XXIII

PENMARC’H

En novembre, l’après-midi.

Temps gris,—et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie.

Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation. Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des siècles.

Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,—on en discute; et plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole. Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h, si les Atlantes furent une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan.

Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit.

Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas, dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire de nuages...

Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires, pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de granit, et la mer désespérée.

Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié, près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie, gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les rocs se comparent.

Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,—beau sous le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et, jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le murmure est éternel,—et presque toujours la violence. C’est un canton de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort, rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...

Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des monstres en méditation.

Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.

XXIV

ARCADIE

De Benodet à Beg Meil. En août.

Matin.

Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie. La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse encore, la mer bleue comme les yeux.

Midi.

Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?... Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade, je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi... J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors, qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal de dents, et mon homme encore...»

Nuit.

Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal, impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.

La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici descendre la lune...

XXV

CALVAIRE

Au Drennec. 29 octobre.

Bordée de fossés bruns et de haies rouillées, la route se fait plus étroite et s’ouvre, comme l’entrée d’un parc seigneurial, en longue allée couverte d’ombre. De très minces et très hauts pins, grands arbres au fût nu qui ne portent de branches qu’à leur sommet, se suivent des deux côtés, en perspective de noires colonnades. Leurs cimes sont si noblement arrondies au-dessus des colonnes qu’elles semblent posées sur le ciel triste et gris, tendu comme un voile bas entre les deux longues lignes. Tout est mouillé; la terre épaisse est battue en boue aux reflets louches d’eau dormante; et le long des troncs noirs coule parfois une lourde goutte, pareille à une vieille larme trop longtemps retenue. Sur un bord de l’allée, un carrefour d’où partent des sentiers vers les landes, et le chemin désert. Par delà d’autres arbres, on découvre un toit pointu et les pans aigus de quelques chaumes, dont le poil d’or bruni brille obscurément sous la bruine: ainsi une note de cor se prolonge chaudement, tandis que frémissent les violons en sourdine.

Et un calvaire se tient, les bras ouverts, étrange et immobile, à la croix des chemins, la face tournée vers les grands arbres.

Quatre marches de granit, hautes et larges, portent le socle, pareil à une borne funéraire. Comme les degrés et la croix, le socle est tout vêtu de mousse, un duvet court, plus vert que la feuille de mai, tissu printanier que les ans, la vétusté et les pluies lentes ont strié de raies noires, crêpe végétal de la pierre. Qui dira la tristesse inébranlable de ce calvaire, dans la campagne? C’est une lourde croix, aux bras pesants, à la taille trapue, d’un granit sombre aux angles verdis: elle regarde la route et les pins d’un air éternel, plus triste et plus gris que le ciel bas et la pluie grise. Le silence règne à l’entour; et l’on dirait que rien jamais ne le trouble.

Une femme vint du fond de l’allée, paysanne au pas robuste, et l’air paisible. Comme tant d’autres, elle n’avait pas d’âge; ses cheveux étaient si serrés sous la coiffe, qu’on n’en eut pas su dire la couleur; le visage était bruni par le hâle; mais, ayant baissé la tête, on vit la peau laiteuse de sa nuque, là où commence le cou. Elle monta lentement les degrés du calvaire, et fit longuement le signe de la croix; puis elle se mit à genoux, ayant soin de s’agenouiller sur son tablier de toile. Elle pencha le front jusqu’à toucher le socle, après avoir jeté un rapide regard derrière elle, comme pour s’assurer d’être seule. Elle priait sans bruit; ou, peut-être, sa prière était-elle sans paroles. De loin en loin, elle poussait un fort soupir; et elle avait plaisir à soupirer sans doute. Elle se prosternait, parfois, d’un élan brusque du buste; et sa jupe courte laissait à découvert ses pieds, chaussés de gros bas bleus dans les sabots.

 

Le vent bas de la pluie poussait les feuilles mortes dans le fossé... Le calvaire brillait, avec ce morne reflet que les pierres humides empruntent parfois aux maigres os des visages en larmes... Sous le ciel gris et la bruine, cette croix était triste, avec cette femme à ses pieds, et sur sa tête baissée ces deux bras de granit ouverts et rigides.

XXVI

SEIGNEURS

En toute saison.

En canot, descendant la rivière, le vieux Crozon raconte ses souvenirs.

 

—Un bon seigneur, c’était M. de M***, qui vivait encore, il y a vingt ans... Oui... il en aurait plus de cent aujourd’hui. Il était vieux quand il est mort; mais il est parti bien trop tôt encore, bamm[F], oui!... Il était connu de tout le monde dans le pays. Il n’avait pas son pareil pour être un brave homme... On n’en voit plus de cette façon là, bamm, non!... Il vivait sous l’œil du bon Dieu, et il le voit maintenant en paradis. Tout le monde l’aimait, parce qu’il aimait tout le monde. Il n’était pas dur aux pauvres gens... On allait le trouver, et il disait: «Allons, qu’est-ce qu’il te faut? Tiens donc, qu’il disait; prends cette pièce, prends; va-t’en à tes affaires; et viens me voir le mois prochain... Nous verrons à te tirer de là... Sois honnête, et prie Dieu de te venir en aide...» Et l’on s’en allait content, monsieur. Oui, bamm! on se sentait tranquille...

Les jours de fête, donc, il laissait entrer qui voulait dans son domaine. Et il y en avait qui n’étaient pas raisonnables, non, bamm!... des gâte-tout qui n’avaient pas de soin, qui lui mettaient le feu dans ses bois... ils ont brûlé souvent. Mais lui, il n’y faisait pas attention. On lui disait:

»—Pourquoi ne fermez-vous pas la propriété, donc? Elle est à vous. Ils vous brûleront le château, un de ces jours...

»—Hé, ils n’ont pas de campagne, et j’en ai une, qu’il répondait; il faut bien qu’ils se promènent...

»Toutes les noces de Kemper et du Pont-l’Abbé se faisaient chez M. de M***. Ils venaient tous en bande dîner sur l’herbe dans le bois, et ils allaient prendre le sel et le poivre au château. M. de M*** avait donné l’ordre une fois pour toutes: «Vous ne refuserez jamais le sel et le poivre», qu’il avait dit... Et souvent on goûtait aussi le cidre nouveau... Pour un digne homme, bamm! c’était un digne homme.

»Et puis il a eu ses malheurs. «Dieu m’a éprouvé donc...» qu’il disait. En rien de temps, il a tout perdu, sa femme et ses enfants. Il ne lui est resté qu’une fille. Il avait pour lors ses soixante ans, peut-être... Le pauvre bon Monsieur, il est entré dans les Ordres; et il a encore été meilleur abbé que bon maître. Dans ce temps-là, il n’y avait rien du tout aux Glénans, ni église, ni chapelle, ni rien donc... Alors, le bon abbé de M*** a été faire un tour par là.

»—Ma foi, qu’il dit, ce n’est pas possible que des chrétiens restent sans secours comme cela, et qu’ils n’aient pas même une petite cloche. Ce n’est pas des païens, n’est-ce pas?...

»—Mais comment faire?

»—Je suis là, qu’il dit; et avec l’aide de Dieu, je ferai le nécessaire.

» Et il l’a fait comme il l’a dit. Il a bâti une église dans l’Ile; on l’a consacrée; et lui-même, le bon Monsieur, tous les dimanches il s’embarquait, quelque temps qu’il fît, et il allait leur dire la messe... Vous ne l’auriez pas retenu... Oui, bamm! un bien bon homme, celui-là...

—Et depuis?

—Ah, depuis, ce n’est plus la même chose, bamm! On a vu du nouveau...

J’ai toutes les peines du monde à savoir quoi. Le vieux Crozon ne veut plus rien dire. Il répugne toujours à juger autrui et à n’en pas faire l’éloge: il voudrait ne connaître les grands de la terre, les riches, les châtelains, les vieilles familles que par les beaux côtés. A la fin, il avoue: car il n’est pas dupe.

—Hé donc, l’héritier ne ressemble guère à M. de M***. Il trouvait qu’on lui gâtait son bien, qu’on lui brûlait ses bois. Il n’a plus voulu le permettre, bamm! Il a tout fermé, la forêt, les collines, de tous les bords... C’est son droit, donc, c’est son droit... Il a mis des gardes partout, M. de P***. Personne ne peut plus entrer chez lui... C’est son droit. Et les gardes, bamm! ils ont la consigne... Si quelqu’un passe dans le bois, on lui tire dessus, comme sur un lapin... Attrape!... Maintenant, on est sévère... Un coup de fusil,... comme sur un lapin...

Il se tait un instant; puis, comme s’il regrettait d’avoir jugé un plus puissant que lui, pour effacer la médisance il conclut:

—C’est son droit, n’est-ce pas? Il est chez lui... La propriété est bien mieux tenue, depuis; on ne peut pas dire le contraire...

XXVII

LE PAUVRE PÊCHEUR

Au G... En juillet.

La mer riait, comme une reine heureuse.

La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient, appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus, montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret, trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue, jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...

Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot, heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement les épaules.

Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de ses veines un filet incarnat de son sang.

 

Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence. Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre: peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers... Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.

Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:

—Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...

Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne rentrerait qu’ivre mort à la maison.

On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante, des bagues aux doigts;—et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge, où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa suite.

 

Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge... Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une patte remuait.

Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres, quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur, au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait insolent, railleur et fort intelligent.

La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre... Elle s’en fut.

 

Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup d’épaule, il dit doucement à Lesken:

—Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...

Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui cria:

—Bonsoir, monsieur Rivoal!...

—Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.

Il s’éloignait à petits pas sur la grève.

Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents jaunes.

—Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi, Harmel!...

Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant:

—Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux, chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il en a, lui?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul... mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne fallait pas les lui laisser, peut-être!..

Harmel répondit violemment:

—Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres.

—Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens, regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau...

Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent sarcastique, d’âpre jovialité:

—Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts, s’ils allaient à la pêche, dans son quartier...

Il jura.

—Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul, dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence. Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...»

Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes, et se regardant cracher.

—Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de rogue, je le... Tiens, comme ça!

Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau, sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement mol de l’écrasement sous la botte:

—Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant.

—Non, dit Harmel.

Lesken le regarda de travers; puis:

—Bah! fit-il, tes enfants le feront...

 

Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce d’une sérénité divine, partout la paix.

XXVIII

HEURES D’AUTOMNE

En Benodet. Octobre-novembre.

A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation du cœur dans l’œuf,—c’est un point blême qui semble naître sur le mur, près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir soudain très peur.

 

Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive; l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où, belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite. Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.

La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste. Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits: vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a la tristesse désespérée de l’agonie.

C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte. Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil, dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on y fait.

Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui se refroidit,—cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir au vent humide de la nuit.

La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs sur les haies sont en fleurs...

Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.

 

Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.

J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette voix enrouée de la brume.

 

Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.

La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante, dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir, incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.

Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent, c’est qu’il sera le dernier peut-être...

 

A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?—Les lignes de menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades, pétrifiée.

Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues, le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.

 

Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au soleil, sur les bruyères. Tous fuient.

Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant. On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.

XXIX

L’ILE

Un jour de Régates, en juillet.

Blonde et bleue, la journée pétille. Le soleil est d’or dans le ciel bleu. La mer à l’ombre est plus bleue que le ciel, et verte à la lumière. Elle frise à la brise. Elle rit.

Les yachts sont blancs; les yachts sont bleus. Ils sont gais et rapides sur la mer verte. Ils sont fins comme des aiguilles. Ils sont longs, et semblent n’avoir pas d’épaisseur. Ils trempent dans l’eau jusqu’aux bords, et leurs voiles en paraissent plus vastes. Pareils à des oiseaux qui ne sont qu’ailes, les leurs sont blanches comme la soie, et plus nettes que des habits de fête. Elles s’articulent sur des mâts clairs et fins, qu’on dirait de bois précieux. Elles sont immenses, d’une envergure qui fait parfois rêver, en souriant, à des mouettes ailées de blancs nuages. Les unes ont la candeur éclatante du linge au soleil. Les autres sont rayées de lignes noires, ou d’un pointillé bleu. Elles sont élégantes comme des femmes; et comme elles, différentes. L’œil exercé distingue les nations: celle-ci vient de Cowes ou de Ryde en Angleterre; celle-là est bretonne; une autre est normande; plusieurs sont galloises de Kemper même. Elles ont des pavillons qui s’agitent, brillants comme des plumes et des aigrettes. Elles se disputent le prix sans clameur, et sans hâte apparente. Ces oiseaux magnifiques glissent dans l’air blond, ne donnant qu’à de longs intervalles leur grand coup d’ailes, et, suivant, sans la quitter, une route oblique.

Au plus loin, le juge sévère des jeux va et vient, aussi noir que ces voiles sont blanches; et crachant la fumée par une cheminée sombre: c’est le torpilleur, le monstre marin en forme de grand squale, ou d’obus démesuré... Telle une arme au fourreau, il est menaçant sous sa carapace, et sent la guerre.

Parmi les voiles coquettes, les bateaux des pêcheurs courent aussi, rustiques comme des paysannes dans un bal de marquises en gaze blanche, et les bras nus. Il y a là des lougres plus bruns que l’écorce des vieux chênes, aux voiles triangulaires, rouges et noires: leur image dans l’eau est celle d’une nuée d’orage, ou d’un haut goéland, le bec en bas, qui pêche. Il y a de grands canots verts, et d’autres ont la couleur des chaumes: leurs voiles rousses semblent de cuir; quelques-unes sont pareilles à la peau mûre du brugnon, où le jus perce; et d’autres au soleil sont fauves comme le cuir, chaudes comme les belles chevelures.

Une longue barque, aux voiles aiguës, croisées en forme de ciseaux, abandonne la course et sort de la ligne. Comme on en longe le bord, on voit les huit marins rouges, cuits au soleil, suant: un simple tricot sur le corps, ils ont l’air de la brique qui sort du four. Ils expliquent leur échec: ils ont fait erreur sur la route; et pourtant la Renée aurait bien mérité le prix: elle n’a pas sa pareille. Ils s’éloignent; et, dans sa robustesse, en effet, le svelte bateau a l’élan allongé de l’hirondelle.

Plongé dans le soleil, je suis des yeux l’hirondelle de mer; je regarde vers l’Ouest et le Nord. A l’horizon de terre, je n’ai vu jusque-là qu’une longue plage, du sable étincelant noyé dans un miroitement de fumée lumineuse. Une ville paraît surgie dans le mirage. Elle émerge à peine de l’eau. Elle est blanche dans la mer glauque. La clarté de l’été n’est pas plus claire qu’elle. L’ombre grise y brille comme une étoffe légère, au creux d’une statue. C’est une ville de pierre, éclatante comme une des Cyclades, transportée dans la mer de Bretagne. Devant la rivière de Pont-l’Abbé et la lagune, faisant face aux ombrages de Loctudy, cette ville d’Orient est mouillée, tel un bateau de pierre blanche. Pas un arbre; pas un verger; pas un jardin. On ne distingue, au pied du mur d’enceinte, rempart contre les vagues, qu’une ceinture de rocs énormes, des blocs noirs et une grève couverte de goémons. Les maisons sont pressées les unes sur les autres; on ne voit point de rues, ni de sentiers. Cet amas de bâtisses a le grain scintillant du granit. Par-dessus les toits, seul et fin comme un doigt qui le détermine, le clocher grêle de l’église...

Aride, ensoleillée et blanche dans la mer verte, c’est Tudy: c’est l’Ile.

XXX

LE PHARE

A la pointe du Coq, en Benodet.—En tout temps.

Le phare a vu des nuits terribles, et d’un charme désespérant. Là, j’ai connu un abîme de délices, et une douceur mortelle.

Ce petit phare est posé sur le bout d’une langue rocheuse, à l’entrée de la baie. Pareil à l’avant d’une antique galère, il mouille dans la mer de trois côtés. Sa tour ronde se dresse sur un socle de pierre; les blocs de granit l’entourent; les roches couvertes de goémons sont serrées à sa base, et font penser, dans l’ombre, à un amas de têtes dures entassées là, après avoir été tranchées, au soir d’une bataille de géants. Quand la mer est basse, les récifs et les pierres font un grand ossuaire de crânes, mouillés et chevelus de varech noir, où rougeoie le maërl sanglant. Et, à la haute mer, la vague vient mourir contre le phare même, cachant tous les rochers. Son murmure finit là seulement; elle soupire, régulière, monotone et sans fin sur les cubes taillés de blanche pierre. Et, lorsque le vent est fort, la vague bondit par-dessus les bases de la tour. Elle jaillit sur l’étroite terrasse qui mène, entre deux grilles, du chemin en terre à la porte du phare.

Tous les soirs, je vais voir mourir le jour, et naître la nuit dans la douleur du crépuscule. Enjambant la grille, je saute sur la pierre unie du socle; je me couche sur le banc étroit et rond, qui forme bourrelet autour de la colonne. Et là, étendu en arc, selon le contour de la pierre, je passe des heures et des heures; et je veille dans la passion de mon ennui.

La tête renversée, je me tiens immobile; et la splendeur terrifiante du ciel coule dans mes yeux. L’espace infini engendre le vertige. Et délicieusement cruel, le vertige séduit. Mon âme s’enivre et roule avec la mer,—la mer, qui comme moi soupire, et comme moi est couchée sous l’œil profond de la nuit.

Souvent, quand j’arrive, la pierre est chaude du soleil disparu, et j’en sens la tiédeur sous ma tête, comme d’un oreiller dur. Le souffle de l’air salin me gerce parfois les lèvres; et l’odeur de la mer parfume le repos. J’écoute la vague qui se meurt, et qui remeurt sans cesse. Invisible, je vois les progrès du silence; les lampes une à une s’éteindre, au loin, dans les demeures; et les bateaux qui, sans bruit, rentrent noirs et glissant à la façon des ombres.

Là-haut, dans la lanterne, le feu rouge du phare, pour moi, ne se trahit par rien. Pas une lueur, pas un reflet. Je suis dans les ténèbres. Leur tourbillon m’emporte: c’est une roue, et dont les rais sont faits d’étoiles. J’étouffe dans cette ombre vertigineuse. Mon bras nu et la pierre ne font également qu’un lé de clarté grise. Et tout est noir. Les ténèbres frémissantes pullulent d’astres.

 

Je perds pied de tout mon être dans la vue des étoiles. Leur palpitation m’emplit d’une tristesse passionnée. Je regarde; je désespère; et je sais. Penché, je me retiens à la corde ferrée du paratonnerre. Arcture est rouge comme la guerre. Et l’ardente Cappella, à l’autre horizon, la divine émeraude, palpite violemment, pareille à un cœur qui bondit. Altaïr brille droit, au-dessus de ma tête, dans l’axe de la tour. Le sublime Jupiter descend, tandis que Saturne, au douloureux regard, si fiévreux et si fixe, laisse tomber son œil de plomb.

Je vois le ciel qui tourne. J’entends mourir la mer. Mais infiniment plus, combien je me vois vivre et je m’entends mourir moi-même...

XXXI

EN FOUESNANT

Dans la saison des fraises.

Un des charmants pays qu’il y ait en Bretagne, c’est le pays de Fouesnant. Il est couché et s’accoude sur la mer entre Kemper et Kemperlé, la naïve villageoise. Kemper la douairière est à Saint-Corentin; à Saint-Michel Kemperlé la Villanelle. La verte baie de La Forêt s’ouvre en Fouesnant comme un lac. Concarneau est le port de ce petit peuple, et a été sa place forte: mais la ville des marins est aussi bourgeoise; et, comme presque partout en Bretagne, elle se distingue de la contrée paysanne. La coiffe de Concarneau n’est pas celle de Fouesnant qui, sans doute, est la plus élégante de toute la Cornouailles.

Les bois sont semés dans tout le pays, depuis la rivière de Kemper jusques à l’Isole et à l’Ellé, ces eaux aux noms si doux. Au vieux temps, il est à croire qu’ils n’ont fait qu’une seule forêt: la roche est encore vêtue de branches au bord même de la vague. Cette Bretagne champêtre respire le tendre charme de la feuille mariée au flot. Elle est pastorale comme les tableaux de Constable. Les vieux arbres y viennent dans l’eau; et les chênes se baignent dans la marée.

Partout, la prairie et les pommiers. Les verdures sont fraîches comme l’eau qui les fait naître. Sous la pluie d’été, avant la fenaison, l’herbe brille, frémissante de vie heureuse; et les regains, plus tard, sont aussi frais que le printemps. Prés et bois, cette terre est toujours parfumée, soit qu’elle languisse d’ardeur sous le soleil, soit que l’orage la détrempe; et l’odeur enivrante des foins, où la faux a passé, ne l’emporte peut-être pas en suavité sur l’haleine de la chaude prairie que la pluie argente.

Les pommiers s’arrondissent jusqu’au bord de l’eau et les rivières aux eaux bleues coulent doucement entre deux rives de feuillages. Sous les peupliers et les aulnes, les moutons tournent en mesure. Le clocher à jours des chapelles se dresse finement entre les arbres, comme le thyrse gris du bois en fleur. Les petites églises ont l’air doux et recueilli des demeures vivantes; et peut-être ont-elles plus de charme encore, quand leurs cloches sonnent dans la paix muette du ciel gris. Les vieux chênes s’appuient, de leurs branches mêlées, les uns aux autres, et leurs bras noueux sont jaunes de mousses, ou verts à l’ombre; et, l’octobre venu, parmi les feuilles dentelées, les glands s’arrondissent comme des noisettes sous leurs collerettes. L’Ellé et la Laïta dans les vallons s’attardent en méandres ombreux, comme le Léthé dans la campagne élyséenne. Ici, par un matin d’été, on attend, pour les surprendre au bois, les Nymphes et les Naïades blondes.

Dans les villes, qui ne sont que de charmants villages, vit un peuple de haute taille, blond et fort. C’est une race plus gaie et plus mobile encore qu’ailleurs en Cornouailles. Les hommes sont railleurs, fiers et souvent passionnés. Dans leur opinion, les gens de Fouesnant n’ont pas leurs pareils en Bretagne: ils habitent le plus beau pays, où les meilleurs pommiers donnent le meilleur cidre; et où les plus beaux gars ont les plus belles filles, qui portent les plus belles coiffes. Ils n’ont pas tort; et leur cidre même n’a pas de rival pour la saveur ni pour la force. Mais leurs femmes sont de plus de prix encore: grandes, sveltes, elles ont de longs visages aux traits purs, et qui le restent même quand elles n’y ont plus droit; elles ont de longues lèvres, dont le sourire est toujours un peu grave, et ces yeux changeants où l’on aime à suivre les caprices du ciel.

Ils sont fiers jusques à la violence. Leur mépris de tout ce qui n’est pas du canton même commence à leurs plus proches voisins. Ils répugnent aux alliances étrangères, et se marient entre eux. Dans leur douceur les filles ont aussi de cet air hautain qui semble naturel à la grâce virginale, et qui sied à la femme non soucieuse de plaire: trait de noblesse véritable. Beaucoup de Bretonnes le tiennent d’une antique contrainte, et d’une modestie imposée par la loi religieuse, pendant des siècles; presque toutes en empruntent quelque chose au costume. En vain, les jours de fête, l’ornement du tablier, les broderies et les perles, prétendent égayer la sévérité ordinaire: leur jupe noire, le corsage noir paré de velours, et la coiffe blanche participent du cloître.

La plupart de ces Bretonnes ont une grâce monacale; le parfum de leur charme est ancien. Les coiffes paysannes ne sont que les hennins, portés jadis par les grandes dames; et la jeune fille de Fouesnant rappelle à la fois les Bernoises de Holbein et Flora la Romaine, qui tant fut belle et qui est morte. A plus d’une, il manque très peu pour être belle aussi, et vivre: une sorte de beauté intérieure séduit en elles, et parle en leur faveur; faute de quoi, elles sont indifférentes. Peu de femmes gagnent plus à être regardées longuement. L’habit et le voile des nonnes, qu’elles ne vêtent pas, reparaissent dans leur maintien, et souvent règlent leur démarche. Elles n’ont plus rien pour plaire, quand elles sont immodestes; et leur charme le plus rare est peut-être fait du contraste que l’on sent, quelquefois, entre leur réserve apparente, leur mode chaste aux dehors anciens, et l’humeur passionnée d’un corps ardent et tendre.

XXXII

ROUTE AU CRÉPUSCULE

En Clohars.—Fin septembre.

Avec le soleil, toute chaleur s’en est allée. L’ombre tombe humide; et le crépuscule sent déjà la nuit. La route en lacets monte et descend, bordée de champs et de landes. Parfois une chaumière, d’où un peu de fumée s’élève avec lenteur, violette et timide; là, on prépare le repas du soir; de là aussi, quelquefois, l’on entend venir un bruit de voix, l’une plus rude qui gronde, et d’autres qui se plaignent; ou des cris d’enfant, et moins souvent des rires.

On suit le chemin; et de plus en plus, le jour baisse. Un faible appel d’oiseau; et le silence. On marche, la tristesse au côté. Tantôt l’on presse le pas, étreint d’on ne sait quelle crainte; tantôt l’on s’arrête, comme avide de tout ce qu’il reste encore de ce jour achevé, et comme frémissant, du regret de le perdre,—de le perdre à jamais.

Les haies sombres ont un souffle humide; et l’odeur de la pomme mouillée flotte au-dessus des ronces. La terre brune de la route est molle sous le pied. Toute clarté, toute lumière est suspendue et s’étale sur le ciel, qui semble mourir de sa rêverie: l’espace n’a plus la forme d’une voûte, mais d’un lit douloureux où la mélancolie est couchée.

Et là-dessous, toutes choses s’assombrissent; et toutes prennent une obscure majesté. Oh! que la lande est triste au crépuscule, sous la prunelle verdâtre du ciel d’automne! Comme une plainte lointaine, de la dernière maison cachée sous les arbres, arrive faiblement la voix d’une femme qui berce son enfant.

Tout recule devant le mystère de la clarté mourante et de la terre ensevelie. La ligne des buissons semble perdue à l’infini, un rempart d’ombre où se brise l’horizon. Cette lande et ces champs, qui me sont si connus, ont pris la vastitude d’un désert... Là-bas, là-bas, comme noyée au bord d’une mare sombre, d’où à peine elle émerge, c’est ma maison, si lointaine que je n’y atteindrai jamais. La masse des ajoncs et des bruyères se confond avec la terre, et je ne sais plus si c’est elle qui est si noire, ou si c’en est le tapis d’herbe.

Je marche les yeux levés sur la lumière expirante, et je sens les épines de la lande ennemie qui la défendent contre tous mes pas. Un chariot roule lourdement entre les ornières, attelé de chevaux que l’on distingue à peine, guidés par un homme qu’on ne voit pas. Et, le long de la haie, d’un pas rapide, une jeune femme, vêtue de noir, s’avance, pareille à la pensée de mon rêve triste. C’est une paysanne; et, peut-être, au jour, n’a-t-elle rien pour séduire. Mais, à cette heure, son visage, sous la coiffe blanche et les lacets qui serrent les joues, semble, en sa pâleur délicieuse, d’une grâce et d’une douceur étranges. Elle passe, les mains croisées devant elle comme une ombre silencieuse près de moi. La suivant des yeux, au détour du chemin, sous les arbres, je vois la rivière qui brille, ruban d’argent gris, miroir livide.

Je suis seul dans l’immense étendue. Oh! que la lande est triste, quand meurt le crépuscule!...

XXXIII

LES DEUX MAM GOUZ
[G]

Dimanche à Ben... 14 octobre.

La vieille Madeleine Bihan est sortie de l’église après vêpres, avec la vieille Koadër, sa commère. La vieille Bihan n’est plus venue au bourg depuis sept ou huit mois: elle n’a guère le temps de quitter sa ferme en Plo-Harnek, à quelques lieues dans les terres: sa bru ne s’est pas assez ménagée après ses dernières couches, et depuis elle est malade. Il y a des querelles aussi entre son fils aîné et sa femme,—qui n’est pas mauvaise, si vous voulez; mais elle a été trois ou quatre ans à Kemper, vous savez; et c’est une ville si dangereuse, Kemper! toutes les filles s’y font coquettes...

—C’est bien pis, quand elles ont été à Brest, dit sévèrement madame Koadër. A Brest, c’est la perdition comme à Paris, donc...

—Elles n’ont plus beaucoup de religion; et alors que voulez-vous qu’elles fassent? dit la bonne Bihan, en manière d’excuse. Les femmes n’ont pas plus de conduite que les hommes... Et les deux frères ne s’entendent pas très bien, non plus, à la maison... Chacun veut sa grosse part; quand je ne serai plus là, ils vendront le bien; et qui sait s’ils n’iront pas à la ville?

—Ils iront, vous pouvez en être sûre...

—Cela me fait gros cœur d’y penser... Ah! l’absence du père se fait trop sentir: quand il était encore là, tout le monde obéissait; et il était juste...

—Oui, répond la commère; c’était un digne homme, le vieux Bihan... Tout de même, voilà bien quatre ans qu’il est mort?... Dieu ait l’âme du pauvre pécheur...

—Quatre ans pour la Saint-Michel... Je n’aurais pas cru laisser quatre ans ma place vide en terre bénite, près de lui...

Les deux grand’mères causent, assises dans la petite cour pavée de la maison. Elles se touchent presque des genoux, et les pans de leurs tabliers noirs se confondent. La vieille Koadër, toute petite, noire, menue, rabougrie, porte sous le bonnet de Concarneau une petite figure ronde, plissée, pareille à une orange taillée dans un morceau de bois. La vieille Bihan est bien différente: elle a les grandes coiffes de Fouesnant; un long et doux visage pâle, une chair délicate qui se marbre de rose par endroits; ses cheveux ont dû être très blonds, et blanchis, ils brillent encore; elle est grande, large, molle et vaste. Elle semble plus paisible, même quand elle se plaint; et la vieille Koadër plus énergique: celle-ci paraît avoir de la malice, et comprendre ce que celle-là se contente de déplorer et de subir. Toutes les deux tirent de leur poche, chacune à son tour, une tabatière qu’elle ouvre, offrant une prise à l’autre... Elles parlent, du même accent guttural, plus rauque chez la vieille Koadër, plus gras chez la paysanne...

 

Longtemps, elles se racontent les incidents du village, la mort d’un tel, le mariage d’un autre. La vieille Koadër est bien âpre, et condamne sévèrement ceux qui perdent leur argent, ceux qui se ruinent; elle admire, au contraire, les riches, même quand elle veut les blâmer, et qu’elle en cite des duretés peu louables. La vieille Koadër est déjà une bourgeoise: elle a le souci de l’épargne; elle est fière de ses petites rentes; elle est sûre qu’on les lui envie. L’autre, la bonne paysanne, vénère sans doute cette sage économie, et l’ordre qui règne chez sa commère; mais on dirait qu’elle regrette plus encore sa jeunesse, son temps de danses, son homme enseveli... et ses enfants divisés, les uns qui se querellent, les autres loin d’elle, le plus jeune même en Asie... Toutes les deux s’accordent à ne plus reconnaître les mœurs du vieux temps dans les jeunes filles d’aujourd’hui... Et elles ne tarissent pas d’anecdotes... Puis, elles s’inquiètent de Sœur Camille, qui est malade, perdue, a dit le médecin: on l’a opérée d’un cancer; elle va mourir... Que deviendront les pauvres et les malades du pays? Elle en savait plus long que les médecins de la ville. Elle avait mon âge, dit l’une des deux vieilles: elle est venue jeune fille dans la maison religieuse, d’où elle ne sortira que morte...

Soudain, comme le soleil se couche, éclate un grain: la violente pluie d’octobre tombe large, épaisse, longue. Les dernières flammes du jour s’éteignent. Le ciel gris semble descendu, et se suspendre comme un voile morose entre la mer, les arbres et la lande confondus...

XXXIV

LA NUIT DES FÉES

Le petit bois de Ker-Mor. 5 septembre.

J’ai vu les fées, par cette douce nuit.

J’allais sur le chemin, qui monte et descend par la lande, bordé de vastes champs, et semé de beaux arbres, de loin en loin. J’allais par le sentier, que l’on perd dans l’herbe; je marchais sur le tapis frais et touffu de la prairie; et l’herbe était glauque au clair laiteux de la lune.

L’exquise joie de la nuit d’été, suspendue, était muette. Seule, là-bas, au delà des sables blancs comme la neige, la berceuse de la mer soupirait doucement son murmure... La vague expirait sur la grève comme le souffle enchanté de cette nuit.

Il était tard, déjà; et l’arc de la lune tirait ses flèches de perles déjà plus bas que le front des arbres; au bord de l’oreille, l’arc rieur jetait ses traits dans les cheveux. Toute la mer lointaine brillait de cette lumière, pareille à un bouclier tremblant sur une gorge voluptueuse. Et la vague pâmait.

Près d’un ruisseau, sous les vieux ormes, dans une litière d’ombre, un vieux cheval dormait... Et la brise tiède inclinait les feuilles, qui frémissaient sans bruit, comme les lèvres de la jeune fille qui va sourire...

Les haies sentaient la mûre, et le miel des fleurs chaudes. De toutes parts, l’odeur des feuillages mouillés s’élevait délicieuse, frais encens de minuit, rosée amoureuse de la terre endormie. Le vieux cheval tousse; il lève la tête et change de pied; il doit rêver.

Et comme je tournais sur le chemin, m’élevant peu à peu selon la pente, sur le haut de la côte le bois de pins apparut. Et c’est alors, ô fées, pensant à vous, que je vous ai revues.

 

La lune brille au travers des pins, dont les pieds entrelacés se croisent dans la clarté. Entre les longs couples, au port si svelte et si fin, le ciel d’argent bleuâtre coule; et le clair de la lune est comme un lac suspendu sous les branches. Les ombres de velours et les rayons de blonde opale glissent plus doucement que l’aile du cygne, lorsqu’il plane. Les arbres mariés font un temple au clair de lune.

La pluie d’or des étoiles tombe plus pâle sur les pins.

J’entends vos pas, et votre lente danse, ô fées. Les lucioles, au bord des haies, ce sont vos yeux, quand l’une de vous se couche sur l’herbe, ou se baisse pour détacher sa robe de lune prise aux épines, et que les autres, penchées sur elle, l’entourent. Ou bien, quand deux de vous se cachent sous les feuilles, pour se caresser.

Les génies du feuillage, attentifs, et les petits dieux des charmes mouillés vous regardent. Le flot paisible retient son haleine, et rit mystérieusement sur les galets.. Et, par cette nuit si douce, sous les pins de Kermor, je vous vois toutes, ô fées.

XXXV

GLAZIK

A L., en Briec. Septembre.

Il avait grand air; et quoique très vieux, tous ses gestes étaient d’une harmonie charmante. Ce grand vieillard de soixante et dix ans avait la retenue et la finesse courtoise que l’on suppose le propre des grands seigneurs, dans l’ancien temps. Ses longs cheveux blancs brillaient encore autour d’un front large et haut, blanc comme l’ivoire. Tout son visage était décoloré: et l’éclat doux de ses yeux verts n’en paraissait que plus ardent. Un sourire d’une dignité exquise écartait les coins un peu bas de sa bouche très longue. Il respirait une bienveillance discrète et noble, et cette politesse de nature que rien ne supplée.

Il ne parlait pas le français, quoiqu’il l’entendît. Mais comme il ne le savait pas assez bien, il ne s’en servait pas, pour ne point balbutier. Il s’avança vers moi, et m’offrit la bienvenue dans la ferme, d’un air qu’on eût pu lui envier dans un palais. Et voyant, sous la porte de pierre, ce grand vieillard, droit et maigre, aux longs traits blancs, marqués comme les méplats d’une figure de marbre, je crus me retrouver chez le roi Cymbeline, dans la forêt.

 

Le nom de Glazik est celui qu’on donne aux Bretons vêtus de bleu, qui habitent l’intérieur des terres en Cornouailles, entre Kemper et la montagne. Ce sont presque tous des paysans, et leurs terres comptent parmi les mieux cultivées. Ils sont aussi fermiers et éleveurs de chevaux. Le costume des hommes est sans doute le plus beau de Bretagne, depuis que se perdent les modes luxueuses d’autrefois. Le vieillard, qui me fit un accueil si affable, portait un vêtement de ce style, et du goût le plus raffiné, quoiqu’il n’eût déjà plus les larges braies, ni la culotte, et que l’étoffe de ses habits ne fût pas des meilleures. La beauté de ce costume tenait à un choix exquis des couleurs.

Sur un gilet de drap noir roidi par une armure de toile, une première veste carrée de drap blanc, ornée de larges bandes en velours noir, débordait, serrée seulement à la taille, où elle était lacée étroitement,—sur une seconde veste à manches, en drap bleu, moins étoffée, d’où la première émergeait en gorgerin. La veste bleue était parée, elle aussi, de large velours noir et de fils en soie jaune, à la place des boutons. Rien n’eût mieux fait valoir le port élancé d’un homme, ses vastes épaules, et sa figure rase à cheveux clairs, que cet accord harmonieux de bleu, de blanc et de noir, piqué de quelques points orangés. Voilà pourtant le costume d’un paysan, qui ne le portait pas pour qu’on le vît, mais par habitude et par tradition. Qu’on y compare le misérable habit des villes, et du plus riche bourgeois comme de l’ouvrier.

Je m’étonne que les Bretons aient montré si peu d’aptitude à la peinture, avec un si grand goût dans le choix des couleurs, pour le vêtement. Peut-être ont-ils prodigué tout ce qu’ils en avaient, dans l’invention qu’ils ont mise à se vêtir.