[42] E. Bernheim, Lehrbuch der historischen Methode, p. 196-202.

[43] Ch.-V. Langlois, Manuel de Bibliographie historique. I. Instruments bibliographiques. Paris, 1896, in-16.

III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde ; la recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde ; mais non pas au même degré. — Certaines parties de l’histoire, cultivées depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne, il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.

Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où l’intelligence et la vie s’usent sans profit ; ils ne sont pas nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas ; suivant que l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail d’exploration dans les dépôts ; suivant même que l’on a ou que l’on n’a pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. « Peut-on travailler en province ? » s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés savantes, à la Sorbonne, en 1889 ; il s’est répondu très sagement : « Une moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de cabinet… Soit la philologie comparée, par exemple : avec une première mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires… J’en dirai autant des idées philosophiques générales… Un très grand nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44]. » Sans doute ; mais il y a « des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de puissants outillages ». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire, désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources restreintes, mais une moitié seulement ; l’autre moitié suppose encore la mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents, qu’offrent seuls les grands centres d’étude ; souvent même, il est nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études. Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie : sur certaines parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger ; tandis que la moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables. Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il comporte, est un danger : plusieurs se sont noyés pendant des années dans de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés, l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des notions positives de Bibliographie historique sont certainement salutaires.

[44] E. Renan, Feuilles détachées (Paris, 1892, in-8), p. 96 et suiv.