XXXVI

LE JOUR DES MORTS

2 novembre. Près de Kemper.

Les brumes blanchâtres se dispersent et courent de la lande sur la mer, où le vent les emporte. Le soleil luit doucement. Un matin bleu, parfumé, humide. Des corneilles, sur le toit de la maison déserte, causent gravement, sans se regarder, le bec droit et magistral, le col tendu comme des juges qui écoutent. Elles prononcent des arrêts lugubres, où grince le bruit des chaînes: Eh quoi?... Eh quoi?... font-elles. Au soleil, les fleurs d’ajoncs brillent, mouillées. Mélancoliquement, la cloche tinte des glas.

Trois femmes viennent sur le chemin, deux vieilles et une jeune entre les deux. Elles ont de gros bouquets à la main, des fleurs coupées trop haut, qui paraissent trop grosses sur la tige trop courte. Et la mosaïque de ces bouquets pressés semble faite au point, comme une tapisserie. Un vieil homme paraît, un gros bouquet de dahlias entre les doigts.

—Je n’ai pas encore porté des fleurs à mes morts, dit-il.

—Nous non plus, font les femmes.

—J’y ai été, hier, après la messe...

—Nous aussi, disent-elles.

—Mais nous n’avons pas vu Yvonne, observe l’une.

—Ah! dit le vieux contrarié.

Après un court silence, où ils ne se regardent pas, où ils tournent dans leurs mains les fleurs épaisses, pressées, nues sans une feuille,—une des vieilles reprend:

—Un beau temps pour les morts...

—Un bien joli temps pour les morts... disent les autres.

—Tant mieux pour eux, il faut ça... décide le vieux avec une assurance étrange.

—Ne nous mettons pas en retard, dit la jeune femme qui n’a pas encore parlé.

—Nous avons le temps. La messe n’est pas encore sonnée. Mais ne m’attendez pas, fait-il à la plus âgée.

—Vous ne venez pas? On n’est jamais trop tôt, là-bas...

—Je traîne la jambe, vous savez; je vais plus lentement que vous...

—A tout à l’heure. J’irai avec vous au cimetière, Loïk. Il fera bon là-bas...

—Un beau temps pour les morts...

XXXVII

LE CHANT HUMILIE LES BÊTES

L’été, en Benodet.

L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment, évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.

Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment. Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.

Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde, du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de jeunes poètes sans modestie.

Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?—La tête en avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la queue...

Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre, qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque seul l’a fait.

Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?... L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire.

Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur bestialité: elles se laissent faire, comme elles se laissent torturer. Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,—faute de mieux; et les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans doute. Mais ce ne sont pas des musiciens.

On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que prennent les pauvres bêtes pour dire merci.

On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes. La vie d’une bête fait peur à la pensée.

Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours courbées.

Elles n’ont pas le temps de chanter.

J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne gris?

XXXVIII

DUNES

Au Trez. En octobre.

Les dunes ont la couleur de la misère, de l’envie et de la trahison.

Leur blancheur est livide à la lumière; et vers la fin du jour, elle est verdâtre comme la fièvre. Elles sont faites de tas de sables, qui s’isolent les uns des autres: un fossé les sépare, où des pierres sont cachées, de ces belles pierres que la mer a monnoyées, qu’une grande marée, un jour, a poussées jusque-là, pour qu’une autre, un jour, les reprenne.

Les monticules de la dune se succèdent, le long de lignes parallèles que divisent de mouvantes tranchées. Et, s’abaissant, se relevant, elles vont jusqu’à ce qu’un rocher violent les arrête. Mais la falaise n’est pas plus forte contre elles que la passion contre l’obscure patience. Souvent elles contournent le roc; derrière lui, elles décrivent une lâche courbe; et selon sa propre forme elles l’entourent de tous côtés. Elles ont l’obstination invincible du sable; et elles se servent du vent même qui les bouleverse.

La misère des dunes séduit par une beauté désespérée. Penché sur elles, le ciel nulle part ne semble plus vivant, et n’a mieux les aspects d’un océan fluide. Comme Jésus regarde Judas le baisant, à Padoue, chez Giotto, le ciel regarde la dune. Et les nuages y courent, pareils aux êtres puissants qui peuplent les rêves: et parfois, les voyant planer, si distincts et si près de ma tête, je leur ai prêté l’oreille, comme s’ils avaient dû me parler.

Polonius n’aime pas à se promener à travers les dunes; il n’est pas si facile d’y dormir debout qu’au milieu des papiers d’État. On enfonce dans un sol qui ne résiste point, et qui triomphe de la résistance: matière sournoise que le sable, qui se fait plus forte d’être foulée. Il pénètre les vêtements; il se glisse sous les bas; et se loge dans les souliers. Les grains de sable écorchent la peau, et mordent l’os à chaque pas, comme un dur insecte. On marche irrité; et l’on s’exténue de sentir le sol céder sans cesse: on ne s’avance plus du bout des pieds, mais du talon, des chevilles et de la moitié de la jambe. Dans les dunes, il faudrait faire route pieds nus, en pèlerin...

 

A la crête, et sur les bords du chemin qui s’y forme, une vie puissante et misérable se révèle. Il n’est point d’image de la misère qui vaille celle-là,—ni de l’effort incroyable que la plus ingrate vie déploie dans son obstination à vivre: là, poussent des ronces rousses, qu’on croirait faites de métal rouillé, et plus résistantes que du fer: un cheval les foule, un chariot les écrase, sans qu’elles rompent. Et sur le sommet de la dune, tout un treillis de racines traçantes s’entrecroise, faisant un humble chaume à ce toit des sables: c’est une grille de fils de fer tendus, dont les mailles sombres font paraître plus blêmes les sables au travers. On se prend les pieds dans ce réseau serré de toutes parts, comme les lèvres de l’humiliation, et qui forme un gazon mendiant au haut des pentes.

Et la dune elle-même, dans toute son étendue, paraît n’être que la vague pétrifiée d’une marée colossale, où, comme les goémons fauves sur la grève, sont restés accrochés une frange de ronces et un hideux gazon, qui rampe.

XXXIX

MATIN EN MER

Entre Loc-Tudy et Mousterlin, le 21 juillet.

A la fin de la nuit, je vais trouver Jean-Marie le pêcheur. Il m’attend sur la petite grève, je dois aller à la pêche avec lui; et, dès le soir, il a mouillé son canot dans la crique, le chemin du phare; au crépuscule, je voyais encore, de la fenêtre, le bout du mât et un pan noir de voile.

L’aube poind à peine vers le levant, et sa lueur est encore souterraine: dans la nuit admirable, dans le ciel calme où les constellations renversées une à une s’éteignent, au bord de l’horizon, cette clarté hagarde semble un spectre qui se lève dans son suaire, un frisson du monde qui se réveille et qui pâlit au fond de l’ombre. Mais ce frémissement du ciel est plein de joie; le trouble, qui agite la paix des ténèbres, annonce la lumière; la pensée du souci s’efface devant l’approche du jour, comme tout le passé du cœur disparaît sous l’ivresse présente. Déjà le ciel noir est bleu. L’azur profond s’illumine de plus en plus, comme un visage qui passe de la méditation au sourire, et que le rêve des dieux envahit. Une félicité sans bornes se répand sur les haies, sur la lande, sur les arbres, sur la mer. L’étoile du matin, si passionnée tout à l’heure et si rêveuse a perdu son éclat. Et comme le soleil paraît, le concert des oiseaux jaillit, cri de joie que semble pousser la verdure.

Le canot double le phare. «Bon vent pour aller», dit Jean-Marie, «bon vent pour le retour». Une brise délicieuse souffle de la terre, et porte l’haleine des pins. La mer est presque aussi douce à la main que des lèvres caressantes, et tantôt tiède comme elles, tantôt fraîche comme les feuilles. Les vagues amoureuses sentent la violette: et leur courbe est si souple, leur mol abandon d’une grâce si enchanteresse que, penché sur elles, comme à l’appel des sirènes, on rêve de s’y laisser aller et d’obéir à la séduction.

Tout est blanc. Tout est bleu. Et tout est d’or de ce que le soleil touche. Le ciel est fait de trois grands fleuves lents, l’un d’or, l’autre de soie bleue moirée de blanc, et l’autre d’indigo qui devient, d’instant en instant, plus clair et plus lumineux. Sur ces fleuves tranquilles passent les pétales en coquilles de grandes roses, quelques nuages ourlés d’argent, vapeurs qui se dissipent, comme ces fleurs de duvet qu’un seul souffle disperse.

Qui dira la chaste volupté de ces heures matinales? La joie de vivre se confond bientôt dans un plaisir unique, un puissant accord où entrent le murmure des vagues, le rythme des flots, la fraîcheur céleste de l’air irrespiré, les parfums de la solitude marine et l’ivresse de la course.

On baigne dans le vent du large, comme dans une source lustrale. La pensée erre et bondit sur les cercles de l’azur, jusqu’à cet infini où l’on cesse d’être soi-même, et où l’on sent en soi la vie de toutes choses. Alors, un flot qui se brise par-dessus bord, une mouette qui frôle la voile, un rayon de soleil qui s’étend entre deux pièces de bois,—tout prend une importance unique, et l’on en perçoit la félicité respirante, comme si l’on était le corps de tous ces membres.

La brise fraîchit; vent arrière; le canot vole sur les jolies vagues, comme sur un nombre infini d’ailes bleues qui palpitent, étalées... O vie...

Entre les lèvres et la barbe jaune de Jean-Marie, la courte pipe fume. Les pieds nus, appuyé sur un coude, il s’est couché sur l’avant; et la tête levée, lui aussi, les yeux vagues, on dirait qu’il rêve...

 

Et, là-bas, les îles sont posées sur la mer,—six pierres blanches sur une dalle bleue.

XL

SOIR D’AUTOMNE

Saint-Corentin, à Kemper. 25 septembre.

Que la cathédrale de Kemper nous parut, au crépuscule de ce jour d’automne, d’une beauté touchante et triste!...

Toute la vaste place était pleine d’air pur et bleu,—et de cette lumière un peu hagarde, qu’on dirait celle, quand vient le soir, d’un regard égaré. Aux derniers rayons du soleil, ardents et roux, la pierre de Saint-Corentin était verdâtre, pâle de fièvre, et miroitante de mélancolie comme la peau d’un étang qui frissonne...

Sous le porche, des mendiants en loques et des aveugles très polis, qui bénirent abondamment l’aumônier, en palpant l’aumône au fond de leurs chapeaux graisseux. Et je sentis, une fois de plus, quelle flatterie sensuelle il y a pour le «moi» dans l’aumône, même quand on la fait avec tout l’oubli de soi-même qu’il se puisse,—et que la main fait honte aux yeux. On ne se sait pas gré; mais l’on est bien aise à l’idée que des misérables vous en sachent: voilà-t-il pas qu’ils bénissent ceux qu’ils devraient haïr?

J’entrai dans le vaisseau presque vide. Les rayons du couchant n’éclairaient plus la nef que de côté. Ils passaient par les verrières, comme des flèches lentes, s’attardant sous les arcs et au bord des piliers, en douces plaies rougeoyantes et violettes. Le silence n’était troublé que par le bruit d’une femme qui s’agenouille, ou d’une autre qui repousse sa chaise. Dans le fond, un murmure lointain résonnait lentement, que je percevais sans chercher à en savoir la cause.

La jolie cathédrale, si svelte et si pieuse, et pâle en son recueillement fiévreux. Jamais je ne saisis mieux la raison mystique qui a dressé les plans de ces églises, et en a fait la maison de Jésus, sur le plan de la croix. Voilà pourquoi la cathédrale exprime une tendresse d’une telle douleur, et tant de douceur touchante: elle incline, elle aussi, la tête à gauche, comme Jésus sur la croix. Ce calcul est exquis. Nulle part, la déviation de l’axe du chœur par rapport à l’axe de la nef ne me parut plus marquée; en aucune autre église, peut-être, l’effet n’en est plus parlant. Au delà du transsept, la courbe si sensible de l’axe rend la perspective très mystérieuse. Et plus le chœur est long, plus cette disposition me semble belle. Les nervures du berceau, surtout au-dessus du chœur dévié, prêtent encore du corps à cette âme vivante, par l’étrange apparence qu’elles ont de vertèbres sur le dos de la voûte... Que la lumière est subtile, et qu’elle fait de rêves sous ces longs arcs qui fuient!...

J’avançai; et le jour baissait à mesure. L’église est des plus longues qui soient et des moins larges à proportion: cette maigreur maladive est toujours élégante. Au delà du transsept et de cet arc, partout si beau à voir, qui se dresse de toute la hauteur de l’édifice jusqu’aux voûtes,—les chapelles absidales peu à peu s’animaient, la plupart occupées de plusieurs fidèles en prières. Une femme en noir, le chapelet aux mains, était admirable de ferveur, les yeux fermés: sa bouche mince était scellée, mais l’on sentait transparaître le bouillonnement des paroles intérieures; et de ses paupières closes je vis sourdre, témoins muets, condamnés au silence, quelques larmes. Dans la chapelle la plus reculée, j’écoutai les voix, fortes ici et nombreuses, dont j’avais entendu, à l’entrée, le murmure, incertain. Je cherchais encore d’où elles venaient, et n’aurais pas su le dire, quand, dans l’obscurité déjà plus dense, à la dernière lueur du couchant, j’aperçus au ras du sol, à demi enfoncés dans la pierre, des chanoines souterrains à leur pupitre, qui, chaque soir, par obéissance à une tradition antique, récitent un office spécial dans cette ombre presque mortuaire. Leur voix s’élevait étrangement de ce lieu bas et nocturne. La femme prosternée n’avait pas bougé plus qu’une statue tombale. Un peu de sang coulait sur un pilier, suprême adieu de la lumière occidentale.

Oh! que la cathédrale semblait d’une beauté touchante et triste, au crépuscule!...

XLI

LA «DOUCE»
[H]

Sur la mer déserte.

I

La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.

Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries, tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot; parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.

II

Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites lui étaient amères.

Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...—Puis, une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire, qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de l’effroi où il venait de s’enfoncer...

... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...

L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris, et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux hêtre..

Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr, inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!... C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite Marie, ma Douce...

Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux yeux qui cherchent...

Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de fumée...

III

Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme; et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il joyeusement.

Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit...

Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les fait naître dans le cœur de l’homme...

Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe, sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit...

...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est violette. L’ombre se penche sur les ajoncs, comme une femme qui écoute un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps, et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt.

Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis... La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert.

Ils chantaient à demi-voix. Elle disait:

Que chante
L’oiselet sur la lande?

Et il lui répondait:

Il chante et chante son aimée.[I]

Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient.

Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi les hommes durs, au milieu de la vie dure; douce et blonde, claire dans la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin...

Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue; elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments, comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir, sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble...

Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie...

 

Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa: «Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut.

XLII

SPECTACLE

A LA SANGUINE.
Pardon de Benodet. En septembre.

Ils n’avaient encore jamais vu les chevaux de bois.

Un double, un triple cercle de spectateurs entourait le manège. Ils étaient inquiets, surpris, ravis. L’appétit de tourner les gagnait un à un. Ils ne craignaient pas d’être ridicules, mais de n’avoir pas l’adresse nécessaire à profiter d’un si beau jouet. Ils hésitaient, en proie à un chaud désir; et ils se sentaient éblouis. Les hommes fumaient, les mains dans les poches; et d’anciens matelots expliquaient le jeu, en haussant les épaules: ils en avaient vu bien d’autres. Mais les femmes, les enfants, les paysans étaient dans la joie. Rien de si brillant n’avait jamais paru au pardon. Aussi, avait-on mis le voyage à deux sous. Pour deux sous, le plaisir était bien court: mais quoi? On les eût fait payer, pour voir seulement tourner la machine, ils l’eussent compris. Ils ne la quittaient pas du regard, jusqu’au moment où la fatigue leur faisait cligner les yeux.

Entre les maisons noires, sur le sol inégal du carrefour, quel vire-vire étincelant! Il semblait un incendie qui tourne, et le mouvement rapide, la perpétuelle ronde, comme le vacarme de la musique, multipliaient l’éblouissement. Un rouge flamboiement au milieu d’une vague sonore, qui ronflait toujours égale à elle-même dans sa force assourdissante. Tout était rouge comme le feu, comme le sang. L’or et les paillettes, les drapeaux, les harnois, les figures peintes, flottaient dans le tourbillon rouge comme les poils de la bête ou quelques débris de peau dans la cuve pleine de sang. Les lampes suspendues aux courtines tombaient sur une foule de petits miroirs, d’où l’étoffe reflétée et la lumière jaillissaient en gerbes rougeoyantes de rayons, pareils aux éclats de la fusée qui s’épanouit dans le ciel et se brise.

Ils ne voyaient pas le misérable cheval blanc, taché de jaune, aveugle, la tête basse et bandée, l’esclave à la meule, toujours tournant, lié à la roue du supplice près de l’orgue, piétinant dans un songe effroyable une prairie de hurlements, une piste sans fin et sans une pousse d’herbe, ne dressant même plus les oreilles, la queue morte entre les cuisses. Ils ne voyaient pas davantage les deux hommes en loques, criant, suant, récoltant les sous d’une main preste, les comptant d’un œil de voleur, sales, demi-nus, couverts de poussière et de sueur coagulées.

Ils admiraient les bêtes sellées, une ménagerie sauvage et bouffonne, des oies, des tigres à têtes de mouton, des chameaux débonnaires, des porcs pour rire, peinturlurés de rouge, de bleu, de jaune et de noire crasse.

 

Les enfants restaient dans l’extase: les yeux écarquillés, la bouche ouverte, plusieurs des plus petits un doigt au bord des lèvres, restaient immobiles sur leurs pieds, tout ronds dans leurs robes rondes. Et, quand on les faisait monter sur les chevaux, ils n’osaient pas y croire: ils tâtaient d’une main flatteuse et lointaine la courroie dont on les liait, timides avec leur monture comme on l’est avec ce qu’on touche en rêve. Sur les bêtes peintes ou dans les voitures,—Naples rose, Alger blanche, et Marseille bleue,—souriant dans le ravissement, ils semblaient faire partie de ce meuble chimérique aux couleurs éclatantes. Ceux qui n’étaient point appelés en paradis demeuraient sans envie, bienheureux encore d’être admis à contempler les élus dans leur gloire. Un mousse de quatorze ou quinze ans, très grand, et musculeux comme un homme, était pétrifié dans la contemplation, avec un bec de lièvre rouge, et des yeux aussi bleus, aussi vides que le regard d’un enfant à la mamelle.

Les filles n’enjambaient pas les chevaux: elles le désiraient, et n’en avaient pas l’audace. Au moment où elles prenaient place, elles rougissaient depuis le tour de leur grand col blanc jusqu’à la coiffe blanche. Puis, elles rangeaient les plis de leur robe noire; elles riaient; et leurs yeux étaient brillants. Elles se tenaient assises comme au théâtre, ou dans une cérémonie.

La clameur rugissante de l’orgue de Barbarie ne les assourdissait pas. Ils regardaient les sons, pour ainsi dire: ils ne les entendaient pas. C’était, à leurs oreilles, la voix même du spectacle et de cet incendie tournant. Le bruit pourtant était terrible. Une petite vieille, bien contente au côté de son grand fils, un matelot en congé, s’exaspérait de ne pouvoir s’en faire entendre: elle criait en vain de sa bouche sans dents. Elle en avait les larmes aux yeux...

Et le manège roulait: sous l’étoffe rouge et la pourpre illumination des reflets dans les glaces, tous les assistants étaient rouges comme autour d’une maison qui brûle; et les cavaliers semblaient emportés dans un tourbillon de flammes.

XLIII

FANTOMES

Près de Brest. En novembre.

Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas la rade: il la voile.

Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque. L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute encore: Dors, dors...

Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...

Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête, grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en hochant la tête sur ses rondes épaules...

 

Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui s’étranglent dans la gorge d’un malade.

Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...

XLIV

LA DAME AUX OIES

Non loin de Loc-T... En automne.

La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre, semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte. C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus, ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.

 

La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira, et dit:

—C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...

—Non, Américains, dit le tavernier.

—C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle.

—De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de dépit.

La vieille Bourhis n’y tint plus.

—C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker.

—Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis.

—Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle. Vous l’avez vue. Souvent elle est...—Elle tira une prise du cornet qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle fit une grimace de dégoût.—Une pièce d’effronterie, conclut la bonne femme, un morceau de malice...

—Ils font du bien, répéta Bourhis.

—On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée de cidre.

—Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam...

—Bon, oui: eh bien, on le prend.

—Que viennent-ils faire ici? demandai-je.

Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de mauvaise humeur:

—Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres, habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette religion, à ce qu’on dit.

Et il ajouta, comme à regret:

—Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des remèdes... Ils dépensent.

—Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant...

—Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère.

—Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua le tavernier; ils ne nous connaissent pas.

—Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous, ils n’en sont pas moins bons chrétiens.

 

Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs. Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance. Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne rien devoir, peut-être, à des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour accepter l’appui de ces mains étrangères.

—Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam, goguenard. C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le, qu’ils disent. Ils vous le glissent dans la main.

—Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre!

—Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la figure, donc!

—Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre.

—Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même...

—Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.—Et vous ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au manoir... Vous ne le croiriez pas...

—Ses enfants? La chasse?

—Non, non. C’est les oies!...

Ils se mirent à rire.

—Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent, en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux; et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux, dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc! Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.

—Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.

—Je dis qu’elle adore ses oies, donc.

—Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...

—Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la sienne...

—Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et riant sans contrainte, cette fois.

XLV

UN CHAMP
ET
LE CHEMIN MONTANT

Près de Langol...

A perte de vue, au soleil, une plaine sanglante et sombre. On dirait une laine noire, en boucles serrées, qui flotte sur un large lac de sang; la toison de moutons sans nombre, qui reste suspendue sur le fleuve épanché de leur gorge ouverte. C’est un champ de blé noir, aux épis d’encre et de soie, dressés sur une hampe rouge. Ils ondulent, au souffle du soir. Ils ont moins la couleur du deuil, que celle d’une majesté sauvage.

Quand le vent les incline, on les prendrait pour la crinière secouée des chevaux invisibles qui galopent sous la terre. Et, il ne faut qu’un menhir, quelqu’une des pierres mystérieuses et cruelles qu’on voit à Karnac, veillant au milieu des blés noirs, pour que l’on prît peur de ce champ, et qu’on y reconnût le labour des puissances maîtresses de la nuit,—la récolte mûre du Tartare.

Le soleil disparu tout à coup, quelques vieux chênes et des houx centenaires sur une roche nue se dressent démesurés. Sont-ce eux qui jettent sur la plaine cette ombre immense? Une pie rauque criarde méchamment. La pensée erre avec peine sur les sentiers battus de ce que l’on croit connaître, et où l’inconnu, se dit-elle anxieusement, jamais ne se rencontre. Mais comme les houx au pied du roc, le souci jette sur les idées un manteau d’ombre. On se hâte... Et voici, frémissant, qu’on entend sur ses pas un hibou sinistre qui hôle. Et l’on frissonne... Le champ est noir.

 

A Benodet, vue de la place. 3 octobre.

Tournant le dos à la mer, comme je sortais du canot, les yeux encore éblouis de la promenade, le soleil était à son déclin, et, sur la place de l’Église... je vis le chemin que j’avais pris cent fois, et n’avais jamais vu jusque-là.

Un petit chemin, montant sans fatigue. Des pommiers près des maisons basses, les unes rousses, les autres noires déjà. Entre les murs, la terre brune comme le tabac, et chaude de vie: la délicieuse lumière d’octobre était encore sur elle, la lumière de l’été mourant.

Un côté du chemin est doré; les arbres font de l’ombre à l’autre: mais l’ombre elle-même est moelleuse, veloutée comme une joue brune. Une femme dans la rue, seule: elle rentre chez elle, sans doute. La femme en coiffe s’arrête sur le seuil, et regarde lentement, immobile.

Clair et vif, comme une soie bleue, au fond le ciel.

XLVI

LE BAIN

Au Coq, en Benodet... 24 septembre.

En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin, on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis, arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève, elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient; une tombe, et se relève en riant aux éclats.

Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là; elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre. Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se retroussent, les unes jusqu’aux hanches.

 

Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou; elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs noms, et les gourmande.

Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est tentante à voir comme un fruit.

 

Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont chaussées.

Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates, lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil; et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges, elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.

XLVII

LE SOIR SUR LA LANDE

A Kerloc’h. Fin septembre.

Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace, toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les larmes, plus profond que les océans,—et pourtant si proche qu’on le dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème de l’intime douceur.

Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère, et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec précaution sur l’herbe noire.

L’air est doux. Suave, le silence...

Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...

Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la voûte céleste...

XLVIII

LE VENT

Au Coq... Fin septembre.

Grand vent.

Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable. Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une porte bat, ou un vantail de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse.

Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête:

—Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré, il m’aurait enlevé mon phare...

—Vous voulez rire?

—Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître. Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort que lui que le bon Dieu...

XLIX

ESTAMPE DANS LE GOUT DU JAPON

Au bord de mer... En novembre.

La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable. La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer, peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés, blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le corps oblong, un peu voûté, veiné de vert, ils semblent des haricots blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons réguliers.

Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes, comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un coupable en fuite.

C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes, gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées sur l’eau transparente du firmament.

Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur rougeâtre, au reflet sanglant, étonne la pensée qui ne l’avait pas prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême.

L

L’ANGELUS

Septembre, près de P...

Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se recueille,—et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.»

Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et l’homme met l’écrou. La cloche sonne.

—C’est l’Angelus, dit la mère.

Elle prononce: l’«Andgéluss», d’un accent étrange qui convient à sa figure calme et maigre, à ses vêtements noirs, au silence de cette maison.

Avant d’entrer, elle et sa fille quittent leurs sabots noirs sur le seuil.

—Vous êtes prêt? dit en breton de Léon, la femme à son mari, Léonard comme elle.

Il ne répond pas,—un grand homme dur, maigre et roux, sévère. Il se baisse, et se lave les mains, pieusement, à la fontaine. Puis, il laisse à son tour ses sabots près des quatre autres en ligne; et il passe le seuil. Il ferme la porte avec soin. Il ôte sa casquette, et se signe. Les deux femmes se mettent à genoux. Et la mère, à voix basse et claire, murmure lentement:

Ave, Maria...

L’homme prie avec une ferveur grave. La femme avec une joie douce, comme celle des religieuses dans un cloître: la fille d’un air rêveur et soumis, avec une sorte d’onction tendre, qui met un reflet sur son front étroit de petite fille vieillie.

Les dernières lueurs du jour errent, douloureuses, sur la lande,—calmes et paisibles dans cette chambre.