Lacépède pouvait donc en toute simplicité se rendre à lui-même ce témoignage: «Voilà vingt-six ans écoulés depuis le commencement de la Révolution, écrivait-il, pendant ce temps si orageux, Dieu m’a fait la grâce de ne jamais manquer à la loyauté, à l’honneur, à l’obéissance due aux lois et au gouvernement établi; et je n’ai rien négligé pour bien connaître la route que le devoir me prescrivait, et pour ne m’en écarter dans aucune circonstance quels que fussent les intérêts ou les sentiments qui tendissent à m’en détourner.»

Le deuil causé par cette mort ne se renferma pas dans la famille ou les amis. L’enceinte de l’église d’Epinay disposée pour les obsèques ne pouvait guère contenir que les parents, les amis, les députations de la Chambre des Pairs, de l’Institut, etc.; cependant les habitants du village arrivaient en foule, demandant que l’église aussi leur fût ouverte. Et comme on leur répondait que les places étaient réservées pour la famille, ils s’écriaient en pleurant:

—Eh! ne sommes-nous pas de la famille?

D’autres allaient répétant: «Ah! ce n’est pas tant l’argent que nous perdons; mais qui maintenant nous arrangera?» Allusion touchante à la sollicitude avec laquelle le comte de Lacépède s’entremettait comme arbitre dans leurs différends.

Le curé d’Epinay, vieillard octogénaire, dont les philosophes du XVIIIe siècle eux-mêmes avaient admiré les vertus, et «qui, dit Villenave, fut un des secrets ministres des bienfaits de M. de Lacépède, sentit sa voix s’éteindre dans le chant des funérailles, et ses larmes furent ses plus nobles prières.»


LAMARTINE[20]


«Il est des erreurs tellement évidentes, des jugements si manifestement empreints de passion, qu’ils ne trompent que ceux qui veulent être trompés. Le danger n’est point là; craignez beaucoup plus ces sophismes déguisés avec tant d’art et parés de tant de séductions qu’il devient presque impossible de s’en défendre. Par malheur, ce danger se cache souvent dans la parole et les écrits des hommes supérieurs comme sous les fleurs parfumées le poison qui donne la mort.

«Comme ces hommes sont doués d’une sensibilité exquise, les impressions qu’ils reçoivent, vives, profondes, passionnées, décident d’une manière souveraine de la direction de leurs idées et de leurs opinions; leur intelligence pénétrante trouve facilement des raisons à l’appui de la cause qu’ils ont adoptée; ils fascinent le vulgaire et le mènent à leur gré.

«Peut-être ne faut-il point chercher ailleurs la cause de l’inconsistance que l’on a si souvent remarquée chez des hommes d’un esprit supérieur. Ils adorent aujourd’hui ce qu’ils brûleront demain; l’erreur qu’ils condamnent maintenant, ils la défendaient hier comme un dogme sacré. Dans le même ouvrage, ils associent les propositions les plus heurtées ou posent des conclusions inconciliables avec les principes établis. N’imputez point à leur intention ces étranges anomalies. Ils ont soutenu le pour et le contre avec la même conviction; et cette conviction ils la puisaient dans l’exaltation d’un sentiment. Lorsque leur génie se déployait en images, en pensées pleines de grandeur et d’éclat, il était, à son insu, l’esclave du cœur; esclave habile, ingénieux et produisant, au caprice du maître, des œuvres exquises, des merveilles de l’art.

«Les poètes, les vrais poètes, c’est-à-dire ces hommes doués par le Créateur d’une intelligence élevée, d’une imagination puissante, d’une âme de feu, sont surtout exposés à se laisser emporter ainsi aux impressions du moment. Ils planent quelquefois dans les plus sublimes régions de la pensée, disons même qu’il ne leur est pas impossible de modérer leur vol et de juger avec prudence et discernement; mais on ne saurait le nier, la réflexion, une grande force de volonté leur sont plus nécessaires qu’au reste des hommes.»

La première fois que je lus, il y a quelques années déjà, dans l’excellent ouvrage de Balmès, El Criterio, très-bien traduit par M. E. Manec[21], ce remarquable passage, il me frappa comme une révélation. Je m’expliquai mieux alors, chez des écrivains illustres, des contradictions qui, plus d’une fois, m’avaient étonné, indigné, et me les avait fait juger avec une sévérité, non pas sans doute injuste, mais qui, quant aux intentions du moins, ne faisait pas assez la part du tempérament et des circonstances. Ainsi m’était-il arrivé avec Lamartine dans une étude, publiée de son vivant, et qui, sans nier le génie, ne mettait point peut-être assez de mesure dans le blâme, pénétré que j’étais de cette autre et si juste pensée de Balmès, exprimée dans le chapitre XI du livre XIX:

«Il est pour la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, pour toutes les branches de la littérature et de l’art en un mot, des devoirs sacrés, trop souvent méconnus: La Vérité et le Bien: la vérité pour l’esprit, le bien pour le cœur; voilà les deux objets essentiels de l’art; voilà l’idéal que les arts doivent offrir à l’homme au moyen des impressions qu’ils éveillent. S’ils oublient leur mission, s’ils ne proposent que le plaisir, ils deviennent pour l’esprit du mal une œuvre dangereuse.

«.... Les artistes, les poètes, les orateurs, les écrivains, qui détournent de leurs fins les dons qu’ils ont reçus, sont de véritables pestes publiques. Phares trompeurs allumés sur l’écueil, ils égarent ceux qu’ils avaient mission d’éclairer, ils devaient montrer le port, ils mènent à l’abîme.»

A ces éloquentes paroles d’une vérité incontestable, on ne peut qu’applaudir certes, et il est regrettable que le grand poète ne les ait pas eues présentes à l’esprit plus d’une fois quand il prenait la plume. Son œuvre assurément n’offrait pas un si incroyable mélange de bien et de mal; on ne le verrait point si souvent «flottant à tout vent de doctrine», tour à tour et dans le même volume, peut-être dans la même pièce, ou le même chapitre, croyant et sceptique, royaliste et républicain, glorifiant la chasteté et la volupté, tantôt dans le ciel, tantôt au plus profond des abîmes. Maintenant fut-il toujours aussi coupable qu’il semble au premier coup d’œil? De ses égarements avait-il pleine conscience et n’était-il pas le plus souvent le jouet de ses impressions et hallucinations du moment? j’incline à le croire surtout depuis que j’ai lu et médité l’admirable page de Balmès, plus haut citée, et qui me fit penser à l’auteur des Méditations et des Harmonies tout d’abord. Aussi j’aurais maintenant à écrire mon étude sur Lamartine, je modifierais sans nul doute plusieurs de mes jugements un peu pour le fond et beaucoup pour la forme, alors surtout que la tombe s’est fermée sur le poète, après une mort qui, comme celle de sa sainte mère et de sa pieuse femme, fut chrétienne. Si l’on ne doit aux défunts que la vérité, quand cette vérité s’adresse à un mort de la veille, et qui a laissé des œuvres regrettables sans doute mais aussi tant de pages irréprochables et qui seront éternellement belles, il faut la dire (cette vérité) avec tous les égards dus à une illustre mémoire, et dans un langage d’où l’impartiale sincérité n’exclue pas la sympathie.

Ce respect qu’inspire une tombe glorieuse, ouverte récemment, ne peut d’ailleurs nous condamner au mutisme, et, par la nécessité de ne pas dissimuler les écarts d’un grand et rare génie, nous empêcher de lui faire honneur alors surtout que son nom vient tout naturellement se placer sous la plume. Lamartine, pour qui maintenant a commencé la postérité, en tant que poète lyrique, est l’un des premiers, le premier peut-être, et près de lui Jean-Baptiste Rousseau, trop vanté, paraît à peine un écolier. Quel souffle puissant, quelle inspiration sublime dans certaines pièces des Méditations, des Harmonies et même des Recueillements! Il suffit de citer l’Homme où se lit ce magnifique vers dont Lamartine n’a pas assez gardé souvenir:

C’est pour la vérité que Dieu fit le génie!

et les superbes pièces, l’Immortalité, Dieu, la Prière, les Etoiles, Bénédiction de Dieu dans la solitude, l’Infini dans les Cieux, Bonaparte, etc., autant de chefs-d’œuvre qui, par la splendeur de la forme, la sublimité des idées, ce flot de poésie nouvelle, jaillissant comme d’une source intarissable, seront à toujours des modèles faits pour provoquer l’admiration et l’enthousiasme. Pourquoi faut-il qu’à côté de ces merveilleux poèmes, à quelques pages de distance, parfois au verso même, on en lise d’autres d’un accent si différent, par exemple cette inconcevable, cette inexcusable pièce du Désespoir éclatant comme l’hymne du doute, et avec de si horribles blasphèmes assez froidement réfutés dans la pièce qui suit: La Providence à l’homme, écrite, si l’on en croit certains commentaires, moins par conviction que par condescendance pour la mère du poète. On a peine à comprendre cette frénésie de scepticisme, ce cri ou plutôt ce hurlement de colère impie, de la part du poète, comblé de toute manière par la Providence, et qui a écrit les autres pièces, la plupart si vraiment belles et pieuses, surtout ce poème de la Mort de Socrate, irréprochable pour le fond comme pour la forme. Jamais la haute spiritualité n’a parlé une langue plus harmonieuse et plus pure. Malheureusement le doute, tantôt dissimulé et discret, tantôt hautain et violent, reparaîtra dans plusieurs pièces, et en particulier dans le volume des Recueillements où le poète affecte des allures philosophiques qui ne sont point au profit de son inspiration, témoin la pièce à M. de Genoude sur son ordination, pièce d’ailleurs presque médiocre et où manque le souffle. Dans l’ode à M. Bouchard intitulée Utopie, plus accentuée encore comme pensée, on lit entre autres choses:

L’homme adore et croit en esprit.
Minarets, pagodes et dômes
Sont écroulés sur leurs fantômes,
Et l’homme, de ces dieux vainqueur,
Sur tous ces temples en poussière
N’a ramassé que la prière
Pour la transvaser dans son cœur.
Un seul culte enchaîne le monde
Que vivifie un seul amour;
Son dogme, où la lumière abonde,
N’est qu’un Évangile au grand jour.
Sa foi, sans ombre et sans emblème,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est le Verbe pur du Calvaire,
Non tel qu’en terrestres accens,
L’écho lointain du sanctuaire
En laissa fuir le divin sens,
Mais tel qu’en ses veilles divines
Le front du Couronné d’épines
S’illuminait en le parlant!

Il y a là, ce semble, quelque peu de galimatias et pas très-orthodoxe.

Une pièce magnifique dans ce volume, trop mélangé à tous égards, est la Réponse aux Adieux de sir Walter Scott, parce qu’ici le poète est surtout poète.

Un reproche encore que l’on peut et doit adresser trop souvent à Lamartine, c’est la vivacité de certaines images, la fougue de passion qui, dans tels ou tels morceaux, fait explosion avec des accents fiévreux, témoin les pièces à Elvire ou ce fragment des Novissima Verba commençant par les vers:

Amour, être de l’être, amour, âme de l’âme,
Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pourtant ces vers se lisent dans le recueil des Harmonies qui, sauf quelques pièces, pour la pureté de l’inspiration, l’élévation des pensées, l’accent religieux, est assurément le meilleur du poète, quoique, pour la perfection de la forme, le tome 1er des Méditations, où se trouve la Mort de Socrate, semble supérieur. Ce souffle profane, passionné, cette adoration de la créature s’exprimant dans une langue caressante comme les chants de la Syrène antique, rendent la lecture du grand poète dangereux parfois pour les jeunes gens et même pour d’autres, parce que cette ivresse, devenant contagieuse, tend à énerver les âmes. Aussi serait-il désirable que de tous les recueils on en fît un seul, composé de pièces de choix, des seuls chefs-d’œuvre dont la plus sévère morale n’aurait pas à s’effaroucher. Je chargerais du triage un père de famille chrétien, ou mieux encore une mère de famille intelligente autant que pieuse comme j’en connais plusieurs. Et quel volume on aurait alors, véritablement admirable, incomparable! Inutile d’ajouter qu’il n’emprunterait rien au poème fantastique de la Chute d’un Ange, pas plus qu’à Jocelyn, une œuvre remarquable souvent sans doute au point de vue de l’art, mais où se trouvent de regrettables inexactitudes et des témérités hétérodoxes qui ont fait mettre l’ouvrage à l’index.

Comme prosateur, par la fécondité des pensées, l’éclat des images, l’ampleur de la période, Lamartine est aussi au premier rang; mais dans ses meilleurs écrits, qui ne sont pas ceux de sa vieillesse, dans les Girondins, les Confidences, etc., il faut déplorer toujours ce mélange du bien et du mal, de l’ivraie et du bon grain que nous avons eu le regret de signaler dans les œuvres poétiques. N’est-ce point dans le 1er volume des Confidences que se trouvent certaines tirades philosophiques et politiques assez mal sonnantes aussi bien que le portrait de cet étrange curé de village, tout occupé de chasse, de chiens, de livres profanes, et que l’auteur nous présente avec un air de complaisance, peu s’en faut, comme un modèle?

En tant qu’homme politique, on sait assez les erreurs et les fautes de Lamartine; mais ces fautes et ces erreurs furent celles de son imagination, peut-être un peu de sa vanité, plus que celles de son cœur; on doit lui tenir compte grandement de son énergie le jour où il nous sauvait, au péril de sa vie, l’affront du drapeau rouge, dont l’apparition triomphante devenait pour la société le signal des suprêmes catastrophes. Ce dont la postérité doit encore se souvenir, plus que ne l’ont fait les contemporains, c’est de son héroïque abnégation quand, dans une heure solennelle, en refusant de se séparer brusquement de son collègue au gouvernement provisoire, Ledru-Rollin, il empêchait le triomphe (autrement probable) de la faction des violents privée de son chef et à laquelle on ôtait en même temps tout prétexte à l’insurrection. Lamartine ne pouvait se dissimuler que cette démarche, mal interprétée, lui coûterait sa popularité, et il n’hésita point, à son éternel honneur, devant ce grand sacrifice, dicté par la conscience et qu’il jugeait nécessaire au salut de la patrie. Méconnu en effet à cette époque, délaissé, outragé pour cet acte de magnanime dévouement, jamais il ne fut plus digne d’estime et d’admiration. Ce souvenir doit suffire pour lui faire pardonner ses erreurs précédentes, aussi bien que ses malheureuses spéculations littéraires, et ces éternelles tentatives de souscription, qui déconsidéraient sa vieillesse, et que la presse, indignée, qualifia parfois dans des termes plus que sévères, vrais sans doute, mais que je me blâmerais de rappeler ici.

La gloire efface tout[22]!

dirons-nous plutôt avec le poète. On peut regretter d’ailleurs qu’il n’ait pas suivi le conseil que lui donnait, comme par un secret pressentiment, et bien des années auparavant, l’illustre Cuvier lors de la réception de Lamartine à l’Académie française:

«Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l’avidité du public nous ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits, aurait-il quelque fondement, et serait-ce pour des occupations d’un intérêt plus immédiat que vous négligeriez ces nobles productions de l’esprit?

«J’espère, pour l’honneur des lettres, qu’il n’en est rien. Chacun de nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince et son pays; mais ceux à qui le ciel a accordé l’heureux don du génie, le talent de dévoiler la nature, ou celui de parler au cœur, ont des devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j’ose le dire, d’un ordre tout autrement relevé. C’est à l’humanité entière, c’est aux siècles à venir qu’ils en doivent compte.

«Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir, n’en est-il pas qui ont vu le bien qu’ils avaient fait ou projeté, dissipé comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis de leurs successeurs! Une vérité, au contraire, une seule vérité découverte, un seul sentiment généreux gravé par l’éloquence dans le cœur des hommes contribuera pendant des siècles, et sans que rien puisse l’empêcher, au bien-être de générations innombrables, et portera le nom de son auteur jusqu’à la dernière postérité[23]

Tout cela nous semble admirablement vrai. Ces paroles étaient prophétiques non pas seulement pour l’auteur des Méditations, mais pour d’autres illustres, que la politique en ce temps a fourvoyés, Chateaubriand, Victor Hugo, etc.

On sait qu’au lendemain de la mort de Lamartine, une souscription fut ouverte pour lui ériger une statue sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Paris. Mais depuis, paraît-il, par suite des évènements sans doute, cette partie du programme a été modifiée; et la ville de Mâcon, bénéficiant de la souscription, verra, dans ses murs, s’élever le glorieux piédestal, non loin de l’humble village, terre natale du poète, et qu’il a rendu à jamais célèbre. C’est là, c’est à l’ombre du vieux sanctuaire, où une sainte mère conduisait Lamartine tout enfant, que sa cendre repose d’après le vœu le plus cher de son cœur, formulé, bien des années auparavant, dans cet admirable vers:

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!

[20] Alphonse de Lamartine, né à Milly, en 1790, mort à Paris le 28 février 1869.

[21] Publié sous le titre de: l’Art d’arriver au vrai.

[22] Bonaparte.—Nouvelles méditations.

[23] Réponse de M. le baron Cuvier au discours de Lamartine, lors de sa réception à l’Académie française.


LARREY


I

«Les hommes, animaux raisonnables, dit M. Loménie, après avoir cité la fameuse page de La Bruyère sur la guerre[24], pour se distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et leurs ongles, ont imaginé d’abord les piques, les dards, les sabres, puis les fusils, les canons, les bombes, les obus, tous moyens de s’exterminer plus sûrement, plus promptement et avec plus de fracas. Il ne s’agit pas pour eux, quand ils se battent, de s’arracher les yeux ou de s’égratigner le visage, mais bien de se perforer réciproquement d’outre en outre, de se couper par morceaux, de se briser les membres, de se broyer la poitrine ou la tête; et tandis qu’ils se massacrent ainsi par milliers dans une plaine au son des trompettes, au roulement des tambours, au rugissement des canons, sous une pluie de fer et de feu, il y en a parmi eux qui courent dans les rangs au plus fort du carnage, sans autre arme que des bistouris, des médicaments et de la charpie, ramassant ceux qui tombent, les soulageant, les pansant, les opérant sur le lieu même, au milieu des balles et des boulets; puis les conduisant, couchés dans des voitures bien suspendues, derrière la ligne de bataille, pour les transférer ensuite dans l’hôpital le plus voisin où ils continuent leurs soins jusqu’à la guérison.»

Ces hommes, ce sont les chirurgiens, héros modestes, d’autant plus dignes d’admiration et d’estime, que trop souvent, après la victoire, on oublie leur dévouement et on se montre avare pour eux des récompenses (compris la gloire), prodiguées si largement aux tueurs, comme les qualifie un peu brutalement M. Loménie. Pourtant, parmi les premiers, les sauveurs du soldat, il s’en trouve parfois qui ont fait preuve d’un dévouement si héroïque, au milieu des circonstances les plus terribles, qui ont rendu à l’humanité de tels services que la gloire, et la plus pure, la plus enviable, fait rayonner leur nom de son auréole. Ce nom se trouve un jour sur toutes les lèvres, parce qu’il s’est gravé par la reconnaissance, en lettres de feu, dans des milliers de cœurs. Au premier rang de ces bienfaiteurs de l’humanité, si justement illustres, il faut placer Larrey, dont l’Empereur, en lui léguant par son testament une somme considérable (100,000 francs), disait: «Larrey, l’homme le plus activement vertueux que j’aie rencontré; il a laissé dans mon esprit l’idée du véritable homme de bien.»

Dans les Mémoires dictés à Sainte-Hélène, on lit également: «Si jamais l’armée élève un monument à la reconnaissance, c’est à Larrey qu’elle doit le consacrer.»

Cette statue, conformément au vœu de l’Empereur, s’élève maintenant dans la cour du Val-de-Grâce; une autre orne la salle des séances de l’Académie de médecine, dont Larrey fut membre en remplacement de Pelletan. Venons aux détails biographiques.

Larrey (Dominique-Jean), était né à Baudéan, près Bagnères-de-Bigorre, en juillet 1766. La Biographie universelle et la Biographie nouvelle ont répété, après beaucoup d’autres, que Larrey se trouva orphelin dès le plus bas âge, ce qui n’est point tout à fait exact, car, dit M. Loménie, démentant ces affirmations erronées, «il perdit son père seulement et fut élevé avec une grande tendresse par sa mère qui lui fut conservée jusqu’à la Restauration. Un digne prêtre, l’abbé de Grasset, curé de Baudéan, charmé de la gentillesse et de la vivacité de l’enfant, se chargea de sa première instruction... Élevé comme le petit Joas à l’ombre du sanctuaire, le jeune Larrey présentait au curé de Baudéan l’encens ou le sel, parait de fleurs le modeste autel du village et mêlait sa voix pure aux chants religieux des paysans béarnais; il était enfant de chœur.»

A l’âge de treize ans, l’enfant dit adieu non sans larmes à sa mère et au bon curé pour aller continuer ses études littéraires, puis commencer ses études médicales sous les yeux et sous la direction de son oncle, M. Alexis Larrey, chirurgien-major et professeur à l’École de chirurgie de Toulouse. Après huit années de séjour dans cette ville, Larrey, muni de son diplôme, vint à Paris (1787), et de là fut envoyé à Brest où il s’embarqua en qualité de chirurgien-major sur la frégate la Vigilante, qui allait à Terre-Neuve protéger la pêche de la morue. A son retour, Dominique obtint une place de chirurgien interne aux Invalides.

Mais la guerre ayant éclaté (1792), il demanda à servir activement. «Bientôt major des hôpitaux du Rhin, dit Pariset[25], dès les premiers pas, c’est-à-dire dès les premières victoires de ces valeureuses armées, Larrey fut frappé de l’imperfection du service médical; c’était à une lieue du champ de bataille que se tenaient les ambulances; la bataille terminée, ces ambulances rencontraient dans leurs mouvements des milliers d’obstacles, et vingt-quatre heures, trente, trente-six heures s’écoulaient avant que le blessé reçût aucun secours. Saisi de pitié, Larrey conçut le dessein d’une ambulance aussi légère, aussi mobile que l’artillerie volante. Quelques essais portèrent cette ambulance à la perfection. Elle fit sur l’âme du soldat la même impression que fit autrefois sur toute une armée la seule présence d’Ambroise Paré. Sûr d’être promptement secouru, le soldat se crut invincible, et plus d’une fois Larrey a recueilli les heureux fruits de sa belle invention,» dont Napoléon disait plus tard: «C’est en grande partie à Larrey que l’humanité est redevable de ce bienfait: aujourd’hui les chirurgiens partagent le péril du soldat, c’est au milieu du feu qu’ils viennent prodiguer leurs soins. Larrey a toute mon estime et ma reconnaissance.»

En 1794, Larrey fut appelé à diriger le service médical à l’armée des Pyrénées-Orientales. La paix signée avec l’Espagne, il revint à Paris, d’où il repartit bientôt pour une inspection dans le midi. Dans la campagne d’Egypte, il fit admirer en toute occasion son infatigable dévouement et rendit d’immenses services. «Larrey, dit l’auteur déjà cité, semblait créer d’une parole des ambulances, des hôpitaux, des appareils, des écoles; s’arrêtant sur les champs de bataille tout fumants de carnage, ou se jetant sous le coup même qui venait de frapper Caffarelli, Lannes, Arrighi, Beauharnais et tant d’autres; s’identifiant avec toutes les douleurs pour en adoucir la violence par de doux pansements, pour en abréger la durée par ces grandes opérations dont la seule image effraie et que la gravité du mal ne permet pas de différer; enfin, pour en adoucir l’amertume aux braves soldats, aux braves généraux dont il recevait les derniers soupirs; tellement menacé lui-même qu’il voyait tomber autour de lui ses collaborateurs, ayant à lutter d’ailleurs contre les privations, contre un ciel de feu, contre la plus insidieuse et la plus cruelle des maladies, la peste.» Rappelons un intéressant épisode de cette campagne.

A la première bataille d’Aboukir, Larrey opérait, sous les yeux de Bonaparte, le général Fugières qui, ne croyant pas survivre à sa blessure, offrit à son chef, comme souvenir, un magnifique damas dont la lame était de la plus fine trempe et la poignée toute garnie en or.

—Je l’accepte, dit Bonaparte, mais c’est pour le donner à l’homme qui va vous sauver la vie.

Fugières en effet guérit, et Bonaparte, à quelque temps de là, remit à Larrey le précieux damas sur la lame duquel il avait fait graver: Aboukir, Larrey.

Revenu en France, Larrey fut nommé chirurgien en chef de la garde consulaire. En 1804, il reçut la croix d’officier de la Légion d’Honneur, et l’Empereur en la lui remettant lui dit:

—C’est une récompense bien méritée!

Larrey, bientôt après, fut nommé inspecteur du service de santé des armées. Il joignit à ces fonctions celles de chirurgien en chef de la garde impériale, d’abord, et de la grande armée, ensuite, et fit, en cette qualité, toutes les campagnes d’Allemagne, Prusse, Pologne, Espagne, Russie. Lors de la campagne d’Allemagne, à la suite de la levée du camp de Boulogne, telle fut la célérité avec laquelle Larrey organisa le service des ambulances et hôpitaux de l’armée, que l’Empereur lui dit:

—Larrey, vous avez failli être prêt avant moi[26].

Dans cette campagne, comme dans toutes les autres, du reste, on aime à pouvoir dire que les blessés ennemis se voyaient recueillis et soignés dans nos hôpitaux et ambulances comme nos propres soldats. Russes, Autrichiens, Bavarois, Prussiens ou Français, Larrey, comme ses aides, ne faisait entre eux aucune différence. Ainsi que l’a dit un écrivain: «Après le combat, tous les blessés sont frères, à quelque nation qu’ils appartiennent.»

Pendant cette retraite de Moscou, qui fut un si complet désastre, la conduite de Larrey fut non pas admirable, mais au-dessus de tous les éloges.... «On le voyait passer des nuits soit à parcourir les ambulances, soit à panser d’anciens blessés ou des blessés échappés à un combat de la veille ou du matin, soit à opérer des malheureux dont les blessures ne pouvaient se guérir autrement.... Telles sont les fatigues et les douleurs que Larrey eut à souffrir, tels sont les tristes soins dont il fut occupé, tantôt seul et réduit à lui-même, tantôt avec le secours de quelques femmes généreuses et de quelques hommes excellents.» On peut juger quelles ressources restaient pour les blessés quand les hommes valides en étaient réduits à la viande de cheval qui manquait souvent même, ou que, faute de temps ou de feu, il fallait manger crue, saignante, palpitante. Le colonel Thirion, à ce qu’il raconte, dut la vie à certaine petite casserole en argent dans laquelle il recueillait subrepticement le sang des chevaux arrêtés au bivouac dont il faisait ensuite un boudin tel quel.

[24] Biographies des Contemporains, par un homme de Rien.

[25] Éloge de Larrey.

[26] Larrey reçut à Austerlitz la croix de commandeur de la Légion d’Honneur; après Wagram, il fut créé baron de l’Empire.

II

Dans la campagne de 1813, Larrey, convalescent à peine d’une maladie qui avait mis sa vie en péril, se hâta de quitter l’hôpital pour reprendre son laborieux et périlleux service. Un épisode de cette campagne ne doit pas être oublié. Après les batailles de Lutzen et Bautzen, beaucoup des nombreux blessés, conscrits de la veille, avaient les mains tronquées, les doigts coupés. Des officiers prétendaient que ces blessures étaient volontaires, et l’Empereur, inclinant à leur opinion, parlait de faire un exemple. Larrey, au contraire, protestant énergiquement, repoussait l’imputation comme une calomnie. Une enquête fut ordonnée; le résultat donna pleinement raison au chirurgien en chef, et l’Empereur, après la première contrariété, heureux de lui faire réparation, ou, si l’on veut, de lui rendre justice, dit noblement:

—Larrey, recevez mes compliments, un souverain est bien heureux d’avoir un homme tel que vous!

Le soir même, Larrey recevait le brevet d’une pension de 3,000 francs, avec le portrait de l’Empereur enrichi de diamants.

Sur le champ de bataille de Waterloo, nous retrouvons à son poste l’intrépide chirurgien qui, n’écoutant que son zèle, se laissa entraîner au plus fort de la mêlée, où il fut blessé et fait prisonnier. Dépouillé de ses vêtements, et conduit loin de là de poste en poste, il se vit tout près d’être fusillé; voici pour quels motifs. La redingote grise qu’il portait sur son uniforme, son teint mat, ses traits mêmes, lui donnaient un faux air de Napoléon. Les soldats, tout fiers et tout joyeux, le conduisirent, comme tel, vers un général prussien, auquel, par avance, on avait annoncé cette importante capture, et qui, furieux de la méprise, ordonna, brutalement, que le prisonnier fût passé par les armes. Déjà les soldats chargeaient leurs fusils, lorsque, par une circonstance providentielle, au moment de s’agenouiller, Larrey fut reconnu par un chirurgien prussien chargé de lui bander les yeux. Amené alors devant Blücher, dont naguère il avait soigné et guéri le fils, il fut immédiatement rendu à la liberté. Blücher, pour le protéger, lui donna une escorte, avec laquelle Larrey se rendit à Louvain, où il se rétablit et put revenir en France, à Paris même, sur une invitation formelle de l’Empereur Alexandre.

La Restauration, dans les premiers temps, voyant trop dans Larrey le partisan dévoué de l’Empereur, parut un peu méconnaître les services rendus par l’illustre chirurgien, non pas seulement à la France, mais à l’humanité. Privé de son titre d’inspecteur général, il se vit retirer ses pensions; néanmoins, il conserva son titre de chirurgien en chef de l’hôpital de la garde au Gros-Caillou, et continua d’en remplir les fonctions. Quoique peu riche, Larrey ne s’en refusa pas moins aux magnifiques propositions qui lui furent faites alors par plusieurs souverains étrangers; il n’eut point à le regretter, car, bientôt, l’heure de la justice sonna pour lui, et par une loi spéciale, en 1818, sa pension lui fut rendue.

Le gouvernement issu de la Révolution de juillet ne témoigna pas pour Larrey moins d’estime. Nommé chirurgien en chef des Invalides, il donna au bout de quelques années sa démission par des motifs qui ne peuvent qu’honorer son caractère. Membre du conseil supérieur de santé, comme chirurgien inspecteur, il se rendit, au commencement de l’année 1842, en Algérie pour visiter les hôpitaux de la colonie. Sa mission accomplie, non sans de grandes fatigues, il revint en France, mais pendant la route, de Marseille à Paris, il fut atteint d’une pneumonie aiguë, et forcé de s’arrêter à Lyon. Bientôt il succomba[27] (22 juillet 1842) dans les bras de son fils, après avoir demandé et reçu les secours de la religion, prouvant à cette heure solennelle, comme par tant d’actes d’une admirable charité dont sa vie est pleine, qu’il n’avait jamais oublié les leçons du bon curé de Baudéan, auquel naguère encore il faisait un si touchant accueil. «Après bien des années, dit M. Loménie, le bon curé de Baudéan, vieillard presque octogénaire, a eu la joie de presser dans ses bras, avant de mourir, l’illustre chirurgien en chef de la Grande-Armée; il a retrouvé son disciple en cheveux blancs, couvert de gloire, chamarré de décorations, conservant sous une enveloppe bronzée par le fer et le feu cette âme bonne, cet esprit jeune, cette sensibilité délicate, cette fraîcheur d’impressions, qui distinguaient l’enfant de chœur à cet âge heureux où il puisait dans les leçons et les exemples du pasteur les premières notions du bien et du beau.» C’est ainsi qu’il devint l’homme dont M. Pariset a pu dire dans un éloge qui semble un panégyrique et n’est que l’expression sincère de la vérité: «Intrépide, laborieux, vigilant, infatigable, il ne respirait que pour être utile aux hommes; cœur généreux, cœur ouvert, il se donnait tout entier sans autre intérêt que le bonheur d’exercer son inépuisable pitié.»

Au milieu de sa vie si active, si occupée, Larrey trouvait encore le temps de consigner dans des mémoires, dans des articles de revues, ou même de longs ouvrages, le fruit de ses observations et les résultats de ses expériences. Entre les plus importants de ces ouvrages, que notre incompétence ne nous permet pas d’apprécier, il faut signaler en particulier les Mémoires de chirurgie militaire et campagnes de D.-J. Larrey, en un vol. in-8o, dont un bon juge a dit: «Outre que la partie technique est écrite avec une clarté, une simplicité qui la rendent accessible même aux yeux du monde, la partie historique abonde en détails curieux qu’on ne trouve pas ailleurs. Le style négligé, mais facile et naturel de l’auteur, ajoute à l’importance de ses observations et à l’intérêt de ses récits ce parfum de bonne foi qui transmet pour ainsi dire au lecteur l’impression fidèle du moment et des lieux.» (Loménie.)

Maintenant, pour terminer, quelques anecdotes qui peignent l’homme. Au moment du départ de l’île d’Elbe, Larrey se présenta à l’Empereur pour l’accompagner. Napoléon, en le remerciant cordialement, lui dit:

—Vous appartenez à l’armée, Monsieur Larrey, vous devez la suivre; ce n’est pas sans regret que je me sépare de vous.

«Je dus obéir, écrivait Larrey plus tard, cependant, après le départ de mon illustre protecteur, sous le coup d’une tristesse profonde, j’avais formé le projet d’aller le rejoindre, lorsque j’appris son retour.»

Le sang-froid de Larrey, au milieu du tumulte et des périls d’une sanglante mêlée, étonnait les plus intrépides. A Eylau, sur le champ de bataille même et au plus fort du combat, il organisa une ambulance provisoire qui se vit tout à coup entourée par un corps d’armée russe. Quelques soldats, dans le premier effroi, tout blessés qu’ils sont, veulent fuir. Larrey, avec le calme qui ne l’abandonnait jamais, les arrête en disant: «Vous voulez fuir la mort, et, vous la rendrez inévitable; attendez, on respectera votre malheur; je jure, d’ailleurs, de mourir au milieu de vous.»

Les Russes, menacés d’être pris entre deux feux, bientôt s’éloignaient; mais Larrey resta plus de trente heures sans prendre ni repos, ni nourriture, et il n’y songea qu’après avoir vu tous les blessés pansés.

Après la Révolution de juillet, le troisième jour, une troupe de furieux se porta sur l’hôpital du Gros-Caillou, dans lequel se trouvaient la plupart des blessés de la garde royale. Larrey, prévenu, descend précipitamment, et s’avançant à la rencontre des insurgés, le front haut, le visage intrépide, il leur dit:

—Quels sont vos desseins? Qui osez-vous menacer? Sachez que ces malades sont à moi, que mon devoir est de les défendre et que le vôtre est de vous respecter vous-mêmes en respectant ces infortunés.

Étonnés de ce langage, et plus encore de son air et de son attitude, les insurgés paraissent un moment se consulter, puis ils se retirent paisiblement, et dans leurs rangs ce ne sont plus des cris de colère et de haine qui se font entendre, mais des paroles de pitié, et aussi des acclamations: «Au fait, il a raison! C’est un brave, l’ami des pauvres gens et du soldat! N’était-il pas le chirurgien de la Grande-Armée? Vive Larrey! Honneur à Larrey!»

A quel point Larrey était populaire dans l’armée et quelle affection avaient pour lui les soldats, on en jugera par cet épisode de la campagne de Russie. Au passage de la Bérésina, alors que l’un des deux ponts s’étant rompu, la foule se précipitait frénétiquement vers l’autre, Larrey, entraîné par la violence du mouvement, se vit pressé, poussé, étouffé, tout près de périr. Par hasard il se nomme, ou peut-être il est reconnu, et soudain ces hommes que le désespoir rendait furieux, rendait féroces, qui, par l’instinct égoïste de la conservation, devenaient capables de marcher sur leurs officiers, sur leurs généraux, sur des femmes et des enfants même, au nom vénéré de Larrey s’émeuvent; les rangs s’ouvrent pour lui donner passage, ou plutôt soulevé par des bras généreux, il est porté de main en main par dessus les têtes jusqu’à l’autre rive. A peine il y mettait le pied que le pont s’écroulait derrière lui; ses sauveurs, et avec eux toute la multitude, étaient engloutis dans le fleuve.

[27] Le jour même où Larrey s’éteignait à Lyon, sa femme, la digne compagne de sa vie, expirait à Bièvre dans les bras de sa fille.


LHOMOND


Il y a peu de temps, dans une rue très-connue assurément de la plupart de nos lecteurs, il s’est fait une petite révolution, ou plutôt un changement passé fort inaperçu, à ce qu’il semble; mais dont certaines personnes, de la province surtout, ne seront pas fâchées d’être averties.

La rue, connue longtemps sous le nom de rue des Postes, s’appelle maintenant rue Lhomond. A vrai dire, l’ancienne dénomination n’est point à regretter, puisque aujourd’hui rien ne la justifiait et que ladite rue ne conduit à aucune espèce de postes. Il faut au contraire se réjouir de la substitution, cette fois heureuse; il nous plaît qu’on honore ainsi la mémoire d’un homme de bien qui, dans la sphère modeste où volontairement il renferma sa vie tout entière, a rendu plus de services à la religion, à la patrie, que beaucoup d’autres, dont la gloire éclate bruyamment et dont la Renommée par ses cent voix redit au loin le nom répété par mille échos. Cet homme, qu’on doit placer au rang des hommes utiles et rares, c’est Lhomond, le bon Lhomond comme on l’appelait, dont le nom et les excellents livres sont si connus des écoliers, moins au courant peut-être de ses actions, des détails de sa vie si noble; aussi croyons-nous qu’on nous saura gré de les rappeler.

Lhomond (Charles-François), né à Chaulnes, diocèse de Noyon, en 1727, fit ses études comme boursier au collége d’Inville dont il devint plus tard principal.

Nommé ensuite professeur au collége du cardinal Lemoine, il vint à Paris pour y remplir ses fonctions et en même temps avec la pensée de se faire recevoir à la licence. Mais tout à coup on le vit renoncer à ce projet comme à toute idée d’avancement pour se consacrer avec une sollicitude infatigable à l’instruction des plus jeunes enfants. En vain par la suite on voulut le tenter par l’offre d’autres chaires et de places estimées selon le monde plus honorables, plus avantageuses, invariablement il répondait:

—Je suis plus utile là où je suis, je n’abandonnerai pas mes sixièmes.

Et, pendant plus de vingt ans, on le vit avec le même zèle se dévouer à ses modestes fonctions (quoiqu’elles ne fussent guère pour lui une fatigue) en se délassant par la composition de ces livres élémentaires «où brillent, dit M. Lefebvre Cauchy, tout ensemble une saine littérature, un bon jugement et une piété solide.»

De cette vertu chrétienne il donna maintes fois la preuve et en particulier lors des évènements malheureux qui vinrent troubler tout-à-coup cette existence jusqu’alors si paisible quand éclata la Révolution. Arrêté au commencement d’août 1792, il fut enfermé avec un grand nombre d’ecclésiastiques insermentés dans la prison de Saint-Firmin d’où il semblait ne devoir sortir que pour être conduit à l’échafaud. Mais il avait eu naguère pour élève Tallien qui, prévenu de l’arrestation de son maître, dont le souvenir lui était resté cher et vénérable, le fit mettre en liberté.

Au bout de quelques mois cependant, Lhomond jugeant de nouveau sa vie en péril, crut qu’il serait plus prudent de s’éloigner de Paris. Il partit donc, et à pied; mais arrivé sur le boulevard de la Salpêtrière, il se vit tout à coup assailli par deux militaires, ou prétendus tels, qui le laissèrent pour mort après lui avoir enlevé l’argent qu’il portait sur lui.

Relevé par des passants charitables, venus par hasard dans cet endroit alors désert, Lhomond fut transporté dans la maison la plus voisine, où des soins empressés le rappelèrent à la vie. A quelque temps de là, l’un des voleurs ayant été pris, Lhomond, par les bons offices d’une personne obligeante, recouvra son argent. Comme on le pressait d’ailleurs de ne pas laisser le crime impuni et d’en poursuivre la vengeance devant les tribunaux, il s’y refusa en disant:

«Je n’en ferai rien; si vous vouliez faire tenir à ce malheureux la moitié de la somme qu’il m’a laissée, vous m’obligeriez, il peut en avoir besoin.

L’année suivante, Lhomond mourut tout probablement par suite de cette violente secousse.

Cet homme excellent, ce chrétien fervent et humble était un homme aimable, et sa conversation enjouée était souvent égayée par des bons mots qui faisaient de lui un causeur charmant comme un maître que ses élèves ne se lassaient pas d’entendre.

On raconte encore de lui cette particularité: il avait coutume de faire tous les jours, n’importe la saison et le temps, une promenade à pied jusqu’à Sceaux, et c’est à la régularité de cet exercice quotidien qu’il attribuait sa bonne santé. La recette est facile pourvu qu’on ait de bonnes jambes.