[72] Entretiens sur les Peintres.

[73] Maria Graham. Mémoires sur la vie de Poussin.

III

Plus heureux avec Poussin qu’avec Lesueur, nous n’avons point été dans l’embarras quant aux renseignements biographiques, trop rares pour le dernier, et qu’il nous fallait au préalable examiner ou discuter. Pour le Poussin, au contraire, les matériaux abondent parfaitement authentiques et qui nous font connaître cet homme illustre dont la vie est si pleine d’enseignements de toute manière qu’on n’a point à s’étonner que les médailles données aux lauréats de l’École des Beaux-Arts soient frappées à son effigie. Le précieux trésor de la correspondance de Poussin nous a permis de contrôler et de compléter les autres renseignements, puisés d’ailleurs aux meilleures sources et, tout en choisissant avec le regret de laisser de côté bien des passages fort tentants pour la citation, notre biographie s’est étendue plus sans doute que nous ne l’avions pensé. Aussi serons-nous forcé d’être plus court dans notre appréciation artistique et nous insisterons moins sur le détail. L’homme étant bien connu par ses actions, et surtout par sa correspondance, il est plus facile de porter un jugement d’ensemble et cependant motivé sur son œuvre, et d’être assez complet et précis, même en s’en tenant aux grandes lignes.

«Prompt à concevoir, habile à bien choisir, Le Poussin ne pouvait manquer de bien réussir dans ses entreprises... Comme un peintre savant, il ennoblissait, par la sublimité de ses pensées, les sujets les plus communs; il les traitait avec beaucoup d’élégance; un jugement solide accompagnait tout ce qu’il faisait. Excellent dessinateur, grand historien, grand poète, sage compositeur, ne mettant pas une seule figure qu’il n’en connût la nécessité, grand paysagiste, personne n’a mieux connu les différentes affections de l’âme et les divers effets de la nature... Son pinceau, libre et hardi dans sa touche, retranchait, ajoutait à son gré et même corrigeait l’antique.»

Ainsi s’exprime d’Argenville auquel on ne peut qu’applaudir. Le maître n’est pas seulement admirable dans la composition savante, dans l’habile exécution, il réussit merveilleusement parfois dans les expressions, témoin le tableau de la Résurrection d’une jeune Fille par saint François-Xavier, qu’on admire dans le salon d’honneur, au Louvre, en regrettant qu’il soit placé si haut; car il mériterait bien plus que telle ou telle toile, qui n’a de valeur que par l’exécution, de briller au premier rang. Quelle vérité et quel pathétique dans la scène rendue avec tant d’énergie malgré la sévère et sobre exécution! Rien de trop, mais aussi rien de moins. Et l’on sent que la soudaineté de l’improvisation, que l’illumination du génie n’a pas plus manqué ici que la forte méditation qui, dans le recueillement de la solitude, la prépare. Que de grandeur et tout à la fois de sagesse et de simplicité! Quel calme et quelle sublime confiance dans la figure du saint! Quelle vivacité et quelle variété d’expressions sur les traits des assistants! Que dire surtout de la figure de la mère sur laquelle on voit si étonnamment confondues les impressions de la joie et de la douleur au plus haut degré, et entre lesquelles son cœur est partagé, mais de façon à ce qu’on sente bien que la première a le dessus!

Poussin est admirable pour rendre avec toute leur énergie certaines expressions, mais sans jamais faire grimacer les figures, et l’on comprend qu’il ne faisait que transporter sur la toile ce qu’il avait observé dans la nature. «Comme Léonard de Vinci, sa coutume était d’écrire et de dessiner dans un livre qu’il portait sur lui tout ce qu’il remarquait.»

Dans ce superbe tableau du Jugement de Salomon, on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, ou la figure du juge au regard perçant et formidable dans son impassibilité, attestant le calme de la justice, ou les têtes des deux mères si fortement contrastées, presque trop: l’une, type horrible avec son masque émacié et verdâtre, type affreux de la laideur méchante, envieuse, haineuse; l’autre, suppliante, désolée, mais noble et belle autant qu’il est permis d’en juger, car elle se perd un peu dans la demi-teinte. Faut-il blâmer le maître à ce sujet comme à propos du Germanicus mourant, qui fait dire à d’Argenville: «A l’exemple de Timanthe, qui a su couvrir le visage d’Agamemnon dans le sacrifice d’Iphigénie, n’osant pas outrer les ressources de l’art, en essayant d’exprimer sur la toile l’excès de la douleur et de la joie de ce père; Le Poussin, dans la Mort de Germanicus, a su de même couvrir le visage d’Agrippine, sa femme, comme il a déjà été remarqué. Ces deux hommes célèbres se sont frustrés l’un et l’autre en s’efforçant d’atteindre à la perfection de pouvoir exprimer les grandes passions.»

Le tableau de saint François-Xavier prouve que chez Poussin ce n’était ni timidité ni impuissance. Et combien d’autres toiles encore on pourrait citer, où les expressions sont étonnantes encore par la vérité comme par la vivacité: la Femme adultère, Ananie et Saphire, l’Aveugle de Jéricho, etc. Dans ce dernier tableau, avec quel art merveilleux, sur les figures des nombreux assistants dans l’attente du miracle, ce sentiment énergique de la curiosité se diversifie mélangé chez quelques-uns avec l’espérance joyeuse, chez les autres avec l’anxiété, avec la crainte provenant d’une basse jalousie! Et l’aveugle sur les yeux duquel pèse encore ce terrible bandeau de la cécité, et qui, de ses mains étendues et hésitantes, cherche à tâtons son point d’appui, quelle superbe figure! Comme cela est peint, dessiné, modelé! Quelle correction et quelle beauté mais sans rien pourtant qui sente la convention! La tête du Christ laisse à désirer, comme caractère et comme noblesse, dans ce tableau, ainsi que dans plusieurs autres parmi les tableaux que nous connaissons. Le maître fut plus heureux, ce semble, dans les deux belles séries des sept Sacrements, popularisées par la gravure et qui, pour la gravité de la composition, le style, les expressions, sont si dignes d’un peintre chrétien.

Toutefois, pour l’onction habituelle, au moins pour la profondeur et l’énergie de l’accent religieux, j’ose dire que Poussin n’a pas égalé Lesueur, auquel il doit céder aussi dans les sujets gracieux. Je ne puis, toujours sincère dans mes plus grandes admirations mêmes, partager l’opinion de la plupart des biographes et des critiques, qui veulent que, dans ce genre encore, Poussin triomphe et reste égal à lui-même. Non, dans les Bacchanales et autres sujets mythologiques, je lui trouve une certaine pesanteur, une certaine lourdeur, et ses nudités sont loin d’être aussi chastes que celles du peintre de l’hôtel Lambert, dont elles n’ont pas, tant s’en faut, le coloris ravissant. Le malheur même a voulu, supposé que ce fût un malheur, que pour la plupart des tableaux en ce genre, le coloris se soit complètement dénaturé, poussant tantôt au noir, tantôt au bleu foncé, à la teinte vert-de-gris, quand il s’est conservé si parfaitement dans certaines autres toiles du maître, le Ravissement de saint Paul, par exemple, le Moïse sauvé des eaux, la Manne, ce chef-d’œuvre qui est bien le tableau que voulait faire Poussin, d’après sa lettre à Jacques Stella:

«J’ai trouvé une certaine distribution pour le tableau de M. de Chantelou et certaines attitudes naturelles, qui font voir dans le peuple juif la misère et la faim où il était réduit, et aussi la joie et l’allégresse où il se trouve, l’admiration dont il est touché, le respect et la révérence qu’il a pour son législateur; avec un mélange de femmes, d’enfants et d’hommes, d’âges et de tempéraments différents, choses qui, comme je le crois, ne déplairont pas à ceux qui les sauront bien lire.»

Mes observations relatives au coloris pourraient également s’appliquer à la plupart des paysages de Poussin, si merveilleusement conservés, le Diogène, l’Eurydice, la Grappe, ce paysage aux vastes horizons, peint d’une façon si hardie et si sûre par la main de ce septuagénaire paralytique à demi. On pourrait presque dire que Poussin n’est jamais plus admirable que dans ses paysages, si majestueusement poétiques, parce qu’il s’inspirait dans ces œuvres plus librement, plus directement de la nature, et qu’entre elle et lui ne s’interposait pas le modèle antique, comme cela lui arrivait souvent, fût-ce à son insu, pour ses tableaux d’histoire, qui parfois donnent l’idée du bas-relief et dont les personnages, ainsi que dans la Rebecca, par l’immobilité de leurs attitudes comme par la perfection trop égale de leurs formes semblables, ont un peu l’air de statues. J’imagine que si l’on venait à retrouver quelque tableau d’Apelles, Zeuxis ou Protogènes, il se rapprocherait de ce modèle.

Il y a du vrai, quoique non peut-être sans quelque exagération dans ces réserves de d’Argenville: «Cette étude particulière des figures et des bas-reliefs antiques, en lui acquérant un dessin très-correct et de beaux contours, lui avait donné en même temps un coloris faible et une manière dure et sèche qui tenait encore du marbre... On pourrait souhaiter que le Poussin eût moins négligé la partie du clair-obscur et du coloris. La nature, souvent consultée, aurait donné à ses figures cet air de vérité et de vivacité qui y manque (oh! pas toujours, monsieur l’Aristarque). On les trouve souvent plus dures que délicates; ses draperies sont toutes d’une même étoffe, avec trop de plis. Pouvait-il ignorer que l’objet de la peinture, qui diffère de celui de la sculpture, est de ne pas suivre si servilement l’antique et de sortir enfin du marbre? Si au lieu de regarder simplement les tableaux du Titien, du Giorgione, du Corrége, il les eût copiés plusieurs fois de suite, son coloris serait devenu meilleur, et il aurait profité des avantages que donne à un tableau un clair-obscur bien entendu.»

En regard de ce jugement, qui tempère les éloges précédents par trop de restrictions peut-être, mettons, comme correctif et comme contre-poids, celui d’un juge non moins compétent et que je cite volontiers, parce que dans son enthousiasme sincère vibre l’accent de la conviction, et que, quoique peintre, il se garde de l’admiration étroite et exclusive.

«On pourrait le comparer à Turenne; l’un fut peintre, comme l’autre fut général: tous les deux, profonds dans leur art, durent leur talent et leur renommée à de longs travaux et à de longues années; tous les deux, dédaignant la fortune, n’eurent jamais pour objet qu’une gloire plus solide que brillante; ils se ressemblent même par la figure: un air de simplicité, je ne sais quoi d’austère et de bon fait le caractère de leur physionomie.

«Le Poussin est le plus sage des peintres, et sans contredit un des plus savants: ses tableaux sont remplis de pensées; et plus on a de dignité et d’élévation dans l’âme, mieux on sent ses idées et plus elles en font naître de nouvelles... Souvent il a joint à la beauté, à la grandeur, une sorte de grâce sage et sévère, qui ne porte point les sens vers la volupté, mais qui plaît beaucoup à l’âme. Ses femmes ont toujours un air d’élévation et de vertu qui attache, inspire le respect, mais qui ne charme pas.

«... Eh! qui prouve comme lui que l’âme seule a place au premier rang dans la peinture? Qui prouve comme lui qu’une main adroite peut n’y être souvent qu’un instrument inutile? C’est d’une main paralytique et tremblante qu’il a peint plusieurs chefs-d’œuvre dont nous venons de parler (le Déluge entre autres); chefs-d’œuvre faits pour donner des leçons à tous les poètes de l’univers; que dis-je? Sans ce faible instrument il pouvait leur dicter assez d’idées pour servir de matière à des poèmes entiers. Un sentiment profond, calme, élevé, est la source du style noble et sublime du Poussin; génie neuf et la gloire de sa patrie: c’est un des hommes qui ont possédé plus de grandes parties de la peinture, et il est placé par beaucoup de gens à côté de Raphaël même[74]

Une anecdote en terminant:

«J’ai souvent admiré, dit Bonaventure d’Argonne, l’amour extrême que cet excellent peintre avait pour la perfection de son art. A l’âge où il était, je l’ai rencontré parmi les débris de l’ancienne Rome, et quelquefois dans la campagne et sur les bords du Tibre, qu’il dessinait et qu’il remarquait le plus à son goût. Je l’ai vu aussi rapportant dans son mouchoir des cailloux, de la mousse, des fleurs, et d’autres choses semblables, qu’il voulait peindre exactement d’après nature.

«Je lui demandai un jour par quelle voie il était arrivé à ce haut point d’élévation qui lui donnait un rang si considérable entre les plus grands peintres d’Italie: il me répondit modestement:

«—Je n’ai rien négligé!»

Une parole à méditer, jeunes artistes, ou plutôt jeunes gens, car pour toutes les carrières elle est vraie!

[74] Taillasson. Observations sur quelques grands peintres.


LA QUINTINIE (JEAN)


La Quintinie est une nouvelle preuve d’un fait que plusieurs fois déjà nous avons pris plaisir à constater, et que nous sommes heureux d’avoir l’occasion de rappeler: c’est que la gloire, la renommée la plus flatteuse n’est pas, comme on paraît trop souvent le croire, le privilége exclusif de certaines carrières, par exemple, les armes, les belles-lettres ou les beaux-arts; mais elle récompense volontiers aussi les efforts persévérants de l’homme de talent et parfois du génie qui, entraîné par sa vocation, choisit, de préférence à tant d’autres faites pour le tenter, la profession en apparence la plus modeste. Qu’est-ce, en effet, que La Quintinie? Un simple horticulteur ou dans un style moins moderne, un jardinier, et ce jardinier, élevant son métier à la hauteur d’un art, a mérité de compter parmi les hommes célèbres du règne de Louis XIV, le règne du grand roi. Puis encore, l’exemple de La Quintinie prouve que ce noble travail de la terre honore autant que pas un autre celui qui l’exerce, et que, pour la bêche quitter même l’une des professions dites libérales, ce n’est pas déchoir, mais s’élever dans l’estime de tout homme judicieux qui, avec le héros de l’antiquité, comprend que ce n’est pas la profession qui honore l’homme, mais l’homme la profession.»

En effet, La Quintinie (Jean), né à Chabannais (Angoumois), en 1626, après avoir fait ses études à Poitiers, vint à Paris où il se fit recevoir avocat; et, d’après un contemporain, l’abbé Lambert, «une éloquence naturelle, accompagnée des autres talents qui forment les grands orateurs, le fit briller dans le barreau, et lui concilia l’estime des premiers magistrats.»

L’un de ces derniers, M. Tamboneau, président en la chambre des comptes, conçut pour lui une telle estime qu’il le pria de se charger de l’éducation de son jeune fils, en accompagnant sa demande des offres les plus avantageuses. Soit que la profession d’avocat, malgré de brillants débats, ne tentât que médiocrement La Quintinie, soit que sa situation de fortune, voisine de la gêne, ne lui permît pas d’attendre, ou ce qui semble plus probable, qu’il pensât trop modestement de lui-même, il n’hésita point à accepter, et le président n’eut qu’à s’en féliciter pour son fils et pour lui-même.

«Quoique le précepteur fît sa principale occupation du soin qu’il devait à l’éducation de son jeune élève, dit l’abbé Lambert, cependant comme son emploi lui laissait bien des moments de libres, il les consacra tous à l’étude de l’agriculture pour laquelle il avait une forte inclination. Columelle, Varron, Virgile, et généralement tous les autres auteurs anciens et modernes, qui ont écrit sur cette matière, furent les sources dans lesquelles ce grand homme puisa ce fonds de science qui l’a mis en état de porter au plus haut degré de perfection l’art dans lequel il a exercé. L’avantage qu’eut La Quintinie d’accompagner son jeune élève en Italie lui procura de nouvelles lumières. Aucun des beaux jardins de Rome et des environs qui ne lui offrît quelque objet digne d’attention, et sur lequel il ne fît de savantes et utiles observations. Il ne lui manquait plus que de joindre la pratique à la théorie, et c’est ce qu’il fit, dès qu’il fut de retour en France. M. Tamboneau, qui ne cherchait que les occasions de l’obliger, se fit un plaisir de lui abandonner le jardin de sa maison (nouvellement construite à l’entrée de la rue de l’Université), en lui permettant d’y faire tous les arrangements qu’il jugerait les plus convenables.»

La Quintinie ne trompa point la confiance que lui témoignait le propriétaire, et sur le terrain qu’il pouvait disposer à son gré, il créa un grand et beau jardin en plein rapport au bout de peu d’années, et qui joignait, suivant le précepte du poète, l’agréable à l’utile. Si les fleurs récréaient la vue, proche de la maison, elle n’était pas moins réjouie par les carrés de superbes légumes, ou les fruits magnifiques qui mûrissaient à quelque distance. Tout en s’occupant des plantations nouvelles, l’habile horticulteur avait profité de ces travaux divers pour des observations et des expériences qui lui furent par la suite du plus grand profit. «Ainsi, dit M. Louvet, il constata qu’un arbre transplanté ne reçoit point de nourriture pour les racines qu’on lui a laissées, qui se sèchent et se pourrissent ordinairement; mais que tout le suc nourricier qu’il tire lui vient uniquement des nouvelles racines qu’il a poussées depuis qu’on l’a planté, d’où il suit qu’on doit débarrasser un arbuste qu’on transplante du plus grand nombre des racines qu’il possède avant de le mettre en terre. La Quintinie s’aperçut aussi que tout arbre fruitier, par une sorte d’inclination naturelle, porte toute sa sève sur les grosses branches et donne dès lors peu de fruits, et que par le retranchement de ces grosses branches, la sève vient dans les petites qui donnent du fruit. A ces découvertes, il en joignit beaucoup d’autres, qu’il consigna dans un Traité publié seulement après sa mort.»

Le jardin de l’hôtel Tamboneau, ouvert obligeamment aux amateurs distingués, fit connaître La Quintinie de la plupart d’entre eux, et en particulier du prince de Condé qui, après l’avoir entretenu avec un singulier plaisir, voulut recevoir de lui des leçons de son art.

La Quintinie ne fut pas moins bien accueilli lors d’un voyage qu’il fit en Angleterre. Présenté au roi Jacques II, celui-ci conçut une telle estime pour ses talents, que, voulant le retenir dans l’île, il lui fit les propositions les plus brillantes; mais l’offre de tous ces avantages et d’une pension considérable qui équivalait à une fortune, ne purent tenter La Quintinie qui ne pouvait se résigner, en vue même des plus magnifiques espérances, à dire pour toujours adieu à la patrie. Il revint en France où l’attendait la récompense, où l’attendaient la fortune et le bonheur. Louis XIV avait entendu parler de lui par le prince de Condé et quelques-uns des grands seigneurs de son entourage. Désirant compléter par un potager les jardins et le parc de Versailles, il fit venir La Quintinie et le chargea de tracer ce potager sur un assez mauvais terrain ayant servi autrefois de jardin, et qu’on avait abandonné comme trop peu fertile. Ce fut ce sol discrédité pourtant que l’on mit à la disposition de La Quintinie et dont il tira si bon parti, que le roi le chargea de créer un autre potager plus vaste et qui pût suffire à tous les besoins, lui laissant d’ailleurs lui-même choisir l’emplacement. Le choix de La Quintinie était fait déjà, lorsqu’un caprice de la cour vint contrarier ses projets. Au retour d’une grande chasse, le roi s’arrêta dans un endroit qui parut des plus agréables aux dames, et plusieurs d’entre elles de s’écrier que ce lieu serait excellent pour le potager, dont il était beaucoup parlé depuis quelque temps, et le prince, par une regrettable condescendance, en dépit de sa première décision, donna l’ordre à La Quintinie d’établir là son potager, pour lequel on ne pouvait mettre à sa disposition que trente-six arpents et d’un terrain des plus médiocres, tel même, que La Quintinie nous dit: «Qu’il était de la nature de ceux qu’on ne voudrait rencontrer nulle part.»

Il ajoute: «La nécessité de faire un potager dans une situation commode pour les promenades et la satisfaction du Roi a déterminé l’endroit où il est placé et qu’occupait auparavant, pour la plus grande partie, un étang fort profond; il a fallu remplir la place de cet étang, pour lui donner même une superficie plus haute que celle du terrain d’alentour; ce que l’on a fait au moyen de sables enlevés pour faire la pièce d’eau voisine, et dont il n’a pas fallu moins de dix à douze pieds de profondeur; mais pour avoir des terres qui fussent propres à mettre au-dessus de ces sables et les avoir promptement (sans une dépense trop excessive), on a été obligé de prendre de celles qui étaient les plus proches. Or, en les examinant sur le lieu, je trouvai qu’elles étaient une espèce de terre franche qui devenait en bouillie ou en mortier quand, après de grandes pluies, l’eau y séjournait beaucoup et se pétrifiaient, pour ainsi dire, quand il faisait sec... J’eus, dès la première année, à essuyer le plus grand mal qui me pouvait arriver, car il survint de si grandes et de si fréquentes averses d’eau que tout le jardin paraissait être devenu un étang, ou au moins une mare bourbeuse, inaccessible et surtout mortelle, et pour les arbres qui en étaient déracinés, et pour toutes les plantes potagères qui en étaient submergées; il fallut chercher un remède convenable à un si grand inconvénient.»

La Quintinie sut le trouver, et par une suite d’aménagements des plus ingénieux, la création d’un aqueduc entre autres où s’écoulaient les eaux, et la disposition toute nouvelle des carrés en dos de bahu (dos d’âne), il réussit au-delà même de ce qu’il avait espéré: «Mes carrés avec leurs plantes, dit-il, et mes plates-bandes avec leurs arbres se conservèrent dans le bon état où je les souhaitais et contribuèrent à la conservation et au bon goût de tout ce que j’y pouvais élever.»

Par une sorte de miracle, à force de persévérance et d’industrie, La Quintinie, sur ce sol si rebelle, avait créé un véritable paradis terrestre, que nous décrit ainsi un témoin oculaire:

Quel plaisir fut de voir les jardins pleins de fruits
Cultivés de sa main, par ses ordres conduits;
De voir les grands vergers du superbe Versailles,
Ses fertiles carrés, ses fertiles murailles,
Où, d’un soin sans égal, Pomone, tous les ans,
Elle-même attachait ses plus riches présents!
Là brillait le teint vif des pêches empourprées,
Ici le riche émail des prunes diaprées;
Là des rouges pavis le duvet délicat;
Ici le jaune ambré du roussâtre muscat:
Tous fruits dont l’œil sans cesse admirait l’abondance,
La beauté, la grosseur, la discrète ordonnance;
Jamais sur leurs rameaux également chargés,
La main si sagement ne les eût arrangés[75].

D’après ce qu’on raconte, c’était un des grands plaisirs du Roi de se promener dans ce jardin: «Louis XIV, dit Pluche, après avoir entendu Turenne ou Colbert, Racine ou Boileau, s’entretenait avec La Quintinie et se plaisait souvent à façonner un arbre de sa main.»

La Quintinie mettait à profit ces conversations pour faire sa cour au Roi. Connaissant que la figue était son fruit de prédilection, il mit tous ses soins à en perfectionner la culture, et dans son livre[76] il lui consacre de nombreux paragraphes et ne lui ménage pas les éloges: «Les bonnes figues mettent ici d’accord toutes ces contestations; elles emportent le prix, sans contredit, comme étant sûrement le fruit le plus délicieux qu’on puisse avoir en espalier.» Dans le chapitre qui précède, cependant, c’est la prune qui semblait avoir toutes les préférences de notre horticulteur: «Peu de gens se sont avisés de se déclarer sur ceci en faveur des bonnes prunes, je ne dis pas de toutes sortes de prunes, mais seulement de quatre ou cinq sortes des meilleures; et c’est peut-être faute d’avoir éprouvé de quelle délicatesse, de quel goût et de quel sucre elles y viennent (sur les espaliers), non-seulement en comparaison de celles de plein vent, mais aussi en comparaison de tous les autres fruits.»

Il est des artistes dont la vie est toute dans leurs œuvres, et pour leur propre bonheur, sinon pour notre plaisir, n’offre que peu ou point d’épisodes; ainsi La Quintinie ne fut distrait par aucun évènement de ses paisibles occupations. La faveur du Roi, dont il jouissait discrètement, ne lui suscita point de jalousie. Louis XIV, qui l’avait nommé, par un brevet spécial (23 août 1687), directeur général des jardins fruitiers et potagers de toutes les demeures royales, avait pris soin de lui faire bâtir une maison des plus commodes, en augmentant successivement son traitement.

On aime cette bienveillance du monarque pour «son jardinier,» et l’on est touché de voir celui qu’on nous a représenté maintes fois comme si superbe, dire au lendemain de la mort de La Quintinie à la veuve:

«Madame, nous venons de faire une perte que nous ne pourrons réparer.» (1688.)

En outre du potager de Versailles, La Quintinie avait tracé celui de Chantilly pour le prince de Condé, celui de Rambouillet pour le duc de Montausier, celui de Vaux pour Fouquet, de Sceaux pour Colbert.

Dans les heures de loisir que lui laissait la saison d’hiver en particulier, il s’occupait de la rédaction du grand ouvrage dont il a été parlé, qu’il put terminer avant sa mort, mais n’eut pas la satisfaction de voir publié! Les biographes, en général, reprochent à l’écrivain d’être incorrect et diffus; par nos courtes citations, on a pu voir que le style de La Quintinie ne manque pas de certaines qualités, et prouve qu’on parle toujours bien de ce qu’on aime.

Le portrait que l’auteur fait du bon jardinier ne nous paraît pas moins bien touché: «En cas qu’on soit satisfait de l’extérieur, il en faut venir aux preuves essentielles du mérite... C’est-à-dire qu’on vienne à savoir premièrement qu’il est homme sage et honnête en toutes ses maximes de vivre, qu’il n’a point une avidité insatiable de gagner, qu’il rend bon compte à son maître de tout ce que son jardin produit, sans en rien détourner pour quelque raison que ce puisse être, qu’il est toujours le premier et le dernier à son ouvrage; qu’il est propre et curieux dans ce qu’il fait, que ses arbres sont bien taillés, bien émoussés, ses espaliers bien tenus, qu’il n’a point de plus grand plaisir que d’être dans ses jardins, et principalement les jours de fêtes, si bien qu’au lieu d’aller ces jours-là en débauche ou en divertissement, comme il est assez ordinaire à la plupart des jardiniers, on le voit se promener avec ses garçons, leur fait remarquer en chaque endroit ce qu’il y a de bien et de mal, déterminant ce qu’il y aura à faire dans chaque jour ouvrier de la semaine, ôtant même les insectes qui sont de dégât, etc., etc.»

Après ce portrait du jardinier je ne saurais mieux terminer que par cet éloge du jardinage dû à Pluche, le savant et ingénieux auteur du Spectacle de la nature:

«Généralement tous, tant que nous sommes, nous naissons jardiniers; la culture des fleurs et des fruits est notre première inclination. Nous nous partageons sur tout le reste: le goût de l’agriculture est le seul qui nous réunisse, et quelque diversité que les besoins de la vie et les usages de la société puissent mettre dans nos occupations ordinaires, nous nous souvenons tous de notre premier état. L’homme innocent avait été destiné, dès le commencement, à cultiver la terre; nous n’avons point perdu le sentiment de notre ancienne noblesse. Il semble au contraire que tout autre état nous avilisse et nous dégrade. Dès que nous pouvons nous affranchir ou respirer quelques moments en liberté, une pente secrète nous ramène tous au jardinage. Le marchand se croit heureux de pouvoir passer du comptoir à ses fleurs. L’artisan, qu’une dure nécessité attache toujours au même endroit, orne sa fenêtre d’une caisse de verdure. L’homme d’épée et le magistrat soupirent après la vie champêtre. Il y a au moins quelques mois dans l’année où ils quittent la Cour, la ville et les affaires pour jouir des charmes de leur terre. Tous alors parlent jardinage: la plupart se piquent d’en savoir les plus belles opérations. Il n’y a qu’un goût faux et une délicatesse dépravée qui rougisse de cultiver un jardin.»

A cette dernière phrase en particulier on ne peut qu’applaudir de tout cœur et des deux mains.

[75] Perrault, Epître à La Quintinie.

[76] Instructions pour les jardins fruitiers. 2 vol. in-4o, 1690.


RACINE ET BOILEAU


I

La biographie de ces illustres poètes se trouve partout, nous ne pouvons songer à la refaire. Il nous suffira de la résumer, pour l’ensemble des faits, en la complétant par quelques anecdotes intéressantes, tirées des écrits contemporains, et aussi par des fragments curieux de la correspondance des deux amis.

Racine était né à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639. Il eut une éducation fortement classique et les auteurs grecs mêmes lui étaient familiers presque comme ceux de la langue maternelle.

Quelque temps hésitant, comme Boileau, sur sa vocation, il fut entraîné vers la poésie lyrique d’abord, et dramatique ensuite. Ses deux premières pièces, les Frères ennemis et l’Alexandre ne pouvaient faire espérer Andromaque et les autres chefs-d’œuvre, compris cette Phèdre à laquelle le public, la cabale aidant, eut la sottise de préférer une méchante pièce de Pradon. Racine, sensible à l’excès à la critique, et dont peut-être aussi le découragement, en le tournant vers la religion, éveillait les scrupules, renonça au théâtre. Ses scrupules d’ailleurs on les comprend, quand on voit, en dépit de la forme épurée, quelle large part est faite à la passion dans les pièces du poète, l’un des plus réservés cependant entre les auteurs dramatiques. Le thème est toujours à peu près le même, celui que Bourdaloue dénonçait du haut de la chaire à propos des romans et des comédies, et qui ferait croire que nous ne sommes en ce monde, nous hommes, nous chrétiens, que pour ce misérable rôle de Céladons.

Sa résolution prise, Racine se maria et dès lors ne vécut plus que de la vie de famille et d’étude: s’il fit plus tard Esther et Athalie, ce fut pour complaire à Mme de Maintenon et au Roi que, tout en gémissant sur ses fautes, il aimait avec une sorte de passion. Aussi combien amère lui fut cette soudaine disgrâce qui succéda pour lui à la faveur éclatante dont si longtemps il avait joui! Le mécontentement de Louis XIV eut pour cause la lecture d’un Mémoire sur les misères du peuple, rédigé par Racine à la prière, dit-on, de la marquise de Maintenon qui aurait eu cependant l’imprudence et le tort de ne pas taire le nom de l’auteur.

Il n’est point exact d’ailleurs de dire que Racine mourut de chagrin puisqu’il succomba aux suites d’une opération nécessitée par une affection déjà ancienne, opération qui ne put empêcher et peut-être précipita la catastrophe (22 avril 1699). Ajoutons que, pendant tout le temps de la maladie, le roi fit chaque jour prendre des nouvelles du poète et que sa pension de 2,000 livres fut continuée à sa veuve.

Venons aux anecdotes. Voici, sur Racine et sa femme, une page curieuse, mais que je n’ai pu, s’il faut l’avouer, lire sans quelque dépit. J’ai peine à comprendre que le poète pût se plaire dans la société de cette ménagère qu’on ne saurait excuser d’une singulière étroitesse d’esprit ou de sots préjugés. Une femme bas-bleu ne serait point assurément notre idéal, mais qu’est-ce qu’une créature ensevelie si profondément dans la prose de la vie et qui n’a pas, si peu que ce soit, l’instinct des choses d’art, le sentiment de la poésie? Quoi! la poésie pour elle c’est pis que la langue des Hurons! Que Louis Racine trouve moyen de faire de cela un mérite à sa mère, on ne peut l’en blâmer, et il agit en bon fils, mais moi, qui ne suis pas tenu aux mêmes égards, je trouve la bonne dame.... Non, je ne dirai pas le mot qui semblerait trop dur peut-être; j’imagine néanmoins que l’intelligent lecteur sera de mon avis, et qu’il pensera de la.... défunte ce que j’en pense moi-même d’après ce que nous apprend Louis Racine.

«Sa compagne sut par son attachement à tous ses devoirs de femme et de mère et par son admirable piété, le captiver entièrement, faire la douceur du reste de sa vie, et lui tenir lieu de toutes les sociétés auxquelles il venait de renoncer.

«..... La religion avait uni ces deux époux quoiqu’aux yeux du monde ils ne parussent point faits l’un pour l’autre. (Très bien jusqu’ici, mais le reste:) L’un n’avait jamais eu de passion plus vive que celle de la poésie; l’autre porta l’indifférence pour la poésie jusqu’à ignorer toute sa vie ce que c’est qu’un vers; et m’ayant entendu parler, il y a quelques années, de rimes masculines et féminines, elle m’en demanda la différence: à quoi je répondis qu’elle avait vécu avec un meilleur maître que moi. Elle ne connut ni par les représentations, ni par la lecture, les tragédies auxquelles elle devait s’intéresser; elle en apprit seulement les titres par la conversation.»

Son indifférence pour la fortune n’était pas moindre et parut un jour inconcevable à Boileau. «Mon père, dit L. Racine, rapportait de Versailles une bourse de mille louis présent du roi, et trouva ma mère qui l’attendait dans la maison de Boileau à Auteuil. Il courut à elle et l’embrassant.

—Félicite-moi, lui dit-il, voici une bourse de mille louis que le Roi m’a donnée.

«Elle lui porta aussitôt des plaintes contre un de ses enfants qui depuis deux jours ne voulait point étudier.

—Une autre fois, reprit-il, nous en parlerons: livrons-nous aujourd’hui à notre joie.

«Elle lui représenta qu’il devait en arrivant faire des reprimandes à cet enfant, et continuait ses plaintes lorsque Boileau qui, dans son étonnement, se promenait à grands pas, perdit patience et s’écria:

«Quelle insensibilité! peut-on ne pas songer à une bourse de mille louis?

«On peut comprendre qu’un homme, quoique passionné pour les amusements de l’esprit, préfère à une femme, enchantée de ces mêmes amusements et éclairée sur ces matières, une compagne uniquement occupée du ménage, ne lisant de livres que ses livres de piété, ayant d’ailleurs un jugement excellent, et étant d’un très bon conseil en toutes occasions. On avouera cependant que la religion a dû être le lien d’une si parfaite union entre deux caractères si opposés: la vivacité de l’un lui faisant prendre tous les évènements avec trop de sensibilité, et la tranquillité de l’autre la faisant paraître presque insensible aux mêmes évènements.»

J’en demande pardon à Louis Racine, mais la poésie, telle qu’on doit le comprendre, n’est point, et à Dieu ne plaise! un simple amusement de l’esprit, lui-même il en a donné la preuve dans son poème sur la Religion. Madame Racine eût pu n’être pas moins pieuse, moins attachée à ses devoirs de mère de famille, tout en se rendant capable de s’entretenir avec son mari de ce qu’elle savait lui être le plus cher. Qu’elle n’ait pas compris que c’était pour elle un bonheur autant qu’un devoir de tâcher d’être de moitié dans toutes ses affections, c’est ce qui fait très peu d’honneur à son intelligence de femme et de chrétienne, je pourrais dire à son cœur. N’y aurait-il point un brin de jansénisme là-dessous?

A quelque temps de là, Racine fut nommé historiographe du roi en même temps que Boileau. Lors de leur première campagne, celui-ci, apprenant que Louis XIV s’était si fort exposé qu’un boulet de canon avait passé à quelques pas du prince, alla vers lui et lui dit:

—Je vous prie, sire, en ma qualité de votre historien, de ne pas me faire finir sitôt mon histoire.

Quelque agrément qu’il pût trouver à la cour, Racine y mena toujours une vie retirée, partageant son temps entre quelques amis et ses livres. Sa plus grande satisfaction était de revenir passer quelques jours dans sa famille, et lorsqu’il se retrouvait à sa table avec sa femme et ses enfants, il disait qu’il faisait meilleure chère qu’aux tables des grands.

Il revenait un jour de Versailles pour goûter ce plaisir, lorsqu’un écuyer de M. le Duc (le prince de Condé) vint lui dire qu’on l’attendait à dîner à l’hôtel.

—Je n’aurai point l’honneur d’y aller, lui répondit-il: il y a plus de huit jours que je n’ai vu ma femme et mes enfants qui se font une fête de manger aujourd’hui avec moi une très belle carpe; je ne puis me dispenser de dîner avec eux.

L’écuyer lui représenta qu’une nombreuse compagnie, invitée au repas de M. le Duc, se faisait aussi une fête de l’avoir et que le Prince serait mortifié s’il ne venait pas; «une personne de la cour qui m’a raconté la chose, dit Louis Racine, m’a assuré que mon père fit apporter la carpe, qui était d’environ un écu, et que la montrant à l’écuyer, il lui dit:

—Jugez vous-même si je puis me dispenser de dîner avec ces pauvres enfants qui ont voulu me régaler aujourd’hui et n’auraient plus de plaisir s’ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette raison à Son Altesse sérénissime.

«L’écuyer la rapporta fidèlement, et l’éloge qu’il fit de la carpe devint l’éloge de la bonté de mon Père.»

Racine disait un jour à son fils:

«Je ne vous dissimulerai point que, dans la chaleur de la composition, on ne soit quelquefois content de soi; mais, et vous pouvez m’en croire, lorsqu’on jette le lendemain les yeux sur son ouvrage, ou est tout étonné de ne plus rien trouver de bon dans ce qu’on admirait la veille; et quand on vient à considérer, quelque bien qu’on ait fait, qu’on aurait pu mieux faire, et combien on est éloigné de la perfection, on est souvent découragé. Outre cela, quoique les applaudissements que j’ai reçus m’aient beaucoup flatté, la moindre critique, quelque mauvaise qu’elle ait été, m’a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m’ont fait plaisir.»

Ce langage sans doute paraîtra bien étrange, et même assez ridicule à beaucoup de jeunes lettrés aujourd’hui si contents de la prose facile qu’ils brochent, currente calamo et à tant la ligne, pour les journaux et que leur modestie ne trouve inférieure à aucune autre, fût-ce à celle de Fénelon ou Pascal.

Racine était très porté à la raillerie «la piété qui avait éteint en lui la passion des vers (et pourquoi donc?) sut aussi modérer son penchant à la raillerie.» Il sut aussi profiter sous ce rapport des conseils de Boileau qui, plus d’une fois, avait eu à souffrir des vivacités de son ami.

Certain jour qu’ils discutaient ainsi à propos de littérature, Racine, emporté par son humeur, ne ménagea point les épigrammes et parfois presque sanglantes à son ami. Au moment de se séparer, Boileau dit avec un grand calme à son interlocuteur:

—Avez-vous eu dessein de me fâcher?

—A Dieu ne plaise! répondit Racine.

—Eh bien! vous avez donc eu tort, car vous m’avez fâché.

Dans une autre discussion du même genre, Boileau, pressé par une argumentation victorieuse, mais railleuse et ironique, ne put s’empêcher de dire:

—Eh bien! oui, j’ai tort, mais j’aime mieux avoir tort que d’avoir orgueilleusement raison.

Le même Boileau disait, à propos des sentiments religieux que Racine avait toujours gardés profondément gravés au fond du cœur et qui «le retinrent contre ses penchants dans les temps même les plus impétueux de sa jeunesse:

«La raison conduit ordinairement les autres à la foi; c’est la foi qui a conduit M. Racine à la raison.»

Après la disgrâce de Racine, le roi défendit à Mme de Maintenon de le recevoir, mais celle-ci, l’ayant aperçu un jour dans les jardins de Versailles, s’écarta de sa suite et gagna une allée solitaire où le poète averti vint la rejoindre. Dès qu’il l’aborda d’un air profondément triste et découragé, elle lui dit:

«Pourquoi vous laisser abattre? Ne suis-je pas la cause de votre malheur? Il est de mon intérêt comme de mon honneur de réparer le mal que j’ai fait. Votre fortune devient la mienne. Laissez passer ce nuage, je ramènerai le beau temps.

—Non, non, madame, répondit le poète, jamais vous ne le ramènerez pour moi.

—Et pourquoi donc? Chassez de telles pensées. Doutez-vous de mon cœur ou de mon crédit?

—Non assurément, madame, je sais quel est votre crédit et les bontés que vous avez pour moi: mais j’ai une tante qui m’aime d’une façon bien différente. Cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humiliations, des sujets de pénitence, et elle aura plus de crédit que vous encore.

A ce moment, on entendit, à quelque distance dans une allée, un piétinement de chevaux.

—Vite, vite, cachez-vous, dit la marquise, c’est le roi qui se promène.

Racine s’enfonça dans un bosquet et depuis ils ne se revirent plus.

«On s’était enfin aperçu que sa maladie était causée par un abcès au foie; et quoiqu’il ne fût plus temps d’y apporter remède, on résolut de lui faire l’opération. Il s’y prépara avec une grande fermeté et en même temps il se prépara à la mort. Mon frère s’étant approché pour lui dire qu’il espérait que l’opération lui rendrait la vie:

—Et vous aussi, mon fils, lui répondit-il, voulez-vous faire comme les médecins et m’amuser? Dieu est le maître de me rendre la vie; mais les frais de la mort sont faits.

«Il en avait eu toute sa vie d’extrêmes frayeurs que la religion dissipa entièrement dans sa dernière maladie.... l’opération fut faite trop tard, et trois jours après il mourut (21 avril 1699) après avoir reçu ses sacrements avec de grands sentiments de piété.» (Mémoires de Louis Racine).

Il fut tel du reste, à cette heure suprême, qu’il s’était montré pendant toute sa maladie où par sa patience il édifia tous ceux qui connaissaient la vivacité de son caractère. Ses douleurs étaient parfois très-aiguës, il les reçut de la main de Dieu avec autant de douceur que de soumission. Tourmenté pendant trois semaines d’une cruelle sécheresse de langue et de gosier, il se contentait de dire:

—J’offre à Dieu cette peine: puisse-t-elle expier le plaisir que j’ai trouvé souvent aux tables des grands!

«Lorsqu’il fut persuadé que sa maladie finirait par la mort, il chargea mon frère d’écrire à M. de Cavoie pour le prier de solliciter le paiement de ce qui lui était dû de sa pension, afin de laisser quelque argent comptant à sa famille. Mon frère fit la lettre et vint la lui lire:

—Pourquoi, lui dit-il, ne demandez-vous pas aussi le paiement de la pension de Boileau? Il ne faut point nous séparer. Recommencez votre lettre et faites connaître à Boileau que j’ai été son ami jusqu’à la mort.

«Lorsqu’il fit à celui-ci son dernier adieu, il se leva sur son lit autant que pouvait lui permettre le peu de forces qu’il avait et lui dit en l’embrassant:

—Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous.» (Mémoires de Louis Racine).

On voit que chez ces hommes le caractère était à la hauteur du talent.

II
BOILEAU

Boileau (Nicolas) naquit à Paris le 1er novembre 1636. Onzième enfant de Gilles Boileau, greffier du conseil de la grande chambre, il eut pour mère Anne Denielle, seconde femme du dit Gilles morte l’année suivante, 1637, à l’âge de vingt-trois ans. Après avoir fait ses études classiques au collége d’Harcourt, il étudia le droit et fut reçu avocat. Mais sa répugnance invincible pour cette profession la lui fit bientôt abandonner pour suivre les cours de théologie en Sorbonne; et par suite il obtint un bénéfice, le prieuré de saint Paterne qui rapportait 800 livres par an. Tout occupé plus tard de poésie, il résigna son bénéfice, et ce qui fait honneur à la délicatesse de sa conscience, restitua toutes les sommes perçues par lui pendant neuf ans. Ses premières satires, déjà connues par de nombreuses copies, ne parurent imprimées que vers 1665, et l’on sait avec quel succès. Louis XIV fit au poète une pension de 2,000 livres, il voulut qu’il fût de l’Académie et le nomma comme Racine son historiographe. Boileau, dont la vieillesse fut affligée par de cruelles infirmités, supportées avec une résignation toute chrétienne, mourut à Auteuil, le 17 mars 1711.

Le satirique se félicitait, d’après ce que Louis Racine nous apprend, de la pureté de ses ouvrages. «C’est une grande consolation, disait-il, pour un poète qui va mourir de n’avoir jamais offensé les mœurs.»

Il était de bonne foi assurément quand il parlait ainsi; à vrai dire cependant il est plus d’un vers soit dans les Satires, soit dans le Lutrin, que, sans pruderie, on voudrait pouvoir effacer. La Satire des Femmes en particulier, encore que rien n’y choque précisément et grossièrement la licence, est une diatribe effrénée contre le mariage et le moraliste chrétien ne saurait excuser le poète. Sans doute, Boileau y fait preuve d’un admirable talent, mais aux dépens de la justice, et il calomnie de parti pris le sexe dont il ne montre que les défauts et les vices, admettant à peine quelques rares exceptions: