[217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux représentants de la science du langage en France, V. Henry, Antinomies linguistiques, Paris, 1896, in-8.
En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une même société, l’école « historique » avait été amenée à constater la solidarité (Zusammenhang)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans caractères communs héréditaires.
[219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché les évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de même durée, explique les transformations simultanées des différents usages et institutions d’une même société par les transformations de « l’âme sociale » collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même hypothèse.
A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en histoire le procédé classique des sciences naturelles : comparer des séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent toujours ensemble. La « méthode comparative » a été essayée sous plusieurs formes. — On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement ; on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit comparés. — On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en appliquant la méthode « statistique » ; il s’agirait de comparer systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble. C’est le principe des tables de concordance de Bacon ; il est à craindre qu’il ne donne pas plus de résultats. — Le vice de tous ces procédés est d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions où se sont produits les faits.
On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout entières, soit la même société à deux moments de son évolution (l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et France) ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait servir négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet nécessaire d’un autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par exemple l’émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux faits dans plusieurs séries n’indique pas s’ils sont cause l’un de l’autre ou seulement effets d’une même cause.
La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition nécessaire qui est la cause ; elle suppose donc la connaissance complète de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans les autres sciences.
En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause, indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par les auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute l’histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté d’accidents, dont chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II, et cette mort est cause de l’avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement du parti protestant.
L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à l’enchaînement des faits accidentels observés par eux ; — ce sont à vrai dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve le travail déjà fait dans les documents.
Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction historique est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si elle a chance de trouver les causes qui expliquent l’évolution des sociétés passés, ce sera par l’observation directe des transformations des sociétés actuelles.
Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer les principes.
1o Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents (dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là seulement sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans quelque trait dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui s’impose à toutes les manifestations différentes de leur activité. — On devra s’attendre à ce que la solidarité ne soit pas également étroite entre toutes les espèces d’activité : elle sera plus forte dans celles où chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie économique, sociale, politique), plus faible dans les activités intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des individus s’exerce plus librement[220]. — Les documents mentionnent la plupart des habitudes (croyances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les individus ; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences, sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par les croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.
[220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont ainsi posé la première la question la plus difficile.
2o Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de certains hommes. L’observation nous montre deux sortes de changement. — Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon d’agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par contrainte. — Ou les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont disparus et ont été remplacés par d’autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés autrement. Ce renouvellement des générations paraît être, de nos jours, la cause la plus active de l’évolution. On est enclin à penser qu’il l’a été dans le passé : l’évolution a été d’autant plus lente que les gens de la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l’imitation de leurs devanciers.
Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes semblables qui diffèrent seulement par leurs conditions de vie (éducation, ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle produite que par des changements dans ces conditions ? — Ou bien y a-t-il des groupes d’hommes héréditairement différents qui naissent avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à évoluer différemment, de sorte que l’évolution serait produite, en partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des déplacements de ces groupes ? — Pour les cas extrêmes, les races blanche, jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît évidente ; aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les événements. L’évolution historique serait en partie produite par des causes physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit aucun procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences héréditaires entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de leur existence. La dernière question de l’histoire reste insoluble par les procédés historiques.