NOTE. — Les premières lignes de ce chapitre exigent deux mots d’explication. Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans, dans un mandement qui fit assez de bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on va lire :
« Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches calomnies vomies, c’est le mot, contre le saint-père et contre son dévoué ministre, par une plume française ? Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle s’était exercée déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse dire encore d’elle et contre elle, n’en est pas moins la seule en Europe qui tienne l’étendard levé contre l’éternel ennemi du nom chrétien. »
A cette agression tant soit peu brutale, je répondis par la lettre suivante :
« Schlittenbach, 8 octobre 1859.
» Monseigneur,
» J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée dans le département du Bas-Rhin. Les journaux de scandale n’arrivent pas jusqu’à nous. C’est vous dire que nous ne recevons ni le Figaro, ni l’Univers, ni les mandements politiques des évêques. Mais un habitant de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on me dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier pamphlet.
» Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous avez défendu la liberté de l’enseignement, ou du moins ce que le clergé français déguisait sous ce pseudonyme. Vous tolérez l’étude des auteurs classiques, et vous avez des petits séminaires où l’on joue la tragédie en grec. Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage assez rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous êtes incliné devant ce grand génie que le jour où le pape lui a donné raison contre vous.
» Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté de la presse. Vous faites mieux que de la défendre, vous la pratiquez hardiment, ouvertement, avec cette fierté mâle que l’assurance de l’impunité donne aux héros en robe longue. Le mandement n’était autrefois qu’une petite gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et du fromage, et des choses qu’il est permis de manger en carême. Vous le transformez en journal politique, sans rien payer au timbre et sans verser aucun cautionnement. Garanti par un caractère sacré contre les rigueurs de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de Sardaigne. Vous ne ménagez pas même le gouvernement qui, de Savoyard vous a fait Français, de prêtre vous a fait évêque, et qui vous donne un traitement pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes sur des murs qui appartiennent à l’État ; vous les faites lire en chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux frais de l’État ; et le prince qui vient d’accorder une amnistie à ses ennemis vaincus et découragés, daigne laisser une apparence de triomphe à votre petite insurrection. Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de Sardaigne et que vous vivez dans l’empire français. Est-il possible que l’habit ecclésiastique vous ait affranchi de vos deux souverains légitimes pour vous soumettre à un petit prince étranger ?
» Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de rancune personnelle m’ait inspiré ces réflexions. Vous m’avez maltraité, il est vrai, mais en si bonne compagnie, que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je consens à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie où vous m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne et tous les glorieux chefs de la révolution italienne. Je confesse même entre nous que je ne savais pas mériter tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé.
» Peut-être auriez-vous pu employer des expressions plus courtoises contre un homme poli et lettré. Mais la polémique religieuse a ses mœurs. Elle a transporté dans le langage les torches et les chevalets dont elle n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des hommes.
» Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je veux dire dès le premier article de votre nouvel ami, M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit que ce père Duchesne de l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai craint quelques objections sérieuses à mes théories, ou quelque réfutation terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais toutes les armes de la logique et de l’histoire : quelle naïveté ! M. Veuillot s’est borné à me dire des injures, comme vous, monseigneur, et à dénoncer mon livre à la police. Car il est plus facile de ruiner un éditeur que de ruiner un argument, et la réplique la plus saisissante sera toujours une saisie.
» Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger l’insertion de cette lettre dans votre plus prochain numéro, c’est-à-dire dans votre prochain mandement ; mais je ne veux point abuser de mon droit, et il me suffit d’avoir raison.
» Je baise avec respect votre anneau pastoral et je m’incline humblement, monseigneur, devant le caractère sacré dont vous êtes revêtu. »
Définition de l’ultramontain. — L’armée du pape contre l’empereur des Français. — Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets et renvoie des dragées. — Le clergé gallican. — Hincmar et Bossuet. — La déclaration de 1682. — Belle conduite du clergé gallican. — Mandement de monseigneur de Condom. — Moralité.
Ma chère cousine,
Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on entend sous ce mot un prélat qui a son corps dans la ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à Rome, au delà des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts.
Chacun sait que les ultramontains sont une fraction et même une faction très-puissante dans le haut clergé. Secte contraire à toutes les libertés publiques et nationales, toujours prête à sacrifier la nation au souverain, et le souverain à un petit prince étranger. On les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui se sont assis sur le peuple français, et révolutionnaires très-fougueux lorsqu’un mot d’ordre venu de Rome les a lancés contre le roi ou l’empereur de notre pays. Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre le gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité du 2 décembre. S’ils pouvaient renverser à coups de mandements l’édifice que leurs mandements ont consolidé jadis, l’Empire ne serait plus qu’une ruine.
La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui seront toujours ses ennemis. Si quelques dévotes d’Arras et quelques Dupanlouves d’Orléans se coiffent de violet en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité du peuple français supporte impatiemment les homélies révolutionnaires de ces insurgés du despotisme.
Le gouvernement les supporte. Patiemment ? Je ne sais. Avec plaisir ? J’en doute. Est-ce la reconnaissance des services rendus ? est-ce la crainte d’une pire exaspération qui conseille à l’empereur et à ses ministres une patience plus qu’évangélique ? Pour résoudre cette question, il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. Ce que je comprends fort bien, c’est que les évêques ultramontains, soulevés contre l’empereur des Français et son allié le roi de Sardaigne, impriment impunément les écrits les plus audacieux. La liberté de la presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand nous serions trop vieux pour en user, existe dès à présent pour quelques pamphlétaires mitrés. Le droit de réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé généreusement à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent les hommes par milliers. Autant on est sévère pour nous, pauvres petits révolutionnaires de la liberté, autant on est indulgent et respectueux pour la révolution théocratique.
J’imagine que le gouvernement se croit assez fort pour dédaigner les injures ultramontaines, parce qu’il s’appuie sur le clergé gallican. On sait, ou du moins on dit que la plupart des simples prêtres et quelques évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes et même aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse tradition d’Hincmar, archevêque de Reims, contemporain de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, qui se prononça courageusement pour la cour de France contre la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon temps et le rôle démocratique des évêques élus par les citoyens, héritiers des tribuns, investis du beau titre de défenseurs du peuple.
Si les évêques gallicans étaient encore animés du même esprit, si le souverain pouvait voir en eux des successeurs d’Hincmar et la nation des défenseurs du peuple, ni le gouvernement ni la nation ne seraient désarmés en face de la révolte ultramontaine, et nous aurions tort de désespérer de l’épiscopat français.
On parle aussi de Bossuet, nouvel Hincmar, et de la célèbre déclaration de 1682, qui maintint si fièrement les droits de l’Église gallicane contre les prétentions du pape.
Malheureusement, il est prouvé que les évêques gallicans signèrent la déclaration de 1682 pour obtenir du roi la révocation de l’édit de Nantes et les dragonnades. L’histoire nous atteste qu’après le résultat obtenu, tous les signataires de la déclaration écrivirent au pape pour désavouer ce grand acte et humilier l’Église gallicane. Il suit de là que ces héros en habit violet n’ont été gallicans un jour que pour acheter le droit de persécuter les citoyens, et qu’ils sont redevenus ultramontains, la besogne faite.
Bossuet lui-même, le grand Bossuet, ce père de l’Église gallicane, comme on dit en plus d’un endroit, ne paraît pas avoir été plus libéral, ni même plus gallican que monseigneur Parisis, ou monseigneur Dupanloup. Si tu veux lire le mandement ci-joint, qu’un de mes amis m’envoie par la poste, tu te convaincras qu’entre le plus brutal des ultramontains et le plus sublime des gallicans il n’y a pas l’épaisseur d’un cheveu.
MANDEMENT DE MONSEIGNEUR L’ÉVÊQUE DE CONDOM SUR LES AFFAIRES POLITIQUES.
« Dieu est le roi des rois. Il établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples. La personne des rois est donc sacrée, et leur autorité est absolue. Ils sont des dieux et participent en quelque façon à l’indépendance divine. « J’ai dit : vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » (Ps., LXXXI, 6.)
» Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. C’est l’image de Dieu qui, assis sur son trône au plus haut des cieux, fait aller toute la nature.
» Tout l’État est en lui. En lui est la puissance, en lui est la volonté de tout le peuple. Les sujets lui doivent une entière obéissance. Ceux qui pensent servir l’État autrement qu’en servant le prince et en lui obéissant troublent la paix publique et le concours de tous les membres avec le chef. Le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu’il ordonne : quand le prince a jugé, il n’y a point d’autre jugement. Il faut lui obéir comme à la justice même ; sans quoi, il n’y a point d’ordre ni de fin dans les affaires. La crainte est un frein nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil et de leur indocilité naturelle. Il faut donc que le peuple craigne le prince. La juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les livres saints doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans le gouvernement des choses humaines.
» Maintenant, ô rois, écoutez ! On voit auprès des anciens rois un conseil de religion, et les plus sages sont les plus dociles. Nous avons vu Samuel auprès de Saül. Nathan, qui reprit David de son péché, entrait dans les plus grandes affaires de l’État. Ira est nommé « le prêtre de David. » Zabud était celui de Salomon, et il est appelé « l’ami du roi » : marque certaine que le prince l’appelait à son conseil le plus intime. On peut rapporter en cet endroit le conseil du sage : « Ayez toujours avec vous un homme saint, dont l’âme revienne à la vôtre, et qui, voyant vos chutes secrètes dans les ténèbres, les pleure avec vous, » et vous aide à vous redresser.
» Le prince est exécuteur de la loi de Dieu. Il fait sanctifier les fêtes. Moïse fait mettre en prison et ensuite il punit de mort, par l’ordre de Dieu, celui qui avait violé le sabbat. La loi chrétienne est plus douce, mais aussi se faut-il garder de l’impunité. Les ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les fêtes, et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger les magistrats à tenir soigneusement la main à l’entière exécution de ces lois, contre lesquelles on manque beaucoup, sans qu’on y ait apporté tous les remèdes nécessaires.
» Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs, les parjures, ni les devins. « Le roi sage dissipe les impies et courbe des voûtes sur eux. » (Prov., XX, 26.) Il les enferme dans des cachots, d’où personne ne les peut tirer. Ou, comme d’autres traduisent sur l’original : « Il tourne des roues sur eux. » Il les brise, il les met en poudre en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer, comme fit Gédéon à ceux de Soccoth et David aux enfants d’Ammon. Le Seigneur dit à Moïse : « Menez le blasphémateur hors du camp, et que tout le peuple le lapide. » (Lévit., XXIV, 13.) Le prince doit exterminer de dessus la terre les devins et les magiciens qui s’attribuent à eux-mêmes ou qui attribuent aux démons une puissance divine. Les lois des empereurs chrétiens, et, en particulier, celles de nos anciens rois, Clovis, Charlemagne, et ainsi des autres, sont pleines de sévères ordonnances contre ceux qui manquaient à la loi de Dieu ; et on les mettait à la tête pour servir de fondement aux lois politiques.
» Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions. Ainsi Asa, ainsi Ézéchias, ainsi Josias, mirent en poudre les idoles que leurs peuples adoraient ; ils en brûlèrent les bois sacrés ; ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins, et ils purgèrent la terre de toutes ces impuretés. « Le prince est ministre de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée : quiconque fait le mal doit le craindre comme le vengeur de son crime. » (Daniel, III, 96-98.) Il est le protecteur du repos public qui est appuyé sur la religion ; et il doit soutenir son trône, dont elle est le fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans tout l’État, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse religion ; le blasphème, l’athéisme même, et les plus grands crimes, seraient les plus impunis.
» Dans la cérémonie du sacre, le roi promet « d’exterminer de bonne foi, selon son pouvoir, tous hérétiques notés et condamnés par l’Église. »
« Honorez le Seigneur de toute votre âme ; honorez aussi ses ministres. » (Ecclésiast., VII, 33.) Le sacerdoce et l’empire sont deux puissances indépendantes, mais unies. Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits et l’autorité du sacerdoce ; et ils doivent trouver bon que l’ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte d’entreprise. Ils ne doivent pas croire, sous prétexte qu’ils ont le choix des pasteurs, qu’il leur soit libre de les choisir à leur gré : ils sont obligés de les choisir tels que l’Église veut qu’on les choisisse.
» Les princes ont soin non-seulement des personnes consacrées à Dieu, mais encore des biens destinés à leur subsistance. Toute la loi est pleine de semblables préceptes. Abraham en laissa l’exemple à toute sa postérité, en donnant à Melchisédech, le grand pontife du Dieu Très-Haut, la dîme des dépouilles remportées sur ses ennemis. Le peuple d’Israël ne se plaignait pas d’être chargé de la nourriture des lévites et de leurs familles, qui faisaient plus d’une douzième partie de la nation. Au contraire, on les nourrissait avec joie. Il y avait, du temps de David, trente-huit mille lévites, sans comprendre les sacrificateurs, enfants d’Aaron. Tout le peuple les entretenait de toute chose très-abondamment, avec leurs familles ; on mettait dans cet entretien un des principaux exercices de la religion et le salut de tout le peuple. Néhémias protégeait les lévites contre les magistrats. O princes ! suivez ces exemples. Prenez en votre garde tout ce qui est consacré à Dieu, et non-seulement les personnes, mais encore les lieux et les biens qui doivent être employés à son service. Protégez les biens des Églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous d’Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui pour avoir voulu envahir les biens mis en dépôt dans le temple. Combien plus faut-il conserver les biens non-seulement déposés dans le temple, mais donnés en fonds aux Églises ! Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de lui, ce qui est à lui, et ce qu’on lui donne, et de mettre la main dessus pour le reprendre de dessus les autels !
» La plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de la protection constante qu’ils ont donnée à l’Église.
» Les enfants de Clovis n’ayant pas marché dans les voies que saint Rémi leur avait prescrites, Dieu suscita une autre race pour régner en France. Les papes et toute l’Église la bénirent ; l’empire y fut établi. Aucune famille royale n’a jamais été si bienfaisante envers l’Église romaine ; elle en tient toute sa grandeur temporelle.
» Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres fâcheux, et les papes eurent tout à craindre, tant des empereurs que d’un peuple séditieux.
» Le Saint Esprit a tracé le caractère des conquérants ambitieux qui, enivrés du succès de leurs armes victorieuses, se disent les maîtres du monde. Voici le premier trait d’un conquérant injuste. Il n’a pas plutôt subjugué un ennemi puissant, qu’il croit que tout est à lui. Comme si c’était une rébellion de conserver sa liberté contre son ambition, les guerres qu’il entreprend ne lui paraissent qu’une juste punition des rebelles. Non content d’envahir tant de pays qui ne relèvent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre digne de sa grandeur, s’il ne se rend maître de tout l’univers. Ce superbe roi n’a pas besoin de conseil ; l’assemblée de ses conseillers n’est qu’une cérémonie, pour déclarer d’une manière plus solennelle ce qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement. Mais voici un dernier trait : c’est de ne respecter ni connaître ni Dieu ni homme, et de n’épargner aucun temple, pas même celui du vrai Dieu.
» Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérants, il leur prépare un châtiment rigoureux. Dieu inspire l’obéissance aux peuples, et il y laisse répandre un esprit de soulèvement. Sans autoriser les rébellions, Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes, qu’il châtie aussi en son temps ; toujours terrible et toujours juste. Il n’y a qu’une exception à l’obéissance qu’on doit au prince, c’est quand il commande contre Dieu. Un prince qui se fait haïr par ses violences est toujours à la veille de périr. Ce n’est pas qu’il soit permis d’attenter sur eux ; à Dieu ne plaise ! mais le Saint Esprit nous apprend qu’ils ne méritent pas de vivre.
» Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se tua lui-même de désespoir. « Balthasar fut tué, et Darius le Mède fut mis à sa place. » (Daniel, V, 30, 31.) C’est assez d’avoir rapporté ces tristes exemples, et nous nous tairons du nombre infini qui reste. Les rois, comme ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une infidélité particulière, d’une justice plus rigoureuse et de supplices plus exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce tonnerre. « C’est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. » (Hébr., X, 31.) Il vit éternellement ; sa colère est implacable et toujours vivante ; sa puissance est invincible ; il n’oublie jamais ; il ne se lasse jamais ; rien ne lui échappe.
» †J. BÉNIGNE, évêque de Condom. »
P.-S. Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder d’une méprise. Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu mandement que tu viens de lire n’est qu’une mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage de Bossuet. Ce livre est intitulé : Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte. Bossuet l’a écrit pour l’éducation du Dauphin, fils de Louis XIV.
Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins les citations étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul mot. C’est bien Bossuet qui a exposé ces théories monstrueuses. C’est le père de l’Église gallicane qui immole si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie si vaillamment la royauté devant le pape.
Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus où les évêques donnaient des leçons de politique aux enfants des rois. Un temps viendra peut-être où les rois donneront aux évêques des leçons de politesse.
Le moment est bien choisi. — Nous sommes en paix, quoi qu’on die. — Les nuages sont dans la lorgnette. — Annexion de la Savoie. — Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. — Le berceau des grandes familles. — Le spirituel et le temporel sont deux. — Le temporel est soumis à des lois. — Réforme douanière. — Une lettre datée de Lille. — Beaux-Arts. — La peinture et la sculpture vont assez mal en France. — A qui la faute ? — Efforts des artistes. — Bon vouloir du public. — Excellentes intentions du gouvernement. — Les expositions bisannuelles. — Elles ont fait plus de mal que de bien. — Je propose de les remplacer par des expositions permanentes. — Avantages de mon projet. — Tout le monde y gagnera : le public, les artistes, les critiques. — Moyen d’exécution. — Profit pour le budget. — Expositions anglaises. — Le boulevard des Italiens.
Ma chère cousine,
La France et l’Europe sont en paix ; l’Italie, notre sœur aînée, organise tranquillement son indépendance ; l’Angleterre, notre alliée naturelle, unit ses intérêts aux nôtres par le lien le plus étroit ; les éternels ennemis de l’intelligence et de la liberté se suicident à coups de mandements et d’encycliques ; le gouvernement impérial, après dix années d’indécision, se jette résolûment dans la voie sacrée de la démocratie, et reprend en main la grande œuvre de 89 ; tout va bien. Le moment n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, le luxe honorable de la vie. La France est assez riche et assez grande pour se donner ce luxe-là.
Il est vrai que certains journalistes signalent tous les matins de gros nuages à l’horizon ; mais je me figure qu’ils n’ont pas bien essuyé leur lunette, et qu’une légère vapeur condensée entre deux verres obscurcit, à leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos ouvriers vont s’insurger en masse contre un traité de commerce qui leur donne la vie à bon marché. L’autre assure que nos paysans marcheront comme un seul homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé dans son pouvoir temporel.
Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou simplement possibles, il y aurait presque de l’impertinence à traiter dans un pareil moment la question des beaux-arts. Mais j’ai beau lire les journaux et me travailler à les comprendre, toutes ces billevesées de quelques hommes sérieux m’amusent sans me persuader.
Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse nous donner un département très-pauvre et très-stérile sans que l’Europe en prenne de l’ombrage ? Chacun sait que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses et fort peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants ont besoin de routes, de chemins de fer et de mille autres choses très-coûteuses que le Piémont ne saurait leur donner sans obérer ses finances, et que la France leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité, que gagnons-nous ? La satisfaction de rentrer dans nos frontières physiques et de fermer une porte qui n’était jamais ni ouverte ni fermée. Le moindre propriétaire a le droit de s’enclore, et l’on conteste au peuple français le droit de s’enfermer chez lui ! J’avoue que l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais quelle nation voisine a le droit de s’en plaindre ?
Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, nous n’aurions pas plus songé à lui demander la Savoie qu’il n’eût pensé à nous l’offrir. Le voilà, grâce à nous, accru de toute l’Italie centrale : nos bienfaits lui commandent un peu de reconnaissance ; son accroissement nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. Nous fermons notre porte. Il en serait de même si dans quelques années la Prusse s’agrandissait des petits États protestants qui l’environnent. Nous applaudirions sincèrement à cette grande et salutaire révolution, mais nous ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes et de comprendre que la Prusse agrandie devient un voisinage dangereux pour nous. Nous fermerions notre porte et nous rappellerions à l’Europe que le Rhin est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais que nous aurons la discrétion de taire, aussi longtemps que la carte d’Allemagne restera ce qu’elle est aujourd’hui.
Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave nous abandonne la Savoie, qui est le berceau de son illustre maison. Il faut que ces politiques soient bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau ? Les empereurs d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. Notre gracieuse alliée la reine Victoria ne songe plus à régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont devenus grands, ils désertent leur nid.
Un respectable souverain réclame obstinément une province affranchie. Pour rentrer dans des droits qu’il a perdus par sa faute, il confond le ciel et la terre, le spirituel et le temporel. Il oublie les bienfaits du prince qui l’a restauré sur son trône ; il sème à travers l’Europe des paroles de révolte ; il s’efforce d’intéresser à son budget tous les simples et tous les ignorants de la terre ; il abuse d’une autorité sainte au profit d’un despotisme impuissant et vindicatif. Ce prêtre d’un Dieu de paix sème des brandons de discorde ; il aspire à voir l’univers en feu, pour sauver une aile de sa maison.
Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à notre aise la question des beaux-arts. Le peuple français est un peuple de bon sens. Si catholique qu’il puisse être (et je crois qu’il l’est encore un peu), il sait faire une différence entre les intérêts religieux et les petites cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église, mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est sujet à croître et à décroître, comme toutes les choses temporelles. La paix, la guerre, les victoires, les défaites, les traités, le vœu des nations, le soulèvement légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour à tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui n’ait rien à craindre des événements est celle qui n’est pas de ce monde, suivant la belle expression du Christ. M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, a établi cette vérité mieux que je ne saurais le faire. C’est pourquoi je ne te parlerai que des beaux-arts.
On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires de mauvaise humeur, que le changement de notre système douanier met la France à deux doigts de sa perte. Si une telle assertion était fondée, j’aurais bien mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre des plus rassurantes. Tous nos riches, grâce au ciel, ne sont pas des égoïstes. Un grand industriel de Mulhouse, après avoir lu la lettre de l’empereur à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître de la maison : « Sire, j’approuve de tout mon cœur la mesure que vous avez prise dans l’intérêt de tous. J’y perdrai sans doute quelques millions ; mais j’étais honteux des bénéfices que nous faisions depuis plusieurs années. » Mon honorable correspondant de Lille est un homme de l’étoffe de M. Dollfus. Je copie textuellement la lettre qu’il m’a écrite :
« La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite révolution ; c’est que les millionnaires sont tenaces. Être dérangé par un mauvais tarif, alors que, sans mal ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous en coûte 14 !
» On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant qu’on allait fermer les ateliers ; mais cela n’a pas pris.
» Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution de droit sur les cotons bruts et 33 pour cent de droits protecteurs. Les voilà bien à plaindre !
» Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit de 15 pour cent ; ce qui n’empêche pas MM. D… de gagner 600,000 francs, bon an, mal an.
» Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, ne peut avoir la pensée de les laisser mourir de faim. Or, tant que l’ouvrier aura à vivre, les patrons ne mourront pas.
» Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi laisser nos ouvriers sans travail ? Eh bien, les salaires ont doublé ; l’ouvrier s’est vu débarrassé de sa besogne la plus rude ; et c’est l’ouvrier qui manque au travail, quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il en sera de même dans les circonstances présentes, et avant quinze ans la France industrielle n’aura plus de rivale.
» Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient alors de 7 à 8,000 francs. Ce même charbon, devenu fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc 70 centimes. Et les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des monopoles qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on ? J’en doute. Mais il y a déjà du courage à le tenter.
» Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui 1,200,000 francs.
» Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur de vendre la France à l’Angleterre !
» Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais toujours avec plaisir le gouvernement déclarer la guerre à ces fortunes si facilement acquises aux dépens de tous. »
Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai quelque jour, m’autorisent, ma chère cousine, à ne te parler aujourd’hui que des beaux-arts.
Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. Dans cette splendeur nouvelle de la France ressuscitée, ils se plaignent de rester cachés au dernier plan. Les uns dépensent leur vie dans les antichambres d’un ministère pour obtenir une misérable commande ; les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans prétention, fabriquent de tout petits tableaux pour les ventes de l’hôtel Drouot ou les devantures de la rue Laffitte. Il n’y a plus ni grands ateliers, ni grandes ambitions, ni grandes passions ; les grands talents qui nous restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence de la critique. — Si nous sommes encore à la tête de l’Europe artiste, comme l’exposition de 1855 l’a prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous.
L’empereur Napoléon III construit de grands palais ; il songe à les décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin que la tradition est perdue ; que M. Ingres et M. Delacroix, l’un vieux, l’autre malade, n’ont pas d’héritiers parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des improvisateurs insuffisants des travaux qui réclameraient le génie de Gros et de David !
Cependant le métier de peintre est mis à la portée de tout le monde ; les écoles pullulent de jeunes gens ; les secrets de la couleur sont tombés dans le domaine public ; nous avons quelques milliers de paysagistes, tous capables de peindre un effet ; quelques milliers de peintres de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. Sans compter la bande austère des réalistes qui s’applique sérieusement à transporter sur la toile les grosses veines d’une feuille de chou.
Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus vivement aux œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre en 1840 s’arrête aujourd’hui tous les matins devant la boutique de Cachardy. Tel autre qui aurait cru jeter son argent par la fenêtre en achetant un paravent illustré, économise vingt-cinq louis pour se donner un Fauvelet. Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes dans les sommets de la finance. On voit d’illustres parvenus introduire les artistes dans leurs hôtels et préférer hardiment la peinture à la dorure. On voit des spéculateurs d’assez haut rang former des galeries d’un grand prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. Je parierais qu’il se dépense plus de 50 millions par an dans les maisons où l’on vend des tableaux. J’ai vu un étranger débarquer dans un hôtel de la rue Castiglione et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra pas 10,000 écus en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré un artiste de grand mérite qui colportait sous son bras un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en trouver cinq louis.
Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce qu’ils ont su se faire une clientèle, achalander leur atelier, élever leurs prix et passionner une coterie bourgeoise, loin du grand jour des expositions et du contrôle de la critique. Il y a des artistes merveilleusement doués qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît pas, ou les oublie ou les juge mal.
Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on peut affirmer, malgré la loi du progrès, qu’ils étaient plus communs en 1810 ou en 1830 qu’en 1860. Nos deux dernières expositions n’ont guère servi qu’à mettre en relief la médiocrité féconde de nos artistes.
Le gouvernement déplore cet état de choses : il est trop directement intéressé à la gloire du pays pour assister sans regret à cette décadence. Je crois même qu’il a cherché de bonne foi le remède du mal. Devant le très-médiocre salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit que les expositions annuelles précipitaient le travail des artistes et les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle de deux ans leur permettrait d’apporter des œuvres plus grandes ou du moins plus mûres, et que l’art français s’en trouverait mieux.
On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on a vu que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité celle de 1857. L’expérience continue. Le salon n’ouvrira pas en 1860, et je ne crains pas de prédire que 1861 tombera au-dessous de 1859.
C’est que le pharmacien a pris un médicament pour un autre et donné du laudanum à un malade en léthargie.
Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est la publicité donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée entre les artistes, les conseils distribués par la critique, la faveur et le blâme des regardants. Voilà pourquoi le principe des expositions annuelles était excellent, et, si l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on n’avait qu’à décréter une exposition permanente.
Je suppose que le gouvernement mette à la disposition des artistes une aile de ce grand Palais de l’industrie, qui le plus souvent ne sert à rien. On écrirait sur la porte : Exposition permanente des Beaux-Arts.
Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé un ouvrage, il n’inviterait pas le public à grimper les six étages de son atelier ; il ne solliciterait pas du préfet de police l’autorisation d’exposer sa statue devant le guichet du Louvre : il enverrait la statue ou le tableau au Palais de l’industrie. Une commission permanente, réunie en séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. Les ouvrages admis resteraient trois mois exposés à la curiosité du public et à la sévérité des critiques.
Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans Paris, un lieu de plaisir noble et intelligent. Les étrangers pourraient, toute l’année, se faire une idée de nos artistes contemporains. Les artistes ne se tueraient plus à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition, puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient plus sous les fourches caudines du marchand de tableaux ; car, en donnant leur prix au gardien de la galerie, ils traiteraient presque directement avec les acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. Le grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, viendrait faire son choix et distribuer des encouragements solides. Le gouvernement échapperait à la honteuse nécessité de commander des tableaux et des copies à ceux qui ne savent pas les faire : la publicité donnée à toutes les œuvres d’un certain mérite lui permettrait de n’encourager que le talent.
Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux ans, seraient aussi régulièrement occupés que les critiques des théâtres. Ils auraient du nouveau toutes les semaines, ils profiteraient tous les jours, ils seraient dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes. Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, remplacerait le calme plat où nous vivons. Et bientôt, si je ne m’abuse, on verrait refleurir ces beaux temps où toute une ville se passionnait pour ou contre un tableau de M. Delacroix.
Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, si une révolution (fort imprévue d’ailleurs) me condamnait à régner sur la France. Le remède est des plus simples et des moins coûteux. Nous avons le palais, le jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était pas assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou cinq cent mille francs à gagner sur les entrées, puisque le public a pris l’habitude de payer à la porte du Salon.
Le gouvernement va-t-il adopter mon idée ? Non, dis-tu ; eh bien, tant pis pour lui. Je parie qu’avant six mois il se formera en France une société anonyme pour l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. Les Anglais n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV ; personne ne les a habitués à compter sur le gouvernement comme sur une providence et à lui demander toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le beau temps. Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le procurent eux-mêmes. Peut-être un jour deviendrons-nous Anglais en cela. Je vois déjà s’ouvrir, au boulevard des Italiens, une petite exposition permanente qui sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. Si tu viens à Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt sous, et tu verras de beaux Delacroix et d’adorables Meissonier.
Mon jardinier m’apporte une brochure. — Joseph le buveur de bière, le forgeron François et le pape. — Mise en scène. — Qu’est-ce que le pape ? — Pourquoi le pape est-il roi ? — Grave question tranchée d’un seul mot. — Aménités du forgeron François. — Il habille à sa façon le roi de Sardaigne et l’empereur des Français. — Félicité des Romains. — État misérable des Piémontais. — Ils sont réduits à montrer des marmottes, tandis que les Romains s’ébattent en carnaval. — Les sujets du saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux. — Intrigues des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape. — Le pape ne doit pas écouter les conseils des souverains. — L’œuf et la poule. — Réflexions demi-politiques. — MM. Proudhon et Vacherot. — Deux catégories de révolutionnaires. — Modification désirable dans les lois sur la presse. — Grâce pour les philosophes ! — Souvenirs de l’auteur. — M. le docteur Pellarin. — Arago.
Ma chère cousine,
Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format.
— Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans la rue. Cela se vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la prétention de nous nourrir.
Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire.
C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau, brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table ; il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir temporel du saint-père et la question des Romagnes.
Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit avoir quelque parenté avec le Catéchisme poissard, que je n’ai jamais lu.
« Qu’est-ce que le pape ? » demande grossièrement l’ivrogne Joseph. Le bon François répond : « Un grand prêtre et un roi. — Pourquoi un roi ? »
La question est délicate ; on a déjà fait plus de deux cents brochures là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la difficulté d’un seul mot : « Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un royaume. »
Voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi la reine des nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de César, Rome enfin… est muette.
Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison ; il se le tient pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou.
« Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays ? — Deux fois aussi grand que l’Alsace. »
Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre, vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez donc, ô François ! de plus de moitié. Si les États du pape étaient réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions d’honorables Italiens qui seraient bien contents !
Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la bière. Il craint de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle époque le pape est en possession de son royaume ? « Depuis mille ans, pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour l’autre. » Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier l’histoire ! Joseph accepte les chiffres ronds.
Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime ? ou, pour parler le langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui ?
» FRANÇOIS. — Aussi bien que mon chapeau qui est sur ma tête est à moi.
» JOSEPH. — Et, si on lui prenait son pays en entier ou en partie, comment appellerions-nous ça ?
» FRANÇOIS. — Un vol.
» JOSEPH. — Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils ?
» FRANÇOIS. — Ceci, tu le sais aussi bien que moi.
François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, il réserve ses injures pour un autre souverain. Tu vas en juger.
» JOSEPH. — Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, l’approuver, le louer ?
» FRANÇOIS. — Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, une autre personne s’écriait : « Très-bien ! à la bonne heure ! » tu dirais à cet autre qu’il est une canaille. »
C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape dur.
Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la brochure jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la fleur.
François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets du pape sont heureux entre tous les hommes, « que le Français paye deux fois plus d’impôts que le Romain ; que, dans le Piémont, on vole et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux ; que les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit ; que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde ; que leur carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur ; que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes, appartiennent au Piémont ; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant les Romains sont heureux ! que le prince héritier d’Angleterre, après avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette réflexion : « C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres. » Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne humeur. »
Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner.
« — As-tu essayé de leur gouvernement ? demande François.
» — Non.
» — Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta compétence ! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces étaient les plus heureux. Naturellement ! un prêtre n’a pas besoin de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi disait-on dans toute l’Allemagne : Sous la crosse, il fait bon vivre. »
L’alinéa que je viens de citer est comme la signature de cet opuscule anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit.
» — Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent.
» — C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé leur nouveau gouvernement au peuple.
» — Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le pape ?
» — Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu leur pardonne leur sottise ! crient parce qu’ils entendent crier. Les Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape ; les républicains voudraient en faire une petite république ; les francs-maçons voudraient y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir ; les Anglais voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie ; les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les biens de l’Église.
» — Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois ?
» — Parce que le diable est déchaîné. »
A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument sans réplique.
Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron François te fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un mot, parce qu’il est pittoresque.
Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement écouté en Europe, qu’un bienfaiteur de l’Église, un protecteur du saint-siége, avait voulu donner au pape quelques salutaires conseils. Il demande bien timidement pourquoi le pape n’a rien écouté ?
« — Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. C’est à lui de donner des conseils et non d’en recevoir. Est-ce que l’œuf est plus sage que la poule ? »
Que t’en semble, cousine ? N’admires-tu pas avec moi cette métaphore qui représente tous les souverains de l’Europe comme des œufs pondus par le pape ? Espérons que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en omelette par le forgeron François !
Je jette la brochure au panier, je me lave les mains et je reprends ma lettre.
Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie ni même dans quelle ville ce petit opuscule malpropre s’est publié. Je ne veux pas même te dire en quel patois il est écrit : ma lettre aurait une couleur de délation, et je ne dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture m’a inspiré quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter ici comme elles me viennent, et, si le gouvernement les lit par-dessus ton épaule, tant mieux !
Tandis que cette brochure et cent autres pareilles s’impriment librement à plusieurs millions d’exemplaires, un philosophe appelé Proudhon se condamne à l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un autre philosophe appelé Vacherot va se constituer prisonnier un de ces jours, et philosopher trois mois sous les verrous.
M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ils rêvent un nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes, ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature, conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises, les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris ; non qu’elle les crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code.
Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme. J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs. Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés.
Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon, une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion d’optique. Suivant l’usage de tous les rêveurs, il a cru toucher du doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras, et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi.
Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à tromper les autres.
Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne. La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux, tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu dans ces victimes de la pensée ; mais folie si l’on veut, leur folie est respectable.
Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne. Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à insurger son ignorance, à remuer la bourbe des passions basses ! ces hommes de parti, qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard, comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous la main ! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien.
C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes : rompus à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits. J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine découverte à tous les horions de la loi.
La loi se modifiera un jour ou l’autre ; je l’espère, je le crois. Le gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François.
Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet n’a rien à craindre des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne certaines précautions contre les journaux ; car une diffamation ou une fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société. J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui ne savent pas lire.
En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie, est-ce que nos philosophes demeureront exilés ? est-ce qu’ils iront en prison ? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit remise de la peine. Rien de plus noble.
En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen, placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de conscience sont assurés de trouver grâce devant lui.