LXI

FOIN DE ROSTILLEC

Un entre mille.

Un homme, sur le chemin du bourg, menant grand tapage, en gourmandait deux ou trois autres, pêcheurs pieds nus, mais non chapeau bas.

—C’est votre faute, criait le personnage; c’est votre faute! Je me plaindrai!... et nous verrons bien si l’affaire en restera là!... Le préfet, entendez-vous, le préfet...

Il s’éloigna, menaçant, à l’abri du soleil sous une ombrelle blanche. Je demandais aux marins quel était cet homme-là, et à quel titre il leur parlait de si haut.

—Bah, fit l’un, c’est l’Oiseau Bleu...

—L’Oiseau Bleu?...

—Eh! oui, parce qu’il s’en croit, et qu’il n’a pas son pareil, à son idée,—dit un autre en riant sans bruit.

—Et qui est-ce?

—Le marquis, donc!...

—Le marquis? Il est marquis?... Mais de quoi?...

—Le marquis de Rostillec, comme on l’appelle: d’abord, M. Le Foin, c’était son premier nom...

 

Je regardais s’éloigner ce marquis: il était vêtu avec recherche; il s’avançait comme un mime qui commence une danse sacrée. J’avais vu ce visage, plein d’une ridicule importance: tout l’homme respirait la sottise inaltérable, et cette dureté stupide que l’extrême vanité possède en propre. M. Charles Le Foin s’était fait marquis, à l’imitation de tant d’autres: il avait pris le nom d’une bicoque en ruines, qu’il possédait au milieu d’un petit champ, dans son pays. Puis, ce marquisat en poche, il l’avait fait épouser, en même temps que sa personne, à la propre fille de M. Jourdain, fort riche et fort sotte. Depuis ces noces, il était intraitable à l’égard des petites gens: elles avaient le tort de lui rappeler sa roture, son père et sa mère. Il aimait mieux ne descendre que de son titre, marquis Le Foin de Rostillec: ainsi, dans son grand amour de soi, non content de se plaire à lui-même et à son nom, il finissait par en manger.

Le même individu, au lieu de se faire oublier, cherchait à nuire aux braves gens par oisiveté, pour se donner du poids. Il fallait qu’il les prît à partie, qu’il se fît protecteur ou menaçant. Il voulait éblouir, et n’y épargnait aucun mensonge. On le citait pour mentir sans cesse. S’il n’avait pas été riche, on l’eût bien méprisé: il est dur qu’en Bretagne aussi la fortune sauve son homme du mépris. Cependant, le peuple apprécie très finement la sottise sous l’arrogance; et tout en cédant à l’une, il n’est pas dupe de l’autre. Cette espèce pullule; elle tire son prestige de l’argent; elle est une des formes de la corruption que la richesse sans frein engendre.

 

Si Le Foin marquis apprend qu’un bon homme a loué sa maison pour l’été, passant par là, lui qui ne s’intéresse pas plus à ce vieillard qu’à un vice-roi de la Chine, il vient à Bargain; et, de haut, lui dit:

—Combien l’avez-vous louée?... 500 francs?... Pourquoi avez-vous loué sans me le dire?... Pourquoi ne me l’avoir pas écrit?... Je vous en aurais fait avoir cent francs de plus, si vous vous étiez adressé à moi...

On ne l’en remercie même pas: chacun sait qu’il ment. Il n’a pas encore tourné le dos, qu’on se dit les uns aux autres: «Allons donc! Ce n’est pas vrai!... Des histoires!...» Le vieux Yann Modès, un paysan aux admirables traits de pierre dure, faisait allusion au marquis, avec un mélange indéfinissable de gravité et de raillerie, répétait souvent: «La chanson est bien vraie qui dit: Les nouveaux gentilshommes sont mauvais; les anciens étaient meilleurs maîtres[L]

 

Un jour, il tempête sur le quai: il déclare à quiconque veut l’entendre, qu’il a encore écrit au préfet pour se plaindre des passeurs du bac: ils ne sont jamais là; ils ne font pas leur besogne; il ne le souffrira pas. Il a dû attendre deux heures, hier, avec sa voiture, avant de pouvoir passer sur l’autre rive. Son propre cocher, interrogé à demi-voix, affirme que son maître ne dit pas vrai: les matelots, pauvres diables, n’ont quitté le bac, sous un soleil de feu, qu’à midi pour aller manger.

Là-dessus, arrive en roulant le large Crozon, qui fume, heureux de sa pipe et du beau temps. Le marquis se précipite, et pérore:

—Crozon, je vous en avertis...

—Et de quoi, donc?

—Ne m’êtes-vous pas témoin que les passeurs ont été absents du bac, pendant trois heures?...

—Non, bamm! Je n’en suis pas témoin. Car ils étaient là.

—Et c’est vous qui êtes maître de port, ici?

—Oui, bamm! c’est moi...

—Eh bien, où étiez-vous? Que faisiez-vous?... Vous devriez toujours être sur le quai! J’écrirai à Brest, pour vous faire casser.

—Écrivez, bamm!

—Soyez tranquille! Vous ne savez pas votre métier. Vous n’êtes pas capable de faire un maître de port...

—C’est votre avis, monsieur.

Voilà le langage de Charles Le Foin, marquis, à un vieux marin qui a près de soixante ans de pratique. Je vois bien que Crozon en hausse les épaules; et c’est en haussant les épaules que tous ces matelots répondent le plus souvent au marquis de Rostillec. Mais sait-on jamais si un niais de cette sorte ne soutiendra pas la gageure de sa hâblerie, et s’il n’est pas capable, un beau jour, de faire du mal à un brave homme, uniquement par vanité?—Je dis à Crozon:

—Répondez-lui donc: «Faites attention, marquis de Rostillec; vous vous oubliez. Prenez garde à qui vous parlez: c’est à Crozon, duc de Benodet.»

 

La vengeance des bonnes gens consiste à raconter l’arrivée de la nouvelle marquise dans son château de Rostillec. Inépuisable sujet de rires.

«—Vous comprenez, c’était son voyage de noces; elle était partie, la veille, de Paris. Quand elle vit cette cabane en ruines, elle regardait de tous les côtés; elle cherchait partout; elle n’en revenait pas.

»—Alors, c’est ça, votre château? qu’elle disait au marquis...

»—C’est ça, Donc qu’il dit...

»—Je n’aurais pas cru... donc... Ma foi, non, je ne croyais pas que Rostillec eût cette tournure... Mais il n’y a pas moyen de coucher ici!... faisait-elle. Elle n’était pas trop contente.

»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»

LXII

GÉORGIQUES

En août, et en automne.

Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais, s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et, tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un seul, railleur et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit ce léger sourire.

Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique.

 

—Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés.

La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère profondeur qui n’a point d’âge.

Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas.

Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les matins ont l’air riant. Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti, n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas.

 

—Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être enseveli,—au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de paraître, svelte et neuve à ravir.

Elle est à la fin de sa course, quand tombe le crépuscule. Très penchée sur son déclin, elle ne luira dans l’ombre pas plus d’une heure. Elle naît au milieu des nuages, près d’une planète au regard fixe, et descend sur les arbres, rapide, ne laissant plus à la mer, pour sillage, que quelques perles d’argent.

Son arc, mince et long, brille comme la nacre bleuâtre. Les cornes fines sont tournées vers le Sud; et, dans l’espace clair, on les voit qui serrent, et semblent déborder, le globe noir de l’astre.

L’arc, brillant d’une volupté froide, est posé sur la tête des grandes nues couchées. Et l’on cherche, sous les voiles, le front chaste de Diane.

 

—Sur la place, devant la petite église, je vois un géant mutilé, le plus beau des infirmes, et plus beau dans sa misère que le reste du pays dans sa santé. C’est un orme admirable, que des barbares ont décapité; ils lui ont tranché les bras, le col, et la moitié du corps; ils l’ont laissé là sur ses pieds inutiles, faits pour soutenir une taille de géant. Je m’étonne de cette cruauté: car j’aime un arbre plus qu’un homme. L’ormeau était, il y a trois ans encore, plus haut que le clocher. Ses bras couvraient l’église d’ombre, et portaient toute une chapelle d’oiseaux. Les branches, me dit-on, touchaient la façade de trop près; et les gouttières étaient obstruées par les feuilles mortes. Il fallait donc...

Voilà pourquoi l’on mutile un ancêtre, et les bonnes raisons qu’on a de tuer une noble créature, deux ou trois fois séculaire. Ainsi les sauvages de la Papouasie ont des raisons économiques de mettre à mort leur vieux père.

 

—Dimanche. Le doux matin de septembre, tiède et plus calme que la dernière heure de mai. Les feuilles au soleil ont l’air de dormir encore; le plus léger frémissement seul en révèle la langueur: elles s’enivrent de tendre lumière.

Dimanche. Pas un souffle de vent. Pas une voile sur la rivière. Les pêcheurs et les femmes s’attardent à la maison. On s’habille pour la messe. Ni les coqs, ni les enfants ne font de bruit. Un ravissant sommeil flotte sur la matinée heureuse,—les yeux ouverts, c’est le rêve amoureux...

La mer est de miroirs posés sur une écharpe de soie bleue... Le long de la rade, l’eau est verte des pins et des chênes qui s’y penchent.

Dimanche. L’hirondelle passe dans l’air suave, et se laisse porter... Le ciel pâle et si pur semble l’aile du papillon mauve qui veut périr, collée à la lampe du soleil... Et la cloche de l’église, au loin, par delà les arbres, tinte doucement, lentement, laissant tomber des sons de cristal grave sur un tapis de velours.

 

—On n’a pas besoin de se connaître les uns les autres, pour se faire souffrir. Ce luxe est inutile, sinon aux raffinements de la cruauté. Ainsi, ce paysan qui vit côte à côte avec sa paysanne, depuis quarante ans, il ne la connaît et ne s’en soucie pas plus qu’il ne pénètre les pensées de sa vache. Il la mène; il la trait; et il la bat tous les soirs. Elle, cependant, l’aime avec terreur, et se laisse battre. Assise dans les cendres, quand le soir tombe, et qu’elle met la marmite à bouillir sur le feu, elle pose une bouteille au giron de son tablier noir; et, dit-elle, «pour se consoler», elle s’occupe à boire. Aux lueurs des tisons, ses yeux minces brillent et sa peau rougeoie. Elle a l’air d’une araignée qui file l’ombre et la fumée.

 

—Au déclin de la nuit tiède, l’aube arrive, ce matin, glaciale et lugubre. Ce n’est plus la nuit. Ce n’est pas le jour. La brume épaisse est de retour, après trois mois d’absence. A dix pas devant soi, l’air et le sol fument. L’épaisse vapeur semble tomber du ciel, et ne devoir jamais se dissiper. Elle a une odeur fade et étouffante, froide toutefois, comme d’une ouate mouillée, dont on aurait plein le nez et la gorge. Le soleil lutte contre ce troupeau compact de toisons grises, et n’arrive pas à le percer. Enfin, un vent léger pousse les brebis fumantes vers la mer. Elles descendent la rivière, pressées. Un rayon rose, comme le reflet d’un incendie lointain, glisse au milieu des nuées. Elles se font blanches; le ciel se découvre; et, plus rapides, les vapeurs violettes roulent vers le large. L’Orient s’éclaire. A travers la brume moins dense, se dessine la rive et une maison se devine comme un palais de porphyre, dans un parc de nacre. Et soudain, le soleil d’or lance un faisceau qui brûle, au plus épais de la mêlée: et les toisons brumeuses, les flocons de laine sur les toits, la fumée parmi les arbres, tout ruisselle de sang...

 

—Il y a très peu de lieux au monde qui soient aussi complètement ingrats que le sont beaucoup de visages. C’est qu’à la longue on se met dans les paysages, et que non pas dans les visages ingrats.

La figure des paysans plaît par un air d’indifférence. Elle tient de la terre; elle en a les lignes rigides, et souvent la couleur. Les paysans ne sont pas singes: cela repose des villes.

 

—Passe un grand homme maigre et brun comme sarment. Il mendie. Il jette de mauvaise grâce le pain qu’on lui offre dans un sac bleu, qu’il porte sous le bras: la besace est pleine de croûtons durs, et de cette vieille mie dont les yeux sont jaunes, comme ceux du fromage sec. L’homme a le teint brûlé des écorces. Deux brosses rases, ses joues au poil court. Son grand bâton d’homme des bois à la main, et les yeux sombres, la bouche amère et méprisante, ce Breton a tout l’air d’un Espagnol sinistre. Il s’éloigne en grondant, menaçant, retournant plusieurs fois une tête farouche, haïssant et jetant des sorts...

LXIII

PORT DE GUERRE

En automne.

Brest, sévère et dur, fronce le sourcil au crépuscule.

Un soir d’automne, humide et tiède. Le soleil est descendu sur le Goulet, comme une orange de feu sur une pente de jade; et, disparu, sa lueur sous le ciel, à l’Occident, illumine les plumes des nuages: sur le large, c’est un paon décapité, la tête en bas, qui fait la roue sanglante.

Brest tout entier semble un gigantesque mortier de pierre, pointé pour lancer son obus sur l’Océan. Le cours d’Ajot profile au loin ses arbres alignés, comme les rayures de la puissante pièce. Les hautes murailles courent roides, corset de la citadelle. Une ville sans âge et dans sa force, vaste, royale et d’un caractère altier, un bastion qui veille, un air d’acier, de roc et de canon.

Dans la rade, les cuirassés pèsent sur l’eau épaisse, beaux comme la force et sombres comme elle. Et parfois, un reflet oblique de la lumière qui meurt, éclaire la gueule noire, l’O d’ombre qu’ouvre un monstrueux canon: il sort de la masse de fer comme le long col de la tortue hors de la carapace. Et les mâts sans voiles se dressent pour trouer le ciel comme des doigts pointus, aux phalanges baguées de hunes. Gris et longs, les croiseurs sont posés sur le flot et brillent étrangement, pareils à d’immenses tranchets sur l’étal de la vague.

 

Les canots et les baleinières fendent l’eau déjà noire, où s’allongent des lueurs tristes. Les rames claires fauchent en mesure la plaine lourde des vagues; et quand elles se relèvent, des gerbes de gouttelettes en ruissellent; les matelots courbés font corps avec les avirons, et leurs bras avec les rames se coudent à leurs troncs comme les antennes d’un colossal insecte. Les cols bleus, les tricots, les visages hâlés et imberbes, les canots, tout est net et fort; l’acier et le cuivre brillent dans la pénombre; les coups de sifflet brefs percent l’air, et les trilles roulent. Les officiers, sur le quai, ont la figure impérieuse ou familière de ceux qui commandent. Les galons d’or, parfois, luisent et s’éclipsent obliquement, comme ces lampes qui vont et viennent brusquement derrière une fenêtre, la nuit... On entend le cliquetis sec des armes... Et, là-bas, le tumulte grinçant des machines, la basse sourde de l’Arsenal.

 

La ville s’illumine. Les rues sonnent sous les pieds lourds et les bottes. Derrière les vitres suantes, les lumières jaunes s’étalent comme un fruit écrasé; et les blanches lampes électriques éclairent sinistrement, boules de neige étincelante. Dans la boue grasse, sous un vent tiède, la foule des marins va et vient pesamment; les hommes se balancent, hauts parmi les coiffes. Des tavernes qui s’ouvrent; et des tavernes, dont on pousse la porte, en pesant du genou; des bouges enfumés, un souffle d’eau-de-vie et de tabac... Des femmes peintes se montrent aux hommes, et les frôlent en passant, les unes souriant comme des poupées, les autres levant vers les mâles visages des yeux inquiets ou rieurs.

 

Puis, des ruelles sombres où l’on tombe comme dans une cave; et un fin brouillard bleu tremble aux carrefours. Une senteur de choux, d’égoût et de friture. Une femme pleure sous un réverbère, et tient son front entre ses mains; sa coiffe penchée, on dirait qu’elle prie. Des enfants se serrent sous une porte basse, maigres et mornes: il y en a deux qui viennent demander l’aumône; ils ont de doux yeux vides et suppliants. L’un d’eux, une petite fille, suçait ses doigts; et, l’ayant tiré de sa bouche pour tendre la main, son pouce, l’ongle mouillé de salive, avait l’odeur moisie des champignons.

Des femmes rient, cependant; elles courent, poursuivies par des matelots, la face rouge et luisante d’ivresse. On appelle d’une fenêtre; un rire éclate encore, étrange et court, telle la fusée d’une amorce. Au-dessus des maisons, dans le canal du ciel quelques rares étoiles, obscurcies et lointaines, pareilles à des pièces d’or perdues dans le sable.

Et moi, je tourne le dos à la ville en rumeur. Je reviens sur le bord de la rade. L’eau est noire comme du goudron. Ma pensée erre et revient sur elle-même, comme un navire évite sous la poussée muette du jusant.

Je regarde le ciel sombre et la mer, miroir de l’ennui taciturne.

LXIV

LA FOI

A Go... en été.

On l’appelait, dans le pays, «le bon Hervé»: chacun le connaissait, et les mendiants l’avaient en estime singulière. Quoique très pauvre, il donnait toujours l’aumône; et l’un d’eux m’a dit avoir plus d’une fois partagé le repas du bon Hervé, dans la même écuelle.

Hervé Tallec n’avait guère plus de cinquante ans; il était sabotier de son état; il aimait surtout à faire de jolis sabots pour les enfants; il y mettait une sorte d’art naïve et rustique: noirs, pointus du bout et relevés à la poulaine, ces petits sabots étaient ornés d’une piqûre délicate, où Hervé dessinait des rinceaux sur le modèle des feuilles de houx et des bruyères; et lorsqu’un enfant, le dimanche, avançait coquettement le pied, disant: «C’est les sabots du bon Hervé», il souriait avec tendresse.

Il vivait dans une petite maison de pierre, où il était né, et où son père avait vécu. Tous les siens étaient morts l’un après l’autre. Sa femme avait trépassé, donnant le jour à une petite fille; et un malheur suprême avait couronné ces infortunes: à dix ans, la petite était morte d’une fièvre. Il était resté seul, inconsolable. Il avait le portrait de la morte, qu’un mauvais peintre, passant par le pays, avait essayé, séduit par le charmant visage de l’enfant. La petite était sérieuse, une candeur de primevère et une gravité d’infante; ses cheveux étaient de paille au soleil, et ses yeux, la fleur du lin dans le blé. Elle avait dû mettre une attention religieuse à se laisser peindre; et sa ravissante bouche, un peu gonflée, était pareille à un bourgeon qui redoute de s’ouvrir. Elle aurait eu, maintenant, vingt-deux ans.

Hervé parut au Pardon, quand la procession sortit de l’église: il portait une bannière; il semblait le porte-étendard d’une armée triomphante, un chevalier de la Croix ou du Temple; et il n’eût pas montré, bardé de fer, une mine plus haute ni plus solennelle. Quand la cérémonie prit fin, et le cortège revenu, Hervé rentra dans la noire église. Il faisait déjà sombre dans les angles; une odeur molle d’encens et de tombeau flottait entre les murs humides; la vieille chapelle s’affaissait sur un flanc, comme une octogénaire; et le silence était pensif... Hervé priait d’une ferveur si ardente qu’on l’eût dit en extase. Il était à genoux, la tête baissée, les yeux dirigés sur l’autel, où brillait une faible lumière. De tout son corps prosterné, seuls les regards s’élevaient, d’un essor enthousiaste, et brûlant d’une tendre humilité. Il avait les jambes, les pieds et les talons joints; et s’il lui arrivait, sans le vouloir, de faire un mouvement, il rapprochait aussitôt ses membres, dans l’attitude du profond devoir, du profond respect: et c’était celle, encore, de la confiance parfaite, de la victime volontaire, pieds et poings liés. Ses mains aussi étaient jointes, et pressaient le menton rasé. La nuque ployée, les cheveux un peu longs, blancs et jaunes, collaient par la sueur au col hâlé. Et ses yeux, ses yeux passionnés, étaient ceux de sa fille, un ciel où les pluies ont passé...

 

Hervé, qui priait d’un si grand cœur, n’entendait pas la lettre de ses prières: en elles, il se jetait tout entier, comme un naufragé se lance dans la mer, en vue du rivage. A l’aide de ces mots étranges et obscurs, que l’amour balbutie et ne se lasse point de répéter, il faisait le don sans conditions de soi-même: il se livrait. Il suppliait. Et, nulle oraison ne pouvait avoir plus de portée qu’une telle prière. Il parlait à la Vierge plus qu’au Sauveur; et, à toute occasion, il se vouait aux Saints et aux Saintes. Mais La Vierge, les Saints et les Bienheureux, tout n’était pour lui que messagers divins; et, enfin, il voyait tout en Dieu.

Il aimait toutes les bêtes; et avait grand pitié de toutes, contre la coutume des paysans. Il avait nourri un vieux cheval de son père, bien longtemps après qu’il fût devenu impropre à tout service; et c’était un dicton dans la paroisse, de demander aux paresseux «s’ils se prenaient pour le cheval au bon Hervé». Il ne vivait presque que de galettes au blé noir, et de bouillie d’avoine; il mangeait la viande à contre-cœur, et on en faisait faussement honneur à sa piété: ses amis le sachant, on ne lui offrait pas du lard nouveau, ni du porc tué à l’occasion des fêtes. Il buvait largement; et parfois il était un peu ivre: il n’en paraissait pas honteux, et ne jurait point de ne jamais retomber dans cet opprobre. Parfois, dans son travail, sous les arbres, il écoutait les piverts et les coucous; il s’oubliait à contempler les hêtres; il regardait le ciel entre les mains épineuses des houx: et, plein d’amour, il s’affligeait de ne pouvoir parler aux houx, au ciel, aux coucous ni aux hêtres. Il imitait, pourtant, jusqu’à tromper les passants, le langage divers des bêtes, de celles qui glapissent comme celles qui modulent en gazouillant. Pendant bien des mois, il avait eu pour hôte familier un corbeau doctoral et sagace, qui sut bientôt, hochant la tête, répondre en breton.—Mais surtout, il connaissait à merveille les créatures du matin, les alouettes quand elles rient, et les oiseaux qui s’éveillent. Tout vivait à ses yeux; et toute vie étant de Dieu, tout était Dieu. Comme à sainte Anne et à saint Hervé, ses patrons, il croyait aux âmes des morts, aux esprits qui errent tourmentés, aux revenants et aux fées: les korrigans courent sur la lande, et les lutins se cachent dans les fontaines; gare à qui jure, ou qui défie imprudemment!... Tout est vivant: qui fait pousser l’herbe? C’est Celui qui fait croître l’homme. Tout parle, et toute parole est divine. Aussi, «l’espoir et le pardon sont proclamés partout...» et les spectres même n’ont rien de redoutable: les pauvres démons n’auraient pas dû désespérer de la miséricorde céleste; s’ils avaient bien cherché la paix, ils l’auraient obtenue...

Il eût adoré le soleil, la lune et les étoiles, s’il n’eût pas été contre l’usage de leur offrir un culte; mais, dans son cœur, vivait l’adoration que ses lèvres avaient désappris de nommer. Il avait beaucoup souffert, et beaucoup pleuré; il ne riait guère; mais il n’était pas triste: sa certitude était sans bornes. Il ne connaissait rien que par elle. Il croyait pour autant qu’il savait. Il ne doutait pas plus qu’il dût vivre, qu’il ne doutait s’il vivait. Il avait pour lui-même l’évidence que le grain qui germe a pour l’épi...

Il savait... il savait... il n’eût pas su dire quoi: sinon qu’une espérance infinie vivait en lui, égale à son amour pour toutes choses, et au mystère également infini où elle les prolongeait.

 

Il faisait presque nuit dans l’église.

Hervé était toujours là; et la clarté rêveuse du couchant ne coulait plus sur les dalles, qu’à la manière d’une source qui se tarit.

Près de lui, il vit une jeune fille modeste, compatissante et douce: c’était sa filleule, née dans le même temps que sa fille. Elle venait le prendre pour dîner chez ses parents. Elle lui avait mis la main sur le bras; et lui, encore agenouillé, la regarda un moment sans rien dire, et, la reconnaissant dans son âme, sans doute, ici, ne la connut pas...

Puis il se leva, souriant avec une sorte de douloureuse contrainte.

Et, comme il la suivait, lui offrant l’eau bénite, dans ses yeux, encore pleins de ferveur, passa la vapeur brûlante de quelques larmes.

LXV

LA LANDE D’OR

En Clohars. Novembre.

La lande est toute d’or, trempée d’humide argent. L’air gris brille,—telle, entre deux feuilles de saule, la toile d’araignée après la pluie. Dans le vallon roux, tous les ajoncs sont fleuris; sur le tapis sombre de la lande, les fleurs d’or posées une à une comme des clous brillants font penser à la prairie profonde de la nuit, quand elle est fleurie d’étoiles.

Scintille-t-elle, la fleur d’ajonc?—Ou bien luit-elle sourdement, comme une promesse de bonheur au fond de la pensée?—Son or est chaud, mais voilé; c’est un métal très pur, dont les feux percent l’enveloppe, mais qui n’a pas dépouillé toute la gangue.

La paupière du ciel est violette comme celle des morts. L’humidité d’argent tremble à l’horizon des bois, en voile de dentelles. Au bord d’un raidillon rocheux, les frênes, dont le tronc fendu laisse voir une fibre si belle, sont baignés de la dernière pluie. Dans le lointain, les grands châtaigniers sont assemblés en dômes, coupoles d’une basilique d’Orient. Au plus loin, le manoir, et les fermes vêtues de chaumes; tout est gris et d’argent sur la hauteur; tout est roux et d’or dans la lande. Et là-haut, les maisons, à demi perdues sous de fins nuages, ont l’air reculé, mystérieux, d’une cité en ruines.

Un pont de bois semble posé, entre deux piliers noirs de buissons, sur une arche brumeuse. Les bruyères rousses, desséchées, sont roides, comme faites d’un métal ciselé, et moins rouillé que d’une lumière éteinte. Au pied des hêtres jaunis, les feuilles jaunes aux teintes maladives. L’odeur de la feuille morte et la senteur noire de l’humus montent de la terre. Un reste de prairie lève humblement un regard mouillé, où passe la pâleur souffrante d’une colchique...

Les haies, en étages sur le fossé, et plus larges au sommet qu’à la base, recèlent un noir trésor de sommeil: leur cercle sombre fait à la lande une ceinture de mélancolie. Mais, trempée d’argent, la lande en fleurs est une mosaïque d’or...

LXVI

LES FILLETTES

A Ker-Joz, en Ben.

Sautant par-dessus la haie, elles arrivent cinq, six, sept petites filles, courant sur le chemin. Et la plus petite, qui tient un poupon entre ses bras, s’impatiente d’être la dernière, et finit par pleurer de voir détaler les autres. On ne sait trop quel âge elles ont: elles sont toutes vêtues de noir, et portent toutes la même coiffe. Elles sont pieds nus, et trottent maladroitement, cherchant à éviter les ronces et les pierres. Les unes près des autres, et leurs cottes mal faites gonflées par le vent, elles semblent une bande d’oiseaux noirs à tête blanche. La plus petite rejoint enfin les aînées sur la lande: au soleil, contre le mur éclatant de blancheur, elle dépose le poupon coiffé du béguin rouge; et, si contente d’être délivrée, qu’elle fait trois pirouettes sur elle-même, en tirant la langue. Elle a encore les larmes aux yeux. Les autres, à cette vue, se mettent à rire de cette voix si claire, qui, ce matin, parmi les ajoncs, sous le ciel bleu, sonne de verre, comme l’alouette qui grisolle. Ce n’est pas un éclat de rire, mais une longue fusée, franche, naïve. Puis, tandis que le poupon cuit à terre, crie et pleure de toutes ses forces, les mains tendues comme des moignons,—les petites, étant convenues de jouer, courent et sautent d’un bout à l’autre de la lande, et se bourrent à grands coups de poing, tout en courant.

 

Une heure après, voici venir de la mer cinq, six, sept petites filles; toutes en blanc, un grand chapeau de paille fleuri de bluets sur les cheveux pendants, une ceinture de soie à la taille, les jambes et les pieds nus. Elles tiennent à la main des haveneaux et des tridents. Toutes, du même côté, ont le même panier en forme de boîte, passé à l’épaule en bandoulière du même cuir jaune. Deux institutrices les escortent, rouges, grasses, bien nourries et court vêtues: elles ont aussi les pieds nus, et, dans une main, le filet au bout d’une longue perche,—mais la Morning-Post dans l’autre.

Ces petites bourgeoises ont accompli, ce matin, le rite des crevettes: car tout est rite dans leur vie. Elles s’avancent bavardes et plus bruyantes qu’un nombre trois fois plus grand de petites Bretonnes. Comme elles sentent Paris, la ville, et le droit absolu du plus fort, qui est le plus riche...

Obscurément, les petites Bretonnes le sentent aussi. A la vue de la compagnie armée pour le rite des crevettes, les fillettes aux pieds sales s’alignent sur la lande, et contemplent de loin les fillettes aux pieds propres; elles regardent, la bouche ouverte et les yeux ronds. Les autres passent, dédaigneuses et se montrent du doigt les petites Bretonnes. Et celles-ci, comme ayant peur, ou éperdues, ou confuses, prennent une course désespérée; elles détalent, sans rien dire, la plus grande emportant cette fois le poupon assis contre le mur, qu’elle ramasse au vol comme un paquet.

LXVII

FEUILLES MORTES

Heures d’octobre, en Kerne...

Matin.

La campagne sent doucement la mort. Mais la terre est divine: elle est, et ne sait pas. Sa magnifique ignorance a le calme des pôles, et l’immuable certitude. Son odeur d’octobre est celle de la bonne fin, du terme nécessaire et pacifique, de la mort bénie,—la mort qui est sûre de la résurrection pour le troisième jour.

Attentives et engourdies, les perdrix se chauffent au soleil. Les pauvrettes, à l’abri, immobiles, les ailes serrées en pointe, semblent de petits tas de cendres sur la brande. Puis, elles s’éveillent, et défilent en piétant.

La fougère est trempée par la rosée de l’aube. Un froid duvet de brume flotte sur la haie. On entend des herbes sèches qui criquent. Et voici la petite laitière qui cueille une branche de houx, et la trempe dans son pot au lait, où flottent encore les bulles d’écume du flot neigeux qui vient d’être trait.

 

—Sur le bord de la mer verte, au plus haut de la roche, trois grands chardons se dressent, sur une tige de métal, cuirassée d’argent, et feuillue de dentelle guerrière; leur cœur brille épanoui, profond et chenu. Une pâle églantine de l’arrière-saison fleurit, naïve, devant eux. Et, dans le soleil, les trois grands chardons sont pareils aux Rois Mages qui débarquent, et viennent, en habits de fête, faire visite à la Vierge.

 

—La grève déserte.

Un pays malade, à la face tirée, et dont la peau livide est marbrée d’ombres. Il ne pleut pas. La désolation est silencieuse. Le ciel tombe sur la mer de sombre jade. Un trait noir file le long d’un nuage, et ourle l’espace: un vol d’hirondelles, qui fuient... Et tout s’efface.

Ni une bête, ni un homme, ni rien qui vive. Pas même une croix sur un calvaire. Courte, trapue, déjetée, une maison grise, au bord du chemin, semble un bloc de granit qui s’est éboulé dans la douve.

La contrée basse languit sous le ciel jaune; les sables humides, tigrés de mares noires et de flaques, ont eux-mêmes la couleur douteuse de l’eau croupie. La brume naissante erre par flocons qui flottent, suspendue dans l’air calme: le ciel jaune et la plage stagnante sont pareils aux draps écrus, vieillis sans lavage, tendus pour recevoir, dans la couche d’octobre, un blessé morne, la contrée de Plomeur, le pays malade...

Midi.

Le cheval gris, taché de son, tire de toute sa force sur le collier, et monte douloureusement la côte boueuse. D’une voix rauque, marquant le temps comme un balancier, le charretier hurle ses ordres à la bête qui peine: parfois, elle semble près de s’abattre, et fléchit tout d’une pièce sur les boulets; elle souffle violemment par ses naseaux veloutés, où le duvet blanc a le frémissement d’une écume d’eau bouillante. Dans l’air humide et déjà froid d’octobre, l’haleine du cheval sort des narines en deux jets de fumée, deux pinceaux longs et réguliers, pareils aux cônes de vapeur qui jaillissent en sifflant d’une machine. Le cheval marche dans son haleine brumeuse, qui s’éparpille au moment où il y pousse sa tête d’esclave, toujours retombante, toujours baissée après l’effort qui la soulève. Il tire; il s’écartèle à moitié, épouvanté par les jurons de l’homme, par le bruit des roues et des pierres qui se heurtent dans le tombereau, et plus terrifié encore par la crainte de s’abattre. Sa queue souillée de boue lui colle entre les jambes, écartées en compas. Son ventre s’enfle comme un ballon, et, tendu, semble aller au-devant du fouet qui claque; et parfois, sous le poids qui l’accable et le tire en arrière dans la boue de cette pente roide, on voit le cheval faire des pointes sur les deux pieds: il se tient sur le bout des sabots, manquant terre, le plat du fer en l’air, les touffes de poil saillantes, esclave misérable qui, crevé à demi, fait semblant de danser.

Soir.

Un soir, vêtu de brouillard léger, s’avance sur la rade. A l’horizon de terre, entre les arbres, la fumée hésite; et, sur la mer, le soleil vient de se coucher dans un réseau de nuages.

Le ciel est une peau de tigre qui ruisselle de sang. L’astre disparu est un dieu écorché, là-bas, qui saigne dans sa cage; et le flot pourpre fait la mare entre les barreaux noirs. De longues bandes sombres courent, rectilignes et parallèles d’un bord du ciel à l’autre bord. Peu à peu, la fourrure ensanglantée perd de son feu, et l’incarnat se lave dans l’eau grise du crépuscule. En un instant, la peau du tigre vieillit de plusieurs siècles. Une brume rose s’étend sur l’espace, pluie de pétales desséchés à travers une claie obscure;—et la dépouille du fauve, tantôt, n’était pas si tragique à voir, que sur la mer ténébreuse la large rose noire qui s’effeuille...

 

—La chèvre rousse sur la lande.

Elle lève sur moi sa tête à la barbe pointue, et ses yeux verts qui pétillent, frais et vifs plus qu’une pierre précieuse; et si gais!... Ces yeux, où brille une innocente diablerie.

Elle vient sentir ma main, elle flaire, naïve. Que n’y ai-je du sel?... Elle s’éloigne tranquille, les jambes écartées pour laisser place aux belles tétines grises, pareilles à deux énormes figues pendues par la base, et la queue renversée.

 

—Crépuscule.

Les haies semblent fuir à reculons, et les ajoncs rentrer sous terre. Comme les saules se courbent!... Les arbres font oraison.

La prairie regarde de côté, tristement, comme un étang. On ne distingue plus la veine claire, qui fend le cœur oblong du trèfle. J’ai laissé l’heure s’écouler. L’illusion du bonheur n’est pas rare, là où est la beauté, dans le silence des champs, loin de la ville. J’ai cherché le trèfle à quatre feuilles, et vingt fois, ici, je le trouvai; mais le soir va venir et je ne l’ai pas cueilli.

 

Un reste de clarté luit aux carreaux de l’étroite fenêtre; le verre a le reflet oblique et morne de ces yeux vitreux que voile la cataracte. La porte basse est entr’ouverte: la chambre est pleine d’ombre. L’obscurité épaisse est tendue comme un dais, qui tombe des solives. Et, au fond de l’âtre, un feu lointain rougeoie.

 

Je vais m’asseoir au côté de la vieille paysanne. Elle est pliée en deux sur sa chaise, son front cherche ses genoux; maigre et couturée de longues rides, elle semble une idole en vieux bois; elle a les deux mains à plat sur le tablier, et ses doigts sont pareils à la patte des poules, qu’habille une peau cornée.

A la lueur rougeâtre, ses yeux presque clos errent sur les éteules d’une vie monotone. C’est une vieille pleine de souvenirs funèbres et de secrets; elle a connu toutes les misères; elle ne se plaint pas; et elle aime à ne plus parler. Le soir, seulement, elle s’assied et somnole, attendant l’heure où l’on dort. Et, devant elle, dans le foyer en tisons, par deux yeux ronds, deux trous de braise, un hibou de feu regarde sous l’âtre...

LXVIII

ARCADES AMBO

En août, à Pont Aven.

S’ils n’étaient que deux, ils ne seraient point; mais il y en a deux peuples, dans l’Arcadie de Fouesnant, entre Beg Meil et Pont Aven. Cette campagne naïve et verte pullule de Yankees et de comédiens. Les Américains sont peintres, à ce qu’ils disent. Et les comédiens donnent la comédie: car, s’ils ne jouaient la comédie, que feraient des comédiens?

C’est une espèce excellente de singes, et le propre gibier des esprits curieux de la nature humaine, et des dédaigneux aussi. Comme dit Montaigne, ou à peu près, tous nos emplois sont de comédie; et les comédiens de profession sont deux fois plus hommes que les autres. Le spectacle est incomparable d’une ingénue, qui joue son rôle, en vacances, à la campagne: au bras de son mari, ou d’un amant, comme elle compose savamment ses gestes, son attitude, ses paroles, et jusqu’au son de la voix... Oui, vraiment: ils ont une voix différente pour chaque heure du jour: à l’aube, c’est le trille de l’alouette, on ne sait quoi de frais, de puéril; et à mesure que le crépuscule tombe, quelle gravité croissante, quel ton ému et passionné... Ah! certes, au clair de lune, ils ne se promènent pas moins amoureusement, sous de vrais arbres, qu’ils ont jamais pu faire entre les portants d’une forêt brossée par un maître; et la lumière électrique elle-même n’a jamais éclairé de plus dignes jeunes premiers: une merveille de naturel; et, rentrant chez soi, après une sortie sans reproche, ils ont bien le droit de se féliciter, l’un l’autre, d’un immense succès. Rien n’est plus propre à prolonger la paix de ces unions heureuses. Et le matin, dans la prairie, ces Juliettes et ces Yseults ne volent-elles pas, légères comme l’oiseau, sur les herbes mouillées, en robes blanches, ou même en chemise, encore mal éveillées de leur rêve, les cheveux dénoués au long de l’épaule, sur les bords de l’Aven ou de la Laïta? Ne sont-elle pas innocentes comme la fleur des champs, et même un peu folles de simplesse, quand elles font, au pied levé, Ophélie murmurant une ballade, et rougissantes, si elles rencontrent un passant à qui doit plaire ce style?—Ou, au contraire, provocantes, lasses de passion mais non rassasiées, hardies, riant au jour de leur victoire nocturne, si elles devinent sur l’autre rive, ou derrière la haie, un spectateur épris d’amours tragiques? Mais Yseult ou Ophélie, toujours sûres de leurs effets... Et le bon comédien, leur amant et leur maître, est là qui leur donne la réplique, et leur dit paternellement: «C’est bon. Vas-y, ma fille.»

J’aime les naïfs histrions, cette race innocente: plus ils se fardent, et moins ils dissimulent: honnête miroir où la vanité de tout a sa fidèle image. C’est du moins leur métier que le déguisement.

 

Mais que dire de ces Américains, la cohue la plus odieuse du monde?—Leurs femmes et leurs filles ne donnent pas la comédie: elles l’imposent. Ce n’est point Ophélie qu’elles figurent au bord de la rivière: mais c’est Shakspeare qui les a prises pour modèle. Elles font «de l’Art», comme ils disent, et sans doute voilà le plus vil métier où se soit jamais appliquée la malice humaine. Il n’y a plus un bel arbre, plus une douce vallée, plus un rocher baignant dans l’eau, où l’on ne se heurte au chevalet d’un de ces hommes ou d’une de ces femmes. Ils ne mettent aucune discrétion à gâter de leur présence, de leur vie, de tout ce qu’ils traînent avec eux, une contrée où ils sont à peine moins déplacés et moins haïssables qu’à Florence. Leur langue s’entend de tous côtés, et ce nasillement intolérable qui, au Pardon de Sainte Anne, finit par donner de l’inquiétude au bon Yann, sonneur de biniou: les cornemuses se mettaient-elles à parler?—Leur ligne serrée se déploie devant chaque paysage, de manière à le confisquer, selon la doctrine de Monroë. Et, quand le soir est venu, il faut encore qu’ils fassent main basse sur la nuit: leur gaieté est plus intempérante que celle des Chinois et des chiens dans les rues de Constantinople. Les éclats en blessent la douce majesté du silence étoilé. Et parfois, les gens du pays paraissent à la fenêtre, pour savoir à qui en ont ces Barbares.

Quel dieu ennemi a donc livré l’Arcadie de Bretagne à la fureur des aquarelles?—Le contraste des comédiennes et des femmes de Fouesnant, des ingénues de Paris et des filles de ferme n’était que plaisant; et l’on pouvait ne s’en irriter qu’à ses heures. Mais l’Amérique est, en vérité, de trop ici. Du reste, tous ces Américains y passent pour des Anglais; et l’erreur part d’un sentiment plus juste que la prétendue sagesse des politiques ne le sait. En qualité d’Anglais, ils sont tous détestés du Breton, qui, sur toute nation, hait l’Angleterre. J’entendais sur eux ce mot d’une paysanne, qui me parut plein de sens:

—Ces Anglais-là, sont encore pires que les autres. Ils se font plus mauvais, tous les jours...

Et hochant la tête, elle répétait avec obstination:

—Tous les jours...

LXIX

LES PHARES

A Benodet, le 17 septembre, et bien d’autres fois.

Comme le feu rouge luit ardemment au milieu des ténèbres!...

 

C’est une lueur liquide, qui coule de haut, telle du sang. Je reviens, chaque soir, de la grève; et, chaque fois, laissant le phare derrière moi, je tourne la tête pour revoir la lanterne et son œil brûlant, au coude du sentier. Chaque fois, elle me surprend par son air tragique, et cet étrange regard qu’on croirait vivant.

A mesure que l’été s’éloigne, l’ombre nocturne se fait dense. Sur les chaudes journées, la nuit vient dans un manteau de crêpe et de vapeur déjà lourdes. Ce soir, la nuit est épaisse comme un goudron de houille; et ses chaudes profondeurs, grasses et opaques, sont de velours noir. Que la lueur du phare est émouvante dans l’ombre compacte et le silence taciturne: c’est un cœur saignant qui palpite sur des étoffes ténébreuses.

Le phare brille, étoile aux yeux du marin: il fait sa route sur elle; celle-là, du moins, n’est pas inaccessible. Le phare est une pensée de la terre, qui vient au devant de l’homme, errant sur le désert de l’Océan. C’est un foyer qui veille, quand tout est éteint. Et l’amant n’a pas vu, avec plus de bonheur, s’allumer pour lui une lampe dans la chambre de sa maîtresse, que ne fait le marin, lorsqu’au travers de la nuit pesante, après un long voyage, il découvre la lueur lointaine, et, lui donnant un nom, qu’il compte les heures et les minutes, une à une, jusqu’au moment béni d’atterrir.

Je suis dans le monde comme un marin dans la nuit brumeuse. Sans cesse, je m’absente et j’erre infiniment loin. Puis, je sors du rêve et de l’ennui, du voyage aux Iles d’Or, et de la furieuse tempête, me guidant aussi sur les froides étoiles, confidentes glacées de l’orgueil et de la solitude. C’est pourquoi je rentre, dans cette vie peuplée d’ombres, à la manière du navigateur qui a fait le tour du monde; et, chaque soir, j’aime la lueur des phares, où je crois voir brûler aussi pour moi l’ardeur sanglante de la tendresse humaine...

 

A minuit, le bon gardien sautera de son lit et viendra s’assurer si ses lampes marchent. Et, à trois heures du matin, il fera sa dernière ronde. Dès le coucher du soleil, et jusqu’à l’aube, les gardiens de phare mènent à terre la vie du matelot à bord. Nulle part, on ne trouve de meilleurs hommes; presque tous sont d’anciens marins; ils sont simples, dévoués et forts; ils savent le danger d’une négligence; de braves gens qui ne rêvent point, et que leurs lampes n’induisent point à la tentation de songer.

Un d’eux, comme je lui demandais s’il ne croyait point que le feu rouge de la lanterne fût du sang, et jaillît de la poitrine d’un prince supplicié,—me répondit gravement:

—La flamme tremble? C’est que le pétrole n’est pas bon. Je m’en suis plaint.

Il rentra dormir chez lui. Je demeurai. Et j’allai sur la dune, où les feux des îles répondent à ceux de la côte. Dans la nuit noire, sur un rythme que mesurait la respiration lente de la mer, c’étaient, rouges ou blancs, des regards douloureux et fixes, et d’étranges clins d’yeux...

LXX

QUÊTE POUR LA BONNE GUÉRISON

Aux environs de L. F... en août.

Dans la ruelle, on entendait les cris de l’homme: un gémissement continu, un grondement sourd, qui montait peu à peu, se faisait plus aigu et finissait sur une longue plainte, une sorte d’appel au secours. Puis la clameur tombait; et, de nouveau, le gémissant murmure.

Au fond de la chambre, le malheureux était assis, la tête entourée de linges. A l’agonie peut-être, il n’était pas couché; et, la dernière nuit, il n’avait même pas gardé le lit plus d’un moment: étendu, l’ulcère qui lui dévorait le crâne semblait le ronger plus à l’aise, comme une araignée monstrueuse suçant vive une mouche engluée dans la toile. Tenant le haut de la tête entre ses mains, et la roulant sans répit, battant la mesure de ses plaintes, l’homme s’était presque accroupi dans le fauteuil: une proie saignante aux pattes du cancer. La plaie lui avait évidé un côté du visage. Il ne se laissait plus panser; et on ne l’en pressait guère: il importunait tout le monde. Les bandes de toile, imbibées de sanie et de pus, ne couvraient pas tout l’ulcère et s’agitaient entre l’oreille et la mâchoire, palette sordide où le carmin du sang était mêlé aux jaunes et aux verts de l’infection. On pouvait voir un coin du monstre rongeant, qui rougeoyait dans la face blême, comme un feu sinistre à l’angle d’une maison grise, le soir, quand le couchant enveloppe une façade lépreuse, d’où le plâtre se détache.

Le malheureux hurlait: «J’ai faim...» répétait-il, au milieu de ses appels désespérés. Après deux ans de lents progrès, le mal avait vaincu: depuis plusieurs jours, le supplicié ne pouvait plus rien prendre; il avalait un peu de lait pour toute nourriture; et il avait faim: du moins, il sentait une sorte d’appétit; et peut-être, lui plaisait-il d’y croire. Une de ses filles, assise tête à tête, ne l’aidait à rien et ne lui parlait même pas; mais elle criait avec lui: on eût dit qu’elle avait mis son amour-propre à doubler l’affreux sanglot de son père, et qu’elle fût heureuse de prouver par là toute sa tendresse.

 

Les gens, dans la maison, restaient impassibles. Entre eux, ils ne faisaient que peu de réflexions sur le malade: ils paraissaient en avoir pris leur parti, en vrais Bretons, et s’attendre au besoin à ce que cette clameur, désormais, ne cessât plus de hanter leurs oreilles. Mais, dans la rue, quand ils se retrouvaient avec les voisins, ils plaignaient le malheureux. On souhaitait d’en avoir bientôt fini avec lui; bien peu y mettaient de l’acrimonie: ils haussaient les épaules.

—Croyez-vous? disait-on; pour lors, on ne peut plus dormir donc... Ce pauvre Dennès!... Il n’a guère que quarante-sept ans...

—Quarante-neuf donc...

—On l’entend de la place...

—La Louise crie plus que lui...

—Celle-là, il faut toujours qu’elle en fasse plus que les autres!

—Oui, mais c’est son père après tout.

—Et la vieille Emilie, que dit-elle?

—Emilie? Elle ne sait plus, la pauvre vieille... Elle est toujours là qui rit, et fait ses prières. Sa tête n’y est plus: son fils, sa fille, elle ne reconnaît personne. Elle rit dans son coin...

Et au malade tous souhaitaient la mort.

 

Dennès l’appelait, machinalement. C’était midi. Le soleil d’août brûlait les murailles; les pierres semblaient fumer, chauffées à blanc. Une vapeur de cuisante lumière rayonnait de chaque objet sous le ciel, et du ciel même sans un pli, sans une ombre, sans un nuage. Dans la chambre, le supplicié souffrait la torture ardente. Comme si les jets d’une eau bouillante la lui eussent traversée, les élancements du cancer lui perçaient toute la tête; et tout son crâne était enveloppé par la brûlure, comme si on l’avait flambé devant un grand feu. Dennès pleurait sans larmes, aboyait sourdement, en bête déchirée. Il suppliait qu’on priât Dieu de le faire mourir. Il demandait le secours des oraisons qui intercèdent pour la bonne mort; et il exigeait même qu’on ne lui en refusât plus l’assistance.

On fit enfin selon ses vœux. Le grand Moal, un charron aux membres lourds, au dos large comme la poupe d’un canot, et Magdeleine Godoc, une fille pieuse, forte et rouge, s’en furent de maison en maison. Ils entraient dans le courtil des fermes, ou ils poussaient la porte, murmurant les mots d’une prière cent fois répétée, et tendant une assiette en faïence. Ils quêtaient pour une Messe, à l’intention de la mort de René Dennès. Marmottant leurs patenôtres, on les écoutait d’un air sérieux, sans mot dire; ou bien on accompagnait l’offrande d’un souhait pour que la mort fût prompte, et que Dieu accordât bientôt sa délivrance au pécheur. L’homme aux vastes épaules et la fille aux joues rouges ne s’attardaient pas à parler davantage. Presque partout, on leur donnait quelques sous. Ils sortaient d’une maison, et se dirigeaient en silence, d’un pas carré, vers la plus proche.

 

Il fait une chaleur ardente, mais une chaleur ailée, comme la clarté du jour. Tout est blond sous le ciel. Le long de la route, les arbres immobiles semblent porter un feuillage de métal sur un écran d’argent qui scintille. A l’ombre étroite d’une porte basse, qu’on ne doit jamais ouvrir et dont les toiles d’araignée coupent les angles d’un crêpe gris, une vieille mendiante est accroupie, toute vêtue de noir, en coiffe noire, n’ayant de blanc qu’un rond de linge sur l’œil, comme une taie, dans sa face large, ridée et rouge de chaleur: elle pose un débris de nourriture sur ses genoux, et mange goulûment, la jupe noire tendue sur ses jambes écartées. Un vieux chien jaune à ses pieds suit du regard chaque morceau qu’elle porte à sa bouche, et happe les miettes au vol: elles n’ont pas le temps de tomber à terre... Un pêcheur, souple dans son vêtement de toile, un panier sous le bras, plein de rougets et de grondins, poissons d’émail rose, marche rapidement sur la plante de ses pieds nus, les orteils relevés: il tourne, en sifflant, sa tête maigre et brune, au large nez d’où sort une touffe de poils gris, en mèche de fouet. Et vers lui arrivent, grommelant la prière, la fille aux joues rouges et l’homme aux vastes épaules, qui quêtent pour la Mort.

LXXI

FIDÈLE

Ker-Joz... en Benodet.

Fidèle est une chienne de deux ans, qui n’a pas sa pareille.

Bâtarde de caniche et de griffon, Fidèle est pourtant belle à sa manière; pour sa taille moyenne, elle a une très grosse tête, ronde, ébouriffée, et les yeux bleuâtres sous de gros sourcils roux; les dents merveilleuses sont du lait qui brille.

Fidèle est une chienne en goémon: c’est la couleur de son pelage bouclé, frisé, touffu et fauve. Elle a le bout des pattes blanc; les mèches de soie blanche ne sont pas rares au milieu de ses boucles. Elle a une longue langue, mince, recourbée en forme de flamme rose, que la salive argente. Elle ressemble à une petite lionne, aux lions héraldiques de la plus ancienne époque, quand ils hésitaient entre la femelle, le mouton et l’ours. Au soleil, assise sur un rocher, tirant la langue, Fidèle est un lion d’or, armé d’argent, lampassé de gueules.

Elle est bretonne, capricieuse, honnête, sauvage, pleine de dignité rustique, et peu s’en faut, dans son amour de la mer, qu’elle ne soit matelot. Elle passe sa vie à courir de la lande à la grève, et des rochers sur le sable. Quand ses maîtres poussent le canot ou mettent à la voile, si elle n’embarque pas avec eux, elle les supplie de ne pas la laisser à terre; elle leur dit, deux ou trois fois: «Et moi?» d’un aboi doux et sourd, la gueule presque fermée. Elle ne hurle pas, quand elle est en peine ou en colère: elle est trop fière pour se plaindre; elle ne voudrait pas gémir à la façon des chiens domestiques. Non; mais elle se rappelle formellement à l’esprit de ceux qui lui manquent: «Et moi?» fait-elle donc. Elle voit le bateau qui s’éloigne déjà de quelques brasses... Elle est là, le corps penché sur la rive en pente, les pattes de devant collées à une roche que le flot couvre et découvre en murmurant, les griffes trempées dans l’eau. Elle regarde, avec une attention que rien ne saurait détourner, l’homme à la barre... Elle espère encore: c’est un ami; s’il fait un geste de son côté, s’il la nomme, aussitôt sa queue, relevée en cerceau, rigide jusque-là, se détend et bat l’air de deux ou trois coups rapides. Mais le bateau fait du chemin; la distance s’accroît: Fidèle réfléchit. Elle sait qu’on ne l’appellera plus; elle prévoit qu’on la chassera peut-être: n’importe! elle veut aller en mer; il n’est pas possible qu’on la laisse seule à terre et qu’on la prive de cette promenade. Elle prend son parti. Elle mesure l’intervalle; elle saute sur une pierre vêtue de varechs, à fleur d’eau; et, ramassant ses reins cambrés, elle s’élance; elle plonge d’un bond sûr et souple... Elle reparaît au delà des roches, la tête sur le flot, la gueule bien serrée, les oreilles basses pendant à demi dans la mer. Elle nage en battant la vague, et l’on voit ses pattes brunes qui s’agitent en cadence, dans l’eau verte. Elle se hâte de toutes ses forces, pleine d’une grâce rapide. Enfin, elle touche à l’arrière du canot; c’est le moment de la plus dure épreuve: si on ne la saisit pas par le cou, si le maître ne lui prête pas la main, c’est qu’on ne veut décidément pas d’elle. Et, le plus souvent, l’aventure tourne encore plus mal pour son brave cœur: on la menace de la canne, ou de l’aviron. Elle ne veut pas y croire, et cherche un point d’appui sur la quille; chassée de nouveau, il lui faut admettre que c’en est fait: aujourd’hui, elle n’ira pas à l’Ile. Elle vire de bord; et rebrousse chemin. Au retour, la pauvre Fidèle nage plus lentement; elle ne suit plus la ligne droite; de temps en temps, un secret espoir se ranimant en elle, Fidèle tourne la tête: ne lui fait-on pas signe?... Non, on ne la rappelle pas; et déjà le canot est très loin... Voici la grève: elle sort de l’eau, humiliée et piteuse. Tout en se secouant, elle regarde encore la mer; elle prend de longs souffles d’air, la gueule largement ouverte; et elle éternue fortement, chassant l’eau salée par les naseaux. Le poil frisé, les oreilles, la queue, toute la fourrure lui colle au corps, dégouttant d’eau. Ses pattes mouillées se chaussent de sable jaune; elle joue lentement de la langue dans sa bouche fermée, pour retrouver de la salive; et, fâchée sans doute, mais soumise à la cruelle volonté des puissants, elle reprend, sans se presser, par le ravin à pic, le chemin de la maison.

 

Le temps vint qu’elle fut pleine: elle ne l’avait encore jamais été. Elle se fit très grosse ou plutôt épaisse; elle perdit de ses formes longues, taillées pour la course; ses flancs élargis s’abaissèrent; la courbe creuse de son ventre s’effaça sous le poids de la portée; et ses longs poils touchaient le sol, comme les franges d’une besace en forme de cylindre. Fidèle, pesante, parut surprise du fardeau qu’elle soulevait à chacun de ses bonds; mais elle n’en bondissait pas moins, toujours prompte à sauter sur les rocs, par-dessus les haies, et à se lancer dans la vague. Rien ne l’arrêtait; je ne pouvais l’empêcher de me suivre. Un soir, qu’elle avait couru pendant plusieurs heures sur mes pas, comme folle de mouvement, elle disparut tout d’un coup. En vain, on la héla. A l’aurore, épuisée, souillée de boue, et les pattes humides, on la trouva sous un pommier, près d’un petit chien noir qu’elle léchait, en agitant faiblement la queue. Elle avait semé cinq autres petits dans le potager, l’un dans un chou rouge, un autre dans les pommes de terre, un encore sous les laitues; deux étaient morts.

On lui fit une crèche dans l’écurie. Sur la litière de paille odorante, elle resta couchée avec ses petits cachés sous elle. Mais elle n’y consentit que deux jours, où elle buvait très volontiers du vin sucré; lasse, elle levait sur son maître un regard d’une lumineuse douceur, brillant de cette naïveté sans bornes, qui fait l’attrait des humbles créatures. «Voilà ce qui m’arrive», semblait-elle dire; il y a ces petits, là, sous mon ventre, qui ne me laissent pas un instant de repos; et je les lèche parce qu’ils sont humides, et qu’ils ont mon odeur...» Trois jours après, il fallut l’enfermer dans l’écurie; elle voulait sortir, et renouveler ses courses sur la lande. Quand elle entendait mon pas, et me sentait passer, elle aboyait de toutes ses forces; elle m’appelait; elle protestait avec colère, indignée que je ne la prisse plus à la promenade; et, pour la rendre plus patiente avec ses petits, je dus lui permettre de me suivre. Le soir, je la menais à l’écurie, et elle ne cherchait pas à éluder son devoir: la queue basse, elle me voyait ouvrir la porte, et la refermer sur elle, déjà en proie à ses petits, rampant vers leur nourrice.

 

Aveugles, sourds, pareils à de gros vers noirs, à quatre tronçons d’anguille montés sur de petites pattes trop faibles et ployant sous le poids, les quatre cabots, la gueule à peine ouverte, poussaient, en frétillant, de petits sanglots, un mince soupir aigu. Ils se précipitaient à tâtons sur la mère; ne sachant rien, ne voyant rien, le tout-puissant instinct leur indiquait la route, leur descellait les babines, leur dressait le museau jusqu’aux mamelles de la mère; ils suçaient goulûment, avec un air de possession admirable et terrible; ils se levaient sur leurs pattes de derrière; la plante molle de leur pied pesait sur le pis gonflé, et le pressait pour en chasser le lait. Ils y allaient d’une telle force, d’une telle fureur avide, que parfois leur arrière-train mal assuré, cédant tout à coup, ils culbutaient: ils tiraient encore le bout du pis dans la culbute.

Arc-boutés sur le trépied courbe de deux pattes et d’un rudiment de queue, les petits tettent droits leur mère; ils sucent si fort qu’ils s’étranglent; ils avalent avec une espèce de sanglot; on entend le lait qui coule dans leur gorge; ils boivent avec une furie effrayante. Elle, fatiguée, bâille, et de loin en loin, elle lèche celui qui tette sa mamelle la plus haute. Et les petits se battent déjà à qui mangera le plus: lâchant un pis, ils se ruent à en saisir un autre; à tous quatre, ils font un nœud de têtes et de pattes: chacun d’eux, buvant, pousse le voisin et parfois le chasse. Ils geignent tout le temps qu’ils ne dorment ni ne boivent. Fidèle les prend au chaud sous elle: gorgés, les yeux toujours fermés, ils sommeillent, la grosse tête de l’un posée sur le dos de l’autre. Et ils semblent grossir à vue d’œil.

 

Fidèle m’adorait. Je vins, le plus doux et le plus fantasque des dieux. Aucun des immortels ne l’avait encore caressée si doucement; aucun ne lui avait tant ni si patiemment parlé: pour la première fois, pensait-elle, un dieu daignait la comprendre. Elle me suivait partout. Elle courait devant moi dans la lande et sur les dunes; elle faisait vingt fois le chemin sur mes pas, tirant de tous les côtés, bondissant, se roulant, me précédant, revenant au galop, et se plaçant enfin sous ma main pour une caresse. Alors, elle levait vers moi ses yeux pleins d’intelligence; elle riait, découvrant ses dents; son mufle brillant et humide frémissait; la folle joie des êtres jeunes étincelait dans ses prunelles bleuâtres; et elle aboyait éperdument, si je m’asseyais ou si je ne m’occupais pas d’elle. Elle ne criait que dans le transport de sa gaieté. Quand je pressais sa tête contre moi, de la main, je sentais les grands coups de son cœur dans la poitrine; et j’écoutais avec une émotion étrange aller et venir ce pendule magnifique de la vie. Ou bien, je mettais ma main dans la gueule de la chienne, qui grognait de plaisir, s’excitant, tournant, agitant la queue, incapable de me mordre, feignant de vouloir le faire; et je sentais encore la vie, la chaude vie, dans cette langue tiède, mouillant mes doigts, et me pressant le poing, entre les dents acérées, les voûtes humides du palais...

 

Ainsi, la bonne Fidèle me parlait dans mes courses:—une créature divine et nulle comme toutes les créatures... Et, sur cette terre dont la beauté me touche jusqu’à l’épouvante, j’écoutais dans cette bête la palpitation directe de la vie.