Ils ne se vantaient en effet de rien qu’ils n’eussent fait: cependant ils firent briser le coin de cette médaille pour apaiser Louis XIV.

Le roi d’Angleterre, de son côté, leur reprochait que leur flotte n’avait pas baissé son pavillon devant un bateau anglais, et alléguait encore un certain tableau, où Corneille de Witt, frère du pensionnaire, était peint avec les attributs d’un vainqueur. On voyait des vaisseaux pris et brûlés dans le fond du tableau. Ce Corneille de Witt, qui en effet avait eu beaucoup de part aux exploits maritimes contre l’Angleterre, avait souffert ce faible monument de sa gloire; mais ce tableau presque ignoré était dans une chambre où l’on n’entrait presque jamais. Les ministres anglais qui mirent par écrit les griefs de leur roi contre la Hollande, y spécifièrent des tableaux injurieux, abusive pictures. Les états, qui traduisaient toujours les mémoires des ministres en français, ayant traduit abusive par le mot fautifs, trompeurs, répondirent qu’ils ne savaient ce que c’était que ces tableaux trompeurs. En effet, ils ne devinèrent jamais qu’il était question de ce portrait d’un de leurs concitoyens, et ils ne purent imaginer ce prétexte de la guerre.

Tout ce que les efforts de l’ambition et de la prudence humaine peuvent préparer pour détruire une nation, Louis XIV l’avait fait. Il n’y a pas chez les hommes d’exemple d’une petite entreprise formée avec des préparatifs plus formidables. De tous les conquérants qui ont envahi une partie du monde, il n’y en a pas un qui ait commencé ses conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d’argent que Louis en employa pour subjuguer le petit état des Provinces-Unies. Cinquante millions, qui en feraient aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept, furent consommés à cet appareil. Trente vaisseaux de cinquante pièces de canon joignirent la flotte anglaise, forte de cent voiles. Le roi, avec son frère, alla sur les frontières de la Flandre espagnole et de la Hollande, vers Mastricht et Charleroi, avec plus de cent douze mille hommes. L’évêque de Munster et l’électeur de Cologne en avaient environ vingt mille. Les généraux de l’armée du roi étaient Condé et Turenne. Luxembourg commandait sous eux. Vauban devait conduire les siéges. Louvois était partout avec sa vigilance ordinaire. Jamais on n’avait vu une armée si magnifique, et en même temps mieux disciplinée. C’était surtout un spectacle imposant, que la maison du roi nouvellement réformée. On y voyait quatre compagnies des gardes-du-corps, chacune composée de trois cents gentilshommes, entre lesquels il y avait beaucoup de jeunes cadets sans paie, assujettis comme les autres à la régularité du service; deux cents gendarmes de la garde, deux cents chevau-légers, cinq cents mousquetaires, tous gentilshommes choisis, parés de leur jeunesse et de leur bonne mine; douze compagnies de la gendarmerie, depuis augmentées jusqu’au nombre de seize; les cent-suisses même accompagnaient le roi, et ses régiments des gardes-françaises et suisses montaient la garde devant sa maison, ou devant sa tente. Ces troupes, pour la plupart couvertes d’or et d’argent, étaient en même temps un objet de terreur et d’admiration pour des peuples chez qui toute espèce de magnificence était inconnue. Une discipline devenue encore plus exacte avait mis dans l’armée un nouvel ordre. Il n’y avait point encore d’inspecteurs de cavalerie et d’infanterie, comme nous en avons vu depuis; mais deux hommes uniques chacun dans leur genre en fesaient les fonctions. Martinet mettait alors l’infanterie sur le pied de discipline où elle est aujourd’hui. Le chevalier de Fourilles fesait la même charge[461] dans la cavalerie. Il y avait un an que Martinet avait mis la baïonnette en usage dans quelques régiments. Avant lui on ne s’en servait pas d’une manière constante et uniforme. Ce dernier effort peut-être de ce que l’art militaire a inventé de plus terrible était connu, mais peu pratiqué, parceque les piques prévalaient. Il avait imaginé des pontons de cuivre, qu’on portait aisément sur des charrettes. Le roi, avec tant d’avantages, sûr de sa fortune et de sa gloire, menait avec lui un historien qui devait écrire ses victoires; c’était Pellisson, homme dont il a été parlé dans l’article des beaux-arts[462], plus capable de bien écrire que de ne pas flatter.

Ce qui avançait encore la chute des Hollandais, c’est que le marquis de Louvois avait fait acheter chez eux par le comte de Bentheim, secrètement gagné, une grande partie des munitions qui allaient servir à les détruire, et avait ainsi dégarni beaucoup leurs magasins. Il n’est point du tout étonnant que des marchands eussent vendu ces provisions avant la déclaration de la guerre, eux qui en vendent tous les jours à leurs ennemis pendant les plus vives campagnes. On sait qu’un négociant de ce pays avait autrefois répondu au prince Maurice, qui le réprimandait sur un tel négoce: «Monseigneur, si on pouvait par mer faire quelque commerce avantageux avec l’enfer, je hasarderais d’y aller brûler mes voiles.» Mais ce qui est surprenant, c’est qu’on a imprimé que le marquis de Louvois alla lui-même, déguisé, conclure ses marchés en Hollande. Comment peut-on avoir imaginé une aventure si déplacée, si dangereuse, et si inutile?

Contre Turenne, Condé, Luxembourg, Vauban, cent trente mille combattants, une artillerie prodigieuse, et de l’argent avec lequel on attaquait encore la fidélité des commandants des places ennemies, la Hollande n’avait à opposer qu’un jeune prince d’une constitution faible, qui n’avait vu ni siéges ni combats, et environ vingt-cinq mille mauvais soldats en quoi consistait alors toute la garde du pays. Le prince Guillaume d’Orange, âgé de vingt-deux ans, venait d’être élu capitaine-général des forces de terre par les vœux de la nation: Jean de Witt, le grand-pensionnaire, y avait consenti par nécessité. Ce prince nourrissait, sous le flegme hollandais, une ardeur d’ambition et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite, sans s’échapper jamais dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, son génie actif et perçant; son courage, qui ne se rebutait jamais, fit supporter à son corps faible et languissant des fatigues au-dessus de ses forces. Il était valeureux sans ostentation, ambitieux, mais ennemi du faste; né avec une opiniâtreté flegmatique faite pour combattre l’adversité, aimant les affaires et la guerre, ne connaissant ni les plaisirs attachés à la grandeur, ni ceux de l’humanité, enfin presque en tout l’opposé de Louis XIV.

Il ne put d’abord arrêter le torrent qui se débordait sur sa patrie. Ses forces étaient trop peu de chose, son pouvoir même était limité par les états. Les armes françaises venaient fondre tout-à-coup sur la Hollande, que rien ne secourait. L’imprudent duc de Lorraine, qui avait voulu lever des troupes pour joindre sa fortune à celle de cette république, venait de voir toute la Lorraine saisie par les troupes françaises, avec la même facilité qu’on s’empare d’Avignon quand on est mécontent du pape.

Cependant le roi fesait avancer ses armées vers le Rhin, dans ces pays qui confinent à la Hollande, à Cologne, et à la Flandre. Il fesait distribuer de l’argent dans tous les villages, pour payer le dommage que ses troupes y pouvaient faire. Si quelque gentilhomme des environs venait se plaindre, il était sûr d’avoir un présent. Un envoyé du gouverneur des Pays-Bas, étant venu faire une représentation au roi sur quelques dégâts commis par les troupes, reçut de la main du roi son portrait enrichi de diamants, estimé plus de douze mille francs. Cette conduite attirait l’admiration des peuples, et augmentait la crainte de sa puissance.

Le roi était à la tête de sa maison et de ses plus belles troupes, qui composaient trente mille hommes: Turenne les commandait sous lui. Le prince de Condé avait une armée aussi forte. Les autres corps, conduits tantôt par Luxembourg, tantôt par Chamilli, fesaient dans l’occasion des armées séparées, ou se rejoignaient selon le besoin. On commença par assiéger à-la-fois quatre villes, dont le nom ne mérite de place dans l’histoire que par cet événement: Rhinberg, Orsoy, Vésel, Burick. Elles furent prises presque aussitôt qu’elles furent investies. Celle de Rhinberg, que le roi voulut assiéger en personne, n’essuya pas un coup de canon; et, pour assurer encore mieux sa prise, on eut soin de corrompre le lieutenant de la place, Irlandais de nation, nommé Dosseri, qui eut la lâcheté de se vendre, et l’imprudence de se retirer ensuite à Mastricht, où le prince d’Orange le fit punir de mort.

Toutes les places qui bordent le Rhin et l’Issel se rendirent. Quelques gouverneurs envoyèrent leurs clefs, dès qu’ils virent seulement passer de loin un ou deux escadrons français: plusieurs officiers s’enfuirent des villes où ils étaient en garnison, avant que l’ennemi fût dans leur territoire; la consternation était générale. Le prince d’Orange n’avait point encore assez de troupes pour paraître en campagne. Toute la Hollande s’attendait à passer sous le joug, dès que le roi serait au-delà du Rhin. Le prince d’Orange fit faire à la hâte des lignes au-delà de ce fleuve, et après les avoir faites, il connut l’impuissance de les garder. Il ne s’agissait plus que de savoir en quel endroit les Français voudraient faire un pont de bateaux, et de s’opposer, si on pouvait, à ce passage. En effet l’intention du roi était de passer le fleuve sur un pont de ces petits bateaux inventés par Martinet. Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d’une vieille tourelle qui sert de bureau de péage, qu’on nomme Tollhuys, la maison du péage, dans laquelle il y avait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche. Il n’y avait qu’environ vingt pas à nager au milieu de ce bras du fleuve, selon ce que dit dans ses lettres Pellisson, témoin oculaire, et ce que m’ont confirmé les habitants. Cet espace n’était rien, parceque plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l’eau très peu rapide. L’abord était aisé: il n’y avait de l’autre côté de l’eau que quatre à cinq cents cavaliers, et deux faibles régiments d’infanterie sans canon. L’artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent, sans risque, au nombre d’environ quinze mille hommes (12 juin 1672), le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre. A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière pour faire semblant de combattre, ils s’enfuirent l’instant d’après devant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes, et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s’étant écartés du gué, se noyèrent; et il n’y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l’imprudence du jeune duc de Longueville. On dit qu’ayant la tête pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient la vie à genoux, en leur criant, point de quartier pour cette canaille. Il tua du coup un de leurs officiers. L’infanterie hollandaise désespérée reprit à l’instant ses armes, et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrœk[463], qui ne s’était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Français irrités firent main-basse sur cette infanterie, qui se mit à fuir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l’infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche.

Tel fut ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célébrée alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mémoire des hommes. Cet air de grandeur dont le roi relevait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquêtes, la splendeur de son règne, l’idolâtrie de ses courtisans; enfin, le goût que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour l’exagération, joint à l’ignorance de la guerre où l’on est dans l’oisiveté des grandes villes; tout cela fit regarder, à Paris, le passage du Rhin comme un prodige qu’on exagérait encore. L’opinion commune était que toute l’armée avait passé ce fleuve à la nage, en présence d’une armée retranchée, et malgré l’artillerie d’une forteresse imprenable, appelée le Tholus. Il était très vrai que rien n’était plus imposant pour les ennemis que ce passage, et que s’ils avaient eu un corps de bonnes troupes à l’autre bord, l’entreprise était très périlleuse.

Dès qu’on eut passé le Rhin on prit Doesbourg, Zutphen, Arnheim, Nosembourg, Nimègue, Schenck, Bommel, Crèvecœur, etc. Il n’y avait guère d’heures dans la journée où le roi ne reçût la nouvelle de quelque conquête. Un officier nommé Mazel mandait à M. de Turenne: «Si vous voulez m’envoyer cinquante chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places.»

(20 juin 1672) Utrecht envoya ses clefs, et capitula avec toute la province qui porte son nom. Louis fit son entrée triomphale dans cette ville (30 juin), menant avec lui son grand aumônier, son confesseur et l’archevêque titulaire d’Utrecht. On rendit avec solennité la grande église aux catholiques. L’archevêque, qui n’en portait que le vain nom, fut pour quelque temps établi dans une dignité réelle[464]. La religion de Louis XIV fesait des conquêtes comme ses armes. C’était un droit qu’il acquérait sur la Hollande dans l’esprit des catholiques.

Les provinces d’Utrecht, d’Over-Issel, de Gueldre, étaient soumises: Amsterdam n’attendait plus que le moment de son esclavage ou de sa ruine. Les Juifs qui y sont établis s’empressèrent d’offrir à Gourville, intendant et ami du prince de Condé, deux millions de florins pour se racheter du pillage.

Déjà Naerden, voisine d’Amsterdam, était prise. Quatre cavaliers allant en maraude s’avancèrent jusqu’aux portes de Muiden, où sont les écluses qui peuvent inonder le pays, et qui n’est qu’à une lieue d’Amsterdam. Les magistrats de Muiden, éperdus de frayeur, vinrent présenter leurs clefs à ces quatre soldats; mais enfin, voyant que les troupes ne s’avançaient point, ils reprirent leurs clefs et fermèrent les portes. Un instant de diligence eût mis Amsterdam dans les mains du roi. Cette capitale une fois prise, non seulement la république périssait, mais il n’y avait plus de nation hollandaise, et bientôt la terre même de ce pays allait disparaître. Les plus riches familles, les plus ardentes pour la liberté, se préparaient à fuir aux extrémités du monde, et à s’embarquer pour Batavia. On fit le dénombrement de tous les vaisseaux qui pouvaient faire ce voyage, et le calcul de ce qu’on pouvait embarquer. On trouva que cinquante mille familles pouvaient se réfugier dans leur nouvelle patrie. La Hollande n’eût plus existé qu’au bout des Indes orientales: ses provinces d’Europe, qui n’achètent leur blé qu’avec leurs richesses d’Asie, qui ne vivent que de leur commerce, et, si on l’ose dire, de leur liberté, auraient été presque tout-à-coup ruinées et dépeuplées. Amsterdam, l’entrepôt et le magasin de l’Europe, où deux cent mille hommes cultivent le commerce et les arts, serait devenue bientôt un vaste marais. Toutes les terres voisines demandent des frais immenses, et des milliers d’hommes pour élever leurs digues: elles eussent probablement à-la-fois manqué d’habitants comme de richesses, et auraient été enfin submergées, ne laissant à Louis XIV que la gloire déplorable d’avoir détruit le plus singulier et le plus beau monument de l’industrie humaine.

La désolation de l’état était augmentée par les divisions ordinaires aux malheureux, qui s’imputent les uns aux autres les calamités publiques. Le grand pensionnaire de Witt ne croyait pouvoir sauver ce qui restait de sa patrie qu’en demandant la paix au vainqueur. Son esprit, à-la-fois tout républicain et jaloux de son autorité particulière, craignait toujours l’élévation du prince d’Orange, encore plus que les conquêtes du roi de France; il avait fait jurer à ce prince même l’observation d’un édit perpétuel, par lequel le prince était exclu de la charge de stathouder. L’honneur, l’autorité, l’esprit de parti, l’intérêt, lièrent de Witt à ce serment. Il aimait mieux voir sa république subjuguée par un roi vainqueur que soumise à un stathouder.

Le prince d’Orange, de son coté, plus ambitieux que de Witt, aussi attaché à sa patrie, plus patient dans les malheurs publics, attendant tout du temps et de l’opiniâtreté de sa constance, briguait le stathoudérat, et s’opposait à la paix avec la même ardeur. Les États résolurent qu’on demanderait la paix malgré le prince; mais le prince fut élevé au stathoudérat[465] malgré les de Witt.

Quatre députés vinrent au camp du roi implorer sa clémence au nom d’une république qui, six mois auparavant, se croyait l’arbitre des rois. Les députés ne furent point reçus des ministres de Louis XIV avec cette politesse[466] française qui mêle la douceur de la civilité aux rigueurs mêmes du gouvernement. Louvois, dur et altier, né pour bien servir plutôt que pour faire aimer son maître, reçut les suppliants avec hauteur, et même avec l’insulte de la raillerie. On les obligea de revenir plusieurs fois. Enfin le roi leur fit déclarer ses volontés. Il voulait que les États lui cédassent tout ce qu’ils avaient au-delà du Rhin, Nimègue, des villes et des forts dans le sein de leur pays; qu’on lui payât vingt millions; que les Français fussent les maîtres de tous les grands chemins de la Hollande, par terre et par eau, sans qu’ils payassent jamais aucun droit; que la religion catholique fût partout rétablie; que la république lui envoyât tous les ans une ambassade extraordinaire avec une médaille d’or, sur laquelle il fût gravé qu’ils tenaient leur liberté de Louis XIV; enfin, qu’à ces satisfactions ils joignissent celle qu’ils devaient au roi d’Angleterre et aux princes de l’empire, tels que ceux de Cologne et de Munster, par qui la Hollande était encore désolée.

Ces conditions d’une paix qui tenait tant de la servitude parurent intolérables, et la fierté du vainqueur inspira un courage de désespoir aux vaincus. On résolut de périr les armes à la main. Tous les cœurs et toutes les espérances se tournèrent vers le prince d’Orange. Le peuple en fureur éclata contre le grand pensionnaire, qui avait demandé la paix. A ces séditions se joignirent la politique du prince et l’animosité de son parti. On attente d’abord à la vie du grand pensionnaire Jean de Witt; ensuite on accuse Corneille son frère d’avoir attenté à celle du prince. Corneille est appliqué à la question. Il récita dans les tourments le commencement de cette ode d’Horace, Justum et tenacem, etc., convenable à son état et à son courage, et qu’on peut traduire ainsi pour ceux qui ignorent le latin:

Les torrents impétueux,
La mer qui gronde et s’élance,
La fureur et l’insolence
D’un peuple tumultueux,
Des fiers tyrans la vengeance,
N’ébranlent pas la constance
D’on cœur ferme et vertueux.

(20 août 1672) Enfin la populace effrénée massacra dans La Haye les deux frères de Witt; l’un qui avait gouverné l’état pendant dix-neuf ans avec vertu, et l’autre qui l’avait servi de son épée[467]. On exerça sur leurs corps sanglants toutes les fureurs dont le peuple est capable: horreurs communes à toutes les nations, et que les Français avaient fait éprouver au maréchal d’Ancre, à l’amiral Coligni, etc.; car la populace est presque partout la même. On poursuivit les amis du pensionnaire. Ruyter même, l’amiral de la république, qui seul combattait alors pour elle avec succès, se vit environné d’assassins dans Amsterdam.

Au milieu de ces désordres et de ces désolations, les magistrats montrèrent des vertus qu’on ne voit guère que dans les républiques. Les particuliers qui avaient des billets de banque coururent en foule à la banque d’Amsterdam; on craignait que l’on n’eût touché au trésor public. Chacun s’empressait de se faire payer du peu d’argent qu’on croyait pouvoir y être encore. Les magistrats firent ouvrir les caves où le trésor se conserve. On le trouva tout entier tel qu’il avait été déposé depuis soixante ans; l’argent même était encore noirci de l’impression du feu qui avait, quelques années auparavant, consumé l’hôtel de ville. Les billets de banque s’étaient toujours négociés jusqu’à ce temps, sans que jamais on eût touché au trésor. On paya alors avec cet argent tous ceux qui voulurent l’être. Tant de bonne foi et tant de ressources étaient d’autant plus admirables, que Charles II, roi d’Angleterre, pour avoir de quoi faire la guerre aux Hollandais et fournir à ses plaisirs, non content de l’argent de la France, venait de faire banqueroute à ses sujets. Autant il était honteux à ce roi de violer ainsi la foi publique, autant il était glorieux aux magistrats d’Amsterdam de la garder dans un temps où il semblait permis d’y manquer.

A cette vertu républicaine ils joignirent ce courage d’esprit qui prend les partis extrêmes dans les maux sans remède. Ils firent percer les digues qui retiennent les eaux de la mer. Les maisons de campagne, qui sont innombrables autour d’Amsterdam, les villages, les villes voisines, Leyde, Delft, furent inondés. Le paysan ne murmura pas de voir ses troupeaux noyés dans les campagnes. Amsterdam fut comme une vaste forteresse au milieu des eaux, entourée de vaisseaux de guerre qui eurent assez d’eau pour se ranger autour de la ville. La disette fut grande chez ces peuples, ils manquèrent surtout d’eau douce; elle se vendait six sous la pinte; mais ces extrémités parurent moindres que l’esclavage. C’est une chose digne de l’observation de la postérité, que la Hollande ainsi accablée sur terre, et n’étant plus un état, demeurât encore redoutable sur la mer: c’était l’élément véritable de ces peuples.

Tandis que Louis XIV passait le Rhin, et prenait trois provinces, l’amiral Ruyter, avec environ cent vaisseaux de guerre et plus de cinquante brûlots, alla chercher, près des côtes d’Angleterre, les flottes des deux rois. Leurs puissances réunies n’avaient pu mettre en mer une armée navale plus forte que celle de la république. Les Anglais et les Hollandais combattirent comme des nations accoutumées à se disputer l’empire de l’Océan. (7 juin 1672) Cette bataille, qu’on nomme de Solbaie, dura un jour entier. Ruyter, qui en donna le signal, attaqua le vaisseau amiral d’Angleterre, où était le duc d’York, frère du roi. La gloire de ce combat particulier demeura à Ruyter. Le duc d’York, obligé de changer de vaisseau, ne reparut plus devant l’amiral hollandais. Les trente vaisseaux français eurent peu de part à l’action; et tel fut le sort de cette journée, que les côtes de la Hollande furent en sûreté.

Après cette bataille, Ruyter, malgré les craintes et les contradictions de ses compatriotes, fit entrer la flotte marchande des Indes dans le Texel; défendant ainsi, et enrichissant sa patrie d’un côté, lorsqu’elle périssait de l’autre. Le commerce même des Hollandais se soutenait; on ne voyait que leurs pavillons dans les mers des Indes. Un jour qu’un consul de France disait au roi de Perse que Louis XIV avait conquis presque toute la Hollande: «Comment cela peut-il être, répondit ce monarque persan, puisqu’il y a toujours au port d’Ormus vingt vaisseaux hollandais pour un français?»

Le prince d’Orange, cependant, avait l’ambition d’être bon citoyen. Il offrit à l’état le revenu de ses charges, et tout son bien pour soutenir la liberté. Il couvrit d’inondations les passages par où les Français pouvaient pénétrer dans le reste du pays. Ses négociations promptes et secrètes réveillèrent de leur assoupissement l’empereur, l’empire, le conseil d’Espagne, le gouverneur de Flandre. Il disposa même l’Angleterre à la paix. Enfin, le roi était entré au mois de mai en Hollande, et dès le mois de juillet l’Europe commençait à être conjurée contre lui.

Monterey, gouverneur de la Flandre, fit passer secrètement quelques régiments au secours des Provinces-Unies. Le conseil de l’empereur Léopold envoya Montecuculli à la tête de près de vingt mille hommes. L’électeur de Brandebourg, qui avait à sa solde vingt-cinq mille soldats, se mit en marche.

(Juillet 1672) Alors le roi quitta son armée. Il n’y avait plus de conquêtes à faire dans un pays inondé. La garde des provinces conquises devenait difficile. Louis voulait une gloire sûre; mais, en ne voulant pas l’acheter par un travail infatigable, il la perdit. Satisfait d’avoir pris tant de villes en deux mois, il revint à Saint-Germain au milieu de l’été; et laissant Turenne et Luxembourg achever la guerre, il jouit du triomphe. On éleva des monuments de sa conquête, tandis que les puissances de l’Europe travaillaient à la lui ravir.

CHAPITRE XI.

Évacuation de la Hollande. Seconde conquête de la Franche-Comté.

On croit nécessaire de dire à ceux qui pourront lire cet ouvrage, qu’ils doivent se souvenir que ce n’est point ici une simple relation de campagnes, mais plutôt une histoire des mœurs des hommes. Assez de livres sont pleins de toutes les minuties des actions de guerre, et de ces détails de la fureur et de la misère humaine. Le dessein de cet essai est de peindre les principaux caractères de ces révolutions, et d’écarter la multitude des petits faits, pour laisser voir les seuls considérables, et, s’il se peut, l’esprit qui les a conduits.

La France fut alors au comble de sa gloire. Le nom de ses généraux imprimait la vénération. Ses ministres étaient regardés comme des génies supérieurs aux conseillers des autres princes; et Louis était en Europe comme le seul roi. En effet, l’empereur Léopold ne paraissait pas dans ses armées; Charles II, roi d’Espagne, fils de Philippe IV, sortait à peine de l’enfance; celui d’Angleterre ne mettait d’activité dans sa vie que celle des plaisirs.

Tous ces princes et leurs ministres firent de grandes fautes. L’Angleterre agit contre les principes de la raison d’état en s’unissant avec la France pour élever une puissance que son intérêt était d’affaiblir. L’empereur, l’empire, le conseil espagnol, firent encore plus mal de ne pas s’opposer d’abord à ce torrent. Enfin Louis lui-même commit une si grande faute qu’eux tous en ne poursuivant pas avec assez de rapidité des conquêtes si faciles. Condé et Turenne voulaient qu’on démolît la plupart des places hollandaises. Ils disaient que ce n’était point avec des garnisons que l’on prend des états, mais avec des armées; et qu’en conservant une ou deux places de guerre pour la retraite, on devait marcher rapidement à la conquête entière. Louvois, au contraire, voulait que tout fût place et garnison; c’était là son génie, c’était aussi le goût du roi. Louvois avait par là plus d’emplois à sa disposition; il étendait le pouvoir de son ministère; il s’applaudissait de contredire les deux plus grands capitaines du siècle. Louis le crut, et se trompa, comme il l’avoua depuis; il manqua le moment d’entrer dans la capitale de la Hollande; il affaiblit son armée en la divisant dans trop de places; il laissa à son ennemi le temps de respirer. L’histoire des plus grands princes est souvent le récit des fautes des hommes.

Après le départ du roi, les affaires changèrent de face. Turenne fut obligé de marcher vers la Vestphalie, pour s’opposer aux Impériaux. Le gouverneur de Flandre, Monterey, sans être avoué du conseil timide d’Espagne, renforça la petite armée du prince d’Orange d’environ dix mille hommes. Alors ce prince fit tête aux Français jusqu’à l’hiver. C’était déjà beaucoup de balancer la fortune. Enfin l’hiver vint; les glaces couvrirent les inondations de la Hollande. Luxembourg, qui commandait dans Utrecht, fit un nouveau genre de guerre inconnu aux Français, et mit la Hollande dans un nouveau danger, aussi terrible que les précédents.

Il assemble, une nuit, près de douze mille fantassins tirés des garnisons voisines. On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tête, et marche sur la glace vers Leyde et vers La Haye. Un dégel survint: La Haye fut sauvée. Son armée entourée d’eau, n’ayant plus de chemin ni de vivres, était prête à périr. Il fallait, pour s’en retourner à Utrecht, marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l’on pouvait à peine se traîner quatre de front. On ne pouvait arriver à cette digue qu’en attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce fort n’eût arrêté l’armée qu’un seul jour, elle serait morte de faim et de fatigue. Luxembourg était sans ressource; mais la fortune, qui avait sauvé La Haye, sauva son armée par la lâcheté du commandant du fort, qui abandonna son poste sans aucune raison. Il y a mille événements dans la guerre comme dans la vie civile, qui sont incompréhensibles: celui-là est de ce nombre. Tout le fruit de cette entreprise fut une cruauté qui acheva de rendre le nom français odieux dans ce pays. Bodegrave et Svammerdam, deux bourgs considérables, riches et bien peuplés, semblables à nos villes de la grandeur médiocre, furent abandonnés au pillage des soldats, pour le prix de leur fatigue. Ils mirent le feu à ces deux villes; et, à la lueur des flammes, ils se livrèrent à la débauche et à la cruauté. Il est étonnant que le soldat français soit si barbare, étant commandé par ce prodigieux nombre d’officiers, qui ont avec justice la réputation d’être aussi humains que courageux. Ce pillage laissa une impression si profonde, que, plus de quarante ans après, j’ai vu les livres hollandais, dans lesquels on apprenait à lire aux enfants, retracer cette aventure, et inspirer la haine contre les Français à des générations nouvelles.

(1673) Cependant le roi agitait les cabinets de tous les princes par ses négociations. Il gagna le duc de Hanovre. L’électeur de Brandebourg, en commençant la guerre, fit un traité, mais qui fut bientôt rompu. Il n’y avait pas une cour en Allemagne où Louis n’eût des pensionnaires. Ses émissaires fomentaient en Hongrie les troubles de cette province, sévèrement traitée par le conseil de Vienne. L’argent fut prodigué au roi d’Angleterre, pour faire encore la guerre à la Hollande, malgré les cris de toute la nation anglaise indignée de servir la grandeur de Louis XIV, qu’elle eût voulu abaisser. L’Europe était troublée par les armes et par les négociations de Louis. Enfin il ne put empêcher que l’empereur, l’empire, et l’Espagne, ne s’alliassent avec la Hollande, et ne lui déclarassent solennellement la guerre. Il avait tellement changé le cours des choses, que les Hollandais, ses alliés naturels, étaient devenus les amis de la maison d’Autriche. L’empereur Léopold envoyait des secours lents; mais il montrait une grande animosité. Il est rapporté qu’allant à Égra voir les troupes qu’il y rassemblait, il communia en chemin, et qu’après la communion il prit en main un crucifix, et appela Dieu à témoin de la justice de sa cause. Cette action eût été à sa place du temps des croisades: et la prière de Léopold n’empêcha point le progrès des armes du roi de France.

Il parut d’abord combien sa marine était déjà perfectionnée. Au lieu de trente vaisseaux qu’on avait joints, l’année d’auparavant, à la flotte anglaise, on en joignit quarante, sans compter les brûlots. Les officiers avaient appris les manœuvres savantes des Anglais, avec lesquels ils avaient combattu celles des Hollandais, leurs ennemis. C’était le duc d’York, depuis Jacques II, qui avait inventé l’art de faire entendre les ordres sur mer par les mouvements divers des pavillons. Avant ce temps les Français ne savaient pas ranger une armée navale en bataille. Leur expérience consistait à faire battre un vaisseau contre un vaisseau, non à en faire mouvoir plusieurs de concert, et à imiter sur la mer les évolutions des armées de terre, dont les corps séparés se soutiennent et se secourent mutuellement. Ils firent à peu près comme les Romains, qui en une année apprirent des Carthaginois l’art de combattre sur mer, et égalèrent leurs maîtres.

Le vice-amiral d’Estrées et son lieutenant Martel firent honneur à l’industrie militaire de la nation française, dans trois batailles navales consécutives, au mois de juin (les 7, 14 et 21 juin 1673), entre la flotte hollandaise et celle de France et d’Angleterre. L’amiral Ruyter fut plus admiré que jamais dans ces trois actions. D’Estrées écrivit à Colbert: «Je voudrais avoir payé de ma vie la gloire que Ruyter vient d’acquérir.» D’Estrées méritait que Ruyter eût ainsi parlé de lui. La valeur et la conduite furent si égales de tous côtés que la victoire resta toujours indécise.

Louis, ayant fait des hommes de mer de ses Français par les soins de Colbert, perfectionna encore l’art de la guerre sur terre par l’industrie de Vauban. Il vint en personne assiéger Mastricht dans le même temps que ces trois batailles navales se donnaient. Mastricht était pour lui une clef des Pays-Bas et des Provinces-Unies; c’était une place forte défendue par un gouverneur intrépide, nommé Fariaux, né Français, qui avait passé au service d’Espagne, et depuis à celui de Hollande. La garnison était de cinq mille hommes. Vauban, qui conduisit ce siége, se servit, pour la première fois, des parallèles inventées par des ingénieurs italiens au service des Turcs devant Candie[468]. Il y ajouta les places d’armes que l’on fait dans les tranchées pour y mettre les troupes en bataille, et pour les mieux rallier en cas de sorties. Louis se montra, dans ce siége, plus exact et plus laborieux qu’il ne l’avait été encore. Il accoutumait, par son exemple, à la patience dans le travail, sa nation accusée jusqu’alors de n’avoir qu’un courage bouillant que la fatigue épuise bientôt. Mastricht se rendit au bout de huit jours (29 juin 1673).

Pour mieux affermir encore la discipline militaire, il usa d’une sévérité qui parut même trop grande. Le prince d’Orange, qui n’avait eu pour opposer à ces conquêtes rapides que des officiers sans émulation et des soldats sans courage, les avait formés à force de rigueurs, en fesant passer par la main du bourreau ceux qui avaient abandonné leur poste. Le roi employa aussi les châtiments la première fois qu’il perdit une place. Un très brave officier, nommé Du-Pas, rendit Naerden au prince d’Orange (14 septembre 1673). Il ne tint à la vérité que quatre jours; mais il ne remit sa ville qu’après un combat de cinq heures, donné sur de mauvais ouvrages, et pour éviter un assaut général, qu’une garnison faible et rebutée n’aurait point soutenu. Le roi, irrité du premier affront que recevaient ses armes, fit condamner Du-Pas[469] à être traîné dans Utrecht, une pelle à la main; et son épée fut rompue: ignominie inutile pour les officiers français, qui sont assez sensibles à la gloire pour qu’on ne les gouverne point par la crainte de la honte. Il faut savoir qu’à la vérité les provisions des commandants des places les obligent à soutenir trois assauts; mais ce sont de ces lois qui ne sont jamais exécutées[470]. Du-Pas se fit tuer, un an après, au siége de la petite ville de Grave, où il servit volontaire. Son courage et sa mort dûrent laisser des regrets au marquis de Louvois, qui l’avait fait punir si durement. La puissance souveraine peut maltraiter un brave homme, mais non pas le déshonorer.

Les soins du roi, le génie de Vauban, la vigilance sévère de Louvois, l’expérience et le grand art de Turenne, l’active intrépidité du prince de Condé; tout cela ne put réparer la faute qu’on avait faite de garder trop de places, d’affaiblir l’armée, et de manquer Amsterdam.

Le prince de Condé voulut en vain percer dans le cœur de la Hollande inondée. Turenne ne put, ni mettre obstacle à la jonction de Montecuculli et du prince d’Orange, ni empêcher le prince d’Orange de prendre Bonn. L’évêque de Munster, qui avait juré la ruine des états-généraux, fut attaqué lui-même par les Hollandais.

Le parlement d’Angleterre força son roi d’entrer sérieusement dans des négociations de paix, et de cesser d’être l’instrument mercenaire de la grandeur de la France. Alors il fallut abandonner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu’on les avait conquises. Ce ne fut pas sans les avoir rançonnées: l’intendant Robert tira de la seule province d’Utrecht, en un an, seize cent soixante et huit mille florins. On était si pressé d’évacuer un pays conquis avec tant de rapidité, que vingt-huit mille prisonniers hollandais furent rendus pour un écu par soldat. L’arc de triomphe de la porte Saint-Denys, et les autres monuments de la conquête, étaient à peine achevés, que la conquête était déjà abandonnée. Les Hollandais, dans le cours de cette invasion, eurent la gloire de disputer l’empire de la mer, et l’adresse de transporter sur terre le théâtre de la guerre hors de leur pays. Louis XIV passa dans l’Europe pour avoir joui avec trop de précipitation et trop de fierté de l’éclat d’un triomphe passager. Le fruit de cette entreprise fut d’avoir une guerre sanglante à soutenir contre l’Espagne, l’empire, et la Hollande réunis, d’être abandonné de l’Angleterre, et enfin de Munster, de Cologne même, et de laisser dans les pays qu’il avait envahis et quittés plus de haine que d’admiration pour lui.

Le roi tint seul contre tous les ennemis qu’il s’était faits. La prévoyance de son gouvernement et la force de son état parurent bien davantage encore lorsqu’il fallut se défendre contre tant de puissances liguées et contre de grands généraux, que quand il avait pris, en voyageant, la Flandre française, la Franche-Comté, et la moitié de la Hollande, sur des ennemis sans défense.

On vit surtout quel avantage un roi absolu, dont les finances sont bien administrées, a sur les autres rois. Il fournit à-la-fois une armée d’environ vingt-trois mille hommes à Turenne contre les Impériaux, une de quarante mille à Condé contre le prince d’Orange: un corps de troupes était sur la frontière du Roussillon; une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine: lui-même marcha pour se rendre maître une seconde fois de la Franche-Comté. Il se défendait, et il attaquait partout en même temps.

D’abord, dans sa nouvelle entreprise sur la Franche-Comté, la supériorité de son gouvernement parut tout entière. Il s’agissait de mettre dans son parti, ou du moins d’endormir les Suisses, nation aussi redoutable que pauvre, toujours armée, toujours jalouse à l’excès de sa liberté, invincible sur ses frontières, murmurant déjà, et s’effarouchant de voir Louis XIV une seconde fois dans leur voisinage. L’empereur et l’Espagne sollicitaient les treize cantons de permettre au moins un passage libre à leurs troupes, pour secourir la Franche-Comté, demeurée sans défense par la négligence du ministère espagnol. Le roi, de son côté, pressait les Suisses de refuser ce passage; mais l’empire et l’Espagne ne prodiguaient que des raisons et des prières; le roi, avec de l’argent comptant, détermina les Suisses à ce qu’il voulut: le passage fut refusé. Louis, accompagné de son frère et du fils du grand Condé, assiégea Besançon. Il aimait la guerre de siéges, et pouvait croire l’entendre aussi bien que les Condé et les Turenne; mais, tout jaloux qu’il était de sa gloire, il avouait que ces deux grands hommes entendaient mieux que lui la guerre de campagne. D’ailleurs, il n’assiégea jamais une ville sans être moralement sûr de la prendre. Louvois fesait si bien les préparatifs, les troupes étaient si bien fournies, Vauban, qui conduisit presque tous les siéges, était un si grand maître dans l’art de prendre les villes, que la gloire du roi était en sûreté. Vauban dirigea les attaques de Besançon: elle fut prise en neuf jours (15 mai 1674); et au bout de six semaines toute la Franche-Comté fut soumise au roi. Elle est restée à la France, et semble y être pour jamais annexée: monument de la faiblesse du ministère autrichien-espagnol, et de la force de celui de Louis XIV.

CHAPITRE XII.

Belle campagne et mort du maréchal de Turenne. Dernière bataille du grand Condé à Senef.

Tandis que le roi prenait rapidement la Franche-Comté, avec cette facilité et cet éclat attaché encore à sa destinée, Turenne, qui ne fesait que défendre les frontières du côté du Rhin, déployait ce que l’art de la guerre peut avoir de plus grand et de plus habile. L’estime des hommes se mesure par les difficultés surmontées, et c’est ce qui a donné une si grande réputation à cette campagne de Turenne.

(Juin 1674) D’abord il fait une marche longue et vive, passe le Rhin à Philipsbourg, marche toute la nuit à Sintzheim, force cette ville; et en même temps il attaque et met en fuite Caprara, général de l’empereur, et le vieux duc de Lorraine, Charles IV, ce prince qui passa toute sa vie à perdre ses états et à lever des troupes, et qui venait de réunir sa petite armée avec une partie de celle de l’empereur. Turenne, après l’avoir battu, le poursuit, et bat encore sa cavalerie à Ladenbourg (juillet 1674); de là il court à un autre général des Impériaux, le prince de Bournonville, qui n’attendait que de nouvelles troupes pour s’ouvrir le chemin de l’Alsace; il prévient la jonction de ces troupes, l’attaque, et lui fait quitter le champ de bataille (octobre 1674).

L’empire rassemble contre lui toutes ses forces; soixante et dix mille Allemands sont dans l’Alsace; Brisach et Philipsbourg étaient bloqués par eux. Turenne n’avait plus que vingt mille hommes effectifs tout au plus. (Décembre) Le prince de Condé lui envoya de Flandre quelque secours de cavalerie; alors il traverse, par Tanne et par Béfort, des montagnes couvertes de neige; il se trouve tout d’un coup dans la Haute-Alsace, au milieu des quartiers des ennemis, qui le croyaient en repos en Lorraine, et qui pensaient que la campagne était finie. Il bat à Mulhausen les quartiers qui résistent; il en fait deux prisonniers. Il marche à Colmar, où l’électeur de Brandebourg, qu’on appelle le grand électeur, alors général des armées de l’empire, avait son quartier. Il arrive dans le temps que ce prince et les autres généraux se mettaient à table; ils n’eurent que le temps de s’échapper; la campagne était couverte de fuyards.

Turenne, croyant n’avoir rien fait tant qu’il restait quelque chose à faire, attend encore auprès de Turkheim une partie de l’infanterie ennemie. L’avantage du poste qu’il avait choisi rendait sa victoire sûre: il défait cette infanterie (5 janvier 1675). Enfin une armée de soixante et dix mille hommes se trouve vaincue et dispersée presque sans grand combat. L’Alsace reste au roi, et les généraux de l’empire sont obligés de repasser le Rhin.

Toutes ces actions consécutives, conduites avec tant d’art, si patiemment digérées, exécutées avec tant de promptitude, furent également admirées des Français et des ennemis. La gloire de Turenne reçut un nouvel accroissement, quand on sut que tout ce qu’il avait fait dans cette campagne, il l’avait fait malgré la cour, et malgré les ordres réitérés de Louvois, donnés au nom du roi. Résister à Louvois tout puissant, et se charger de l’événement, malgré les cris de la cour, les ordres de Louis XIV, et la haine du ministre, ne fut pas la moindre marque du courage de Turenne, ni le moindre exploit de la campagne.

Il faut avouer que ceux qui ont plus d’humanité que d’estime pour les exploits de guerre gémirent de cette campagne si glorieuse. Elle fut célèbre par les malheurs des peuples, autant que par les expéditions de Turenne. Après la bataille de Sintzheim, il mit à feu et à sang le Palatinat, pays uni et fertile, couvert de villes et de bourgs opulents. L’électeur palatin vit, du haut de son château de Manheim, deux villes et vingt-cinq villages embrasés. Ce prince, désespéré, défia Turenne à un combat singulier, par une lettre pleine de reproches[471]. Turenne ayant envoyé la lettre au roi, qui lui défendit d’accepter le cartel, ne répondit aux plaintes et au défi de l’électeur que par un compliment vague, et qui ne signifiait rien. C’était assez le style et l’usage de Turenne, de s’exprimer toujours avec modération et ambiguité.

Il brûla avec le même sang froid les fours et une partie des campagnes de l’Alsace, pour empêcher les ennemis de subsister. Il permit ensuite à sa cavalerie de ravager la Lorraine. On y fit tant de désordre, que l’intendant, qui, de son côté, désolait la Lorraine avec sa plume, lui écrivit et lui parla souvent pour arrêter ces excès. Il répondait froidement: «Je le ferai dire à l’ordre.» Il aimait mieux être appelé le père des soldats qui lui étaient confiés, que des peuples qui, selon les lois de la guerre, sont toujours sacrifiés. Tout le mal qu’il fesait paraissait nécessaire; sa gloire couvrait tout: d’ailleurs les soixante et dix mille Allemands qu’il empêcha de pénétrer en France y auraient fait beaucoup plus de mal qu’il n’en fit à l’Alsace, à la Lorraine, et au Palatinat.

Telle a été depuis le commencement du seizième siècle la situation de la France, que, toutes les fois qu’elle a été en guerre, il a fallu combattre à-la-fois vers l’Allemagne, la Flandre, l’Espagne, et l’Italie. Le prince de Condé fesait tête en Flandre au jeune prince d’Orange, tandis que Turenne chassait les Allemands de l’Alsace. La campagne du maréchal de Turenne fut heureuse, et celle du prince de Condé sanglante. Les petits combats de Sintzheim et de Turkheim furent décisifs: la grande et célèbre bataille de Senef ne fut qu’un carnage. Le grand Condé, qui la donna pendant les marches sourdes de Turenne en Alsace, n’en tira aucun succès, soit que les circonstances des lieux lui fussent moins favorables, soit qu’il eût pris des mesures moins justes, soit plutôt qu’il eût des généraux plus habiles et de meilleures troupes à combattre. Le marquis de Feuquières veut qu’on ne donne à la bataille de Senef que le nom de combat, parceque l’action ne se passa pas entre deux armées rangées, et que tous les corps n’agirent point; mais il paraît qu’on s’accorde à nommer bataille cette journée si vive et si meurtrière. Le choc de trois mille hommes rangés, dont tous les petits corps agiraient, ne serait qu’un combat. C’est toujours l’importance qui décide du nom.

Le prince de Condé avait à tenir la campagne, avec environ quarante-cinq mille hommes, contre le prince d’Orange, qui en avait, dit-on, soixante mille. Il attendit que l’armée ennemie passât un défilé à Senef, près de Mons. Il attaqua (11 août 1674) une partie de l’arrière-garde, composée d’Espagnols, et y eut un grand avantage. On blâma le prince d’Orange de n’avoir pas pris assez de précaution dans le passage du défilé; mais on admira la manière dont il rétablit le désordre, et on n’approuva pas que Condé voulût ensuite recommencer le combat contre des ennemis trop bien retranchés. On se battit à trois reprises. Les deux généraux, dans ce mélange de fautes et de grandes actions, signalèrent également leur présence d’esprit et leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé, ce fut celui où il prodigua le plus sa vie et celle de ses soldats. Il eut trois chevaux tués sous lui. Il voulait, après trois attaques meurtrières, en hasarder encore une quatrième. Il parut, dit un officier qui y était, qu’il n’y avait plus que le prince de Condé qui eût envie de se battre. Ce que cette action eut de plus singulier, c’est que les troupes de part et d’autre, après les mêlées les plus sanglantes et les plus acharnées, prirent la fuite le soir par une terreur panique. Le lendemain, les deux armées se retirèrent chacune de son coté, aucune n’ayant ni le champ de bataille, ni la victoire, toutes deux plutôt également affaiblies et vaincues. Il y eut près de sept mille morts et cinq mille prisonniers du côté des Français; les ennemis firent une perte égale. Tant de sang inutilement répandu empêcha l’une et l’autre armée de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à ses armes, que le prince d’Orange, pour faire croire qu’il avait eu la victoire, assiégea Oudenarde; mais le prince de Condé prouva qu’il n’avait pas perdu la bataille, en fesant aussitôt lever le siége et en poursuivant le prince d’Orange.

On observa également en France et chez les alliés la vaine cérémonie de rendre graces à Dieu d’une victoire qu’on n’avait point remportée: usage établi pour encourager les peuples, qu’il faut toujours tromper.

Turenne en Allemagne, avec une petite armée, continua des progrès qui étaient le fruit de son génie. Le conseil de Vienne, n’osant plus confier la fortune de l’empire à des princes qui l’avaient mal défendu, remit à la tête de ses armées le général Montecuculli, celui qui avait vaincu les Turcs à la journée de Saint-Gothard, et qui, malgré Turenne et Condé, avait joint le prince d’Orange, et avait arrêté la fortune de Louis XIV, après la conquête de trois provinces de Hollande.

On a remarqué que les plus grands généraux de l’empire ont souvent été tirés d’Italie. Ce pays, dans sa décadence et dans son esclavage, porte encore des hommes qui font souvenir de ce qu’il était autrefois. Montecuculli était seul digne d’être opposé à Turenne. Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passèrent quatre mois à se suivre, à s’observer dans des marches et dans des campements plus estimés que des victoires par les officiers allemands et français. L’un et l’autre jugeait de ce que son adversaire allait tenter, par les démarches que lui-même eût voulu faire à sa place; et ils ne se trompèrent jamais. Ils opposaient l’un à l’autre la patience, la ruse, et l’activité; enfin, ils étaient prêts d’en venir aux mains, et de commettre leur réputation au sort d’une bataille, auprès du village de Saltzbach, lorsque Turenne, en allant choisir une place pour dresser une batterie, fut tué d’un coup de canon (27 juillet 1675). Il n’y a personne qui ne sache les circonstances de cette mort; mais on ne peut se défendre d’en retracer les principales, par le même esprit qui fait qu’on en parle encore tous les jours.

Il semble qu’on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua ayant emporté le bras de Saint-Hilaire, lieutenant-général de l’artillerie, son fils, se jetant en larmes auprès de lui, Ce n’est pas moi, lui dit Saint-Hilaire, c’est ce grand homme qu’il faut pleurer; paroles comparables à tout ce que l’histoire a consacré de plus héroïque, et le plus digne éloge de Turenne. Il est très rare que sous un gouvernement monarchique, où les hommes ne sont occupés que de leur intérêt particulier, ceux qui ont servi la patrie meurent regrettés du public. Cependant Turenne fut pleuré des soldats et des peuples. Louvois fut le seul qui ne le regretta pas: la voix publique l’accusa même lui et son frère, l’archevêque de Reims, de s’être réjouis indécemment de la perte de ce grand homme. On sait les honneurs que le roi fit rendre à sa mémoire, et qu’il fut enterré à Saint-Denys comme le connétable Du Guesclin[472], au-dessus duquel l’opinion générale l’élève autant que le siècle de Turenne est supérieur au siècle du connétable.

Turenne n’avait pas eu toujours des succès heureux à la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Rethel, à Cambrai; aussi disait-il qu’il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l’avouer. Il ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donna point de ces grandes batailles rangées dont la décision rend quelquefois une nation maîtresse de l’autre; mais ayant toujours réparé ses défaites et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l’Europe, dans un temps où l’art de la guerre était plus approfondi que jamais. De même, quoiqu’on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la fronde; quoiqu’à l’âge de près de soixante ans l’amour lui eût fait révéler le secret de l’état[473]; quoiqu’il eût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires, il conserva la réputation d’un homme de bien, sage, et modéré, parceque ses vertus et ses grands talents, qui n’étaient qu’à lui, devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qui lui étaient communes avec tant d’autres hommes. Si on pouvait le comparer à quelqu’un, on oserait dire que de tous les généraux des siècles passés, Gonsalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il ressemblait davantage.

Né calviniste, il s’était fait catholique l’an 1668. Aucun protestant, et même aucun philosophe ne pensa que la persuasion seule eût fait ce changement dans un homme de guerre, dans un politique âgé de cinquante années[474], qui avait encore des maîtresses. On sait que Louis XIV, en le créant maréchal général de ses armées, lui avait dit ces propres paroles rapportées dans les lettres de Pellisson et ailleurs: «Je voudrais que vous m’obligeassiez à faire quelque chose de plus pour vous.» Ces paroles (selon eux) pouvaient, avec le temps, opérer une conversion. La place de connétable pouvait tenter un cœur ambitieux. Il était possible aussi que cette conversion fut sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, l’ambition, les faiblesses de l’amour, les sentiments de la religion. Enfin il était très vraisemblable que Turenne ne quitta la religion de ses pères que par politique; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l’ame de Turenne capable de feindre[475].

Ce qui arriva en Alsace, immédiatement après la mort de Turenne, rendit sa perte encore plus sensible. Montecuculli, retenu par l’habileté du général français trois mois entiers au-delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu’il sut qu’il n’avait plus Turenne à craindre. Il tomba sur une partie de l’armée qui demeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Vaubrun, deux lieutenants-généraux désunis et incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l’Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d’un chef non seulement pour la conduire, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d’un courage entreprenant, capable des actions les plus belles et les plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu’aux ennemis.

Créqui venait d’être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. (11 août 1675) Un corps de vingt mille Allemands, qui assiégeait Trèves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trèves, qu’il aurait dû secourir avec prudence, et qu’il défendit avec courage. Il voulait s’ensevelir sous les ruines de la place; la brèche était praticable: il s’obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler sur la brèche. On n’a point vu commettre une lâcheté avec tant d’audace. Il menace le maréchal de le tuer s’il ne signe. Créqui se retire, avec quelques officiers fidèles, dans une église: il aima mieux être pris à discrétion que de capituler[476].

Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de siéges et de combats, Louis XIV fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice comme à l’ordinaire, mais de faire marcher le ban et l’arrière-ban. Par une ancienne coutume, aujourd’hui hors d’usage, les possesseurs des fiefs étaient dans l’obligation d’aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd’hui en Europe; il n’y a aucun état qui ne lève des soldats, qu’on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.

Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha sous les ordres du marquis depuis maréchal de Rochefort, sur les frontières de Flandre; et après sur celles d’Allemagne; mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, et ne pouvait l’être. Les gentilshommes, aimant la guerre et capables de bien servir, étaient officiers dans les troupes; ceux que l’âge où le mécontentement tenait renfermés chez eux n’en sortirent point; les autres, qui s’occupaient à cultiver leurs héritages, vinrent avec répugnance au nombre d’environ quatre mille. Rien ne ressemblait moins à une troupe guerrière. Tous montés et armés inégalement, sans expérience et sans exercice, ne pouvant ni ne voulant faire un service régulier, ils ne causèrent que de l’embarras, et on fut dégoûté d’eux pour jamais. Ce fut la dernière trace, dans nos armées réglées, qu’on ait vue de l’ancienne chevalerie, qui composait autrefois ces armées, et qui, avec le courage naturel à la nation, ne fit jamais bien la guerre.

(Août et septembre 1675) Turenne mort, Créqui battu et prisonnier, Trèves prise, Montecuculli fesant contribuer l’Alsace, le roi crut que le prince de Condé pouvait seul ranimer la confiance des troupes, que décourageait la mort de Turenne. Condé laissa le maréchal de Luxembourg soutenir en Flandre la fortune de la France, et alla arrêter les progrès de Montecuculli. Autant il venait de montrer d’impétuosité à Senef, autant il eut alors de patience. Son génie, qui se pliait à tout, déploya le même art que Turenne. Deux seuls campements arrêtèrent les progrès de l’armée allemande, et firent lever à Montecuculli les sieges d’Haguenau et de Saverne. Après cette campagne, moins éclatante que celle de Senef, et plus estimée, ce prince cessa de paraître à la guerre. Il eût voulu que son fils commandât; il offrait de lui servir de conseil; mais le roi ne voulait pour généraux ni de jeunes gens ni de princes; c’était avec quelque peine qu’il s’était servi même du prince de Condé. La jalousie de Louvois contre Turenne avait contribué, autant que le nom de Condé, à le mettre à la tête des armées.

Ce prince se retira à Chantilli, d’où il vint très rarement à Versailles voir sa gloire éclipsée dans un lieu où le courtisan ne considère que la faveur. Il passa le reste de sa vie tourmenté de la goutte, se consolant de ses douleurs et de sa retraite dans la conversation des hommes de génie en tout genre, dont la France était alors remplie. Il était digne de les entendre; et n’était étranger dans aucune des sciences ni des arts où ils brillaient. Il fut admiré encore dans sa retraite: mais enfin ce feu dévorant qui en avait fait dans sa jeunesse un héros impétueux et plein de passions, ayant consumé les forces de son corps, né plus agile que robuste, il éprouva la caducité avant le temps, et son esprit s’affaiblissant avec son corps, il ne resta rien du grand Condé, les deux dernières années de sa vie: il mourut en 1686[477]. Montecuculli se retira du service de l’empereur, en même temps que le prince de Condé cessa de commander les armées de France.

C’est un conte bien répandu et bien méprisable que Montecuculli renonça au commandement des armées après la mort de Turenne, parcequ’il n’avait, disait-il, plus d’émule digne de lui. Il aurait dit une sottise, quand même il ne fût pas resté un Condé. Loin de dire cette sottise dont on lui fait honneur, il combattit contre les Français, et leur fit repasser le Rhin cette année. D’ailleurs, quel général d’armée aurait jamais dit à son maître: «Je ne veux plus vous servir, parceque vos ennemis sont trop faibles, et que j’ai un mérite trop supérieur?»