Publications diverses. — Dolet grammairien, historien et traducteur.
Iusqu’a présent, on n’a guère pu apprécier, dans notre Estienne, que le poëte ou le prosateur latin. Il me reste à le faire connaître plus en détail comme écrivain français.
En 1540, il publia la Manière de bien traduire d’une langue en aultre; d’advantage, de la punctuation de la langue françoyse; plus, des accents d’ycelle, etc. Ces trois opuscules se rattachaient, dans la pensée de leur auteur, à un ouvrage d’ensemble intitulé l’Orateur françoys, et dont les traités suivants devaient faire partie: la Grammaire, l’Orthographe, les Accents, la Punctuation, la Pronuntiation, l’Origine d’aulcunes dictions, la Manière de bien traduire d’une langue en aultre, l’Art oratoire, et, en dernier lieu, l’Art poétique.
La Manière de bien traduire est dédiée par Estienne à Guillaume du Bellay-Langey, l’un de ses plus puissants protecteurs, par une épître en prose qu’il a fait précéder des paroles suivantes: Estienne Dolet à Monseigneur de Langey, humble salut, et recongnoissance de sa libéralité envers luy.
«Je n’ignore pas, lui dit-il ensuite, seigneur par gloire immortel, que plusieurs ne s’esbaïssent grandement de voir sortir de moy ce present œuvre: attendu que par le passé j’ay faict, et fais encores maintenant profession totalle de la langue latine. Mais à cecy je donne deux raisons: l’une, que mon affection est telle envers l’honneur de mon païs, que je veulx trouver tout moyen de l’illustrer, et ne le puis mieulx faire, que de celebrer sa langue, comme ont faict Grecs et Rommains la leur; l’aultre raison est, que non sans exemple de plusieurs je m’addonne à ceste exercitation.»
A commencer, en effet, par les écrivains de l’antiquité gréco-latine, ils n’ont jamais pris, pour rendre leur pensée, d’autre instrument que leur langue maternelle. Si quelques Latins ont étudié à fond la langue grecque, c’était, avant tout, dans le but de s’approprier directement «les arts et disciplines traictées par les autheurs d’ycelle».
Quant aux modernes, déjà beaucoup d’entre eux, avant Dolet, avaient formé le généreux dessein d’illustrer leur langue natale; par exemple, en Italie: Léonard Arétin, Sannazar, Pétrarque, Bembo; et en France Budé, le grand Budé lui-même.
«Doncques, poursuit le savant typographe, non sans l’exemple de plusieurs excellents personnages, j’entreprends ce labeur, lequel (seigneur plein de jugement) tu recepvras non comme parfaict en la demonstration de nostre langue, mais seulement comme ung commencement d’ycelle. Car je sçay, que quand on voulut reduire la langue grecque et latine en art, cela ne fut absolu par ung homme, mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la langue françoyse; et peu à peu, par le moyen et travail des gens doctes, elle pourra estre reduicte en telle perfection que les langues dessus dictes.»
Comme toujours, Estienne comptait sur la postérité pour lui rendre justice et le récompenser de ce nouveau travail; témoin le passage suivant de son Epistre au peuple françoys, pièce qui fait partie du même volume:
«J’attends plus tost contentement de la postérité, que du siècle present; car le cours des choses humaines est tel, que la vertu du vivant est toujours enviée et deprimée par detracteurs, qui se pensent advantager en reputation s’ils mesprisent les labeurs d’aultruy. Mais l’homme de sçavoir et de bon jugement ne doibt regarder à tels resveurs, et plus tost s’en mocquer du tout. Ainsi faisant, je poursuivray mon effort, et attendray legitime los de la posterité, non d’aulcuns vivants par trop pleins d’ingratitude et maulvais vouloir.»
Il y a, d’après Estienne, cinq règles principales pour bien traduire:
1o Il faut que le traducteur comprenne parfaitement son texte;
2o Qu’il ait une connaissance, aussi approfondie que possible, des deux idiomes sur lesquels il opère;
3o Qu’il ne s’efforce pas de rendre absolument mot pour mot, et, pour ainsi dire, de calquer son auteur à la vitre: au contraire, «sans avoir esgard à l’ordre des mots, il s’arrestera aux sentences, et faira en sorte que l’intention de l’autheur sera exprimée, gardant curieusement la propriété de l’une et l’aultre langue.» C’est donc folie de vouloir rendre, comme aulcuns, ligne pour ligne ou vers par vers.
4o On ne doit jamais, hors le cas d’extrême nécessité, employer des mots trop approchants du latin, et, à ce titre, peu usités auparavant; mais se contenter du répertoire de la langue parlée et comprise par tout le monde. Ainsi Dolet condamne d’avance, et formellement, un des principaux côtés de la tentative de Ronsard. L’arrêt est sévère, mais il ne me surprend pas. Notre humaniste n’était pas seulement un disciple de Cicéron, c’était en même temps un compaing de Clément Marot; il avait, comme celui-ci,—son Second Enfer en fournira bientôt la preuve,—du sang de Villon dans les veines. De plus, il était intime avec Rabelais, et devait croire en conséquence que la langue gauloise de Panurge pouvait suffire amplement à tous les besoins de la pensée française. Ce n’est pas tout à fait mon avis; mais pour le moment, il n’importe.
5o Enfin, continue l’auteur de la Manière de bien traduire, on doit observer scrupuleusement les nombres oratoires, c’est-à-dire cette harmonie du style qui satisfait à la fois l’âme et l’oreille.
Le traité sur les accents renferme ce passage remarquable, où Dolet se fait le promoteur d’une réforme orthographique dont l’urgence a dû être contestée de son temps, mais qui, plus tard, a fini comme tant d’autres par passer à l’état de loi:
«Le e masculin (l’é fermé), en noms de plurier nombre, ne doibt recepvoir ung z, mais ung s, et doibt estre marcqué de son accent, tout ainsi qu’ung singulier nombre. Tu escriras doncq voluptés, dignités, iniquités, vérités; et non pas voluptez, dignitez, iniquitez, veritez... Car z est le signe de e masculin au plurier nombre des verbes de seconde personne; et ce, sans aulcun accent marcqué dessus. Exemple: Si vous aymez vertu, jamais vous ne vous addonnerez à vice, et vous esbatterez tousjours à quelcque exercice honneste... Sur ce propos, je sçay bien que plusieurs non bien congnoissants la virilité du son de l’e masculin, trouveront estrange que je repudie le z en ces mots: voluptés, dignités, et aultres semblables. Mais s’ilz le trouvent estrange, il leur procedera d’ignorance et maulvaise coustume d’escrire: laquelle il convient reformer peu à peu[107].»
Le volume se termine par ce dizain de Sainte-Marthe, Au lecteur françoys:
Comme historien, l’infatigable travailleur nous a laissé: les Gestes de Françoys de Valois, roy de France, dedans lequel œuvre on peult cognoistre tout ce qui a esté faict par les Françoys, depuis l’an mil cinq cents treize, jusques en l’an mil cinq cents trente-neuf; premierement composé en latin par Estienne Dolet, et après par luy mesmes translaté en langue françoyse[108].
L’ouvrage entier se divise en deux livres, dont le premier commence à la prise de Térouane et de Tournay par le roy d’Angleterre, en 1513, et s’arrête à la défaite de Pavie, en 1525; quant au second, il s’étend jusqu’à la mort de l’impératrice, femme de Charles-Quint, arrivée en 1539. Au recto du dernier feuillet, sur le verso duquel se place la fameuse doloire, Dolet prend ainsi congé de son lecteur:
«En tel ordre et sorte de composition, tu auras par moy descript tout ce qu’il se faira à l’advenir par les Françoys: jusques au temps qu’il plaira à Dieu faire son commandement de moy, et m’oster du monde où il m’a mys.»
Hélas! il n’était pas si loin déjà, le jour où la main de Dieu devait l’oster de ce monde, pour le transporter sans doute dans un monde meilleur!
Au début du premier livre, l’auteur explique en ces termes le motif qui l’a «induict d’intituler ce présent œuvre en latin Fata, qui en nostre langue veult aultant à dire que destinées». C’est que, nous déclare-t-il, «par sus tout ordre et pouvoir humain, ay veu advenir au roy tout ce qu’il a souffert d’infortune en aulcunes entreprinses de ses guerres». Et, quelques lignes plus loin, il ajoute: «Destinée est une fille de Dieu omnipotent, laquelle suivant le vouloir et commandement de son pere, nous cause et pourchasse tout ce que nous appellons bien et mal. Et ces deux choses, les humains les reçoipvent par ung infaillible vouloir de Dieu, lequel droictement s’appelle Destinée; car Destinée n’est rien aultre, qu’ung ordre éternel des choses. Et combien qu’à ycelle se puisse joindre quelque prudence ou vertu humaine, toutesfois c’est elle qui règne et ha tout pouvoir en noz actes.»
La destinée est donc comme le bras droit de la volonté divine; en conséquence, elle fait et défait les empires. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à parcourir les annales des peuples de l’antiquité, celles des Romains par exemple:
«Par destinée les Rommains, après tant de fortunes et guerres, ont subjugué toutes nations estranges, et Romme a esté le chef du monde: laquelle au commencement habitoient pauvres pasteurs, et toutes gens de maulvaise vie, qui en ycelle recouroient comme en franchise, après avoir esté bannis de leur païs pour leurs forfaictz. Avec le temps, par destinée contraire, vindrent yceulx Rommains en decadence et ruine; et Romme, privée de ses tant grands triumphes, et opprimée par violateurs de la Republique, maintenant ne retient aultre chose de sa dignité que son seul nom ancien.»
Au surplus, pour mettre mes lecteurs en mesure d’apprécier, d’une manière à peu près complète, le style historique de Dolet, je vais transcrire d’un bout à l’autre son récit de la bataille de Marignan:
«Les Françoys partirent de Novarre, qui ne fut pillée par le commandement du Roy, et s’en allèrent à Bufferole. Cependant le Roy eut nouvelles qu’entre luy et les Suysses l’appoinctement avoit esté faict, conclud et accordé, moyennant certaine grosse somme de deniers, qu’il feit delivrer pour leur envoyer par le seigneur de Lautrec, lequel en eut la charge. Et comme on portoit ledict argent, les Suysses furent preschez et subornez par le cardinal de Syon, qui tenoit le party du duc Maximilian: en sorte que, contre leur foy et promesse qu’ils avoient donnée et faicte aux gens du Roy, aveuglez de l’ambition qu’ils avoient de dominer sur les roys et princes (comme ils s’attendoient bien par le moïen de ceste guerre), deliberèrent de faire ung villain et lasche tour. Qui estoit de surprendre le Roy et son armée, cependant qu’on leur portoit ce qu’il leur avoit esté promis. Et d’advantage, ils avoient deliberé de prendre l’argent du Roy, et après ce luy donner la bataille, comme ils feirent, n’ayantz aulcun esgard à justice et equité. Mais la fin miserable de leur entreprinse donne à entendre aux hommes, quelle meschanceté c’est de contrevenir à la foy compromise. Parquoy en ce lieu apprenez, traystres et violateurs de foy, comme il est desplaisant à Dieu omnipotent d’user de trahison, et esmouvoir guerre où paix est accordée.
«Le Roy fut adverty de ceste trahison, à l’heure qu’il pensoit que les Suysses comptassent son argent; et sceut la verité, qu’ilz estoient jà près de luy pour luy livrer bataille: dont il ne s’estonna. Comme ung lyon magnanime environné d’une troupe d’animaulx, bœufs, ours, loups, chiens, pour tout cela ne s’estonne, mais d’ung seul tremblement de sa hure espouvante ceste tourbe audacieuse; et s’il advient que, en derrière, par morsures clandestines il soit blessé, lors par sa force victorieuse il deffaict telle vermine: en ceste sorte le Roy, ayant enduré pour ung temps l’insolence des Suysses, et congnoissant qu’ilz s’efforçoient de le dompter, jaçoit qu’il fust jeune, se delibéra de les attendre et d’estre le premier en ce labeur. Où il ne s’espairgna, et voulut bien rabattre l’orgueil d’une nation qui se dict estre née aux armes.
«Le quatorziesme jour de septembre, mil cinq cents et quinze, environ trois ou quatre heures après mydi, les Suysses accompaignez des Millannois vindrent frapper sur l’armée de France, qui estoit au champ Saincte-Brigide, près Marignan. Les Françoys ne s’esbahirent aulcunement, et, sur touts, les adventuriers se porterent très-bien, et supplièrent le deffault des Allemands de la bande noyre, qui avoient tourné le doz, pensantz que le Roy eust intelligence avec les Suysses, et qu’on les voulust deffaire. Lesquelz incontinent après, advertiz de la verité, se misrent en debvoir et frapperent sur les Suysses: desquelz les adventuriers françoys (qui n’estoient que deux mille, ou environ) avoient deffaict une bande de quatre mille. Les aultres bandes se misrent à frapper sur la bataille où estoit le Roy, et s’attendoient bien de mectre en desarroy les Françoys, comme ilz avoient faict à Novarre, l’an mil cinq cents et treize. Mais l’artillerie besongna si bien avec les hommes, que les Suysses ne furent pas les plus fortz. Non dissemblable fureur convertit en ire deux taureaux courantz du hault d’une montaigne après une vache chaulde. L’un et l’aultre se faict guerre, front contre front, cornes contre cornes. Ainsi entrelassez se donnent plusieurs coups, se fichant les cornes dans la chair l’ung de l’autre: tant qu’on leur voirroit le col et espaules rougir de sang. Si n’est leur combat fini jusques à ce que l’ung, vaincu, fasse tel bruict par sa voix, que ciel, et terre, et lieux circunvoisins en retentissent. En telle ardeur estoient les Françoys et Suysses meslez ensemble, ne craignantz, d’ung costé et aultre, ou coups ou plaies: comme ung sanglier eschauffé ne crainct en rien la morsure des chiens, et ne daigner eviter espée ou dart du veneur.
«Les Suysses de plus en plus assailloient les Françoys à eulx resistantz; et combien qu’ilz se sentissent les moindres, pour cela n’estoit remise leur ardeur, mais de plus en plus s’efforçoient d’entrer sur les Françoys. De l’aultre part, les Françoys tenoient bon et faisoient une merveilleuse tuerie sur leurs ennemys. Sur ce conflict la nuit survint, qui n’empescha toutesfois que d’ung costé et aultre le combat ne fust maintenu, pour ce qu’il y avoit pleine lune. Et lors il y eut grande effusion de sang: car ilz estoient tant encharnez les ungs sur les aultres, que jamais ne se departirent tant qu’ilz se peurent recongnoistre. Voire et si, entrerent au camp l’ung de l’aultre. Et pour abuser les Françoys, les Suysses, en ceste obscurité de la nuit, crioient: France! France! et neantmoins tuoient les Françoys. A la fin, chascun fut contrainct de cesser après que la lune fut couchée. Et lors chascun cherchoit son ennemy, comme ung lymier chercheroit sa proye si elle luy estoit eschappée.
«Ceste nuict là n’y eut aulcun repos en tous les deux camps. Et eust on dict que ce premier conflict estoit une flamme grande dedans laquelle on jecte une goutte d’eau qui ne la peult estaindre, mais plus tost augmenter; ou bien que c’estoit ung ulcere attainct d’ung coup d’ongle sans estre purgé de son infection; car, pour toute la tuerie precedente, l’ardeur de ces deux camps n’estoit amoindrie; mais, d’ung costé et aultre, on n’eust ouy toute la nuict que menaces de mort et d’ung combat plus cruel que devant. Ceulx qui estoient blessez esperoient se venger le lendemain sur leurs ennemys; ceulx qui estoient entiers et sans blessure enrageoient d’entrer au combat et donner coups ou en recepvoir. Et ainsi, les ungs et les aultres ne desiroient aultre chose que le retour du jour pour renouveler la bataille.
«Cependant le roy Françoys, de son costé, visitoit son camp et incitoit ses gens de guerre pour le lendemain en telles paroles:
«—Et ainsi, ainsi triumphe de son ennemy la nation françoyse (ô compaignons), et ne peult estre domptée par armes. Le Suysse est rompu, la victoire est nostre. Que tel honneur, que telle gloire ne nous soit ostée! Et si aulcune affection de renom vous esmeut, si aussi je me suis promis par vostre vertu la victoire (que jà eussions sans la nuict survenue), que demain chascun de vous se monstre couraigeux et ne se laisse surmonter. O que les Suysses sont bien gens pour vaincre et la nation françoyse et le roy des Françoys! Seriez-vous si depourveuz de cœur d’endurer telle injure?»
«Par telle maniere le roy Françoys alloit çà et là, exhortant ses bandes, incitant ceulx qui d’eulx-mesmes estoient assez enflammez. A telle exhortation, chascun augmentoit son couraige, conspirant la deffaicte universelle des Suysses, et sembloit à veoir que ce feussent tigres qui ont perdu leurs petitz. Telle beste en telle infortune est remplie de fureur et monstre bien semblant de vouloir perdre la vie pour se venger du rapteur; elle court çà et là toute enragée, aguisant ses dents et ongles à toutes heurtes, et s’il advient qu’elle rencontre le larron de sa lignée, c’est merveille de veoir la rage qu’elle exerce sur iceluy, en façon qu’elle n’est contente de le mectre en mille pieces. De telle fureur doncq estoient esprins les Françoys contre les Suysses quand ce viendroit à l’aulbe du jour pour se mectre en combat.
«De l’aultre part, les cappitaines des Suysses faisaient leur debvoir d’inciter leurs gens, et les eschauffoient par telz dictz:
«—Serons-nous à ceste heure vaincus par les Françoys sans nous venger, nous ausquelz on a tousjours attribué toute louange en faict d’armes, nous ausquelz à grand’peine l’invincible Cæsar peult resister au temps passé? Sera-t-il dict que la vertu tant excellente de noz predecesseurs preigne fin en nous? Nostre loz et renommée anticque sera elle ainsi conculquée et deprimée par nostre deffault? Nos forces ne sont encore bien attainctes au vif; les Françoys n’ont encores soustenu qu’ung commencement de bataille. Demain au matin ils congnoistront que sçavons faire, moyennant qu’ayons bon cueur et deschassions toute craincte, usantz de nostre magnanimité anticque. Noz ennemys ne nous surmontent ny par multitude ny par usage d’armes: faisons donc que de hardiesse et prouesse ilz n’aient advantage sur nous. Il n’y a aucune volonté divine à nous adversaire; ce sont touts mortelz contre lesquelz debvons combattre, nous avons aultant de mains et aultant d’armes qu’eulx. Parquoy faisons en sorte que l’on die par cy après qu’avons vaincu ung roy de France, comme les plus puissantz de touts; faisons que ce comble de louange soit adjousté à nostre renom premier. En ceste sorte toutes nations estranges craindront par cy-après d’entrer en bataille contre les Suysses.»
«Par telles exhortations les bandes des ennemys furent si fort esmeues, qu’elles ne desiroient aultre chose que ruer sur les Françoys, se persuadantz estre ung acte fort honorable que de mourir en bataille ou reporter en leur païs leurs enseignes triumphantes de la deffaicte d’ung roy. Et en telle ardeur de combattre estoit l’ung et l’aultre camp, consumant la nuict en menaces horribles, et n’attendant aultre chose que le jour pour recommencer le conflict.
«Le jour venu, tabourins, fifres et trompettes commencerent à sonner asprement des deux costés. Les Suysses encharnez sur les Françoys retournèrent hardyment au combat, faisantz grand effort sur noz gens; mais ilz furent recullez et fort endommagez par l’artillerie, qui feit merveille de bien tirer soubz la conduicte du seneschal d’Armignac, où il acquist gros honneur. Et de l’aultre part, les Françoys se voïantz les plus fortz augmentèrent leur courage, et commencèrent à entrer bien avant sur les Suysses. Comme ung loup enragé de faim, se trouvant en la troupe ou de brebis ou de chievres, avec la gueulle ouverte et son chef incliné, se repaist du sang de tel bestail, et se lave la gorge à l’occision d’icelluy; puis, par mespris, chasse devant luy le remanant des bestes vivantes, et se baigne au sang de celles qu’il voit couchées par terre: non aultrement faisoient les Françoys contre les Suysses; et d’aultant plus que lesdictz Suysses s’efforçoient de mectre en roupte les Françoys, d’aultant plus les Françoys se trouvoient resistantz et courageux au combat.
«Neantmoins, pour tout cela, l’ardeur d’ung costé et aultre ne cesse, mais s’augmente de plus en plus en combattant; et ne sçait-on en quelle part doibt incliner la victoire, tant est la fin de ce conflict douteuse. Maintenant les Suysses prennent courage, et cuident avoir surmonté les Françoys; maintenant les Françoys se pensent estre victorieux. En tel espoir, le conflict dure long temps, et n’est à presupposer que d’ung costé et aultre les cappitaines et chefz de l’armée ne feissent leur debvoir de bien instiguer leur souldarts à combattre vaillamment. Tout ainsi que si les vents s’eslievent en l’air, de couraige et force semblable combattantz entre eulx, ny les ungs ny les aultres ne se veulent montrer inferieurs; les nues tiennent bon, la mer tient bon, le conflict est doubteux long temps, et quant aux vents, chascun d’eulx pretend la victoire: en telle obstination combattoient l’ung contre l’aultre Françoys et Suysses. Mais, à la fin, Mars commença à adherer à la partie des Françoys, et delaissa les Suysses. Ce que voïantz lesdictz Suysses, et cognoissantz leur perte et desarroy, tournèrent le doz et s’enfuirent vers Millan; et n’eust esté la poulcière, jamais ne s’en fust saulvé cent. Toutefois, pour leur roupte, ils ne laissèrent de faire front en partie, et cachèrent leur fuyte le plus honnestement qu’ils peulrent, se retirantz comme ne se voulantz retirer. En la sorte qu’ung serpent se trouvant au chemin, si quelcque charrette luy passe par dessus, ou si quelcque voyageur le persecute de coups de pierre et le laisse demy mort, bien en vain allors il commence de se contourner, ouvrir ses yeulx ardentz plus que devant, et siffler à toute oultrance, haussant le col plus que de mesure; la partie blessée retarde son effort, et à la fin est contrainct, tellement quellement, trouver refuge en son pertuis et eviter l’instance du voïageur: en semblable figure les Suysses se commencèrent à retirer, et tourner le doz aux Françoys victorieux. Toutesfoys il en demeura de quinze à seize mille, tant au camp que par les chemins, en fuyant vers Cosme et Millan. Les Venitiens vindrent au secours soubz la conduicte de messire Barthelemy d’Alviane, et aussi le filz du comte Petiliane, qui donnèrent sur la queue desdictz Suysses et aultres gens qui estoient venuz avec eulx: car ils estoient sortiz de Millan trente et six mille combattantz, tant à pied qu’à cheval.
«Plusieurs princes de France et d’ailleurs, tenantz le party du roy, furent vaillamment occiz en ceste bataille et seconde journée; et entre aultres: le filz du comte de Petiliane; le seigneur de Hymbercourt; François monsieur, frère puisné du duc de Bourbon; monseigneur Charles de la Trimouille, prince de Thalemont, filz du seigneur de la Trimouille, lequel estoit aussi avec le roy. Aussi y furent occiz: le comte de Sanxerre; le seigneur de Bussy; le cappitaine Mouy, et aultres cappitaines et gens de bien. Une bande desdictz Suysses, qui s’estoient retirez à l’avant garde que conduisoit le duc de Bourbon, comme gens aveuglez, se misrent en une cassine, où ledict seigneur de Bourbon les feit tous brusler. Or, enfin, la gendarmerie de France ne cessa de les poursuivre, tant que l’haleine des chevaulx peult durer.»
Il y a, si je ne me trompe, du mouvement, du drame et de la vie, dans ce vaste tableau d’histoire nationale, dans ce récit à la Tite-Live d’une bataille épique à laquelle nous pouvons encore songer avec orgueil. N’y retrouvons-nous pas, en effet, la France militaire du seizième siècle, aussi rapide, aussi foudroyante, aussi indomptable dans son élan sur l’ennemi, que la France de nos jours? Franchement, j’aime à sentir vibrer, au cœur de mon héros, la fibre patriotique en même temps que le classique enthousiasme, et la religion du pays à côté du culte de Cicéron. Il y a place pour tout dans une grande âme! Malgré des latinismes un peu trop fréquents, la prose française de notre Estienne me paraît presque toujours à la hauteur du noble sujet qu’elle retrace. Ce vieux style, aux naïves rudesses, ne s’ajuste pas trop mal, il me semble, à la taille des hommes de fer du combat des géants.
Après l’historien, voyons maintenant le traducteur. L’échantillon suivant, précédé du texte original dont il est la reproduction, pourra suffire à faire connaître Dolet sous ce rapport. Je l’emprunte à ses Epistres familiaires de Marc Tulle Cicero, père d’eloquence latine, etc. (fol. 203, recto et verso):
«M. T. Cicero, procos., C. Marcello, Cos. design., s. p. d.
«Maxima sum lætitia affectus, quum audivi, te consulem factum esse: eumque honorem tibi Deos fortunare volo, atque a te pro tua parentisque tui dignitate administrari. Nam quum te semper amavi dilexique, tum mei amantissimum cognovi in omni varietate rerum mearum; tum patris tui pluribus beneficiis vel defensus tristibus temporibus, vel ornatus secundis, et sum totus vester, et esse debeo; quum præsertim matris tuæ, gravissimæ atque optimæ feminæ, majora erga salutem dignitatemque meam studia, quam erant a muliere postulanda, perspexerim. Quapropter a te peto in majorem modum, ut me absentem diligas atque defendas. Vale.»
«M. T. Cicero, proconsul, à C. Marcellus, consul designé, salut.
«J’ay repceu une grand’joye, quand j’ay entendu que tu estoys consul: et prie les Dieux qu’ilz te donnent bon heur en ceste office, et te facent la grâce que tu la puisses administrer selon ta dignité et reputation, et la renommée de ton père. Car si je t’ay tousjours aymé et tenu cher, pource que je t’ay trouvé amy en toutes mes fortunes; à cause aussi que j’ay repceu plusieurs plaisirs de ton père, soit pour avoir esté deffendu par luy en mes infortunes, ou aorné en ma prosperité: il est besoing que je soys et que je doibve estre tout vostre, veu mesmement que ta mère (femme de singulière gravité et bonté) a faict, pour mon salut et dignité, plus beaucoup qu’il ne se peult espérer d’une femme. Parquoy je te prie, tant que je puis, que tu m’aymes et deffendes en mon absence. Adieu.»
Dans l’Epistre au lecteur qu’il a mise en tête de ce volume, Dolet annonce, comme complément de ses travaux sur la langue française, un grand dictionnaire vulgaire dont il garantit la prochaine impression... Hélas! le malheureux comptait encore sans le bûcher de la place Maubert!... Quoique nous ayons dans le même genre l’ouvrage bien connu de Nicot, celui de notre Estienne n’en est pas moins à regretter; et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de notre ancien idiome, partageront, j’en suis convaincu, mon sentiment à cet égard. Quand je songe à l’érudition, à l’exactitude, à la puissante méthode, à la sévère conscience qui distinguent les Commentaires sur la langue latine, quel dommage, me dis-je alors malgré moi,—et cela, du fond du cœur,—quel dommage qu’on n’ait pu avoir de la même main deux pareils volumes in-folio de Commentaires sur la langue française... c’est-à-dire sur la vieille langue gauloise de Marot, de Desperiers et de Rabelais!
Au recto du dernier feuillet des Epistres familiaires, je découvre, à propos de notre savant imprimeur, un renseignement curieux, et que j’aurais grand tort de passer sous silence. Le voici; je ne saurais mieux terminer ce chapitre:
«Ce present Œuvre fut achevé d’imprimer, le XXVIII d’apvril 1542, à Lyon, chés Estienne Dolet, pour lors demeurant en rue Mercière, à l’enseigne de la Dolouëre d’or.»
[107] Ramus a donné, dans sa Grammaire françoyse (Paris, André Wechel, 1572, in-8o), la liste des grammairiens qui, avant lui, ont essayé de réformer l’abus de nostre escripture. Voici le passage en entier; on verra que Dolet y tient sa place:
«Je commenceray par la Grammaire gaulloyse ou françoyse anciennement celebrée par nos druydes, par nos roys Chilperic et Charlemagne, nagueres comme revoquée des enfers par le grand roy Françoys, traictée en diverses façons par plusieurs autheurs. Jacques Sylvius, qui est decedé en la profession royalle de medecine, la presenta à la royne Leonor à son advenement, et tascha de reformer l’abus de nostre escripture, et faire qu’elle convint à la parolle, comme appert par les characteres lors figurés par Robert Estienne, et pratiqués par toute la Grammaire. Geoffroy Tory, maistre du pot cassé, lors imprimeur du roy, en mit en lumière quelque traicté. Dolet en a composé quelque partie, comme des poins et apostrophes; mais la conduicte de ceste œuvre plus haulte et plus magnifique et de plus riche et diverse estoffe est propre à Loys Megret, combien qu’il n’ayt point persuadé entierement à ung chascun touchant l’orthographe. Jacques Pelletier a debatu subtillement ce poinct d’orthographe, en ensuivant, non pas les characteres, mais le conseil de Sylvius et de Megret. Guillaume des Autels l’a fort combattu, pour deffendre et maintenir l’escripture vulgaire. Lors, esmeus d’une si louable entreprise, nous en fismes aussi quelque coup d’essay, tendants à demonstrer que nostre langue estoit capable de tout embellissement et aornement, que les aultres ayent jamais eu. Les plus recens ont evité toute controverse, et ont faict quelque forme de doctrine chascun à sa fantaisie. Jean Pilot, Jean Grenier, Anthoine Caucie en latin; Robert Estienne en latin et en françoys; Joachim du Bellay, le vray Catulle des Françoys, a mis en lumiere une Illustration de la langue françoyse. Depuis, Henry Estienne a escrit la Conformité du langaige françoys avec le grec; et ne doubte point (s’il s’adonne à ceste estude) qu’il ne nous donne ung aussi riche Tresor de la langue françoyse, comme il nous a donné de la langue grecque. Nagueres J. A. de Baïf a doctement et vertueusement entreprins le poinct de la droicte escripture, et l’a fort esbranlé par ses vives et pregnantes persuasions.»
[108] On a, dans le même genre, d’un contemporain de Dolet, Guillaume Paradin de Cuiseaux:
Histoire de nostre temps (depuis l’avénement de François Ier jusqu’en 1558). Lyon, de Tournes ou Michel, 1558, in-16.
Cet ouvrage de Paradin n’est point sans mérite. Comme Dolet, l’auteur l’écrivit d’abord en latin, et en publia plus tard la traduction et la continuation en français.
Ses relations avec Budé, Rabelais, Marot, Salmon Macrin
et Jean de Tournes. — Savait-il le grec?
Encore une digression: mais avec Dolet, il n’y a guère moyen de procéder autrement. D’ailleurs, elle achèvera de donner toute sa ressemblance au portrait multiple que j’essaye de tracer.
A la page 169 du volume déjà cité qui renferme les deux Harangues contre Toulouse, je trouve la lettre suivante, adressée à mon héros par le célèbre helléniste Guillaume Budé, par celui qu’Erasme surnommait hautement le Prodige de la France:
«Quod tu mihi in eleganti et tersa epistola tua operam, studium, curam, defers officiose et ingenue, id vero gratum mihi atque jucundum, per (inquam) gratum fuit, ut debuit; velimque ut existimes eo me animo erga te esse, ut pares officii vices refundere tibi statuerim, ad eumdemque modum benignitatis egregiæque voluntatis atque obsequiosæ, idque sine vaniloquentiæ fuco: tametsi doctrinam tuam ex litteris tuis suspicari et judicare, non etiam institutum vitæ et conditionem cognoscere potui. Vale, et quod a me contendisse litteris tuis videre, ut amicorum meorum numero te adscribam, hujus epistolæ fide abstulisse te tibimet ipse sine cunctatione sponde. Parisiis, nono cal. febr.»
«Dans votre lettre élégante et châtiée, vous mettez à mon service votre zèle, votre affection et votre dévouement. Cette déférence officieuse et ingénue m’a été douce, oui, bien douce, comme de raison. A votre tour, soyez convaincu d’une chose: c’est que j’ai la ferme intention de vous rendre la pareille; de vous traiter, en un mot, avec la même bienveillance et la même courtoisie, toute vanterie à part. Un mot seulement: votre lettre me laisse soupçonner et apprécier en vous un homme instruit, sans toutefois qu’elle puisse me faire connaître votre genre de vie et votre condition. Adieu; et quant à ce que vous semblez réclamer de moi par votre correspondance, à savoir que je vous compte au nombre de mes amis, ma présente lettre vous garantira, sans l’ombre d’un doute, l’accomplissement de vos vœux à cet égard. Paris, 23 janvier (1533).»
Comme on le voit par l’avant-dernière phrase, Budé manifestait le désir de connaître, d’une façon plus intime et plus personnelle, son jeune et docte correspondant. Dolet s’empressa de le satisfaire, et en lui répondant de Toulouse le 20 avril suivant, il lui raconta de point en point toutes les particularités de son enfance, de son éducation, de son voyage et de son séjour en Italie. Il lui fit part en même temps de ses chères études, de ses travaux assidus sur Cicéron, de son culte pour ce grand homme, auquel il associait, en raison de la pureté de leur style, Salluste, César, Térence et Tite-Live. Cette confiance, cette franchise juvénile flatta sans doute l’austère Budé; notre Estienne, un jour peut-être en sa vie, s’était montré habile et prudent. Plus d’une fois, par la suite, il dut se ressentir de la sympathie puissamment protectrice qu’il avait eu le bonheur et l’adresse de conquérir ce jour-là. Ce fut donc vraisemblablement pour faire acte de reconnaissance, comme aussi, je n’en doute pas, dans le but d’avouer loyalement son devancier et son initiateur, qu’il dédia plus tard, en 1536 et en 1538, ses Commentaires sur la langue latine à l’auteur des Commentaires sur la langue grecque, dont la première édition avait paru chez Robert Estienne, en 1529, in-folio.
Passons au sublime abstracteur de quintessence, au très-véridique chroniqueur du grand Gargantua et de Pantagruel son fils, à cet Homère bouffon dont notre imprimeur, en bon et féal compaing qu’il était, publia l’Iliade en l’an de grâce 1542[109]. Bon an, bonne œuvre.
C’est à Lyon que Dolet le cicéronien avait fait connaissance avec le joyeux Panurge, grand amateur aussi, malgré sa nature gauloise, de la belle langue romaine du siècle d’Auguste. Estienne, entre autres souvenirs d’amitié, lui a consacré trois de ses Poésies latines (I, 56; II, 14; IV, 18). La deuxième de ces pièces est une courte réponse à cinq distiques latins, dans lesquels Rabelais envoyait à notre humaniste la recette jusque alors perdue du Garum, espèce de saumure antique. La dernière et la plus originale fait parler en ces termes le cadavre d’un pendu, qui s’applaudit d’être disséqué publiquement par le docte François, médecin à l’hôpital de Lyon:
«La Fortune, dans sa fureur, avait juré par le Styx et par le sombre Orcus, d’amasser tous les maux, tous les opprobres sur ma tête. Tandis qu’elle poursuit son but, et qu’elle redouble d’efforts pour assouvir sur moi sa haine infernale, en un clin d’œil me voici plongé dans un cachot; et je n’en sors, pauvre diable! que pour grimacer au bout d’une potence. Mais voyez un peu le caprice du Destin! En un clin d’œil, j’avais péri d’une mort violente: en un clin d’œil aussi, j’obtiens ce qu’à peine l’on oserait demander au grand Jupiter. Publiquement exposé dans une vaste enceinte, je sers de sujet à une merveilleuse dissection; un médecin, véritable prodige de science, explique avec une lucidité sans égale l’habileté, l’artiste symétrie que notre mère la Nature a déployées dans la composition du corps humain. Un nombreux amphithéâtre contemple ma dissection, et admire en moi le chef-d’œuvre de Dieu. Pends-toi, Fortune! Je nage dans les honneurs, moi que tu as voulu servir en pâture aux corbeaux, moi dont tu as prétendu faire le jouet des vents.»
Ami de Rabelais, et consultant volontiers à son exemple, comme on le verra tout à l’heure quand je parlerai de Jean de Tournes, l’oracle infaillible de la dive Bacbuc, Dolet ne pouvait manquer de se lier au même titre avec Clément Marot, cet autre héritier de Villon, cet autre enfant de la vieille Gaule, magna parens virûm! D’ailleurs, on le devine aisément, il y avait entre eux accord parfait de goûts et d’opinions, communauté de hardiesses compromettantes, et, pour ainsi dire, affinité d’humeur buissonnière, sauf, j’en conviens, un peu plus d’entregent de la part de Marot. Quoi qu’il en soit, Estienne a consigné, dans ses Commentaires et surtout dans ses Poésies latines[110], des preuves nombreuses de l’amitié qui l’unissait au gracieux trouvère du seizième siècle. Je trouve, par exemple, au second volume des Commentaires, colonne 403, la digression suivante, qui m’a semblé valoir la peine d’être citée et traduite, ne fût-ce que pour l’énergie du style et la noblesse des sentiments qu’elle exprime:
«Gallicæ linguæ primas partes tenuit nostra ætate Clemens Marotus, poeta versu scribendo felicissimus atque præstantissimus: in quo si quid desideres, Fortunam tantum secundam desideres, quæ virum tantum indigne omni semper injuria contumeliaque affecit, et casibus acerbissimis jactavit. Sed quis litterarum amans et Virtutis studio deditus, Fortunæ invidia non exagitatur? Quis doctus simul, et felix? Quis simul virtutis laude clarus, et fortunæ bonis cumulatus? At omnis calamitatis una est consolatio, vel merces potius maxima, posteritatis pollicitatio atque exspectatio. Virtutis prolem omni contumelia premant, flagitiose vexent, a patria ablegent, misere apud exteros exsulare cogant nefaria Fortunæ mancipia. Facile hominum stultorum conatus, facile invidiam, facile injurias ferunt, qui proposito posteritatis præmio oblectantur, et sua jam gloria defruuntur vivi, longe majore post mortem cumulandi: at corpore et nomine prorsus, ut pecora, exstinctis, a quibus tam nefarie jactati aliquando fuerint.»
«Au premier rang des écrivains qui savent manier la langue française, se place de nos jours Clément Marot, poëte de la veine la plus heureuse et la plus brillante. Je ne vois en lui qu’une chose à désirer, l’appui de la Fortune; elle n’a jamais cessé de poursuivre indignement ce grand homme, elle s’est plu à l’accabler d’outrages et d’amères persécutions. Mais où est l’amant des lettres, le zélateur de la Vertu, qui ne soit pas en butte à l’envie de la Fortune? Peut-on être à la fois savant et heureux, illustre par son mérite et favorisé des biens de ce monde? N’importe! tout malheur porte avec lui son unique consolation, que dis-je? sa haute récompense: la promesse et l’attente de la postérité. C’est en vain que les misérables esclaves de la Fortune infligent aux clients de la Vertu les affronts les plus sanglants, les avanies les plus ignominieuses; c’est en vain qu’ils les proscrivent, qu’ils les condamnent aux tortures de l’exil. On brave aisément les efforts des sots, leurs jalousies et leurs injustices, quand on a devant soi le prix de la lutte, la douce perspective de l’avenir; quand on jouit déjà d’une gloire vivante, en attendant l’immortalité d’outre-tombe; quand on sait, enfin, qu’ils meurent comme des brutes, qu’ils disparaissent, corps et nom, tous ces lâches bourreaux de la pensée!»
En 1536, maître Clément s’était vu rappeler de son exil par François Ier, et, de retour à Paris, avait reçu de ce prince le plus aimable accueil. Dolet s’empressa d’en féliciter son ami, par la pièce de vers que l’on va lire:
«Assez longtemps la cruelle Fortune t’a fait servir de jouet à ses caprices: espère et prends courage. Le ciel n’est pas toujours assombri par les nuées, et l’on y voit reparaître enfin la lumière des beaux jours. Sur la mer profonde, ne pèse pas à jamais l’horrible nuit des tempêtes. Toi non plus, tu ne seras pas continuellement en proie aux morsures de l’envie, et condamné à ramper dans une longue indigence. Il te relèvera, pauvre opprimé, cet homme en qui nous voyons la bonté, la clémence même, le roi de France! Espère, te dis-je, espère. Il sait, d’une main riche en largesses, faire pleuvoir sur le mérite les biens et les honneurs. Avec un tel prince, peux-tu rien espérer, rien désirer en vain?»
Deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1538, Marot chargea le savant typographe, à peine installé, de faire paraître une édition exacte et complète de ses œuvres. A cette occasion, il lui écrivit une espèce de lettre-préface où il l’appelle son cher amy Dolet. Cette lettre se retrouve dans les éditions de 1542 et 1543, in-8o, sorties également des presses de notre Estienne. Je vais en extraire les passages les plus intéressants:
«Clement Marot à Estienne Dolet, salut.
«Le tort que m’ont faict ceulx qui par cy-devant ont imprimé mes œuvres, est si grand et si outrageulx, cher amy Dolet, qu’il a touché mon honneur et mis en danger ma personne: car par avare convoytise de vendre plus cher et plus tost ce qui se vendoit assez, ont adjousté à ycelles miennes œuvres plusieurs aultres qui ne me sont rien; dont les unes sont froidement et de maulvaise grâce composées, mectant sur moy l’ignorance d’aultruy, et les aultres toutes pleines de scandale et sedition... Ce que je n’ay peu sçavoir et souffrir tout ensemble. Si ay-je jecté hors de mon livre, non-seulement les maulvaises, mais les bonnes choses qui ne sont à moy ne de moy, me contentant de celles que nostre muse nous produict... Et après avoir reveu le vieil et le nouveau, changé l’ordre du livre en mieulx, et corrigé mille sortes de faultes infinies procedantes de l’imprimerie, j’ay conclud t’envoïer le tout, affin que soubz le bel et ample privileige qui, pour ta vertu meritoyre, t’a esté octroyé du roy, tu le fasses (en faveur de nostre amytié) r’imprimer, non-seulement ainsy correct que je le t’envoie, mais encores mieulx: qui te sera facile, si tu y veulx mettre la diligence esgalle à ton sçavoir...»
Il donne ensuite cet avis aux lecteurs debonnaires:
«De tous les livres qui, par cy-devant, ont esté imprimés soubz mon nom, j’advoue ceux-ci pour les meilleurs, plus amples et mieulx ordonnés; et desadvoue les aultres comme bastards ou comme enfantz gastés. Escript à Lyon, ce dernier jour de juillet, l’an mil cinq centz trente et huict.»
Jusque alors, comme vous voyez, tout allait bien entre Marot et Dolet; des deux parts, on faisait assaut de compliments. Cette même année 1538, les Commentaires du second avaient reçu du premier, aussitôt après leur apparition, l’accueil de fête, le bouquet flatteur que voici:
Plus tard, les deux intimes se brouillèrent à mort; j’ignore à quel sujet, mais ce fut probablement au milieu ou vers la fin de l’année 1543: car Dolet, qui publia cette année, comme je l’ai dit tout à l’heure, une édition in-8o des œuvres de Marot, y parle encore de celui-ci dans les termes les plus affectueux.
Mais tout changea, quand l’amour-propre froissé, mettant la haine et le mépris à la place de l’affection et de l’estime, eut séparé pour jamais ces deux natures également susceptibles. Je ne crois pas, cependant, que Marot se soit montré le plus acharné, dans le duel d’injures qui sans doute eut lieu à cette occasion. Maître Clément n’était pas un homme de fiel et de rancune; il se contenta de porter une ou deux bottes à son adversaire, puis il le laissa tranquille et passa son chemin.
En effet, parmi les épigrammes de ce poëte, j’en ai trouvé deux, pas davantage, qui se rattachent à sa querelle avec Dolet. La première, intitulée Contre l’inique, est adressée à Antoine Dumoulin[112], Masconnois, et à Claude Galland. Voici en quels termes:
La seconde, imitée de Martial, est ainsi conçue:
Marot n’a pas eu de bonheur dans sa prophétie, suivant une remarque spirituelle de son éditeur Lenglet-Dufresnoy. Bien des opinions peuvent se formuler sur le compte de Dolet; mais, à coup sûr, on ne dira jamais qu’il n’a pas fait de bruit à sa mort.
C’est probablement par l’intermédiaire de Marot, leur ami commun, que Dolet fut mis en relation avec l’Horace français, Salmon Macrin de Loudun, l’un des plus célèbres poëtes latins modernes du seizième siècle. On a déjà vu précédemment, au chapitre X, avec quelle chaleur d’enthousiasme Macrin salua l’apparition des poésies latines de Dolet. Ce n’était pas le premier témoignage de sa sympathie pour le courageux savant. En 1537, il inséra (p. 37) dans le volume de ses Hymnes, publié chez Robert Estienne, une assez longue pièce hendécasyllabique (Ad Poetas gallicos, Aux Poëtes de la France), où il associa notre humaniste à quatre autres héritiers de la muse antique, Germain Brice, Dampierre, Nicolas Bourbon et Jean Voulté, pour leur rendre à tous les cinq un hommage collectif, et les prier de l’admettre, lui sixième, dans leur poétique phalange. Voici, du reste, les vers de Macrin, suivis, comme toujours, de la traduction française:
«Brice, Dampierre, Bourbon, Dolet, et toi, Vulteius, auteur d’un récent ouvrage; poëtes riches en bien dire, en nombres élégants, âmes heureuses et dignes d’honneur; vous dont notre France est glorieuse et qu’elle oppose avec une noble audace aux nations ausoniennes, quelle récompense obtiendrez-vous de la patrie? Quels décrets vous dresseront un piédestal à la hauteur de votre génie charmant, célèbres fils de la Muse? car c’est grâce à vos soins, à vos veilles, à votre insigne érudition, que cette France, naguère encore barbare et sans culture, se polit en dépouillant ses mœurs agrestes; c’est par vous qu’elle défie l’Attique elle-même, la Grèce tout entière, les doctes arrière-neveux de Rémus, et qu’elle ne se croit pas inférieure à l’Italie. Il est beau, sans doute, de défendre son pays, d’écraser sous les armes l’agression étrangère, d’enceindre les villes de hautes murailles, de trôner au-dessus d’un attelage blanc comme la neige, d’ériger des arcs de triomphe et d’orner çà et là de superbes trophées en y fixant les dépouilles des vaincus; il est beau de construire des cirques, d’élever des temples, de bâtir des citadelles, de faire passer des aqueducs à travers une ville, et de répandre avec une largesse chevaleresque, sur ceux-ci, sur ceux-là, homme par homme, le congiarium ou les donativa. Oh! voilà qui est grand, je l’avoue; et pour soutenir le contraire, Brice, Dampierre, Bourbon, Dolet, et toi, Vulteius, auteur d’un récent ouvrage, il faudrait avoir les fibres du cœur pétrifiées. Eh bien! avec la longueur du temps, toutes ces gloires se lézardent; exposées aux chutes, aux ruines, elles s’écroulent au sinistre contact de la foudre. Mais le brillant panégyrique des poëtes, mais la Muse abreuvée du nectar de l’Hymète, voilà ce qui supportera sans cesse l’assaut des années, ce qui ne périra jamais; tant que le dôme céleste allumera ses étoiles d’or, tant que l’été redoublera ses ardeurs excessives et que les fleuves se précipiteront dans la vaste mer... Oui, les artistes des louanges poétiques et ceux qu’avec une fanfare sonore le clairon sacré des bardes a exaltés pour jamais, ceux-là sont transfigurés, ceux-là sont immortels. Ils braveront la série des ans; œuvres et poëtes vivront dans l’éternité. Donc, puisque l’enthousiasme aonien me transporte, admettez-moi dans vos chœurs à titre d’ami; appelez-moi, sixième, dans votre sainte phalange. Si j’obtiens cette juste faveur, mon front sublime ira toucher les astres, et je ne changerai pas ma gloire contre les richesses de Crassus, Brice, Dampierre, Bourbon, Dolet, et toi, Vulteius, auteur d’un récent ouvrage.»
Estienne voulut acquitter sa dette et répondre de son mieux à la courtoisie de cet excellent Macrin. Bonne pensée, comme toutes les pensées du cœur. Elle lui inspira la pièce suivante, qui forme la huitième du second livre de ses Carmina de 1538:
«Harcelé par une légion d’ennuis que je m’efforçais bravement de mettre en fuite, le hasard veut, cher Macrin, que je rende visite à Robert Estienne. Là, quelle faveur du sort! je tombe sur un volume de tes vers, encore chaud des étreintes de la presse; tu devines alors ma joie soudaine. D’abord je me sens ravi par la merveilleuse élégance de ton style et par cette grâce poétique inconnue même aux anciens; ensuite je m’applaudis de voir la gloire française s’élever jusqu’au ciel sous ton heureuse impulsion. Oh! mon ivresse était bien naturelle; un instant j’ai pu bannir mes chagrins, oublier mes angoisses, et c’est à toi, cher Macrin, que j’ai dû ce bonheur!»
Parmi tous ces compaings de notre Estienne, je n’aurai garde d’oublier un de ses plus célèbres confrères, l’imprimeur Jean de Tournes. Né à Lyon en 1504, mort de la peste, dans la même ville, en 1564, cet habile typographe avait fait, avant 1540, son apprentissage dans les doctes ateliers de Sébastien Gryphius, et c’est là sans doute qu’il connut Dolet. Comme preuve de la bonne amitié qui dès lors s’établit entre eux, je trouve dans les Poésies latines de celui-ci (II, 36) la pièce suivante, adressée ad Joannem Turnœum et Vincentium Piletum combibones suos (A Jean de Tournes et à Vincent Pilet, ses camarades de bouteille):
«En quelque lieu que tu sois, Bacchus, viens, porte ici tes pas, et amène avec toi toutes les Charites. Les ennuis décamperont à l’aspect de ta sainte divinité; ils décamperont devant toi, ces ennuis si peu propices aux festins, si antipathiques aux assemblées de buveurs. Que le chant, les jeux, la danse, ébranlent la maison: au diable les visages sévères, les fronts lourds de gravité! Combattons avec cœur, en héros, le verre à la main. Vive la joie! c’est l’ordre du jour. Arrière les conseils prudents et sobres: qu’ici la folie soit reine, et que chacun se fonde dans une douce ivresse. A toi, Lyæus, joyeux père, à toi de nous procurer ce bonheur; viens nous échauffer de ta flamme puissante; viens, te dis-je, Lyæus, père des bons compagnons! Nous t’immolerons cent boucs, nous célébrerons en ton honneur les Bacchanales; tout ce que le vin, ta liqueur, enfante de génie, nous te le réservons sans fraude!»
Au dire de la Monnoye (dans son édition de Baillet, t. I, p. 372), «il ne paroît point par les œuvres de Dolet, qu’il ait sçu le grec. Ses prétendues versions de l’Hipparchus de Platon, et de l’Axiochus, ont été faites d’après les interprétations latines qu’il en avoit trouvées».
Maittaire, qui reproduit en note (vol. cité, p. 82) cette assertion du savant dijonnais, la combat au moyen d’un argument plus spécieux que solide, en invoquant l’autorité de La Croix du Maine et de Du Verdier, tous deux probablement versés dans la langue grecque.
«C’est pourquoi, dit Née de la Rochelle, je crois devoir le renforcer: 1o par cet aveu de Dolet, qui nous dit, dans une Epistre au peuple françoys imprimée avec sa Manière de bien traduire, que «la lecture des langues latine et grecque estoit son estude principale»; 2o par le privilége qui lui fut accordé par François Ier «pour l’impression des livres en lettres latines, grecques, italiennes et françoyses, qu’il auroit composez en ces langues, ou traduictz, deument reveuz, amendez, illustrez, annotez», etc.; 3o en affirmant qu’il lui auroit été impossible d’entendre et de traduire les ouvrages de Cicéron sans savoir la langue grecque, puisque cet orateur a fait un usage fréquent de mots grecs, ou composés par lui du grec, qu’il a inséré dans ses ouvrages un assez grand nombre de vers et de passages grecs, et qu’il en a traduit ou imité une plus grande quantité: ainsi Dolet auroit été arrêté à chaque ligne de sa traduction des Lettres familières et surtout des Tusculanes de Cicéron, où cet auteur traite de tant de matières curieuses et philosophiques; 4o en rétorquant l’argument qu’on pourroit tirer de ce qu’il n’a point imprimé de livres grecs, car je n’ai vu aucun ouvrage italien qui soit sorti de ses presses: pourroit-on nier cependant qu’il ait su cette langue, après un séjour de quatre ans et plus en Italie?»
A la suite du recueil des Poésies latines de Dolet, on trouve, comme je l’ai déjà dit, un certain nombre de vers grecs et latins, composés en son honneur par quelques-uns de ses amis. Honoré Veracius, entre autres, lui consacre deux petites pièces grecques, dont voici la première:
«Bon grammairien, bon poëte, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à coup sûr Dolet, bon grammairien, bon poëte.
«Brillant historien, doux chanteur, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à coup sûr Dolet, brillant historien, doux chanteur.
«Savant astronome, orateur disert, si quelqu’un l’est aujourd’hui, c’est à coup sûr Dolet, savant astronome, orateur disert.»
Je partage encore, à cet égard, l’opinion de Née de la Rochelle: ce serait se moquer d’un savant, que de lui adresser, ou, si l’on veut, de lui asséner des compliments de cette force, dans une langue qu’il ne comprendrait pas. Dolet comprit si bien, qu’il répondit à Veracius. Cette réponse est même plus modeste qu’on ne le croirait. La voici:
«Les éloges dont tu m’accables me sont doux à entendre, j’en conviens; car il est toujours agréable d’être loué par un homme que chacun loue. Mais qu’il me serait bien plus doux, bien plus agréable, de voir les dieux, fléchis par tes prières, me départir à profusion les glorieuses faveurs pour lesquelles tu m’accables d’éloges, toi qui les réunis toutes dans un degré souverain de perfection!»
Concluons maintenant que, sans être un helléniste de la force de Guillaume Budé, Dolet néanmoins savait encore assez de grec pour comprendre et traduire Platon, non-seulement à l’aide de telle ou telle version latine, ainsi que la Monnoye l’affirme sans aucune espèce de preuve, mais directement et sur le texte original.
Après cela, quand on traduit un auteur grec, il n’a jamais été défendu, que je sache, de s’appuyer un peu sur les interprètes latins. Le droit au bâton est un des priviléges du voyage à pied.
[109] V. plus loin, à ma Bibliographie dolétienne, un épisode relatif à cette édition de Rabelais.
[110] I, 23, 24, 28, 58, 70; II, 21, 22, 23; III, 4.
[111] Carm., II, 22.
[112] C’est Antoine Dumoulin, suivant La Croix du Maine, qui a recueilli et rassemblé, dans les dernières éditions faites de son temps, les œuvres de Clément Marot.
[113] Carm., I, 15.