Ce fut sur cette pièce qu’il fut reçu à l’académie; et Boileau alléguait cette même pièce pour lui refuser son suffrage. Il est mort en 1742, à près de cent ans, d’autres disent à cent deux. Un jour, à l’âge de plus de quatre-vingt-quinze ans, il soupait avec madame la duchesse du Maine: elle l’appelait Apollon, et lui demandait je ne sais quel secret; il lui répondit:
Anacréon moins vieux fit de bien moins jolies choses. Si les Grecs avaient eu des écrivains tels que nos bons auteurs, ils auraient été encore plus vains; nous leur applaudirions aujourd’hui avec encore plus de raison.
Sainte-Marthe (Gaucher de). Cette famille a été pendant plus de cent années féconde en savants. Le premier Gaucher de Sainte-Marthe fut Charles, qui fut éloquent pour son temps. Mort en 1555.
Scévole, neveu de Charles, se distingua dans les lettres et dans les affaires. Ce fut lui qui réduisit Poitiers sous l’obéissance de Henri IV. Il mourut à Loudun, en 1623, et le fameux Urbain Grandier prononça son oraison funèbre.
Abel de Sainte-Marthe, son fils, cultiva les lettres comme son père, et mourut en 1652. Son fils, nommé Abel comme lui, marcha sur ses traces: mort en 1706.
Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, fils du premier Scévole, enterrés tous deux à Paris, dans le même tombeau, à Saint-Severin, furent illustres par leur savoir. Ils composèrent ensemble le Gallia christiana. Scévole, mort en 1650; Louis, mort en 1656.
Denys de Sainte-Marthe[288], leur cousin, acheva cet ouvrage[289]. Mort à Paris, en 1725.
Pierre-Scévole de Sainte-Marthe, frère aîné[290] du dernier Scévole, fut historiographe de France. Mort en 1690.
Saint-Évremond (Charles de Saint-Denys, de), né en Normandie, en 1613. Une morale voluptueuse, des lettres écrites à des gens de cour, dans un temps où ce mot de cour était prononcé avec emphase par tout le monde, des vers médiocres, qu’on appelle vers de société, faits dans des sociétés illustres, tout cela avec beaucoup d’esprit contribua à la réputation de ses ouvrages. Un nommé Des-Maizeaux les a fait imprimer, avec une vie de l’auteur, qui contient seule un gros volume; et dans ce gros volume il n’y a pas quatre pages intéressantes. Il n’est grossi que des mêmes choses qu’on trouve dans les Œuvres de Saint-Évremond[291]: c’est un artifice du libraire, un abus du métier d’éditeur. C’est par de tels artifices qu’on a trouvé le secret de multiplier les livres à l’infini, sans multiplier les connaissances. On connaît son exil, sa philosophie, et ses ouvrages. Quand on lui demanda, à sa mort, s’il voulait se réconcilier, il répondit: «Je voudrais me réconcilier avec l’appétit.» Il est enterré à Westminster, avec les rois et les hommes illustres d’Angleterre. Mort en 1703.
Saint-Pavin (Denys Sanguin de). Il était au nombre des hommes de mérite que Despréaux confondit dans ses satires avec les mauvais écrivains[292]. Le peu qu’on a de lui passe pour être d’un goût délicat. On peut connaître son mérite personnel par cette épitaphe, que fit pour lui Fieubet[293], le maître des requêtes, l’un des esprits les plus polis de ce siècle:
Mort en 1670.
Saint-Pierre (Charles-Irénée Castel, abbé de), né en 1658, gentilhomme de Normandie[294], n’ayant qu’une fortune médiocre, la partagea quelque temps avec les célèbres Varignon et Fontenelle. Il écrivit beaucoup sur la politique. La meilleure définition qu’on ait faite en général de ses ouvrages, est ce qu’en disait le cardinal Dubois, que c’étaient les rêves d’un bon citoyen. Il avait la simplicité de rebattre, dans ses livres, les vérités les plus triviales de la morale, et par une autre simplicité, il proposait presque toujours des choses impossibles comme praticables. Il ne cessa d’insister sur le projet d’une paix perpétuelle, et d’une espèce de parlement de l’Europe, qu’il appelle la diète europaine. On avait imputé une partie de ce projet chimérique au roi Henri IV, et l’abbé de Saint-Pierre, pour appuyer ses idées, prétendait que cette diète europaine avait été approuvée et rédigée par le dauphin, duc de Bourgogne, et qu’on en avait trouvé le plan dans les papiers de ce prince. Il se permettait cette fiction pour mieux faire goûter son projet. Il rapporte, avec bonne foi, la lettre par laquelle le cardinal de Fleury répondit à ses propositions: «Vous avez oublié, monsieur, pour article préliminaire, de commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit des princes.» Cependant l’abbé de Saint-Pierre ne laissa pas enfin d’être très utile. Il travailla beaucoup pour délivrer la France de la tyrannie de la taille arbitraire; il écrivit et il agit en homme d’état sur cette seule matière. Il fut unanimement exclu de l’académie française, pour avoir, sous la régence du duc d’Orléans, préféré un peu durement, dans sa Polisynodie, l’établissement des conseils, à la manière de gouverner de Louis XIV, protecteur de l’académie[295]. Ce fut le cardinal de Polignac qui fit une brigue pour l’exclure, et qui en vint à bout. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, dans ce temps-là même, le cardinal de Polignac conspirait contre le régent, et que ce prince, qui donnait un logement au Palais-Royal à Saint-Pierre, et qui avait toute sa famille à son service, souffrit cette exclusion. L’abbé de Saint-Pierre ne se plaignit point. Il continua de vivre en philosophe avec ceux mêmes qui l’avaient exclu. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, son confrère, empêcha qu’à sa mort on ne prononçât son éloge à l’académie, selon la coutume. Ces vaines fleurs qu’on jette sur le tombeau d’un académicien n’ajoutent rien ni à sa réputation ni à son mérite; mais le refus fut un outrage; et les services que l’abbé de Saint-Pierre avait rendus, sa probité, et sa douceur, méritaient un autre traitement. Il mourut en 1743, âgé de quatre-vingt-six ans. Je lui demandai, quelques jours avant sa mort, comment il regardait ce passage; il me répondit: «Comme un voyage à la campagne.»
Le traité le plus singulier qu’on trouve dans ses ouvrages est l’anéantissement futur du mahométisme. Il assure qu’un temps viendra où la raison l’emportera chez les hommes sur la superstition. Les hommes comprendront, dit-il, qu’il suffit de la patience, de la politesse, et de la bienfesance, pour plaire à Dieu. Il est impossible, dit-il encore, qu’un livre où l’on trouve des propositions fausses données comme vraies, des choses absurdes opposées au sens commun, des louanges données à des actions injustes, ait été révélé par un être parfait. Il prétend que dans cinq cents ans tous les esprits, jusqu’aux plus grossiers, seront éclairés sur ce livre: que le grand muphti même et les cadis verront qu’il est de leur intérêt de détromper la multitude, et de se rendre plus nécessaires et plus respectés en rendant la religion plus simple. Ce traité est curieux[296]. Dans ses Annales de Louis XIV, il dit que l’état devrait bâtir des loges aux Petites-Maisons pour les théologiens intolérants, et qu’il serait à propos de jouer ces espèces de fous sur le théâtre. [297] C’est ici l’occasion d’observer que l’auteur du Siècle de Louis XIV n’a donné cette liste des écrivains et des artistes qui ont fleuri sous Louis XIV, qu’après avoir vu leurs ouvrages, et souvent connu leurs personnes, recherchant tous les moyens de s’instruire sur ce siècle célèbre, depuis qu’il fut nommé historiographe de France. Il ne pouvait, dans cette liste, parler des Annales politiques[298] de l’abbé de Saint-Pierre sous Louis XIV, puisque le Siècle fut imprimé en 1752 pour la première fois, et que les Annales de l’abbé de Saint-Pierre ne parurent qu’en 1758, ayant été imprimées en 1757. Ces Annales, il le faut avouer, sont une satire continuelle du gouvernement de ce monarque qui méritait plus d’estime; et cette satire n’est pas assez bien écrite pour faire pardonner son injustice. La famille de l’abbé, sentant quel dangereux effet cet ouvrage pouvait produire, engagea son auteur à le dérober au public: il ne fut imprimé qu’après sa mort. Comment donc l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui a donné depuis la liste des écrivains de Trois siècles[299], a-t-il pu dire «que l’auteur du Siècle de Louis XIV en a puisé l’idée mal remplie dans ces Annales politiques qui offrent un tableau frappant des progrès de l’esprit chez notre nation?»
Premièrement, il est impossible que l’auteur du Siècle ait pu rien prendre des Annales de l’abbé de Saint-Pierre, qu’il ne pouvait connaître[300], et desquelles il a vengé la mémoire de Louis XIV, dès qu’il les a connues. Secondement, il est très faux que l’abbé de Saint-Pierre se soit étendu dans son livre sur les progrès de l’esprit humain chez notre nation. A peine en dit-il quelques mots; et quand il parle des beaux-arts, c’est pour les avilir.
Voici comme il s’explique, page 155: «La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, l’architecture, prouvent le nombre des fainéants, leur goût pour la fainéantise, qui suffit à nourrir et à entretenir d’autres espèces de fainéants, gens qui se piquent d’esprit agréable, mais non pas d’esprit utile, etc.»
Il est rare, sans doute, d’entendre un académicien dire que des arts qui exigent le travail le plus assidu sont des occupations de fainéants.
Quant à la personne de Louis XIV, il veut l’avilir aussi bien que les arts dont ce roi fut le protecteur. On ne peut rapporter qu’avec indignation ce qu’il en dit, page 265: «Louis se gouvernait à l’égard de ses voisins et de ses sujets comme s’il eût adopté la maxime d’un célèbre tyran»; qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent. «Il sacrifiait tout au plaisir de se venger, et de montrer au public qu’il était redoutable; c’est le goût des ames médiocres, de tous les enfants, et de tous les hommes du commun.»
Il traite enfin Louis XIV, en vingt endroits, de grand enfant. Et lui, qui était sans contredit un vieil enfant, finit son livre par cette formule, Paradis aux bienfesants; mais il n’ose pas dire, Paradis aux médisants.
A l’égard de l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui est venu à Paris faire le métier de calomniateur pour quelque argent, il est difficile d’espérer pour lui le paradis. C’est même un grand effort que de le lui souhaiter[301].
Saint-Réal (César Vichard de), né à Chambéri, mais élevé en France. Son Histoire de la conjuration de Venise est un chef-d’œuvre. Sa Vie de Jésus-Christ est bien différente. Mort en 1692.
Sallo (Denys de), né en 1626, conseiller au parlement de Paris, inventeur des journaux[302]. Bayle perfectionna ce genre, déshonoré ensuite par quelques journaux que publièrent à l’envi des libraires avides, et que des écrivains obscurs remplirent d’extraits infidèles, d’inepties, et de mensonges. Enfin on est parvenu jusqu’à faire un trafic public d’éloges et de censures, surtout dans des feuilles périodiques; et la littérature a éprouvé le plus grand avilissement par ces infames manéges. Mort en 1669.
Sandras, voyez Courtilz.
Sanlecque (Louis), né à Paris en 1650[303], chanoine régulier, poëte qui a fait quelques jolis vers. C’est un des effets du siècle de Louis XIV que le nombre prodigieux de poëtes médiocres dans lesquels on trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appartiennent au temps, et non au génie. Mort en 1714.
Sanson (Nicolas), né à Abbeville en 1600; le père de la géographie, avant Guillaume Delisle. Mort en 1667. Ses deux fils[304] héritèrent de son mérite.
Santeul (Jean-Baptiste), né à Paris en 1630. Il passe pour excellent poëte latin, si on peut l’être, et ne pouvait faire des vers français. Ses hymnes sont chantées dans l’Église. Comme je n’ai point vécu chez Mécène entre Horace et Virgile, j’ignore si ces hymnes sont aussi bonnes qu’on le dit; si, par exemple, Orbis redemptor, nunc redemptus n’est pas un jeu de mots puéril. Je me défie beaucoup des vers modernes latins. Mort en 1697.
Sarasin (Jean-François), né près de Caen[305] en 1603, a écrit agréablement en prose et en vers: mort en 1654.
Saumaise (Claude), né en Bourgogne en 1588, retiré à Leyde pour être libre, homme d’une érudition immense. On prétend que le cardinal de Richelieu lui offrit une pension de douze mille francs pour revenir en France, à condition qu’il écrirait à la gloire de ce ministre, et même qu’il écrirait sa vie; mais Saumaise aimait trop la liberté, et haïssait trop celui qu’il regardait comme le plus grand ennemi de cette même liberté, pour accepter ses offres. Le roi d’Angleterre, Charles II, l’engagea à composer le Cri du sang royal contre les parricides de Charles Iᵉʳ. Le livre[306] ne répondit pas à la réputation de l’auteur: Milton, auteur d’un poëme barbare, quelquefois sublime, sur la pomme d’Adam, et le modèle de tous les poëmes barbares tirés de l’ancien Testament, réfuta Saumaise; mais le réfuta comme une bête féroce combat un sauvage. Ces deux ouvrages, d’un pédantisme dégoûtant, sont tombés dans l’oubli[307]. Les noms des auteurs n’ont pas péri. Mort en 1653.
Saurin (Jacques), né à Nîmes en 1677. Il passa pour le meilleur prédicateur des églises réformées. Cependant on lui reproche, comme à tous ses confrères, ce qu’on appelle le style réfugié. «Il est difficile, dit-il, que ceux qui ont sacrifié leur patrie à leur religion parlent leur langue avec pureté, etc.» De son temps, cependant, le français ne s’était pas corrompu en Hollande comme il l’est aujourd’hui. Bayle n’avait point le style réfugié; il ne péchait que par une familiarité qui approche quelquefois de la bassesse. Les défauts du langage des pasteurs calvinistes venaient de ce qu’ils copiaient les phrases incorrectes des premiers réformateurs; de plus, presque tous ayant été élevés à Saumur, en Poitou, en Dauphiné ou en Languedoc, ils conservaient les manières de parler vicieuses de la province. On créa pour Saurin une place de ministre de la noblesse à La Haye. Il était savant, et homme de plaisir. Mort en 1730.
Saurin (Joseph), né près d’Orange en 1659, de l’académie des sciences. C’était un génie propre à tout; mais on n’a de lui que des extraits du Journal des savants, quelques Mémoires de mathématiques, et son fameux Factum contre Rousseau. Ce procès, si malheureusement célèbre, fit rechercher toute sa vie, et servit à susciter contre lui les plus infames accusations. Rousseau, réfugié en Suisse, et sachant que son ennemi avait été pasteur de l’église réformée à Bercher, dans le bailliage d’Yverdun, remua tout pour avoir des témoignages contre lui. Il faut savoir que Joseph Saurin, dégoûté de son ministère, livré à la philosophie et aux mathématiques, avait préféré la France sa patrie, la ville de Paris, et l’académie des sciences, au village de Bercher. Pour remplir ce dessein, il avait fallu rentrer dans le sein de l’Église romaine, et il y rentra dès l’année 1690. L’évêque de Meaux, Bossuet, crut avoir converti un ministre, et il ne fit que servir à la petite fortune d’un philosophe. Saurin retourna en Suisse plusieurs années après, pour y recueillir quelques biens de sa femme, qu’il avait persuadée de quitter aussi la religion réformée. Les magistrats le décrétèrent de prise de corps, comme un pasteur apostat qui avait fait apostasier sa femme. Cela se passait en 1712, après le fameux procès de Rousseau; et Rousseau était à Soleure précisément dans ce temps-là. Ce fut alors que les accusations les plus flétrissantes éclatèrent contre Saurin. On lui imputa d’anciens délits qui auraient mérité la corde; on produisit ensuite contre lui une ancienne lettre, dans laquelle il avait fait lui-même, disait-on, la confession de ses crimes à un pasteur de ses amis. Enfin, pour comble d’indignité, on eut la bassesse cruelle d’imprimer ces accusations et cette lettre dans plusieurs journaux, dans le supplément de Bayle[308], dans celui de Moréri; nouveau moyen malheureusement inventé pour flétrir un homme dans l’Europe. C’est étrangement avilir la littérature que de faire d’un dictionnaire un greffe criminel, et de souiller d’opprobres scandaleux des ouvrages qui ne doivent être que le dépôt des sciences; ce n’était pas, sans doute, l’intention des premiers auteurs de ces archives de la littérature, qu’on a depuis infectées de tant d’additions aussi erronées qu’odieuses. L’art d’écrire est devenu souvent un vil métier, dans lequel des libraires qui ne savent pas lire paient des mensonges et des futilités, à tant la feuille, à des écrivains mercenaires qui ont fait de la littérature la plus lâche des professions. Il n’est pas permis au moins de consigner dans un dictionnaire des accusations criminelles, et de s’ériger en délateur sans avoir des preuves juridiques. J’ai été à portée d’examiner ces accusations contre Joseph Saurin; j’ai parlé au seigneur de la terre de Bercher, dans laquelle Saurin avait été pasteur; je me suis adressé à toute la famille du seigneur de cette terre: lui et tous ses parents m’ont dit unanimement qu’ils n’avaient jamais vu l’original de la lettre imputée à Saurin: ils m’ont tous marqué la plus vive indignation contre l’abus scandaleux dont on a chargé les suppléments aux dictionnaires de Bayle et de Moréri; et cette juste indignation qu’ils m’ont témoignée doit passer dans le cœur de tous les honnêtes gens[309]. J’ai en main les attestations de trois pasteurs, qui avouent «qu’ils n’ont jamais vu l’original de cette prétendue lettre de Saurin, ni connu personne qui l’eût vue, ni ouï dire qu’elle eût été adressée à aucun pasteur du pays de Vaud, et qu’ils ne peuvent qu’improuver l’usage qu’on a fait de cette pièce[310].»
Joseph Saurin mourut en 1737[311], en philosophe intrépide qui connaissait le néant de toutes les choses de ce monde, et plein du plus profond mépris pour tous ces vains préjugés, pour toutes ces disputes, pour ces opinions erronées qui surchargent d’un nouveau poids les malheurs innombrables de la vie humaine[312].
Joseph Saurin a laissé un fils d’un vrai mérite, auteur d’une tragédie de Spartacus[313], dans laquelle il y a des traits comparables à ceux de la plus grande force de Corneille.
Sauveur (Joseph), né à La Flèche en 1663. Il apprit sans maître les éléments de la géométrie. Il est un des premiers qui aient calculé les avantages et les désavantages des jeux de hasard. Il disait que tout ce que peut un homme en mathématique, un autre le peut aussi. Cela s’entend pour ceux qui se bornent à apprendre, mais non pour les inventeurs. Il avait été muet jusqu’à l’âge de sept ans. Mort en 1716.
Savari (Jacques), né en 1622, le premier qui ait écrit sur le commerce. Il avait été long-temps négociant. Le conseil le consulta sur l’ordonnance de 1673, dans tout ce qui regarde le négoce, et il en rédigea presque tous les articles. Le Dictionnaire de commerce, qui est de lui[314] et de Philémon, son frère, chanoine de Saint-Maur, fut une entreprise aussi utile que nouvelle; mais il faut regarder ces livres à peu près comme les intérêts des princes, qui changent en moins de cinquante ans. Les objets et les canaux du commerce, les gains, les finesses, ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient du temps de Savari. Mort en 1690.
Scarron (Paul), fils d’un conseiller de la grand’chambre, né en 1610. Ses comédies sont plus burlesques que comiques. Son Virgile travesti n’est pardonnable qu’à un bouffon. Son Roman comique est presque le seul de ses ouvrages que les gens de goût aiment encore; mais ils ne l’aiment que comme un ouvrage gai, amusant, et médiocre. C’est ce que Boileau avait prédit. Louis XIV épousa sa veuve en 1685. Mort en 1660.
Scudéri (Georges de), né au Havre-de-Grace en 1601. Favorisé du cardinal de Richelieu, il balança quelque temps la réputation de Corneille. Son nom est plus connu que ses ouvrages. Mort en 1667.
Scudéri (Magdeleine), sœur de Georges, née au Havre en 1607, plus connue aujourd’hui par quelques vers agréables qui restent d’elle, que par les énormes romans de la Clélie et du Cyrus. Louis XIV lui donna une pension, et l’accueillit avec distinction. Ce fut elle qui remporta le premier prix d’éloquence fondé par l’académie. Morte en 1701.
Segrais (Jean Regnault de), né à Caen en 1625. Mademoiselle l’appelle une manière de bel esprit: mais c’était en effet un très bel esprit et un véritable homme de lettres. Il fut obligé de quitter le service de cette princesse, pour s’être opposé à son mariage avec le comte de Lauzun. Ses églogues et sa traduction de Virgile furent estimées; mais aujourd’hui on ne les lit plus. Il est remarquable qu’on a retenu des vers de la Pharsale de Brébeuf, et aucun de l’Énéide de Segrais. Cependant Boileau loue Segrais et dénigre Brébeuf. Mort en 1701.
Senault (Jean-François), né en 1601, général de l’Oratoire. Prédicateur qui fut à l’égard du P. Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille, son prédécesseur et rarement son égal. Il est compté parmi les premiers restaurateurs de l’éloquence, plutôt que dans le petit nombre des hommes véritablement éloquents. Mort en 1672[315].
Sénecé (Antoine Bauderon de), né en 1643, premier valet de chambre de Marie-Thérèse; poëte d’une imagination singulière. Son conte du Kaïmac, à quelques endroits près, est un ouvrage distingué. C’est un exemple qui apprend qu’on peut très bien conter d’une autre manière que La Fontaine. On peut observer que cette pièce, la meilleure qu’il ait faite, est la seule qui ne se trouve pas dans son recueil. Il y a aussi dans ses Travaux d’Apollon des beautés singulières et neuves. Mort en 1737.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), femme du marquis de Sévigné, née en 1626[316]. Ses lettres, remplies d’anecdotes, écrites avec liberté, et d’un style qui peint et anime tout, sont la meilleure critique des lettres étudiées où l’on cherche l’esprit, et encore plus de ces lettres supposées dans lesquelles on veut imiter le style épistolaire, en étalant de faux sentiments et de fausses aventures à des correspondants imaginaires[317]. C’est dommage qu’elle manque absolument de goût, qu’elle ne sache pas rendre justice à Racine, qu’elle égale l’Oraison funèbre de Turenne, prononcée par Mascaron, au grand chef-d’œuvre de Fléchier[318]. Morte en 1696.
Silva (Jean-Baptiste), né à Bordeaux, très célèbre médecin à Paris, a fait un livre estimé sur la saignée; il était fort au-dessus de son livre. C’était un de ces médecins que Molière n’eût pu ni osé rendre ridicules. Né en 1684. Mort vers l’an 1746[319].
Simon (Richard), né en 1638, de l’Oratoire; excellent critique. Son Histoire de l’origine et du progrès des revenus ecclésiastiques, son Histoire critique du vieux Testament, etc. sont lues de tous les savants. Mort à Dieppe, en 1712.
Sirmond (Jacques), jésuite, né vers l’an 1559. L’un des plus savants et des plus aimables hommes de son temps. On sait à peine qu’il fut confesseur de Louis XIII, parcequ’il fit à peine parler de lui dans ce poste délicat. Il fut préféré par le pape à tous les savants d’Italie pour faire la Préface de la collection des conciles. Ses nombreux ouvrages furent très estimés, et sont très peu lus. Mort en 1651.
Sirmond (Jean), neveu du précédent. Historiographe de France, avec le brevet de conseiller d’état, qui était d’ordinaire attaché à la charge d’historiographe. L’un de ses principaux ouvrages est la Vie du cardinal d’Amboise, qu’il ne composa que pour mettre ce ministre au-dessous du cardinal de Richelieu, son protecteur. Il fut un des premiers académiciens. Mort en 1649.
Sorbière (Samuel), né en Dauphiné, en 1615. L’un de ceux qui ont porté le titre d’historiographe de France. Ami du pape Clément IX, avant son exaltation; ne recevant que de faibles marques de la générosité de ce pontife, il lui écrivit: «Saint père, vous envoyez des manchettes à celui qui n’a point de chemise.» Il effleura beaucoup de genres de science. Mort en 1670.
Suze (Henriette de Coligni[320], comtesse de La), célèbre dans son temps par son esprit et par ses élégies. C’est elle qui se fit catholique parceque son mari était huguenot, et qui s’en sépara, afin, disait la reine Christine, de ne voir son mari dans ce monde-ci ni dans l’autre. Née à Paris, en 1618. Morte dans la même ville, en 1673.
Tallemant (François), né à La Rochelle, en 1620: second traducteur[321] de Plutarque. Mort en 1693.
Tallemant (Paul), né à Paris, en 1642. Quoiqu’il fût petit-fils du riche Montauron[322], et fils d’un maître des requêtes qui avait eu deux cent mille livres de rente de notre monnaie d’aujourd’hui, il se trouva presque sans fortune. Colbert lui fit du bien comme aux autres gens de lettres. Il a eu la principale part à l’Histoire du roi par médailles. Mort en 1712.
Talon (Omer), avocat-général du parlement de Paris, a laissé des Mémoires utiles, dignes d’un bon magistrat et d’un bon citoyen; mais son éloquence n’est pas encore celle du bon temps. Mort en 1652.
Tarteron (Jérôme), jésuite. Il a traduit les satires d’Horace, de Perse, et de Juvénal, et a supprimé les obscénités grossières dont il est étrange que Juvénal, et surtout Horace, aient souillé leurs ouvrages. Il a ménagé en cela la jeunesse, pour laquelle il croyait travailler; mais sa traduction n’est pas assez littérale pour elle; le sens est rendu, mais non pas la valeur des mots. Mort en 1720.
Terrasson (l’abbé Jean), né en 1669[323], philosophe pendant sa vie et à sa mort. Il y a de beaux morceaux dans son Séthos[324]. Sa traduction de Diodore est utile: son examen d’Homère passe pour être sans goût. Mort en 1750.
Thiers (Jean-Baptiste), né à Chartres, en 1641[325]. On a de lui beaucoup de dissertations. C’est lui qui écrivit contre l’inscription du couvent des cordeliers de Reims: A Dieu et à saint François, tous deux crucifiés. Mort en 1703.
Thomassin (Louis), de l’Oratoire, né en Provence, en 1619, homme d’une érudition profonde. Il fit le premier des conférences sur les pères, sur les conciles, et sur l’histoire. Il oublia sur la fin de sa vie tout ce qu’il avait su, et ne se souvint plus d’avoir écrit. Mort en 1695.
Thoynard (Nicolas), né à Orléans, en 1629. On prétend qu’il a eu grande part au traité du cardinal Noris sur les Époques syriennes. Sa Concordance des quatre évangélistes, en grec, passe pour un ouvrage curieux. Il n’était que savant, mais il l’était profondément. Mort en 1706.
Torci (Jean-Baptiste Colbert de). Voyez Colbert.
Tourneford (Joseph Pitton de), né en Provence, en 1656, le plus grand botaniste de son temps. Il fut envoyé par Louis XIV en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Grèce, et en Asie, pour perfectionner l’histoire naturelle. Il rapporta treize cent trente-six nouvelles espèces de plantes, et il nous apprit à connaître les nôtres. Mort en 1708.
Tourreil (Jacques de), né à Toulouse, en 1656, célèbre par sa traduction de Démosthène. Mort en 1715[326].
Tristan (François), surnommé l’Ermite, gentilhomme de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII. Le prodigieux et long succès qu’eut sa tragédie de Mariamne fut le fruit de l’ignorance où l’on était alors. On n’avait pas mieux; et quand la réputation de cette pièce fut établie, il fallut plus d’une tragédie de Corneille pour la faire oublier. Il y a encore des nations chez qui des ouvrages très médiocres passent pour des chefs-d’œuvre, parcequ’il ne s’est pas trouvé de génie qui les ait surpassés. On ignore communément que Tristan ait mis en vers l’office de la Vierge, et il n’est pas étrange qu’on l’ignore. Mort en 1655. Voici son épitaphe, qu’il composa:
Turenne. Ce grand homme nous a laissé aussi des Mémoires qu’on trouve dans sa vie écrite par Ramsay[327]. Nous avons beaucoup de Mémoires de nos généraux; mais ils n’ont pas écrit comme Xénophon et César.
Vaillant (Jean-Foy), né à Beauvais, en 1632. Le public lui doit la science des médailles; et le roi, la moitié de son cabinet. Le ministre Colbert le fit voyager en Italie, en Grèce, en Égypte, en Turquie, en Perse. Des corsaires d’Alger le prirent en 1674, avec l’architecte Desgodets. Le roi les racheta tous deux. Jamais savant n’essuya plus de dangers. Mort en 1706.
Vaillant (Jean-François-Foy), né à Rome, en 1665, pendant les voyages de son père: antiquaire comme lui. Mort en 1708.
Valincourt (Jean-Baptiste-Henri du Trousset de), né en 1653. Une épître[328] que Despréaux lui a adressée fait sa plus grande réputation. On a de lui quelques petits ouvrages: il était bon littérateur. Il fit une assez grande fortune, qu’il n’eût pas faite s’il n’eût été qu’homme de lettres. Les lettres seules, dénuées de cette sagacité laborieuse qui rend un homme utile, ne procurent presque jamais qu’une vie malheureuse et méprisée. Un des meilleurs discours qu’on ait jamais prononcés à l’académie, est celui dans lequel M. de Valincourt tâche de guérir l’erreur de ce nombre prodigieux de jeunes gens qui, prenant leur fureur d’écrire pour du talent, vont présenter de mauvais vers à des princes, inondent le public de leurs brochures, et qui accusent l’ingratitude du siècle, parcequ’ils sont inutiles au monde et à eux-mêmes. Il les avertit que les professions qu’on croit les plus basses sont fort supérieures à celle qu’ils ont embrassée. Mort en 1730.
Valois (Adrien de), né à Paris, en 1607, historiographe de France. Ses meilleurs ouvrages sont sa Notice des Gaules, et son Histoire de la première race[329]. Mort en 1692.
Valois (Henri de), frère du précédent, né en 1603. Ses ouvrages sont moins utiles à des Français que ceux de son frère. Mort en 1676.
Varignon (Pierre), né à Caen, en 1654: mathématicien célèbre. Mort en 1722.
Varillas (Antoine), né dans la Marche, en 1624, historien plus agréable qu’exact. Mort en 1696.
Vavasseur (François), né dans le Charolais, en 1605, jésuite, grand littérateur. Il fit voir le premier que les Grecs et les Romains n’ont jamais connu le style burlesque, qui n’est qu’un reste de barbarie. Mort en 1681.
Vauban (Sébastien Le Prestre, maréchal de), né en 1633. La Dîme royale qu’on lui a imputée n’est pas de lui, mais de Boisguillebert[330]. Elle n’a pu être exécutée, et est en effet impraticable. On a de lui plusieurs Mémoires dignes d’un bon citoyen. Il contribua beaucoup par ses conseils à la construction du canal de Languedoc. Observons qu’il était très ignorant, qu’il l’avouait avec franchise, mais qu’il ne s’en vantait pas. Un grand courage, un zèle que rien ne rebutait, un talent naturel pour les sciences de combinaisons, de l’opiniâtreté dans le travail, le coup d’œil dans les occasions, qui ne se trouve pas toujours ni avec les connaissances ni avec le talent; telles furent les qualités auxquelles il dut sa réputation. Il a prouvé, par sa conduite, qu’il pouvait y avoir des citoyens dans un gouvernement absolu. Mort en 1707.
Vaugelas (Claude Favre de), né à Bourg-en-Bresse, en 1585. C’est un des premiers qui ont épuré et réglé la langue, et de ceux qui pouvaient faire des vers italiens sans en pouvoir faire de français. Il retoucha pendant trente ans sa traduction de Quinte-Curce. Tout homme qui veut bien écrire doit corriger ses ouvrages toute sa vie. Mort en 1650.
Vergier (Jacques), né à Paris, en 1657[331]. Il est, à l’égard de La Fontaine, ce que Campistron est à Racine; imitateur faible, mais naturel: mort assassiné à Paris par des voleurs, en 1720. On laisse entendre, dans le Moréri, qu’il avait fait une parodie contre un prince puissant qui le fit tuer. Ce conte est faux[332].
Vertot (Réné Auber de), né en Normandie[333], en 1655. Historien agréable et élégant. Mort en 1735.
Villars (le maréchal, Louis-Claude duc de), né en 1652. Le premier tome des Mémoires qui portent son nom est entièrement de lui[334]. Il savait par cœur les beaux endroits de Corneille, de Racine, et de Molière. Je lui ai entendu dire un jour à un homme d’état fort célèbre, qui était étonné qu’il sût tant de vers de comédie: «J’en ai moins joué que vous, mais j’en sais davantage.» Mort en 1734.
Villedieu[335] (Marie-Catherine Desjardins, plus connue sous le nom de madame de). Ses romans lui firent de la réputation. Au reste, on est bien éloigné de vouloir donner ici quelque prix à tous ces romans dont la France a été et est encore inondée; ils ont presque tous été, excepté Zaïde, des productions d’esprits faibles qui écrivent avec facilité des choses indignes d’être lues par les esprits solides: ils sont même pour la plupart dénués d’imagination; et il y en a plus dans quatre pages de l’Arioste que dans tous ces insipides écrits qui gâtent le goût des jeunes gens. Née à Alençon, vers 1640; morte en 1683.
Villiers (Pierre de), né à Coignac, en 1648, jésuite. Il cultiva les lettres, comme tous ceux qui sont sortis de cet ordre. Ses sermons, et son Poëme sur l’art de prêcher, eurent de son temps quelque réputation. Ses stances sur la solitude sont fort au-dessus de celles de Saint-Amant, qu’on avait tant vantées, mais ne sont pas encore tout-à-fait dignes d’un siècle si au-dessus de celui de Saint-Amant[336]. Mort en 1728.
Voiture (Vincent), né à Amiens, en 1598. C’est le premier qui fut en France ce qu’on appelle un bel esprit. Il n’eut guère que ce mérite dans ses écrits, sur lesquels on ne peut se former le goût[337]; mais ce mérite était alors très rare. On a de lui de très jolis vers, mais en petit nombre. Ceux qu’il fit pour la reine Anne d’Autriche, et qu’on n’imprima pas dans son recueil, sont un monument de cette liberté galante qui régnait à la cour de cette reine, dont les frondeurs lassèrent la douceur et la bonté.