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CHAPITRE XIII.

Nouvelle arrestation. — Il est sauvé par Pierre du Chastel. — On brûle ses livres.

V

Vne femme qu’on aime, un enfant qu’on élève, de joyeulx compaignons, frères de science et de cœur, qu’on accueille à son foyer du soir; tout cela, c’est le bonheur, le bonheur calme et vrai. Mais il était dit que ce malheureux Dolet ne compterait jamais un jour paisible, un seul jour à marquer, comme les anciens, de la blanche pierre des Thraces, meliore lapillo. Il paraît qu’en le voyant établir ses presses, «les aultres maistres imprimeurs et libraires de la ville de Lyon auroient prins une grande jalousie et secrette envie, voyant qu’il commençoit à honnestement proffiter, et que, par succession de temps, il pouvoit grandement s’augmenter; et tant à ceste occasion que pour avoir soustenu les compaignons imprimeurs, au procès meu entre lesdict maistres et eulx, yceulx maistres, auroient conceu haine mortelle et inimitié capitale contre luy, et se seroient ensemble bandez pour conspirer sa ruine[114]

Le procès dont il vient de parler fut, sans doute, celui qui surgit à Lyon, vers 1538, entre les maistres imprimeurs et leurs compaignons, parce que ces derniers s’étaient bandez ensemble pour constraindre les maistres imprimeurs de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente. Cette coalition des ouvriers imprimeurs occasionna l’édit du 28 décembre 1541[115].

Mais ce n’était rien encore que cette haine mortelle et inimitié capitale des maistres imprimeurs: la monacaille du temps gardait à notre pauvre Estienne une rancune bien autrement terrible. Elle n’avait pas oublié (ces gens-là n’oublient jamais!) la grêle d’épigrammes[116] dont il avait criblé le capuchon; elle sentait toujours au cœur, comme une gangrène corrosive, la blessure que notre courageux savant lui avait faite, en foudroyant dans ses Commentaires le sacrilége complot des sorbonistes contre l’art typographique[117]. Et puis, comment lui pardonner les sobriquets indécents dont il avait affublé tous les membres de cette auguste Sorbonne, dans son édition de Rabelais[118]? N’avait-il pas, en outre, imprimé les Œuvres de maistre Clément Marot, cet infâme qui mangeait du lard en plein vendredi, sans craindre une indigestion providentielle? Que dis-je? n’était-il pas lui-même «reprins d’avoir mangé chair en temps de karesme, et aultres jours prohibez et deffenduz par saincte Eglise[119]?» N’était il pas accusé d’avoir dit, à ce propos, «qu’il pouvoit aussy bien manger de la viande, comme le pape le vouloit constraindre à manger du poisson[120]?» Enfin, pour combler la mesure des attentats, ne publiait-il pas la saincte Escripture en langue vulgaire?...

Traduire la Bible dans l’idiome des masses! admettre le menu peuple, aussi bien que les Scribes et les Pharisiens, à l’examen sur pièces de la vérité catholique!... Haro, haro sur l’impie!...

...........Quel crime abominable!
Rien que la mort n’était capable
D’expier ce forfait. On le lui fit bien voir!

Provisoirement, on dénonça Dolet à la sainte inquisition. Frère Matthieu Orry, inquisiteur, et maistre Estienne Faye, official et vicaire de l’archevêque et comte de Lyon, rendirent, le 2 octobre 1542, une sentence par laquelle ils déclaraient bel et bien «le dict Estienne Dolet maulvais, scandaleux, schismaticque, hereticque, fauteur et deffenseur des heresies et erreurs, et comme tel, le delaissoient reaulment au bras seculier[121]».

Le bras séculier, c’était tout simplement la mort... et quelle mort!... la corde ou le feu!

J’y songe: avant d’aller plus loin, un mot sur ce digne frère Matthieu Orry.

Dans le procès, on l’appelle Oroy; mais le véritable nom de ce révérend personnage était, à ce qu’il semble, Orry. Il avait été promu à la charge d’inquisiteur de la foi, par des lettres patentes du 30 mai 1536; et il fut confirmé dans ces pieuses fonctions par un édit de Henri II, du 22 juin 1550[122].

C’est ce même Orry que Rabelais a baptisé quelque part nostre maistre Doribus. Voici, sur l’interrogatoire que cet homme fit subir à Dolet, une épigramme contemporaine, digne assurément de sortir de l’oubli dans lequel la plupart des biographes mes prédécesseurs ont cru devoir la laisser[123].

Dolet, enquis sur les poincts de la foy,
Dist à Orry qui faisoit son enqueste:
«Ce que tu crois, certes! je ne le croy;
«Ce que je croy ne fut oncq en ta teste.»
Orry, pensant l’avoir prins, en feit feste;
Luy demanda: «Qu’est-ce que tu crois doncq?»
«Je croy, dist-il, que tu n’es qu’une beste;
«Et suys certain que tu ne le creus oncq.»

Revenons à Dolet. En présence de son bûcher qui s’élevait déjà, ou peu s’en fallait, le pauvre imprimeur s’adressa de rechef à la clémence royale; il protesta de toutes ses forces, «que, en tous et chascun les livres qu’il avoit composez et imprimez, tant de luy que après les aultres, et en ceulx ès quelz il avoit mis seulement les epistres liminaires, il n’avoit entendu ni entendoit qu’il y eust aulcune erreur ou chose mal sentant de la foy, et contre les commandements de Dieu et de nostre mère saincte Eglise... Et quant à ce qu’il avoit esté trouvé mangeant chair ès jours prohibez et deffenduz par l’Eglise, ce avoit esté par le conseil du medecin, à cause d’une longue maladie qu’il avoit, et par permission expresse de l’official et des ministres de saincte Eglise, ne entendant par cela aulcunement avoir scandalisé ne contempné les institutions d’ycelle, qu’il approuve et veult entièrement ensuivre comme filz d’obédience[124]».

Tout ce bel acte de contrition, plus ou moins sincère, n’empêcha pas notre homme de croupir QUINZE MOIS dans les cachots de saincte Eglise; il ne dut, en dernier lieu son salut et sa liberté qu’à l’intercession généreuse de Pierre du Chastel, alors évêque de Tulle.

Ce digne prélat, suivant l’expression de Bayle, relança d’une manière très-raisonnable, et même très-énergique, en cette occasion, certain cardinal (celui de Tournon, à ce qu’il paraît) qui lui faisait un crime de sa compatissance évangélique.

«Comment! lui disait ce haut et puissant personnage, vous qui tenez rang de prélat dans l’Église orthodoxe, vous osez, à l’encontre de tous ceux qui ont à cœur l’intérêt de la religion, prendre fait et cause pour des misérables qui, non-seulement sont infestés de la peste luthérienne, mais qui encore se mettent sous le coup d’une accusation d’athéisme!»

A cela du Chastel répondit, avec l’accent de la plus noble indignation:

«J’ai pour moi l’exemple du Christ, des apôtres et de tous ceux qui, par leur sang, ont cimenté l’édifice de notre sainte Église. Il m’apprend, cet exemple, que le véritable rôle d’un évêque et d’un prêtre de Dieu consiste à détourner l’esprit des rois de la barbarie et de la cruauté, pour le porter à la mansuétude, à la clémence, à la miséricorde. Vous donc, qui m’accusez d’oublier mon titre de prélat, sachez, monseigneur, que je puis, à plus juste titre, rétorquer cette accusation contre vous. Nous sommes deux ici, d’opinion contraire. Eh bien! l’un remplit le devoir d’un prélat: c’est moi; l’autre fait le métier d’un bourreau: c’est vous![125]»

En présence d’une intervention aussi chaleureuse, le roi, vivement ému, ne put se dispenser de faire grâce. Toutefois, les pièces du procès de Dolet prouvent que, dans cette occasion, le parlement résista longtemps aux ordres formels de ce prince. En effet, les lettres de rémission sont du mois de juin 1543. Mais on prétendit que l’impétrant n’était pas en règle, relativement à l’affaire de Compaing, et qu’il avait faussement annoncé l’entérinement des lettres, du mois de février 1536, portant rémission de cet homicide. Il obtint alors du roi, le 1er août 1543, des lettres ampliatives qu’il croyait de nature à lever tout obstacle; mais il eut beau faire, le parlement ne se rendit pas encore. Bref, il fallut une seconde fois l’injonction expresse de François Ier, et de nouvelles lettres, en date du 21 septembre, pour que l’élargissement fût définitivement ordonné. Encore n’eut-il lieu que le 13 octobre suivant.

Estienne échappa donc, par un miracle de plus, aux bêtes féroces du prétoire.

N’importe: à défaut de l’auteur, et en attendant qu’on pût le reprendre, on se vengea sur les livres. Par un arrêt[126] du parlement de Paris, en date du 14 février 1543, les treize ouvrages dont je vais donner la liste, presque tous imprimés par Dolet, et quelques-uns composés par lui, furent «condamnez à estre bruslez, mis et convertis ensemble en cendres, comme contenant damnable, pernicieuse et hereticque doctrine.» C’étaient:

La souveraine Court, dis-je, condamna ces différents livres «à estre brûlez, au parvis de l’eglise Notre-Dame de Paris, au son de la grosse cloche d’ycelle eglise»; le tout, bien entendu, «à l’edification du peuple et à l’augmentation de la foy chrestienne et catholicque[130]

Ridiculam stultorum nationem! pour parler comme notre martyr lui-même; ridicule nation d’insensés! stupide ramas de fanatiques! Vous espériez donc brûler, en même temps que ces quelques livres, la pensée, l’incombustible pensée qu’ils renfermaient? vous espériez donc anéantir, en même temps que l’encre et le papier, le dieu caché sous ces matérielles espèces?... Oh! pauvres gens! que vous me faites pitié!... Cette pensée que vous prétendiez asservir, Spartacus victorieux, elle a brisé vos entraves; cette pensée que vous prétendiez rendre muette, parole irrésistible, elle a crevé vos bâillons; cette pensée, enfin, que vous prétendiez étouffer dans l’oubli, Christ éternel, sublime Rédempteur du genre humain, du milieu de son sépulcre factice elle s’est élancée vers l’avenir, terrassant à force de splendeur les soldats de Caïphe et de Pilate!... Et maintenant, elle plane, triomphante, sur vos tombes à jamais inconnues... Des livres d’Estienne le martyr, elle a passé dans la conscience des peuples; de l’âme d’Estienne le martyr, elle a passé dans l’âme de Voltaire. En un mot, elle a fait le dix-huitième siècle, elle a fait la Révolution française; Esprit-Saint des temps modernes, elle a changé, renouvelé la face du vieux monde, RENOVAVIT FACIEM TERRÆ!...

[114] Procès d’Estienne Dolet, p. 7.

[115] V. Fontanon, t. IV, p. 467, et le Rec. gén. des anc. lois franç., t. XII, p. 763.

[116] V. plus haut, p. 170.

[117] V. plus haut, p. 171.

[118] V. le Ducatiana, t. I, p. 178.

[119] Procès, p. 11.

[120] Procès, p. 15.

[121] Procès, p. 5.

[122] V. le Rec. gén. des anc. lois franç., t. XII, p. 503, et t. XIII, p. 173.

[123] A l’exception de Joly, dans son Supplément au Dictionnaire de Bayle.

[124] Procès, p. 14.

[125] J’emprunte ces curieux détails à la p. 62 de la Vie de Pierre du Chastel, écrite en latin par Pierre Galland, professeur de grec et d’éloquence au Collége Royal (Collége de France). Cet ouvrage a été publié, pour la première fois, par Etienne Baluze, en 1674, in-8o.

[126] Rapporté tout au long dans le recueil qui a pour titre: Collectio judiciorum de novis erroribus, in-fol., t. II, 1re part., p. 133 et 134.

[127] Ouvrage imprimé vers 1542. Du Verdier en cite une édition de Lyon, Jacques Berjon, 1549, in-16.

[128] Version française, attribuée à Dolet, de l’Enchiridion militis christiani, d’Erasme.

[129] Traduction également attribuée à Dolet.

[130] Procès, p. 31.

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CHAPITRE XIV.

Quatrième emprisonnement. — Évasion originale. — Cinquième et dernière arrestation.

D

Dolet est libre encore une fois; le voilà de retour auprès de sa femme, de son enfant, de son cher Cicéron. Va-t-il enfin (qu’on me pardonne cette vieille métaphore), va-t-il enfin, sorti d’une lutte orageuse, entrer dans le port du calme et du bonheur? Non! la haine et l’envie ne lâcheront pas ainsi leur proie; la persécution s’acharnera jusqu’au bout sur cette fière victime... Estienne Dolet, d’Orléans, ne se reposera que dans la tombe!

Ne mortis horre spicula, quæ dabit
Sensu carere[131]!....

disait-il lui-même, dans une de ses Poésies latines, comme inspiré par un morne pressentiment.

A peine le malheureux commençait-il à respirer, que voici déjà nouvel esclandre. On saisit en 1544, aux portes de Paris, deux ballots de livres, portant sur l’enveloppe, en lettre assez grosse et lisable, le nom bien connu de DOLET. C’était encore un mauvais tour de ses ennemis: les deux ballots en question se composaient, l’un d’ouvrages imprimés à Lyon, chez notre Estienne; et l’autre, d’écrits prohibés, sortis des presses calvinistes de Genève; le tout, comme dit Dolet, conduict par grand’ruse et praticque, afin de mieux prouver qu’il était l’auteur de ce double envoi.

L’injustice et la prévention ne sont jamais bien difficiles à convaincre; il n’en fallut pas davantage pour motiver l’ordre d’un quatrième emprisonnement. Le 5 ou le 6 janvier 1544, en pleine réunion de famille, au moment où, suivant son expression naïve, il s’apprêtait à crier: Le roy boit! la main brutale des gens du roy vint arracher notre pauvre imprimeur à sa femme, à son petit Claude, à ses bons amis, à son féal compagnon de veilles, Marcus Tullius, et, pour tout dire, à sa chère ville de Lyon, où, de si bon cœur, il aurait voulu consumer sa vie:

Pour la beaulté et la grande excellence
De son pourpris, le plus beau de la France.

Heureusement qu’il avait appris, dans son existence de cachots, ung million de bien bons tours, pour faire pièce aux geôliers:

A ces mastins, concierges inhumains.

Le troisième jour de son incarcération, notre homme eut l’inappréciable bonheur de rencontrer la clef des champs; et cela, grâce au stratagème le mieux combiné, le plus spirituel qu’il soit possible de voir. Comme il en fait lui-même, dans son Second Enfer, un récit poétique très-amusant et très-détaillé, je crois, en conscience, que mes lecteurs ne perdront pas beaucoup à laisser là ma prose, pour écouter un peu le vieux style de maistre Estienne. Laissons-le donc parler, dans son bizarre et piquant langage du seizième siècle:

Mon naturel est d’apprendre tousjours,

dit-il au roi;

Mais si ce vient que je passe aulcuns jours
Sans rien apprendre, en quelque lieu ou place,
Incontinent il fault que je desplace.
Cela fut cause, à la vérité dire,
Que je cherchay, très-debonnaire sire,
Quelque moyen de tost gaigner le hault.
Puis aulx prisons ne faisoit pas trop chault;
Et me morfondre en ce lieu je craignois,
En peu de temps, si le hault ne gaignois.
De le gaigner prins resolution;
Et, avec art et bonne fiction,
Je preschay tant le concierge, bon homme,
Qu’il fut conclu, pour vous le dire en somme,
Qu’ung beau matin irions en ma maison,
Pour du muscat, qui estoit en saison,
Boire à plein fonds, et prendre aulcuns papiers,
Et recepvoir aussy quelques deniers
Qu’on me debvoit; mais que rendre on vouloit
Entre les mains de Monsieur, s’il alloit
A la maison, et non point aultrement.
Ce qu’on faisoit pour agensissement
De mon emprinse, et pour mieulx esmouvoir
Le bon concierge à faire son debvoir.
Et sur cela, Dieu sçait si je me fains
De requerir avecques serments maincts
Le dict seigneur, à ce qu’il ne retarde
Que puisse avoir les deniers qu’on me garde.
Cela promis, le lendemain fut faict;
Et dès le soir feit venir, en effect,
Quelques sergents qui avec nous soupèrent,
Et le matin aulx prisons se trouvèrent.
Pensez comment je dormis ceste nuict.
Et quel repos j’avois, ou quel desduict!
L’heure venue, au matin, sur la brune,
Tout droictement au coucher de la lune,
Nous nous partons, cheminant deux à deux;
Et quant à moy, j’estois au milieu d’eulx,
Comme une espouse ou bien comme ung espoux;
Contrefaisant le marmiteulx, le doulx,
Doulx comme ung chien couchant ou ung regnart
Qui jecte l’œil çà et là à l’escart,
Pour se saulver des mastins qui le suivent,
Et, pour le rendre à la mort, le poursuivent.
Nous passons l’eaue, et venons à la porte
De ma maison, laquelle se rapporte
Dessus la Saosne; et là venus que fusmes,
Incontinent ung truchement nous eusmes,
Instruict de tout et faict au badinaige,
Lequel sans feu, sans tenir grand langaige,
Ouvre la porte et la ferme soubdain,
Comme remply de courroux et desdain.
Lors sur cela j’advance ung peu le pas;
Et les sergents, qui ne cognoissoient pas
L’estre du lieu, suivent le mieulx qu’ils peuvent;
Mais en allant, une grand’porte ils treuvent
Devant le nez, qui leur clost le passage.
Ainsy laissay mes rossignols en cage,
Pour les tenir ung peu de temps en mue.
Et lors, Dieu sçait si les pieds je remue
Pour me saulver! Oncques cerf n’y feit œuvre,
Quand il advient qu’ung limier le descœuvre;
Ni oncques lièvre en campaigne eslancé
N’a mieulx ses pieds à la course advancé.

Dolet se réfugia bien vite en Piémont, où, caché dans une retraite studieuse, il ne tarda pas à composer les neuf épistres de son Second Enfer[132]. La première et la plus longue s’adresse à François Ier[133]; c’est là qu’Estienne a consigné le récit de son évasion. Le noble poëte, après s’être lavé des lâches imputations de ses envieux, termine en demandant la vie; mais il la demande pour achever en paix la tâche patriotique et sublime qu’il s’impose depuis si longtemps; mais il la demande avec une grandeur d’âme, avec une dignité de style et de cœur qui, véritablement, fait pleurer d’admiration. Vivre je veulx! s’écrie-t-il,

Vivre je veulx, non point comme ung pourceau,
Subject au vin et au friand morceau;
Vivre je veulx!... pour l’honneur de la France,
Que je prétends, si ma mort on n’advance,
Tant celebrer, tant orner par escripts,
Que l’estranger n’aura plus à mespris
Le nom françoys, et bien moins nostre langue,
Laquelle on tient pauvre en toute harangue.

Souvent aussi, dans ce curieux volume, il passe du grave au doux, du plaisant au sévère. On n’a qu’à parcourir, pour s’en convaincre, son épître à la duchesse d’Estampes, alors maîtresse du roi. C’est la quatrième du recueil. Hélas! dit-il à cette haute et puissante dame, avec une familiarité passablement originale, en la suppliant de hâter l’heure si désirée de sa délivrance,

Hélas! faictes sonner telle heure,
Puisque vous gouvernez l’horloge.

Mais en général, dans ces requêtes singulières, c’est l’indignation qui déborde; une indignation vibrante et généreuse, qui chasse bien loin la prière servile et parle plus haut que la prudence. Dolet ne songe plus alors à pénétrer de clémence et de compassion l’oreille sourde, l’âme insensible de ses juges; dans ces moments-là, le style de l’audacieux humaniste, au lieu de se teindre à l’eau rose, se fait rouge de colère, en quelque sorte; rouge comme le sang qui jaillit, en pleine artère, d’un cœur blessé par le couteau du lâche!... Que me veult-on? demande-t-il à la souveraine et venerable Court du Parlement de Paris:

Que me veult-on? Suis-je ung diable cornu?
Suis-je pour traistre ou boutefeu tenu?
Suis-je ung larron? ung guetteur de chemin?
Suis-je ung voleur? ung meurtrier inhumain?
...........................
Dis-je de Dieu quelque cas mal sonnant?
Vais-je l’honneur de mon roy blazonnant?
Suis-je ung loup gris? suis-je ung monstre sur terre,
Pour me livrer une si dure guerre?
.....................
Ignorez-vous que maincte nation
N’ait de cecy grande admiration (grand étonnement)?
Car chascun sçait la peine que j’ay prinse,
Et jour et nuict, sur la noble entreprinse
De mon estude; et comme je polis
Par mes escripts le renom des trois lys;
Et toutesfois, de toute mon estude
Je n’ay loyer (récompense) que toute ingratitude!
.............................
D’où vient cela? C’est ung cas bien estrange,
Où l’on ne peult acquérir grand’louange.
Quand on m’aura ou bruslé, ou pendu;
Mis sur la roue, et en cartiers fendu;
Qu’en sera-t-il?... Ce sera ung corps mort!

Puis le pauvre poëte ajoute, sur un ton pathétique:

Las! toutesfois, n’aurait-on nul remord
De faire ainsy mourir cruellement
Ung qui en rien n’a forfaict nullement?

Et là-dessus, interrogeant avec une profonde sévérité de philosophe et de vrai chrétien, lui, l’athéiste, comme on l’appelait, tous ces abuseurs de la peine de mort, tous ces dévorateurs de chair humaine, qui, de son temps, faisaient si peu de cas d’une existence d’homme, d’une créature de Dieu, le saint martyr poursuit en ces termes navrants:

Ung homme est-il de valeur si petite?
Est-ce une mouche? ou ung verms qui mérite,
Sans nul esgard, si tost estre destruict?
Ung homme est-il si tost faict et instruict,
Si tost muny de science et vertu,
Pour estre, ainsy qu’une paille ou festu,
Annichilé? Faict-on si peu de compte
D’ung noble esprit, qui mainct aultre surmonte?

[131] V. plus haut, p. 59.

[132] Ce titre annonce un Premier Enfer; mais cet ouvrage, qui devait raconter l’emprisonnement de 1542, ne fut jamais publié. Voici, maintenant, l’origine de ces bizarres appellations de Premier et de Second Enfer:

Marot, prisonnier en 1525, décrivit sa captivité sous le nom d’Enfer. Depuis ce temps-là, l’Enfer de Marot signifia prison; et Dolet ne crut pouvoir mieux faire que d’emprunter cette énergique expression de son ami, maistre Clément.

[133] Les huit autres sont dédiées:

[134] L’Axiochus est apocryphe: les uns l’attribuent à Eschine, les autres à Xénocrate. Voir plus loin, à ma Bibliographie dolétienne.

[135] Procès, p. 36.

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CHAPITRE XV.

Cinquième et dernière arrestation.

E

Estienne, je l’ai dit plus haut, avait trouvé un refuge en Piémont: le malheureux n’aurait jamais dû quitter cet asile. Mais, hélas! il se promettait un si favorable succès des épîtres du Second Enfer, qu’il devança l’assurance officielle et positive de sa grâce. Il eut donc l’imprudence de revenir secrètement à Lyon, pour imprimer ces différentes pièces, en même temps que la traduction française de deux dialogues: l’Axiochus[134] et l’Hipparchus, qu’il attribuait à Platon. Infortuné Dolet! un motif, d’une attraction plus puissante encore que tout cela, le ramenait malgré lui sur le sol d’une patrie marâtre; un motif respectable et touchant, à désarmer, si la chose eût été possible, l’horrible acharnement de ses bourreaux; en un mot, à trouver grâce devant l’enfer même, si, comme dit Virgile, l’enfer savait pardonner:

Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere Manes!

Il voulait revoir, embrasser encore une fois sa femme et son cher petit Claude; il avait hâte aussi de retrouver les enfants de sa plume, cette autre famille sur le sort de laquelle il n’était pas moins inquiet. C’est lui-même qui nous apprend toutes ces particularités intimes:

«Retournant dernièrement de Piedmont avec les bandes vieilles, dit-il au roy très-chrestien dans la dédicace en prose de son Second Enfer, pour avec ycelles me conduire au camp que vous dressez en Champaigne; l’affection et amour paternelle ne permist que, passant prez de Lyon, je ne misse tout hazard et danger en oubly, pour aller veoir mon petit fils et visiter ma famille. Estant là quatre ou cinq jours (pour le contentement de mon esprit) ce ne fut sans desployer mes thresors, et prendre garde s’il y avait rien de gasté ou perdu. Mes thresors sont non or ou argent, pierreries et telles choses caducques et de peu de durée, mais les efforts de mon esprit, tant en latin qu’en vostre langue françoyse; thresors de trop plus grand’conséquence que les richesses terriennes. Et pour ceste cause, je les ay en singulière recommandation. Car ce sont eulx qui me feront vivre aprez ma mort, et qui donneront tesmoignage que je n’ai vescu en ce monde comme personne ocieuse et inutile.»

Dolet n’eut pas longtemps à jouir des embrassements de sa femme, des caresses de son petit fils, de la société de ses vieulx livres et de la révision de ses chers manuscrits. A peine arrivé, nous le voyons déjà ressaisi par les soins de maistre Jacques Devaulx, messager ordinaire de Lyon, qui réclame, à ce propos, mille escuz d’indemnité, tant pour la fuyte industrieuse du dict Dolet, dont il avoit la charge, que pour l’avoir reprins et amené à grands frais, prisonnier en la Conciergerie du Palais, à Paris[135].

Le 4 novembre 1544, la Faculté de théologie étant assemblée, lecture fut faite, en sa présence, d’une proposition françoyse (propositio gallica), extraite d’un ouvrage de Platon, qu’ung certain Dolet (quidam Doletus) avait traduit de latin en français. Cette proposition était ainsi conçue: Après la mort, tu ne seras plus rien du tout. Elle fut jugée hérétique, et conforme à l’opinion des saducéens et des épicuriens. En conséquence, l’examen de ce livre fut commis à des «députés en matière de foi», deputatis in materia fidei... Pardon de ce latin catholique!

Voici le résultat de leur béate censure:

«Quant à ce dialogue mis en françoys, intitulé Acochius (les braves gens voulaient dire Axiochus), ce lieu et passage, c’est à sçavoir: Attendu que tu ne seras plus rien du tout, est mal traduict, et est contre l’intention de Platon, auquel n’y a, ni en grec, ni en latin, ces mots: Rien du tout[136]

Le texte de Platon est ainsi conçu:

«Σωκράτης. Ὅτι περὶ μὲν τοὺς ζῶντας οὐκ ἔστιν, οἱ δὲ ἀποθανόντες οὐκ εἰσίν· ὥστε οὔτε περὶ σὲ νῦν ἐστίν, οὐ γὰρ τέθνηκας, οὔτε εἴ τι πάθοις, ἔσται περὶ σέ· ΣY ΓÀΡ ΟΥΚ ἜΣΕΙ.»

σὺ γὰρ οὐκ ἔσῃ.

Ce que Dolet traduisit de la manière suivante:

«Socrates. Pour ce qu’il est certain que la mort n’est point aux vivantz, et quant aux deffunctz, ilz ne sont plus: doncques la mort les attouche encores moins. Pour quoy elle ne peult rien sur toy, car tu n’es pas encores cy prest à deceder; et quand tu seras decedé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout

En supposant même qu’Estienne eût fait un contresens dans sa traduction, était-ce une raison suffisante pour brûler le traducteur? Le pensum me semble un peu sévère! Et que serait-ce donc, s’il n’y avait pas eu d’erreur? Tu enim non eris; telle est, littéralement, la version latine du passage de l’auteur grec. Lorsqu’il ajouta: Rien du tout, il est de la dernière évidence qu’au lieu d’altérer le sens du texte, Dolet ne fit que le développer, en lui donnant une extension qu’il comportait implicitement. L’habile humaniste connaissait beaucoup mieux la juste valeur des expressions, que les théologiens ignares qui se mêlaient de le juger... et de le condamner.

Trois monosyllabes: RIEN DU TOUT! Voilà pourtant ce qui a fait brûler un homme!... Oh! l’aimable époque, le bon vieux temps! Et que le sieur Louis Veuillot doit être bien venu, de prétendre nous y ramener!

Cette fois, pas un ami, pas un protecteur, si puissant qu’il fût, n’osa plus intercéder en faveur du malheureux Estienne; et le parlement de Paris porta contre la victime un arrêt définitif de condamnation, dont je vais transcrire l’article principal:

«La dicte Court a condamné le dict Dolet prisonnier, pour reparation des dicts cas, crimes et delicts, à plain contenuz au dict procès contre lui faict; à estre mené et conduict par l’executeur de la haulte justice en ung tumbereau, depuis les dictes prisons de la dicte Conciergerie du Palais, jusques en la place Maubert; où sera dressé et planté, en lieu plus commode et convenable, une potence; à l’entour de laquelle sera faict ung grand feu, auquel, après avoir esté soublevé en la dicte potence, son corps sera jecté et bruslé avec ses livres, et son corps mué et converty en cendres; et a declairé et declaire tous et chascun les biens du dict prisonnier acquis et confisquez au Roy... Et ordonne la dicte Cour, que, auparavant l’execution de mort du dict Dolet, IL SERA MIS EN TORTURE ET QUESTION EXTRAORDINAIRE pour enseigner ses compaignons[137]

Entouré de ces cannibales du seizième siècle, que fait notre héroïque Dolet?... Il entonne son chant de mort... Écoutez:

Cantique d’Estienne Dolet, prisonnier en la Conciergerie
de Paris, l’an 1546, sur sa désolation
et sur sa consolation.
Si au besoing le monde m’abandonne,
Et si de Dieu la volunté n’ordonne
Que liberté encores on me donne
Selon mon vueil;
Doibs-je en mon cueur pour cela mener dueil,
Et de regretz faire amas et recueil?
Non pour certain, mais au ciel lever l’œil
Sans aultre esgard.
Sus donc, esprit, laissés la chair à part,
Et devers Dieu qui tout bien nous depart
Retirez-vous, comme à vostre rempart,
Vostre fortresse.
Ne permectés que la chair soit maistresse,
Et que sans fin tant de regretz vous dresse,
Se complaignant de son mal, et destresse
De son affaire.
Trop est congneu ce que la chair sçait faire;
Quant à son dueil, c’est tousjours à refaire:
Pour peu de caz, elle se met à braire
Inconstamment.
De plus en plus elle accroist son tourment,
Se debattant de tout trop aigrement;
Faire regretz, c’est son allegement,
Sans nul confort.
Mais de quoy sert ung si grand desconfort?
Il est bien vray qu’au corps il griève fort,
D’estre enfermé si long temps en ung fort
Dont tout mal vient.
A jeune corps grand regret il advient,
Quand en prison demeurer luy convient;
Et jour et nuict, des playsirs luy soubvient
Du temps passé.
Pour ung mondain, le tout bien compassé,
C’est ung grand dueil de se veoir deschassé
D’honneurs et biens, pour ung voirre cassé,
Ains sans forfaict.
A ung bon cueur certes grand mal il faict,
D’estre captif sans riens avoir mesfaict;
Et pour cela bien soubvent (en effect)
Il entre en rage.
Grand’douleur sent ung vertueux courage
(Et feust-ce bien du monde le plus sage),
Quand il se veoid forclus du doulx usage
De sa famille.
Voy-là les griefz de ce corps imbecille,
Et les regretz de ceste chair debile;
Le tout fondé sur complaincte inutile,
Plaincte frivole.
Mais vous, esprit, qui sçavés la parole
De l’Eternel, ne suivés la chair folle;
Et en Celuy qui tant bien nous console,
Soit vostre espoir.
Si sur la chair les mondains ont pouvoir,
Sur vous, esprit, riens ne peuvent avoir;
L’œil, l’œil au ciel, faictes vostre debvoir
De là entendre.
Soit tost ou tard, ce corps deviendra cendre;
Car à Nature il fault son tribut rendre,
Et de cela nul ne se peult deffendre:
Il fault mourir.
Quant à la chair, il luy convient pourrir;
Et quand à vous, vous ne pouvés perir:
Mais avecq Dieu tousjours debvés flourir,
Par sa bonté.
Or, dictes doncq, faictes sa volunté:
Sa volunté est que (ce corps dompté),
Laissant la chair, soïés au ciel monté
Et jour et nuict.
Au ciel monté, c’est que preniés deduict
Aux mandementz du Seigneur, qui conduict
Toutz bons espritz, et à bien les reduict,
S’ilz sont pervers.
Ses mandementz commandent en briefz vers,
Que si le monde envers nous est divers,
Nous tourmentant à tort et à travers,
En maincte sorte;
Pour tout cela nul ne se desconforte,
Mais constamment ung chascun son mal porte
Et en la main, la main de Dieu tant forte,
Il se remecte.
C’est le seul poinct qui tout esprit delecte,
C’est le seul poinct qui tout esprit affecte;
C’est où de Dieu la volunté est faicte,
C’est patience.
Ayant cela ne fault aultre science,
Pour supporter l’humaine insipience;
Tout mal n’est riens, nulle douleur, si en ce
L’esprit se fonde.
Il n’est nul mal que l’esprit ne confonde,
Si patience en luy est bien profonde;
En patience, il n’est bien qui n’abonde,
Bien et soulas.
En patience on n’oit crier: Hélas!
De ce muny l’esprit n’est jamais las:
En tes vertuz bien tu l’entremeslas,
Dieu tout puissant!
De patience ung bon cueur jouyssant,
Dessoubz le mal jamais n’est flechissant;
Se desolant ou en riens gemissant,
Tousjours vaincqueur.
Sus, mon esprit, monstrés vous de tel cueur;
Vostre asseurance au besoing soit congneue:
Tout gentil cueur, tout constant bellicqueur,
Jusqu’à la mort sa force a maintenue!

Brave Estienne! Il tient parole, comme vous allez voir.

[136] D’Argentré, t. I, p. 14 de l’Index.

[137] Procès, p. 37.

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