[618] Lettres de Charles VI, Paris, 14 mars 1894, «ainsi signées par le Roy, Monseigneur de Berry et le sire de Lebret (d'Albret) présens...». Arch. Nat. KK 41, fº 4 rº et vº.

Citons encore comme détail complémentaire la lettre royale du 28 août 1394 qui décidait que les draps de laine ou de soie et autres choses de l'Argenterie déjà achetées ou dont on devait faire l'emplette à l'avenir seraient remises à la Reine, «pour les faire garder, détailler emploier et dispencer à sa volonté et plaisance», non pas au fur et à mesure de ses besoins, mais au gré de ses désirs, «toutes et quantes fois qu'il lui plaira[619]».

[619] Arch. Nat. KK 41, fº 5 rº et vº.


Cependant Isabeau possédait déjà tout un trésor formé des cadeaux que lui avaient offerts, à l'occasion des fêtes, des étrennes ou des naissances de ses enfants, le Roi et les seigneurs français et étrangers, sans compter les sommes d'argent qu'elle s'était fait donner ou qu'elle avait réussi à économiser.

Elle résolut bientôt de soustraire aux regards des indiscrets et à la tentation des voleurs «ses joyaux et ses lettres (de propriété?)». A cet effet, elle commanda (6 octobre 1394), un grand coffre de noyer «fort et espez garni de deux serrures[620]», elle le fit ferrer tout du long d'une grande bande de fer[621]; une fois rempli, des gens sûrs le déposèrent en la grosse tour du Temple[622], dans une certaine chambre dont l'entrée fut scellée par une grosse barre de fer à deux crampons[623]. Peu de temps après, la Reine ordonna de transporter son trésor de la tour du Temple dans celle de la Bastille Saint-Antoine[624], où les mêmes précautions furent prises, les serrures changées, et «deux gros verrous neufs mis en deux huis de la dite tour[625]».

[620] Le coffre fut acheté à Raoullet du Gué, hûchier, demeurant à Paris. Arch. Nat. KK 41, fº 69 vº.

[621] Les ferrures furent fournies par le serrurier Thomas le Gosson. Ibid, fº 70.

[622] La clôture du Temple comprenait tout le terrain qu'occupe actuellement le quartier du Temple; ses murailles étaient crénelées et flanquées de tours. La grosse tour carrée du donjon, avec ses quatre tourelles, défendait les marais qui de ce côté formaient la ceinture avancée de Paris; pendant le XIIIe et le XIVe siècles, les rois y déposèrent leurs trésors. Depuis la suppression de l'ordre des Templiers (1311), les bâtiments du Temple étaient devenus la possession des Hospitaliers. Legrand, Paris en 1380, p. 54 et note 4.

[623] Arch. Nat. KK 41, fº 70.

[624] «Pour la paine de deux valets qui ont désassemblé le coffre en la tour du Temple et l'ont rassemblé en une tour du chatel Saint-Antoine... et livré deux formes, une table et deux tréteaux pour cette tour, 29 octobre.» Arch. Nat. KK 41, fº 69 rº.—La Bastille Saint-Antoine appartenait à l'enceinte de Charles V. La première pierre avait été posée, le 22 avril 1370, par le prévôt de Paris, Hugues Aubriot; mais Charles V ne fit que commencer la construction de l'édifice, Charles VI l'acheva. La décision prise par la prudente Isabeau de déposer son trésor à la Bastille Saint-Antoine en octobre 1394 prouve qu'à cette date les travaux étaient terminés et, à notre avis, fixe définitivement la date jusqu'ici ignorée de l'achèvement de la forteresse. Voy. F. Bournon, La Bastille, p. 4-7.

[625] Arch. Nat. KK 41, fº 70 rº.—Pour placer dans le coffre les lettres et les joyaux, la Reine avait fait acheter 42 livres de coton. Ibid.

Les motifs de ce transfert étant restés inconnus, faut-il supposer qu'en digne petite-fille de Bernabo Visconti, Isabeau, qui résidait alors à l'hôtel Saint-Pol, tint à ce que ses objets précieux fussent placés en un lieu à la fois sûr et très proche de sa demeure de façon qu'elle les eût, pour ainsi dire, sous la main?


Mais les joyaux, les meubles de prix et les monnaies d'or et d'argent ainsi accumulés ne pouvaient constituer la grosse fortune que la Reine ambitionnait. Aussi la voit-on toute préoccupée d'acquérir des biens-fonds aux conditions les plus avantageuses possible; elle désirait surtout posséder en propre certaines résidences royales afin de les aménager ou de les transformer suivant ses goûts.

Déjà elle était propriétaire du «Val-la-Royne», elle l'avait à grands frais réparé et embelli, et le 22 mai 1395, elle y offrit au Roi, alors dans une période de calme, une très belle fête de printemps[626].

[626] Arch. Nat. KK 41, fº 60 rº et vº.

Les grands préparatifs faits pour «le jour que le Roi dina», et les grosses dépenses qu'occasionna sa réception dans cette maison des champs, prouvent que Charles VI s'y était rendu escorté d'une nombreuse suite: des chandeliers d'or tout exprès redressés et entaillés d'écussons aux armes de la Reine éclairaient le festin; dans de grands hanaps d'or buvaient des douzaines de convives; des pots d'argent, des aiguières «brunies et lavées» pour la circonstance, la plus riche des vaisselles de la Reine décoraient les tables.

Des surprises avaient été ménagées aux hôtes: une houppelande de velours noir fut offerte au Roi[627], et les personnages de son escorte se partagèrent, chacun suivant son rang, quinze anneaux d'or émaillés de vert enchâssant un diamant, et des tourets[628] pour longes à épervier, les uns avec une grosse perle, les autres en argent doré. Ces derniers présents indiquent qu'une chasse à l'oiseau fut l'un des divertissements de la journée.

[627] Un collier semé de cosses de genêt, émaillé de noir était attaché à la houppelande, Arch. Nat. KK. fº 60 rº et vº.

[628] Un touret est une pièce de fer ou de cuivre, servant à tendre ou à détendre une corde.

Dans la distribution des cadeaux, aucun des invités ne dut être oublié, car Roulland, lui-même, le bon lévrier du Roi, reçut d'Isabeau un collier d'argent doré émaillé aux armes de Charles VI.


Un mois environ après sa visite au Val-la-Reine, le Roi autorisa sa femme «à prendre et à appliquer à elle», une certaine maison sise à Paris, en face de l'église Saint-Paul, qu'elle convoitait depuis quelque temps. Quand Jean Dutrain, qui la tenait à vie, moyennant cent sols parisis de rente[629], trépassa, Isabeau rappela que cette demeure avait jadis appartenu à la reine Jeanne de Bourbon; et le 26 juin 1395, elle en prit possession[630].

[629] Ou soixante livres cinq sous tournois, c'est-à-dire de 625 à 650 francs, valeur intrinsèque.

[630] Sauval, Histoire et Recherches des Antiquités de la Ville de Paris, (Paris, 1724, 3 vol. in-fº) t. III, p. 259.

L'année suivante (septembre 1396), la Reine ordonne à Jean Menessier, notaire au Châtelet de Paris, de dresser vidimus[631] des lettres royales touchant Montargis, Courtenay[632] et autres terres avoisinantes que peu auparavant, elle avait obtenues de Charles VI[633]; et le 31 octobre le même notaire établissait un vidimus de la donation de Crécy, château et pays, faite à la Reine[634].

[631] Un vidimus était une expédition authentique d'un document sous la garantie d'une autorité constituée. Le nom de vidimus, en usage dans la chancellerie royale à partir du XIVe siècle, venait de la formule «Noverint universi... quod nos vidimus». (Sachent tous que nous avons vu) qui, dans l'acte confirmatif, précédait la transcription du document primitif.

[632] Courtenay, ch.-l. de canton, arr. de Montargis, dép. du Loiret.

[633] Arch. Nat. KK 41, fº 121 vº.

[634] Arch. Nat. KK, 41, fº 121 rº.

Mais Crécy et Montargis, belles propriétés de rapport cependant, ne satisfont qu'à demi Isabeau, qui les trouve trop éloignées[635], aussi le 3 décembre 1397, «afin qu'elle ait hostel près Paris auquel elle se puisse aler jouer et esbattre quand bon lui semblera», Charles VI lui donne la royale et superbe résidence de Saint-Ouen appelée «la noble Maison», que Charles V avait ornée et décorée avec un luxe qui éclipsait presque celui de Vincennes[636]. Le château de Saint-Ouen était donné à la Reine pour sa vie durant «avec tout le ménage, garnisons et autres meubles estans en icellui», ensemble les jardins, terres et vignes «sans rien excepter[637]».

[635] Isabeau prenait soin de la chapelle de son château de Montargis. En effet, on lit dans les Comptes de l'Argenterie de la Reine, 1401-1402 «... un autel de marbre et une paix, (la patène que le prêtre donne à baiser à l'offrande)... lesquelz ont este portées à Montargis pour servir en la chapelle du Chastel»;—«un estuy garni de drap d'argent et de corporaulx, (linges bénits sur lesquels le prêtre pose le calice) baillé à Bouciquault pour porter en la chapelle de Montargis». Arch. Nat. KK 42, fº 48 vº.

[636] Le roi Philippe VI avait hérité de son père, Charles de Valois, le manoir de Saint-Ouen. Jean le Bon en fit une de ses résidences favorites, et l'appela «la Noble Maison» après qu'il y eut fondé (1351) l'ordre de chevalerie de l'Étoile. Etienne-Marcel y eut une entrevue avec Charles le Mauvais, roi de Navarre. En 1374, Charles V donna «la Noble Maison» à son fils le dauphin Charles «pour son esbatement». Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 573.

[637] Bibl. Nat. f. fr. 5637, nº 119.

Isabeau entendait ne perdre absolument rien de ce que comportait l'opulente donation. S'étant aperçue, en 1401, que dix arpents de terre, sis entre Saint-Ouen et Clichy-la-Garenne, et dépendant de son château, restaient affermés à un jardinier de l'hôtel qui en payait la rente, six livres, au domaine royal, elle fait valoir «qu'elle n'a peu ni peut joïr de la dicte rente combien que par vertu du don royal elle doit être sienne», et le 8 octobre 1401, Charles VI donne des lettres pour qu'il soit fait droit à cette réclamation; les gens des Comptes, à leur tour, ordonnent au receveur de Paris de laisser la Reine «joïr sa vie durant de l'ostel royal de Saint-Ouen, ensemble les six livres de rente» (19 octobre 1401)[638].

[638] Ibid.

Usufruitière de cette somptueuse demeure, cadre admirable des plus brillantes réceptions, Isabeau désira posséder une ferme. Le 4 mars 1398, Charles VI, moyennant quatre mille écus d'or à la couronne, soit dix mille francs, acquit d'un bourgeois de Paris, Giles de Clamecy et de Catherine sa femme «certains héritages assis et situés à Saint-Ouen et au terrouer d'environ», et il en fit aussitôt le transport à la Reine, qui se trouva ainsi propriétaire d'un hôtel, sis en face de la noble Maison, avec grange, étable, bergerie, colombier et tout le pourpris (jardin), «villes et îles et une immense étendue de champ[639]».

[639] Arch. Nat. KK 41, fº 190 vº.

Isabeau, dont les souvenirs d'enfance étaient si vivaces que l'appétit du luxe n'avaient pu les étouffer, se livra à ses goûts dans l'hôtel des Bergeries[640]. Elle se complut à jouer à la noble fermière, «pour son esbatement et plaisance, elle fit faire aucun labourage, et nourrir de la volaille et du bétail[641]».

[640] Hôtel des Bergeries est le nom qu'Isabeau donne à cette maison dans son testament du 2 septembre 1431.

[641] Arch. Nat. JJ. 154, fº 20 vº.

Ils étaient peut-être aussi destinés à la Reine, ces domaines avec toutes leurs dépendances, sis à Saint-Ouen, que Charles VI achetait à la même date (4 mars 1398), de l'administrateur des biens de l'Abbaye de Saint-Denis dûment autorisé pour cette cession par l'abbé Gui de Monceau[642].

[642] Gallia Christiana..., t. VII, col. 401.

Si le doute est permis au sujet de l'attribution de ce dernier achat du Roi, par contre, il est certain qu'Isabeau reçut en propre les deux hôtels proches de Saint-Ouen qui furent acquis de Pierre Varoppel, bourgeois de Paris et payés quatre mille écus d'or par le Trésor royal[643]. Il semblerait que la Reine voulut à cette époque se rendre propriétaire de toute cette région au nord de Paris. Le 14 décembre 1398, son premier écuyer, Robert de Pont-Audemer, qu'elle avait nommé concierge du château de Saint-Ouen, lui vendait pour mille francs, les quelques terres qu'il possédait près de Saucoyes[644]; et, pour que ses domaines s'étendissent jusqu'aux portes de Paris, elle faisait acheter tout Clichy, terres et seigneuries, moyennant douze mille francs[645].

[643] Arch. Nat. KK 41, fº 191.

[644] Arch. Nat. KK 41, fº 191 rº.—Saucoyes, lieu dit, voisin de Saint-Ouen. Les noms de terres et de villages dérivés du bas latin salicetum et désignant un lieu planté de saules, une saussaie, se rencontrent très souvent dans les actes au moyen âge.

[645] Ces terres furent acquises de Pierre de Giac, conseiller du Roi «pour accroître et ajouter à l'augmentation des revenues de la noble maison de Saint-Ouin». Arch. Nat. KK 41, fº 151 vº.—On voit dans le même compte de l'Argenterie de la Reine, février 1388 à janvier 1399, que Charles VI avait acheté d'autres domaines à Saint-Ouen pour les ajouter à la Noble Maison. Ibid., fº 152 rº.

Le même mois, elle obtenait de Charles VI, non pour elle-même, cette fois, mais pour son homme de confiance, Hémon Raguier, et afin qu'il demeurât dans son voisinage, deux hôtels sis à Saint-Ouen[646].

[646] Arch. Nat. JJ 154, nº 37.

Enfin, dans cette année de 1398, Isabeau avait vu se réaliser un autre de ses rêves: elle possédait à Paris sa demeure personnelle, l'hôtel Barbette[647]; partout ailleurs, en effet, à l'hôtel Saint-Pol, au Palais, au Louvre, la Reine n'était pas chez elle, mais chez le Roi.

[647] L'Hôtel Barbette était situé dans la partie du Marais comprise entre les rues des Francs-Bourgeois, Vieille-du-Temple, de la Perle et de la rue Elzévir. Sur cet emplacement, s'étendait, au début du XIIIe siècle, la courtille Barbette, jardin champêtre ainsi appelé de la maison de plaisance que le riche bourgeois Etienne Barbette y avait fait bâtir. Vers 1388, Nicolas de Mauregard, trésorier de France, commença la construction du nouvel hôtel. Jean de Montagu l'acquit en 1390; il en fit une résidence magnifique où Charles VI coucha en juillet 1392, à la veille de son départ pour la Bretagne. La reine Isabeau, qui, nous l'avons vu, avait séjourné à plusieurs reprises à l'hôtel Barbette ou Montagu de 1398 à 1400, l'acheta en 1401. Voy. Charles Sellier, Le quartier Barbette, p. 3, et 32-35.

Le coûteux entretien de ses maisons, hôtels et domaines ruraux eût certainement obéré son Argenterie, si la Reine n'avait su se faire défrayer, en grande partie, de ses charges de propriétaire. Le 13 juin 1400, par exemple, des lettres royales octroyaient vingt-quatre mille livres tournois pour être «emploiés ès reparacion de ses châteaux et maisons et autrement ainsi qu'il lui plaira[648]». Toute la somme fut touchée, les quittances d'Isabeau en font foi[649].

[648] Arch. Nat. KK 42, fº 1-3.

[649] Hémon Raguier trésorier des guerres et Argentier de la Reine, donne quittance, le 18 août, au receveur Alexandre le Boursier de la somme de 3 500 francs d'or pour les mois de juin et de juillet. Bibl. Nat., Coll. Clairambault, vol. 93, pièce 7205, p. 41.—Le même avait déjà donné le 28 février précédent quittance de 7 000 liv. tourn. Ibid, pièce 7203, p. 38.

Cependant ses dépenses augmentaient avec le nombre de ses enfants, et ses besoins de luxe qui croissaient aussi d'année en année. Aux recettes primitives de son hôtel furent ajoutés de nouveaux revenus, assignés en bons lieux, tels que la recette des aides de certaines villes de Normandie, les greniers de Paris, de Rouen, d'Amiens, et huit mille francs à prélever sur la somme des aides à Paris[650].

[650] Cette donation fut faite le 2 août 1405. Arch. Nat. P 2297, fº 351.

Isabeau paraît avoir veillé personnellement à l'exacte rentrée de ses revenus: Les habitants d'Amiens ayant été condamnés à une amende dont le montant devait être versé à son Hôtel, elle les fit ajourner à comparaître devant le Parlement, eux et l'abbé de Corbie[651], leur seigneur et procureur[652].

[651] Corbie, ch.-l. de cant., arr. d'Amiens, dép. de la Somme.

[652] Isabeau envoya deux fois (19 juillet et 30 juillet 1398) le chevaucheur Thévenin Colette à Corbie et à Amiens. (Comptes de l'Hôtel de la Reine, Messages. Arch. Nat. KK 45, fº 16 vº). Peut-être les bonnes gens d'Amiens avaient-ils d'abord résisté, s'attendant à un peu de mansuétude de la part de la Reine, qu'ils savaient professer une très grande vénération pour le saint Jean-Baptiste de leur cathédrale.

Mais, quand son intérêt n'était pas aussi directement en jeu, Isabeau savait plaider la cause des opprimés.

Vers 1398, les habitants d'Antony[653], près Paris, députèrent quelques-uns des leurs auprès du Roi et du Conseil pour transmettre leurs plaintes au sujet des grandes charges et redevances dont ils étaient accablés; la plus lourde était la rente annuelle de douze muids[654] d'avoine perçue par l'église et communauté de Longchamp. Il faut croire que dans leur supplique ils s'adressèrent aussi à la Reine dont les bonnes relations avec Longchamp étaient connues, ou que celle-ci, au courant des questions soumises au Conseil, s'intéressa particulièrement à cette affaire, car dans une lettre close[655] qu'elle envoya à l'abbesse de Longchamp[656], elle fit une longue mention de la démarche tentée auprès du Roi «pour certaine quantité de povre peupple nagaires habitant et demourant en la ville d'Anthoigny»; elle rappela leurs doléances, insistant sur ce «qu'il leur a convenu du tout laissier la dicte ville et eulz en departir sans espérance de jamais y retourner pour ce que nullement ne povoient sous tenir les dictes charges»; puis, très judicieusement, elle signala les fâcheux effets que pourrait avoir la désertion d'une ville «en laquelle soulaient estre cinq cents feux[657]», et «qui était assise en bonne marche et grant chemin de Paris»; il n'était pas douteux qu'Antony, désertée par ses habitants, deviendrait un repaire de brigands; et alors, pour les voyageurs et les marchands, il y aurait là un très dangereux et périlleux passage. Afin de prévenir ces funestes conséquences, Isabeau priait l'abbesse de Longchamp de consentir aux habitants d'Antony un nouvel accord, à des conditions plus douces, «pour leur permettre de retourner et demeurer paisiblement dans la dicte ville».

[653] Antony, cant. de Sceaux, dép. de la Seine.

[654] Le muid, ancienne mesure de capacité de France;—très variable suivant les localités et les époques, selon qu'il s'agissait de liquides ou de matières sèches et même selon la nature de ces liquides ou de ces matières, le muid était d'environ 2 748 litres pour l'avoine.

[655] Les lettres closes servaient à transmettre les ordres secrets, à traiter les affaires confidentielles et surtout à la correspondance privée. Elles se distinguaient des lettres patentes en ce qu'elles étaient expédiées fermées et qu'elles étaient dépourvues de date d'année ou de règne. La lettre d'Isabeau à l'abbesse de Longchamp est un spécimen intéressant: D'après l'usage suivi à la chancellerie royale depuis Philippe VI (1328), elle est écrite en français, sur papier; la formule «De par la Royne» est placée en vedette en tête du document; la teneur débute par «Chière et bien amée» et l'exposé n'est précédé d'aucune suscription; après le dispositif, il n'y a ni formule finale ni clause de garantie d'aucune sorte, mais seulement «Chere et bien amée, le saint Esperit vous ait en sa sainte garde», la lettre est datée du lieu, Paris, du quantième et du mois, le XXVIIe jour de janvier, sans indication d'année. Comme les anciennes lettres missives, avant l'usage des enveloppes, elle est pliée et l'adresse écrite au dos «A notre chière et bien amée l'abbesse de Loncchamp».

[656] Arch. Nat. K 54, pièce 57.

[657] Le feu était une subdivision de la paroisse, équivalant en général à un ménage ou à une famille.—Antony contenait donc environ cinq cents familles.


La longue liste des messages de la Reine, à partir de 1398[658], nous est une preuve certaine qu'en dehors des faits d'ordre privé, et des questions d'affaires auxquelles nous l'avons vue si attentive, elle s'intéressait aussi aux événements publics.

[658] Les Comptes de l'Hôtel de la Reine de 1385 à 1398 ne sont pas parvenus jusqu'à nous.—Cf. pour les messages d'Isabeau de 1398 à 1402, les Comptes de l'Hôtel pendant ces quatre années. Arch. Nat. KK 45, fº 4, 17, 32, 79, etc.

Ses relations par correspondance avec les plus hauts personnages étaient suivies. Elle écrivait très souvent à Philippe de Bourgogne: entre 1398 et 1402, on ne relève pas moins de quarante messages d'Isabeau à l'adresse du duc qui, pourtant, faisait de fréquents et longs séjours à Paris et dans les résidences royales. Ces lettres, expédiées pour la plupart de l'hôtel Saint-Pol ou de la Maison Barbette, vont rejoindre Philippe dans les lieux les plus divers: Meaux, Corbeil, Crécy, Clermont; dans maintes villes de Normandie; quelques-unes lui sont adressées dans ses États, à Tournay (janvier 1398), à Arras (1398, 1399, 1400); notamment celle que lui apporta Jaquet «de la part de la Royne et de Monseigneur le Dalphin». Lorsque quelque grave affaire est en cours, les messagers se succèdent à peu de jours d'intervalle et parfois deux chevaucheurs sont dépêchés, dans la même journée, vers le duc.

Assez nombreuses aussi sont les lettres qu'Isabeau envoie à Louis d'Orléans et à Monseigneur de Berry; en cas d'urgence, les courriers vont trouver ce dernier jusqu'à Bourges, jusqu'en Auvergne.

L'adresse du duc de Bourbon est très rare; sa compétence et son autorité étaient inférieures à celles des ducs de Bourgogne et de Berry, et la Reine, sans doute, le consultait ou le renseignait moins souvent que ceux-ci.

Plusieurs missives sont expédiées à de nobles dames, momentanément absentes de la Cour, et quand la reine Blanche, en 1398, est atteinte de la maladie dont elle ne se relèvera pas, un courrier d'Isabeau est dépêché à Néauphle pour prendre des nouvelles[659].—Deux membres du Conseil, dont les noms figurent au bas d'un grand nombre d'ordonnances royales de cette époque, le vicomte de Meaux[660] et le comte de Tancarville reçoivent, à plusieurs reprises, des lettres de la Reine[661], ainsi que l'évêque de Senlis[662], grand ami des oncles du Roi.

[659] Arch. Nat. KK 45, fº 5 rº.

[660] Philippe de Coucy, seigneur de Condé en Brie, vicomte de Meaux (cousin d'Enguerrand VII, sire de Coucy) marié à Jeanne de Cany. Cf. le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. VIII. p. 546.

[661] Guillaume IV comte de Tancarville, vicomte de Melun, chambellan héréditaire de Normandie, grand bouteillier de France depuis 1397, marié à Jeanne de Parthenay, dame de Semblançay en Touraine. Histoire généalogique..., t. V. p. 227.

[662] Arch. Nat. KK 45, fº 49 rº.—Jean I Dodieu, évêque de Senlis depuis 1380, était l'un des exécuteurs testamentaires de la reine Blanche. Gallia Christiana, t. X, col. 1340-1341.

Malheureusement aucun de ces messages ne nous a été conservé; mais sans nous attarder à de hasardeuses hypothèses sur leur contenu, constatons que la seule liste de leurs destinataires ne laisse pas que d'être très significative. Isabeau se tenait au courant des choses de la politique, et elle savait s'adresser aux meilleures sources, car la plupart de ses correspondants sont des princes ou des conseillers ayant tous part au gouvernement.


Il faut croire qu'en 1392, la Reine assista indifférente à la chute des Marmousets; en effet, si elle avait témoigné quelque déplaisir de l'événement, ou si, au contraire, elle y avait applaudi, nous le saurions comme nous savons que les ministres, fort malmenés par les Princes, durent la vie et la conservation d'une partie de leurs biens à la jeune duchesse de Berry qui intercéda pour eux, et à l'intervention de Charles VI dans un de ses moments de lucidité[663].

[663] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XXX, t. XIII. p. 129-134.—H. Moranvillé, Étude sur la vie de Jean le Mercier. p. 154-161.

Isabeau pourtant ne pouvait avoir à se plaindre des conseillers du Roi, car toujours ils avaient su procurer à la Couronne les sommes nécessaires à ses grandes dépenses; personnellement même, elle leur devait l'éclat des fêtes qui avaient signalé ses heureuses années: peut-être eût-elle pu leur témoigner sa reconnaissance dans leurs mauvais jours?[664] Mais elle était trop attachée à leur pire ennemi, Philippe de Bourgogne qui avait fait son mariage; sa gratitude pour lui était profonde et ne se démentit jamais; de plus, les hautes facultés de cet homme politique lui imposaient; en vérité, cette nièce soumise et respectueuse n'eût su, ni pu plaider, devant Philippe, la cause des ministres disgraciés.

[664] Longtemps les historiens ont exalté le gouvernement des Marmousets, opposant leur sage administration et leur désintéressement à la politique brouillonne et aux exactions des Princes, oncles de Charles VI.—L. Merlet et M. Moranvillé, dans leurs études sur Jean de Montagu et Jean le Mercier, ont prouvé que ces éloges étaient très exagérés.

Pourtant elle ne rompit pas toute relation avec eux[665], car nous remarquons qu'elle était en correspondance avec Madame de la Rivière, femme de Messire Bureau; et que même elle écrit à Olivier de Clisson, réfugié en Bretagne[666]. Bien plus, le personnage qui, avec Hémon Raguier, partage sa confiance n'est autre que Jean de Montagu, vidame du Laonnais. Cet ancien Marmouset avait échappé au naufrage de ses collègues[667], ou du moins il était assez rapidement remonté à la surface; il avait réussi à conserver la faveur du Roi, et à se placer très avant dans les bonnes grâces de la Reine, sans que, cependant, les ducs en prissent de l'ombrage, car, en 1395, il était devenu souverain maître de la dépense des Hôtels du Roi et de la Reine[668].

[665] Arch. Nat. KK 45, fº 32 vº.

[666] Après une scène avec Philippe de Bourgogne, Olivier de Clisson s'était enfermé dans château de Montlhéry, d'où il avait gagné ses terres de Bretagne. Il fut destitué de son office de connétable et remplacé par Philippe d'Artois comte d'Eu fils de Jean d'Artois.

[667] Jean de Montagu, fils aîné de Gérard de Montagu et de Biote Cassinel, passait pour être fils de Charles V;—à la nouvelle de l'événement du 5 août 1392, Montagu était sorti secrètement de Paris par la porte Saint-Antoine, et s'était sauvé à Avignon, où il avait mis en sûreté une partie de ses trésors. L. Merlet, Biographie de Jean de Montagu. (Bibl. Ec. Chartes, année 1852, p. 262).

[668] L. Merlet..., p. 252-265.

Isabeau prisait cet ambitieux qui savait se faire tolérer de ses ennemis et attendre patiemment son heure. Nous voyons qu'aux mois de février et de mars 1398, elle passa plusieurs jours à l'hôtel Montagu à Paris[669], et qu'au mois de mai, en se rendant à Chartres, elle s'arrêta au château de Marcoussis où Montagu lui donna «à soupper et à coucher», puis le lendemain «à dîner»; en partant, elle distribua des présents aux gens du vidame pour reconnaître son hospitalité[670]. De 1398 à 1402, une vingtaine de messages de la Reine sont portés à Montagu et quelques-uns aussi à son frère Jean, évêque de Chartres[671]. Enfin, quand le vidame marie sa fille, Isabeau offre à celle-ci, en cadeaux de noces, une riche vaisselle d'argent[672].

[669] La Reine résida à l'hôtel de Montagu les 23 et 24 février, 3, 6, 10, 16 et 17 mars., Arch. Nat. KK 45, fº 3-5.

[670] Arch. Nat. KK 45, fº 9 vº—Marcoussis, cant. de Limours, arr. de Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.

[671] Jean de Montagu, 3e fils de Gérard de Montagu et de Biote Cassinel, d'abord trésorier de l'église de Beauvais, conseiller au Parlement et camérier du pape Clément VII, était devenu en 1390 évêque de Chartres. Cf. le père Anselme, Histoire Généalogique, t. VI, p. 377.