousses. Non loin et sous les ormeaux, il y avait un rond de gazon où ils allaient souvent faire la méridienne, et dont la verdure touffue n’était seulement tachée que d’iris et de coquelicots. C’est là que, couchés sur le ventre ou assis et causant, ils buvaient ensemble pendant que la cigale chantait, que les insectes bourdonnaient dans les rayons du soleil, et que les feuilles remuaient sous le souffle chaud des nuits d’été.
Tout était paix, calme et joie tranquille. C’est là que dans un oubli complet du monde, dans un égoïsme divin, ils vivaient, inactifs, inutiles, heureux. Ainsi, pendant que les hommes travaillaient, que la société vivait avec ses lois, avec son organisation multiple, tandis que les soldats se faisaient tuer et que les intrigants s’agitaient, eux, ils buvaient, ils dormaient. Accusez-les d’égoïsme, parlez de devoir, de morale, de dévouement; dites encore une fois qu’on se doit au pays, à la société; rabâchez bien l’idée d’une œuvre commune, chantez toujours cette magnifique trouvaille du plan de l’univers, vous n’empêcherez pas qu’il n’y ait des gens sages et des égoïstes, qui ont plus de bon sens avec leur ignoble vice que vous autres avec vos sublimes vertus.
Ô hommes, vous qui marchez dans les villes, faites les révolutions, qui abattez des trônes, remuez le monde, et qui, pour faire regarder vos petits fronts, faites bien de la poussière sur la route battue du genre humain, je vous demande un peu si votre bruit, vos chars de triomphe et vos fers, si vos machines et votre charlatanisme, si vos vertus, si tout cela vaut une vie calme et tranquille, où l’on ne casse rien que des bouteilles vides, où il n’y a d’autre fumée que celle d’une pipe, d’autre dégoût que celui d’avoir trop mangé.
Ainsi vivaient-ils, et pendant que le sang coulait dans les guerres civiles, que le gouvernail de l’État était disputé entre les pirates et des ineptes, et qu’il se brisait dans la tempête, pendant que les empires s’écroulaient, qu’on s’assassinait et qu’on vivait, qu’on faisait des livres sur la vertu et que l’État ne vivait que de vices splendides, qu’on donnait des prix de morale et qu’il n’y avait de beau que les grands crimes, le soleil pour eux faisait toujours mûrir leurs raisins, les arbres avaient tout autant de feuilles vertes, ils dormaient toujours sur la mousse des bois, et faisaient rafraîchir leur vin dans l’eau des lacs.
Le monde vivait loin d’eux, et le bruit même de ses cris n’arrivait pas jusqu’à leurs pieds, une parole rapportée des villes aurait troublé le calme de leurs cœurs; aucune bouche profane ne venait boire à cette coupe de bonheur exceptionnel, ils ne recevaient ni livres, ni journaux, ni lettres, la bibliothèque commune se composait d’Horace, de Rabelais—ai-je besoin de dire qu’il y avait toutes les éditions de Brillat-Savarin et du Cuisinier?—Pas un bout de politique, pas un fragment de controverse, de philosophie ou d’histoire, aucun des hochets sérieux dont s’amusent les hommes; n’avaient-ils pas toujours devant eux la nature et le vin, que fallait-il de plus? Indiquez-moi donc quelque chose qui surpasse la beauté d’une belle campagne illuminée de soleil et la volupté d’une amphore pleine d’un vin limpide et pétillant? et d’abord, quelle qu’elle soit, la réponse que vous allez faire les aurait fait rire de pitié, je vous en préviens.
Cependant Mathurin se réveilla; ils étaient là au bout de son lit, il leur dit:
—A boire, pour vous et pour moi! trois verres et plusieurs bouteilles! Je suis malade, il n’y a plus de remède, je veux mourir, mais avant j’ai soif et très soif... Je n’ai aucune soif des secours de la religion ni aucune faim d’hostie, buvons donc pour nous dire adieu.
On apporta des bouteilles de toutes les espèces et des meilleures, le vin ruissela à flots pendant vingt heures, et avant l’aurore ils étaient gris.
D’abord ce fut une ivresse calme et logique, une ivresse douce et prolongée à loisir. Mathurin sentait sa vie s’en aller et, comme Sénèque, qui se fit ouvrir les veines et mettre dans un bain, il se plongea avant de mourir dans un bain d’excellent vin, baigna son cœur dans une béatitude qui n’a pas de nom, et son âme s’en alla droit au Seigneur, comme une outre pleine de bonheur et de liqueur.
Quand le soleil se fut baissé, ils avaient déjà bu, à trois, quinze bouteilles de beaune (1re qualité 1834) et fait tout un cours de théodicée et de métaphysique.
Il résuma toute sa science dans ce dernier entretien.
Il vit l’astre s’abaisser pour toujours et fuir derrière les collines; alors, se levant et tournant les yeux vers le couchant, il regarda la campagne s’endormir au crépuscule. Les troupeaux descendaient, et les clochettes des vaches sonnaient dans les clairières, les fleurs allaient fermer leur corolle, et des rayons du soleil couchant dessinaient sur la terre des cercles lumineux et mobiles; la brise des nuits s’éleva, et les feuilles des vignes, à son souffle, battirent sur leur treillage, elle pénétra jusqu’à eux et rafraîchit leurs joues enflammées.
—Adieu, dit Mathurin, adieu! demain, je ne verrai plus ce soleil, dont les rayons éclaireront mon tombeau, puis ses ruines, et sans jamais venir à moi. Les ondes couleront toujours, et je n’entendrai pas leur murmure. Après tout, j’ai vécu, pourquoi ne pas mourir? La vie est un fleuve, la mienne a coulé entre des prairies pleines de fleurs, sous un ciel pur, loin des tempêtes et des nuages, je suis à l’embouchure, je me jette dans l’Océan, dans l’infini; tout à l’heure, mêlé au tout immense et sans bornes, je n’aurai plus la conscience de mon néant. Est-ce que l’homme est quelque chose de plus qu’un simple grain de sel de l’Océan ou qu’une bulle de mousse sur le tonneau de l’Électeur?
«Adieu donc, vents du soir, qui soufflez sur les roses penchées, sur les feuilles palpitantes des bois endormis, quand les ténèbres viennent; elles palpiteront longtemps encore, les feuilles des orties qui croîtront sur les débris cassés de ma tombe. Naguère, quand je passais, riant, près des cimetières, et qu’on entendait ma voix chanter le long du mur, quand le hibou battait de l’aile sur les clochers, que les cyprès murmuraient les soupirs des morts, je jetais un œil calme sur ces pierres qui recélaient l’éternité tout entière avec les débris de cadavres, c’était pour moi un autre monde, où ma pensée même pouvait à peine m’y transporter dans l’infini d’une vague rêverie.
«Maintenant, mes doigts tremblants touchent aux portes de cet autre monde, et elles vont s’ouvrir, car j’en remue le marteau d’un bras de colère, d’un bras désespéré.
«Que la mort vienne, qu’elle vienne! elle me prendra tout endormi dans son linceul, et j’irai continuer le songe éternel sous l’herbe douce du printemps ou sous la neige des hivers, qu’importe! et mon dernier sourire sera pour elle, je lui donnerai des baisers pleins de vin, un cœur plein de la vie et qui n’en veut plus, un cœur ivre et qui ne bat pas.
«La souveraine beauté, le souverain bonheur, n’est-ce pas le sommeil? et je vais dormir, dormir sans réveil, longtemps, toujours. Les morts...».
A cette belle phrase graduée, il s’interrompit pour boire et continua:
—La vie est un festin, il y en a qui meurent gorgés de suite et qui tombent sous la table, d’autres rougissent la nappe de sang et de souillures sans nombre, ceux qui n’y versent que des taches de vin et pas de larmes, d’autres sont étourdis des lumières, du bruit, dégoûtés du fumet des mets, gênés par la cohue, baissant la tête et se mettant à pleurer. Heureux les sages, qui mangent longuement, écartent les convives avides, les valets impudents qui les tiraillent, et qui peuvent, le dernier jour, au dessert, quand les uns dorment, que les autres sont ivres dès le premier service, qu’un grand nombre sont partis malades, boire enfin les vins les plus exquis, savourer les fruits les plus mûrs, jouir lentement des dernières fins de l’orgie, vider le reste, d’un grand coup, éteindre les flambeaux, et mourir!
Comme l’eau limpide que la nymphe de marbre laisse tomber murmurante de sa conque d’albâtre, il continua ainsi longtemps de parler, de cette voix grave et voluptueuse à la fois, pleine de cette mélancolie gaie qu’on a dans les suprêmes moments, et son âme s’épanchait de ses lèvres comme l’eau limpide.
La nuit était venue, pure, amoureuse, une nuit bleue, éclairée d’étoiles; pas un bruit, que celui de la voix de Mathurin qui parla longtemps à ses amis. Ils l’écoutaient en le contemplant. Assis sur sa couche, son œil commençait à se fermer, la flamme blanche des bougies remuait au vent, l’ombre, qu’elle rayait, tremblait sur le lambris, le vin pétillait dans les verres, et l’ivresse sur leurs figures; assis sur le bord de la tombe, Mathurin y avait posé sa gourde, elle ne se fermera que quand il l’aura bue.
Vienne donc cette molle langueur des sens, qui enivre jusqu’à l’âme; qu’elle le balance dans une mollesse infinie, qu’il s’endorme en rêvant de joies sans nombre, en disant aussi nunc pulsandum tellus, que les nymphes antiques jettent leurs roses embaumées sur ses draps rougis, dont il fait son linceul, et viennent danser devant lui dans une ronde gracieuse, et, pour adieu, toutes les beautés que le cœur rêve, le charme des premières amours, la volupté des plus longs baisers et des plus suaves regards; que le ciel se fasse plus étoilé et ait une nuit plus limpide; que des clartés d’azur viennent éclairer les joies de cette agonie, fassent le vent plus frais, plus embaumant; que des voix s’élèvent de dessus l’herbe et chantent pendant qu’il boit les dernières gouttes de la vie; que ses yeux fermés tressaillent comme sous le plus tendre embrassement; que tout soit, pour cet homme, bonheur jusqu’à la mort, paix jusqu’au néant; que l’éternité ne soit qu’un lit pour le bercer dans les siècles!
Mais regardez-les. Jacques s’est levé et a fermé la fenêtre, le vent venait sur Mathurin, il commençait à claquer des dents; ils ont rapproché plus près la table ronde du lit, la fumée de leurs pipes monte au plafond et se répand en nuages bleus qui montent; on entend leurs verres s’entrechoquer, et leurs paroles, le vin tombe par terre, ils jurent, ils ricanent; cela va devenir horrible, ils vont se mordre. Ne craignez rien, ils mordent une poularde grasse, et les truffes qui s’échappent de leurs lèvres rouges roulent sur le plancher.
Mathurin parle politique.
—La démocratie est une bonne chose pour les gens pauvres et de mauvaise compagnie, on parviendra peut-être un jour, hélas! à ce que tous les hommes puissent boire de la piquette. De ce jour-là on ne boira plus de constance. Si les nobles, dont la tyrannie (ils avaient de si bons cuisiniers!)... j’en étais donc à la Révolution... Pauvres moines! ils cultivaient si bien la vigne! Ainsi Robespierre... Oh! le drôle de corps, qui mangeait de la vache chez un menuisier, et qui est resté pur au pouvoir, et qui a la plus exécrable réputation... bien méritée! S’il avait eu un peu plus d’esprit, qu’il eût ruiné l’État, entretenu des maîtresses sur les fonds publics, bu du vin au lieu de répandre du sang, ce serait un homme justement, dignement vertueux... Je disais donc que Fourier... un bien beau morceau sur l’art culinaire... ce qui n’empêche que Washington ne fût un grand homme, et Monthyon quelque chose de surhumain, de divin, presque de sur-stupide; il s’agirait de définir la vertu avant d’en décerner les prix. Celui qui en aurait donné une bonne classification, qui, auparavant, l’aurait bien établie avec des caractères tranchés, nettement exprimés, positifs en un mot, celui-là aurait mérité un prix extraordinaire, j’en conviens; il lui aurait fallu déterminer jusqu’à quel point l’orgueil entre dans la grandeur, la niaiserie dans la bienfaisance, marquer la limite précise de l’intérêt et de la vanité; il aurait fallu citer des exemples, faire comprendre trois mots incompréhensibles: moralité, liberté, devoir, et montrer (ç’aurait été le sublime de la proposition et on aurait pu enfermer ça dans une période savante) comme les hommes sont libres tout en ayant des devoirs, comment ils peuvent avoir des devoirs puisqu’ils sont libres; s’étendre longuement aussi, par manière de hors d’œuvre et de digression favorable, sur la vertu récompensée et le vice puni; on soutiendrait historiquement que Nabuchodonosor, Alexandre, Sésostris, César, Tibère, Louis XI, Rabelais, Byron, Napoléon et le marquis de Sade étaient des imbéciles, et que Mardochée, Caton, Brutus, Vespasien, Édouard le Confesseur, Louis XII, Lafayette, Montyon, l’homme au manteau bleu, et Parmentier, et Poivre, étaient des grands hommes, des grands génies, des Dieux, des êtres...
Mathurin se mit à rire en éternuant, sa face se dilatait, tous ses traits étaient plissés par un sourire diabolique, l’éclair jaillissait de ses yeux, le spasme saccadait ses épaules; il continua:
—Vive la philanthropie!—un verre de frappé!—l’histoire est une science morale par-dessus tout, à peu près comme la vue d’une maison de filles et celle d’un échafaud plein de sang; les faits prouvent pourtant que tout est pour le mieux. Ainsi les Hébreux, assassinés par leurs vainqueurs, chantaient des psaumes que nous admirons comme poésie lyrique; les chrétiens, qu’on égorgeait, ne se doutaient pas qu’ils fondaient une poésie aussi, une société pure et sans tache; Jésus-Christ, mort et descendant de sa croix, fournit, au bout de seize siècles, le sujet d’un beau tableau; les croisades, la Réforme, 93, la philosophie, la philanthropie qui nourrit les hommes avec des pommes de terre et les vaches avec des betteraves, tout cela a été de mieux en mieux; la poudre à canon, la guillotine, les bateaux à vapeur et les tartes à la crème sont des inventions utiles, vous l’avouerez, à peu près comme le tonnerre; il y a des hommes réduits à l’état de terreneuviens, et qui sont chargés de donner la vie à ceux qui veulent la perdre, ils vous coupent la plante des pieds pour vous faire ouvrir les yeux, et vous abîment de coups de poing pour vous rendre heureux; ne pouvant plus marcher, on vous conduit à l’hôpital, où vous mourez de faim, et votre cadavre sert encore après vous à faire dire des bêtises sur chaque fibre de votre corps et à nourrir de jeunes chiens qu’on élève pour des expériences. Ayez la ferme conviction d’une providence éternelle, et du sens commun des nations. Combien y a-t-il d’hommes qui en aient?... Le bordeaux se chauffe toujours... l’ordre des comestibles est des plus substantiels aux plus légers, celui des boissons des plus tempérées aux plus fumeuses et aux plus parfumées... si vous voulez qu’une alouette soit bonne, coupez par le milieu.
—Et la Providence, maître?
—Oui je crois que le soleil fait mûrir le raisin, et qu’un gigot de chevreuil mariné est une bonne chose... tout n’est pas fini, et il y a deux sciences éternelles: la philosophie et la gastronomie. Il s’agit de savoir si l’âme va se réunir à l’essence universelle, ou si elle reste à part comme individu, et où elle va, dans quel pays... et comment on peut conserver longtemps du bourgogne... Je crois qu’il y a encore une meilleure manière d’arranger le homard... et un plan nouveau d’éducation, mais l’éducation ne perfectionne guère que les chiens quant au côté moral. J’ai cru longtemps à l’eau de Seltz et à la perfectibilité humaine, je suis convaincu maintenant de l’absinthe; elle est comme la vie: ceux qui ne savent pas la prendre font la grimace.
—Nierez-vous donc l’immortalité de l’âme?
—Un verre de vin!
—La récompense et le châtiment?
—Quelle saveur! dit Mathurin après avoir bu et contractant ses lèvres sur ses dents.
—Le plan de l’univers, qu’en pensez-vous?
—Et toi, que penses-tu de l’étoile de Sirius? penses-tu mieux connaître les hommes que les habitants de la lune? l’histoire même est un mensonge réel.
—Qu’est-ce que cela veut dire?
—Cela veut dire que les faits mentent, qu’ils sont et qu’ils ne sont plus, que les hommes vivent et meurent, que l’être et le néant sont deux faussetés qui n’en font qu’une, qui est le toujours!
—Je ne comprends pas, maître.
—Et moi encore moins, répondit Mathurin.
—Cela est bien profond, dit Jacques aux trois quarts ivre, et il y a sous ce dernier mot une grande finesse.
—N’y a-t-il pas entre moi et vous deux, entre un homme et un grain de sable, entre aujourd’hui et hier, cette heure-ci et celle qui va venir, des espaces que la pensée ne peut mesurer et des mondes de néants entiers qui les remplissent? La pensée même peut-elle se résumer? Te sens-tu dormir? et lorsque ton esprit s’élève et s’en va de son enveloppe, ne crois-tu pas quelquefois que tu n’es plus, que ton corps est tombé, que tu marches dans l’infini comme le soleil, que tu roules dans un gouffre comme l’Océan sur son lit de sable, et ton corps n’est plus ton corps, cette chose tourmentée, qui est sur toi, n’est qu’un voile rempli d’une tempête qui bat? t’es-tu pris à douter de la nature, de la sensation elle-même? Prends un grain de sable, il y a là un abîme à creuser pendant des siècles; palpe-toi bien pour voir si tu existes, et quand tu sauras que tu existes, il y a là un infini que tu ne sonderas pas.
Ils étaient gris, ils ne comprenaient guère une tartine métaphysique aussi plate.
—Cela veut dire que l’homme voit aussi clair en lui et autour de lui que si tu étais tombé ivre mort au fond d’une barrique de vin plus grande que l’Atlantique. Soutenir ensuite qu’il y a quelque chose de beau dans la création, vouloir faire un concert de louanges avec tous les cris de malédiction qui retentissent, de sanglots qui éclatent, de ruines qui croulent, c’est là la philosophie de l’histoire, disent-ils; quelle philosophie! Élevez-moi une pyramide de têtes de morts et vantez la vie! chantez la beauté des fleurs, assis sur un fumier! le calme et le murmure des ondes, quand l’eau salée entre par les sabords et que le navire sombre: ce que l’œil peut saisir, c’est un horrible fracas d’une agonie éternelle. Regardez un peu la cataracte qui tombe de la montagne, comme son onde bouillonnante entraîne avec elle les débris de la prairie, le feuillage encore vert de la forêt cassé par les vents, la boue des ruisseaux, le sang répandu, les chars qui allaient; cela est beau et superbe. Approchez, écoutez donc l’horrible râle de cette agonie sans nom, levez les yeux, quelle beauté! quelle horreur! quel abîme! Allez encore, fouillez, déblayez les ruines sans nom; sous ces ruines-là d’autres encore, et toujours; passez vingt générations de morts entassés les uns sur les autres, cherchez des empires perdus sous le sable du désert, et des palais d’avant le déluge sous l’Océan, vous trouverez peut-être encore des temps inconnus, une autre histoire, un autre monde, d’autres siècles titaniques, d’autres calamités, d’autres désastres, des ruines fumantes, du sang figé sur la terre, des ossements broyés sous les pas.
Il s’arrêta, essoufflé, et ôta son bonnet de coton; ses cheveux, mouillés de sueur, étaient collés en longues mèches sur son front pâle. Il se lève et regarde autour de lui, son œil bleu est terne comme le plomb, aucun sentiment humain ne scintille de sa prunelle, c’est déjà quelque chose de l’impassibilité du tombeau. Ainsi, placé sur son lit de mort et dans l’orgie jusqu’au cou, calme entre le tombeau et la débauche, il semblait être la statue de la dérision, ayant pour piédestal une cuve et regardant la mort face à face.
Tout s’agite maintenant, tout tourne et vacille dans cette ivresse dernière; le monde danse au chevet de mort de Mathurin. Au calme heureux des premières libations succèdent la fièvre et ses chauds battements, elle va augmentant toujours, on la voit qui palpite sous leur peau, dans leurs veines bleues gonflées; leurs cœurs battent, ils soufflent eux-mêmes, on entend le bruit de leurs haleines et les craquements du lit qui ploie sous les soubresauts du mourant.
Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés, leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans la mort. Mathurin seul trouva la dernière.
Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés, les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur, et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure, et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas? si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits. Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes les bouteilles bues.
C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.
Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit haletant sur sa couche tachée de vin.
—Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!
Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait. Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie, c’était une fureur de démons ivres.
Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt dans le dernier spasme de son orgie sublime.
Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux poings; il prend encore un carafon et veut le boire.
Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc, renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps, ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes volontés et ses caprices par delà le tombeau.
Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.
Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un cimetière désigné.
C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.
Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard, venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non, il était mort.
Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons, cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte, on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche, la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.
Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié? était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne l’entendit.
Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur. On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils? qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.
—Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela qu’ils enterrent leurs gens.
—Vous vous trompez, ce sont des Turcs!
—Mais ils boivent du vin.
—Quel est donc ce rite-là? dit un historien.
—Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on!
—Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée.
Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint que c’était immoral.
Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot «ignoble».
Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux, car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes! quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique!
Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (sic) au pied d’un mulon de foin, dans la campagne.
Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire, le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs.
C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse des ondes qui coulent.
Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive.
Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon, un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas.
Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête couchée sous la terre.
On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide.
Vendredi, 30 août 1839.
Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée, révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais au fond peut-être si profonde et si vraie.
Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée. Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige. Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire. Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien, il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le monde.
Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs, libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot, tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre, dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.
Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité. Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante, nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans l’adoration de lui-même.
Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans le salon des marquises belles esprits et dans les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon, cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages, d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures qu’un moine ivre puisse vomir.»
Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus exact, Béroald de Verville, l’auteur de l’Art de parvenir, en est si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.
Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances, de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer, plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens. Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province, de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original; ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans l’art.
Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales, de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le Roman de la Rose, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines, de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est renouvelée et a fini de même.
C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur lui-même.
Qu’est-ce donc que Rabelais?[5]
[5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.
Essayons de le dire.
La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde; provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit. Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent, il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline, Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie, la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents.
Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue, le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours il se retire dans le manoir des Thélémites.
Dans le roman de Gargantua le caractère du héros domine presque exclusivement, les autres sont accessoires et vaguement définis. C’est surtout la force et la vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux buveurs aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins de malice sceptique et de satire mordante que dans Pantagruel; Gargantua, c’est tout entier l’homme de guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520, il commence à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour le bonnet.
Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est fils de tous les rois: tous les géants, tous les grands hommes mèdes, persans, juifs, romains, grecs, héros antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses pères; son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance, quatre cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre ans. Sa femme mourut en mal d’enfant; pour baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays, qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque peu davantage sans pluie.
Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance de son fils ou se désoler de la mort de sa femme; tour à tour il rit, il pleure, il s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel! tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu me es malivole, tant tu me es outrageuse de me tollir celle à laquelle immortalité appartenait de droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel lui venait en mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que tu es joly, tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau fils tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que je suis ayse, buvons, ho! laissons toute mélancholye, apporte du meilleur, rince les verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, baille-leur ce qu’ils demandent; tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs, il faut mieux pleurer moins et boire davantage.»
Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour le lait de 4,600 vaches; on lui donnait sa bouillie dans un poeslon auquel furent occupés tous les pesliers de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie, Bramont en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea du cuivre.
Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de Saint-Victor, devient docteur; il prononce des jugements, se lie d’amitié avec Panurge, lequel «estait malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé, ribleur s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du monde.
«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet». Il obtient des pardons, marie les vieilles femmes, guérit les vaches; il aime les grandes dames et fait le haut seigneur; il accompagne Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son pays pour arguer. Panurge va à la guerre contre les Dipsodes; après la victoire on lui accorde un évêché, mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se conseille à Pantagruel, il interprète les songes, les vers de Virgile, va consulter la Sibylle de Panzout, puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout le monde; il rencontre frère Jean des Entommeures qui l’en détourne, il demande des avis à Hippotadée, théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par en demander à Triboulet, et, ne sachant que faire, il s’embarque pour aller consulter l’oracle de la Dive Bouteille. Il se munit de force provisions de bouche et part; mais survient une tempête et il a peur, il se recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure, sanglote, gémit, fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes se démontent et abandonnent le navire au fort de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se raille de Dieu et se moque de l’Océan.
Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne rencontrent ce qui est bon. D’abord ils voient le pays de Chicanous, de là celui de Quaresme prenant, puis ils arrivent dans la contrée des Andouilles commandées par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils vont dans l’Ile des Papefigues, puis dans celle des Papimanes; ils vont toujours et jamais ils ne s’arrêtent.
Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster, premier maître ès arts du monde; celui-là est le tyran universel, et nos héros lui obéissent encore plus qu’à d’autres.
Ils passent successivement dans l’île Sonante, où l’usage du carême déplaît souverainement à Panurge et où les Papigots règnent absolument. Ils restent quelque temps, mais comme à toute heure, jour et nuit, on venait les réveiller pour boire, Pantagruel lui-même en est ennuyé. Ils s’enfuient des terres de Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence, et ce n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin, où ils virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive Bouteille, terme du voyage.
Et dans toute cette longue course effrénée à travers le monde, ce qui domine, ce qui brille, ce qui retentit, c’est un éternel rire, immense, confus, un rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne le vertige; moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs, papes, nobles et manants, prêtres et laïques, tous passent devant ce sarcasme colossal de Rabelais, qui les flagelle et les stigmatise, et ils ressortent de dessous sa plume tous mutilés et tous saignants.
Il y avait derrière Rabelais tout un moyen âge sombre et terrible; les longues douleurs du peuple, ses haines contre le seigneur et contre le prêtre étaient vieilles, depuis longtemps les croyances et les servitudes pesaient également; mais la vieille société vivait encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves pour la pensée, le seigneur était encore dans son donjon, le prêtre dans sa riche et grasse abbaye, le pape dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à coup il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus forte, un moine!) qui se met à écrire un livre, un livre sans suite, sans formes, à la pensée vague, peut-être sans plan prémédité, sans idée fixe, mais plein de railleries mordantes et cruelles contre le seigneur malgré son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté, contre le pape malgré ses bulles; la vieille cathédrale gothique est toute dégradée, toute salie, toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis des siècles, philosophie, science, magie, gloire, renommée, pouvoir, idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal, l’humanité est dépouillée de ses robes de parade et de ses galons mensongers; elle frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque qui la serre depuis longtemps, elle est laide et repoussante, Panurge lui jette à la tête ses brocs de vin, et se met à rire. Et au milieu de tout cela, les aperçus les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des scènes qu’eût avouées Molière et qui ont fait pâmer de rire nos aïeux, qui avaient plus d’esprit que nous et qui lisaient les bons auteurs du bon vieux temps. Ce n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec son rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée, ni la colère naïve et déclamatoire de Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron, ni la douleur réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal, le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec Luther et 93, a abattu le moyen âge.
Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette vaine tentative.
Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti? Ainsi, sans même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c’est de s’aimer. Il la porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié avec un certain fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à son profit.
Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes, l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court, mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire devant son blason.
Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses. Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard. Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
[6]Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il faut le connaître tout en entier pour l’apprécier, des analyses et des extraits le mutilent et le gâtent; c’est en l’approfondissant que l’on verra tout ce qu’il y a de sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous cette forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de diamants ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit du bouffon.
[6] Inédit, lignes 8 à 16.
Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait de lui faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, le monde était farce. Et il l’a tourné en farce.
Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance matérielle.
Et encore?
Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies, théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où nous mènera-t-il?
Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? est-ce l’aurore? Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez vous donc? des chemins de fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours. L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la satiété!
Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts, et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d’herbe.
Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu, quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà vieux.
Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus terrible et le plus sublime qu’on ait fait.
NOTE.
Cette étude sur Rabelais a paru pour la première fois dans Par les Champs et par les Grèves, Paris, Charpentier, éditeur, 1886. Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans la Correspondance en 1839.