Title: Le livre de l'émeraude: en Bretagne
Author: André Suarès
Release date: June 8, 2022 [eBook #68265]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Original publication: France: Calmann-Lévy, 1901
Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
LE LIVRE
DE
L’ÉMERAUDE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
A. SUARÈS
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Amico Meo
MAVR. POTTECHER
LOTTHARIG.
HVNC SVVM LIBRVM
GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV.
ANDR. SVAR. BRITT.
D. P. Q. E.
die VII a. Id. dec. ann.
MCM
Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit.
On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait choix d’où il est?—Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène. Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas.
Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un tout de la race,—cette forme abstraite.
La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes. L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu à la suite de ce qui avait été.
Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de l’ordre est tempérée par l’adoption.
La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle entre, sans suffire à la faire.
Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,—quand même ils ne sont pas des dieux pour tous les hommes,—ont osé montrer par l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens.
Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?—Et le grand César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe.
Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,—je veux dire l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les États-Unis,—dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé sous une médiocrité impitoyable.
La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain, elle sera riche Peut-tre,—illustre à la manière des gueux d’âme,—après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus. Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne.
Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée, elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique. Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine.
Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu, qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus.
De Paris à Plou-Gastel. En juin.
Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.
Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait, énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette multitude.
Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible, s’arrêtait le souffle trouble de la ville.
Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait, et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher, pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent, toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et, comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.
Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide, comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.
Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un visage maigre le regard paisible.
Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on croit déjà lire le regret de la vie.
Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.
Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en loin; et le murmure même n’était pas continu.
Déjà, c’était la Bretagne.
Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la nuit, sous le ciel noir et pourpre.
L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve. Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares. La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans lune,—la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs, de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une, comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel pacifié.
L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise. L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et lourde de la fièvre.
La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence: la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une tristesse auguste.
Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.
Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.
L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée sur l’heure occidentale...
Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.
Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait une chère contrée.
Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur fortune.
Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil levant.
Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.
Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées semble une porte, où la petite fille va entrer...
Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle, le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe. Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...
Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes, les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et, descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les arbres, quand on les aime...
Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.
A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.
Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver, y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée contre ces chaudes murailles.
La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite, au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières: les grandes marées vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon vert!
La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés, comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste.
Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un arbre, lui fait comme un pied de sinople.
Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir, comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie.
En Loc Ronan. Juillet.
Journée délicieuse, où j’ai rencontré la paix, comme une blonde vierge, étendue sous les arbres, au détour d’une route, dans un pays secret.
Le soleil lançait de haut sa pluie d’or sur la baie, et la campagne était couchée dans la joie. Une vive langueur, où la jeunesse de l’année se sentait encore, possédait toutes choses, comme un rêve léger. Le rire ardent du magnifique été planait sur la terre sonore: la lumière était suspendue, comme un aigle d’azur et d’or. La brise de mer sentait la violette; et la contrée amoureuse exhalait de toutes parts l’odeur des roses.
Je me trouvai bientôt dans une retraite plus calme et plus heureuse qu’un jardin d’amour. C’était un petit bois, aux branches claires, brillantes de feuillage et de verdure. Les grands chênes levaient la tête, et le ciel bleu leur souriait. La pluie d’or tombait sur la terre brune, en feuilles blondes, comme la fable-conte que le dieu jouait avec Danaé. Et, sous les chênes, posées comme des mains tranquilles sur les genoux, méditaient les blanches tombes.
Elles brillaient, ces pierres de granit, plus égales et moins vieilles que les roches, où se fixe le goémon. Elles étaient sans pensée, sans regret et même sans mémoire: mais elles jouaient en silence avec le soleil et les feuilles, qui jouaient avec elles. Quelques-unes étaient sans nom, et par là plus paisibles.
Au delà des chênes, dans le ciel bleu, la tour de la chapelle; et les noirs martinets dansaient leurs rondes autour des hautes fenêtres, fleuries de lys... On entend bruire le moindre frisson de branches; et la mouche qui bourdonne sur une fleur a des échos dans l’air qui vibre. Les oiseaux, ravis de plaisir, pépient dans les arbres; et l’on voit, sur les pierres tombales, leur ombre qui fuit, quand ils passent de branche en branche.
Un vieux mendiant, aux traits graves, courbé sur son bâton, au bout de l’allée me regarde: il est des pèlerins qui déjà remplissent le pays, pour le prochain Pardon. Ses yeux d’eau pure me parlent. Il me croit ici pour les miens, et m’en sait gré. Il a peut-être reconnu l’empreinte de mes genoux... Et son regard me propose des prières.
Priez donc, vieil homme. Il s’agenouille. Il est très doux de faire ployer les genoux, sans violence, au vieil enfant chenu qu’est l’homme. Il est très doux de faire prier ce passant pour cette jeune femme, que la terre couvre, et ce marin inconnu...
La fauvette s’égosille en chansons dans le grand chêne. Il me semble entendre le soupir profond de la mer... O calme retraite, dans la lumière!... O paix de Kergoat!
A Pen-Ker... En juillet.
La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme, courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses larges manches. Elles s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui, cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur, comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît... car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté et d’autre...
—Précisément, dit la Religieuse.—Il est venu, une heure avant l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à ce qu’on l’ouvrît...
—Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!...
Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt.
Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre, voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir, vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt ans, il en a les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre; et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point qu’on la rudoie.
Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las.
—Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le Corre, d’un ton sérieux.
—Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle? Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous savez bien qu’elle était fermée...
La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et qui semble découpée au ciseau.
Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement...
Passe un vieil homme, qui salue et qui dit:
—Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon chrétien...
Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte.
—Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui, d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,—avez-vous compris ce que je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez pas.
Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix douce, l’invite:
—Hervé, venez tantôt à la Maison.
Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul, silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...
Elle est née dans son village, près de Kemper, à l’orée des bois qui vont de Cornouailles en Arrez. De tout temps, sa famille a vécu dans le pays. Elle est de race paysanne, jusque-là très pure. Et si son père avait su qu’un jour elle s’irait marier sur le bord de la mer, il en aurait été fâché, dit-elle.
Enfant et jeune fille, elle n’a jamais été bien forte. Une anémie, qui lui ôtait l’usage même de ses jambes, l’a prise vers les seize ans. Elle a longtemps gardé la maison. Puis elle s’est rétablie. Mais elle est toujours faible; elle a peu de sang, et le perd à flots, quand, pour une cause ou l’autre, il lui en faut perdre. Elle a eu trois enfants, qui chacun l’ont mise en danger. Le dernier a failli la tuer. C’est pourquoi elle le préfère.
Elle s’est mariée comme elle avait un peu plus de vingt ans. Elle était toute frêle. Elle serait fine encore, si elle ne portait pas la lourde robe des Bretonnes, qui recouvre un épais bourrelet, sorte de cerceau en crins, où les jupons et la cotte se retiennent. Car, même à la ville, les Bretonnes du peuple n’ont pas de corset. Si Naïk en avait un, sa taille serait longue, mince, un peu carrée et droite.
Elle est maigre. Elle est grande, plutôt que petite. Elle a la gorge un peu haute et moins ronde qu’en pente douce, sous l’ovale des seins. Elle est blonde, comme le sont seulement les paysannes de Bretagne: petites filles, elles ont les cheveux de miel; le soleil ensuite les hâle; la blonde lueur prend les tons du cuivre et de l’oignon brûlé. Sinon les blondes d’Italie et de l’extrême Nord, il n’est pas de femmes qui aient les cheveux d’une plus belle couleur, selon mon goût.
Quoiqu’elle n’ait pas trente ans, ses cheveux bouclés sont un peu rares sur les tempes. Et son front en paraît plus grand. Il est d’une vaste beauté, quoiqu’elle s’efface aux yeux qui ne prennent pas garde. Ce front de jeune femme se plisse déjà de cinq ou six longues rides, qui vont d’une tempe à l’autre; et l’air de la mer, la vie dure et active l’ont desséché. N’importe: Naïk a un front d’anachorète ou de sainte, large, haut, projeté en avant, abrupt aux bords,—un front calme, où beaucoup de passion et de pensées auraient la place de s’inscrire.
Mais les yeux sont plus beaux encore, ainsi que le sourire. Ce sont des yeux naïfs, frais à la fois et fatigués, tantôt éteints et tristes, tantôt pleins de vie, quand un sentiment les anime. Ils sont enfoncés sous l’arcade des sourcils pâles, et le front proéminent. Bien des fois, j’ai regardé ces yeux, y allumant des émotions diverses. Et toujours j’en ai admiré l’étonnante innocence. Leur force vient de là, qu’ils rient, qu’ils pleurent ou qu’ils s’indignent. Ils sont d’un bleu si pâle, qu’il semble décoloré; les pupilles s’en dilatent à tout instant, et brillantes, paraissent immenses. Les plus beaux yeux que j’ai vus, ont presque tous ce signe: plus la pupille peut s’étendre, plus variés et plus vivants sont les yeux. Naïk a les regards d’un enfant; tantôt ils s’étonnent; tantôt, on les dirait vides; et dès qu’un sentiment fort agite le cœur, ils ont l’expression de l’extase. Beauté merveilleuse que celle-là,—et que n’a peut-être jamais la femme la plus belle de la ville. Beauté qui tient du miracle, et qui en fait.
Cette Naïk, cette pauvre femme qui ne sait rien, qui ne lit jamais et n’y pense même pas; dont le front à trente ans montre des rides; dont la bouche, d’un si noble dessin, est gâtée par de mauvaises dents, et le vide de celles qui sont tombées,—cette Naïk, quand elle sourit, les lèvres closes, et qu’un flot de tendresse ou de joie lui monte du cœur,—n’a plus d’âge: elle semble d’une jeunesse aussi neuve que les feuilles. Le sourire a la même douceur extatique, parée, si l’on peut dire, d’une exquise confusion. La peau, restée d’un grain délicat sous le hâle, laisse filtrer une rougeur qui dore le teint, sans en changer brutalement le ton. Mais souvent aussi, et je ne sais comment, Naïk est d’une pâleur inexprimable: ni blême, ni livide; non pas décolorée, mais de la même couleur que ses cheveux; non pas exsangue, mais comme si, les veines ouvertes, son sang lentement s’écoulait, et qu’il n’en restât plus sous la peau qu’une onde d’or pâle et tiède.
Elle aime ses enfants avec passion. Elle est pieuse comme elle est mère: par nature. Il lui arrive, pourtant, de ne pas assister à la messe, le dimanche; elle le regrette, mais ne s’en condamne pas sévèrement. Elle croit à tout ce que l’Église ordonne de croire. Sa foi est secrète, et elle n’aime pas à en parler. Les raisonnements n’ont point de prise sur elle: au fond elle y voit une sorte subtile de pièges et de tentation; elle n’y veut pas tomber. Elle tient fermement qu’il y a un démon, ennemi du genre humain, et un enfer pour les réprouvés: ce n’est pas du tout qu’elle soit impitoyable; mais elle attache une si haute idée à la joie du paradis et à l’amour de Dieu, qu’elle n’en peut concevoir les bienfaits, sans en redouter le contraire. La même volonté l’anime en faveur du clergé: les prêtres ne sont point des hommes, pour elle; on ne saurait pas lui en ôter le respect: en eux, c’est sa religion qu’elle respecte. Entre tous ses frères, le plus jeune de la famille est bénédictin; de cinq ans moins âgé qu’elle, longtemps elle l’a porté sur son bras; et elle ne le nomme plus qu’avec une tendresse, où déjà la vénération est près de l’emporter.
Elle est têtue et rêveuse. Souvent, et, semble-t-il, sans penser à rien, elle ne pense pas à ce qu’elle fait. Elle ne nie pas qu’elle est opiniâtre; elle s’en ferait gloire, plutôt; elle aime les gens têtus comme elle; et souriant, elle répète le proverbe: «Bretons, têtes dures[B].» Forcée de céder, elle est indifférente à ce qu’on exige d’elle, et traîne en longueur; elle s’en remet au temps pour ne pas faire ce qu’on veut qu’elle fasse; et l’y a-t-on pliée, elle serre les lèvres, elle fronce les sourcils, les traits noyés de cette pâleur dorée et si étrange, qui est la sienne.
Naïk a la tête petite, et la figure longue. Le visage est très étroit; les joues droites, très minces, verticales, posées à plat en forme de parois, comme les tempes. L’os des pommettes perce la peau; mais il est très petit. Le menton aussi est long, droit, étroit, d’une noble ligne, sèche et pure. Et tout ce visage anguleux a la couleur du miel, et la douceur de l’oraison.
Voilà la femme d’un robuste marin, brun, tanné comme un sac, trapu, simple et le moins raffiné des hommes. Le voix de Naïk est douce, quand je lui parle; mais elle crie avec ceux qui crient. Elle en a les gestes, parce qu’ils les ont. Si son mari n’était pas un excellent homme, et des plus réguliers, Naïk se consumerait de tristesse, elle qui est rieuse, bavarde et de cœur joyeux. Et s’il buvait, elle boirait.
Naïk est la femme comme on en voit, de loin en loin, parmi les paysans de bonne race: les beautés du peuple et de la terre sont en elle. De naissance, elle en a reçu les germes: la vie les étouffe, au lieu de les développer. Prise à onze ans par le roi de Bretagne, elle ferait une aussi bonne reine des Bretons, qu’elle eût fait une paysanne, mariée à un paysan. Toutefois, tant de beautés cachées, que le regard seul révèle, dans une vie médiocre ne peuvent arriver au terme: et tout, dès lors, comme en ce pur et doux visage, n’est qu’expression.
C’est ce qu’on ne trouve jamais chez les riches, à la ville et dans la vie bourgeoise. Ceux-là montrent beaucoup plus qu’ils n’ont, et même ils font illusion sur ce qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas l’âme qui perce l’enveloppe; mais l’enveloppe qui, pour mémoire, et par ouï-dire, parle de l’âme. La beauté des riches est toute charnelle.
Fin juillet.
Il faut descendre la rivière de Kemper, ce bras de mer profonde entre des forêts bleues, par une claire journée d’été, ou un après-midi roux d’automne. Mais l’entrée de Benodet n’est jamais si belle que sous un ciel d’orage, quand la nuée est suspendue sur la contrée gracieuse, et que les vapeurs cuivrées ou déjà noires luttent avec le soleil couchant.
Par mer, venant de l’Est, Benodet disparaît dans la verdure. Le temps est doux, un peu sombre. Un ciel agité et pesant, qui présage des grains pour la nuit; et le vent qui fraîchit lance un souffle lourd de menaces. On serre la côte d’assez près; et la vue s’étend au loin sur le couchant, où court la ligne basse de Tudy, et l’arc du littoral, à fleur d’eau, comme une lagune, jusques au coude de Lesconil. On ne distingue pas l’estuaire de l’Odet; mais, par delà, on dirait qu’il pleut sur la rivière. Le blanc de la dune et la noire masse des feuillages s’étagent sous la tour trop haute du phare en terre. En vain le sait-on: on ne croirait pas qu’une rade s’ouvre au pied de ces hauteurs boisées, tant elle est fermée et tant elle se cache.
Bientôt, on approche. Les deux rives, lentement, se séparent comme des lèvres qui se descellent. Le feu rouge du phare en mer saigne au bord du long crépuscule. Le ciel est d’un velours gris, tramé de reflets jaunâtres, qui ont la couleur de la fumée au-dessus des usines. Sur ce petit pays, l’espace a de la grandeur; les nuages ont du mouvement et du trouble... L’agitation d’un ciel passionné prête une âme nouvelle à la baie rustique, qui n’avait que du charme. Le ciel fait la pensée des pays marins, et leur caractère.
On entre: sur les deux bords, comme une végétation de monstres, les rocs couverts de goémons jaunes. La rivière est large plus qu’un fleuve, miroitante, soyeuse. Le courant joue entre les eaux de la marée, comme s’il ne s’y mêlait pas, et qu’il coulât, laiteux, dans un lit élevé sur le lit plus sombre des eaux marines. Une charmante maison trempe dans la mer et disparaît sous les fougères. Un petit bois de pins retient les restes de la lumière, et une ferme très basse, dans le milieu du bois posée, semble un tombeau de chaume, sous les ombres violettes d’un lieu consacré.
Partout on a la sensation de l’eau profonde, un vertige familier pour les yeux. Les courbes de la rivière se dessinent, molles et gracieuses comme des baigneuses couchées: elles se croisent, penchant leurs couronnes d’arbres verts, et prolongent la perspective en lointains pleins de mystère et de rêve. Ces grands bois se déroulent à perte de vue, crête feuillue des collines. A mi-chemin de la hauteur qui fait face à la petite rade, une prairie en forme de cirque s’étale sur la pente, et cinq ou six chevaux y broutent, pareils à des jouets bruns sur l’herbe verte et froide.
Dans le port, des voiles au mouillage, de petits yachts blancs comme le plâtre dans l’ombre plus épaisse. Prêt à glisser le long du câble, le bac est plein de paysans et de femmes: le vieux passeur, maigre, noir, à la barbe pointue, qui a l’air d’un homme en bois, moins les yeux vifs sous les sourcils touffus, regarde s’il ne laisse personne. Et voici une bonne vieille, sur la rive, qui tout en ramenant les lacets de sa coiffe, crie qu’on l’attende, en brandissant un large parapluie de coton rouge.
Le long du mur opposé à la cale, un peuple goguenard et violent de pêcheurs, le plus souvent silencieux, sont debout adossés à la muraille noire, où ils se tiennent, dirait-on, à sécher. Un long voile nuageux glisse sur la forêt du Cos-Ker, comme une écharpe de soie grise...
Et grise, la petite église entre les larges arbres.
Sur la place, à l’île Tudy.
Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus, les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes, cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers.
Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche lente, sur un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les vaches.
La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse, à la voûte branlante et noircie.
Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le regret des pères.
Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit; elles font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour, elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi.
Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents.
Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles. Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le baromètre. On compare; et l’on discute. Les vents sont hauts... Les vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison...
Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les maladies et pour la cuisine. Car un marin sait tout faire, et tirer parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: Le poisson veut être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe...
Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages; et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864, ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre 1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët[C]: l’eau entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un livre de bord.
Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans toute la vie que l’expérience d’un fait.
Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés, n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans le même temps, à la même lumière.
Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré «saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les pleurs d’enfants.
Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père interrogeant, crie: Bonne pêche? Les fils répondent: Oui ou Non, brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.
Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases, ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui qu’il couvre.
Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout, enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le large, où ils ne vont plus.
Au Pont-l’Abbé. En septembre.
Ils sortirent de l’église en menant grand bruit, et de ce pas militaire qui sonne comme une offense, parce qu’il semble prendre possession. Les moineaux s’enfuirent, et les petits enfants prirent peur: ils coururent, patauds et se balançant dans leurs robes lourdes, comme les canards se hâtent; et ils s’assirent, faisant des yeux ronds, à l’autre coin de la place herbeuse.
Il y avait là deux Yankees et leurs trois filles,—celles-ci non moins semblables entre elles, que ceux-là entre eux: cinq redoutables créatures en bois et fer articulés, même air, mêmes cheveux, même regard, et peu s’en faut même costume:—deux palefreniers secs et glabres, au crâne étroit; cinq nez pointus sur cinq cols de linge droits; cinq voix nasillardes, aussi insupportables à entendre que les crécelles et ces jouets d’enfant où l’air, dans une vessie gonflée, fait vibrer une anche de métal; les deux hommes fumaient la pipe courte de bruyère; les trois femmes suçaient des sucreries rouges, vertes, violettes, pareilles à des bouts de chandelle; tous de haute taille, et les épaules carrées; les hommes lançaient des bons mots avec des jets de fumée: à tout, ils mettaient peu de paroles et un air de suprême importance; les femmes égrenaient des rires nasillards en montrant des dents sans doute fausses puisqu’elles paraissaient l’être: ils s’avançaient sur un seul rang: la force fumant la pipe aux côtés de l’élégance. Tous cinq proclamant de toute leur personne: je suis riche; je vous méprise, pauvres; pêcheurs de rien, paysans incultes, ignorants du dollar et du téléphone; je suis moi; nous sommes l’Amérique...—Derrière eux venait un Français qui faisait sa cour, qui les imitait en tout, et qu’ils traitaient avec un dédain parfois brutal, lui laissant entendre qu’il ne serait jamais comme eux, en dépit de ses efforts.
Ils venaient de Brest, et parlaient de la rade. Ce n’était rien, si on la compare au port de New-York. L’un des palefreniers haussa les épaules, et rit en toussant, à la façon des abois: il assura qu’on ne ferait jamais rien de ce pays; à la bonne heure, si les Américains prenaient en mains la Bretagne... «Nous ne serions pas forcés, disait-il, d’aller demain à Penmarc’h en voiture: ni chemins de fer, ni hôtels convenables, ni...» Il n’en finissait pas d’énumérer tout ce qui manque à la presqu’île infortunée, que l’Océan lui-même sépare de l’Amérique. Et les autres d’y ajouter. Par-dessus tout, les Bretons semblaient exciter la réprobation de ces hommes sans reproche; ils ne riaient plus; ils parlaient avec acrimonie de leur misère, de leur saleté, de leur indifférence; ils les jugeaient stupides. L’une des femmes assura, d’un ton offensé, que les Bretons étaient des sauvages incompréhensibles; et une autre les compara aux Espagnols, qu’ils avaient vus l’hiver dernier: tous admirèrent la vérité de la comparaison; et, de la sorte, ces Américains eurent le plaisir de confondre deux peuples de l’Europe dans le même mépris. Le plus âgé de la troupe fit observer que la Bretagne ressemble encore à l’Espagne en ce que le sol est très riche, et qu’on n’en tire pas parti: «Ainsi, disait-il, je sais qu’il y a de la houille dans tout ce pays; et, en vérité, oui, on pourrait exploiter de grandes mines autour de Kemper. Croyez-vous seulement qu’ils y pensent? Ils ont un peu gratté la terre autrefois, à ce qu’on m’a raconté; mais ils sont trop paresseux... Pensez à ce que des Américains feraient ici: tout le pays serait couvert de chantiers et d’usines;.. Kemper serait un grand port de commerce;.. il n’y aurait qu’à élargir la rivière;.. on ferait sauter à la dynamite...»
Telle était la réponse de ces gens si sûrs de leur supériorité à l’accueil sans fard d’une terre si vénérable. Ils n’avaient vu Brest que pour vanter New-York; et ils venaient de Pittsbourg pour prendre Kemper en pitié. Pas un mot pour cette journée divine, pour cette vieille église sur cette place ravissante, pareille à une aïeule assise dans la prairie. Pas même un regard pour cette ville charmante et rustique. Qui nous sera jamais plus étranger, que ces étrangers-là?—En eux, l’éloignement est multiplié par l’insolence. Et ceux qui passent avec mépris par la Bretagne valent encore mieux, selon mon goût, que ceux qui s’y installent.
Cependant, sur le quai, des hommes chargeaient avec lenteur une goélette danoise et un bateau suédois. Les Barbares s’avancèrent, du même pas sonore qui signifie la conquête. Les petits enfants, quittant de nouveau leur refuge, se dispersèrent derrière les arbres, aussi plaisants à voir dans leurs robes que des poupées qui courent: deux des plus petits, ronds et lourds comme des demoiselles à enfoncer les pavés qu’on eût enveloppées de jupes, tombèrent dans l’herbe. Les Américaines rirent, mais seulement par moquerie; le rire de ce peuple n’est jamais cordial ni tendre; leur âme ne sait pas jouer; et c’est pourquoi elle est plus fermée à l’art que celle même des nègres.
Le long du chemin de halage, au bord de la rivière verte et bleue, des Bretons causaient, tous marins, et parmi eux le pilote de Tudy, homme au visage sévère, noir de hâle et à cause d’une barbe courte, pareille à une mousse épaisse, déjà marquée de blanc. A l’approche des étrangers, tous se turent; et certes si jamais des yeux échangèrent mépris pour mépris, ce fut là. Mais dans toute l’Amérique on n’eût peut-être pas trouvé d’aussi beaux regards que ceux de ces Bretons silencieux, dont trois au moins avaient ces prunelles d’eau profonde où veille la lumière, noblesse d’une race.
Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre.
Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements. Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux, qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang et d’or.
Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait guère plus de trente ans. Debout, on la voyait grosse d’une vie prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade, quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples, exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent leur supplice.
Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire. Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin, excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale, quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans son vice.
Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales, maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la dune. La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la souffrance et sa nécessité.
La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà joyeusement sur la charogne...
En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en pense rien.
Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée; et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poitrine d’où il était sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à crier.
Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent. Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes, que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?...
Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie, n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,—que pas un atome ne soit changé à la vision.
A Kermorgan en Plo... Juillet.
Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix argentine.
Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine, comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau.
Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds retombaient doucement sur l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit. C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever comme des plumes sur les seins.
Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin. Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait seul décloses.
Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme, d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais, au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie. Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent. Et les deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal.
Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix: