LI

LE FJORD

13 novembre, à Benodet.

Dès l’aube, il bruine. Les brouillards lointains se condensent au-dessus de la baie, entre les rives, et s’éparpillent en poussière humide. Il fait doux, silencieux et triste. Si l’on sort, on ne sent presque pas la pluie; mais au bout d’un moment, on en est tout trempé, et les vêtements s’en imbibent. Partout où l’on met la main, on la mouille; et la terre ne semble plus faite que d’une pâte pétrie.

Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des ormes.

Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée; et nul ne vient lire, sous le grillage, les dernières nouvelles du temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée.

Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas, derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est, peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens ni de l’homme...

Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue; et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre: il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays...

Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière? Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en Norvège?

Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur éteinte des dernières roses...

Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine...

LII

CRÉPUSCULE D’OCTOBRE

Sainte-Marine, vu de Penfoul.

La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante, cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de sombre ardoise.

La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre, semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit; et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans une barque vide.

Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et, de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure traîne sur le chemin.

La petite ville et les maisons sont blanches, d’une blancheur maladive, où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre; et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont les bras sont tombés.

Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent lugubres, et comme abandonnés.

Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est terne, tout est éteint.

LIII

SAINTE-BARBE

En Gwesnac’h, automne.

Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe. Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte.

Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce sa casquette jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son épithète due.

Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son domaine aux paysans, les jours de fête.

Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus sombre dans cette eau riante: une eau de turquoise sous le ciel d’un bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande, comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au soleil, près de la charrette.

Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes: leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons. Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs, balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte en Occident, ou d’une fée.

On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on monte sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte; l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir: le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson sec, la fuite d’une bête furtive...

Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière.

 

La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher, qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous: celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers, toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt; c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit: tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères; cette ruine est pétrie de feuillage.

Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin.

La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes, comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire, où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc d’arbre abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de ciel, de feuilles vives et de plaques d’or...

La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef, là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour brouter l’herbage de l’abside.

Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré, devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure...

Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande se presse, noire, touffue et dense, pareille à la toison d’un troupeau qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois, la sombre lande qui monte?...

 

J’ai repris le petit sentier sous le soleil plus oblique. Je laisse derrière moi le grand arbre au bord du lavoir, la façade rustique, le cierge de lierre, la petite porte, le mur feuillu, et le buisson de rouges houx sur le toit bas. Le silence parle de plus près encore: une étrange tendresse monte de tout cela pour tout cela, pour la terre brune, le murmure de l’eau, les fleurs et les baies odorantes: il semble que toute cette vie ait attendu patiemment votre vie, et qu’elle l’appelle...

La voix de Crozon se fait entendre: il cause en bas avec les deux paysans; tantôt elle se perd et s’éloigne; tantôt elle sonne plus distincte. Le rideau des arbres se ferme sur mes pas. Je marche en écartant les branches. Tout d’un coup, voici le vieux pilote, et l’anse d’eau mystérieuse où le canot attend.

LIV

PONTIQUES

Au bord de l’eau. Entre Begmeil et l’Ile. Août.

Une nuit blonde, un délice de volupté sereine, et de vie tranquille. Il fait tiède et frais, comme dans une serre ouverte. La mer chante; la haie sent la violette. La lune ruisselle de clarté, comme une source aérienne. Il fait si clair que les coqs, dans la lande, chantent l’heure de minuit. Le dernier qui réponde sonne haut, de si loin, qu’on dirait l’écho d’une trompette.

La lune, la mélodie des flots, les perles de la clarté sur le col changeant de la mer... Et, dans le lait bleu du ciel, les douces étoiles si lointaines...

On se sent un cœur qui adore. Une religion naît dans l’âme, de la beauté du monde. Où est le Père, qu’il soit béni par l’adoration de sa merveille? La perfection de l’art saisit le cœur d’un désir passionné d’en connaître l’artiste.

A toute cette beauté, un temple de silence.

—Au matin, vers le temps d’août, il est une heure toute trempée d’humidité, une heure fraîche comme les yeux de la jeune fille, une heure pure et lavée, une heure jeune, une heure bleue.

Une rive boisée et blonde au soleil; la mer calme et lisse, une soie azurée où courent, caprices de la trame, de longs rubans d’argent. Un bouquet d’arbres grêles, quelques feuilles délicates comme des cils sur le ciel cendré... Ces matins de Bretagne ont la douceur d’avril dans les campagnes ombriennes, et m’y font penser.

Et la merveille, c’est la fleur, la rose ou l’œillet, éclose avec le jour, et dont les pétales retiennent les gouttes de rosée.

 

—Un beau mendiant.

Il est grand et maigre. Il a la barbe grise, mêlée d’or qui brille encore, large et touffue, qui se confond avec les cheveux bouclés, plus blancs: on dirait des coins de blé parmi l’avoine.

Il est droit comme un jeune homme. Ses loques sont ajustées, et bien serrées aux chevilles: il en paraît plus nerveux, et les jambes plus fines. La couleur de ses vêtements est si usée, qu’elle flotte indistincte du gris à l’ocre. Il semble que ce soit celle du voyage même, et des grandes routes. Il a un sac de toile bise, passé en besace de l’épaule droite sous l’aisselle opposée. Son teint est de brique; et son nez droit, maigre, paraît sculpté. Il a un regard calme et muet. Il sent la mer, les aventures, les soleils lointains, les péripéties monotones des chemins; il a un air de voile,—de ces voiles tannées, rapiécées, si belles, quand la brise les tend sur le mât d’un vieux lougre. Ce pourrait être Ulysse naufragé.

 

—Couchant.

Un peu avant le coucher du soleil, tout l’occident est envahi par d’immenses nuées grises, qui se réunissent en un seul éventail, dont la pointe est cachée sous l’horizon, et dont les plis couvrent le ciel entier. Seul reste libre, et d’une douce clarté bleue, le bord oriental de la mer. Or, le soleil ayant disparu, tout l’éventail se teint de sang qui fume, et le ciel semble l’aile aux plumes sanglantes d’un oiseau sans pareil, qui enfonce sa tête sous l’horizon.

 

—La femme au bain.

Dans la profonde nuit sans lune, la nuit bleuâtre, un canot s’avance au milieu de la rivière. On entend la cadence des rames. Bientôt, le bruit mesuré s’arrête. Une forme blanche s’élève de la barque, et glisse sur le bord. Elle plonge; et la pâle apparition s’étend sur l’eau, comme une flamme droite qui se couche. Est-elle nue, cette femme si souple, et voluptueuse, longue écume de la vague?—L’ombre cache son visage, et fait à sa tête un voile de cheveux. La baigneuse frappe l’eau d’un geste lent et doux. Je l’écoute qui respire, ravie de la fraîcheur qui la caresse et du fluide embrassement qui l’entoure...

 

—Temps de Sud-Ouest.

C’est la tourmente. Le soleil ne s’est pas levé. Depuis deux ou trois heures après midi, on ne saurait plus dire à quel moment du jour l’on est. Une lumière morte, une couleur éteinte et indécise. Le ciel roule très bas sur l’Océan livide. Des bourrelets noirs, des nuages épais en forme de voiles grises carguées sur des vergues d’encre s’amassent vers la rivière. La mer a l’air et la couleur des convulsions: blême d’écume sur la crête des vagues, elle pousse des lames verdâtres à l’horizon, et déferle presque noire.

Une rumeur effrayante, un tremblement lointain, une menace pleine de douleur, de colère longtemps contenue et de rage qui se hâte. L’Océan, l’Océan roule dans la tourmente; et il arrive, implacable; inlassable dans la vengeance, comme la nuit sur un champ de bataille.

 

—A l’aube, souvent, l’on entend un bruit plaintif et lamentable. Les oiseaux se taisent. Le silence accroît ce long gémissement, et parfois il s’enfle jusqu’à remplir tout l’espace. On dirait d’une bête énorme que l’on saigne, et dont la vie rétive ne s’en veut pas aller avec le sang. L’heure est morose; les collines livides; et la lande à demi ténébreuse est propice au va et vient des fantômes. Sont-ce eux qui s’enfuient, en faisant ce roulis de chaînes et de métal?

L’aurore rose glisse ses clartés de flamme fraîche sur les hauteurs opposées à l’orient. Et l’on voit, sur la mer, une goélette qui mouille ses ancres ou qui les lève, les voiles qu’on fait tomber ou que l’on hisse: c’est le bel oiseau de mer qui poussait de si longs cris, et sortait du sommeil en soupirant.

 

—Pêcheurs.

Deux femmes de l’Ile débarquent sur la cale: cottes retroussées, elles déchargent les lourds paniers où le poisson frétille. Grandes, maigres, desséchées, elles sont jeunes encore. Elles se hâtent, actives et vigoureuses, en noir. Dans le canot, une nichée de petits enfants, qu’elles tirent l’un après l’autre du fond, où ils sont assis sur des cordages et des voiles. Ce sont les deux belles-sœurs, qui ont perdu leurs hommes, les deux frères, dans la même tempête, l’an passé. Le même jour, dix-sept hommes sont morts à la mer, tous les mâles valides d’une petite société. Ils ont laissé huit veuves et quarante-trois orphelins...

La forte race des pêcheurs, les plus simples, les plus braves et les meilleurs des hommes sous l’aspect le plus rude. Ils sont cent mille en France, dont les trois quarts sont Bretons. C’est à eux que la marine doit ses équipages, l’une des meilleures troupes qu’il y ait au monde, la plus fidèle et la plus solide. Quelque folie où l’eau-de-vie les pousse, ils ont toujours du cœur; et dans les plus endurcis même, qui se donne la peine de le chercher, l’y trouve.

 

—Ciel à la Vernet.

Un bleu de porcelaine pâle, sans chaleur ni profondeur d’espace,—trop uni, trop limpide, comme des yeux sans pensée. Là-dessus, de gros nuages blancs, tachés de gris, tous séparés, se promènent: ils ont l’air jetés sur cette eau bleue, comme des paquets d’ouate où l’on aurait essuyé des doigts salis par la mine de plomb. Dans le fond, à l’horizon marin, un tas d’autres paquets blancs, démesurés et lourds, renflés à la base et finissant en l’air par une boule,—tels, des ours blancs, ébouriffés, qui prennent leurs ébats.

 

—Au tomber du jour, un immense escadron de nuages violets courait vers l’Ouest, avec le soir, au ras des arbres, crinières éparses, le col levé, les garrots frémissants, en cavalcade victorieuse. Et tout le champ du ciel était semé de nuages roux étendus, pareils à des peaux de bêtes, à des fauves écorchés, les pattes droites et la queue étalée... La mer immobile était violette; et sous le furieux galop des nuées, c’est elle qui paraissait le ciel renversé.

 

—Grandeur de la mer.

Elle est accablante, parce qu’elle n’a rien pour l’espoir, rien pour la vie en quelque sorte,—et que tout en elle invite au rêve. Elle est trop puissante pour les faibles cœurs,—et ils n’aiment la mer douloureuse, que s’ils se trouvent au comble du bonheur: elle leur plaît alors par le contraste; tant elle fait valoir par sa désolation ce bonheur, qu’ils l’en goûtent mieux à leur insu. Leur ivresse va seule avec cette solitude si terrible. La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en contact avec l’infini touché.

LV

SUR LE TERTRE

Au Coq, le 27 août.

Au grand trot des voitures bruyantes, la noce passa sur le chemin, entre la mer et la lande. Ventre à terre, les petits chevaux prirent la course comme s’ils allaient charger l’ennemi. Sur leurs deux roues, juchés haut, les chars à bancs sautaient, et la banquette de derrière semblait devoir, à chaque heurt, se détacher et rester en route. Pêle-mêle, flottant au vent comme les herbes de la mer que pousse le flot, les rubans de velours noir, les lacets des coiffes et les nœuds fixés à l’oreille des chevaux s’agitaient, confondus, pavois épars au galop sur le chemin doré par la lumière. Les femmes criaient et riaient, chacune au côté d’un homme maître des guides, et qui faisait claquer le fouet.

—Mon Dieu, disaient les vieilles, ils vont nous faire verser!...

Les jeunes avaient peur; mais elles jouissaient de leur émoi. Les roues sautaient par-dessus les grosses pierres; et parfois le léger équipage penchait tout à coup sur le rideau en pente des ajoncs, qui le séparait seul du précipice: la route fait un coude à pic sur les grandes roches noires qui bordent la grève; et une jeune fille, ayant soudain mesuré la hauteur, tout en riant, se signa.

Enfin, devant la barrière, les hommes arrêtèrent les chevaux. Tous, aussitôt, se jetèrent en bas des voitures rustiques, ornées de fuseaux en bois, et dont les couleurs vives resplendirent au soleil. Entre les deux pointes rocheuses, la baie heureuse rayonnait d’or bleu et de sourires.

Ils venaient de Pont-l’Abbé; et plus d’une auberge, depuis le matin, avait reçu leur visite. Sur le talus herbeux de l’ancien fort, ils se proposaient de danser; bras dessus, bras dessous, chacun avec sa chacune se dirigea vers le tertre. On se dispersa dans la lande. Les uns coururent au phare et en firent le tour. Les autres les rappelèrent. Tous enfin, se séparant, se mirent à gravir la butte roide, en glissant. Ils se poussaient; ils s’ébranlaient ou se renversaient les uns les autres; la chute de l’un en entraînait deux ou trois. Quand ils furent sur la plate-forme, ils dansèrent. La mariée était restée à mi-côte: comme elle trébuchait, le mari se mit à rire silencieusement, se hâtant de la retenir, et l’enlaça...

En bas, les vieilles femmes, attentives à ne pas se souiller, s’étaient assises sur des pierres, près des petits chevaux qui piaffaient: il y en avait un, tout velu, plus bigouden encore que les autres, qui semblait ne pouvoir se tenir en place, qui secouait la tête, agitait ses rubans, hennissait, et, les lèvres retroussées, voulait rire. Les petits enfants, dans leurs belles robes, trottaient autour des mères-grands, pareils à des poupées merveilleuses qui marchent: leurs cheveux sortaient du serre-tête rouge, comme un flot d’or coulerait d’une coupe renversée; et leurs yeux sans pensée s’ouvraient si candides et si fixes, qu’on eût dit des gouttes de la mer bleue, laissées par le jusant dans les coquilles roses de leurs paupières.

Cependant, sur le tertre, la danse ne cessait pas. Ils avaient mené un sonneur avec eux: assis droit contre le terre-plein, l’homme soufflait avec zèle, d’un air sérieux; et l’aigre biniou déchirait l’air de sa mélodie nasillarde. Un peu à l’écart, une jeune fille, en coiffe de Kemper, se promenait en mordillant un brin de bruyère; et son long col de lait, cerclé d’un velours noir d’où pendait une croix, semblait parfois secouer une pensée importune.

La mariée dansait avec tous. La brise de mer jouait dans les cheveux, sur les tempes, et parmi les rubans. Après avoir beaucoup tourné, quelquefois une fille tombait droit sur son séant, au milieu de ses lourdes cottes.

L’herbe verte et courte, sans un caillou, se pliait sans bruit sous les pieds pesants. Toutes ces femmes jeunes, et si larges dans leurs triples jupes, dansaient avec une furie légère. Leurs yeux brillaient; et leurs lèvres s’entr’ouvraient, humides. Leurs regards naïfs disaient un étrange goût du plaisir, une prochaine ivresse.

L’après-midi finissait dans un rêve. Un air tiède et teinté, eût-on dit, d’ardeurs en poussière, tremblait entre le ciel et la mer, pareil à la couleur de l’héliotrope. Sur toutes choses frémissait le regard enivré de la vie. Et sur la mer amoureuse, il semblait qu’en un instant fût tombée à l’infini une pluie de violettes.

 

On appela d’en bas les paysans, qui dansaient. Ils ne se décidaient pas à partir. Les uns firent encore un tour, et descendirent la colline déjà sombre. Une femme, à dessein, roula sur le sol, riant et rougissant de faire voir ses jambes, qu’elle avait voulu montrer. Toute parole avait un écho plus long. Le rire tintait comme sa propre plainte... Tous semblaient se taire plus volontiers: là-haut, sans s’en douter, quelques couples rêvaient; et peut-être ils regardaient le jour qui s’en va lentement, en tenant un doigt sur sa bouche.

Le soleil avait disparu. Toute la mer n’était plus qu’un champ de trèfle incarnat et de glycines fauchées, où traînaient des rubans d’or. Le biniou s’arrêta de sonner sur une note longue, aiguë et grêle. Ils ne riaient plus, et gardaient un silence visionnaire. Ils s’en furent lentement, comme le crépuscule s’étendait large et sûr. Et ils semblaient descendre le talus vert, à l’herbe déjà noire, poussés par l’ombre...

LVI

COMBAT DES DIEUX

Le 9 juillet.

Tout le jour avait été d’une douceur alanguie, et d’une clarté presque pesante. Les yeux étaient fatigués de voir; et les objets frappaient les regards avec la même violence endormie que les coups sourds de la fièvre. La mer violette sommeillait, reine lasse, voluptueuse au repos dans un lit d’or fin, brodé de lents sourires.

Soudain, il y eut un souffle amer, un coup de vent bas et terrible. Il vint du large, comme une faux rapide; et la lumière tomba, comme la fleur tranchée du jour. Puis, le coup de faux, s’allongeant, passa plus brusque que l’éclair, au delà des bois. Et tout se tut. Mais la blonde clarté parut vieillie; et le pressentiment se répandit sur la contrée d’une heure dangereuse et d’une issue mortelle.

Le vent de la faux ne se levait pourtant plus. Et la mer semblait dormir encore, d’un sommeil moins heureux, où entrait le cauchemar, d’un vol perfide... C’est alors, enfin, que le faucheur parut.

Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions, comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre lugubrement sur les roches.

Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se coucha à travers l’espace,—et tout le ciel fut noir,—noire la mer, épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les îlots sombres.

 

Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,—l’Océan retentissait d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage, plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les embruns.

En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent, haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux, les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire; des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage tout l’Océan.

LVII

PAVOIS

A Ker-Joz... Dimanche, juillet.

Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin. Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne, Crozon s’éloigne.

Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe. Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains. Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée.

LVIII

L’HOMME SANS TÊTE

A Ker Joz..., le 3 novembre.

I

—Restez ce soir avec moi, dit-il à ses Bretons; je ne me sens pas bien... Entrez... Otez vos bonnets... Vous me conterez des histoires.

Ils s’informèrent de sa santé avec une sollicitude polie, et cette déférence libre qui leur est propre.

Qu’avait-il? Était-il malade? On pourrait avoir le médecin: Guillaume allait demain à la ville...

Il les rassura:

—Non. Je ne suis pas malade comme vous croyez. J’ai mes idées noires; et je préfère, ce soir, ne pas être seul: car je ne dormirai pas.

Ils s’assirent tous trois près du feu. Il leur fit servir du thé chaud et du rhum. Ils burent avec plaisir, aucun d’eux n’étant du reste grand buveur; et ils ne revinrent pas à la bouteille plus d’une fois. Quand ils eurent du tabac, ils bourrèrent leurs pipes, et, s’étant installés, ces rudes hommes soupirèrent d’aise. Ils étaient contents; mais ne le dirent pas.

—Je gage, monsieur André, fit le vieux Crozon, que vous voulez me mettre sur le chapitre des revenants...

—Une bonne nuit pour eux, dit Yawen, clignant de l’œil, selon son tic. Il fait noir comme dans un four; et nous sommes encore dans la semaine des morts...

Ils se lamentèrent un peu sur le temps: il pleuvait trop, et le vent ne cessait pas depuis plusieurs jours. Cependant, il était tombé avec l’ondée du soir. Maintenant, la nuit était d’un calme sinistre. D’immenses nuages couvraient le ciel, dont rien ne séparait les ténèbres de la terre noire, comme si le couvercle était scellé sur la marmite. Point de brume, toutefois: le cri ne se faisait pas entendre de la sirène de Penmarc’h.

—Guillaume, vous qui n’avez peur de rien, dit le jeune homme, voulez-vous vous mettre devant la porte? Par une telle nuit, je ne puis voir une porte sans malaise. Ouverte ou fermée, elle fait peur... Et c’est encore pis, si je lui tourne le dos: l’angoisse me tourmente...

—Pourquoi donc, monsieur?

—Il me semble toujours qu’elle va s’ouvrir; et que sur le seuil je vais voir une apparition...

Crozon se prit à rire doucement:

—Voilà, je l’avais dit. Vous vouliez parler des revenants... Mais vous n’y croyez pas, monsieur André... Vous vous moquez de moi, quand je...

—Pas du tout. Je ne me moque pas de vous. Je ne crois peut-être pas aux revenants; mais je crois aux fantômes...

—Ah!...

—Oui: je sais qu’il y en a...

Crozon ne faisait pas la différence des revenants avec les fantômes; et les autres non plus.

—C’est tout un, observa Guillaume qui n’avait encore rien dit.

—Vous avez raison, après tout... fit le jeune homme.

Guillaume sourit de côté dans son épaisse barbe; et ses yeux gais jetèrent aussi, de côté, un regard malin: il est rieur, et croit toujours qu’on veut rire.

—Bah, dit-il, vous vous amusez, monsieur.

—Non: tout est possible... Et qu’importe que les apparitions sortent de terre, ou de ma tête, si je les vois?...

 

Ils ne répliquèrent rien, ne sachant pas ce qu’il entendait par là. Crozon fixait le fourneau de sa pipe, écoutant immobile, l’air têtu et les jambes allongées. Il attendait d’être interrogé; et il semblait répondre à l’avance: «Quoi que vous puissiez dire, je sais ce que je sais; et vous ne me ferez pas changer d’avis.»

—Dites-moi, Crozon, avez-vous vu des revenants?

Il secoua la tête:

—Non; pas moi, monsieur André...

Et tirant une bouffée de sa pipe, il reprit:

—Mais beaucoup d’autres les ont vus, bamm! et ne m’ont point menti...

—Contez-moi ce qu’ils vous ont dit...

—Vous savez toutes mes histoires, je vous en ai fait plus de vingt...

—Vous n’en avez pas encore une que j’ignore?...

—Hum... Si fait, il me semble que... Mais... Vous le voulez donc? dit-il avec mauvaise humeur.

Sur le soupçon de n’être pas cru, il eût préféré de se taire. Il passa sa large main cuivrée dans ses épais cheveux gris, aux boucles emmêlées, et commença d’un ton maussade, qui s’anima bientôt, au cours du récit.

II

—Voici donc ce qui est arrivé à M. Pénerff, l’ingénieur, un savant, celui-là, un conducteur des ponts. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ni d’hier... Vous vous le rappelez, Guillaume?... Il y a seize ans, deux jours avant la Sainte-Anne, M. Pénerff vint me voir. Il demeura tout le jour; et il soupa à la maison... Il faisait un temps sans reproche. On était dans le plein de l’été, bamm!... Après souper, nous causions tout comme ce soir; et M. Pénerff me dit qu’il ne croyait pas aux revenants. Je lui faisais connaître comme à vous, monsieur André, ce que je sais; mais il n’était pas d’accord; et il se moquait de moi... Bon... Tant nous parlons, lui avec non, moi avec oui, qu’il s’était fait très tard. On n’était pas loin de minuit... Je pensais bien qu’il coucherait à la maison; et on lui avait préparé son lit. Je ne le croyais pas, quand il me dit:

»—Crozon, bonsoir. Dormez bien. Je vais à Kemper.

»Et il prend son chapeau.

»—Par exemple, vous n’allez pas faire cela! lui dis-je...

»—Et pourquoi pas? dit-il. La nuit est admirable: Voyez ce clair de lune... Il fait si chaud, que je ne pourrais pas dormir; j’aime bien mieux faire le voyage à pied; et d’ailleurs, il faut que je sois à Kemper demain, au point du jour, pour mes affaires.

»—Vous avez raison, lui dis-je; et je sais bien que pour un homme comme vous, ce n’est rien de faire la route... Vous n’en avez pas pour cinq heures de chemin... Mais, si vous m’en croyez, vous ne partirez pas... Ce n’est pas prudent...

»—Ma présence est nécessaire là-bas, demain matin, à la première heure...

»—Rien ne vaut mieux que la vie, monsieur Pénerff.

»—Que me chantez-vous là, enfin? Quel danger courrais-je?... Il fait clair comme en plein jour...

»—Monsieur Pénerff, croyez-le ou ne le croyez pas, depuis quelque temps il y a un revenant qui hante la route: il se tient caché dans les buissons, au coude du chemin; et personne ne voudrait risquer de s’en faire suivre, bamm!

»Il se mit à rire; il leva les épaules:

»—Vous êtes fou, Crozon...

»—Je vous demande pardon; c’est vous qui n’êtes pas sage...

»—Les revenants ne sortent pas au clair de lune...

»—La lune n’en a plus pour longtemps; elle sera couchée avant une heure...

Enfin, quoi que j’aie pu lui dire, il est parti. Le revenant de ce temps-là, à ce qu’on croit, était l’ancien sacristain, un voleur, une canaille, qui avait pillé l’église de La Forêt; ou bien quelque autre mauvais chrétien, une âme damnée dans tous les cas, qui n’avait pas de repos dans sa châsse...

—Un revenant, c’est un homme en enfer, dit Yawen, en clignant gravement de l’œil. Quand elles ne sont pas contentes en paradis, les âmes reviennent après la mort.

—Bah! dit l’esprit fort Guillaume, qu’est-ce qu’elles viendraient faire?...

—Et vous, qu’est-ce que vous faites ici?

—Oui, qu’est-ce que nous y venons faire?... Dites-le, si vous le savez?... Eh bien, Crozon, qu’est-il arrivé à l’ingénieur?

—Un conducteur des ponts, monsieur André... Mais, il n’était pas encore sorti du bourg, monsieur, qu’il se sentit inquiet. Il m’a tout raconté, depuis, bamm!... Passé la croix, il eut l’idée de tourner la tête, et là... qu’auriez-vous fait, hein?... il vit une ombre qui se cachait dans le mur, comme un rat. Plusieurs fois, il regarda derrière lui, et toujours l’ombre lui échappait. Il pensa qu’il avait dû se tromper. Après une heure de marche, il fut persuadé qu’il était suivi: il n’aurait pas su dire pourquoi; mais il en était bien sûr, allez... Il n’osait plus bouger la tête, sans quoi, me dit-il, peut-être serait-il revenu sur ses pas; il se repentait d’être parti, bamm! Il courait, tant il avait d’effroi; il ne marchait plus. A la moitié du chemin, il sentit qu’on lui soufflait dans le dos, et sur la nuque; il tremblait de peur. Il voulut heurter à la porte d’une ferme: mais est-ce qu’on le peut, quand on a une canaille de revenant sur les talons? On ne lui répondit pas. Enfin, je n’ai pas besoin de vous dire, mot pour mot, tout ce qu’il a souffert pendant cette nuit. Il a fait le trajet, peu s’en faut, aussi vite qu’en voiture. Quand il eut touché aux premières maisons de Loc Maria, il s’est cru sauvé; et, pensant se débarrasser du revenant, il a pris sur lui de se retourner, et de le regarder en face. Eh bien... il en est tombé à la renverse, comme mort: il avait devant lui L’HOMME SANS TÊTE,—un homme noir, grand, les bras en avant comme pour vous saisir, et sans tête... Oui, bamm!

—On raconte aussi que le revenant portait sa tête dans la main...

—Non, c’est l’Homme Sans Tête, que M. Pénerff a vu, répliqua Crozon avec irritation; et c’est la preuve que ce revenant-là n’était pas le sacristain de La Forêt... M. Pénerff en a fait une maladie.

III

Après un assez long silence, Yawen, clignant de l’œil, affirma:

—Il y a des revenants. Mon frère a vu le Vaisseau Maudit... et jusqu’à trois fois...

—Le Vaisseau Fantôme?...

—Oui, monsieur. C’est un bateau, où ils sont tous damnés, un équipage d’enfer. Ils ont perdu leur âme, ils l’ont vendue au diable, il y a des temps et des temps... Il vient on ne sait comment. Il est là, mouillé devant vous; il attire les autres; vous allez dessus, et vous touchez... Votre bateau coule, et c’est fini de vous...

—Et votre frère?...

—C’est un chien noir, monsieur... Je dis celui qui trompait mon frère... Tant qu’il a eu ce chien à bord, il était sûr de rencontrer le Vaisseau Maudit, une nuit ou l’autre... A le voir, ce chien-là, vous ne l’auriez pas dit... A la fin, il s’en est aperçu; et il a noyé le chien. Et depuis...

—Mais le bateau?...

—Depuis, mon frère ne l’a plus vu: il vous le dira lui-même, si vous allez au Guilvinnec... Mais je voulais vous dire... Un ami,—vous savez qui, Guillaume, le parrain de votre dernier,—un ami m’a juré qu’on a revu le chien à Belle-Isle: il répond à son nom, Fri, qu’on l’appelait...

—Il en avait un de nez[J], celui-là, pour flairer les chrétiens...

Ils rirent aux éclats.

—Tout ce que j’ai à dire, poursuivit Yawen, d’un ton grave, c’est qu’on fera bien de lui mettre la pierre avec la corde au cou...

Et, pour conclure, Yawen garda son œil droit un long moment fermé.

 

—Avez-vous peur des rats?... demanda soudain le jeune homme.

—Non, firent-ils...

—Mais les rats sont peut-être des démons... J’ai souvent pensé que les rats, les serpents, les vers, toutes les bêtes qui rampent, sont des revenants...

—Ah! dit Crozon, je ne le crois pas: parce que vous les tuez, et ils crèvent...

—Et si c’était toujours le même?...

—Comme le crapaud de la fontaine, à Ker an Bléiz? Tinn l’a pris, et l’a coupé en morceaux. Pour être plus sûr de ne pas se tromper, il a noué un cordon rouge à une des pattes coupées. Le lendemain, ayant été en canot à la fontaine, il a revu le même crapaud entier, frais comme l’eau; et c’était bien le même: il avait son fil rouge à la patte... C’est un gros crapaud, un sorcier... Il doit y être encore...

Guillaume voulut rire. Il ne sait pas s’il doute ou s’il croit; pourtant, il croit moins qu’il ne doute; ou plutôt, il croit douter. Beaucoup en sont là.

—Que diriez-vous, si vous trouviez un spectre sur la route?

—Je... je dirais ma prière, monsieur. Mais vous-même, avez-vous rencontré des... comment les appelez-vous? des...

—Apparitions?

—Oui...

—Quelquefois...

—Comment sont-elles?...

Le jeune homme ne répondit pas, d’abord; il préférait interroger les autres.

—Vous n’iriez pas cette nuit coucher au cimetière?...

—Ah! dame non... Pour rien au monde, s’écria Guillaume, non sans trouble.

Et Crozon inquiet, toussant dans sa pipe, s’ébroua.

—Ni moi, fit Yawen,—pas pour cent pièces d’or... Et que se passe-t-il là-bas, à votre idée, monsieur, quand il court des flammes sur les tombes?

—C’est qu’ils pourrissent, mon brave Yawen.

—C’est donc vrai?...

—Rien de plus vrai. Les morts s’ennuient là-dessous... Voilà pourquoi ils reviennent... Ou bien, ils sont dégoûtés,—continua le jeune homme, avec un singulier mélange de conviction et d’ironie. Je me dis toujours qu’ils doivent faire des efforts désespérés, pour sortir de cette pesante ordure... Il doit y avoir quelque chose comme cela... Un mystère misérable... Vous autres, vous voyez les morts en chair et en os, sur la terre. Et moi, je pense à ce qu’ils sont; et, comme je pense, en moi-même je vois. C’est toujours la même tristesse...

 

Il leur parlait moins, qu’il ne s’entretenait avec lui seul.

—Ainsi, une femme est peut-être assise, là-bas, sur la pierre, au pied du phare... la tête penchée; et sur sa poitrine nue, elle cherche de quoi elle souffre... Car elle est déchirée... Elle touche le bout de son sein, et à la place elle voit une grosse araignée brune, qui va et vient de sa peau à son cœur, à chaque battement... et elle crie... mais personne ne l’entend... Qu’en dites-vous, Crozon?

—Une âme souffrante, celle-là, monsieur...

—Non, c’est une idée.

 

Une morne tristesse tombait dans la chambre, où rougeoyait la braise sous l’âtre noir. Les ombres de ces hommes vacillaient sur le mur, au gré des flammes tremblantes; et on les eût dites de suie, comme les pans fumeux de la cheminée. Et c’était sans doute un étrange spectacle, de ces vieux marins aux yeux inquiets, écoutant la rêverie de ce jeune homme soucieux et pâle... On pourrit, et il y a des revenants...

Ils ne le comprenaient pas; et il en était aise; mais ils ne le sentaient pas si loin d’eux qu’on l’eût supposé de bonne foi; et ils avaient un peu peur de lui, peut-être.

—Hon! monsieur André, vous me feriez souci. Je vous demande pardon; mais je n’aime guère de vous entendre parler noir, comme cela.

Guillaume ne riait plus: il essaya pourtant; il haussa les épaules, et s’étant secoué, il s’écria d’une voix trop forte:

—Ha, il est temps d’aller dormir, ha!

 

Ils se levèrent; ils souhaitèrent la bonne nuit à leur hôte; et s’en furent. Il les entendait pousser la porte, et fermer la barrière à l’écrou. Ayant ouvert la fenêtre, il vit leurs ombres dans la nuit épaisse. Bientôt les buissons parurent s’animer et se mouvoir lentement...

La mer pleurait mollement; et les ténèbres ondulaient comme si elles avaient été gluantes... Il s’enferma dans la salle, et donna un double tour de clé à la porte. Puis il s’assit devant le feu; et longtemps, il resta là, rêvant, et n’osant pas tourner les yeux.

LIX

PONT-L’ABBÉ

En divers temps.

Pont-l’Abbé est charmant. Pont-l’Abbé est fantasque. Pont-l’Abbé ne ressemble à rien. On s’y dirait à la fois, qui sait comment, en Sicile, en Irlande et en Suède. C’est une petite ville à souhait, pour en faire la capitale d’une principauté paysanne et chimérique. Elle est rustique; elle est gaie jusqu’à la folie; et tout de même elle prend un air tragique, selon les jours. Les armes de l’ancienne baronnie, qu’on rencontre à chaque pas, ont des couleurs assez parlantes: «d’or, au lion de gueules», qui rappellent, en leur langue héraldique, la lumière et le sang. Et la devise du Pont: HEP CHANG, qui est à dire: SANS CHANGER,—par bonheur ne ment pas encore.

Pont-l’Abbé a d’immenses places et de petites rues étroites. Tantôt, il y a foule à Pont-l’Abbé; et tantôt Pont-l’Abbé est vide. Parfois, la ville paraît grande; et parfois, il semble qu’on en ait fait le tour d’un seul coup d’œil. On y a le sentiment exquis de l’immuable et du caprice; et l’on sourit au paradoxe de les goûter ensemble.

On peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l’on veut. Pendant les fêtes de la Tréminou, qui durent trois jours, la ville est une fille folle; mais son délire de plaisir n’est point pareil aux autres: il reporte l’esprit à des temps très anciens; cette folle est paysanne et bretonne: on dirait que cette ville en fête ne compte pas un bourgeois. Elle a les lèvres barbouillées des Ménades, et leur rire de pourpre; elle bondit, et l’orgie puissante de la nature, l’âme païenne de l’instinct font le rythme de la danse. On a la sensation si rare de vivre un moment dans un royaume inconnu; et c’est à Pont-l’Abbé, comme en certaines bourgades d’Ombrie ou de Toscane, que l’on pense avec délices trouver ce qu’on ne trouve pas ailleurs, et que bientôt on ne trouvera plus.

Les hommes ont un costume qu’on ne rencontre nulle part, brillant et bizarre. Les femmes portent trois jupes en étage, et une coiffe pointue qui rappelle les symboles et les cultes orgiaques de la vieille Asie. Les broderies jaunes, la coiffure, les mœurs, tout ici est singulier et semble plus ancien que la Bretagne, elle-même si parfumée d’ancienneté. Ici, le peuple est rieur,—ou morne, violent, mystique et sensuel: ces paysans doux et polis, à l’ordinaire, sont quelquefois maîtres en raillerie; capables de souffrir bien des maux, le plaisir les déchaîne. Les femmes ont dans toute la Bretagne, et surtout à Kemper, la réputation de folles amoureuses. Les Bigoudens[K] sont à ce point particuliers parmi le reste des Bretons, qu’on leur prête une origine différente, presque fabuleuse: les uns les font descendre des Phéniciens: Tyr aurait envoyé une colonie sur ce point de la côte; les autres les rangent au nombre des Mongols. D’autres, encore plus incroyables, prétendent voir dans la Phénicie une colonie bretonne, et se demandent si, par hasard, Jésus-Christ n’était point de sang breton: sainte Anne d’Auray en serait sans doute bien contente. Rêveries, où il faut voir pourtant le caractère singulier de ce petit peuple au milieu de la race. Mais quoi? les clans bretons diffèrent entre eux, à l’infini.

 

Le climat de cette terre est délicieux; et comme à Roscoff en Léon, il n’est rien ici que l’on n’obtienne de la culture. C’est l’île de Wight de la France; et sous la cloche du ciel marin, chargé des vapeurs atlantiques, le sol garde presque en tout temps la tiédeur d’une serre. La violence de l’Océan y aidant, voilà qui explique l’ardeur des passions. A Penmarc’h, aux bouches même de l’ouragan, quelqu’un a eu l’idée non commune de planter le roc en vignoble.

En Pont-l’Abbé les masures sont moins propres, sans doute, que les fermes de Hollande, et non moins sales que les fermes en Écosse; mais quoi, est-il rien de si sordide que les bouges où vivent, l’hiver, les pauvres des grandes villes. Les bêtes, du moins, ne couchent pas, dit-on, à Paris ni à Londres, avec les gens. Est-ce si sûr? Il n’y a pas que les animaux domestiques. Il est aussi des hyènes, voire des pourceaux à deux pattes.

Sur l’espace de quelques lieues carrées, l’on trouve presque toutes les sortes de nature: la campagne bretonne, si verte et si sérieuse, les cultures et les landes tournent à l’entour de la petite capitale, comme l’idylle autour d’un plus grave sujet. De tous côtés, beaucoup de vieilles murailles, à l’air ardent et passionné; et des ruines tragiques. La mer de Loc Tudy semble une calme et voluptueuse lagune d’Océanie, sous un ciel tendre; et l’océan de Penmarc’h est le roi des épouvantements: là règne la fureur; les rocs sombres paraissent figés, roidis dans la terreur que leur cause le combat éternel d’un ciel gros de menaces, et des vagues sinistres. Plus terribles encore la désolation de Plovan, où se penche l’œil vide de la mort, la grève de Saint-Vio et le désert anxieux qui miroite le long de la baie d’Audierne: en quel lieu le ciel a-t-il plus souvent la triste féerie que peuvent seuls connaître les pays d’eaux stagnantes, et dans les sables les yeux hagards des mares rêveuses?

 

Certes, une terre semblable est faite pour les poètes: car ce sont des poèmes, tous les vrais paysages, ceux où l’ordre des émotions est ménagé par un divin artiste, qu’elles soient humbles ou grandioses, discrètes ou splendides,—depuis l’accord froid du matin jusques aux chaudes harmonies du soir. Il n’est donc pas étonnant que le pays de Pont-l’Abbé ait encouru le mépris des médecins: la réprobation des docteurs en économie pèse sur les œuvres naïves de l’artiste divin, il faut en prendre son parti. Ils l’ont condamné au nom de la science, du progrès, de la banque et de l’hygiène, cette femelle de Moloch et plus impitoyable que lui. Les apothicaires de la raison se sont grandement indignés contre Pont-l’Abbé: car toute beauté est déraisonnable.

Mais quoi? Le soleil y rit; et côte à côte avec la joie violente, sous une tente grise la mélancolie y demeure.

LX

LE VOYAGEUR

A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.

Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.

Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les entendait pas.

La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là, les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs; ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui s’élève.

Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me tus, moi aussi.

 

C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête. Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent, la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de portraits.

Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert. Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques longs rubans d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré par un effroi terrible,—un homme enfin.

 

Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu. Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient faits pour les répandre...