LE JUGEMENT D’UNE AME
Miniature d’un Livre d’heures ms. du XVᵉ. siècle Bibl. de M. Ambr. F. Didot
d’importance. A cette société, à ces hommes, ne parlez pas d’un pur esprit, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, conducteur et peseur des âmes; ils ne vous comprendront pas, ou, s’ils vous écoutent à cause de leur attrait pour la nouveauté, ils retomberont bientôt dans leur molle et froide apathie; à ces hommes incapables du dévouement chevaleresque des anciens preux, ne proposez pas comme modèle l’ange des batailles, le défenseur du faible et de l’opprimé. Il ne faut pas non plus espérer qu’ils puissent se réunir par milliers, parcourir à pied sur la neige des provinces entières, aller de porte en porte mendier leur pain de chaque jour et se rendre au mont Tombe couverts du sombre habit des pénitents. Nos mœurs ne s’opposent pas moins à ces pèlerinages, où l’on voyait les confrères de différentes associations franchir de longues distances, le bourdon à la main, arriver au Mont-Saint-Michel musique en tête et chercher des délassements à leur fatigue dans des jeux innocents.
Devons-nous conclure que le culte de saint Michel n’est plus en rapport avec les exigences de notre temps? Loin de nous cette pensée. Plus que jamais, au contraire, les âmes généreuses, les esprits décidés à la lutte doivent étudier, invoquer, imiter ce glorieux et puissant Archange, qui continue et continuera jusqu’à la fin des siècles à combattre le génie du mal et le porte-drapeau de la révolution. Du reste, la grande cérémonie du 3 juillet 1877 nous permet d’entrevoir une résurrection dont le jour n’est peut-être pas très éloigné. Pour hâter ce nouveau triomphe et placer notre cause entre les mains de l’ange conducteur et peseur des âmes, levons les yeux vers le ciel et disons avec Sophronius: «O vous, prince et ministre trois fois saint de la milice sacrée, Michel, coryphée des anges, très digne de tout culte, de toute louange, de toute vénération, faites pénétrer dans mon âme l’éclat de votre lumière; affermissez mon cœur agité au milieu des flots de cette vie; arrachez mon esprit au goût des choses d’ici-bas, élevez-le jusqu’à la contemplation de la sagesse céleste; soutenez mes pieds débiles afin que je ne quitte point la voie qui conduit au ciel; mes actions exhalent une odeur de mort et ne respirent que la corruption, versez sur elles un baume salutaire. Je vous invoque de nouveau, je vous invoque par votre nom, ô vous, Michel; je vous en conjure par mes supplications les plus ardentes, quand j’aurai atteint le terme de ma carrière, montrez-vous à moi joyeux et rayonnant de paix; arrachez-moi à l’enfer, à ses étroits et obscurs cachots, et placez-moi dans les tabernacles éternels.»
P.-M. Brin.
Fig. 142.—Saint Michel peseur des âmes. D’après une miniature du Psautier de saint Louis, ms. du treizième siècle.
Bibl. de l’Arsenal.
LE majestueux rocher qui s’élève au milieu des grèves immenses, bornées du nord au sud par les côtes de la Normandie et de la Bretagne et au nord-ouest par la mer, fut nommé le Mont-Saint-Michel dès le huitième siècle. L’obscurité qui couvre ses origines historiques est trop profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes puissent être rappelés, même à l’état de légendes. Il ne reste sur l’antique rocher aucune construction remontant plus haut que le onzième siècle et, par conséquent, aucune preuve de l’existence d’édifices qui y auraient été élevés antérieurement à cette époque. Cependant, comme il est intéressant de conserver les anciennes traditions, nous redirons d’après elles que saint Aubert, évêque d’Avranches, averti par plusieurs songes miraculeux, fonda en 708 la première église élevée à saint Michel sur le rocher du mont de Tombe qui se nomma dès lors le Mont-Saint-Michel. Ce premier oratoire avait la forme d’une grotte et pouvait contenir environ cent personnes à l’exemple de celui que saint Michel, toujours suivant la légende, aurait creusé lui-même dans le roc du mont Gargan. Après avoir consacré sa chapelle en 709, saint Aubert établit un collège de douze clercs ou chanoines. Le modeste monastère acquit bientôt une grande célébrité qui ne fit que s’accroître jusqu’au dizième siècle. A la fin du même siècle, Richard-sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Épée et petit-fils de Rollon, remplaça les successeurs des chanoines de saint Aubert par des religieux bénédictins, et dans les premières années du onzième siècle, en 1020, Richard II, duc de Normandie, fonda l’église dont il reste encore aujourd’hui les transepts et quatre travées de la nef.
Nous entrons maintenant dans le domaine des faits historiques dont les preuves sont fournies par les monuments eux-mêmes qui subsistent encore presque tout entiers, et qui sont les documents lapidaires de l’histoire du Mont-Saint-Michel et les magnifiques témoignages de sa grandeur passée.
Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et de toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de but aux recherches des savants, mais encore cette particularité, disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les progrès de notre art national.
En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de l’architecture française. Il faut comprendre par architecture française non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé les monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les manifestations les plus éclatantes de l’art français.
Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis le onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye ou les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale ou plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement peut-être et à coup sûr injustement: architecture gothique.
Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera cette digression, pour protester contre cette épithète, relativement moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses à étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences et en art que les architectes des onzième, douzième et treizième, quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles productions de l’art grec le plus raffiné.
Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la perte, Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels les savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un juste tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art et sa force expansive. Ce n’est pas un art barbare, gothique, qui possède cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet qui fut créé par notre génie national et auquel doit rester le nom d’art français qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est une des plus superbes expressions.
Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en aussi grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher, des renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont indispensables, même si l’on veut se rendre exactement compte de la forme des divers bâtiments, des détails de leur structure, de leur orientation et de leur groupement autour du point culminant où s’élève l’église.
Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûrement notre lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous avons cru devoir commencer par l’église.
Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement, et surtout,—ce qui est à notre avis le point important,—de suivre chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments de l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet, ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils ont subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours.
D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le cœur de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne; c’est autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans leur réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la grandiose beauté de ses détails.
Après avoir vu l’abbaye, nous reviendrons sur les remparts, que nous ne faisons que parcourir en arrivant, et nous les étudierons en suivant le même ordre chronologique pour la description de leurs constructions respectives.
Nous avons cru nécessaire de produire les plans des principales zones de l’abbaye. En donnant l’idée juste de la superposition des bâtiments, de leur groupement et de leurs formes à des niveaux différents, ils aideront le lecteur à se conduire dans le dédale de leurs innombrables divisions.
Après avoir franchi l’escalier fortifié commandé par le châtelet qui est la véritable porte de l’Abbaye, on entre dans la salle des Gardes, au niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone (fig. 143).
En sortant de la salle des Gardes par la porte sud, on se trouve dans la cour de l’église et, après avoir monté une première rampe, on est au niveau de la seconde zone indiquée par le plan suivant (fig. 144).
Enfin, après avoir gravi le grand escalier longeant les bâtiments abbatiaux et le côté sud de l’Église, on arrive à la plate-forme du sud, dite du Saut-Gaultier, au sommet du rocher, troisième et dernière zone (fig. 145).
Voir ci-après les plans (figures 143 à 145) et leurs légendes explicatives.
Fig. 143.—Plan au niveau de la salle des Gardes (D), de l’aumônerie (J) et du cellier (K).
A. Tour Claudine; remparts.—B. Première enceinte fortifiée, ou barbacane, défendant l’entrée de l’abbaye.—B´. Ruine du grand Degré.—C. Châtelet; au-dessous, escalier commandé par le châtelet, et montant à la salle des Gardes.—D. Salle des Gardes (Belle-Chaise).—E. Tour Perrine.—F. Procure et bailliverie de l’abbaye.—G. Logis abbatial.—G´. Logements de l’abbaye.—G´´. Chapelle Sainte-Catherine.—H. Cour de l’église et escalier montant à l’église haute.—I. Cour de la Merveille; entre Belle-Chaise et la Merveille.—J. Salle de l’aumônerie (Merveille).—J´. Ruines d’un fourneau (Merveille).—K. Cellier (Merveille).—L. Anciens bâtiments abbatiaux; Cuisines (fin du onzième siècle).—M. Galerie ou crypte de l’Aquilon (Roger II).—N. Substructions de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—O. Passages communiquant avec l’hôtellerie.—P. et P´. Prisons (au-dessous du P´ cachots dit des Deux-Jumeaux).—Q. Soubassements de la chapelle Saint-Étienne.—R. Ruines de l’ancien poulain (Robert de Torigni).—S. Poulain moderne.—T. Murs de soutènement, construits en 1862 ou 1863.—U. Jardins, terrasses et chemins de ronde.—V. Masse du rocher.
Fig. 144.—Plan au niveau de l’église basse (A), du réfectoire (K), de la salle des Chevaliers (L).
A. Église basse ou crypte, dite des Gros-Piliers.—B. Chapelle sous le transsept nord.—B’. Chapelle sous le transsept sud (Saint-Martin).—C. Substruction de la nef romane.—C’. et C. Charnier ou cimetière des religieux.—C’’. Soubassements romans (sous la plate-forme dite du Saut-Gaultier).—D. Ancienne citerne.—E. Anciens bâtiments abbatiaux (réfectoire, fin du onzième siècle).—F. Ancien cloître ou promenoir (Roger II).—G. Passages communiquant avec l’hôtellerie.—H. Hôtellerie (Robert de Torigni).—I. Dépendances de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—J. Chapelle Saint-Étienne.—K. Réfectoire (Merveille).—K’. Tour des Corbins (Merveille).—L. Salle des Chevaliers (Merveille).—M. Chapelle (Merveille).—N. Salle des Officiers ou du Gouvernement (Belle-Chaise).—O. Tour Perrine.—P. Crénelage du châtelet.—Q. Cour de la Merveille.—R. Escalier montant de la cour de la Merveille à la terrasse S.—S. Terrasse de l’abside.—T. Cour de l’église.—U. Pont fortifié faisant communiquer l’église basse avec le logis abbatial.—V. Logis abbatial.—X. Logements de l’abbaye.—Y. Citernes (quinzième siècle).—Y’. Citerne (seizième siècle).—Z. Escalier montant des souterrains à l’église haute.—Z’. Masse du rocher.
Fig. 145.—Plan au niveau de l’église haute (A), du cloître (L), et du dortoir (K).
A. Église haute.—A’. Chœur.—A’’. Transsept nord et sud.—Vestiges découverts en 1875 sous le dallage de la grande plate-forme: B. B. B. Les trois premières travées de la nef romane (détruites en 1776); C. et C’. Tour en avant du portail roman (Robert de Torigni); C’’. Porche entre les deux tours (Robert de Torigni); D. Tombeaux de Robert de Torigni et de D. Martin de Furmendeio (?); E. Ancien parvis; F. Emplacement de la salle dite de Souvré (salle du chapitre; ancien dortoir).—G. Anciens bâtiments abbatiaux (Dortoir, fin du onzième siècle).—G’. Sacristie actuelle (ancien dortoir).—H. Plate-forme de Saut-Gaultier (entrée latérale sud de l’église).—I. Ruines de l’hôtellerie (Robert de Torigni).—J. Infirmeries.—K. Dortoir (les divisions ont été faites par les directeurs de la prison).—K’. Tour des Corbins.—L. Cloître.—L’. Chartrier.—L’’. Entrée de la salle du chapitre (projeté et commencé au treizième siècle).—M. Bibliothèque (partie des anciens bâtiments abbatiaux, treizième siècle).—N. Logis abbatial.—O. Logements de l’abbaye.—P. Cour de la Merveille.—P’. Terrasse de l’abside.—Q. Cour de l’église et escalier montant au Saut-Gaultier.—R. Cuisines (actuelles) des religieux.
Si l’on en croit les traditions, l’église qui couronne le rocher aurait été élevée sur les ruines de l’oratoire érigé par saint Aubert au huitième siècle et de l’église construite au dixième siècle par Richard, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucun vestige des édifices du huitième et du dixième siècle; mais il existe encore, de l’église romane fondée en 1020, par le duc de Normandie Richard II, les transsepts et la plus grande partie de la nef.
Cette église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du Mont, de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux. C’est à Hildebert II qu’il faut attribuer les vastes substructions de l’église romane qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques.
Cette partie du Mont-Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l’architecte Hildebert. Au lieu de saper la crête de la montagne et surtout pour ne rien enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleurant l’extrémité du rocher, et les côtés reposant sur des murs et des piles, reliés par des voûtes, forment un soubassement d’une solidité parfaite.
Cette immense construction est admirable de tous points: d’abord par la grandeur de la conception et ensuite par les efforts qu’il a fallu faire pour la réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant de la situation même, de la difficulté d’approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre.
La figure 146 (coupe transversale du Mont-Saint-Michel), montre les constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont successivement groupés autour d’elles à différentes époques.
Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou chapelles basses, qui n’ont pas été creusées dans le roc comme on l’a dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l’espace existant entre la déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert.
Les substructions romanes de l’est ont disparu et ont été recouvertes
Fig. 146.—Coupe transversale du Mont-Saint-Michel (du nord au sud).
par celles du quinzième siècle, lors de la reconstruction du chœur agrandi. Il ne nous est rien resté des dispositions du chœur primitif; mais il est permis de supposer que son plan devait être, avec des dimensions moindres, le même que celui de l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt (Manche), bâtie, comme l’église du Mont-Saint-Michel, au commencement du onzième siècle, par l’arrière-petit-fils de Rollon, Richard II, duc de Normandie.
La figure 147 donne le plan de l’église après son achèvement, en 1135, et des bâtiments abbatiaux à la même époque.
Les lignes ponctuées indiquent:
Au nord, l’emplacement du cloître et du réfectoire du treizième siècle (Merveille);
A l’est, la silhouette du chœur reconstruit au quinzième siècle;
Et à l’ouest, les constructions faites par Robert de Torigni, de 1154 à 1186.
L’église, commencée en 1020, fut achevée vers 1135 par Bernard du Bec, treizième abbé du Mont, de 1131 à 1149.
Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par Hildebert
Fig. 147.—Plan de l’église et des bâtiments abbatiaux, en 1145.
A. Nef de l’église.—A’. Parvis en avant du portail roman.—B. Clocher central.—C. Transsept nord.—D. Transsept sud.—E. Chœur.—F. Anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, dont il reste la partie F’.—G. Constructions de Roger II, joignant le collatéral nord (galeries de l’Aquilon, du promenoir et de l’ancien dortoir, ce dernier détruit à la fin du dix-huitième siècle).—G’. Constructions de Roger II (à l’est des bâtiments abbatiaux du onzième siècle), devenues les annexes sud de la Merveille depuis le treizième siècle.—H. Escalier descendant au charnier, ou cimetière des religieux.
avait alors la forme d’une croix latine, figurée par la nef composée de sept travées, par les deux transsepts, et enfin par le chœur. Il subsiste de l’église romane: quatre travées de la nef; les piliers triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que Bernard du Bec éleva dans les premières années du douzième siècle; les deux transsepts; les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans les faces est des transsepts, et enfin les amorces du chœur ruiné en 1421.
La nef de l’église se composait de sept travées, dont les trois premières ont été détruites en 1776. (Voir fig. 148, le plan et la légende explicative.)
Après sa mutilation, la nef fut fermée, vers 1780, par une façade construite selon la mode de ce temps, mais dont l’architecture hybride fait d’autant plus regretter la suppression de la nef et du portail anciens.
Le portail ancien était précédé d’un parvis, établi sur les substructions romanes soutenues par de puissants contreforts.
Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de la Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875, des fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l’ouest, lesquelles ont fait découvrir les fondations des trois premières travées. Le plan, fig. 148, constate ces découvertes, qui prouvent incontestablement que la nef ancienne comprenait sept travées. Ce plan, fig. 148, indique également: les constructions faites en avant du portail ancien, par Robert de Torigni; le tombeau de cet abbé et celui de son successeur dom Martin.—Les fondations des trois travées détruites, ainsi que les bases des tours de Robert, sont actuellement recouvertes par le nouveau dallage de la grande plate-forme.
Le vaisseau antérieur est formé de trois parties, c’est-à-dire d’une grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la plupart des églises construites au commencement du onzième siècle, et
Fig. 148.—Plan de l’église.—Nef actuelle.—Découvertes faites en 1875.
A. Chœur (reconstruit au quinzième siècle).—B. Transsepts (constructions romanes, onzième siècle).—C. Nef (constructions romanes, onzième siècle).—D. Fondations des trois travées détruites (constructions romanes, onzième siècle).—E. Fondations des tours et du porche, construits par Robert de Torigni (douzième siècle).—F. Tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).—F’. Détails du tombeau de Robert de Torigni (douzième siècle).—G. Tombeau de dom Martin de Furmendeio (douzième siècle).—H. Tombeaux vides (onzième siècle).—I. Vestiges du dallage du parvis ancien (douzième siècle).—J. Ruines de la salle dite de Souvré (ancien dortoir).—J’. Vestiges du dallage de la salle de Souvré.—K. Plate-forme dite du Saut-Gaultier.—L. Cloître (treizième siècle).—Ruines des escaliers descendant au charnier des religieux (onzième siècle).—N. Façade (reconstruite en 1780).—O. Anciens bâtiments abbatiaux (fin du onzième siècle).
notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une charpente apparente. Les bas-côtés seuls sont voûtés par des arcs-doubleaux, latéraux et transversaux, dont les intervalles sont remplis par des voûtes d’arêtes. Les détails de la construction sont du reste indiqués par les coupes (fig. 149 et 150).
La couverture en charpente apparente de la grande nef a été détruite par les nombreux incendies qui ont causé tant de dommages à l’abbaye, et ses derniers vestiges ont dû disparaître pendant l’embrasement de 1834; cependant les détails de la structure de la partie supérieure de la nef, où aboutissent les colonnes dont on retrouve encore les tronçons calcinés sous la voûte moderne, permettraient, sinon de donner exactement la forme primitive de cette couverture, tout au moins de la reconstruire selon les données archéologiques (fig. 149).
Les fouilles qui furent pratiquées en 1875 sous la grande plate-forme et à l’entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas-côté nord (en M du plan, fig. 148) les passages et les ruines de l’escalier descendant de la nef au charnier, ou cimetière des religieux. Un passage et un escalier plus larges existent également au sud, longeant la chapelle Saint-Étienne. Les communications entre l’église haute et les souterrains ont été interceptées par la construction de la façade actuelle de la nef, réduite à quatre travées. Il serait possible de les rétablir si la restauration générale de l’abbaye était entreprise, ce qu’il est permis d’espérer.
A l’intersection de la nef et des transsepts s’élèvent les piliers triomphaux construits en 1058 par Radulphe de Beaumont, lesquels soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois depuis les premières années du douzième siècle, complètement détruit à la fin du seizième siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon carré qui existe encore aujourd’hui. De ces quatre piliers, deux sont restés à peu près droits, ainsi que les arcs-doubleaux qui les relient; mais les deux piliers joignant le chœur ont beaucoup souffert de l’écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, et n’ont pu être maintenus que par la construction du chœur du quinzième siècle, dont les arcs de la première travée sont venus les arc-bouter.
Les transsepts et leurs chapelles basses ont conservé les dispositions anciennes, sauf pourtant la charpente apparente supérieure, remplacée par une voûte enduite sans caractère, et la façade du transsept nord, laquelle a été modifiée au treizième siècle par la construction du cloître (Merveille). La grande verrière septentrionale, divisée par de larges meneaux, a remplacé les fenêtres romanes, qui existent encore dans les faces sud et ouest du transsept sud.
Les chapelles semi-circulaires, pratiquées dans le côté est des transsepts, ont été bouchées; il serait facile de leur rendre, intérieurement, l’aspect roman qu’elles ont en grande partie, et principalement au sud, conservé extérieurement.
Le chœur roman a complètement disparu après l’écroulement de 1421. Il devait se terminer par une abside circulaire voûtée en cul-de-four; ses bas-côtés et son vaisseau central étaient sans nul doute voûtés et couverts par une charpente apparente comme celle de la nef. Sauf la tradition, il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle; toutefois son analogie avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt, construite en même temps et sous les mêmes auspices, ainsi que les dispositions identiques de ces deux édifices, bien que leurs proportions soient différentes, fournissent des indications à l’aide desquelles on peut, dans un but purement spéculatif d’ailleurs, essayer de reconstituer ce chœur (voir fig. 147).
Le chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort dur, ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on voulait, au quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement
Fig. 149.—Nef.—Coupe transversale sur A-B.—État actuel.
d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans l’ensemble de ces constructions, et notamment dans les angles formés par le chœur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants, soutenant réellement la
Fig. 150.—Coupe longitudinale sur C-D.—État actuel.
poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan nouveau. Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium, contournant les points d’appui sur lesquels il est encorbellé, afin de leur laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un très heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.)
La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de dimensions si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice le caractère de grand style résultant de son unité; mais, par une comparaison des plus intéressantes à faire et que fait naître le rapprochement des deux parties bien distinctes du même édifice, elle permet d’étudier notre architecture française dans ses manifestations les plus caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art national naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà le puissant essor qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres magnifiques qu’il enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le chœur, est le produit de cet art arrivé à son plus grand développement, savant, riche, raffiné et penchant déjà vers le maniéré, indice certain de sa décadence prochaine.
Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection de la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les plus fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins ont été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du chœur est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles et diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et peuvent être reposés à leurs places respectives.
La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne permettait pas d’établir, et celles de la seconde travée, qui sont remplacées par des citernes ménagées lors de la construction dans la hauteur des substructions. La
Fig. 151.—Coupe du chœur sur l’axe longitudinal.
citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir en Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux, reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont, naturellement, les bases des piles du chœur.
Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en communication avec le logis abbatial.
Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église eût été absolument semblable à celle du sud.
Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,—appelé très justement l’escalier de dentelle et supporté par un des arcs-boutants supérieurs,—l’espace compris entre le contrefort du bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur.
Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons de décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies, l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest, et, au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud, s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du Saut-Gaultier.
A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la nef subirent quelques changements par la construction de la chapelle Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se reliaient par des escaliers et des passages.
A la fin du onzième siècle, les bâtiments abbatiaux étaient situés au nord de l’église. Ils s’étendaient de l’ouest à l’est et comprenaient les lieux réguliers, c’est-à-dire: le cloître, le réfectoire, le dortoir et le chapitre, ainsi que les habitations contenant les cuisines, l’infirmerie, les logements des hôtes, ceux des serviteurs, et plus bas les magasins.
Il subsiste quelques parties—authentiques—des constructions de ce temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille.
Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef, en 1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial, les répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille, les constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara de nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta encore en construisant le bâtiment—au septentrion—joignant le collatéral nord de la nef et contenant les galeries superposées de l’Aquilon, du promenoir (ou cloître au douzième siècle), au-dessus desquelles il rétablit le dortoir[1].
Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent, sur ce point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les documents lapidaires dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord éleva de fond en comble le dortoir et le réfectoire[2].....»—«Roger (Roger II) restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les dommages causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître, qui auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des écuries voûtées[3].»
Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à Roger II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi que les bâtiments du septentrion et ceux appelés la Merveille, également au septentrion, existant encore tous les deux et formant deux constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du même auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une grave erreur. Il est possible que les constructions de Roger II aient été achevées,—ainsi que le dit dom Jean Huynes,—«depuis les fondements jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122, époque où Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre que les immenses bâtiments de la Merveille aient pu être élevés en aussi peu de temps, c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les abbés successeurs de Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le Vénérable, Geoffroy, Richard de la Mouche et Robert de Torigni même, qui fit exécuter de si grands travaux à l’ouest et au sud de l’église, n’ont laissé aucune trace de constructions faites ou ajoutées par eux aux bâtiments du nord. Il en eût été tout autrement si la Merveille eût existé alors. Aussi, à partir du treizième siècle, les historiens du Mont-Saint-Michel font-ils mention de la grande œuvre commencée en 1203 par Jourdain, continuée et achevée par ses successeurs.
Robert de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à son arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122, les Bâtiments du nord que divers auteurs lui attribuent. Deux années après son élection, espace de temps pendant lequel il était matériellement impossible que ces Bâtiments du nord eussent pu être construits, Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues, archevêque de Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été élevé dans la crypte du nord ou de l’Aquilon,—crypta Aquilonali.
Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un autre saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer, du reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la reconstruction du chœur au quinzième siècle.
La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156, un passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu retiré, placé sous le promenoir ou cloître[4], à l’extrémité ouest des bâtiments au septentrion élevés par Roger II[5]. Cette galerie communiquait par un degré intérieur avec le cloître supérieur, dont elle était le complément; elle était précédée au nord d’une terrasse-préau d’où, dominant les jardins et les chemins de ronde, l’on voit la mer; elle était très favorablement disposée pour le recueillement, la méditation et la prière. Il était tout naturel qu’on y érigeât un autel à la Vierge, pour laquelle les Bénédictins avaient une dévotion particulière, et c’est, sans aucun doute, ce même autel que Robert de Torigni fit consacrer en 1156, deux ans après son élection, par Hugues, archevêque de Rouen.
En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du Mont, par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la paix parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et des querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit dom Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque, existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses communications existassent entre les divers services du monastère.
Suivant les historiens du Mont, le four de l’abbaye se trouvait à l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon leurs appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le Plomb du four. Nous avons vainement cherché la raison de cette résignation hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites, déterminant positivement les travaux de Robert de Torigni, nous n’avons trouvé aucune trace de four. Nous croyons qu’au lieu de Plomb du four il est plus juste de dire Plomb du fond,—plomb, synonyme de couverture, et du fond, indiquant la partie extrême des bâtiments.—Du reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient fournir des preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des lieux pour être convaincu que le four de l’abbaye n’était pas où on l’a supposé; on peut également, par ce même examen, se rendre compte des difficultés énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement pour faire monter à plus de 70 mètres de hauteur les matières nécessaires à la confection du pain. Il était si simple d’ailleurs de le faire où on le fait encore aujourd’hui, c’est-à-dire dans les magasins situés au pied du rocher, au sud-ouest, d’où il était monté, ainsi que toutes les autres provisions de l’abbaye, dans les bâtiments de l’hôtellerie, à l’étage inférieur duquel Robert avait ménagé un plan incliné ou poulain.
De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau.
Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi. En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent en 1817[6].
Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en avant de la façade romane.
On voit par la description que nous avons faite, en produisant à l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye, qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus. Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du Mont-Saint-Michel.