The Project Gutenberg eBook of Les Rues de Paris, tome deuxième

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Title: Les Rues de Paris, tome deuxième

Author: Bathild Bouniol

Release date: May 6, 2021 [eBook #65266]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Adrian Mastronardi, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RUES DE PARIS, TOME DEUXIÈME ***

Table

Note de transcription:

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LES
RUES DE PARIS

biographies,
portraits, récits et légendes,

par

M. BATHILD BOUNIOL


TOME DEUXIÈME


PARIS

bray et retaux, libraires-éditeurs

82, rue bonaparte, 82.


1872

(Droits de traduction et de reproduction réservés.)


LES
RUES DE PARIS


GERSON (JEAN CHARLIER)


«Il n’est guère d’époque dans l’histoire de France et dans l’histoire de l’Église, dit un judicieux écrivain, qui offre un spectacle plus désolant que celle où vécut Gerson (le règne de Charles VI). Guerre étrangère et discordes civiles, un roi en démence, des princes armés les uns contre les autres, des populations décimées par la famine, ruinées par le pillage, écrasées de taxes et de contributions; l’Église partagée entre deux et quelque temps entre trois papes; l’Université mêlée bruyamment aux troubles politiques et aux querelles religieuses; la foi ébranlée; le sentiment de la justice obscurci dans les âmes, partout les consciences troublées, les passions déchaînées, nulle part l’ordre et la paix. Toute la vie de Gerson, toute son œuvre est dans ces deux mots: «Pacifier et unir.» C’était le grand besoin du temps; et s’il faut juger des hommes par leurs efforts plus encore que par leurs succès, nul n’a été plus grand, nul n’a mieux mérité de son siècle que Gerson. Fut-il jamais en effet une vie plus remplie que la sienne, jamais une âme plus droite et plus pure au milieu de la corruption générale, plus ferme et plus intrépide au milieu des périls et des défaillances?»

Retracer longuement cette vie toutefois nous entraînerait trop loin et d’ailleurs le récit n’aurait qu’un médiocre intérêt pour un grand nombre de lecteurs, à la distance où nous sommes des évènements d’une part, et de l’autre parce que les faits et les questions qui passionnaient alors les esprits jusqu’à la fureur pour la plupart aujourd’hui ne pourraient que rencontrer l’indifférence. Disons donc seulement en peu de pages ce que fut Gerson dont le nom sans nul doute, malgré le rôle considérable qu’il a joué de son temps, ne conserverait pas une si grande popularité, si celui qui le porta n’était point l’auteur présumé de l’Imitation de Jésus-Christ, ce merveilleux volume dont Fontenelle a dit que: «C’est le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes puisque l’Évangile n’en vient pas.»

Gerson naquit en 1363 (14 décembre) à Gerson, petit village du diocèse de Rheims, près Réthel. Il était l’aîné de douze enfants que leur père, Arnulphe Charlier, et leur mère, Elisabeth Lachardenière, élevèrent avec une grande sollicitude et dans les sentiments de la plus vive piété. A l’âge de 14 ans, l’aîné des enfants, Jean Charlier, fut envoyé, en qualité de boursier, au collége de Navarre à Paris; et, paraît-il, c’est alors que, d’après un usage fort répandu, il changea son nom de famille contre celui du hameau où il avait pris naissance. «Il semblait, dit M. Aubé, qu’en déposant le nom paternel on mourût à soi-même, et qu’avec les liens du sang on rompît ces chaînes qui attachent l’homme à des intérêts ou à des passions étroites pour revêtir une sorte d’impersonnalité.»

Quatre années après, reçu licencié ès-arts, il entra en théologie et, pendant sept ans, suivit les leçons de Pierre d’Ailly et de Gilles Deschamps qui l’initièrent à la connaissance des Pères et des Docteurs. En 1387, quoique simple bachelier en théologie, il fut choisi, par l’Université pour faire partie d’une députation envoyée au pape Clément VII. Ce fut huit années après, en 1395, qu’il remplaça, comme chancelier de l’Église et de l’Université de Paris, Pierre d’Ailly nommé à l’évêché du Puy. Ce n’était qu’à regret et comme forcé que Gerson avait accepté cette haute distinction dont les circonstances faisaient un fardeau si lourd, témoin ce fragment d’une lettre qu’il écrivait, vers 1400, à Pierre d’Ailly: «Le corps entier de la chrétienté est tellement envahi par le poison débordant des péchés; l’iniquité s’est établie et a poussé de si profondes racines dans le cœur des hommes, qu’il semble qu’on ne puisse plus se fier aux secours et aux conseils de la prudence humaine.»

L’étendue et la profondeur du mal cependant ne paraissent pas avoir découragé son zèle; il travailla de tout son pouvoir à ramener la paix dans l’église comme dans le royaume, et à réformer les mœurs, dans les divers ordres de l’état. Si trop préoccupé de certaines idées ou doctrines, dans lesquelles le gallicanisme était en germe, il se trompa quelquefois sur le choix des moyens, si le résultat ne répondit pas toujours à ses efforts, il faut, en faisant la part des circonstances, lui savoir gré de ses intentions, de son désintéressement dont il donna mainte preuve, comme de sa piété sincère et de son patriotisme. Ferme et courageux vis-à-vis des princes dont les factions déchiraient le royaume, il ne se montrait pas moins intrépide en face des passions populaires déchaînées. Lorsque les Cabochiens, maîtres de Paris, dominaient par la terreur et que, tous, à commencer par les clercs de l’Université, se taisaient, Gerson ne craignit pas d’élever la voix et de protester contre les violences en disant, d’après ce que Juvenal des Ursins nous rapporte: «Que les manières qu’on tenait n’étaient pas bien honnêtes ni selon Dieu, et il le disait d’un bon amour et affection.»

Si le chancelier n’eut pas la consolation de voir la pacification du royaume, du moins il fut témoin de celle de l’Église et de la fin du grand schisme d’Occident, grâce au Concile de Constance auquel il avait pris une grande part. Mais en quittant Constance, Gerson ne put rentrer en France où les Bourguignons, de nouveau maîtres de Paris, se vengeaient par de furieuses représailles des Armagnacs, et pendant quelque temps, il dut se résigner à l’exil.

Dès l’année suivante (1419), la mort de Jean-sans-Peur, tué au pont de Montereau, rouvrit au chancelier les portes de la France; il se rendit à Lyon où l’un de ses frères, prieur du couvent des Célestins, lui offrit, dans le monastère, une hospitalité qu’il accepta. C’est là que s’écoulèrent dans le silence et la paix les dernières années d’une vie qu’avaient troublée tant de contradictions et de luttes et qui maintenant aux approches de l’éternité ne songeait qu’à se recueillir. On raconte qu’à cette époque Gerson se plaisait surtout dans la société des petits enfants. Spectacle touchant et admirable! Cet homme qui avait rempli le monde du bruit de son nom, dont la parole éloquente avait retenti dans les assemblées les plus solennelles, se trouvait heureux d’enseigner le catéchisme et les éléments de la langue latine à de jeunes écoliers et il souriait doucement en leur entendant réciter cette prière que lui-même il leur avait appris: «Mon Dieu, mon Créateur, ayez pitié de votre serviteur, Jean Gerson.»

A l’âge de soixante-douze ans, après avoir écrit les dernières pages de son Commentaire sur le Cantique des Cantiques, il s’endormit dans le Seigneur et sur sa tombe on grava ces deux mots qui résument sa vie: Sursùm Corda!

Ces mots ne pourraient-ils pas servir d’épigraphe à cet incomparable livre de l’Imitation, que Gerson, s’il en est l’auteur, comme il semble probable, écrivit précisément dans cette longue et silencieuse retraite au couvent des Célestins. «La plupart des traditions primitives, dit un biographe, parlent en faveur de Gerson. En outre, il est dans l’Imitation mille traits qui de près ou de loin rappellent les habitudes d’esprit, le caractère, la situation morale de Gerson au retour de Constance. Bien plus, il semble que l’âme de Gerson, désabusée du monde, après une douloureuse expérience de la vie extérieure, ait passé tout entière dans ce divin livre et s’y soit comme imprimée.»

M. Brunet, le savant auteur du Manuel du Libraire, est à la vérité moins affirmatif quand il dit:»

«Quel est le véritable auteur de l’Imitation? Trois siècles de dispute sur ce sujet n’ont pu nous l’apprendre; et près de cent cinquante ouvrages, écrits pour éclairer la question, n’ont guère servi qu’à en rendre la solution plus difficile. Les témoignages les plus nombreux semblent favorables à Gerson, chancelier de l’église de Paris; mais d’un autre côté, Thomas à Kempis compte encore beaucoup de partisans. Cependant, une troisième opinion, celle qui présente Jean Gersen, abbé de Verceil, dans le XIII siècle, comme l’auteur de l’Imitation, a été renouvelée et soutenue dernièrement avec vigueur par le président de Grégory: toutefois cet ancien magistrat a rencontré un adversaire redoutable dans la personne de M. Gence, savant laborieux, qui a fait du livre de l’Imitation et de tout ce qui s’y rapporte une étude constante et en définitive peu de personnes admettent l’opinion du président Verceillois.»

L’opinion en réalité ne pourrait donc se partager qu’entre Gerson et Thomas à Kempis, chanoine du diocèse de Cologne, dont le nom se lit sur plusieurs manuscrits du 15e siècle et qui a pour lui le témoignage de quelques-uns de ses contemporains. A Kempis, cependant, d’après des autorités graves, à peine âgé de vingt-cinq à trente ans, lorsque parurent les premiers livres de l’Imitation, ne saurait être l’auteur d’un pareil ouvrage, fruit d’une longue et amère expérience de la vie: tout au plus en eut-il été le compilateur et le copiste. Maintenant ne pourrait-on pas admettre une troisième opinion formulée par des critiques qui ne manquent pas d’autorité, à savoir que l’Imitation n’est point à proprement parler l’œuvre d’un auteur unique, d’un individu isolé, mais celle du siècle tout entier pour lequel quelque génie anonyme, pénétré de ses idées, ayant souffert de toutes ses désolations, instruit par ses cruelles expériences, après s’être enseveli au fond d’un cloître, aurait tenu la plume? Mais cette opinion même nous ramènerait à Gerson.

Quoiqu’il en soit, le livre existe pour la consolation et l’édification des âmes pieuses, il s’en est fait d’innombrables éditions et traductions. L’une des meilleures en France est encore celle de Michel de Marillac, qui avait été garde des sceaux sous Louis XIII[1], et dont le style, dans sa langue colorée et naïve, a gardé toute l’onction et le parfum du livre original, plus peut-être que la traduction de Pierre Corneille, digne pourtant en beaucoup d’endroits de ce beau génie et qui eut, en son temps, un prodigieux succès[2]. De nos jours, la traduction de F. de Lamennais, faite longtemps avant sa chute, a eu surtout les honneurs de la réimpression.

[1] La première édition est de 1621, in-12.

[2] La première édition est de 1656, in-4o.


GRÉTRY


«La musique de Grétry brille surtout par le chant et par l’expression des paroles; malheureusement toute qualité exagérée peut devenir un défaut: c’est ce qui a lieu dans les productions de ce musicien original. En s’occupant trop des détails, il négligeait l’effet des masses; de là vient que sa musique, bonne pour les Français, n’a pas réussi chez les étrangers.... Ce qui a pu empêcher ce compositeur de suivre les progrès de l’art dans l’effet musical, c’est le dédain qu’il avait pour toute autre musique que la sienne; dédain qu’il ne prenait même pas la peine de dissimuler. Un de ses amis entrait un jour chez lui en fredonnant un motif.

»Qu’est-ce que cela? demanda-t-il.

»—C’est, lui répondit son ami, un rondo de cet opéra que nous avons vu l’autre jour dans votre loge.

»—Ah! oui, je m’en souviens, ce jour où nous sommes arrivés trop tard à Richard[3]

D’après Fétis, «l’excès de son amour-propre et ses opinions sur les œuvres des autres musiciens prenaient leur source dans sa manière absolue de concevoir la musique dramatique.» Il attachait, fort à tort et faute d’une science musicale assez profonde, si peu de prix à l’instrumentation de ses ouvrages qu’il en chargeait d’habitude un confrère. Lorsqu’on lui parlait de ces effets d’harmonie et d’instrumentation qui en musique sont à la mélodie ce qu’en peinture la couleur est au dessin, il répondait:

«Je connais quelque chose qui fait plus d’effet que tout cela.

—Quoi donc?

—La vérité!

«Ce mot peint Grétry d’un seul trait, dit le savant critique déjà cité; il est rempli de justesse, mais celui qui le disait ne voyait pas que dans les arts la vérité est susceptible d’une multitude de nuances et que, pour être vrai, il faut être coloriste autant que dessinateur.»

Grétry était très heureusement doué d’ailleurs; les lacunes de son talent provenaient, comme on l’a vu, de son éducation première incomplète, et de cette impatience de produire qui d’ordinaire tourmente les jeunes gens et ne leur laisse pas de temps pour l’étude. Lui-même en fait l’aveu: «Je n’eus pas assez de patience pour m’en tenir à mes leçons de composition; j’avais mille idées de musique dans la tête; et le besoin d’en faire usage était trop vif pour que j’y pusse résister.» (Essais sur la musique.) «Telle est la cause, dit Fétis de l’ignorance où Grétry est resté toute sa vie des procédés de l’art d’écrire la musique.» De là aussi la réaction dont nous sommes aujourd’hui témoins, réaction qui va jusqu’à l’injustice et fait qu’on parle presque avec l’air du dédain «de l’homme de génie,» qui a écrit tant de chefs-d’œuvre au point de vue de l’expression, le Tableau parlant, Zemire et Azor, La Caravane, etc.

Cette inconstance du public Grétry l’avait expérimentée quelque temps lui-même pendant les premières années de la Révolution lorsqu’un nouveau genre de musique, créé par Chérubini et Méhul, se fut introduit sur la scène. Voyant ses premiers ouvrages délaissés, Grétry voulut donner à son style un caractère plus énergique en harmonie avec le goût actuel; mais il échoua et les opéras de Pierre-le-Grand, Lisbeth, Elisea, n’eurent aucun succès.

Certes, il fut grandement puni par cet échec du travers que nous avons signalé plus haut, mais dont il ne sut pas entièrement se corriger, témoin ce qu’il dit à propos de l’auteur des Noces de Figaro, et de Don Juan, dont il ne comprenait pas la musique trop forte pour lui, comme pour le public du reste auquel elle s’adressait. Un jour Napoléon Ier demandant à Grétry quelle différence il trouvait entre Mozart et Cimarosa, l’artiste répondit:

«Cimarosa met la statue sur le théâtre et le piédestal dans l’orchestre; au lieu que Mozart met la statue dans l’orchestre et le piédestal sur le théâtre.»

«On ne sait ce que cela veut dire,» reprend M. Fétis. Assurément, mais ce n’est point là bien sûr un compliment à l’adresse de Mozart. D’ailleurs à cette époque la confiance en lui-même était d’autant mieux revenue à l’auteur de Richard, qu’il jouissait de nouveau de toute la faveur du public, ses ouvrages ayant été remis à la mode par le chanteur Elleviou.

Grétry retrouva ainsi l’aisance que la Révolution lui avait fait perdre; car le produit de ses ouvrages venait s’ajouter à la pension que l’Empereur lui avait accordée sur sa cassette. Les dernières années de sa vie s’écoulèrent à Montmorency, dans l’Ermitage jadis habité par Rousseau et que le musicien avait acheté. Il y mourut le 24 septembre 1813, après avoir perdu sa femme et ses deux filles dont la cadette, Lucile, montrait pour la musique des dispositions extraordinaires; car, dès l’âge de 13 ans, elle avait composé la musique d’un petit opéra: le Mariage d’Antonio, joué avec succès à la Comédie Italienne.

Mariée jeune et pas heureuse, elle mourut à la fleur de ses années. On ne peut que plaindre Grétry à qui les affections de la famille faisaient défaut dans l’âge où les infirmités et la souffrance les lui rendaient plus nécessaires. Mais en dépit des honneurs décernés à sa mémoire, et de la gloire qui fait auréole à son nom, l’on est fort tenté de voir dans les malheurs qui affligèrent la vieillesse de l’artiste, un châtiment et une expiation si ce que Fétis nous apprend est exact.

Grétry avait un neveu nommé André Joseph: «Aveugle presque de naissance et littérateur sans talent, il passa presque toute sa vie dans un état de malaise et de souffrance dont son oncle aurait pu le garantir si, moins complètement égoïste, celui-ci avait voulu faire usage de son crédit pour lui faire accorder par le gouvernement quelque portion des secours destinés aux gens de lettres malheureux. Tombé dans la plus affreuse misère, cet infortuné est mort d’hydropisie à Paris, en 1826.»

N’est-il pas à craindre que cette indifférence pour un parent si proche ne vînt aussi de cet amour-propre qui, au point de vue du talent, fut trop préjudiciable à Grétry? Ne rougissait-il pas, à l’exemple de certains parvenus, dans la prospérité, de sa modeste origine lui fils d’un obscur musicien de Liége[4] chez lequel la pauvreté semblait endémique?

Particularité assez curieuse! Grétry avait reçu au baptême, avec les prénoms d’André Ernest, celui de Modeste.

[3] Richard Cœur de Lion, opéra de Grétry.

[4] Il était né dans cette ville le 11 février 1741.


GRIBEAUVAL


Quel Parisien, habitant de la rive gauche, ne connaît pas la petite et assez laide rue de Gribeauval, conduisant de la rue du Bac à la place Saint-Thomas-d’Aquin? Mais parmi ceux qui traversent, même quotidiennement, cette rue, en est-il beaucoup qui sachent l’origine de cette dénomination et s’inquiètent de ce que pouvait être ce Gribeauval, supposé qu’il fût un individu? Pourtant Gribeauval, aujourd’hui peu célèbre, fut le successeur le plus illustre de Vauban et «l’un des officiers généraux dont s’honore le plus le corps d’artillerie» a dit le lieutenant-colonel Carette.

Né à Amiens (15 septembre 1715), il entra à l’âge de dix-sept ans dans le régiment royal-artillerie. Après trois années de service comme volontaire, il fut nommé officier-pointeur. Ses utiles et importants services lui valurent de nouveaux grades: lieutenant-colonel en 1757, il passa, avec l’assentiment du roi de France, au service de l’Autriche et devint commandant général de l’artillerie. Cinq ans après, il fut chargé en cette qualité des travaux de défense de Schweidnitz, l’une des plus importantes places de la Silésie, enlevée par les Autrichiens aux Prussiens. L’année suivante, Frédéric II, voulant reprendre cette place, chargea le major Lefebvre, habile ingénieur, de la direction des travaux d’attaque. Le conquérant, comme il l’écrivait au marquis d’Argens, comptait qu’en moins de quinze jours la ville serait en son pouvoir, mais déjà vingt-trois s’étaient écoulés et la ville résistait encore vigoureusement.

«Un certain Gribeauval, qui ne se mouche pas du pied, et 11,000 Autrichiens nous ont arrêtés jusqu’à présent. Cependant, le commandant et la garnison sont à l’agonie; on leur donnera incessamment le viatique.»

Ainsi s’exprimait le sceptique Frédéric, le 6 septembre, et vingt jours après, il disait à son correspondant: «Je vous avais annoncé avec trop de présomption la fin du siége. Nous y sommes encore... Le génie de Gribeauval défend la place plus que la valeur des Autrichiens.» Ce ne fut que le 9 octobre que les assiégés se résignèrent à capituler après soixante-trois jours de tranchée ouverte.

Cette glorieuse résistance rendit alors célèbre le nom de Gribeauval, qui avait tenu en échec pendant plus de deux mois la fortune de Frédéric, dit le Grand, et qui ne fut, suivant de Maistre, qu’un grand Prussien. Rentré en France, Gribeauval fut fait lieutenant-général, puis inspecteur-général de l’artillerie. Il rendit, en cette qualité, de grands services, soit par l’organisation du corps des mineurs, soit par des perfectionnements et des réformes dans les manufactures. D’après le biographe cité plus haut: «les officiers de son arme l’avaient surnommé le Vauban de l’artillerie

Il mourut en 1789 (9 mai).


VALENTIN HAUY.—RENÉ-JUST HAUY


I
VALENTIN HAUY

Le boulevard des Invalides, il est à peine besoin de le dire, doit son nom au voisinage du magnifique hôtel, bâti par Libéral Bruant et Mansart.

Presque à l’entrée du boulevard, du côté de la rue de Sèvres, s’élève un autre édifice de proportions beaucoup plus modestes quoique élégantes encore. De l’avenue, à travers la grille, on aperçoit dans la cour qui précède la maison une statue en bronze. Cette statue est celle de Valentin Haüy qui rendit aux jeunes aveugles, par la découverte d’ingénieux procédés, les mêmes services que l’abbé de l’Épée aux sourds-muets; aussi pensons-nous qu’on ne lira pas sans intérêt sur lui quelques détails puisés aux sources les plus authentiques.

Valentin Haüy naquit à Saint-Just (Oise), le 28 février 1743. Il était le second fils d’un pauvre fabricant de toile ou tisserand, et de même que son frère, le célèbre minéralogiste dont nous parlerons plus tard, il dut sans doute au prieur de l’abbaye voisine des Prémontrés le bienfait d’une éducation libérale, comme on dirait aujourd’hui. Sans autres ressources que son instruction insuffisante, mais qu’il s’efforçait de compléter, il vint jeune encore à Paris et, pour subsister, ouvrit une école de calligraphie en même temps qu’il donnait en ville des leçons d’écriture. C’est au milieu de ces occupations peu brillantes, mais assez lucratives, qu’il fut mis sur la voie de la découverte qui devait donner à son nom l’immortalité. Voici dans quelles circonstances, d’après ce que lui-même a raconté:

En 1783, Mlle Paradis, célèbre pianiste de Vienne et aveugle de naissance, vint donner des concerts à Paris. A l’aide d’épingles placées en forme de lettres sur de grandes pelotes, elle lisait rapidement, de même qu’elle expliquait la géographie au moyen de cartes en relief, dont l’invention appartenait à un autre aveugle de naissance, Weissembourg de Manheim. Valentin Haüy eut l’occasion d’entendre et de voir plusieurs fois Mlle Paradis: ce fut pour lui un trait de lumière. Il comprit vite tout le parti qu’on pouvait tirer de ces procédés ingénieux pour l’enseignement des infortunés privés de la vue, et développa ses idées à ce sujet dans une intéressante brochure publiée en 1786, sous le titre de: Sur les moyens d’instruire les aveugles.

Mais bientôt, grâce à un heureux hasard, il put joindre la pratique à la théorie et confirmer les conclusions de sa thèse par l’évidence décisive des faits. Un jour, à la porte de Saint-Germain-des-Prés, il remarqua un enfant, un jeune aveugle demandant l’aumône et dont la figure révélait l’intelligence, bien que les yeux fussent sans regard. Il s’approche et l’interroge avec cet accent qui trahit la sympathie.

—Je m’appelle Lesueur, répond l’enfant, natif de Lyon; mon père est mort, ma mère me reste, mais infirme et pauvre. Ne pouvant travailler pour l’aider, je demande la charité afin de lui donner au moins du pain.

—Très-bien, mon ami, le bon Dieu te récompensera de ta piété filiale, et peut-être aurai-je le bonheur d’être en cela l’instrument de la Providence. Conduis-moi chez ta mère; j’ai quelque chose à lui proposer qui, je crois, ne lui déplaira pas.

Le résultat de l’entretien, en effet, fut heureux, pour tous deux d’abord, et ensuite pour beaucoup d’autres. Du consentement de la mère à laquelle il promit un secours quotidien suffisant pour la faire vivre, et qu’il lui donna en effet, Valentin emmena chez lui le jeune Lesueur et l’instruisit d’après sa méthode. Les résultats furent tels qu’au bout de quelques semaines le maître radieux pouvait présenter son élève à la Société philanthropique qui, après avoir applaudi à ce premier et heureux essai, mit à sa disposition une maison située rue Notre-Dame-des-Victoires et des fonds pour l’entretien de douze élèves.

Le succès dépassa toutes les espérances et, vers la fin de la même année, Valentin Haüy conduisait à Versailles, où il avait été mandé, ses nouveaux écoliers qui, pendant toute une quinzaine, firent l’étonnement et l’admiration de la cour par leurs exercices variés, lecture, calcul, musique, etc. Un résultat si merveilleux, dans un laps de temps si court, prouvait, avec l’intelligence et la docilité des élèves, l’habileté du maître et l’excellence de sa méthode. Louis XVI, après avoir félicité Valentin, promit que sa protection ne lui manquerait pas et ordonna de faire les fonds nécessaires pour l’éducation de 120 élèves. En même temps il accordait au professeur le titre d’interprète du roi et de l’amirauté pour les langues anglaise et allemande; puis il le nomma membre du bureau académique d’écriture et enfin l’un de ses secrétaires.

L’institution des Jeunes Aveugles désormais était fondée. Mais vint la Révolution et, dans l’année 1790, sur la proposition de la Rochefoucault Liancourt, on eut l’idée malheureuse de réunir dans un même local (le couvent des Célestins) les Jeunes Aveugles et les Sourds-muets. La mesure eut les résultats les plus fâcheux par suite de la mésintelligence qui divisa bientôt les directeurs et les élèves eux-mêmes. Aussi peu d’années après, on reconnut la nécessité de séparer de nouveau les deux établissements, ce qui eut lieu par un décret de la Convention du 9 thermidor an II (27 juillet 1794). L’institution des Jeunes Aveugles fut transférée dans la maison de Sainte-Catherine, rue des Lombards, et Valentin Haüy resta seul directeur, malheureusement pour lui comme pour les élèves; car professeur excellent, mais homme d’imagination, Valentin n’avait point du tout le talent d’administrateur et chez lui la rectitude du jugement n’égalait point la vivacité de l’esprit et l’on ne peut dissimuler qu’on eut alors des torts graves à lui reprocher.

Comblé, comme on l’a vu, des bienfaits de la cour, il ne sut pas se défendre de la contagion de certaines idées qui, à la vérité, lors de la Révolution, tournaient trop de têtes et de plus fortes que la sienne. Lui qui avait pour frère un prêtre des plus vénérables, il donna dans toutes les rêveries et les imaginations niaises des théo-philanthrophes. Adepte fervent et acolyte de la Réveillère-Lépaux, il eut la coupable sottise de se faire l’apôtre de la secte dans sa maison même et de conduire ses élèves à ces cérémonies ridicules. Pour couronner toutes ces énormités qui feraient douter qu’à cette époque de sa vie il jouît de la plénitude de sa raison, «devenu veuf d’une femme respectable, dit M. Durozoir[5], il épousa une jeune fille du peuple, marchande des quatre saisons et qui n’avait pour elle qu’un minois assez avenant. La présence d’une telle femme à la tête de sa maison et son incapacité mirent le comble au désordre.» L’établissement mal administré avait perdu son caractère définitif: «car par sa fondation, comme on l’a dit, il ne devait être qu’un collége,» et Valentin Haüy l’avait converti en hospice en autorisant ses pensionnaires à se marier, ce qui avait introduit dans la maison une foule d’abus et considérablement augmenté la dépense.

Le gouvernement consulaire, jugeant alors que l’établissement n’atteignait point son but, le réunit à l’hospice de Quinze-Vingts. Valentin perdit sa place, et, il faut bien l’avouer, surtout par sa faute. Doué d’un cœur généreux, d’une belle intelligence et placé dans les circonstances les plus favorables pour tirer parti de ses qualités, il ne sut pas assez se défier de lui-même, des côtés faibles de son caractère, de la mobilité de son humeur, de ses impressions trop vives, et il ne reconnut pas autant qu’il eût dû les bienfaits de la Providence. Par l’oubli si coupable des enseignements de la foi et de ces grands principes qui, seuls, peuvent faire contre-poids aux ardeurs de l’imagination et soutenir la raison dans ses défaillances, il fut entraîné, comme on l’a vu, à des écarts, source pour lui de chagrins, d’humiliations, de déceptions amères et, quand la lumière se fit par la réflexion et l’expérience, sujets de cruels repentirs.

Cependant le gouvernement français, malgré la mesure dont il a été parlé plus haut, ne fut point ingrat pour Valentin Haüy, et il lui accorda, à titre de dédommagement et comme récompense de ses services, une pension de 2,000 francs. Au lieu d’en jouir tranquillement, l’ex-directeur des Jeunes Aveugles fonda rue Saint-Avoye, sous le titre de Musée des aveugles, un pensionnat spécial qui, toujours par les mêmes causes, ne réussit point. Valentin, découragé, quitta la France et partit pour la Russie, où depuis longtemps il était invité à se rendre afin d’y créer un établissement, ce qu’il fit en effet, en chargeant son élève Fournier de l’enseignement, tout en gardant pour lui-même la direction. Quoique les résultats n’eussent pas été ce qu’on espérait, l’empereur Alexandre, appréciant les efforts et le zèle du fondateur, le décora de l’ordre de Saint-Valdmir. Lors de son passage à Berlin, sur le plan qu’avait donné Valentin, un établissement analogue aux précédents, avait été créé qui, bientôt, grâce sans doute au choix heureux du Directeur, fut des plus prospères, et longtemps même le seul tout à fait prospère.

Cependant Valentin à qui l’âge et des infirmités, suite de ses fatigues et de ses chagrins, rendaient nécessaire un climat plus doux, dans le courant de l’année 1817 quitta Saint-Pétersbourg pour revenir en France, seul, disent les biographes, sans autre explication, soit qu’il eût perdu sa femme et son fils, soit qu’il eût été forcé de s’en séparer. Mais il savait qu’en France, à Paris, un asile lui était assuré et que la maison de son excellent frère, l’abbé, serait la sienne. René-Just, en effet, qui l’avait plaint plus encore que blâmé dans ses erreurs, cruellement expiées, l’attendait impatient de serrer dans ses bras un autre enfant prodigue. Dans cette paisible demeure, au foyer fraternel ou plutôt paternel, Valentin connut enfin la paix et le repos, repos du corps et paix de l’âme. L’exemple plus encore que les conseils du bon prêtre le ramenèrent complètement aux saintes croyances de ses jours les plus heureux, et lui rendirent légères les années pesantes de sa vieillesse, comme plus douce la mort (19 mars 1822). Une messe solennelle, composée par un de ses anciens élèves, fut chantée à ses funérailles qui eurent lieu dans l’église Saint-Médard, sa paroisse.

[5] Biographie universelle.


II
RENÉ-JUST HAUY

René-Just Haüy, plus âgé que Valentin de deux années, et né aussi à Saint-Just, après avoir terminé ses études comme boursier au collége de Navarre, entra dans les ordres et, porté par goût à l’enseignement, il demanda et obtint une place de régent de quatrième, puis de seconde au collége du cardinal Lemoine. Lhomond, son collègue et son ami, lui donna le goût de la botanique, à laquelle Haüy ne tarda pas à préférer la minéralogie lorsque, par les leçons de Daubanton, il eut connu cette science dont il devait être dans notre siècle le représentant le plus illustre, grâce à une découverte précieuse autant qu’inattendue qu’il dut à une heureuse maladresse ou mieux à la sagacité de son observation.

«Haüy, dit M. le Roy de Chantigny, ayant remarqué la constance des fleurs, des fruits, de toutes les parties des corps organisés, soupçonna que les formes des minéraux, bien plus simples et presque toutes géométriques, devaient être déterminées par des lois semblables. Le hasard confirma ses prévisions. Occupé à examiner la riche collection de minéralogie du maître des comptes de France, son ami, il laisse tomber un énorme groupe de spath calcaire cristallisé en prisme. En examinant les faces des fragments, leurs angles et leurs inclinaisons, Haüy s’aperçoit qu’il sont les mêmes que dans les spaths dont les cristaux présentent une autre forme... Il observe que les variétés qu’offre l’extérieur des cristaux sont le produit des diverses manières dont se groupent les molécules.»

De là, toute une série de conséquences qui rendirent rationnelle la classification des minéraux jusqu’alors difficile et arbitraire. Le modeste savant, présenté à l’Académie des sciences par Laplace et Daubanton, développa son système devant l’assemblée, qui, appréciant tout le mérite de sa découverte, l’admit d’emblée dans son sein. Haüy qui, après vingt années de professorat au collége Lemoine, avait droit à sa retraite, n’hésita pas à la prendre pour se consacrer exclusivement aux sciences. Mais peu s’en fallut que la Révolution ne vînt l’arrêter au milieu de ses graves études et qu’on ne le comptât au nombre des victimes de la Terreur. Arrêté pour avoir refusé le serment que condamnait sa conscience, il fut enfermé dans la prison de Saint-Firmin d’où il sortit heureusement, après une assez courte détention, grâce aux efforts courageux de son élève Geoffroy Saint-Hilaire. Tout occupé de ses recherches scientifiques, Haüy ne pouvait croire d’ailleurs au péril dont on le menaçait: «Cellule pour cellule, a dit Cuvier[6], il n’y trouvait pas trop de différence; tranquillisé surtout en se voyant au milieu de beaucoup d’amis, il ne prit d’autre soin que de se faire apporter ses tiroirs et de tâcher de remettre ses cristaux en ordre.»

Aussi lorsque, le 13 août, Geoffroy Saint-Hilaire, muni de l’ordre de mise en liberté, vint pour le faire sortir, le savant répondit doucement:

—Il est trop tard pour aujourd’hui; remettons, mon cher ami, à demain matin; au moins j’aurai la messe avant de quitter la maison.

Et le lendemain, il fallut presque l’entraîner par force, sans doute parce qu’on ne pouvait déménager immédiatement tous ses tiroirs. Quinze jours après, avaient lieu les massacres de septembre, et Haüy comprit enfin que le danger n’était que trop sérieux.

Grâce au certificat de civisme qui lui fut délivré, toujours par l’entremise de Geoffroy Saint-Hilaire, il put échapper à de nouveaux périls. Membre de l’Institut sous le Directoire, et plus tard appelé à la chaire de minéralogie du Muséum d’histoire naturelle, en remplacement de Dolomieu, il fut, lors du rétablissement en France du culte catholique, nommé chanoine de Notre-Dame, puis chevalier de la Légion-d’Honneur par Napoléon, qui le tenait en grande estime comme homme et comme savant. En récompense d’un Traité de physique pour les colléges, que le premier consul lui avait demandé et qui fut rédigé et imprimé en quelques mois, il reçut une pension de 6,000 francs, en outre d’un emploi pour le mari de sa nièce.

En 1815, lors d’une visite que l’Empereur fit au Muséum d’histoire naturelle, il témoigna sa satisfaction de revoir notre savant, et lui dit: «Monsieur Haüy, j’ai emporté votre Physique à l’île d’Elbe, et je l’ai relue avec le plus grand intérêt. Je vous ai nommé officier de la Légion-d’Honneur.»

Un autre jour, remarquant l’absence du vénérable membre de l’Institut et apprenant que sa mauvaise santé en était cause, il dit avec vivacité à ses médecins: «Allons, messieurs, il faut guérir M. Haüy; il est des hommes qu’on ne remplace pas.»

Sous la Restauration, Haüy se vit retirer sa pension de 6,000 fr., qui ne pouvait, d’après de nouveaux règlements, se cumuler avec le traitement d’activité. Dans le même temps, par suite des réformes résultant des économies imposées par les circonstances, son neveu perdit son emploi au ministère des finances et retomba nécessairement à sa charge avec sa famille. Son frère, âgé et infirme, lui arrivait en même temps de Saint-Pétersbourg. Aussi, plus d’une fois il eut à souffrir de la gêne dans le temps même où les personnages les plus illustres de l’Europe: le roi de Prusse, l’empereur François-Joseph, les princes russes, s’empressaient pour lui faire visite et admirer sa magnifique collection de cristaux malheureusement depuis sa mort passée en Angleterre. Le prince royal de Danemark, assidu à ses leçons, avait conçu pour lui une telle vénération que, lorsque Haüy tomba malade, il ne laissait point passer un jour sans le visiter. L’illustre maître semblait convalescent lorsqu’une chute, faite dans la chambre même, détermina de nouveaux et graves accidents qui se terminèrent par la mort (3 juin 1822). «En proie à des douleurs atroces, dit M. de Chantigny, il n’interrompit ni ses exercices de piété, ni le travail nécessaire à une nouvelle édition de son Traité de minéralogie; il ne se montra inquiet que de l’avenir de ses collaborateurs.»

C’était bien là l’homme dont un autre biographe a dit: «Ses devoirs religieux, des recherches profondes suivies sans relâche et des actes continuels de bienveillance occupaient toutes ses journées. Aussi tolérant que pieux, jamais l’opinion des autres n’influa sur sa conduite envers eux, et d’un autre côté, jamais les hautes spéculations auxquelles il se livrait, ne le détournèrent d’aucune pratique prescrite par le rituel. Par la nature de ses recherches, les pierreries les plus précieuses de l’Europe ont passé entre ses mains, et, dans son profond désintéressement, il n’y a jamais vu que des cristaux.»

En tant que savant, Cuvier si compétent, l’apprécie en ces termes: «Comme on a dit avec raison qu’il n’y aura plus un autre Newton, parce qu’il n’y a pas un second système du monde; on peut aussi, dans une sphère plus restreinte, dire qu’il n’y aura point un autre Haüy, parce qu’il n’y aura pas une deuxième structure des cristaux.»

Avant de déposer la plume, quelques mots encore sur l’institution des Jeunes Aveugles. La réunion de l’établissement et de celui des Quinze-Vingts, jugée par les résultats, cessa par une ordonnance du mois de février 1815. Transférés peu après rue Saint-Victor, dans l’ancien collége Saint-Firmin, les Jeunes Aveugles y restèrent jusqu’à l’année 1843, où l’établissement fut installé d’une manière définitive, rue Masseran et boulevard des Invalides, dans les bâtiments construits exprès pour lui et dans lesquels sont logés le directeur, les professeurs et les élèves, au nombre de 170, payants ou boursiers. L’éducation doit se terminer en huit années.

L’édifice, avec ses dépendances, formant la maison dite des Jeunes Aveugles, a été construit par l’architecte Philippon. Le fronton, qui fait honneur au talent du sculpteur Jouffroy, représente, d’un côté, Valentin Haüy instruisant ses élèves; de l’autre, une jeune femme qui donne des leçons aux petites filles aveugles. Au milieu, apparaît la Religion qui les encourage et les protége.

[6] Eloge de René-Just Haüy.