Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent...
Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...
Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien,
Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs...
Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...

XI

TUGDUAL

Entre Rosporden et Carhaix. En automne.

D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre, Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la nacre blême, une double et longue ride partageait son grand front par le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues, quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert, et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu.

Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée, comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine, aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le bras de Tugdual, et lui dit:

—Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre parole...

—Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque, sur un ton bas.

—Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la tenez pas. Je vous ai vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous?

—C’est mon affaire, monsieur le recteur...

—Non, c’est la mienne. Vous savez ce que j’ai promis à votre pauvre femme...

—Laissez-moi... lâchez mon bras, monsieur le recteur. Je vous dis de me lâcher...

—Vous ne vous en irez pas ainsi. Il va faire nuit; et il pleuvra...

—Il ne pleut pas sur les morts.

—Restez ici. Vous dormirez au presbytère...

—Vous m’avez chassé une fois; je n’y rentrerai plus... c’est juré... Je l’ai mérité, du reste; et vous ne pouviez pas me garder...

—Ne pensez pas à ce qui s’est passé, il y a longtemps. Vous êtes un honnête homme, Tugdual...

—Je ne suis pas un honnête homme, monsieur le recteur. J’ai envie d’être mort.

—Venez avec moi...

—Je ne veux pas. J’ai envie d’être mort. Laissez-moi tranquille,—dit-il avec irritation, après un silence; mais il ne fit pas un geste de son bras, où la main du vieillard était posée.—Que me voulez-vous enfin?—reprit-il d’une voix grondante; et ses yeux brillaient d’une flamme hagarde, comme une lampe dans la fumée.—Dormir?... Aller chez vous?... Non. Vous êtes trop près du cimetière...

—Votre femme vous a tout pardonné, Tugdual; elle vous aimait.

—Je ne l’aimais pas, moi. Je l’ai tuée.

—Non, que dites-vous là?

—Je l’ai tuée, que je vous dis. Je le sais mieux que vous...

—Ce n’est pas vous, Tugdual, qui l’avez fait mourir; elle est morte de chagrin, et parce que Dieu l’a permis...

—Je vous dis que je l’ai tuée... C’est moi, son chagrin,—fit-il avec une irritation violente.

—Obéissez à la pauvre créature, puisque vous vous repentez ainsi, Tugdual...

—Je ne me repens pas... Je l’ai tuée, et j’ai bien fait...

Le prêtre regarda longuement l’homme qui lui parlait de la sorte, plus roide sur ses pieds que jamais, et dont les lèvres frémissaient, fébriles. Il soupira, pensant: «Je n’en tirerai rien.»

Cependant la nuit grise tombait du ciel gris. Tout le ciel bas pesait sur la route noire et les arbres sombres, comme un pierre funèbre, sans une veine plus claire, une dalle de grès, uniformément livide. Un chat-huant froua, dans le fourré des hêtres; et un coup de vent pluvieux fit grincer au loin la girouette.

—J’ai envie d’être mort..., répéta Tugdual avec lenteur; et, pris de colère:—Ah! voyons, laissez-moi aller!

Et d’une secousse rapide, il se dégagea de l’étreinte du prêtre. Dans ses yeux vacillait une lueur d’égarement sinistre. «Cette nuit... Cette nuit même...» murmurait-il.

Le vieux prêtre le suivait du regard. Et Tugdual s’éloigna d’un pas raide et saccadé, entre les haies funèbres sous le ciel morne.

XII

BUCOLIQUES DE SEPTEMBRE

En Benodet.

Ayant trouvé le champ libre, le troupeau quitte la lande, taureau en tête. De-ci, de-là, les vaches tirent de la haie une branche molle, une tige verte. Elles mordillent au passage, et ne s’arrêtent pas. Elles sont cette fois à la promenade. Elles vont sagement, balancées sur leur large croupe, comme les barques sur la vague. Elles lèvent un peu la tête de côté; on dirait qu’elles cherchent à voir le pays, et que le taureau noir les guide: parfois, il se retourne à demi; il les regarde venir, quand elles s’attardent. Il les conduit ainsi jusque sur le phare. Elles foulent la terrasse dallée, qui sonne sous leurs pas; elles frottent leur museau contre la grille, où rien n’est vert, ni tendre, ni bon à manger. Une, les cornes passées sous la balustrade, médite, et rumine, tirant la langue entre les barreaux.

Le matin est bleu comme le myosotis; il sent la fleur et le sel; la brise tiède est un souffle, un frisson dans une lyre d’or.

Cependant, le taureau noir s’est enhardi jusque sur les roches. D’un sabot délicat et sûr, il va plus loin que le phare; il descend sur les pierres trempées que le jusant découvre; et il se campe sur le dernier roc, où la mer se brise. Le bloc noir et brillant d’eau se confond avec le sabot noir de l’animal, et lui fait un socle. Il contemple avec attention la rive, que la lentille de son gros œil reflète, inaltérable. Dans l’air si bleu et si clair, sur la roche où le soleil n’épanche pas encore sa vague blonde, on dirait moins le taureau que l’ombre d’un taureau même...

 

Hommes et femmes, nous avons un sexe pour les animaux; et leur nez le leur dit. On s’en aperçoit, quelquefois, à la campagne.

 

Six mauvis de bruyère s’égayent du joli matin: le soleil se lève à peine, et ne touche qu’un bord de la rivière. Les minces oiseaux volètent allègrement sur un petit chêne: ils s’y posent en quinconce, comme des bougies sur un candélabre vert; ils dansent, en sautant d’un léger bond; d’une branche à l’autre ils vont, se suivant tous et gardant leur ordre.

Le yacht descend le flot, rasant la rive; il porte sans doute vers les îles, à la chasse des goélands, une bande de jeunes hommes en savant équipage, casqués, bottés, armés. Et les oiseaux, pleins de joie, se posent sur la haute voile, si claire dans l’ombre bleue. Un coup de feu, un coup de crosse; et trois des mauvis tombent. Le soleil gagne le yacht et la rivière; et sur la voile blanche, il éclaire quelques taches sombres, un peu de plumes, de duvet et de sang.

 

Solennellement, au chaud soleil, un cortège s’avance du chemin crayeux sur la lande. Pieds nus dans les sabots, une jeune fille aiguillonne d’une mince baguette une grande vache rouge; la bête souffle et fait l’indocile; deux paysans, le chapeau en tête, et sans veste, marchent sur les flancs; un troisième, au bout du champ, surveille le petit taureau pie, qui meugle, en donnant de brusques coups de corne, le front bas. Le beau matin de septembre est déjà brûlant. On mène la vache au taureau.

La large jeune fille, aux joues rouges, pousse la vache devant elle; et les hommes la présentent à l’étalon qui renifle, bave et, dressé sur les sabots, bondit contre la femelle, comme un cheval qui se cabre. La vache se dérobe; et le mâle, irrité, retombe en beuglant. Deux des hommes rient, sur une parole brève que le plus jeune a lâchée; l’autre reste grave et ne dit pas un mot.

La forte fille aux hanches larges ne fait plus un geste; un de ses bras lui pend le long du corps; de l’autre, qui tient la baguette, à grands coups distraits, elle frappe la haie devant elle, ayant un peu tourné la tête, et semblant regarder les buissons.

Un composé de plantoir rond et mobile, de spatule qui flaire, et de bêche solide, un instrument à forer, à remuer la terre, à arracher, à renifler, c’est le groin. Et les oreilles du porc rose sont des plats à barbe, truffés et luisants.

 

De bonne heure, fouettés par la brise fraîche, les cochons viennent en se dandinant sur la lande verte. C’est un de ces matins clairs, où la campagne semble lavée, vêtue de neuf, tant elle est gaie, et brille propre.

Ils sont deux porcs, trois truies et deux petits cochons noirs aux soies encore lustrées. Un des ménages marche en avant, la truie serrée contre le porc, et se donnant des coups de tête, quand les groins toujours baissés se rencontrent sur quelque ordure. Ceux-là sont blancs, de petite taille, le col énorme et ballant: quand ils se tournent, la queue en fouet entre les fesses, le poil cessant avant le dos, ils ont l’air nu, et leurs grosses cuisses roses sont d’une nudité obscène qui n’est pas celle des animaux.

Une truie géante, haute sur pattes, grande comme une génisse, roule bord sur bord, fouillant de tous côtés avec une espèce de hâte allègre, et découvre enfin une fosse, au coin le plus retiré de la lande, où les maisons d’alentour font leur vidange. Aussitôt de s’y jeter, comme un nageur plonge. Sa masse enfoncée fait comme une pierre dans un étang: elle éclabousse de toutes parts une pluie d’immondices. Elle s’avance dans ce bain jusqu’à perdre pied. Quand elle en sort, la truie rose est plus noire que les cochons noirs. Elle est teinte d’ordures. Elle répand une puanteur d’égoût. Toute la lande pue d’elle. Les deux petits porchers rient aux éclats, et poursuivent la bête qui grogne.

 

Par la barrière ouverte, la vache rousse entre dans le jardin en fleurs. Elle regarde, circonspecte, si ni l’homme, ce dieu terrible, ni le chien, son ministre puissant, esclave mobile, plein de bruit et de malice, ne la guettent dans le beau jardin, où tout est bon à manger, si vert et si frais encore. Tout en tournant les yeux, elle met le moment à profit, et happe une botte d’œillets, un bouquet de chèvre-feuilles et des jacinthes juteuses. Inquiète et toujours broutant, enfin elle se rassure: un festin inespéré. Depuis le mois de mai, rien de si savoureux sur la langue. La bonne herbe est telle que de l’eau sous les babines: et, en outre, l’herbe nourrit. On peut même se frotter le front piqué par les mouches contre les branches de pommier, non sans mâcher quelques pousses. Et ni le dieu, ni son soldat terrible, qui vaut mille mouches à lui seul, ne donnent signe de vie. Ce jardin est un paradis perdu, rendu aux vaches. Il faudrait peut-être avertir les autres, là-bas, sur la lande sèche.

La Rousse beugle. Et soudain le dieu accourt avec son chien, et le bâton au bout du bras, ce bras divin, incalculable, qui fait tout ce qu’il veut, qui va si loin. Cris, abois. Un grand coup sur la croupe. La vache détale en soufflant.

XIII

FIN DE FÊTE

A Saint Gw..., en Pen-Marc’h. Septembre.

Ils commencèrent la fête après les prières. La journée était très chaude.

Les auberges en plein vent, longues tentes couvertes de bâches vertes, s’ouvrant d’un seul côté, laissaient voir une foule d’hommes et de femmes assis autour des tables en bois blanc, dans l’ombre noire: les marins et les paysannes entraient par groupes; ils s’offraient à boire, et vidaient les verres en riant; puis, sortant d’une auberge, ils passaient dans une autre. Elles formaient une sorte de rue couverte; et, sous les toiles d’un vert d’olive poussiéreuse, où s’étalait en lettres noires le nom du tavernier, c’était une enfilade d’espaces obscurs, pleins de fumée, qui évoquaient l’idée d’étranges cavernes, refuges propices à des méfaits; sur le seuil, les servantes s’empressaient lentement, à la mode bretonne; le long des tables, et jusqu’au fond sombre de ces salles dressées sur quelques piquets, on distinguait les verres qui brillent, les rubans des femmes, et les broderies jaunes des gilets.

Un air de plomb tombait; et sur la place bruissait le tumulte des pas et des paroles. A mesure que le soleil déclinait, la chaleur se fit plus étouffante. Les paysans dansèrent, au son de la bombarde; et l’on entendait rouler le rythme des pieds lourds sur la terre dure. Puis, beaucoup s’en furent à la hâte pour dîner. D’autres demeurèrent, et se mirent à boire d’un air résolu, cloués sur leur chaise, et comme décidés à ne jamais s’en aller de l’auberge. Ils restèrent silencieux, quelque temps; et la fête parut dormir, pour une heure. Au crépuscule, tous peu à peu revinrent, à la façon des fourmis, rares d’abord et clairsemés, grouillement noir ensuite; la foule s’entassa entre les tentes; et lentement, comme monte la mer, grandit l’orgie.

Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,—et chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau: son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse, et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour faire un œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec, comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord effrayés, ouvrirent la bouche en o, et, s’étant regardés, rirent.

Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme, il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune.

Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long crépuscule versait peu à peu dans la nuit.

Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus cesser de sourire, comme si les muscles des lèvres avaient été soudain paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues rondes, à une amande fichée dans une pomme.

Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur, comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant, d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’Ave. D’anciens matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé; un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la grève, d’un coup de poing.

Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut; et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes, on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.

Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant, comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les verres; et tous se turent encore, étrangement.

Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux, aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents, fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...

Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde, partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur, était suspendu le délire...

XIV

LA BELLE DU MAIL

Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.

L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que l’est aux oreilles une fanfare.

La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu, sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu, comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros, un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles, gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil, la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...

Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est propre aux œillets.

Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être, plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et pourtant de ne jamais servir qu’au désir.

XV

UNE HUTTE

Chemin de Ker-Loc’h... 20 octobre.

On remarquait cette hutte pour son air sombre, quoi qu’il y en ait bien d’autres plus misérables. Elle était collée au sentier qui va vers la dune, comme une verrue sur une joue; elle semblait tomber d’un côté, suivant la pente. Une seule fenêtre, si c’en est une qu’une lucarne moins grande qu’un carreau de vitre, et bouchée tant bien que mal, derrière trois barreaux de fer, avec des chiffons et des pierres. La maison ne s’étendait pas sur plus de quatre ou cinq pas de long; on était frappé d’y toujours entendre un bruit de voix, d’en voir sortir nombre de gens, et, tant qu’avait duré l’été, de trouver réunie sur le seuil une compagnie nombreuse. Là dedans vivaient en effet deux familles, dont l’une a dû être dépossédée, depuis, par la mort: le père infirme, et la fille épuisée par la phtisie.

Cet homme avait eu un peu de bien; mais un accident l’avait rendu à demi paralytique. Dès lors, il s’était couché, comme ils font si souvent, d’un air qui accepte la mort, qui semble l’attendre, et qui se résigne à vivre ou à mourir, peu importe, dans une entière soumission à la fatalité. Il avait vécu, il avait bu, pour consoler son oisiveté; il avait eu des dettes, et ne pouvait pas les payer. Il restait sur le grabat, indifférent aux jours, et peut-être sans regrets.

Cependant, sa fille avait grandi. On l’avait mise en condition. Dans la grande ville où ils l’avaient menée, ses maîtres avaient veillé sur elle. On lui avait appris le ménage et la propreté. Quand elle revint, pour l’été, avec ses dames sur le bord de la mer, elle jouait à la dame elle-même: elle connut les jouissances de la vanité, et le plaisir d’humilier les petites filles, ses compagnes. Elle portait un chapeau; et le dimanche, se rendant à la messe, elle mettait des gants.

Puis, trois ou quatre ans plus tard, comme elle en avait dix-huit ou dix-neuf, tout d’un coup elle quitta sa protectrice. Jamais elle n’en put donner la raison; elle paraissait l’ignorer elle-même. Aux questions elle répondait: «Pourquoi? Je ne sais pas... C’est comme cela...» Elle partit donc, laissa la ville, répliquant à tout: «Je m’ennuie...» et quoi qu’on lui pût dire, elle revint au pays. Elle trouva son père impotent, et plus misérable qu’il n’avait jamais été. Un des créanciers, réduit lui-même à l’extrémité, s’était installé avec toute sa famille dans la maison de l’infirme forcé d’y consentir, et n’ayant pas un autre moyen de s’acquitter. Une chambre longue de cinq pas, dont un homme, monté sur une chaise, touchait le plafond, hébergea dix ou douze personnes.

Quand la jeune fille fut de retour, elle dépouilla tout ce qu’elle avait appris, et une à une toutes ses bonnes habitudes, comme on quitte un vêtement de voyage;—et, comme on reprend son habit de tous les jours, elle rentra dans ses mœurs de villageoise dénuée de tout. Plus de soins; plus de bains; plus d’eau même, sinon à de rares intervalles; au lieu de porter des gants, quand ses bas furent troués, elle n’en mit plus. Loin de se parfumer, elle oublia l’usage de l’eau claire. Elle parut languir: elle était rentrée au pays, se disant malade: en peu de temps, il fut avéré qu’elle avait la poitrine atteinte. Elle toussait; elle rendait du sang; elle restait comme morte en de longues défaillances. Elle semblait s’en soucier à peine, non plus que de la hideuse misère où elle était tombée aux côtés de son père infirme. Quelqu’un, qui la secourait, ne voyait jamais chez elle la moindre expression de plaisir: elle y paraissait insensible. A quoi rêvait-elle, placide, et le visage encore assez plein?—Mais, sans doute, elle ne rêvait à rien: elle demeurait sur son lit, et n’en descendait plus. Tout lui était indifférent; et peut-être elle-même. Les Bretons ont souvent ce tour oriental d’esprit: ils font à la fortune, bonne ou mauvaise, le même visage qu’un arbre dans la terre fait au temps.

 

On avait tendu une espèce de loque entre le coin de la salle où le père et la fille vivaient couchés, et celui où se tenait l’autre famille, père, mère et sept enfants, huit peut-être. Ce soir, après une journée pluvieuse et tiède, j’ai vu par la porte ouverte pouiller le taudis. Ils n’ont pas tous un lit: plusieurs couchent sur des couettes en balle d’avoine; point de draps, ni de couvertures. Il vient de cette chambre une odeur infecte de sueur, de linges souillés, d’enfants crasseux et de lait aigri. Dans un coin, de la paille, des pommes de terre en tas, et une grande poêle mince à faire les crêpes... Chaque fois, là dedans, que quelqu’un quitte sa place et se meut dans l’air chaud de la pièce,—un souffle d’étable en sort, chargé d’un relent de saumure et de transpiration. Posés de travers sur le plancher de terre battue, sont-ce des meubles, ces rares morceaux de bois noir, vernis de crasse? Est-ce un morceau de lard qui pend sous l’âtre, ou un haillon?

 

Sur sa couche, la jeune fille, à demi assise, tousse sèchement. Elle n’a pas la force de parler aux trois petits enfants qui l’entourent, et qui sont assis dans son lit avec elle: car les enfants de ses voisins, de ses hôtes forcés, passent le temps dans le lit de cette phtisique qui crache, presque mourante, et qui les caresse...

XVI

FIN DU JOUR

En Kerloc’h. 19 octobre.

Il fait triste et gris. Le crépuscule soucieux d’une journée morose regarde la campagne. Les landes et les buissons s’assombrissent. Les souches d’ajoncs retiennent un rayon de lumière, et le renvoient de côté, louche comme un regard sournois.

Le poulain rouan s’ennuie dans la lande, et tourne sa tête, au mufle naïf de jeune nègre, vers sa mère, la jument blanche, qui mâche mécaniquement du foin, tombé de quelque voiture sur la route.

Les enfants rentrent à la maison, un fruit à la main; et la bonne chienne, qui les suit, happe un quartier de la pomme aux doigts du plus petit, qui crie. Au tournant du chemin, la vieille grand’mère, qui toujours se hâte et trottine, traîne son petit-fils, si blond qu’il semble de lin blanc, qui bavarde, qui se cambre en arrière, tirant sur le bras de la bonne femme, et veut aller en canot, dit-il.

Les nuages roulent pesamment à l’Ouest. «Il y a mention de tempête», fait Naïk à la vieille Marie. Et celle-ci de bénir cent fois le nom du Seigneur, pour détourner le mauvais sort de l’orage, et l’éloigner des siens qui sont en mer.

La longue ferme, au coude de la route et du pré, contre les haies où les hauts genêts sont en fleurs, souffle doucement un long, un mince fil de fumée bleue, au-dessus du chaume. C’est une solide bâtisse, en pierre grise qui brille. Et par la porte ouverte, pleine d’une ombre rousse, on voit dans la salle déjà noire, où luisent les charbons rouges au fond de l’âtre, une jeune femme debout près du dressoir, qui, les bras arrondis, comme si elle appelait la nuit à elle, range sa coiffe...

XVII

TEMPÊTE

Coup de Sud-Est. Jour d’octobre.

Soudain, le jour d’automne s’est obscurci. On ne voit plus le soleil que par plaques de cuivre, posées de loin en loin au hasard des éclaircies, sur les hauteurs et sur les rives. Partout, entre deux échappées lumineuses, des pans d’ombre tragique, grise de ce gris qui n’est ni le jour ni la nuit, mais qui semble la couleur des éclipses.

Un court moment de silence. L’espace retient son haleine, comme dans l’angoisse et la terreur. L’air a la palpitation morne et lente d’un cadavre qui se refroidit. Dans la lande, le bétail beugle—et, tout au fond du pays marin, sans qu’on sût dire où, un sourd mugissement de mer répond au beuglement des bêtes.

On tourne la tête, du côté où l’on n’a pas pensé à regarder encore: et l’on reste effrayé. Roulent et tombent du Levant sur la mer, d’immenses nappes noires. Tant elles se précipitent, qu’on ne peut les suivre dans leur galop; et toutes bientôt se confondent. Dans la masse, on ne distingue plus que des étages d’ombre. Sur la base reculée des nuages noirs, tournent en fumant des tourbillons noirâtres, teintés d’ocre et de roux, pareils à la fumée du charbon, dans les villes de houille. Ce ciel lugubre cache l’autre, et s’abaisse toujours davantage sur l’Océan qui verdit, qui se plombe, comme un malade dans l’accès de fièvre pernicieuse.

Les bonnes femmes secouent la tête et disent:

—Le ciel a bien mauvaise apparence...

—C’est la tempête...

A ce nom, elles se signent.

—Hier soir, fait un vieux marin, je l’ai dit: les vents sont bas. Il y aura du dégât avant la nuit.

Et il fume pensivement sa pipe, la tête en l’air, renversée pour consulter le temps.

Ma Doué! Ma Doué[E]! murmurent les femmes.

Et, tout à coup, comme si le monstre était né de l’embrassement du ciel et de la mer, et se déchaînait, éclatant entre leurs faces qui le pressent, le vent se rue avec un cri terrible. La rafale bondit; les hurlements brusques se suivent de si près qu’ils ne font plus qu’une clameur accablante. La mer se forme. Les vagues montent à l’assaut des rocs.

—Pourvu qu’ils soient tous rentrés à l’Ile, fait une bonne vieille, hochant du menton.

Et le vieux marin dit, en breton, à ceux qui sont près de lui:

Un mot de prière pour les gars qui sont en mer, Chrétiens. Tous se signent; et, levant leur bonnet, murmurent le Pater, comme font les mendiants à la porte des riches. Ils mendient l’aumône de la vie.

La nuit.

Tempête.

Un bruit immense remplit confusément l’espace. Les coups de la mer qui déferle, répétés à l’infini, sur un rythme interminable, font penser aux canons d’une bataille géante. La rumeur éternelle roule, comme une basse d’orgue, une pédale sans fin, qui soutient les traits aigus et rapides de la rafale. Le profond murmure des flots sur la grève et les roches sonne en bourdon: une cloche lointaine partout où on l’entend, et qui fait vibrer toute la côte, aux ondes d’un tocsin formidable.

Là-dessus, comme les hauts cordages crient, tandis que la coque du navire, battu par les lames, ahane pesamment, dans les hautes régions de l’air, tout hue, tout siffle. Ululant sur la tête échevelée des vents en cavalcade et des vagues au galop, on ne sait où cachées, les chouettes et les orfraies de l’ouragan donnent un concert sinistre.

Toute la maison tremble. Parfois, l’on ne s’entend pas parler dans la même salle: la poussée du vent gonfle les vitres, qu’on s’attend à voir voler en éclats. Les portes dansent, fermées, entre les murs et les gonds. De tout leur corps de bois, les fenêtres grelottent dans les châssis. Et plus terrible que tout le reste, au large du ciel, la pleine lune, froide comme un obus de glace et de diamant. Elle illumine la tempête, pareille au regard sans pitié du tumulte. La mer a la couleur de la mort: blanche, livide, l’immensité est comme un champ de neige en révolte, dont l’écaille se soulève, et qui jaillit contre le ciel. Dans l’air flagellé court une odeur cuisante et sèche: la poussière et l’éclat de la lune se confondent. Sous cette clarté funeste, la clameur de l’ouragan, ses bonds sinistres ont la frénésie du délire. La mer est une puissance en folie, échappée dans la rage. Les fous sont lâchés dans la nuit. Et c’est bien un rire de fou furieux, le rire osseux des galets roulant là-bas à chaque flot qui se retire.

XVIII

VISITE AU PHARE

A Benodet. Dimanche 15 juillet.

Tous ensemble, ils vont visiter le phare. Ils sont sept gars, et huit filles blondes, tous en costumes noirs et bleus, parés de velours, et la coiffe blanche ou le chapeau à rubans sur la tête. La bande robuste des paysans marche comme une troupe. Ils tiennent tout le chemin: tantôt, les filles se réunissent et s’avancent sur un seul rang, les garçons ferment la marche; tantôt, au contraire, les couples se forment; et comme il y a une fille de trop, c’est à qui elle ira. On dirait des enfants à la promenade: ces frais paysans du haut pays entre Spézet et Châteauneuf ouvrent de grands yeux sur la mer: le sentiment de l’un est celui des autres; ils n’ont qu’un mot à dire pour se comprendre. Parfois, ils se taisent tous à la fois: et leur ferme visage prend un air de gravité triste; parfois, ils éclatent de rire tous ensemble; et leurs traits sont lumineux; ils ouvrent largement la bouche, et leurs dents brillent. Que ce peuple de Cornouailles, sur le bord de la mer ou dans les campagnes, partout ailleurs que dans les villes enfin, est d’humeur passionnée... Ils sont brusques, et pleins de caprice: ils passent en un instant de la tristesse à la gaieté. Et sur leur figure, au calme monotone de l’oraison succède tout à coup la folie de l’ivresse.

Les filles, elles, ne regardent rien, ni la mer, ni les rochers à pic, ni les belles rives. Elles sentent les regards de leurs amis sur elles; et rien ne les occupe plus. Quand elles se parlent à l’oreille, c’est d’eux seuls qu’elles jasent; quand elles tournent la tête, elles les épient, avec confusion ou avec malice. Pour ces bonnes amoureuses, le chemin n’est point ici plutôt que là: il leur en souviendra toujours comme du chemin des amoureux. Deux ou trois sont si contentes qu’elles pensent à chanter: mais elles n’osent pas, n’étant pas chez elles; leurs lèvres restent ouvertes sur l’air qu’elles fredonnent; et dans leur bouche, qui semble blonde à la lumière d’or, on voit se mouvoir de haut en bas leur langue, comme une palette.

La route brûle au soleil; la lande brille comme un pré vert nimbé de flammes. Les paysans s’engouffrent sous la porte basse et noire du phare. On les entend rire dans l’escalier. «Il fait frais ici», dit l’un. Une femme pousse un cri, et se plaint de n’y rien voir. Les voix s’éloignent; et le bruit sourd des pas sur les marches se perd enfin. Puis, les voici qui, parvenus au sommet, poussent des clameurs joyeuses. Ils s’entassent sur la terrasse étroite, et font un cercle noir derrière le balcon. Ils découvrent le vaste horizon. La splendeur déserte de la mer s’offre à leurs yeux: ils s’en détournent, et regardent vers le Nord. Ils cherchent à reconnaître le coin de terre où ils sont nés, et où ils seront, à leur tour, des morts.

Une fois sortis, ils se mêlent les uns aux autres, et se prennent à la taille. Mais leurs bras rudes n’ont point de prise grossière sur les épaisses ceintures. A la fin, l’une, la plus jolie, dont les cheveux sont légers comme un rayon, se met à courir; et tous la suivent, chacun emportant sa chacune, ainsi qu’à la danse...—«En voilà une bande!» murmure en riant celui qui reste. C’est un matelot, carré, jeune, d’une force mesurée qu’on sent celle d’un athlète: il est rasé, d’une peau fine comme une femme, le teint rouge à cause de la chaleur et du repas qu’il a fait. Tel qu’il est là, roide sur le chemin, le visage enflammé aux traits tirés et longs, il semble un terme de brique, où s’épanouit la fleur de deux yeux bleus en faïence de Delft. Puis, quand il voit que ses amis sont déjà loin, il se donne un coup de poing sur la tête, et, au galop, part à leur poursuite.

XIX

PETITS BRETONS

En Benodet.

Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie pas...

—Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien qu’ils sont trop grands pour toi...

Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:

—Mets-moi-les, mamm... Je serai gentil, mamm... Je serai mignon à toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...

Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec amour, et dit:

—Mon petit Breton, mon petit Breton...

 

Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux, demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le ruban de l’un, on lit l’Océan et sur l’autre, le Neptune. Voilà ce que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la calotte rouge, le Neptune et l’Océan s’en moquent. Ils l’ont vu faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils prétendent tourner en dérision.

 

Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de fête, ce sont des écoliers lâchés.

Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.

Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec les poupons qu’on leur met aux bras.

 

Un jeu de petits Bretons.

Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis, l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de la bande, ils font la procession.

Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement: Alleluia... ah!—Ora pro nobis—Et spiritu sancto—pax—pax vobiscum. Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite: «Ave, maris tella, tella...»

Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte d’onction.

Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent. Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de son bâton.

 

Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile, que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu, mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille une rosée de sueur.

La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,—silencieusement aussi tourne en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.

XX

ANNONCIATION DU SOIR

A B., le 30 septembre.

Sur la mer, le ciel est une pensée bleue tombée sur des feuilles de saule. Caresse tiède aux yeux, tout est velours de ce qu’ils voient, tout est soie.

Je regarde passer trois longs nuages d’or, fuseaux que laisse échapper de ses mains la journée défaillante: ils courent légers au-dessus des chênes.

La mer terrible est ivre de ses charmes. Mais en vain: si séduisante et si cruelle, dans son repos elle pousse soudain un soupir qui déchire, et qui appelle. Elle est amoureuse, et toujours triste.

L’inquiétude et le rêve se cherchent des lèvres, au bord de l’eau. La roche retient l’algue mouillée. Sur le sable de velours fauve, les cailloux polis luisent comme des pierreries. Le soleil couchant allume des rubis et des topazes sur la plage.

L’inquiétude délicieuse griffe le cœur. Le troupeau cherche la vachère; et le taureau, immobile sur ses sabots noirs, tend le cou. Les cornes noires de la vache semblent l’ombre d’une fourche dans l’air lumineux. On appelle sur l’autre rive. Un chien qui aboie. Un enfant qui rit.

Puis le silence, tandis que la lumière semble l’écho d’un concert inaccessible. Et la mer murmure.

 

Le rêve mortel ondule sur la mer. Qu’est-ce que tout cela? La pensée d’un mort, qui médite la vie?... Ou la vie qui s’adore elle-même, dans la langueur? Ou...

On m’appelle, de l’autre rive.

XXI

BRUMAIRE

Un petit port de pêche. En novembre.

La mauvaise saison est venue, qui ne s’en ira plus de cinq ou six mois, hargneuse hôtesse. La Toussaint a mis fin au bel automne. Les jours heureux sont tombés comme les feuilles; et Brumaire arrive pour ensevelir ses morts.

Quelquefois, le matin, le ciel paraît pur: et un clair soleil se lève. Mais on ne gagne qu’une heure; et jamais on n’est sûr de celle qui la suit. La mer elle-même avertit que les gros temps sont établis pour de longues semaines: par une calme matinée, elle se montre encore irritée et douteuse; elle fait prévoir la tempête même au joli temps. Elle se forme dès la veille; et son air mystérieux est celui de la menace. Il n’y a plus de douceur ni d’enchantement dans l’énigme de son sourire.

Novembre enveloppe le petit port d’un suaire. Il fait mauvais, pour les gens de la ville, quand il pleut; pour les marins, ce n’est pas la pluie qui fait le mauvais temps,—c’est le vent et la brume. Les canots restent à l’ancre: qu’iraient-ils faire en mer? Avec une seule misaine, ils ne vont pas assez dans le vent; chaque lame passe par-dessus bord, et vous couvre d’eau. On ne pêche plus guère. Et la misère s’abat lourdement sur ceux qui ayant fait quelque gain dans la bonne saison, ont déjà tout bu.

Je vois ces hommes entrer en hiver, comme dans une caverne d’ennui. S’ils n’ont le travail de la pêche, cet affût continuel dans le danger de la mer, que leur reste-t-il? Tous ces petits ports bretons sont plongés dans un ennui polaire, qui dure six mois. Encore les femmes ont-elles la peine de la maison, et les souffrances aiguës de la misère: les enfants qui crient, et ceux qui sont malades; le problème éternel de la nourriture, posé chaque jour, et qu’il faut résoudre, coûte que coûte; les querelles entre elles, et les humiliations réciproques: la douleur de vivre occupe. Mais les hommes connaissent le sentiment raffiné de l’ennui. Ils ont l’ennui épais, qui convient à leur nature rude, mais ils l’ont: l’homme des villes n’éprouve pas cette passion triste, il ne sent que son écrasement; et, quand il relève la tête sous la meule, il ne connaît que l’envie. L’ennui de ces Bretons est à celui des raffinés, comme leur eau-de-vie à la morphine et aux autres narcotiques.

Ils se traînent sur la cale, s’il ne pleut pas, le bonnet descendu jusqu’aux yeux, enfoncés dans leur tricot et leur double veste de drap et de toile; les pieds dans les lourds sabots, que fourrent les chaussons. Les uns en loques, les autres rapiécés de tous les bouts; et d’autres, les moins âgés quelquefois, à l’abri de bons vêtements. Si un rayon de soleil perce le ciel gris, ils lézardent le long du mur humide où se pose la pâle clarté d’or. Ils ne parlent guère; ils n’ont plus rien à se dire. Les enfants jouent et se poursuivent à la sortie de l’école, pareils en tout aux poules sur un tas de sable...

Puis, le soleil se cache; et la brume accourt, épaisse, étouffante, qui bouche l’horizon. Les hommes bâillent; et, la pipe entre les dents, ils aspirent l’âcre brouillard avec la fumée chaude du tabac. Leur esprit est confus et lourd comme la haie brumeuse, où tout se brouille. Ils ont froid. Les épaules remontées, et les mains dans les poches, ils n’osent pas remuer, pour ne pas laisser l’air aigre leur mouiller les os. S’ils rentrent chez eux, iront-ils se mettre au lit et dormir pendant quinze heures? Ils n’ont point envie de leurs femmes... Ils demeurent mornes, et sans paroles. Ils passent alors par un des états les plus nobles du monde: ils rêvent et ne pensent pas. Mais tout est trop obscur dans ces âmes confuses: l’esprit ne distingue point les images qui le hantent, et le cœur ne s’en émeut pas. Et la même humeur, qui fait des poètes, fait des ivrognes avec ces hommes-ci: car, frissonnant d’ennui, et ne sachant que faire, ils vont secouer tous leurs brouillards à la lumière de l’auberge.

XXII

LE JOUR DES ANGES

Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.

I

Le bruit doux de la fontaine chantait Amen au jour tranquille. Le murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»

Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient de petits enfants parés comme pour une procession.

Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois, partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se dandinant.

Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.

Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion. L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon. L’air était lilas.

Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un nuage passa... Et l’eau fut grise.

II

Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret. Pourtant, sa femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la seconde fois... ah...»—les muscles de sa face se rétractèrent, et il eut les larmes aux yeux...

—Habillez-le, dit-il.

Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit d’un regard avide cette toilette...

Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur, devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie.

Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des lèvres maternelles: elle le baisa avec passion.

—Il est chaud, dit-elle. Il est chaud...

Et elle éclata en pleurs.

—Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix.

Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos.

L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre, salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement. L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement. Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa ardemment.

—Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...

Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.

Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.

—Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.

Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet. Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots, naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient leur pli avec roideur.

Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans un cri, elle s’écria tout en pleurs:

—Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon Dieu...

Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le visage du petit mort...

III

Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent, menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes, rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.

Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches. Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.

Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles, embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.

Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette, qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli... Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis, c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts... On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort. Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts vont sous terre.

Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,—si blême, si raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer longuement, prête à défaillir.

—Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.

Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques mots:

—Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on était couché... Les enfants vont au ciel...

Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.

Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la même peur, pleura.

 

Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre, sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement, leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté. Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont chanter: il ne leur manque que des ailes.