The Project Gutenberg eBook of Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

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Title: Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Author: Abel Anastase Germain

Pierre Marie Brin

Édouard Corroyer

Release date: June 5, 2022 [eBook #68245]
Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Original publication: France: Firmin-Didot, 1880

Credits: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images available at The Internet Archive)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL ***

TABLE DES ILLUSTRATIONS
TABLE DES MATIÈRES

SAINT MICHEL

ET LE

MONT-SAINT-MICHEL

Typographie Firmin-Didot.—Mesnil (Eure).

[Pas d'image disponible.]

SAINT MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.

Tableau de Raphaël peint pour François 1.ᵉʳ (Musée du Louvre)

Reproduction d’après la copie exécutée par J. Romain et appartenant à M. X. Pittet, à Paris.

Photogravure Goupil & C.ⁱᵉ Imp. Goupil & C.ⁱᵉ

SAINT MICHEL
ET LE
MONT-SAINT-MICHEL

Par Mᵍʳ GERMAIN
Évêque de Coutances et Avranches


M. L’ABBÉ P. M. BRIN, PRÊTRE DE SAINT-SULPICE
Directeur au grand séminaire de Coutances

Et M. Ed. CORROYER, ARCHITECTE

OUVRAGE ILLUSTRÉ

D’UNE PHOTOGRAVURE, DE QUATRE CHROMOLITHOGRAPHIES
ET DE DEUX CENTS GRAVURES

[Pas d'image disponible.]

PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cᴵᴱ
IMPRIMEURS DE L’INSTITUT DE FRANCE
56, RUE JACOB, 56

1880

Tous droits réservés.

PREMIÈRE PARTIE

[Pas d'image disponible.]

SAINT MICHEL

ET LE MONT-SAINT-MICHEL


DANS LE PLAN DIVIN

 

 

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CHAPITRE Iᴱᴿ

APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES

PAR une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit et s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de tout envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents qu’un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la vérité, de l’amour et de la sainteté.

Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les luttes misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il leur montre son cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes!» Livré à l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté que de nom, et ne croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle a entendu proclamer l’immaculée conception de la très sainte Mère de Dieu. Affamé d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige de l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et humble bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse, ennemi de la pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre, notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au front d’un mendiant.

C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la profondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout, la guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du naturalisme. Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme qui achève l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en vérité que celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement son empire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher du ciel, sa patrie! Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu pour combattre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous apporte la réponse: «En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince, se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu; et il viendra un temps comme il n’en fut jamais depuis l’origine des nations jusqu’à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais depuis l’origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours ne sont-ils pas ceux qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur?

Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir, la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides, de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner à cette imposante manifestation son nécessaire et vrai complément; c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel; de dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des célestes hiérarchies?

Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux qu’ils tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et les affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd de l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue étrangère?

Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité, et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant qu’au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes de cette trempe l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à cet état universel des esprits l’oubli des traditions du passé, les sentiments chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte, mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon succomber, du moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine.

A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion l’appelle le prince de la lumière, princeps æthereus, le chef des armées angéliques, dux angelicarum copiarum, le primat des célestes phalanges, cœlestis exercitûs primas. C’est Michel, le vengeur de Dieu, Quis ut Deus?

Oui, saint Michel existe. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent pour l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.» Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans leurs écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie IX, tous l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le défenseur de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint Henri d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis Charlemagne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer son secours dans la Merveille de l’Occident. Les peuples l’attestent. D’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au pied de ses autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit des temples; la sculpture lui taille des statues; partout, sur les murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire. Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange des batailles; de tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui des regards où se peint l’amour, où brille la confiance.

Saint Michel existe. Mais quelle est sa nature? Voyez-vous ce radieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la flamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste. Portrait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle de l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un esprit, c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute matière, et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus semblable à la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas la mort. Dieu sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais de son fond et par le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A l’abri de la destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences, des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre mortalité. Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend vers l’infini, sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine de la beauté, de la vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint Michel est un pur esprit.

Mais, direz-vous, un tel être est-il possible? Bossuet répond: «O Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel? L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.»

Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses facultés? Bossuet vient de nous le dire: l’intelligence et l’amour. Vous avez admiré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui, s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint Denys l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au plus bas degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine, illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une pâle et faible lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et vous allez le concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la science que par les degrés si pénibles du travail, de la méditation et du raisonnement; l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever graduellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple la vérité à sa source même; l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que voltiger dans le terre-à-terre d’une science trop souvent sujette à l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui plane sur les sommets; l’homme est dans la nuit profonde; l’ange est l’heureux voisin du soleil; toujours en acte, son intelligence, à l’abri des ténèbres, se nourrit des pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité l’épuise ou la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas son vaste regard? C’est Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les événements futurs et nécessaires dans leurs causes.

Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange, dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la lumière naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre l’essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses dans le Verbe; il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle et parfaitement par la lumière de la gloire.» Quelle science, et comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines! L’homme ne voit ici-bas qu’à travers le miroir de la création, miroir énigmatique et obscur, s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, il voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette lumière qui communique au regard de l’ange la pénétration, la

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Fig. 1.—Dieu révèle aux anges l’incarnation future du Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (der Schatzbehalter), Nuremberg, 1491.

vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la profondeur des secrets de l’infini.

Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la connaissance: Dilectio sequitur cognitionem. Comment dès lors exprimer l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges comme l’encens de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour: Angeli nisi per caritatem non vivunt. Est-il en effet possible de voir la beauté infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans tout l’attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses perfections et de ne pas l’aimer d’un amour incessant, d’un amour ardent, d’un amour inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer en lui les objets qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu est amour. Comment les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de l’infinie charité de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour de Dieu? Aussi, comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de nommer un instant dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une génération d’hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre baigné dans l’océan de l’amour sans se sentir pénétré d’amour.

Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection, avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et, bien que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le seulement pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de l’amour même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la sollicitude pour nos âmes.

Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange les deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître par un trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a scruté les profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques géologiques que demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.» Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par l’intelligence et géant par l’amour!

Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses; et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la puissance. Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus généraux, nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle au moins par comparaison le secret de cette puissance littéralement gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible, s’arrête comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui jamais en ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur, ajoute-t-il, habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son haleine allume des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui le fer n’est que de la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il n’est pas sur la terre de puissance qui soit comparable à la sienne, parce qu’il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne sur tous les enfants d’orgueil.»

Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images plus expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant, cette redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel. Saint Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà l’ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles. Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah! tombons à genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans le sentiment d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au service de la Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu: Michael qui stat pro filiis populi tui.

Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la beauté, c’est la gloire. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais, dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses formaient ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta création.»

Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de saint Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse, gloire et beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat nouveau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire et la beauté même? N’insistons pas; il y a là des mystères que nous ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait soutenir l’aspect. Vouloir les pénétrer, ce serait nous exposer à succomber sous le poids de cette gloire, à perdre, comme Daniel quand l’ange Gabriel lui apparaît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n’a pas craint d’écrire: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair.» N’est-il pas vrai que nous pouvons maintenant appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys: «Il est l’image de Dieu, la manifestation de sa lumière cachée; il est le miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal, miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur plénitude la bonté ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine.»

Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher la lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.

Nous venons d’étudier saint Michel en lui-même dans sa nature et dans ses facultés. Il nous faut maintenant élargir le regard pour mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le degré que saint Michel occupe dans le plan général des êtres.

En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie et d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je le confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!

Au sommet de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est Dieu; Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu dominant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu; Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour, l’éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne vivent que de lui, que par lui, que pour lui; Dieu, l’être unique, en face duquel tout le reste n’est que figure, fantôme et néant.

Au-dessous, les anges, esprits créés et limités sans doute, mais images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du Tout-Puissant. Plus bas, c’est l’homme placé sur les confins de la matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création. Viennent ensuite ces millions d’êtres inférieurs qui s’échelonnent depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable. Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: Hoc modo mirabilis rerum connexio considerari potest.

L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un rang d’honneur, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel vous siégez?

Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est propre à toute la première hiérarchie.» Or, nous le verrons bientôt, c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus graves autorités, de placer saint Michel.

Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire et d’honneur.

Quittons l’ordre naturel pour entrer dans l’ordre de la grâce. Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations (fig. 1). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement: Ille homicida erat ab initio. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne à sa suite le tiers de l’armée céleste (fig. 2). C’est alors que Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom: Quis ut Deus? Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.

Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint Jean,

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Fig. 2.—La chute des anges rebelles. D’après la peinture de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.

après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? Nunc facta est salus et virtus. Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la puissance de son Christ? Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus. Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à ces sommets sublimes où il triomphe!

C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’Église salue sa gloire incomparable: Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis. Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, Michel, le défenseur et l’ami du Christ. Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit.

Interrogez enfin la tradition. Elle vous montrera le chef des célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: Non serviam! Michel, c’est le cri de la fidélité: Quis ut Deus! Et si vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu contre Satan, pour le ciel contre l’enfer.

Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons brièvement la place qu’il occupe parmi les hiérarchies angéliques. «Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet de la hiérarchie qui règne entre les anges.

La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. Stella enim a stella differt in claritate. Bon gré, mal gré, la hiérarchie dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles puissent se produire.

Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la troisième hiérarchie.»

Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.

Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et d’éclat.

Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.

L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre Archange? L’un des premiers princes, unus e principibus primis. Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, princeps magnus. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «Michel, dit-il, et ses anges luttaient contre le dragon (fig. 3).» «Preuve évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel et ses anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan et ses anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son général.»

A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?»

Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au trône de Dieu: Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo assistentium est primus.

Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est que de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne à cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la tête des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens général, en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits bienheureux; le mot archange, impliquant l’idée de commandement, désigne en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies.

Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent à l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de lui-même dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un docte théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission, on les appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges, c’est-à-dire ambassadeurs en chef: Seraphim cum mittuntur angeli sunt, hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii. On le voit dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins que lui décernent les plus graves autorités.

Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de l’ordre angélique.»

Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies. Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses armes sa triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu céder à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre mesure l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est fait que l’écho des voix les plus imposantes.

Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si longtemps