X
LE CARNAVAL

Bonne année. — Les bonbons à faux poids. — Petite guerre contre les abus. — Ma besogne de l’an prochain. — La Bourse. — Le Jardin des Plantes. — La Manufacture des tabacs. — Les théâtres. — Les ateliers. — Les hôpitaux. — Le gymnase Triat. — Je ne suis pas un homme sérieux, et je m’en trouve bien. — L’Académie. — Quatre candidats : — M. O. F., — M. C. D., — M. H. M., — M. J. S. — Un mot sur une brochure célèbre. — Une personne d’Orléans. — Ma petite opinion sur le débat. — La politique au théâtre. — Encore la revue des Variétés. — Explication d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard. — Le carnaval. — Le deuxième bal de l’Opéra.

Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre, deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes.

Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un franc cinquante centimes environ.

Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort au-dessus des épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise, il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement : « Ce n’est pas quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six francs ; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac, et mon nom en toutes lettres : que peut-on exiger de plus ? »

Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le mal ? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais, à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir.

Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On prétend que les citoyens français n’ont pas le droit de tout dire ; je te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau privilége ! Tu verras.

Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de la morale étroite et de l’austérité niaise.

Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans.

Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies.

Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre.

Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis encore, ne vont pas.

La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange !) la Bienfaisance aux prises avec la Charité.

Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans l’enseignement de M. Chevé.

Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas un homme sérieux. Tant mieux ! cousine ! C’est à ce prix qu’on achète le droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens ne feront qu’en rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique, l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets.

Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera pas attendre. Un fauteuil est vacant ; quatre candidats, m’a-t-on dit, sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat de nos prosateurs ; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier. Il ne porte pas l’âme déchirée jusqu’à mourir, comme ce cher et malheureux Alfred de Musset ; mais il est tout plein des qualités brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux.

L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville : poëte autant qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants ; inventeur timide mais souvent original ; modéré de parti pris dans le comique et le pathétique ; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût ; moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des académies.

Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons ; ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose, intitulée : les Rivaux amis.

Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes ; car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires.

Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du Devoir, de la Liberté, de la Religion naturelle ; homme de principes plutôt que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante. Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes ; et je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix.

Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée : le Pape et le Congrès, mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en parlent ; quelques personnes en crient.

La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct, sans aucune recherche d’élégance, et mâle sans nulle affectation de rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au fait et néglige les préambules.

Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute, mais digne de tous les respects.

L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui, sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la religion. Il fait mieux : il relève le chef spirituel de l’Église ; il détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire auguste et sainte ; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de Paris.

Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut. Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la France étaient du même avis.

Hé bien ! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des mieux salariés. Mais n’importe ! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine d’insurgés : nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce : l’autorité du bon sens et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon normand :

« Allez, marchez ! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous, mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre. Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans ! Personne ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là ; Orléans ne fera pas ses frais cette année ; Paris et Bologne, Florence et Modène, Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860 comme s’il n’y avait pas d’Orléans ! »

Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage : « Vous avez le poing solide ; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre complaisance font toute leur force. Il est facile de les dominer, il est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on fait pour eux les rend plus exigeants ; qui les oblige s’oblige. Essayez d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché ! Et ils ont prouvé par une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu. »

Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis pas coutumier du fait ; mais la politique envahit tout, même les salons et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie, on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier qui ne s’intéresse aux affaires publiques ; M. et madame Denis ne s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la Porte-Saint-Martin encaisse tous les soirs 5,000 francs, qui ne sont pas précisément le denier de saint Pierre ; et les applaudissements de la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot.

Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé, qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes d’Orléans.

XI
UN DÎNER DE CHASSEURS

Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace. — Introduction du vomissement dans la langue politique. — Danger à éviter. — Les matassins journalistes. — La ville de Bouxviller. — Les petites capitales de l’Allemagne. — Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas le français ? — Je rencontre des protestants. — Horreur ! — Définition de la Raison, par M. Lacordaire. — Éloge des hérétiques, par quelques catholiques. — Je réponds victorieusement, à la romaine. — La chasse. — Dîner à Ingviller. — Les convives. — La conversation tombe dans la politique. — Circulaire de M. Billault. — Utilité des sous-préfets et des receveurs particuliers. — Cinquième et sixième roues. — Affaires de Rome. — Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante. — Trois discours. — Un homme de 1816. — Un homme de 1830. — Un homme de 1848. — Avenir de la coalition ultramontaine. — Les convives se mettent au lit.

Ma chère cousine,

Me voilà bien loin de Paris ; à cent vingt lieues, ou peu s’en faut. Mais garde-toi de croire que je sois exilé ou déporté. Les pauvres gens qui veulent mal de mort à tous les esprits libéraux ne sont pas en faveur à Paris. On ne les écoute que pour les siffler ; leurs gros mots ne blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire de quelques termes nouveaux, empruntés au dictionnaire des halles ; mais cette innovation, qui avait fait la fortune de M. Louis Veuillot, ne réussit point à ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait dernièrement d’avoir vomi de lâches calomnies contre le gouvernement du saint-père. L’expression n’était ni évangélique, ni académique. Cependant le bailleur de fonds du Journal de Rome a cru s’honorer en l’employant à son tour. Il l’a ramassée dans la fange où elle était tombée, et il la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques admireront cet abus d’une métaphore sale, mais je me demande ce que deviendrait le langage des hommes si les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis sur ce ton ? La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient dans un même naufrage. La langue officielle descendrait de trope en trope au niveau du Catéchisme poissard. Tous les Moniteurs de l’Europe iraient cueillir des fleurs de rhétorique dans les jardins de la Villette et il faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction de chaque journal.

Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé pour juger en style de mandement la conduite de la cour de Rome. Si même un enfant terrible de l’Église monte dans une chaire française pour bombarder de ses gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis prêt à déclarer politiquement que la bouche de monseigneur laisse tomber des perles et des roses. Mais il ne m’est peut-être pas défendu d’admirer dans ses effets les plus foudroyants

Cet esprit d’imprudence et d’erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur.

Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque j’ai quitté Paris pour venir chasser en Alsace.

Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, bien laborieuse, bien commerçante, et singulièrement pittoresque, malgré tout son commerce et toute son industrie. Les vieux édifices n’y manquent pas, ni les costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. Les mœurs des habitants sont antiques, c’est-à-dire simples, douces, hospitalières et patriarcales : leurs idées sont modernes.

Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du comté de Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, mais elle a gagné en prospérité. L’Allemagne est pleine de petites capitales auxquelles je souhaite le même sort. Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants s’exténuer toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales ne soient pas absorbées dans une grande monarchie, comme Bouxviller dans l’empire français. Il y aurait assez de quatre souverains en Allemagne. Trente-quatre gouvernements, c’est beaucoup.

Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, et nos départements du Rhin ont eu le temps de devenir français. Ils le sont par le cœur, par la gloire, par les souvenirs du premier Empire, par les douleurs de 1814 et de 1815, par le sang versé en Crimée et en Italie depuis la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent pas encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois pas qu’un cinquième de la population alsacienne ait appris le français après deux cents ans. C’est peut-être un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins encore. Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant jamais su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent pas autre chose à leur petite famille.

Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à l’armée et qu’ils y apprennent le français ; mais ils l’oublient au village, ayant fort peu d’occasions de le parler. Ils ne retiennent que les trois ou quatre jurons indispensables à la vie du soldat. N’y aurait-il pas quelque moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes ? Je me figure qu’il suffirait de quelques encouragements, de quelques primes offertes aux familles les mieux instruites, de quelques prix en argent distribués dans les écoles primaires. Le paysan s’applique à bien élever sa volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à récompenser les pères de famille qui apprennent le français à leurs enfants. C’est un oubli facile à réparer.

Un malheur, hélas ! irréparable, c’est l’invasion du protestantisme dans cette belle province. Bouxviller, Ingviller et les communes environnantes sont infestées du poison de l’hérésie. Il y a là bien peu de maisons où l’on ne voie dans le poêle, c’est-à-dire dans la plus belle chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée d’horreur ces quatre apôtres de la révolte, qui ont arraché soixante millions d’âmes à la foi catholique. Ce n’est pas qu’ils aient de mauvaises figures, mais on lit dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir à la raison. Or, qu’est-ce que la raison ? « La fille du néant, » comme l’a fort bien dit M. Lacordaire. « Elle vient du démon, » c’est M. Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à parier que cette définition figurera prochainement dans le Dictionnaire de l’Académie !

J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, en qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois de l’Empire ; qu’ils refusaient l’impôt, se dérobaient à la conscription, méprisaient la morale et pillaient le bien d’autrui. Car enfin, une secte damnée à l’avance serait bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un véritable étonnement. Un policeman catholique m’assura que l’empereur n’avait pas de sujets plus dévoués, plus paisibles, plus irréprochables que ces hérétiques maudits. Un officier catholique me jura que ses meilleurs soldats étaient des protestants. Un percepteur catholique m’apprit que non-seulement les protestants se faisaient un devoir de payer leurs impôts, mais que plus d’un mettait une sorte de coquetterie à verser, le 1er janvier, toutes ses contributions de l’année. Un garde général catholique me déclara que, dans un canton où les protestants composent les trois quarts de la population, les quatre-vingt-treize centièmes des délits forestiers étaient commis par des catholiques. Je ne pouvais en croire mes oreilles. « Cependant, messieurs ! m’écriai-je avec l’autorité de la foi, il est certain que les catholiques sont plus éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière d’en haut. En outre, ils sont plus riches, puisque

Dieu prodigue les biens
A ceux qui font vœu d’être siens ! »

On me répondit poliment que je me trompais sur l’un et l’autre point. Que la jeunesse hérétique était plus instruite que la nôtre, parce que les pasteurs, hommes capables et pleins de zèle, s’adonnaient passionnément à la culture des esprits ; tandis que nos bons curés d’Alsace ne savent que dire la messe et anathématiser les protestants. On ajouta que les protestants cultivaient mieux la terre, élevaient des constructions plus propres, s’adonnaient plus hardiment à l’industrie et faisaient de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, des terres en plein rapport, des manufactures admirables, comme celle de M. Goldenberg et celle de M. Schattenman. On me montra des hameaux et même des villes catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère régnaient fraternellement, quoique les femmes eussent l’habitude d’entendre une messe par jour, et que les hommes célébrassent plus de cent fêtes tous les ans.

— Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de Rome se fait sentir assez loin. On pourrait la comparer à ce vent du sirocco, qui souffle dans les déserts d’Afrique, et qui nous casse bras et jambes à Strasbourg. C’est un grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri contre le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du XVIe siècle avaient permis que la France fût protestante, elle serait plus instruite, plus riche et plus morale qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique.

— Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que j’appelle un monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions[1] !

[1] L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant d’une brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps n’est plus où toutes les paroles du saint-père se gravaient profondément dans les esprits.

Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre nous, son raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on n’est pas sûr d’avoir raison contre les gens, le plus court est de leur dire des injures.

Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un grand propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, nous conduisit dans une admirable forêt qui couvre les derniers versants des Vosges. Il y a là tout un peuple de lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec soin, pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient dans le branchage des arbres, sur la tête du chasseur immobile. Je ne suis pas rêveur de mon état et je n’ai jamais bayé aux corneilles de la poésie, mais je ne connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que de m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds dans la neige, un bon fusil dans les mains, le regard plongé dans les broussailles, l’oreille tendue vers la voix des chiens. La chasse approche, le cœur bat, le chevreuil déboule au galop, faisant ployer le taillis devant sa poitrine fauve : le coup part, la bête tombe : victoire ! Si tu voyais le joli broquart que j’ai roulé lundi matin ! Nous en avons pris quatre autres avec neuf lièvres, avant l’heure du dîner.

Notre aimable hôte avait eu soin de commander un festin pantagruélique chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. Chacun de nous fêta le vin rouge de Neuviller et fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans bavarder copieusement sur toutes choses, et même sur la politique. La politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir déjà dit.

Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. Un peintre de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier de Strasbourg, un propriétaire breton, un bon jeune homme de Quévilly ; les autres nés ou domiciliés dans l’arrondissement.

On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault que tout le monde avait lue dans le Courrier du Bas-Rhin. Le maire d’Ingviller, homme fort capable, m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses préfets pouvait simplifier l’administration.

— Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du changement que les chemins de fer et les télégraphes doivent amener dans les affaires publiques. Nous avions autant d’employés dans les bureaux, nous consommions autant de papier à lettres que sous le règne des diligences. Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau, de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la fin. Du jour où les préfets verront les choses par eux-mêmes, et rien n’est plus facile aujourd’hui, la bureaucratie n’aura pas le temps d’embrouiller les questions, et elles se résoudront toutes seules.

— Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront inutiles !

— Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive dont je ne me rappelle plus le nom. La sous-préfecture est une cinquième roue dont l’entretien coûte assez cher. Il n’y a pas de ville un peu importante où l’on ne trouve un président, un procureur impérial, un officier de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et plus de dix hommes qui sont les correspondants naturels et les auxiliaires assurés du préfet. La sous-préfecture était nécessaire en 1800, lorsqu’il s’agissait de créer l’unité administrative de la France ; mais l’unité ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés autant et plus qu’il ne faut. Je comprends encore l’autorité des sous-préfets, lorsque les distances étaient longues, les communications difficiles, et que le préfet pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes se touchent, aujourd’hui que la plupart des préfets pourraient exécuter, sans fatigue, une tournée tous les deux mois, je ne vois plus à quoi nous servent ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans compter les frais de bureaux, les frais de représentation, le logement dans un édifice public, etc., etc. Direz-vous que les sous-préfectures sont des écoles où l’on étudie pour devenir préfet ? On étudierait bien mieux au Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture.

Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies de dix millions ne sont pas à dédaigner, et j’évaluais à dix millions par an ce luxe de trois cent soixante-treize cinquièmes roues.

— Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre idée. N’avons-nous pas aussi trois cent soixante-treize receveurs particuliers dans l’administration des finances ? Les percepteurs recueillent l’impôt direct et le portent au receveur particulier, qui le transmet au receveur général. Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers coûtent presque aussi cher à l’État que nos trois cent soixante-treize sous-préfets. Voilà une sixième roue à laquelle vous n’avez pas songé. Il fallait bien en prendre son parti lorsque les routes étaient longues et peu sûres. Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous prie, s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs de vos communes pour transporter leurs fonds à Strasbourg que pour les voiturer à Saverne ? Elles n’y perdraient pas cinquante francs par année, et l’État y gagnerait pour le moins dix millions. Au demeurant, je suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer le nombre des fonctionnaires en améliorant leur sort. Et puisque nous parlons de l’administration des finances, j’ai ouï dire que le ministre avait supprimé dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la rentrée des impôts en eût souffert.

Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler de la question romaine. Tous les convives étaient catholiques, au moins par le baptême ; cependant la majorité déclara qu’elle n’était point possédée du besoin d’avoir pour chef spirituel un souverain temporel.

— Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition pour moi ; à plus forte raison n’en ai-je point pour le pape. Si l’on me mettait une triple couronne sur la tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même.

— Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir notre pape sur un trône ; à la condition toutefois que ses sujets s’en trouveraient bien. Un homme qui gouverne les gens malgré eux et qui fait tirer des coups de fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce n’est plus un pape.

— Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait sur les rangs pour être maire, je lui conseillerais de retourner à l’église. Et cependant un curé maire, c’est encore moins singulier qu’un prêtre roi.

— Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel jusqu’à l’année 1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi ; l’affaire Padova m’a glacé ; l’affaire Castellani m’a fait de la peine ; le sac de Pérouse m’a révolté. Je veux avant tout que le pape soit un saint homme, et je serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, pour que personne ne commette plus de crimes en son nom.

Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas des plus graves. Un moine romain s’échappe de son couvent ; ce n’est pas la faute du saint-père. Le fugitif se marie chez nous, mange la dot de sa femme et lui laisse quelques enfants sur les bras : ce n’est pas la faute du saint-père. Le drôle retourne à Rome ; on lui donne les filles à confesser : ce n’est pas la faute du saint-père.

— Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. J’ai une forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le droit de chasser en tout temps. Mon lapin s’échappe et va manger vos récoltes sur pied : est-ce que je ne vous dois pas des dommages-intérêts ? Le pape a un royaume ; il y met du moine ; c’est son affaire. Mais, si le moine s’échappe du royaume et vient chez nous manger des dots et des innocences, n’avons-nous rien à réclamer ?

Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante ; quelques autres la trouvèrent juste. Mais le propriétaire breton, qui avait longtemps dévoré sans rien dire, réclama la parole avec une certaine solennité.

— Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, par devoir ou par habitude, un jeune prince qui vit à l’étranger, qui se soucie médiocrement de régner sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait fonder une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur politique. J’ai de la religion comme vous tous, c’est-à-dire que je crois sans examiner et sans pratiquer.

» Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend depuis quelques mois à soulever la France, je ne l’aime pas, et je l’estime peu. Nos souverains légitimes l’ont comblé de bontés ; on pourrait presque dire qu’ils ont été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en 1848 pour caresser la blouse du peuple, en 1852 pour tomber aux pieds de l’empereur. Cependant, le jour où ces ultramontains donneront le signal de la croisade, je m’armerai !

— Pourquoi ? cria-t-on de tous côtés.

— Parce que…

— Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis un homme de 1830. J’adore (disons-mieux), j’estime et je regrette une famille qui voyage depuis douze ans dans toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait beaucoup pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément pour sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât jusqu’en 1860, nous aurions moins d’autorité en Europe, mais nous n’y aurions pas d’ennemis. Nous n’aurions pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais nos administrateurs ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, de milliards et de crédit, et la dette publique serait moins forte de moitié. C’était, d’ailleurs, une belle famille ; elle a éprouvé de grands malheurs, elle a défendu contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie, elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître l’égalité des citoyens entre eux, et je l’aime peut-être pour ces raisons. Du reste, je suis voltairien comme M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma cheminée, auprès du buste de M. Cousin. Voltaire et Rousseau sont mes hommes, et je me moque de mon curé comme du pap… Pardon ; j’allais dire une sottise. La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine nous donnera le signal de la croisade, je m’armerai !

— Pourquoi ?

— Parce que…

— Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, si vous faisiez cette imprudence, je m’armerais aussi, mais contre vous. Je suis pourtant un homme de 1848. Je n’ai ni voté pour le prince-président, ni envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai pas assisté aux conférences de la rue de Poitiers. Je n’ai vu aucun de mes amis prendre le portefeuille d’un ministère. Mais j’aime la France, et tout homme qui la fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de mon appui. Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui ronge le cœur de l’Italie, et quiconque lui déclarera la guerre m’aura pour soldat. Quel que soit son nom, son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer la route, je marcherai.

» Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes ; j’en conviens, mais les hommes qui vous traînent à leur remorque ont changé de principes presque aussi souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur drapeau tous les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et suivant les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix à tout prix, la liberté et l’obéissance, le respect des lois et le saint devoir de l’insurrection, le patriotisme français et le patriotisme européen, la nécessité d’un gouvernement fort, la nécessité d’un gouvernement parlementaire, la protestation des journalistes, les lois de septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, droit de visite, et mille autres devises qui pourraient se résumer en un mot : opposition. On les a vus Autrichiens quand nous avions la guerre avec l’Autriche ; Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec l’Angleterre ; ultramontains le jour où le pape nous dit des injures. La même action leur semble bonne ou mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi, quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où qu’il vienne, et je me mets à son service. Cependant, messieurs, je suis sûr que nous ne viendrons pas aux mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a pas la foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes d’un commun éclat de rire en entendant des voltairiens, des protestants et même des israélites répondre à l’appel. La coalition se disperserait au milieu d’une gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie française par une porte dérobée. Et les voltairiens de 1827, et les déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et les insurgés de 1830, offriraient un fauteuil au dominicain Lacordaire, histoire de se consoler et de s’amuser un peu.

Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit au lit sans avoir convaincu personne.

XII
UN CLOU CHASSE L’AUTRE

Deux lettres d’Orléans. — La pénitente mariée. — Nouvelles d’un évêché trop remuant. — La croisade. — Un mot en passant sur M. Lacordaire. — La gare de Nancy. — Je me trompe sur le sens des mots. — Protection, prohibition, libre échange, vie à bon marché. — On me tire d’erreur et l’on me donne un journal. — Discussion de mes compagnons sur la lettre de l’empereur à M. Fould.

Ma chère cousine,

Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en gros souliers avec les plus honnêtes gens du monde, quand on m’apporta deux lettres d’Orléans. Mon cœur battit ; je me figurai dans le premier moment qu’un haut fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste une réponse qu’il me doit[2]. Mais je fus bientôt désabusé. Je lus d’abord un billet anonyme qui peut se résumer ainsi :

[2] Voir la note à la fin du chapitre.

« Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion la plus absolue, je te conterai un fait assez particulier. Une dame de cette ville est mariée à un chrétien qui ne pratique pas. Elle a pour directeur un saint homme qui souffre impatiemment cet état de choses, et qui l’autorise à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, si le mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à cette curiosité religieuse et morale, écris-en deux mots à ta cousine. Aussitôt ta lettre lue, je t’enverrai d’autres détails. »

Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. Maintenant, il me vient un doute. Le secret de la confession est renfermé d’ordinaire entre deux personnes. Donc, la lettre anonyme que je viens de résumer ne peut venir que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai jamais qu’elle soit du confesseur.

L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables du Loiret. Je la transcris d’un bout à l’autre, sans y changer un seul mot, par la raison fort simple que le style de mon correspondant vaut mieux que le mien.

« Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle dans la haute comédie du XIXe siècle. Notre évêque s’agite. Tous les dimanches, grande réception à l’évêché. Grand dîner tous les deux jours ; les fonctionnaires y sont conviés par fournées. A table, monseigneur engage ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. Il a lu publiquement certaines lettres qui apportaient à sa brochure une adhésion inattendue. On a beaucoup remarqué celle de M. Victor Cousin. L’amant de madame de Longueville et de quelques anciennes jolies femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé de 1830, qui éleva sur la place du Carrousel un monument à son ami Farcy ; le philosophe athée, panthéiste, déiste et finalement éclectique, l’éditeur enthousiaste de la Confession d’un vicaire savoyard, a passé avec armes et bagages dans la petite armée de monseigneur Dupanloup. Heureusement, si le bagage est lourd, les armes sont émoussées.

» On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat de Louis XV ; il est permis de supposer que le dernier aventurier de la Fronde n’ira pas loin. M. Cousin prie notre évêque de mettre aux pieds du saint-père l’expression de son respect et de son dévouement. Le pape en voudra-t-il ? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues qui lui viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers en grand uniforme de croisé ? M. Villemain était, il y a quinze ans, l’ennemi déclaré des jésuites. Il les voyait partout, et jusque sous la table du conseil, chez le roi Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé d’un mal dans un autre. Il me rappelle ce pauvre diable qui louchait en dedans, et se fit opérer par un oculiste. L’art fit un miracle en sa faveur et le guérit si bien de son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin de sa vie.

» On nous affirme pour certain que M. Lacordaire entrera de plain-pied à l’Académie française. Si l’événement donne raison aux prophètes de l’évêché, vous verrez passer sur le pont des Arts un moine en grand costume, et quel moine ! Un apologiste de l’inquisition, un général de ces dominicains qui avaient le privilége de brûler les gens ! Je sais que le carnaval excuse bien des choses ; mais la plupart des académiciens ont trop d’âge et de raison pour qu’on leur passe une fantaisie de carnaval. Avant de s’embarquer dans cette inexcusable folie, qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont l’Institut est peuplé ; ou, simplement, qu’ils arrêtent leurs yeux sur M. Guizot, cette statue vivante de l’ordre et de la liberté ! Qu’ils épargnent à l’illustre chef du protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux pour les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires de 1789 !

» M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. Il a parlé avec une certaine éloquence pour et contre tous les principes de la Révolution. Il a défendu et écrasé vaillamment les droits impérissables de la raison humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et donné des garanties sérieuses au parti de la réaction. Le pape l’a justement béni et maudit tour à tour. Il est capable de servir utilement et de compromettre terriblement la coalition qui l’adopte. Mais ce chevalier errant du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit pas entrer à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient pas de brûler les hommes ; ils brûlaient aussi les livres, et c’est un privilége qu’ils n’ont pas encore abdiqué.

» Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance de M. Dupanloup et au zèle de son état-major, les choses sont tendues dans le diocèse d’Orléans. Savez-vous combien nous avons de sociétés religieuses organisées et soumises à la direction de l’évêque ? Il y en a douze dans la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent comme un seul homme !

» Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour de rôle aux soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit les ouvriers et les artisans coudoyer les chefs du parti légitimiste. Le compagnonnage religieux foisonne dans les salons, et, quoique les dames n’y soient pas admises, les boucles d’oreilles n’y manquent pas.

» Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à la veille de monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques de M. Dupanloup, comme il convient. On m’assure qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur évêque. Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. Les béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé.

» Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour de tous les évêques, mais, si toute la France ressemble à Orléans, il y a une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur au pape a calmé l’effervescence des courages et fait tomber la mousse. On s’escrimait hardiment contre une brochure anonyme ; pour attaquer la lettre impériale, il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants se sont déconcertés un jour ou deux ; mais, en revanche, il faut que la situation se dessine, depuis qu’il n’y a plus de biais possible. »

Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que cette lettre m’ait arraché aux loisirs de la campagne et ramené bien vite à Paris. Je suis trop jeune pour avoir vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de mon ignorance. Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons se décidèrent à revenir avec moi, pour certaines affaires qu’ils avaient à Paris. Tu les connais un peu, si je ne me trompe, sinon par leurs noms propres, du moins par leurs opinions politiques. Nous les appellerons, en trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848.

En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais pas à me demander comment un dignitaire de l’Église, logé dans un palais impérial, et salarié sur le budget, pouvait organiser, aux frais de l’État, dans une maison de l’État, une conspiration tapageuse contre les volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne s’égaraient pas si loin ; j’étais tout à l’espérance de voir une croisade, ou du moins une scène de la Ligue, ou pour le moins une copie des agitations plaisantes de la Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au troisième menton, des orateurs tondus pérorant sur la borne, le mousquet au poing ; M. Villemain porté en triomphe sous les arceaux des halles centrales, M. Cousin chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne en croupe ; les dames en chapeau violet et les bedeaux au nez rouge chantant des mazarinades autour du palais Mazarin ! Mes compagnons de voyage ne trouvaient point la situation plaisante, et discutaient avec une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et les droits du peuple français. Il y avait quatre ou cinq jours que nous n’avions lu de journaux.

Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision de nouvelles, et je vis du premier coup d’œil que l’agitation avait gagné jusque-là. Cent voyageurs de tout âge, de toute condition et de toute provenance s’arrachaient une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix, ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. Je ne vis ni drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, ni croix de drap rouge, et ce qui m’étonna particulièrement fut de n’entendre nommer ni le pape, ni le cardinal Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de protection, de prohibition furent les seuls que je saisis à la volée, parce qu’ils étaient dans toutes les bouches. On parlait aussi de libre échange et de vie à bon marché. Je ne manque pas de sagacité ; tu as pu le remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à mots couverts cette grande question qui remue la ville d’Orléans.

— Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, je connais les choses dont vous parlez, et vouloir feindre avec moi ne vous servirait de rien.

» Sans doute la protection dont il s’agit est celle que notre gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter au saint-père durant plus de dix ans. Vous avouerez, si vous êtes juste, que le protégé manque un peu de reconnaissance envers ses généreux protecteurs.

» Le mot de prohibition s’applique évidemment aux abus de toute sorte, injustices, violences, confiscations, brigandages, spoliations, vols d’enfants, que nous avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition n’ait pas été plus efficace et que le cardinal Antonelli ait appuyé de toute son obstination les choses que la France prohibait de toute sa sagesse.

» Le libre échange est sans doute celui que la brochure impériale conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous les chrétiens. Si Pie IX avait échangé librement contre une dotation raisonnable ce malheureux domaine temporel qui périt entre ses mains, la papauté n’en serait que plus riche, plus tranquille et plus considérée ; et trois millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, au lieu de blasphémer son nom.

» Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français joue un rôle fort honorable, outre qu’il s’exprime beaucoup plus poliment que ses protégés ; et je m’étonne de vous entendre dire que vous donneriez votre vie à bon marché pour défendre l’absurdité contre la vérité, la fureur contre la raison, les abus contre la justice !

Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements du public. Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et n’avait pas l’air de me comprendre.

Un vieux monsieur qui tenait le Moniteur à la main me demanda si j’arrivais de Pontoise ? Je répondis que Pontoise était sur la ligne du Nord, que j’arrivais de Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent ami, M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques.

— Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du Moniteur et lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez que la question romaine est bien passée de mode depuis ce matin. Non pas que les Français soient devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent sur l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement les victimes du pouvoir temporel. Ce qui nous émeut tous aujourd’hui, c’est la publication d’un admirable programme, une révolution démocratique descendue d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une prospérité que tous les gouvernements avaient refusés aux classes pauvres. La poule au pot, rêvée par Henri IV, deviendra sous peu une réalité palpable, et ceux qui n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer par un chapon rôti. On sonne le départ ; prenez, lisez et applaudissez.

Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et je lus à haute voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur à son premier ministre. Mes compagnons m’écoutèrent de toutes leurs oreilles, sans faire aucune observation. Au demeurant, le texte était d’une clarté qui rendait tout commentaire inutile. Moi qui ne connais rien aux questions de finance (car je donne souvent une pièce de dix francs pour une pièce de cent sous), je devinai comment la réforme de quelques tarifs et la suppression du mot prohibé pouvait améliorer la vie matérielle de tout un peuple et décupler la richesse de la France.

La lecture achevée, je dis à mes compagnons :

— Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez une justice éclatante à l’auteur de cette lettre. Il a beau n’être pas de vos amis, la justice vous commande de reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation.

— Moi ! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830 : que je bénisse la main qui me ruine ! Cette lettre m’a porté un coup mortel ; je suis perdu sans ressource ; mes pauvres enfants n’ont plus de pain ! Hélas ! je vivais heureux, tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante prohibition. Mon outillage était primitif, mon capital modeste, mes produits médiocres ; mais le commerce s’en contentait, faute de mieux, et je faisais en toute sécurité des bénéfices énormes. Que vais-je devenir ? Il faudra ou que je me laisse écraser par la concurrence anglaise, ou que je double mon capital, que je perfectionne mon matériel, que j’améliore mes produits ! Impossible de gagner ce que je gagnais autrefois, si je ne double le chiffre de mes affaires et la somme de mes tracas ! Et pourquoi, je vous le demande ? Pour que la vile multitude ait la satisfaction de mettre des bas ! Je retourne à Rouen ; je harangue mes mercenaires ; je les insurge contre un pouvoir odieux qui veut les enrichir à nos dépens. Que tous les manufacturiers suivent mon exemple ! Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et relevé, grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie !

— Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je suis manufacturier comme vous. J’occupe un millier de braves gens qui m’aiment et qui se feraient tuer pour moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs par jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins d’une famille. C’est que tout est cher en France, depuis le pain jusqu’à la blouse. Le jour où le programme impérial aura pris la forme d’une loi, toutes les choses nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes ouvriers seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus.

— Mais vous serez plus pauvre, vous ! La concurrence de l’étranger vous forcera d’abaisser vos prix !

— Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués de moitié, j’en serai quitte pour produire deux fois plus ! Les consommateurs ne manqueront point, soyez-en sûr. Nous avons quelques millions de Français qui marchent pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour leur fabriquer des bas !

— Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me suis jamais occupé de ces bagatelles, et nos souverains légitimes n’y songeaient pas beaucoup plus que moi. Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont vous vous entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé, ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à la chaussure de nos manants. Il se peut toutefois que la lettre en question porte des fruits agréables au menu peuple ; raison de plus pour que les honnêtes gens lui refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial de la monarchie, que d’être heureux sous un usurpateur.

— Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. Je ne suis point l’ami de Napoléon III, car il a renversé violemment mon parti, au moment où mon parti s’apprêtait à le renverser ; mais je préfère un ennemi qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal.

La discussion durait encore lorsque le train nous déposa tous ensemble à la gare de Paris.