CHAPITRE XIII.

Depuis la mort de Turenne jusqu’à la paix de Nimègue, en 1678.

Après la mort de Turenne et la retraite du prince de Condé, le roi n’en continua pas la guerre avec moins d’avantage contre l’empire, l’Espagne, et la Hollande. Il avait des officiers formés par ces deux grands hommes. Il avait Louvois, qui lui, valait plus qu’un général, parceque sa prévoyance mettait les généraux en état d’entreprendre tout ce qu’ils voulaient. Les troupes, long-temps victorieuses, étaient animées du même esprit qu’excitait encore la présence d’un roi toujours heureux.

Il prit en personne, dans le cours de cette guerre, (26 avril 1676) Condé, (11 mai 1676) Bouchain, (17 mars 1677) Valenciennes, (5 avril 1677) Cambrai. On l’accusa, au siége de Bouchain, d’avoir craint de combattre le prince d’Orange, qui vint se présenter devant lui avec cinquante mille hommes pour tenter de jeter du secours dans la place. On reprocha aussi au prince d’Orange d’avoir pu livrer bataille à Louis XIV, et de ne l’avoir pas fait. Car tel est le sort des rois et des généraux, qu’on les blâme toujours de ce qu’ils font et de ce qu’ils ne font pas; mais ni lui ni le prince d’Orange n’étaient blâmables. Le prince ne donna point la bataille quoiqu’il le voulût, parceque Monterey, gouverneur des Pays-Bas, qui était dans son armée, ne voulut point exposer son gouvernement au hasard d’un événement décisif; la gloire de la campagne demeura au roi, puisqu’il fit ce qu’il voulut, et qu’il prit une ville en présence de son ennemi.

A l’égard de Valenciennes, elle fut prise d’assaut, par un de ces événements singuliers qui caractérisent le courage impétueux de la nation.

Le roi fesait ce siége, ayant avec lui son frère et cinq maréchaux de France, d’Humières, Schomberg, La Feuillade, Luxembourg, et de Lorge. Les maréchaux commandaient chacun leur jour l’un après l’autre. Vauban dirigeait toutes les opérations.

On n’avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d’abord attaquer deux demi-lunes. Derrière ces demi-lunes était un grand ouvrage à couronne, palissade et fraisé, entouré d’un fossé coupé de plusieurs traverses. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre ouvrage, entouré d’un autre fossé. Il fallait, après s’être rendu maître de tous ces retranchements, franchir un bras de l’Escaut. Ce bras franchi, on trouvait encore un autre ouvrage, qu’on nomme pâté. Derrière ce pâté coulait le grand cours de l’Escaut, profond et rapide, qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par de larges remparts. Tous ces ouvrages étaient couverts de canons. Une garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance.

Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors. C’était l’usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin de marcher aux ennemis sans être aperçu, et d’épargner le sang du soldat. Vauban proposa de faire l’attaque en plein jour. Tous les maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois la condamna. Vauban tint ferme, avec la confiance d’un homme certain de ce qu’il avance. «Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat: vous l’épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu’une partie de nos gens tire sur l’autre, comme il n’arrive que trop souvent. Il s’agit de surprendre l’ennemi, il s’attend toujours aux attaques de nuit: nous le surprendrons en effet, lorsqu’il faudra qu’épuisé des fatigues d’une veille il soutienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette raison que s’il y a dans cette armée des soldats de peu de courage, la nuit favorise leur timidité; mais que pendant le jour l’œil du général inspire la valeur, et élève les hommes au-dessus d’eux-mêmes.»

Le roi se rendit aux raisons de Vauban, malgré Louvois et cinq maréchaux de France.

(17 mars 1677) A neuf heures du matin les deux compagnies de mousquetaires, une centaine de grenadiers, un bataillon des gardes, un du régiment de Picardie, montent de tous côtés sur ce grand ouvrage à couronne. L’ordre était simplement de s’y loger, et c’était beaucoup: mais quelques mousquetaires noirs, ayant pénétré par un petit-sentier jusqu’au retranchement intérieur qui était dans cette fortification, ils s’en rendent d’abord les maîtres. Dans le même temps, les mousquetaires gris y abordent par un autre endroit. Les bataillons des gardes les suivent: on tue et on poursuit les assiégés: les mousquetaires baissent le pont-levis qui joint cet ouvrage aux autres: ils suivent l’ennemi de retranchement en retranchement, sur le petit bras de l’Escaut et sur le grand. Les gardes s’avancent en foule. Les mousquetaires sont déjà dans la ville, avant que le roi sache que le premier ouvrage attaqué est emporté.

Ce n’était pas encore ce qu’il y eut de plus étrange dans cette action. Il était vraisemblable que de jeunes mousquetaires, emportés par l’ardeur du succès, se jetteraient aveuglément sur les troupes et sur les bourgeois qui venaient à eux dans la rue; qu’ils y périraient, ou que la ville allait être pillée: mais ces jeunes gens, conduits par un cornette, nommé Moissac, se mirent en bataille derrière des charrettes; et, tandis que les troupes qui venaient se formaient sans précipitation, d’autres mousquetaires s’emparaient des maisons voisines, pour protéger par le feu ceux qui étaient dans la rue: on donnait des otages de part et d’autre: le conseil de ville s’assemblait: on députait vers le roi: tout cela se fesait sans qu’il y eût rien de pillé, sans confusion, sans faire de fautes d’aucune espèce. Le roi fit la garnison prisonnière de guerre, et entra dans Valenciennes, étonné d’en être le maître. La singularité de l’action a engagé à entrer dans ce détail.

(9 mars 1678) Il eut encore la gloire de prendre Gand[478] en quatre jours, et Ypres en sept (25 mars). Voilà ce qu’il fit par lui-même. Ses succès furent encore plus grands par ses généraux.

(Septembre 1676) Du côté de l’Allemagne, le maréchal duc de Luxembourg laissa d’abord, à la vérité, prendre Philipsbourg à sa vue, essayant en vain de la secourir avec une armée de cinquante mille hommes. Le général qui prit Philipsbourg était Charles V, nouveau duc de Lorraine, héritier de son oncle Charles IV, et dépouillé comme lui de ses états. Il avait toutes les qualités de son malheureux oncle, sans en avoir les défauts. Il commanda long-temps les armées de l’empire avec gloire: mais, malgré la prise de Philipsbourg, et quoiqu’il fût à la tête de soixante mille combattants, il ne put jamais rentrer dans ses états. En vain il mit sur ses étendards, aut nunc, aut nunquam, ou maintenant, ou jamais.

Le maréchal de Créqui racheté de sa prison, et devenu plus prudent par sa défaite de Consarbruck, lui ferma toujours l’entrée de la Lorraine. (7 octobre 1677) Il le battit dans le petit combat de Kochersberg en Alsace. Il le harcela et le fatigua sans relâche. (14 novembre 1677) Il prit Fribourg à sa vue; et quelque temps après il battit encore un détachement de son armée à Rhinfeld. (Juillet 1678) Il passa la rivière de Kins[479] en sa présence, le poursuivit vers Offenbourg, le chargea dans sa retraite; et ayant immédiatement après emporté le fort de Kehl, l’epée à la main, il alla brûler le pont de Strasbourg, par lequel cette ville, qui était libre encore, avait donné tant de fois passage aux armées impériales. Ainsi le maréchal de Créqui répara un jour de témérité par une suite de succès dus à sa prudence; et il eût peut-être acquis une réputation égale à celle de Turenne, s’il eût vécu.

Le prince d’Orange ne fut pas plus heureux en Flandre que le duc de Lorraine en Allemagne: non seulement il fut obligé de lever le siége de Mastricht et de Charleroi; mais, après avoir laissé tomber Condé, Bouchain, et Valenciennes, sous la puissance de Louis XIV, il perdit la bataille de Mont-Cassel contre Monsieur (11 avril 1677), en voulant secourir Saint-Omer. Les maréchaux de Luxembourg et d’Humières commandaient l’armée sous Monsieur. On prétend qu’une faute du prince d’Orange et un mouvement habile de Luxembourg décidèrent du gain de la bataille. Monsieur chargea avec une valeur et une présence d’esprit qu’on n’attendait pas d’un prince efféminé. Jamais on ne vit un plus grand exemple que le courage n’est point incompatible avec la mollesse. Ce prince, qui s’habillait souvent en femme, qui en avait les inclinations, agit en capitaine et en soldat. Le roi, son frère, parut jaloux de sa gloire. Il parla peu à Monsieur de sa victoire. Il n’alla pas même voir le champ de bataille, quoiqu’il se trouvât tout auprès. Quelques serviteurs de Monsieur, plus pénétrants que les autres, lui prédirent alors qu’il ne commanderait plus d’armée; et ils ne se trompèrent pas.

Tant de villes prises, tant de combats gagnés en Flandre et en Allemagne, n’étaient pas les seuls succès de Louis XIV dans cette guerre. Le comte de Schomberg et le maréchal de Navailles battaient les Espagnols dans le Lampourdan, au pied des Pyrénées. On les attaquait jusque dans la Sicile.

La Sicile, depuis le temps des tyrans de Syracuse, sous lesquels au moins elle avait été comptée pour quelque chose dans le monde, a toujours été subjuguée par des étrangers; asservie successivement aux Romains, aux Vandales, aux Arabes, aux Normands, sous le vasselage des papes, aux Français, aux Allemands, aux Espagnols; haïssant presque toujours ses maîtres, se révoltant contre eux, sans faire de véritables efforts dignes de la liberté, et excitant continuellement des séditions pour changer de chaînes.

Les magistrats de Messine venaient d’allumer une guerre civile contre leurs gouverneurs, et d’appeler la France à leur secours. Une flotte espagnole bloquait leur port. Ils étaient réduits aux extrémités de la famine.

D’abord le chevalier de Valbelle vint avec quelques frégates à travers la flotte espagnole. Il apporte à Messine des vivres, des armes, et des soldats. Ensuite le duc de Vivonne arrive avec sept vaisseaux de guerre de soixante pièces de canon, deux de quatre-vingts, et plusieurs brûlots; il bat la flotte ennemie (9 février 1675), et entre victorieux dans Messine.

L’Espagne est obligée d’implorer, pour la défense de la Sicile, les Hollandais ses anciens ennemis, qu’on regardait toujours comme les maîtres de la mer. Ruyter vient à son secours du fond du Zuiderzée, passe le détroit, et joint à vingt vaisseaux espagnols vingt-trois grands vaisseaux de guerre.

Alors les Français qui, joints avec les Anglais, n’avaient pu battre les flottes de Hollande, l’emportèrent seuls sur les Hollandais et les Espagnols réunis. (8 janvier 1676) Le duc de Vivonne, obligé de rester dans Messine pour contenir le peuple déjà mécontent de ses défenseurs, laissa donner cette bataille par Duquesne, lieutenant général des armées navales, homme aussi singulier que Ruyter, parvenu comme lui au commandement par son seul mérite, mais n’ayant encore jamais commandé d’armée navale, et plus signalé jusqu’à ce moment dans l’art d’un armateur que dans celui d’un général. Mais quiconque a le génie de son art et du commandement, passe bien vite et sans effort du petit au grand. Duquesne se montra grand général de mer contre Ruyter. C’était l’être que de remporter sur ce Hollandais un faible avantage. Il livra encore une seconde bataille navale aux deux flottes ennemies près d’Agouste[480] (12 mars 1676). Ruyter blessé dans cette bataille y termina sa glorieuse vie. C’est un des hommes dont la mémoire est encore dans la plus grande vénération en Hollande. Il avait commencé par être valet et mousse de vaisseau; il n’en fut que plus respectable. Le nom des princes de Nassau n’est pas au-dessus du sien. Le conseil d’Espagne lui donna le titre et les patentes de duc, dignité étrangère et frivole pour un républicain. Ces patentes ne vinrent qu’après sa mort. Les enfants de Ruyter, dignes de leur père, refusèrent ce titre si brigué dans nos monarchies, mais qui n’est pas préférable au nom de bon citoyen.

Louis XIV eut assez de grandeur d’ame pour être affligé de sa mort. On lui représenta qu’il était défait d’un ennemi dangereux. Il répondit «qu’on ne pouvait s’empêcher d’être sensible à la mort d’un grand homme.»

Duquesne, le Ruyter de la France, attaqua une troisième fois les deux flottes après la mort du général hollandais. Il leur coula à fond, brûla, et prit plusieurs vaisseaux. Le maréchal duc de Vivonne avait le commandement en chef dans cette bataille; mais ce n’en fut pas moins Duquesne qui remporta la victoire[481]. L’Europe était étonnée que la France fût devenue en si peu de temps aussi redoutable sur mer que sur terre. Il est vrai que ces armements et ces batailles gagnées ne servirent qu’à répandre l’alarme dans tous les états. Le roi d’Angleterre, ayant commencé la guerre pour l’intérêt de la France, était prêt enfin de se liguer avec le prince d’Orange, qui venait d’épouser sa nièce. De plus, la gloire acquise en Sicile coûtait trop de trésors. Enfin les Français évacuèrent Messine (8 avril 1678), dans le temps qu’on croyait qu’ils se rendraient maîtres de toute l’île. On blâma beaucoup Louis XIV d’avoir fait dans cette guerre des entreprises qu’il ne soutint pas, et d’avoir abandonné Messine, ainsi que la Hollande, après des victoires inutiles.

Cependant c’était être bien redoutable de n’avoir d’autre malheur que de ne pas conserver toutes ses conquêtes. Il pressait ses ennemis d’un bout de l’Europe à l’autre. La guerre de Sicile lui avait coûté beaucoup moins qu’à l’Espagne épuisée et battue en tous lieux. Il suscitait encore de nouveaux ennemis à la maison d’Autriche. Il fomentait les troubles de Hongrie; et ses ambassadeurs à la Porte ottomane la pressaient de porter la guerre dans l’Allemagne, dût-il envoyer encore, par bienséance, quelque secours contre les Turcs, appelés par sa politique. Il accablait seul tous ses ennemis. Car alors la Suède, son unique alliée, ne fesait qu’une guerre malheureuse contre l’électeur de Brandebourg. Cet électeur, père du premier roi de Prusse, commençait à donner à son pays une considération qui s’est bien augmentée depuis: il enlevait alors la Poméranie aux Suédois.

Il est remarquable que dans le cours de cette guerre il y eut presque toujours des conférences ouvertes pour la paix; d’abord à Cologne, par la médiation inutile de la Suède; ensuite à Nimègue, par celle de l’Angleterre. La médiation anglaise fut une cérémonie presque aussi vaine que l’avait été l’arbitrage du pape au traité d’Aix-la-Chapelle. Louis XIV fut en effet le seul arbitre. Il fit ses propositions, le 9 d’avril 1678, au milieu de ses conquêtes, et donna à ses ennemis jusqu’au 10 de mai pour les accepter. Il accorda ensuite un délai de six semaines aux états-généraux, qui le demandèrent avec soumission.

Son ambition ne se tournait plus alors du côté de la Hollande. Cette république avait été assez heureuse ou assez adroite pour ne paraître plus qu’auxiliaire dans une guerre entreprise pour sa ruine. L’empire et l’Espagne, d’abord auxiliaires, étaient devenus les principales parties.

Le roi, dans les conditions qu’il imposa, favorisait le commerce des Hollandais; il leur rendait Mastricht, et remettait aux Espagnols quelques villes qui devaient servir de barrières aux Provinces-Unies, comme Charleroi, Courtrai, Oudenarde, Ath, Gand, Limbourg; mais il se réservait Bouchain, Condé, Ypres, Valenciennes, Cambrai, Maubeuge, Aire, Saint-Omer, Cassel, Charlemont, Popering, Bailleul, etc.; ce qui fesait une bonne partie de la Flandre. Il y ajoutait la Franche-Comté, qu’il avait deux fois conquise; et ces deux provinces étaient un assez digne fruit de la guerre.

Il ne voulait dans l’Allemagne que Fribourg ou Philipsbourg, et laissait le choix à l’empereur. Il rétablissait dans l’évêché de Strasbourg et dans leurs terres les deux frères Furstenberg, que l’empereur avait dépouillés, et dont l’un était en prison.

Il fut hautement le protecteur de la Suède, son alliée, et alliée malheureuse, contre le roi de Danemark et l’électeur de Brandebourg. Il exigea que le Danemark rendît tout ce qu’il avait pris sur la Suède; qu’il modérât les droits de passage dans la mer Baltique; que le duc de Holstein fût rétabli dans ses états; que le Brandebourg cédât la Poméranie qu’il avait conquise; que les traités de Vestphalie fussent rétablis de point en point. Sa volonté était une loi d’un bout de l’Europe à l’autre. En vain l’électeur de Brandebourg lui écrivit la lettre la plus soumise, l’appelant monseigneur, selon l’usage, le conjurant de lui laisser ce qu’il avait acquis, l’assurant de son zèle et de son service: ses soumissions furent aussi inutiles que sa résistance, et il fallut que le vainqueur des Suédois rendît toutes ses conquêtes.

Alors les ambassadeurs de France prétendaient la main sur les électeurs. Celui de Brandebourg offrit tous les tempéraments pour traiter à Clèves avec le comte depuis maréchal d’Estrades, ambassadeur auprès des États-Généraux. Le roi ne voulut jamais permettre qu’un homme qui le représentait cédât à un électeur, et le comte d’Estrades ne put traiter.

Charles-Quint avait mis l’égalité entre les grands d’Espagne et les électeurs. Les pairs de France par conséquent la prétendaient. On voit aujourd’hui à quel point les choses sont changées, puisque aux diètes de l’empire les ambassadeurs des électeurs sont traités comme ceux des rois.

Quant à la Lorraine, il offrait de rétablir le nouveau duc Charles V; mais il voulait rester maître de Nanci et de tous les grands chemins.

Ces conditions furent fixées avec la hauteur d’un conquérant; cependant elles n’étaient pas si outrées qu’elles dussent désespérer ses ennemis, et les obliger à se réunir contre lui par un dernier effort: il parlait à l’Europe en maître, et agissait en même temps en politique.

Il sut aux conférences de Nimègue semer la jalousie parmi les alliés. Les Hollandais s’empressèrent de signer, malgré le prince d’Orange, qui, à quelque prix que ce fut, voulait faire la guerre; ils disaient que les Espagnols étaient trop faibles pour les secourir s’ils ne signaient pas.

Les Espagnols, voyant que les Hollandais avaient accepté la paix, la reçurent aussi, disant que l’empire ne fesait pas assez d’efforts pour la cause commune.

Enfin les Allemands, abandonnés de la Hollande et de l’Espagne, signèrent les derniers, en laissant Fribourg au roi, et confirmant les traités de Vestphalie.

Rien ne fut changé aux conditions prescrites par Louis XIV. Ses ennemis eurent beau faire des propositions outrées pour colorer leur faiblesse, l’Europe reçut de lui des lois et la paix. Il n’y eut que le duc de Lorraine qui osa refuser l’acceptation d’un traité qui lui semblait trop odieux. Il aima mieux être un prince errant dans l’empire qu’un souverain sans pouvoir et sans considération dans ses états: il attendit sa fortune du temps et de son courage.

(10 août 1678) Dans le temps des conférences de Nimègue, et quatre jours après que les plénipotentiaires de France et de Hollande avaient signé la paix, le prince d’Orange fit voir combien Louis XIV avait en lui un ennemi dangereux. Le maréchal de Luxembourg, qui bloquait Mons, venait de recevoir la nouvelle de la paix. Il était tranquille dans le village de Saint-Denys, et dînait chez l’intendant de l’armée. (14 août) Le prince d’Orange, avec toutes ses troupes, fond sur le quartier du maréchal, le force, et engage un combat sanglant, long, et opiniâtre, dont il espérait avec raison une victoire signalée, car non seulement il attaquait, ce qui est un avantage, mais il attaquait des troupes qui se reposaient sur la foi du traité. Le maréchal de Luxembourg eut beaucoup de peine à résister; et s’il y eut quelque avantage dans ce combat, il fut du côté du prince d’Orange, puisque son infanterie demeura maîtresse du terrain où elle avait combattu.

Si les hommes ambitieux comptaient pour quelque chose le sang des autres hommes, le prince d’Orange n’eût point donné ce combat. Il savait certainement que la paix était signée; il savait que cette paix était avantageuse à son pays; cependant il prodiguait sa vie et celle de plusieurs milliers d’hommes pour prémices d’une paix générale qu’il n’aurait pu empêcher, même en battant les Français. Cette action, pleine d’inhumanité non moins que de grandeur, et plus admirée alors que blâmée, ne produisit pas un nouvel article de paix, et coûta, sans aucun fruit, la vie à deux mille Français et à autant d’ennemis. On vit dans cette paix combien les événements contredisent les projets. La Hollande, contre qui seule la guerre avait été entreprise, et qui aurait dû être détruite, n’y perdit rien; au contraire, elle y gagna une barrière: et toutes les autres puissances qui l’avaient garantie de la destruction y perdirent.

Le roi fut en ce temps au comble de la grandeur. Victorieux depuis qu’il régnait, n’ayant assiégé aucune place qu’il n’eût prise, supérieur en tout genre à ses ennemis réunis, la terreur de l’Europe pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur, ajoutant à ses états la Franche-Comté, Dunkerque, et la moitié de la Flandre; et, ce qu’il devait compter pour le plus grand de ses avantages, roi d’une nation alors heureuse, et alors le modèle des autres nations. L’hôtel-de-ville de Paris lui déféra quelque temps après le nom de grand avec solennité (1680), et ordonna que dorénavant ce titre seul serait employé dans tous les monuments publics. On avait, dès 1673, frappé quelques médailles chargées de ce surnom. L’Europe, quoique jalouse, ne réclama pas contre ces honneurs. Cependant le nom de Louis XIV a prévalu dans le public sur celui de grand. L’usage est le maître de tout. Henri, qui fut surnommé le grand à si juste titre après sa mort, est appelé communément Henri IV; et ce nom seul en dit assez. M. le Prince est toujours appelé le grand Condé, non seulement à cause de ses actions héroïques, mais par la facilité qui se trouve à le distinguer, par ce surnom, des autres princes de Condé. Si on l’avait nommé Condé le grand, ce titre ne lui fût pas demeuré. On dit le grand Corneille, pour le distinguer de son frère[482]. On ne dit pas le grand Virgile, ni le grand Homère, ni le grand Tasse. Alexandre-le-Grand n’est plus connu que sous le nom d’Alexandre. On ne dit point César le grand. Charles-Quint, dont la fortune fut plus éclatante que celle de Louis XIV, n’a jamais eu le nom de grand: il n’est resté à Charlemagne que comme un nom propre. Les titres ne servent de rien pour la postérité, le nom d’un homme qui a fait de grandes choses impose plus de respect que toutes les épithètes.

CHAPITRE XIV.

Prise de Strasbourg. Bombardement d’Alger. Soumission de Gênes. Ambassade de Siam. Le pape bravé dans Rome. Électorat de Cologne disputé.

L’ambition de Louis XIV ne fut point retenue par cette paix générale. L’empire, l’Espagne, la Hollande, licencièrent leurs troupes extraordinaires. Il garda toutes les siennes; il fit de la paix un temps de conquêtes (1680): il était même si sûr alors de son pouvoir, qu’il établit dans Metz et dans Brisach[483] des juridictions pour réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été autrefois de la dépendance de l’Alsace ou des Trois-Évêchés, mais qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d’autres maîtres. Beaucoup de souverains de l’empire, l’électeur palatin, le roi d’Espagne même, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi de Suède, comme duc des Deux-Ponts, furent cités devant ces chambres pour rendre hommage au roi de France, ou pour subir la confiscation de leurs biens. Depuis Charlemagne on n’avait vu aucun prince agir ainsi en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des arrêts.

L’électeur palatin et celui de Trèves furent dépouillés des seigneuries de Falkenbourg, de Germersheim, de Veldentz, etc. Ils portèrent en vain leurs plaintes à l’empire assemblé à Ratisbonne, qui se contenta de faire des protestations.

Ce n’était pas assez au roi d’avoir la préfecture des dix villes libres de l’Alsace au même titre que l’avaient eue les empereurs; déjà dans aucune de ces villes on n’osait plus parler de liberté. Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le pont qu’elle avait sur ce fleuve; elle formait seule une puissante république, fameuse par son arsenal qui renfermait neuf cents pièces d’artillerie.

Louvois avait formé dès long-temps le dessein de la donner à son maître. L’or, l’intrigue, et la terreur, qui lui avaient ouvert les portes de tant de villes, préparèrent l’entrée de Louvois dans Strasbourg. (30 septembre 1681) Les magistrats furent gagnés. Le peuple fut consterné de voir à-la-fois vingt mille Français autour de ses remparts; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et pris dans un moment; Louvois aux portes, et les bourgmestres parlant de se rendre: les pleurs et le désespoir des citoyens, amoureux de la liberté, n’empêchèrent point qu’en un même jour le traité de reddition ne fût proposé par les magistrats, et que Louvois ne prît possession de la ville. Vauban en a fait depuis, par les fortifications qui l’entourent, la barrière la plus forte de la France.

Le roi ne ménageait pas plus l’Espagne; il demandait dans les Pays-Bas la ville d’Alost et tout son bailliage, que les ministres avaient oublié, disait-il, d’insérer dans les conditions de la paix; et, sur les délais de l’Espagne, il fit bloquer la ville de Luxembourg (1682).

En même temps il achetait la forte ville de Casal d’un petit prince duc de Mantoue (1681), qui aurait vendu tout son état pour fournir à ses plaisirs.

En voyant cette puissance qui s’étendait ainsi de tous côtés, et qui acquérait pendant la paix plus que dix rois prédécesseurs de Louis XIV n’avaient acquis par leurs guerres, les alarmes de l’Europe recommencèrent. L’empire, la Hollande, la Suède même, mécontente du roi, firent un traité d’association. Les Anglais menacèrent; les Espagnols voulurent la guerre: le prince d’Orange remua tout pour la faire commencer; mais aucune puissance n’osait alors porter les premiers coups[484].

Le roi, craint partout, ne songea qu’à se faire craindre davantage. (1680) Il portait enfin sa marine au-delà des espérances des Français et des craintes de l’Europe: il eut soixante mille matelots (1681, 1682). Des lois aussi sévères que celles de la discipline des armées de terre retenaient tous ces hommes grossiers dans le devoir. L’Angleterre et la Hollande, ces puissances maritimes, n’avaient ni tant d’hommes de mer, ni de si bonnes lois. Des compagnies de cadets dans les places frontières, et des gardes-marines dans les ports, furent instituées et composées de jeunes gens qui apprenaient tous les arts convenables à leur profession, sous des maîtres payés du trésor public.

Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses pour contenir cent vaisseaux de guerre, avec un arsenal et des magasins magnifiques. Sur l’Océan, le port de Brest se formait avec la même grandeur. Dunkerque, le Havre-de-Grace, se remplissaient de vaisseaux: la nature était forcée à Rochefort.

Enfin le roi avait plus de cent vaisseaux de ligne, dont plusieurs portaient cent canons, et quelques uns davantage. Ils ne restaient pas oisifs dans les ports. Ses escadres, sous le commandement de Duquesne, nettoyaient les mers infestées par les corsaires de Tripoli et d’Alger. Il se vengea d’Alger avec le secours d’un art nouveau, dont la découverte fut due à cette attention qu’il avait d’exciter tous les génies de son siècle. Cet art funeste, mais admirable, est celui des galiotes à bombes, avec lesquelles on peut réduire des villes maritimes en cendres. Il y avait un jeune homme, nommé Bernard Renaud, connu sous le nom de petit Renaud, qui, sans avoir jamais servi sur les vaisseaux, était un excellent marin à force de génie. Colbert, qui déterrait le mérite dans l’obscurité, l’avait souvent appelé au conseil de marine, même en présence du roi. C’était par les soins et sur les lumières de Renaud, que l’on suivait depuis peu une méthode plus régulière et plus facile pour la construction des vaisseaux. Il osa proposer dans le conseil de bombarder Alger avec une flotte. On n’avait pas d’idée que les mortiers à bombes pussent n’être pas posés sur un terrain solide. La proposition révolta. Il essuya les contradictions et les railleries que tout inventeur doit attendre; mais sa fermeté, et cette éloquence qu’ont d’ordinaire les hommes vivement frappés de leurs inventions, déterminèrent le roi à permettre l’essai de cette nouveauté.

Renaud fit construire cinq vaisseaux plus petits que les vaisseaux ordinaires, mais plus forts de bois, sans ponts, avec un faux tillac à fond de cale, sur lequel on maçonna des creux où l’on mit les mortiers. Il partit avec cet équipage sous les ordres du vieux Duquesne, qui était chargé de l’entreprise, et n’en attendait aucun succès. Duquesne et les Algériens furent étonnés de l’effet des bombes. (28 octobre 1681) Une partie de la ville fut écrasée et consumée: mais cet art, porté bientôt chez les autres nations, ne servit qu’à multiplier les calamités humaines, et fut plus d’une fois redoutable à la France, où il fut inventé[485].

La marine, ainsi perfectionnée en peu d’années, était le fruit des soins de Colbert. Louvois fesait à l’envi fortifier plus de cent citadelles. De plus, on bâtissait Huningue, Sar-Louis, les forteresses de Strasbourg, Mont-Royal, etc.; et pendant que le royaume acquérait tant de force au dehors, on ne voyait au-dedans que les arts en honneur, l’abondance, les plaisirs. Les étrangers venaient en foule admirer la cour de Louis XIV. Son nom pénétrait chez tous les peuples du monde.

Son bonheur et sa gloire étaient encore relevés par la faiblesse de la plupart des autres rois, et par le malheur de leurs peuples. L’empereur Léopold avait alors à craindre les Hongrois révoltés, et surtout les Turcs qui, appelés par les Hongrois, venaient inonder l’Allemagne. La politique de Louis persécutait les protestants en France, parcequ’il croyait devoir les mettre hors d’état de lui nuire; mais protégeait sous main les protestants et les révoltés de Hongrie, qui pouvaient le servir. Son ambassadeur à la Porte avait pressé l’armement des Turcs avant la paix de Nimègue. Le divan, par une singularité bizarre, a presque toujours attendu que l’empereur fût en paix pour se déclarer contre lui. Il ne lui fit la guerre en Hongrie qu’en 1682; et, l’année d’après, l’armée ottomane, forte, dit-on, de plus de deux cent mille combattants, augmentée encore des troupes hongroises, ne trouvant sur son passage ni villes fortifiées, telles que la France en avait, ni corps d’armée capables de l’arrêter, pénétra jusqu’aux portes de Vienne, après avoir tout renversé sur son passage.

L’empereur Léopold quitta d’abord Vienne avec précipitation, et se retira jusqu’à Lintz, à l’approche des Turcs; et quand il sut qu’ils avaient investi Vienne, il ne prit d’autre parti que d’aller encore plus loin jusqu’à Passau, laissant le duc de Lorraine à la tête d’une petite armée, déjà entamée en chemin par les Turcs, soutenir comme il pourrait la fortune de l’empire[486].

Personne ne doutait que le grand-vizir Kara Mustapha, qui commandait l’armée ottomane, ne se rendît bientôt maître de Vienne, ville mal fortifiée, abandonnée de son maître, défendue à la vérité par une garnison dont le fonds devait être de seize mille hommes, mais dont l’effectif n’était pas de plus de huit mille. On touchait au moment de la plus terrible révolution.

Louis XIV espéra, avec beaucoup de vraisemblance, que l’Allemagne, désolée par les Turcs, et n’ayant contre eux qu’un chef dont la fuite augmentait la terreur commune, serait obligée de recourir à la protection de la France. Il avait une armée sur les frontières de l’empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses précédentes négociations y avaient amenés. Il pouvait ainsi devenir le protecteur de l’empire, et faire son fils roi des Romains.

Il avait joint d’abord les démarches généreuses à ses desseins politiques, dès que les Turcs avaient menacé l’Autriche; non qu’il eût envoyé une seconde fois des secours à l’empereur, mais il avait déclaré qu’il n’attaquerait point les Pays-Bas, et qu’il laisserait ainsi à la branche d’Autriche espagnole le pouvoir d’aider la branche allemande, prête à succomber: il voulait pour prix de son inaction qu’on le satisfît sur plusieurs points équivoques du traité de Nimègue, et principalement sur ce bailliage d’Alost, qu’on avait oublié d’insérer dans le traité. Il fit lever le blocus de Luxembourg, en 1682, sans attendre qu’on le satisfît, et il s’abstint de toute hostilité une année entière. Cette générosité se démentit enfin pendant le siége de Vienne. Le conseil d’Espagne, au lieu de l’apaiser, l’aigrit; et Louis XIV reprit les armes dans les Pays-Bas, précisément lorsque Vienne était prête de succomber: c’était au commencement de septembre; mais, contre toute attente, Vienne fut délivrée. La présomption du grand-vizir, sa mollesse, son mépris brutal pour les chrétiens, son ignorance, sa lenteur, le perdirent: il fallait l’excès de toutes ces fautes pour que Vienne ne fût pas prise. Le roi de Pologne, Jean Sobieski, eut le temps d’arriver; et avec le secours du duc de Lorraine, il n’eut qu’à se présenter devant la multitude ottomane pour la mettre en déroute (12 septembre 1683). L’empereur revint dans sa capitale avec la douleur de l’avoir quittée. Il y rentra lorsque son libérateur sortait de l’église[487], où l’on avait chanté le Te Deum, et où le prédicateur avait pris pour son texte: «Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean.» Vous avez déjà vu[488] que le pape Pie V avait appliqué ces paroles à don Juan d’Autriche, après la victoire de Lépante. Vous savez que ce qui paraît neuf n’est souvent qu’une redite. L’empereur Léopold fut à-la-fois triomphant et humilié. Le roi de France, n’ayant plus rien à ménager, fit bombarder Luxembourg. Il se saisit de Courtrai (novembre 1683), de Dixmude en Flandre. Il s’empara de Trèves, et en démolit les fortifications; tout cela pour remplir, disait-on, l’esprit des traités de Nimègue. Les Impériaux et les Espagnols négociaient avec lui à Ratisbonne, pendant qu’il prenait leurs villes; et la paix de Nimègue enfreinte fut changée en une trêve (août 1684) de vingt ans, par laquelle le roi garda la ville de Luxembourg et sa principauté, qu’il venait de prendre.

(Avril 1684) Il était encore plus redouté sur les côtes de l’Afrique, où les Français n’étaient connus, avant lui, que par les esclaves que fesaient les barbares.

Alger, deux fois bombardée, envoya des députés lui demander pardon, et recevoir la paix; ils rendirent tous les esclaves chrétiens, et payèrent encore de l’argent, ce qui est la plus grande punition des corsaires.

Tunis, Tripoli, firent les mêmes soumissions. Il n’est pas inutile de dire que lorsque Damfreville, capitaine de vaisseau, vint délivrer dans Alger tous les esclaves chrétiens au nom du roi de France, il se trouva parmi eux beaucoup d’Anglais qui, étant déjà à bord, soutinrent à Damfreville que c’était en considération du roi d’Angleterre qu’ils étaient mis en liberté. Alors le capitaine français fit appeler les Algériens, et remettant les Anglais à terre: «Ces gens-ci, dit-il, prétendent n’être délivrés qu’au nom de leur roi, le mien ne prend pas la liberté de leur offrir sa protection; je vous les remets; c’est à vous à montrer ce que vous devez au roi d’Angleterre.» Tous les Anglais furent remis aux fers. La fierté anglaise, la faiblesse du gouvernement de Charles II, et le respect des nations pour Louis XIV, se font connaître par ce trait.

Tel était ce respect universel, qu’on accordait de nouveaux honneurs à son ambassadeur à la Porte ottomane, tel que celui du sopha; tandis qu’il humiliait les peuples d’Afrique qui sont sous la protection du grand-seigneur.

La république de Gênes s’abaissa encore plus devant lui que celle d’Alger. Gênes avait vendu de la poudre et des bombes aux Algériens. Elle construisait quatre galères pour le service de l’Espagne. Le roi lui défendit par son envoyé Saint-Olon, l’un de ses gentilshommes ordinaires, de lancer à l’eau les galères, et la menaça d’un châtiment prompt si elle ne se soumettait à ses volontés. Les Génois, irrités de cette entreprise sur leur liberté, et comptant trop sur le secours de l’Espagne, ne firent aucune satisfaction. Aussitôt quatorze gros vaisseaux, vingt galères, dix galiotes à bombes, plusieurs frégates, sortent du port de Toulon. Seignelai, nouveau secrétaire de la marine, et à qui le fameux Colbert, son père, avait déjà fait exercer cet emploi avant sa mort, était lui-même sur la flotte. Ce jeune homme, plein d’ambition, de courage, d’esprit, d’activité, voulait être à-la-fois guerrier et ministre, avide de toute espèce de gloire, ardent à tout ce qu’il entreprenait, et mêlant les plaisirs aux affaires sans qu’elles en souffrissent. Le vieux Duquesne commandait les vaisseaux, le duc de Mortemar les galères; mais tous deux étaient les courtisans du secrétaire d’état. On arrive devant Gênes; les dix galiotes y jettent quatorze mille bombes (17 mars 1684)[489], et réduisent en cendres une partie de ces édifices de marbre, qui ont fait donner à la ville le nom de Gênes la superbe. Quatorze[490] mille soldats débarqués s’avancent jusqu’aux portes, et brûlent le faubourg de Saint-Pierre d’Arène. Alors, il fallut s’humilier pour prévenir une ruine totale. (22 février 1685) Le roi exigea que le doge de Gênes et quatre principaux sénateurs vinssent implorer sa clémence dans son palais de Versailles; et, de peur que les Génois n’éludassent la satisfaction, et ne dérobassent quelque chose à sa gloire, il voulut que le doge qui viendrait lui demander pardon fût continué dans sa principauté, malgré la loi perpétuelle de Gênes, qui ôte cette dignité à tout doge absent un moment de la ville.

Impériale Lescaro, doge de Gênes, avec les sénateurs Lomellino, Garibaldi, Durazzo, et Salvago, vinrent à Versailles[491] faire tout ce que le roi exigeait d’eux. Le doge, en habit de cérémonie, parla, couvert d’un bonnet de velours rouge qu’il ôtait souvent: son discours et ses marques de soumission étaient dictés par Seignelai. Le roi l’écouta, assis et couvert; mais, comme dans toutes les actions de sa vie il joignait la politesse à la dignité, il traita Lescaro et les sénateurs avec autant de bonté que de faste. Les ministres Louvois, Croissi, et Seignelai, lui firent sentir plus de fierté. Aussi le doge disait: «Le roi ôte à nos cœurs la liberté, par la manière dont il nous reçoit; mais ses ministres nous la rendent.» Ce doge était un homme de beaucoup d’esprit. Tout le monde sait que le marquis de Seignelai lui ayant demandé ce qu’il trouvait de plus singulier à Versailles, il répondit: C’est de m’y voir.

(1684) L’extrême goût que Louis XIV avait pour les choses d’éclat fut encore bien plus flatté par l’ambassade qu’il reçut de Siam[492], pays où l’on avait ignoré jusqu’alors que la France existât. Il était arrivé, par une de ces singularités qui prouvent la supériorité des Européans sur les autres nations, qu’un Grec, fils d’un cabaretier de Céphalonie, nommé Phalk Constance[493], était devenu Barcalon, c’est-à-dire premier ministre ou grand-vizir du royaume de Siam. Cet homme, dans le dessein de s’affermir et de s’élever encore, et dans le besoin qu’il avait de secours étrangers, n’avait osé se confier ni aux Anglais ni aux Hollandais; ce sont des voisins trop dangereux dans les Indes. Les Français venaient d’établir des comptoirs sur les côtes de Coromandel, et avaient porté dans ces extrémités de l’Asie la réputation de leur roi. Constance crut Louis XIV propre à être flatté par un hommage qui viendrait de si loin sans être attendu. La religion, dont les ressorts font jouer la politique du monde depuis Siam jusqu’à Paris, servit encore à ses desseins. Il envoya, au nom du roi de Siam, son maître, une solennelle ambassade avec de grands présents à Louis XIV, pour lui faire entendre que ce roi indien, charmé de sa gloire, ne voulait faire de traité de commerce qu’avec la nation française, et qu’il n’était pas même éloigné de se faire chrétien. La grandeur du roi flattée, et sa religion trompée, l’engagèrent à envoyer au roi de Siam deux ambassadeurs et six jésuites; et depuis il y joignit des officiers avec huit cents soldats: mais l’éclat de cette ambassade siamoise fut le seul fruit qu’on en retira. Constance périt quatre ans après, victime de son ambition: quelque peu des Français qui restèrent auprès de lui furent massacrés, d’autres obligés de fuir; et sa veuve, après avoir été sur le point d’être reine, fut condamnée, par le successeur du roi de Siam, à servir dans la cuisine, emploi pour lequel elle était née.

Cette soif de gloire, qui portait Louis XIV à se distinguer en tout des autres rois, paraissait encore dans la hauteur qu’il affectait avec la cour de Rome. Odescalchi, Innocent XI, fils d’un banquier du Milanais, était sur le trône de l’Église. C’était un homme vertueux, un pontife sage, peu théologien, prince courageux, ferme, et magnifique. Il secourut contre les Turcs l’empire et la Pologne de son argent, et les Vénitiens de ses galères. Il condamnait avec hauteur la conduite de Louis XIV, uni contre des chrétiens avec les Turcs. On s’étonnait qu’un pape prît si vivement le parti des empereurs qui se disent rois des Romains, et qui, s’ils le pouvaient, règneraient dans Rome; mais Odescalchi était né sous la domination autrichienne. Il avait fait deux campagnes dans les troupes du Milanais. L’habitude et l’humeur gouvernent les hommes. Sa fierté s’irritait contre celle du roi qui, de son côté, lui donnait toutes les mortifications qu’un roi de France peut donner à un pape, sans rompre de communion avec lui. Il y avait depuis long-temps dans Rome un abus difficile à déraciner, parcequ’il était fondé sur un point d’honneur dont se piquaient tous les rois catholiques. Leurs ambassadeurs à Rome étendaient le droit de franchise et d’asile, affecté à leur maison, jusqu’à une très grande distance, qu’on nomme quartier. Ces prétentions, toujours soutenues, rendaient la moitié de Rome un asile sûr à tous les crimes. Par un autre abus, ce qui entrait dans Rome sous le nom des ambassadeurs ne payait jamais d’entrée. Le commerce en souffrait, et le fisc en était appauvri.

Le pape Innocent XI obtint enfin de l’empereur, du roi d’Espagne, de celui de Pologne, et du nouveau roi d’Angleterre, Jacques II, prince catholique, qu’ils renonçassent à ces droits odieux. Le nonce Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme les autres rois, à la tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis, très mécontent du pape, répondit «Qu’il ne s’était jamais réglé sur l’exemple d’autrui, et que c’était à lui de servir d’exemple[494].» Il envoya à Rome le marquis de Lavardin en ambassade pour braver le pape. (16 novembre 1687) Lavardin entra dans Rome, malgré les défenses du pontife, escorté de quatre cents gardes de la marine, de quatre cents officiers volontaires, et de deux cents hommes de livrée, tous armés. Il prit possession de son palais, de ses quartiers, et de l’église de Saint-Louis, autour desquels il fit poster des sentinelles, et faire la ronde comme dans une place de guerre. Le pape est le seul souverain à qui on pût envoyer une telle ambassade: car la supériorité qu’il affecte sur les têtes couronnées leur donne toujours envie de l’humilier; et la faiblesse de son état fait qu’on l’outrage toujours impunément. Tout ce qu’Innocent XI put faire, fut de se servir, contre le marquis de Lavardin, des armes usées de l’excommunication; armes dont on ne fait pas même plus de cas à Rome qu’ailleurs, mais qu’on ne laisse pas d’employer comme une ancienne formule, ainsi que les soldats du pape sont armés seulement pour la forme.

Le cardinal d’Estrées, homme d’esprit, mais négociateur souvent malheureux, était alors chargé des affaires de France à Rome. D’Estrées, ayant été obligé de voir souvent le marquis de Lavardin, ne put être ensuite admis à l’audience du pape sans recevoir l’absolution: en vain il s’en défendit, Innocent XI s’obstina à la lui donner, pour conserver toujours cette autorité imaginaire par les usages sur lesquels elle est fondée.

Louis, avec la même hauteur, mais toujours soutenu par les souterrains de la politique, voulut donner un électeur à Cologne. Occupé du soin de diviser ou de combattre l’empire, il prétendait élever à cet électorat le cardinal de Furstenberg, évêque de Strasbourg, sa créature et la victime de ses intérêts, ennemi irréconciliable de l’empereur, qui l’avait fait emprisonner dans la dernière guerre, comme un Allemand vendu à la France.

Le chapitre de Cologne, comme tous les autres chapitres d’Allemagne, a le droit de nommer son évêque, qui par là devient électeur. Celui qui remplissait ce siége était Ferdinand de Bavière, autrefois l’allié, et depuis l’ennemi du roi, comme tant d’autres princes. Il était malade à l’extrémité. L’argent du roi, répandu à propos parmi les chanoines, les intrigues et les promesses, firent élire le cardinal de Furstenberg comme coadjuteur; et après la mort du prince, il fut élu une seconde fois par la pluralité des suffrages. Le pape, par le concordat germanique, a le droit de conférer l’évêché à l’élu, et l’empereur a celui de confirmer à l’électorat. L’empereur et le pape Innocent XI, persuadés que c’était presque la même chose, de laisser Furstenberg sur ce trône électoral et d’y mettre Louis XIV, s’unirent, pour donner cette principauté au jeune Bavière[495], frère du dernier mort. (Octobre 1688) Le roi se vengea du pape en lui ôtant Avignon, et prépara la guerre à l’empereur. Il inquiétait en même temps l’électeur palatin, au sujet des droits de la princesse palatine, Madame, seconde femme de Monsieur; droits auxquels elle avait renoncé par son contrat de mariage. La guerre faite à l’Espagne, en 1667, pour les droits de Marie-Thérèse, malgré une pareille renonciation, prouve bien que les contrats sont faits pour les particuliers. Voilà comme le roi, au comble de sa grandeur, indisposa, ou dépouilla, ou humilia, presque tous les princes; aussi presque tous se réunissaient contre lui.

CHAPITRE XV.

Le roi Jacques détrôné par son gendre Guillaume III, et protégé par Louis XIV.

Le prince d’Orange, plus ambitieux que Louis XIV, avait conçu des projets vastes qui pouvaient paraître chimériques dans un stathouder de Hollande, mais qu’il justifia par son habileté et par son courage. Il voulait abaisser le roi de France, et détrôner le roi d’Angleterre. Il n’eut pas de peine à liguer petit à petit l’Europe contre la France. L’empereur, une partie de l’empire, la Hollande, le duc de Lorraine, s’étaient d’abord secrètement ligués à Augsbourg (1687); ensuite l’Espagne et la Savoie s’unirent à ces puissances. Le pape, sans être expressément un des confédérés, les animait tous par ses intrigues. Venise les favorisait, sans se déclarer ouvertement. Tous les princes d’Italie étaient pour eux. Dans le nord, la Suède était alors du parti des Impériaux, et le Danemark était un allié inutile de la France. Plus de cinq cent mille protestants, fuyant la persécution de Louis, et emportant avec eux hors de France leur industrie et leur haine contre le roi, étaient de nouveaux ennemis qui allaient dans toute l’Europe exciter les puissances déjà animées à la guerre. (On parlera de cette fuite dans le chapitre de la religion[496].) Le roi était de tous côtés entouré d’ennemis, et n’avait d’ami que le roi Jacques.

Jacques, roi d’Angleterre, successeur de Charles II, son frère, était catholique comme lui; mais Charles n’avait bien voulu souffrir qu’on le fît catholique, sur la fin de sa vie, que par complaisance pour ses maîtresses et pour son frère: il n’avait en effet d’autre religion qu’un pur déisme. Son extrême indifférence sur toutes les disputes qui partagent les hommes n’avait pas peu contribué à le faire régner paisiblement en Angleterre. Jacques, au contraire, attaché depuis sa jeunesse à la communion romaine par persuasion, joignit à sa créance l’esprit de parti et de zèle. S’il eût été mahométan, ou de la religion de Confucius, les Anglais n’eussent jamais troublé son règne; mais il avait formé le dessein de rétablir dans son royaume[497] le catholicisme, regardé avec horreur par ces royalistes républicains comme la religion de l’esclavage. C’est une entreprise quelquefois très aisée de rendre une religion dominante dans un pays. Constantin, Clovis, Gustave-Vasa, la reine Élisabeth, firent recevoir sans danger, chacun par des moyens différents, une religion nouvelle; mais pour de pareils changements, deux choses sont absolument nécessaires, une profonde politique et des circonstances heureuses: l’une et l’autre manquaient à Jacques.

Il était indigné de voir que tant de rois dans l’Europe étaient despotiques; que ceux de Suède et de Danemark le devenaient alors; qu’enfin il ne restait plus dans le monde que la Pologne et l’Angleterre où la liberté des peuples subsistât avec la royauté. Louis XIV l’encourageait à devenir absolu chez lui, et les jésuites le pressaient de rétablir leur religion avec leur crédit. Il s’y prit si malheureusement, qu’il ne fit que révolter tous les esprits. Il agit d’abord comme s’il fût venu à bout de ce qu’il avait envie de faire; ayant publiquement à sa cour un nonce du pape, des jésuites, des capucins; mettant en prison sept évêques anglicans, qu’il eût pu gagner; ôtant les priviléges à la ville de Londres, à laquelle il devait plutôt en accorder de nouveaux; renversant avec hauteur des lois qu’il fallait saper en silence; enfin, se conduisant avec si peu de ménagement, que les cardinaux de Rome disaient en plaisantant, «qu’il fallait l’excommunier, comme un homme qui allait perdre le peu de catholicisme qui restait en Angleterre.» Le pape Innocent XI n’espérait rien des entreprises de Jacques, et refusait constamment un chapeau de cardinal, que ce roi demandait pour son confesseur le jésuite Peters. Ce jésuite était un intrigant impétueux qui, dévoré de l’ambition d’être cardinal et primat d’Angleterre, poussait son maître au précipice. Les principales têtes de l’état se réunirent en secret contre les desseins du roi. Ils députèrent vers le prince d’Orange. Leur conspiration fut tramée avec une prudence et un secret qui endormirent la confiance de la cour. [498] Le prince d’Orange équipa une flotte qui devait porter quatorze à quinze mille hommes. Ce prince n’était rien autre chose qu’un particulier illustre, qui jouissait à peine de cinq cent mille florins de rente; mais telle était sa politique heureuse, que l’argent, la flotte, les cœurs des États-Généraux, étaient à lui. Il était roi véritablement en Hollande par sa conduite habile, et Jacques cessait de l’être en Angleterre par sa précipitation. On publia d’abord que cet armement était destiné contre la France. Le secret fut gardé par plus de deux cents personnes. Barillon, ambassadeur de France à Londres, homme de plaisir, plus instruit des intrigues des maîtresses de Jacques que de celles de l’Europe, fut trompé le premier. Louis XIV ne le fut pas; il offrit des secours à son allié, qui les refusa d’abord avec sécurité, et qui les demanda ensuite, lorsqu’il n’était plus temps, et que la flotte du prince, son gendre, était à la voile. Tout lui manqua à-la-fois comme il se manqua à lui-même. (Octobre 1688) Il écrivit en vain à l’empereur Léopold, qui lui répondit: «Il ne vous est arrivé que ce que nous vous avions prédit.» Il comptait sur sa flotte; mais ses vaisseaux laissèrent passer ceux de son ennemi. Il pouvait au moins se défendre sur terre: il avait une armée de vingt mille hommes; et s’il les avait menés au combat sans leur donner le temps de la réflexion, il est à croire qu’ils eussent combattu; mais il leur laissa le loisir de se déterminer. Plusieurs officiers généraux l’abandonnèrent; entre autres, ce fameux Churchill, aussi fatal depuis à Louis qu’à Jacques, et si illustre sous le nom de duc de Marlborough. Il était favori de Jacques, sa créature, le frère de sa maîtresse, son lieutenant-général dans l’armée; cependant il le quitta, et passa dans le camp du prince d’Orange. Le prince de Danemark, gendre de Jacques, enfin sa propre fille, la princesse Anne, l’abandonnèrent.

Alors, se voyant attaqué et poursuivi par un de ses gendres, quitté par l’autre; ayant contre lui ses deux filles, ses propres amis; haï des sujets mêmes qui étaient encore dans son parti, il désespéra de sa fortune: la fuite, dernière ressource d’un prince vaincu, fut le parti qu’il prit sans combattre. Enfin, après avoir été arrêté dans sa fuite par la populace, maltraité par elle, reconduit à Londres; après avoir reçu paisiblement les ordres du prince d’Orange dans son propre palais; après avoir vu sa garde relevée, sans coup férir, par celle du prince, chassé de sa maison, prisonnier à Rochester, il profita de la liberté qu’on lui donnait d’abandonner son royaume; il alla chercher un asile en France[499].

Ce fut là l’époque de la vraie liberté de l’Angleterre. La nation, représentée par son parlement, fixa les bornes, si long-temps contestées, des droits du roi et de ceux du peuple; et ayant prescrit au prince d’Orange les conditions auxquelles il devait régner, elle le choisit pour son roi, conjointement avec sa femme Marie, fille du roi Jacques. Dès lors ce prince ne fut plus connu, dans la plus grande partie de l’Europe, que sous le nom de Guillaume III, roi légitime d’Angleterre et libérateur de la nation. Mais en France il ne fut regardé que comme le prince d’Orange, usurpateur des états de son beau-père.

(Janvier 1689) Le roi fugitif vint avec sa femme, fille d’un duc de Modène, et le prince de Galles encore enfant, implorer la protection de Louis XIV. La reine d’Angleterre, arrivée avant son mari, fut étonnée de la splendeur qui environnait le roi de France, de cette profusion de magnificence qu’on voyait à Versailles, et surtout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d’elle jusqu’à Chatou. «[500]Je vous rends, madame, lui dit-il, un triste service: mais j’espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus heureux.» Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de Saint-Germain, où elle trouva le même service qu’aurait eu la reine de France: tout ce qui sert à la commodité et au luxe, des présents de toute espèce, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux, en étoffes.

Il y avait parmi tous ces présents une bourse de dix mille louis d’or sur sa toilette. Les mêmes attentions furent observées pour son mari, qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs par an pour l’entretien de sa maison, outre les présents sans nombre qu’on lui fit. Il eut les officiers du roi et ses gardes. Toute cette réception était bien peu de chose, auprès des préparatifs qu’on fesait pour le rétablir sur son trône. Jamais le roi ne parut si grand; mais Jacques parut petit. Ceux qui, à la cour et à la ville, décident de la réputation des hommes, conçurent pour lui peu d’estime. Il ne voyait guère que des jésuites. Il alla descendre chez eux à Paris, dans la rue Saint-Antoine. Il leur dit qu’il était jésuite lui-même; et ce qui est de plus singulier, c’est que la chose était vraie. Il s’était fait associer à cet ordre, avec de certaines cérémonies, par quatre jésuites anglais, étant encore duc d’York. Cette pusillanimité dans un prince, jointe à la manière dont il avait perdu sa couronne, l’avilit au point que les courtisans s’égayaient tous les jours à faire des chansons sur lui. Chassé d’Angleterre, on s’en moquait en France. On ne lui savait nul gré d’être catholique. L’archevêque de Reims, frère de Louvois, dit tout haut à Saint-Germain dans son antichambre: «Voilà un bon-homme qui a quitté trois royaumes pour une messe[501].» Il ne recevait de Rome que des indulgences et des pasquinades. Enfin, dans toute cette révolution, sa religion lui rendit si peu de services, que, lorsque le prince d’Orange, le chef du calvinisme, avait mis à la voile pour aller détrôner le roi son beau-père, le ministre du roi catholique à La Haye avait fait dire des messes pour l’heureux succès de ce voyage.

Au milieu des humiliations de ce roi fugitif, et des libéralités de Louis XIV envers lui, c’était un spectacle digne de quelque attention de voir Jacques toucher les écrouelles[502] au petit couvent des Anglaises; soit que les rois anglais se soient attribué ce singulier privilége, comme prétendants à la couronne de la France, soit que cette cérémonie soit établie chez eux depuis le temps du premier Édouard.

Le roi le fit bientôt conduire en Irlande, où les catholiques formaient encore un parti qui paraissait considérable. Une escadre de treize vaisseaux du premier rang était à la rade de Brest pour le transport. Tous les officiers, les courtisans, les prêtres même, qui étaient venus trouver Jacques à Saint-Germain, furent défrayés jusqu’à Brest aux dépens du roi de France. Le jésuite Innès, recteur du collége des Écossais à Paris, était son secrétaire d’état. Un ambassadeur (c’était M. d’Avaux) était nommé auprès du roi détrôné, et le suivit avec pompe. Des armes, des munitions de toute espèce, furent embarquées sur la flotte; on y porta jusqu’aux meubles les plus vils et jusqu’aux plus recherchés. Le roi lui alla dire adieu à Saint-Germain. Là, pour dernier présent, il lui donna sa cuirasse, et lui dit en l’embrassant: «Tout ce que je peux vous souhaiter de mieux est de ne nous jamais revoir.» (12 mai 1689) A peine le roi Jacques était-il débarqué en Irlande avec cet appareil, que vingt-trois autres grands vaisseaux de guerre, sous les ordres de Château-Renaud, et une infinité de navires de transport le suivirent. Cette flotte ayant mis en fuite et dispersé la flotte anglaise qui s’opposait à son passage, débarqua heureusement; et ayant pris dans son retour sept vaisseaux marchands hollandais, revint à Brest, victorieuse de l’Angleterre, et chargée des dépouilles de la Hollande.

(Mars 1690) Bientôt après un troisième secours partit encore de Brest, de Toulon, de Rochefort. Les ports d’Irlande et la mer de la Manche étaient couverts de vaisseaux français.

Enfin Tourville, vice-amiral de France, avec soixante et douze grands vaisseaux, rencontra une flotte anglaise et hollandaise d’environ soixante voiles. On se battit pendant dix heures (juillet 1690): Tourville, Château-Renaud, d’Estrées, Nemond, signalèrent leur courage et une habileté qui donnèrent à la France un honneur auquel elle n’était pas accoutumée. Les Anglais et les Hollandais, jusqu’alors maîtres de l’Océan, et de qui les Français avaient appris depuis si peu de temps à donner des batailles rangées, furent entièrement vaincus. Dix-sept de leurs vaisseaux brisés et démâtés allèrent échouer et se brûler sur leurs côtes. Le reste alla se cacher vers la Tamise, ou entre les bancs de la Hollande. Il n’en coûta pas une seule chaloupe aux Français. Alors ce que Louis XIV souhaitait depuis vingt années, et ce qui avait paru si peu vraisemblable, arriva; il eut l’empire de la mer, empire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaisseaux de guerre ennemis se cachaient devant ses flottes. Seignelai, qui osait tout, fit venir les galères de Marseille sur l’Océan. Les côtes d’Angleterre virent des galères pour la première fois. On fit, par leur moyen, une descente aisée à Tingmouth.

On brûla dans cette baie plus de trente vaisseaux marchands. Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque s’enrichissaient, eux et l’état, de prises continuelles. Enfin, pendant près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les vaisseaux français.

Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secours de Louis XIV. Il avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandais. Les trois quarts de ce royaume se déclaraient en sa faveur. Son concurrent Guillaume était absent; cependant il ne profita d’aucun de ses avantages. Sa fortune échoua d’abord devant la petite ville de Londonderry; il la pressa par un siége opiniâtre, mais mal dirigé, pendant quatre mois. Cette ville ne fut défendue que par un prêtre presbytérien, nommé Walker. Ce prédicant s’était mis à la tête de la milice bourgeoise. Il la menait au prêche et au combat. Il fesait braver aux habitants la famine et la mort. Enfin le prêtre contraignit le roi de lever le siége.

Cette première disgrace en Irlande fut bientôt suivie d’un plus grand malheur: Guillaume arriva, et marcha à lui. La rivière de Boyne était entre eux. (11 juillet 1690) Guillaume entreprend de la franchir à la vue de l’ennemi. Elle était à peine guéable en trois endroits. La cavalerie passa à la nage, l’infanterie était dans l’eau jusqu’aux épaules; mais à l’autre bord il fallait encore traverser un marais; ensuite on trouvait un terrain escarpé qui formait un retranchement naturel. Le roi Guillaume fit passer son armée en trois endroits, et engagea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vus de si bons soldats en France et en Espagne, ont toujours mal combattu chez eux[503]. Il y a des nations, dont l’une semble faite pour être soumise à l’autre. Les Anglais ont toujours eu sur les Irlandais la supériorité du génie, des richesses, et des armes[504]. Jamais l’Irlande n’a pu secouer le joug de l’Angleterre, depuis qu’un simple seigneur anglais la subjugua. Les Français combattirent à la journée de la Boyne, les Irlandais s’enfuirent. Leur roi Jacques n’ayant paru, dans l’engagement, ni à la tête des Français ni à la tête des Irlandais, se retira le premier[505]. Il avait toujours cependant montré beaucoup de valeur; mais il y a des occasions où l’abattement d’esprit l’emporte sur le courage. Le roi Guillaume, qui avait eu l’épaule effleurée d’un coup de canon avant la bataille, passa pour mort en France. Cette fausse nouvelle fut reçue à Paris avec une joie indécente et honteuse. Quelques magistrats subalternes encouragèrent les bourgeois et le peuple à faire des illuminations. On sonna les cloches. On brûla dans plusieurs quartiers des figures d’osier qui représentaient le prince d’Orange, comme on brûle le pape dans Londres. On tira le canon de la Bastille, non point par ordre du roi, mais par le zèle inconsidéré d’un commandant. On croirait, sur ces marques d’allégresse et sur la foi de tant d’écrivains, que cette joie effrénée, à la mort prétendue d’un ennemi, était l’effet de la crainte extrême qu’il inspirait. Tous ceux qui ont écrit, et Français et étrangers, ont dit que ces réjouissances étaient le plus grand éloge du roi Guillaume. Cependant, si on veut faire attention aux circonstances du temps et à l’esprit qui régnait alors, on verra bien que la crainte ne produisit pas ces transports de joie. Les bourgeois et le peuple ne savent guère craindre un ennemi que quand il menace leur ville. Loin d’avoir de la terreur au nom de Guillaume, le commun des Français avait alors l’injustice de le mépriser. Il avait presque toujours été battu par les généraux français. Le vulgaire ignorait combien ce prince avait acquis de véritable gloire, même dans ses défaites. Guillaume, vainqueur de Jacques en Irlande, ne paraissait pas encore aux yeux des Français un ennemi digne de Louis XIV. Paris, idolâtre de son roi, le croyait réellement invincible. Les réjouissances ne furent donc point le fruit de la crainte, mais de la haine. La plupart des Parisiens, nés sous le règne de Louis, et façonnés au joug despotique, regardaient alors un roi comme une divinité, et un usurpateur comme un sacrilége. Le petit peuple, qui avait vu Jacques aller tous les jours à la messe, détestait Guillaume hérétique. L’image d’un gendre et d’une fille ayant chassé leur père, d’un protestant régnant à la place d’un catholique, enfin d’un ennemi de Louis XIV, transportait les Parisiens d’une espèce de fureur; mais les gens sages pensaient modérément.

Jacques revint en France, laissant son rival gagner en Irlande de nouvelles batailles, et s’affermir sur le trône. Les flottes françaises furent occupées alors à ramener les Français qui avaient inutilement combattu, et les familles irlandaises catholiques qui, étant très pauvres dans leur patrie, voulurent aller subsister en France des libéralités du roi.

Il est à croire que la fortune eut peu de part à toute cette révolution depuis son commencement jusqu’à sa fin. Les caractères de Guillaume et de Jacques firent tout. Ceux qui aiment à voir dans la conduite des hommes les causes des événements remarqueront que le roi Guillaume, après sa victoire, fit publier un pardon général; et que le roi Jacques vaincu, en passant par une petite ville, nommée Galloway, fit pendre quelques citoyens qui avaient été d’avis de lui fermer les portes[506]. De deux hommes qui se conduisaient ainsi, il était bien aisé de voir qui devait l’emporter.

Il restait à Jacques quelques villes en Irlande; entre autres Limerick, où il y avait plus de douze mille soldats. Le roi de France, soutenant toujours la fortune de Jacques, fit passer encore trois mille hommes de troupes réglées dans Limerick. Pour surcroît de libéralité, il envoya tout ce qui peut servir aux besoins d’un grand peuple et à ceux des soldats. Quarante vaisseaux de transport, escortés de douze vaisseaux de guerre, apportèrent tous les secours possibles en hommes, en ustensiles, en équipages; des ingénieurs, des canonniers, des bombardiers, deux cents maçons; des selles, des brides, des housses, pour plus de vingt mille chevaux; des canons avec leurs affûts, des fusils, des pistolets, des épées, pour armer vingt-six mille hommes; des vivres, des habits, et jusqu’à vingt-six mille paires de souliers. Limerick assiégée, mais munie de tant de secours, espérait de voir son roi combattre pour sa défense. Jacques ne vint point. Limerick se rendit: les vaisseaux français retournèrent encore vers les côtes d’Irlande, et ramenèrent en France environ vingt mille Irlandais, tant soldats que citoyens fugitifs.