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CHAPITRE VII.

Apparition des Commentaires sur la langue latine. — Dolet accusé de plagiat.

L

Les tracas de la polémique n’avaient pas empêché Dolet de poursuivre ses gigantesques travaux sur la langue latine. Bientôt même, cette besogne des jours et des nuits le captiva tellement, qu’il en négligea ses relations avec Budé, Emile Perrot, et les autres savants dont l’honorable amitié le soutenait et l’encourageait sans cesse dans sa rude carrière[76].

«Songeant à passer en Italie, nous apprend Hubert Sussanneau, dans la lettre qui précède son Dictionarium ciceronianum (Paris, Simon de Colines, 1536, in-8o), je m’arrêtai à Lyon, où Sébastien Gryphius me fit présider à la correction de quelques ouvrages de Cicéron, d’Horace et de saint Cyprien. Dolet vivait alors avec cet imprimeur. Tout ce que je puis dire de l’habileté et de l’érudition de ce jeune homme, c’est qu’en lui la nature surpasse l’art, et que, dans un âge encore tendre, il est, si j’ose m’exprimer ainsi, porté sur un char au milieu des louanges. Attaché dès l’enfance à la lecture de Cicéron, il composait alors des Commentaires sur la langue latine, qui, par l’admiration qu’ils m’ont causée, ont failli me faire abandonner mon propre travail.»

Les vers suivants de Vulteius (Jean Voulté) me sembleraient aussi prouver qu’à cette même époque, notre Estienne remplissait, momentanément peut-être et par complaisance, les fonctions de correcteur dans l’imprimerie gryphienne:

Johannes Vulteius ad librum.
I, fuge Lugdunum sine me, liber, i, fuge in urbem;
Excipiet prompta Gryphius ille manu.
Te castigandum docto dabit inde Doleto,
Cujus censuram sit tibi dulce pati:
Posthæc nasutos contemnes denique nasos,
Atque canum rabiem, Zoïleasque notas.
«Jehan Voulté à son livre.

«Va, mon livre, fuis à Lyon sans moi; va, fuis dans cette ville, où, d’une main prompte, viendra t’accueillir ce fameux Gryphius, qui te soumettra, bientôt après, à la savante révision de Dolet. Qu’il te soit doux de passer à sa coupelle: car, une fois sorti de là, tu nargueras enfin la censure la plus rechignée, la rage des chiens de la critique, et les coups de griffe de messieurs les Zoïles.»

En 1535, Dolet sollicita le privilége pour l’impression de ses Commentaires; mais il eut toutes les peines du monde à l’obtenir. Il lui fallut, auparavant, triompher des préventions que ses ennemis avaient fait naître, en haut lieu, contre l’ouvrage et contre l’auteur; et son ami Vulteius éclata, dans cette circonstance, en plaintes énergiques au sujet de la jalousie dont ce pauvre Estienne avait failli se voir victime.

«Personne, disait Vulteius, personne, je crois, à parler avec franchise, n’est aussi hostile au nom français qu’un Français même. Maintes fois déjà cette expérience avait été faite; mais la voici renouvelée par Estienne Dolet, jeune Orléanais, qui, pour ne rien dire de plus, a glorieusement mérité de la langue latine, dès sa plus tendre adolescence. En fournissant le reste de sa carrière, quels progrès ne fera-t-il pas faire aux lettres, grâce au divin génie qu’il doit à la nature, grâce à sa colossale patience, en face de toute espèce de travaux, grâce enfin à l’ardeur généreuse qui le pousse à l’immortalité! Eh bien! ce flambeau scientifique de notre époque, cette gloire éternelle de la France, a dû sentir les plus acerbes morsures de l’envie. En effet, dès qu’il a voulu publier ses Commentaires sur la langue latine (quel ouvrage, et qu’on devait peu l’attendre d’un jeune homme! quel monument de travail et de goût!), dès qu’il a voulu, dis-je, mettre au jour ce vaste répertoire, afin de se rendre utile aux fidèles du beau langage romain, c’est parmi ceux dont il avait le droit d’espérer le fruit le plus abondant de son labeur, qu’il a reconnu ses adversaires les plus acharnés. Ah! maudites soient-elles à jamais, toutes ces pestes de la littérature! Elles veulent enténébrer le soleil levant de la science, et ne font alors qu’en rehausser l’éclat[77]

Aussitôt après l’obtention de son privilége, Dolet revint à Lyon, dans le courant du mois d’avril 1536, pour veiller lui-même à la correction typographique du grand ouvrage. Il venait de le confier aux presses de Sébastien Gryphius, bien digne réellement de l’honorable préférence et de l’affection peu prodiguée du savant humaniste, autant par la probité germanique de son caractère que par ses talents supérieurs dans sa noble profession.

L’Index erratorum du premier volume des Commentaires ne contient que HUIT FAUTES pour 1708 colonnes in-folio. Que l’on juge, d’après cela, de la conscience avec laquelle travaillait Gryphius.

Ce n’était pas seulement par la correction du texte, mais encore par la beauté des caractères que les éditions gryphiennes se faisaient remarquer, à cet âge d’or de la typographie. Sous ce double rapport, l’enthousiaste Voulté n’hésite pas à mettre Gryphius au-dessus même de Robert Estienne et de Simon de Colines.

«Parmi tant d’imprimeurs, nous dit-il, j’en connais trois hors ligne; le reste est une tourbe qui meurt de faim. Robert Estienne brille par la correction, Simon de Colines par la beauté des caractères. Habile d’esprit comme de main, Gryphius réunit ces deux qualités.»

Ce poëte n’était pas le seul à rendre ainsi justice au docte imprimeur. Écoutons à présent l’Horace français, Salmon Macrin, de Loudun:

Gryphi, nobilium typographorum
Nobilissime, eaque in arte princeps,
Solerti ingenio, acrimoniaque,
Censuræque gravi severitate,
Lati marginis et nitore terso,
Addo et sedulitate pertinaci
Quando credita cumque scripta vulgas,
Prælis multiplicans laboriosis:
Commendo tibi parvulum hunc libellum,
Regi maximo et optimo dicatum;
Feturamque meam recentiorem,
De nota meliore; quæ, terunci
Quum sit vix facienda, si sagaci
Cura prodierit tamen, tuoque
Prælo excusa, per ora doctiorum
Volarit, nitidis polita formis;
Debebit tibi plura quam Macrino,
Et te jure patrem suum vocabit,
Gryphi, nobilium typographorum
Nobilissime, eaque in arte princeps[78].

«Gryphius, le plus illustre de nos illustres typographes, et le prince de ton art, par ton génie artiste, ton goût sûr, ta correction consciencieuse et sévère, l’ampleur de tes marges et leur éclatante netteté; enfin, les soins opiniâtres dont tu entoures les ouvrages qui te sont confiés, quand tu les multiplies sous tes presses laborieuses: je te recommande ce tout petit livre, dédié au meilleur, au plus grand des rois; oui, ce fruit récent de mes veilles, je te le recommande avec instance. Il ne vaut pas trois onces; mais s’il paraît sous les auspices de ton zèle habile; si, prenant l’essor de tes presses, il vole de bouche en bouche dans le monde savant, sous une forme brillante et correcte; il te devra plus qu’à Macrin, et te reconnaîtra justement pour son père, ô Gryphius, le plus illustre de nos illustres typographes, et le prince de ton art!»

Enfin, l’année 1536 vit paraître, avec toute la splendeur matérielle qu’une édition pouvait déployer à cette époque, et notamment avec un superbe titre en forme de cadre, gravé sur bois, le tome premier, depuis si longtemps attendu, des Commentaires de la langue latine[79].

Voici la description fidèle du frontispice xylographique dont je viens de parler:

En haut de la page on aperçoit Salomon, ayant à sa droite Socrate et Pythagore, à sa gauche Aristote et Platon. Le compartiment inférieur du cadre nous laisse voir Homère, agenouillé devant la classique fontaine du Parnasse; les Muses l’entourent, et l’une d’elles, Calliope, dépose sur sa tête l’immortelle couronne de laurier.

Les marges verticales représentent les principales célébrités des antiques littératures grecque et latine; à gauche: Aristide et Démosthène, Lucien et Plutarque, Cicéron et Quintilien, Pline et Aulu-Gelle, Tite-Live et Salluste; à droite: Homère et Hésiode, Euripide et Aristophane, Théocrite et Pindare, Virgile et Horace, Ovide et Lucrèce; en tout vingt personnages, dix de chaque côté.

Après leur avoir donné cette vénérable escorte, Estienne laissa partir ses chers Commentaires. L’allocution suivante, d’une tendresse toute paternelle, lui servit d’adieu à l’heure de la séparation:

Prima meæ monimenta artis, monimenta juventæ
Prima meæ, tandem auspiciis exite secundis;
Ac longæ pertæsa moræ, nimiumque retenta,
Vos desiderium capiat jam lucis: in auras
Surgite. Nec petulans hominum vel lingua, vel asper
Sermo metum injiciat: studio quin luminis ite,
Ite (imbecilles animos timor arguit), ite,
Prima meæ monimenta artis, monimenta juventæ
Prima meæ, tandem auspiciis exite secundis[80].

«Premiers monuments de mon art, monuments premiers de ma jeunesse, paraissez enfin sous d’heureux auspices; et, fatigués d’un trop long retard, d’une trop dure captivité, livrez-vous à votre désir de voir le jour, surgissez à la vie. Que l’insolence agressive, que l’âpre sarcasme des envieux ne vous inspire aucune crainte; non! altérés de lumière, allez (la peur dénonce une âme sans énergie), allez, vous dis-je, premiers monuments de mon art, monuments premiers de ma jeunesse, et paraissez enfin sous d’heureux auspices.»

Il faut lire, dans les lettres de Dolet à François Ier, à Guillaume Budé, et dans les préliminaires de ce savant ouvrage, les détails intéressants que notre humaniste y a donnés lui-même sur ses travaux, l’exposé de l’ordre et de la méthode qu’il observa dans leur pénible rédaction. Quels hommes, que ces laboureurs du champ de la pensée, au seizième siècle! quelles natures de fer! quels prodiges de patience et d’étude! Et que nous avons bien raison de les dédaigner aujourd’hui, nous autres qui nous contentons de retourner, en la brossant un peu, leur immortelle défroque!

Le succès fut grand, l’envie plus grande encore; les aimables Zoïles que nous connaissons déjà, se déchaînèrent à qui mieux mieux contre Dolet. Floridus entre autres, dans sa rancune anticicéronienne, non content de lui jeter à la face l’accusation de plagiat, lui reprocha sur tous les tons d’avoir manqué de méthode. Savez-vous pourquoi? c’est qu’au lieu de suivre l’éternelle routine des lexicographes, au lieu d’employer leur vieux système de classification abécédaire, notre judicieux Estienne avait rangé ses mots dans l’ordre logique, en rattachant chaque série d’idées particulières à l’idée principale, à l’idée génératrice. De nos jours, la docte Allemagne aurait admiré un pareil travail. Un autre pédant en us, Jean Sturmius[81], publia que, lors de son séjour à Venise, Dolet s’était fait aider par Andrea Navagero, dont il était le commensal; et, pour tout dire, Charles Estienne lui imputa d’avoir volé, dans l’article qu’il consacrait à la navigation, l’ouvrage que Lazare de Baïf venait de faire paraître sur le même sujet[82].

De toutes ces accusations, celle de Charles Estienne était sans contredit la plus grave; aussi provoqua-t-elle, entre ce savant et notre Dolet, une polémique acharnée dont je vais tracer l’historique en quelques mots.

Christophe Richer de Thorigny, savant sénonais, ami commun de Baïf et de Dolet, vint remettre à ce dernier l’ouvrage de Baïf, De Re navali, au moment où l’on mettait sous presse le passage du second volume des Commentaires, dans lequel la même matière se trouvait traitée. Dolet parcourut avec un vif intérêt la publication consciencieuse de Baïf; mais il ne suspendit point, pour cela, l’impression de son article. Seulement, comme il voulait témoigner sa reconnaissance à Richer, il lui fit présent à son tour de son propre travail, que Richer lui promit, sans attendre qu’il l’en priât, d’envoyer à Baïf par le plus prochain courrier. La conduite de Dolet en cette occasion, comme l’observe avec raison Née de la Rochelle, ne prouve nullement qu’il ait dû prévoir ni craindre l’accusation de plagiat dont la démarche de Richer fut en partie la cause occasionnelle. En effet, dès que l’ombrageux Charles Estienne eut reçu de Baïf son élève les feuilles du second volume des Commentaires, il s’imagina tout d’abord que Dolet avait pillé le travail de Baïf, et il résolut d’en fournir immédiatement la preuve, dans un abrégé de cet ouvrage, abrégé qu’il fit imprimer exprès chez François Estienne, son frère, en 1537, in-8o. Dolet, pour se disculper, fit imprimer aussitôt séparément l’article d’où naissait l’accusation; et comme s’il eût tenu à démontrer hautement qu’il avait sous ce rapport la conscience on ne peut plus tranquille, il inséra en tête une apologie qu’il adressa carrément à Baïf lui-même, partie très-intéressée dans le procès.

«J’avoue, dit-il avec franchise, qu’en faisant mes recherches sur les noms et les parties des vaisseaux, j’ai cru devoir en expliquer plusieurs avec les propres paroles de Baïf, ou par des termes approchants. Mais je nierai toujours que ce soit un vol, à moins qu’on ne veuille stigmatiser d’une imputation pareille Budé, Erasme, Politien, Rhodiginus, le Volterran, Nicolas Perrot, et tous ceux qui composent des dictionnaires. C’est une des nécessités du métier de compilateur et de lexicographe, qu’on n’ait presque rien à tirer de son propre fonds, et qu’on se voie forcé, par conséquent, de tout emprunter aux autres.»

Le poëte a bien eu raison de s’écrier:

La mémoire est reconnaissante,
Les yeux sont ingrats et jaloux.

C’est une règle sans exception, et dont les exemples sont infinis: Dolet me semble un des plus navrants. Pauvre ouvrier de la science! on ne songea pas à lui payer son salaire avec la sympathie, cet or du cœur!... Amère, amère injustice!... Oh! que l’histoire vous juge, vous tous qui l’avez méconnu et persécuté, ce travailleur sublime! Dès l’âge de seize ans, érudit encore imberbe, il avait osé l’entreprise titanique de ses Commentaires[83]; dès l’âge de seize ans, alchimiste de gloire, il avait sué sur le grand œuvre. A vingt-six, il était chauve de la moitié du crâne, au point qu’un nommé Jean-Ange Odonus, qui avait eu occasion de le voir, lui donnait alors QUARANTE ANS[84]!

«On ne saurait croire, nous apprend tout le premier cet héroïque Estienne, on ne saurait croire combien la rédaction de mes Commentaires m’a coûté de patience, de veilles, de sueurs! combien de jours elle m’a pris, combien de nuits elle m’a dévorées! combien de fois j’ai dû m’abstenir de nourriture et de sommeil! Que dis-je? il a fallu m’interdire moi-même tout relâche, tout loisir, toute distraction; tout commerce avec mes amis, tout plaisir honnête, en un mot, l’usage même de la vie. Mais j’avais sous les yeux, comme une perspective consolante, la postérité si digne de respect; je rêvais l’éternité de mon nom!»

Cet amour de la gloire, ce noble et chaste amour, qui, dans son âme, avait triomphé de toutes les déceptions, qui toujours avait surnagé dans le naufrage de ses croyances, qui seul enfin le consolait de ses misères quotidiennes, de son martyre incessant; cet amour, dis-je, cet amour unique... il brille, il éclate, il étincelle, comme un diamant céleste, à chaque page de ses livres: par exemple, dans les nombreuses digressions de ses Commentaires, et dans le recueil si intéressant et néanmoins si peu connu de ses poésies latines. Quels beaux vers il adresse là-dessus à son ami Nicolas Bourbon, de Vandœuvre! Vous allez en juger:

Pertulit et multos æstus, et frigora multa;
Abstinuit somno sæpe, ciboque libens;
Viveret ut fama celebri post fata Doletus:
Quas natura negat, sic cumulantur opes.
Quam natura negat, certam post funera vitam,
Credidit æterno nomine posse dari.
Et tu hunc miraris tantos subiisse labores?
Fecit id optatæ posteritatis amor;
Posteritatis amor! quem quis, nisi bellua, spernat?
Heu! vita ut nulla est, posteritate carens[85]!

En vérité, cette fois, je n’ai pas osé les traduire en vile prose; j’ai préféré les développer sous une forme rhythmique, et luttant de toutes mes forces contre l’original, j’en ai fait le sonnet que voici:

Vingt fois il a souffert et chaleur et froidure,
Le pauvre et fier Dolet, martyr d’un beau dessein;
Vingt fois, pour accomplir sa tâche sainte et pure,
Lui-même il s’est privé de sommeil et de pain.
Soldat de l’avenir, bivaquant sur la dure,
Pourquoi braver ainsi le froid, la soif, la faim?
Pour vivre après la tombe, et, trompant la nature,
Se donner un trésor qu’elle refuse en vain.
Quand la gloire, aux grands cœurs, est une ample richesse,
Ne vous étonnez plus de leur mâle prouesse;
Un nom, pour eux, c’est tout: car c’est l’éternité!
L’animal seul méprise une aussi noble envie;
Pour lui, pour ses pareils, rien de mieux que la vie;
Mais pour nous... quel néant, sans la postérité!

Oh! oui, science et gloire! Ce double amour électrisa, d’un bout à l’autre, une existence à la fois si courte et si pleine. Autant notre Estienne aimait la gloire, comme prix de la science, autant il aimait la science comme instrument de la gloire. C’était chez lui, de même que chez le Claude Frollo du grand poëte moderne, «une véritable fièvre d’acquérir et de thésauriser en fait de science; il semblait au jeune homme que la vie avait un but unique: savoir![86]» On eût dit, en un mot, qu’il avait arboré la devise bénédictine, cette pathétique devise que je n’ai jamais pu répéter, pour mon compte, qu’avec des larmes d’admiration et d’envie:

Immorior studiis, et amore senesco sciendi!

«Je meurs sur l’étude, et la passion du savoir me fait vieillir.»

Ne l’accusez pas de fanatisme, vous qui ne croyez à rien. Je l’ai dit au début de cet ouvrage, et je le répète: le fanatisme est une vertu quand la religion est si belle! Moi, l’obscur néophyte qui écris ces lignes, je me mettrais à genoux devant de pareils hommes: ce sont les pères de la véritable église, de cette grande église du progrès, hors de laquelle il n’y a point de salut pour le genre humain.

Je me résume avant de passer outre.

Rival de la fière Emilie du vieux Corneille, qui, selon certain docteur dont nous parle Balzac[87], était possédée du démon de la république, le brave étudiant du seizième siècle était possédé du démon de la science. Mais ce n’était pas, nous le verrons bientôt, cette science inféconde qui n’apprend que des mots et n’invente que des systèmes; cette science pédantesque et mesquine, fille, dans une nature médiocre, de la patience et de l’amour-propre; cette science postiche, enfin (permettez-moi l’expression), qui, dans plus d’un esprit, se confond avec la science véritable.

Non! c’était une autre science: celle qui cingle vers l’avenir, au fanal d’une conviction resplendissante; qui travaille, non pour une égoïste satisfaction, mais pour le bonheur de tous; qui dissipe les préjugés, éclaircit les mystères, rapproche et identifie les peuples, se marie dans une trinité sublime avec l’amour des hommes et l’amour de Dieu... la vraie science, en un mot; la science qui a du cœur!

Science! progrès! liberté!... Ces trois mots désignent une seule et même chose; et toutes les fois que la science n’est pas un progrès, toutes les fois que la science n’est pas une liberté, cette science-là n’est que de l’érudition. C’est un chaos; ce n’est plus un monde!

[76] Voy. sa lettre à Guillaume de Scève, en tête de son Dialogue sur l’imitation cicéronienne.

[77] C’est ainsi que Voulté s’exprime, dans sa dédicace au cardinal de Lorraine, en tête de ses Epigrammes latines, imprimées à Lyon, chez Gryphius, en 1536.

[78] Salmonii Macrini Juliodunensis, etc. Odarum libri sex, ad Franciscum regem... Lyon, Séb. Gryphius, 1537, in-8o. La pièce citée se trouve au verso du premier feuillet.

[79] Dolet nous apprend lui-même, avec la plus honorable franchise, qu’il dut beaucoup, en cette circonstance, à la collaboration intelligente et dévouée de son ami Bonaventure Desperiers, cujus opera fideli et accurata in primo Commentariorum suorum tomo usus est.

[80] Cette pièce se trouve également dans les Carmina, I, 35.

[81] Voy. sa préface, en tête de la réimpression des Formulæ latinarum locutionum Doleti, 1576, in-8o. Ce qu’il ajoute, néanmoins, est un peu plus équitable:

«Je n’examine pas, dit-il en parlant de Dolet et de ses Commentaires, d’où il les a tirés; mais certainement ils ont été utiles aux amateurs de l’éloquence et des bonnes lettres; et plût à Dieu que Naugerius, ou Dolet, ou quelque autre eût pu les achever! Nous aurions ainsi à notre disposition le répertoire complet de la langue latine, habilement distribué dans un ordre lumineux.»

[82] En 1536, in-4o. L’impression fut achevée le 31 août.

Jacques Thomasius a recueilli, dans son traité De Plagio litterario, Suobaci, 1692, in-4o, toutes les accusations de plagiat dirigées contre Dolet. Voy. les nombres 409, 410, 411, 412, 225. Les réflexions qu’il ajoute sont généralement hostiles à notre savant.

[83] C’est ce qu’il nous apprend lui-même dans sa lettre à Budé, lettre dont j’ai déjà parlé précédemment.

[84] J’emprunte cette particularité curieuse à la lettre, du reste fort malveillante pour Dolet, que cet Odonus adresse de Strasbourg à Gilbert Cousin, en date du 29 octobre 1535, et qui nous a été conservée par Niceron.

[85] Carm., I, 68.

[86] Notre-Dame de Paris, liv. IV, ch. II.

[87] Celui du dix-septième siècle, bien entendu.

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CHAPITRE VIII.

Mouvement intellectuel de la renaissance,
d’après les Commentaires.

G

Grand et bizarre ouvrage, que ces deux in-folio de Commentaires sur la langue latine! On s’attend à n’y trouver qu’un immense désert, un Sahara d’érudition; et l’on est tout surpris d’y rencontrer çà et là, comme autant de vertes oasis, de piquantes digressions sur les hommes et les choses du seizième siècle. On y voit se dérouler, notamment, tout un panorama du vaste mouvement scientifique et littéraire de la renaissance, tableau d’autant plus précieux qu’il est tracé, d’une main ferme, par un témoin oculaire, et même par un homme qui pouvait dire à juste titre: Et quorum pars magna fui!

Avant d’aborder cette citation d’un si haut intérêt, qu’on me permette ici quelques réflexions préliminaires.

Quelques années à peine s’étaient écoulées depuis l’immense découverte du Mayençais Guttemberg, ce Christophe Colomb du progrès et de la liberté; quelques années à peine!... et déjà l’Europe du moyen âge, la vieille cathédrale gothique, assaillie par tous les vents du ciel, ébranlée dans ses fondements séculaires, tremblait, craquait, menaçait ruine. Filia Babylonis misera!... le jour de Dieu s’était levé; la grande prostituée féodale voyait arriver sur elle, sombres et silencieux, les Attilas de la science, les vengeurs des Albigeois et des Jacques, les implacables démolisseurs de l’antique Pandémonium. Qu’ils étaient beaux à voir, ces héros de la sainte bataille, brandissant la plume en guise de glaive, et traînant à l’assaut du vieux Louvre leur formidable machine de guerre... le pressoir de Strasbourg, qui distillait, rouge comme du sang, le vin généreux de la pensée!... Vandales providentiels, ils s’avançaient lentement vers leur but mystérieux, guidés, dans la nuit de leur époque, par l’étoile de la justice divine. C’était comme une invasion, par représailles, de la pensée dans la matière, de la civilisation dans la barbarie. L’antiquité pullulante, semée par millions d’exemplaires sur un sol vierge et chaud, germait, s’épanouissait, fructifiait au centuple. Avant-garde de cette armée de l’intelligence, les gothiques incunables, débordant par myriades de la presse, comme d’une nouvelle officina gentium, marchaient en pionniers hardis au défrichement de l’ignorance. L’avenir se dévoilait, le ciel de la pensée s’ouvrait aux regards, dans toute la splendeur de son soleil, dans toute la hauteur de son azur infini; des perspectives jusqu’alors inconnues fascinaient les âmes.

Mais la forme antique devait encore pour un temps, parvenue en quelque sorte à sa période de classicisme moderne, dominer tous ces bégayeurs novices, et leur imposer en souveraine ses salutaires exigences; en attendant que la pensée européenne, moins timide, moins tâtonneuse, moins enfant pour tout dire, se fût creusé dans l’argile romaine et grecque un moule plus exact, plus vrai, plus national.

Oui, cette tyrannie provisoire du latin était nécessaire, inévitable, je dirais presque providentielle. Le monde romain, considéré dans son organisme extérieur, en d’autres termes, comme un vaste corps politique et social, était mort depuis longtemps, ou, pour parler plus juste, s’était transformé: car, en vertu de cette métempsycose par laquelle revivait, sous la forme chrétienne et sous le nom de Saint-Empire, l’âme de ce grand corps éteint, c’est à cette cosmopolite animation que les nationalités européennes, encore à l’état d’embryon pour la plupart, empruntaient sans le savoir leur existence parcellaire; c’est là que nos braves communes du moyen âge, ces vaillants municipes chrétiens, retrouvaient dans la nuit du labyrinthe le fil sauveur de leurs traditions perdues; c’est là que les bourgeois de nos bonnes villes reprenaient, avec l’âme de leurs pères gaulois, Vercingétorix et Indutiomar, l’audacieuse raison des légistes romains, et revêtaient en quelque sorte, comme une vieille cuirasse héréditaire, la constance d’efforts de la ville aux sept collines, luttant contre les hostilités environnantes, d’abord pour se défendre, plus tard pour envahir.

Cependant, si l’esprit persistait, le corps avait disparu. Mais le monde romain littéraire, mais l’idiome sacré de Brutus et de Cicéron s’était perpétué, éternisé de lui-même; phénix rajeuni de siècle en siècle, on le voyait s’essorer vers l’avenir, du milieu même des bûchers qu’allumaient chaque jour l’ignorance et le fanatisme. Imperium sine fine dedi! Cet oracle de Jupiter Optimus-Maximus avait dit vrai: grâce au latin, grâce aux héroïques souvenirs qu’il réveillait sans cesse dans les âmes, côte à côte de la catholicité chrétienne grandissait une catholicité païenne, de jour en jour plus envahissante. En face de l’aristocratie féodale, qui signait encore avec le pommeau de son épée[88], se formait d’un bout de l’Europe à l’autre la sainte république des lettres. Anglais, Allemands, Français ou Italiens, Vivès, Erasme, Budé, Thomas Morus, tous les hommes de cœur, toutes les intelligences d’élite, n’avaient plus qu’une patrie et ne parlaient plus qu’une langue: ils étaient citoyens de la ville éternelle.

Fecisti patriam diversis gentibus unam,
Urbem fecisti quod prius Orbis erat.

Ainsi, vis-à-vis de la Rome papale s’élevait silencieusement la Rome de l’avenir, la Rome des idées. Durant une grande partie du moyen âge, ces deux sœurs, ou plutôt ces deux rivales, vécurent soi-disant en assez bonne intelligence. Il y avait bien de temps à autre quelques brouilleries peu profondes, comme à l’époque d’Abailard et de l’abbé de Clairvaux; mais ces passagers symptômes d’une mutuelle antipathie n’aboutissaient guère qu’au triomphe de l’élément chrétien sur cet audacieux ferment païen, si réluctant, si révolutionnaire, et qui montait, montait toujours... Operta tumescere bella.

Il n’en fut plus de même au seizième siècle: le plébéianisme gallo-romain, représenté par Erasme et Luther, osa, par un beau jour, en face de la Rome patricienne et papale, se retirer sur le mont Aventin. Dès lors, scission complète: d’un côté, l’on tient à ses priviléges, à ses acquêts séculaires, aux mille petites douceurs de son fructueux statu quo; de l’autre, on marche tout droit de la renaissance à la réforme, de la réforme à la philosophie, et de la philosophie à la révolution.

N’était-ce pas, du reste, avec une fierté déjà républicaine et révolutionnaire que les géants de l’érudition, les chevaliers de l’exégèse, les héroïques glossateurs du quinzième et du seizième siècle opposaient au latin de l’Église et des Pères le latin de Cicéron et de Brutus, la langue des Catilinaires et de l’antique liberté romaine aux sauvages barbarismes de la scolastique, au patois brutal de la tyrannie intellectuelle?

Je cède maintenant la parole à Dolet:

«Les lettres, de nos jours, s’épanouissent avec splendeur: heureuse et brillante floraison, dont je m’applaudis pour elles! Les études littéraires sont cultivées avec des efforts si grands et si universels, que, pour atteindre à la gloire des anciens, une seule condition nous manque: je veux dire l’antique liberté des esprits, et la perspective de la louange au bout de la carrière des arts. Ce qui nous manque aussi, c’est l’amour, la libéralité, la courtoisie des puissants envers les doctes; c’est la faveur des Mécènes, comme stimulant du génie, comme aiguillon des studieux labeurs; c’est une tribune où l’éloquence puisse trôner au grand jour; une sorte de sénat romain, une république, en un mot, qui fasse rayonner la palme aux yeux du talent, et décerne des éloges capables à la fois d’électriser les natures les moins littéraires, et d’enflammer de plus en plus les intelligences privilégiées. Au lieu de ces encouragements à la culture des arts, trop souvent l’essor de l’étude est entravé par le mépris qu’elle rencontre chez bien des gens, et le rire qui poursuit les champions du progrès. Au terme d’une carrière studieuse, nulle récompense, que dis-je? nul espoir! C’est une vie tout entière à traîner sans honneur; il faut dévorer mille affronts, se courber sous la tyrannie, sous l’insolence des barbares; et souvent même, pour vos jours en danger, la littérature est un redoutable guet-apens[89]. Néanmoins, ces vices de notre époque n’ont pas relégué si loin de l’Europe le progrès intellectuel, qu’on ne rencontre, sur tous les points, des cœurs brûlants de ce noble amour. Ah! sans doute, elle a été sans trêve et sans merci, la lutte qui, depuis un siècle, se livre à la barbarie du moyen âge, et souvent la victoire a chancelé, grâce aux forces prodigieuses dont disposaient les barbares; mais enfin, le succès a couronné la phalange du progrès. Au premier rang, voici Laurent Valla, qui, soutenu dans sa vigoureuse attaque par les centuries de ses contemporains, ouvre une brèche dans les bataillons ennemis. Mais ce n’est là, pour ainsi dire, qu’un premier engagement de troupes légères; en définitive, on a combattu de loin plutôt que de près. La brèche est ouverte, sans que les deux ailes de l’armée barbare soient assez fortement ébranlées par l’assaillant. Alors, au moment où, malgré leur prouesse, Valla et ses compagnons d’armes succombent déjà sous les chefs de l’obscurantisme, accourent pour les soutenir Ange Politien, Hermolaüs Barbarus, Pic de la Mirandole, le Volterran, Cœlius Rodiginus, Sabellicus, Crinitus, Philelphe, Marsile Ficin; et toute cette illustre génération que nous venons de passer en revue, fond à la fois sur la barbarie, qui se ralliait d’heure en heure et recouvrait ses forces. Les armes de l’éloquence à la main, ces grands hommes déploient à la rescousse toute la bravoure qui les anime... Hélas! morts au champ d’honneur, ils ne font que heurter les hordes barbares sans les anéantir. L’aile gauche des ennemis a disparu, mais la droite survit tout entière au combat. Soudain, de tous les points de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Espagne et de la France, la pensée fait partir en même temps ses foudres de guerre. Ils tombent sur la barbarie encore debout, et dont la crête superbe se dresse toujours contre eux; ils l’ébranlent, la renversent... Victoire! elle abandonne ses mains aux fers, et se laisse traîner en triomphe. L’Italie, qui n’a jamais cessé d’être la métropole de l’éloquence, et le sol fécond où le génie prend racine pour s’élever jusqu’au ciel, l’Italie fournit d’abord son contingent, chefs d’élite, orateurs célèbres, athlètes vingt fois couronnés dans l’arène littéraire: c’est Pierre Bembo, Jacques Sadolet, Baptiste Egnatius (dont j’ai suivi les leçons dans ma jeunesse, lorsqu’il expliquait le traité des Devoirs, de Cicéron, et le poëme de Lucrèce), André Navagérius, Romulus Amazéus, Nicolas Léonicène, Lampride et Lazare Buonamico. Viennent ensuite trois poëtes: Jovien Pontanus, Jérôme Vida et Actius Sincérus Sannazar. Quels hommes! que de louanges ils méritent! de quel éclat resplendissent leurs noms parmi les doctes! Immédiatement après eux, intrépides aux rangs divers que la science leur assigne, tombent sur la barbarie le cardinal Adrien, Bartholomeo Ricci, Marius Nizolius, Hortensius Appianus; et, avec eux, un médecin des plus célèbres, Jean Manardo, André Alciat donne à son tour: dès sa première adolescence, transfuge du camp barbare des légistes, il se retrempe au baptême de la littérature, et maintenant il brille parmi les zélateurs de l’éloquence. Ce héros n’est pas seul au combat; accompagné d’Emile Ferretti et d’Othon Bosio, il marche avec un redoublement de courage. Voilà donc, avec tous ses illustres capitaines (je ne parle point des vélites et des jeunes soldats, dont le nom encore obscur brillera dans son temps), la belle phalange que l’Italie fait sortir de son sein. Ardente et studieuse émule, la Germanie, à son tour, donne le signal et précipite ses braves au combat. A la voix de la patrie, Jean Reuchlin prend les armes avec Rodolphe Agricola, et tous deux s’associent pour la grande guerre Didier Erasme de Rotterdam, leur disciple, écrivain plus fort en verbiage[90], il est vrai, qu’en solide éloquence, mais qui, cependant, par son avalanche de livres, n’a pas été le moins actif promoteur de la cause littéraire. Incontinent accourt Philippe Mélanchthon, le premier entre les Germains. Derrière lui se pressent Ulric Hutten, Béatus Rhénanus, Simon Grynée, Henri Glaréanus, Martin Dorp, Conrad Goclénius, Héobanus Hessus, Jacques Mycille, Jean Oporinus, Jacques Omphalius, Ulrich Zazius, Viglius Zuichémus, Charles Sucquet, Cop de Bâle et Léonard Fuchsius. Tous brûlent d’affranchir du joug de la barbarie, les uns l’art oratoire, les autres la poétique, ceux-ci la science du droit civil, ceux-là, enfin, la médecine. En Angleterre, la barbarie voit s’armer contre elle Cuthbert Tunstall, Thomas Linacre, et Thomas Morus, aussi heureusement partagé, quant aux succès littéraires, que malheureusement accablé, en dernier lieu, par l’injustice de la fortune. De l’Espagne s’avancent Louis Vivès et Antoine de Lébrixa; soldat de la science plus courageux que bien armé, celui-ci fait place à Coclés Ninivite, que j’ai failli passer sous silence, et qui, le premier, attaque la barbarie à coups de traits et la provoque au combat. La France, enfin (je la place au dernier rang, pour que la calomnie ne m’accuse pas d’un nationalisme partial), la France ne veut point paraître manquer seule à cette sublime croisade; aux troupes étrangères de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Angleterre et de l’Espagne, elle joint ses phalanges qui ne sont pas les moins nombreuses. Voici paraître, comme chef de file, Guillaume Budé, également profond dans les littératures grecque et latine; immédiatement après lui marche le Fèvre d’Estaples, couvert, ainsi que d’un bouclier, par l’escorte de la philosophie. A Christophe de Longueil (peu m’importe que, dans sa jeunesse, blessé par ses concitoyens, il ait voulu renier son pays natal pour une patrie étrangère: réellement il était Français); à Christophe de Longueil, dis-je, et à Simon de Villeneuve, est confiée la mission d’étendre plus au loin les frontières de la langue latine, d’accomplir avec zèle cette noble tâche, et, sur le cadavre de la barbarie vaincue, de rétablir l’éloquence dans sa dignité première. Aussitôt ce désir de la patrie connu, à Budé, à le Fèvre, à Longueil, à Villeneuve, s’adjoignent comme compagnons d’armes Jean Dupin, Nicolas Bérauld (sous la direction duquel, à l’âge de seize ans, j’ai appris la rhétorique au sein de Lutèce), Germain Brice, Lazare de Baïf, Pierre Danès, Jacques Tusanus, Salmon Macrin, Nicolas Bourbon, Guillaume du Maine, Jean Voulté, Orontius Finéus le Dauphinois, et Pierre Gilles. Arrivent ensuite, pour grossir leurs rangs, nos jurisconsultes français, coalisés en masse contre les barbares: Pyrrhus Angleberméus d’Orléans, Pierre de l’Estoile, son compatriote, Gui Brelé, Jean de Boysson le Toulousain, Guillaume Scève de Lyon, Claudius Cantiuncula, Emile Perrot et Michel de l’Hospital. Du fond de leurs écoles, les médecins à leur tour s’élancent dans la mêlée: voici accourir Symphorius Campégius, Jacques Sylvius, Jean Ruel, Jean Cop, François Rabelais et Charles Paludanus. Recruté partout, cet escadron de la science fait sur le camp de la barbarie une charge si vigoureuse, que la vaincue lui cède jusqu’à son dernier pouce de terrain. L’Italie, depuis longtemps, l’a vue tourner le dos; l’Allemagne, battre en retraite; l’Angleterre, s’échapper; l’Espagne, s’enfuir, et la France, disparaître sous les sifflets. Pas une ville, en Europe, qui ne soit délivrée de l’horrible monstre: plus que jamais, les lettres sont cultivées; la sève de l’étude circule dans toutes les branches de l’art, et le monde, sortant du chaos intellectuel, marche, avec l’aide et sous l’impulsion de la littérature, à la conquête de la justice et de la vérité. Maintenant les hommes ont appris à se connaître; maintenant leurs yeux s’ouvrent à la lumière universelle, tandis qu’auparavant, couverts de ténèbres, ils se fermaient dans une complète et déplorable cécité; maintenant, enfin, l’on peut dire qu’ils diffèrent véritablement des brutes, tant la culture des arts a développé leur intelligence! tant leur langage, c’est-à-dire ce qui trace entre eux et les animaux la ligne de démarcation la plus profonde, a conquis de splendeur et de correction! N’ai-je donc pas raison d’applaudir au triomphe des lettres, puisqu’elles ont recouvré leur gloire antique, et que par elles (noble privilége!) la vie humaine se voit prodiguer les jouissances? Ah! si seulement l’envie de certains barbares, étrangers à toute espèce d’éducation, ne s’acharnait plus contre les lettres et contre leurs fidèles; si notre sol était purgé de toutes ces pestes humaines, que pourrait-on souhaiter encore pour le bonheur de notre âge? Mais enfin elle tombera de vieillesse, la tyrannie des pervers; et cette jeunesse qui, de nos jours, se transfigure au sein du progrès et de la science, grandissant avec la dignité des lettres, renversera leurs ennemis du haut rang qu’ils occupent, entrera dans la carrière des fonctions publiques et dans le conseil des rois, et, marchant à la tête des affaires, prendra partout en main les rênes d’une intègre administration. Ce n’est pas tout: comme elle aura grandi avec les lettres, elle voudra les voir étendre dans toutes les âmes leurs racines vigoureuses, ces saintes lettres! dont la voix austère nous préserve du vice, engendre dans nos cœurs l’amour de la vertu, ordonne aux rois d’appeler et de retenir auprès d’eux les zélés observateurs de la justice et de l’équité; en même temps qu’elle leur prescrit de fuir et d’éloigner comme un poison, les âmes gangrenées, les vils flatteurs, les flagorneurs rampants, les entremetteurs de voluptés dont fourmillent les cours. Oh! alors, que manquera-t-il à Platon pour le bonheur de sa république? Il n’y admet que des princes philosophes, ou, du moins, qui aiment les philosophes et recourent à leurs conseils. Eh bien! ce jour-là, nul ne regrettera dans les princes une sagesse absente; on verra qu’ils n’ont rien de plus cher, de plus agréable que le commerce des sages; magnifique idéal, que réaliseront enfin la culture des lettres, l’amour des bonnes études et des saintes disciplines, qu’un enthousiasme électrique propage, à l’heure qu’il est, dans tous les cœurs et dans toutes les intelligences[91]

Vous venez d’entendre, chantés par une voix contemporaine, l’invocation, en quelque sorte, et les premiers épisodes de cette grande Iliade qui s’appelle LE SEIZIÈME SIÈCLE. Vers le même temps, merveilleuse coïncidence! un poëte chanta la première croisade catholique. Rien d’étonnant: la mélodieuse octave du Tasse, d’un fou de génie, devait célébrer, dans un de ses plus beaux accès, la folie du moyen âge, la folie de la croix. Ici, au contraire, c’est un érudit qui célèbre en prose latine, en larges périodes cicéroniennes, l’austère et sérieuse croisade de la science. C’est un martyr de la pensée qui entonne, en plein glossaire, au cœur même d’un volumineux in-folio sur la vieille langue latine, l’hymne retentissant de la liberté moderne, le dithyrambe électrisant du progrès et de l’avenir. Quand, uni à ses compagnons d’armes, il soulevait avec eux la pierre du sépulcre où, depuis tant de siècles, étouffait la pensée humaine... lui aussi, lui surtout, il aurait eu le droit de s’écrier avec enthousiasme: Canto l’armi pietose! je chante la guerre sainte, la délivrance du grand tombeau!

Ivre encore de ses classiques souvenirs, le généreux humaniste en verse le reflet brûlant et sympathique sur l’immense tableau qu’il retrace. On croirait entendre Hérodote, l’Homère de l’histoire, chanter les Thermophiles, Léonidas et les Trois-Cents. La voyez-vous, l’innombrable armée des barbares? Elle couvre l’Europe entière; horde noire de l’obscurantisme, elle enténèbre de ses traits le ciel de l’intelligence humaine. Tant mieux! répondent les héros, nous combattrons à l’ombre. Tout à coup, au milieu du chaos, Guttemberg a proféré son FIAT LUX! le cri de guerre a retenti; les braves s’élancent à la rescousse. Oh! la lutte est longue, terrible, inexorable; bien des vaillants succombent au champ d’honneur. Mais les vengeurs remplacent les morts; sur tous les points la barbarie est refoulée, le moyen âge est vaincu... la pensée triomphante plane sur le monde!

[88] En plein seizième siècle, ou pleine renaissance, le connétable Anne de Montmorency disait à qui voulait l’entendre qu’un noble dérogeait en s’instruisant!

[89] Encore un arrière-goût du bon temps où notre humaniste étudiait le droit à Toulouse! Dolet tenait ferme dans ses rancunes.

[90] Je n’ai pas besoin de le dire: ce n’est point précisément à Dolet qu’il faut s’en rapporter au sujet d’Erasme, son adversaire dans la question cicéronienne.

[91] Comment., t. I, col. 1156, 1157, 1158.

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