—Ne crains-tu pas, si Mouley Hassan parvient à épouser Lella Oum Keltoum, qu’il ne se venge de ses refus?

—Allah!... Tu ne connais pas les hommes! Il se réjouira d’elle parce qu’elle est jeune, et de ses biens, puisqu’elle est riche. Et sa résistance, qui l’irrite à présent, il la jugera tout à fait excellente, quand elle sera sa femme. Une vierge pudique et bien gardée ne saurait agir autrement à l’égard de l’homme qu’elle doit épouser, même si le mariage la réjouit secrètement. Certes Lella Oum Keltoum hait Mouley Hassan à la limite de la haine, car il fut cause de tous ses maux. Mais il a bien trop d’orgueil pour le croire...

Lella Meryem se tait, lasse d’avoir si longtemps parlé d’une même chose... et soudain, l’esprit occupé d’un sujet tout aussi passionnant, elle s’écrie:

—O ma sœur!... le brocart que Lella Maléka portait, dit-on, aux noces de sa nièce, le connais-tu? sais-tu où l’on en peut avoir?... Pour moi, on l’a cherché en vain à toutes les boutiques de la Kissaria... Dans ma pensée, elle l’aura fait venir de Fès.

20 décembre.

Trois fumeurs de kif rêvent au coin de la place devant l’échoppe du kaouadji[26].

Le jour s’achève, triste et sombre: quelques feuilles d’un vert flétri jonchent le sol. Elles ne savent pas mourir en beauté. L’automne est une apothéose pour notre vieux monde, le suprême éclat des choses finissantes, plus exquises d’être à l’agonie. L’Afrique ne connaît que l’ivresse ardente du soleil; dès qu’il disparaît, elle s’abandonne, lamentable.

Mais les fumeurs échappent à la mélancolie des saisons: un chardonneret chante au-dessus de leurs têtes, dans une cage suspendue à l’auvent de la boutique; un pot de basilic, placé devant leurs yeux, arrondit sa boule verte, et le kif s’évapore lentement, fumée bleuâtre, au bout des longues pipes ciselées et peintes.

Ils ont ainsi toutes les chansons, toute la verdure et tout le soleil...

Ce sont deux jeunes hommes et un vieillard. Leurs yeux vagues larmoient, perdus dans le mystère d’une extase; ils ne bougent pas, respirent à peine. Leurs visages doux et béats s’alanguissent en une même torpeur voluptueuse.

Le vieillard murmure des paroles sans lien, d’une étrange voix chantante et suave:

—Viens, Lella!...
... ô ma gazelle!
... mon petit œil!
... mon petit foie!
... Viens, ô ma dame! ma chérifa!...
... viens!

Le jour s’éteint.

Les fumeurs de kif continuent à contempler le vide.

Mollement, un mûrier trempe ses branches dans la nuit, et ses feuilles tombent silencieuses, comme à la surface d’un étang.

3 janvier 1916.

Les demeures mystérieuses n’ont plus de secret pour moi, je connais leurs splendeurs et leurs trésors si bien cachés. Je sais les noms, les coutumes et les grâces de celles autour de qui furent élevées les hautes murailles. Je m’initie aux intrigues et aux drames de leur existence:

Lella Maléka et Lella Zohra co-épouses de Sidi M’hammed El Ouazzani, se consolent, avec leurs esclaves, des privations imposées par un vieux mari... Une haine farouche divise au contraire toutes les femmes et toutes les négresses du voluptueux Si Larbi El Mekki, car il leur distribue ses faveurs inégalement, sans souci du châtiment qui l’attend au jour de la Rétribution[27].

 

Austère et calme, la demeure du notaire Si Thami n’abrite qu’un touchant bonheur familial. Une vieille servante aide aux soins des enfants que Zohor met au monde avec une inlassable fécondité.

 

Le palais du marchand Ben Melih contemple mille et une orgies. Les libertins de la ville s’y donnent rendez-vous. Chacun sait qu’on y est aussi facilement accueilli que dans les bouges de Sidi Nojjar. Les riches débauchées n’ont pas même les exigences des courtisanes. Seule une frénésie de vice, de plaisir et de curiosité les pousse à des aventures qui n’ont rien de très périlleux, car le maître, impuissant à réprimer les désordres de son harem, se résout à les ignorer... Pourtant, il y a quelques jours, on l’entendit crier, du haut de sa mule, à un forgeron:

—Eh! le maalem Berrouaïl! Fais-moi, pour ma terrasse, une serrure dont les ruses du Malin ne pourront triompher!

Les gens riaient sous le capuchon de leurs burnous et se demandaient entre eux:

—Qu’a-t-il pu se passer chez Si Ben Melih pour qu’il s’en émeuve ainsi?

C’est que, le matin même, il avait été appelé par le Pacha afin de reprendre trois fugitives: sa sœur, sa fille et une favorite, ramassées ivres mortes durant la nuit!... Et la publicité de ce scandale dépassait la résignation du marchand.

 

Lella Lbatoul, la femme de Si Ahmed Jebli le fortuné, dirige sa maison avec intelligence et sévérité.

—Les esclaves doivent être surveillées de près, dit-elle, si l’on n’y prenait garde, elles mangeraient jusqu’aux pierres du logis.

Les heures, pour elle, ne passent point inemployées. Du sofa où elle se tient accroupie, elle commande toute une armée de négresses: les unes, auprès de la fontaine, s’activent à savonner du linge: les autres épluchent des légumes ou cuisent les aliments. Chacune a sa besogne qui varie de semaine en semaine. Il y a la «maîtresse de la vaisselle», la «maîtresse du chiffon», la «maîtresse du thé», la «maîtresse des vêtements». Une vieille esclave de confiance, la «maîtresse des placards», assume la responsabilité des clés et des provisions.

On dirait une ruche bourdonnante, où les ouvrières s’absorbent en leur travail. Malgré son apparente oisiveté, la «maîtresse des choses», Lella Lbatoul, en est la reine, l’organe essentiel, sans qui rien ne subsisterait.

 

De ces Musulmanes si diverses, nulle n’atteint la sagesse de Lella Fatima Zohra, ni l’attrait de cette exquise petite écervelée, mon amie Lella Meryem.

Elle est un enchantement pour les yeux, un parfum à l’odorat, une harmonie ensorceleuse. Elle est inutile, frivole et superflue, car elle n’est que beauté.

Avant de me connaître, Lella Meryem se mourait d’ennui sans le savoir. Les journées sont longues à passer, et si semblables, si monotones malgré la gaieté qu’elle dépense!

Elle se lève tard, s’étire, bavarde avec ses négresses, savoure longuement la harira[28].

Puis elle se pare, grave cérémonie compliquée. Une petite esclave apporte les coffrets, les parfums, les vêtements, les sebenias et les turbans pliés en des linges aux broderies multicolores.

Lella Meryem se plaît à varier chaque jour la nuance de ses caftans de drap et de ses tfinat transparentes. Sur un caftan «radis», elle fait chatoyer les plis d’une mousseline vert printemps. Elle éteint l’ardeur d’un «soleil couchant» par un nuage de gaze blanche. Elle marie tendrement les roses et les bleus pâles. Lella Meryem est jolie en toutes ses fantaisies, tel le rayon de soleil qui embellit ce qu’il touche. Mais elle se plaint de ne pouvoir, assez souvent, revêtir les lourds brocarts ramagés d’or et les joyaux réservés aux fêtes.

—Mes coffres en sont remplis, dit-elle, avec fierté, je puis encore assister à bien des noces sans jamais remettre la même toilette. Mon père—que Dieu le garde en sa miséricorde!—n’avait pas rétréci avec moi!... Mouley Abdallah non plus, ajoute-t-elle. Regarde ces bracelets qu’il m’a rapportés de Fès.

Elle me passe les massifs bijoux d’or ciselé, selon le goût moderne, de ceux que l’on apprécie à leur poids. Même les sultanes du Dar Maghzen envieraient ces parures qui émeuvent à peine Lella Meryem.

On lui a tant dit qu’elle était la plus belle lune d’entre toutes les lunes! qu’aucune étoile ne saurait briller auprès d’elle... Mouley Abdallah s’affole en la contemplant. Elle se laisse adorer sans étonnement et sans ivresse. Tout de Lella Meryem est léger, superficiel, gracieux et charmant. Son petit cœur d’oiseau ne saurait contenir une passion. Elle n’a pas plus de vices que d’amour.

O précieuse!

O chanson!

O petite brise parfumée!

Du bout de son doigt, enroulé de batiste, elle étale du rouge sur ses joues, attentive à faire une tache bien ronde aux bords atténués. Elle avive le pétale ardent de sa lèvre supérieure, tandis que l’autre lèvre, assombrie de souak, semble tomber d’un pavot noir.

A l’aide d’un bâtonnet enduit de kohol, qu’elle glisse entre les cils, elle agrandit ses splendides yeux de houri, ses yeux aux mille lueurs, ses yeux où l’on perçoit une âme ardente et merveilleuse... qui n’existe pas.

Il ne lui reste plus qu’à tracer avec une longue aiguille de bois, trempée dans la gomme de liak, un minutieux dessin, compliqué comme une broderie de Fès, qui s’épanouit au milieu du front.

Lorsqu’elle a décidé entre les sebenias de soie aux couleurs éclatantes, réajusté ses grands anneaux d’oreilles et sa ferronnière en diamants, Lella Meryem s’immobilise, un instant.

La grande occupation de sa journée s’achève, et maintenant, tant d’heures encore à remplir!...

Lella Meryem se désintéresse des esclaves et des travaux domestiques. Dada, la nourrice de Mouley Abdallah, s’y entend, grâce à Dieu, beaucoup mieux qu’elle. La couture et la broderie sont, pour sa vivacité, de trop calmes distractions. Les visiteuses viennent bien rarement, à son gré, lui apporter les nouvelles des autres harems.

O Prophète! que les heures sont lentes!

Lella Meryem monte aux salles du premier étage, s’accroupit sur les divans, bâille, puis redescend. Elle envoie une esclave chez Lella Fatima Zohra, et une autre dans sa famille. Au retour des négresses, elle commente indéfiniment de très petits incidents.

Le repas arrive enfin. Il se prolonge, il prend une importance extrême dans la monotonie du temps.

Les plats ont été portés d’abord au Chérif et à ses hôtes habituels. Une épouse ne leur connaît jamais que cet air ravagé, cet écartèlement des viandes dont il manque les meilleurs morceaux.

Lella Meryem déjeune toute seule, nulle femme de sa maison ne pouvant prétendre à l’honneur de manger avec la très noble petite Chérifa. Elle picore, de-ci, de-là, pour s’amuser, sans réel appétit. Après elle, les mets seront servis, par ordre hiérarchique, aux divers groupes de parentes pauvres, de servantes et d’esclaves qui composent son entourage. Et il ne reste guère que des os nageant dans un peu de sauce, lorsqu’ils parviennent au petit cercle vorace des trois négrillons et de la jeune Saïda.

La journée se dévide sans hâte, tel un écheveau pesant. Lella Meryem prend le thé, bavarde, rit et s’ennuie. De vagues rumeurs arrivent à elle, à travers les murs. Qu’est-ce que cela?... Elle dépêche à la porte Miloud le petit nègre.

Il ne revient plus... elle s’impatiente. Une esclave va le rechercher... Ce n’était rien, une querelle de gens... Mais ce pécheur de Miloud en a profité pour s’amuser avec les négrillons voisins.

Miloud est fouetté.

Après cela, on ne sait plus que faire...

Et voici l’heure troublante où le soleil empourpre le haut des murs, où de toutes les maisons de Meknès, les femmes grimpent aux terrasses et se réunissent au-dessus de la ville, dans l’enchantement du moghreb...

Lella Meryem reste seule en son logis enténébré, car la jalousie prudente de Mouley Abdallah lui interdit l’accès des terrasses.

Il faut que je vienne à cette heure, pour distraire son esprit de l’obsédante envie, de l’unique chose qu’elle désire et n’obtiendra jamais: prendre part aux bavardages qui s’échangent d’une demeure à l’autre, et montrer aux voisines, à toutes les voisines, proches et lointaines, à celles dont elle ignore même les noms, leur montrer qu’elle est belle, chérie et comblée.

Et que ses parures se renouvellent comme les jours, présents d’Allah...

10 janvier.

Ma voisine de terrasse—la farouche, l’inquiète, la chevrette noire et soupçonneuse—ne s’enfuit plus à mon approche. Lella Meryem dut lui faire savoir que je serais une alliée.

Parce que les tourments sont trop lourds à supporter dans l’isolement, parce que sa mère et les autres femmes du logis la trahiront pour quelques réaux, c’est à moi l’étrangère, la Nazaréenne, que Lella Oum Keltoum découvre sa détresse... Un soir, elle osa m’appeler, et, depuis lors, au moghreb, comme toutes les Marocaines et tous les oiseaux babillards, perchée sur le mur qui sépare nos terrasses, elle bavarde inlassablement.

Mais, à mesure que le crépuscule assombrit le monde, Lella Oum Keltoum sent épaissir les ténèbres de son cœur et noircir la fatalité.

Étrange enfant, mauvaise, irascible, sans beauté ni grâce, et cependant attachante en sa révolte désespérée. Elle lutte, elle se cabre, elle brave sa mère, son tuteur, les notaires et le Cadi, tous vendus au Chérif pour la livrer comme une proie. Elle crie sous les coups, a des ruses puériles, répond à la violence par de fausses promesses, mais jamais ses lèvres ne prononcent l’acceptation solennelle qu’imposa la prudence du père. L’entêtement de cette fillette l’emporte sur le superbe Mouley Hassan et déjoue ses profonds desseins.

Lella Oum Keltoum exècre sa mère, ses négresses et les parentes de son entourage. Elle les maudit, par derrière, d’effroyables malédictions.

—Puissent les punaises rouges te dévorer tout entière.

—Puisse ta langue enfler dans ta bouche et t’étouffer.

—Puisse ton ventre se couvrir de lèpre!

—La cécité dans tes yeux, s’il plaît à Dieu!

Elle affirme son autorité sur les esclaves comme une enfant rageuse, leur jette ses babouches au visage, les humilie et les frappe haineusement.

Lella Oum Keltoum éprouve une joie mauvaise en me contant les tourments qu’elle leur inflige. Ses veux de chatte, vifs et perçants, luisent de cruauté...

Chaque jour cependant approche le terme de son malheur. Qui saurait modifier les arrêts d’Allah?

—Pourquoi, lui dis-je, refuses-tu d’épouser Mouley Hassan. Il est riche, noble et grand parmi les grands!... Combien de vergers, de terres et de belles demeures il possède! Il te donnerait beaucoup de présents.

—Il est vieux, réplique-t-elle d’une voix irritée, il a trois femmes, et moi je veux mon cousin Mouley El Fadil...

—Quoi, ce jouvenceau qui étudie à la mosquée?

—Oui! sa barbe est encore toute petite... nous avons joué ensemble quand nous étions enfants. C’est lui que je préfère.

—Sais-tu seulement s’il te veut pour épouse?

—Par Allah! qui donc refuserait mes biens? riposte la fillette en se rengorgeant. Mais Mouley Hassan est puissant et le fils de mon oncle a peur... Moi, je ne crains personne, ajoute-t-elle avec un rire acide.

Sa brusque expansion s’arrête, son regard s’éteint... et j’aperçois sa mère, la grosse négresse mielleuse, qui s’approche, tout épanouie d’affabilité. Ses hanches trop lourdes la font osciller de droite et de gauche, tel un kemkoum[29] de hammam. Elle exhale un parfum de roses et d’huile rance.

Nous échangeons d’innombrables politesses et nos sourires les plus suaves.

—Puisses-tu, ajoute enfin Marzaka la négresse, raisonner un peu cette folle! Je n’ignore pas ton entendement et les gens louent ta prudence.

—Il ne saurait y avoir meilleurs conseils que ceux d’une mère, répondis-je, afin de ne point éveiller sa méfiance. Les jeunes ont tout avantage à consulter leurs devanciers.

Je craignis, un instant, de m’attirer, par ces paroles, la rancune de Lella Oum Keltoum. Mais, habituée aux ruses, elle sut deviner la mienne, car elle insista pour que je vinsse, le lendemain, sur l’invitation que m’en faisait la négresse.

Bien que nos demeures soient mitoyennes, il me fallut faire un long détour afin d’arriver chez mes voisines. Leur porte se terre au fond d’une impasse, à laquelle on n’accède que par un dédale de ruelles sombres et ruinées.

Le palais de Sidi M’hammed Lifrani se dégrade aussi lamentablement que les masures d’alentour. De longues crevasses, d’où s’échappent des herbes et des résédas sauvages, lézardent ses murailles; les pluies ont raviné sa façade. La somptuosité du patio, pavé de marbres noirs et blancs, proteste contre l’incurie des habitantes. Une lèpre jaunâtre ronge les ciselures des stucs; les colonnes s’effritent; les mosaïques, arrachées aux murs, y ont laissé de petits trous poussiéreux; les précieuses peintures et les ors des boiseries meurent sous les infiltrations de l’hiver. Dans les salles négligées traînent de vulgaires ustensiles; les esclaves roulent le couscous et allument des canoun sur les tapis... Les sofas n’ont pas même la décence de leur misère; de larges déchirures baillent à travers leurs brocarts où les arabesques d’or n’ont laissé que des traces jaunâtres. Les taches de bougie maculent toutes les étoffes. Des mousselines, salies et trouées, protègent de flasques coussins, dont les esclaves ont dérobé la laine.

Lella Oum Keltoum, à qui toutes choses appartiennent, n’est encore qu’une faible petite fille. Par l’appui de Mouley Hassan et la complaisance du tuteur légal, Marzaka, la négresse, règne seule en cette demeure. Elle domine toutes les femmes et ne sait les diriger.

Après la mort de Sidi M’hammed Lifrani, son premier soin fut de vendre les esclaves, ses compagnes, dont la peau trop claire assombrissait la sienne. Ce ne sont plus, à présent, que faces de nuit où luisent des yeux et des dents.

Le teint bronzé de Lella Oum Keltoum y gagne un éclat imprévu. Au milieu de cet étonnant entourage, elle semble vraiment une souveraine. Pauvre petite sultane ployée sous la tyrannie maternelle et plus esclave que ses esclaves!

Ses révoltes augmentent le malaise qui plane en ce logis. On y sent des intrigues, des convoitises, des haines.

Nous échangeons de vagues politesses, tout en buvant du thé. Marzaka, assise auprès de moi sur le sofa, épuise les compliments. Lella Oum Keltoum garde un silence maussade et son visage devient plus dur lorsque sa mère l’en réprimande. Chacune m’épie, les paroles se font rares.

... De la rue, à travers les murs, parvient une mélopée dont le sens m’échappe. Mais les femmes ont reconnu cet appel, car toutes, sans plus se soucier de ma présence, elles se précipitent vers le vestibule.

Seule, Lella Oum Keltoum reste avec moi. Son visage aussitôt se détend:

—O chérie, me dit-elle, tu rafraîchis mon cœur. En te voyant, j’oublie mes peines si cuisantes... Ce matin, on voulait chercher les notaires pour entendre mon consentement. J’ai dit «Non!» et l’esclave m’a battue.

—Quelle esclave osa frapper Lella Oum Keltoum?

—Ma mère, ce charbon, cette truie!

Le retour des femmes interrompt l’enfant. Deux bédouines les accompagnent, sordides et belles en leurs haillons drapés. La plus jeune, une superbe créature au profil rigide, couverte de tatouages, svelte et musclée, étend sur le sol du sable divinatoire...

L’excitation est extrême parmi les négresses; toutes interrogent à la fois. Lella Oum Keltoum réclame, avec insistance, des prédictions!

—O Allah! dit la devineresse, tout est noir autour de moi, je ne distingue rien... Apportez quelque chose de blanc, afin de m’éclairer...

Mazurka lui glisse une piécette d’argent, qu’elle saisit avidement. Sa vision devient plus nette:

 

—«Lella Oum Keltoum, reprend-elle d’une voix chantante, tu m’es envoyée par le Seigneur et son Prophète. Sur lui, la bénédiction et le salut!

En toi, je vois le désir d’une chose qui ne fut pas écrite au livre de ta destinée.

Laisse-la!

En une chose proche sera pour toi le bien.

Cet homme est celui qui t’apportera la félicité.

Il t’aime. Et toi, tu dis un jour «oui» et l’autre «non».

Il faut te conformer aux desseins du Puissant.

Contente-toi de peu, en attendant qu’il te donne beaucoup.

Car alors,—s’il plaît à Dieu!—rosira ton visage, et jaunira celui de tes ennemis.»

La fillette écoute avec émotion. Elle ne songe point que sa mère et les esclaves ont reçu les sorcières dans le vestibule... Elle ne s’étonne pas de la précision de son horoscope et de l’obscurité de tous les autres.

«Il t’est venu un gros pain, dont tu mangeras ainsi que les tiens, disent les bédouines à Marzaka.

Celui qui goûtera ce pain se réjouira.

Les autres pleureront.»

Et à moi:

«Tu tiens entre tes mains ta destinée comme un oiseau captif.

Une parole a été prononcée,

Une autre suivra,

Ce qui doit s’accomplir

Bientôt s’accomplira.»

Chacune découvre ce qui lui plaît dans le jargon des devineresses, et, bien que les femmes aient influencé l’oracle d’Oum Keltoum, il leur semble qu’il se passe là quelque chose de grave, de religieux, d’évident. Leurs cervelles primitives accueillent l’extraordinaire avec simplicité. Ces bédouines en haillons, dont on excite le verbe par des piécettes, savent, à n’en point douter, tous les secrets du temps.

13 janvier.

Rêve écroulé d’un grand prince, cité trop vaste et déchue, Meknès somnole dans l’engourdissement de l’Islam.

Seules, désormais, les cigognes hantent les palais de Mouley Ismaïl[30]. Parmi les ruines, des rosiers escaladent les citronniers, les grenadiers, les orangers, et mêlent leurs fleurs aux fruits éclatants que nul ne cueille.

Les cimetières sont des jardins où l’on s’assemble, sous les micocouliers aux lourdes ramures, pour contempler, à l’heure du moghreb, l’horizon des montagnes lointaines derrière les tombes.

J’aime en Meknès les contrastes de gloire et d’agonie.

Quelques bourricots, silhouettes minuscules et brunes, traversent l’immense place el Hedim. Des autruches à demi sauvages règnent sur l’Aguedal, destiné au déploiement des armées chérifiennes. Les rues enchevêtrent leur labyrinthe, coupé de soleil et d’ombre, des gamins, échappés à la Médersa, troublent parfois leur quiétude... Un grave Chérif, dont les passants baisent dévotement le burnous, frôle la poussière de ses draperies... Des femmes voilées heurtent à un seuil, s’engouffrent silencieuses et gauches, par la porte entr’ouverte. Un notable trottine sur sa mule, suivi d’esclaves noirs et luisants. Les muezzins jettent leurs invocations du haut des minarets... et la vie s’écoule monotone, calme, heureuse, facile, à l’ombre des treilles et des vieux murs.

Pourtant, chaque année, vers cette époque du Mouloud, Meknès sort de sa léthargie pour devenir la plus frénétique cité de l’Islam.

Depuis deux jours, ses fils, frappés d’une subite et sanguinaire folie, se sont mués en Aïssaouas aux regards hallucinés, aux cris rauques, aux trépidations épileptiques.

De tout le pays accourent, par bandes, les membres de la Confrérie: maigres Sahariens, élancés, vigoureux et bruns; habitants des rivages et des villes, dont le démence passagère secoue la nonchalance; pâtres, cultivateurs, guerriers; Berbères aux vêtements grossiers et aux traits rudes; Algériens et même Tunisiens, que la longueur du trajet ne détourna pas du pèlerinage au tombeau de leur très saint patron, Sidi ben Aïssa.

Mais les lettrés jugent et déplorent leurs pratiques, si contraires aux enseignements de Notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah.

Certes, Sidi ben Aïssa fut un homme sage, ennemi du désordre. Il n’avait pas prévu les excès auxquels ses disciples se livreraient en son nom, et s’en fût assurément fort affligé. Il prêchait la prière et le renoncement devant Allah, qui surpassent tous les biens de ce monde.

Le sultan qui régnait alors imprimait sur Meknès le sceau de sa gloire. Il voulait en faire une cité colossale et splendide, rivale des plus célèbres capitales de l’Europe. Des milliers de captifs chrétiens, d’esclaves noirs venus du Soudan, de prisonniers assujettis pendant les combats, construisaient, sans relâche, des remparts et des palais. Les plus habiles artisans, recrutés jusqu’aux confins de l’Empire Fortuné, mettaient leur art au service du souverain, pour en exécuter les orgueilleuses conceptions. Une effervescence, un excès d’activité, bouillonnaient dans toute la ville.

Sidi ben Aïssa voyait avec tristesse que les «serviteurs d’Allah», oubliant leurs premiers devoirs, s’employaient uniquement à l’exaltation du puissant despote. Et comme, par la grâce du Seigneur, il était fort riche, il se prit à parcourir les souks, chaque matin, à l’heure où se recrutent les ouvriers, afin d’embaucher, à un prix supérieur, tous ceux qui désiraient du travail. Puis, il les mettait en prière jusqu’au moghreb, et les rétribuait suivant ses promesses.

Ainsi, les chantiers se vidèrent peu à peu, à la fureur du Sultan. Pourtant il n’osa faire mourir son pieux concurrent, et se contenta de le chasser.

Sidi ben Aïssa, s’éloignant de la ville, suivi de quelques fidèles, passa près de la demeure de Sidi Saïd, également réputé pour sa sainteté, et dit:

—Celui qui n’a pas de feu en emprunte au voisin.

A ces paroles, Sidi Saïd saisit une outre vide, souffla dedans avec force et, par un prodige d’Allah, Lui seul est tout-puissant, le ventre du Sultan se mit à gonfler démesurément, en même temps que l’outre...

Le souverain, affolé, implora son pardon. Il ne l’obtint qu’en rappelant l’exilé à Meknès et en s’humiliant devant Dieu.

Mais les disciples de Sidi ben Aïssa, frappés par le miracle, voulurent abandonner leur maître pour se ranger sous la direction de Sidi Saïd.

—Qu’avez-vous à faire de mes conseils? leur demanda celui-ci, votre cheikh est complet.

Et il les renvoya, persuadés, auprès de lui.

C’est ainsi que Sidi ben Aïssa fut surnommé le «Cheikh el Kamel» (le cheikh complet), et que sa mémoire demeura jointe à celle de Sidi Saïd, en une même vénération.

Après la mort de Sidi ben Aïssa, ses disciples donnèrent les marques d’une excessive douleur.

Depuis lors, ils se réunissent chaque année à Meknès, pour le Mouloud, emplissant la ville de leurs chants, de leurs musiques et de leurs danses.

Ceci nous fut conté, un jour, par le cadi, tandis que nous traversions le pittoresque cimetière où le Saint repose.

A travers les aloès, les hautes herbes et les oliviers aux troncs difformes, on aperçoit le marabout de Sidi Saïd, émergeant d’un bosquet.

Svelte, et nettement profilé sur l’horizon, un palmier solitaire le domine.

—Les hommes, avait ajouté mélancoliquement notre compagnon, ne sont que des hommes, les jours ne sont que des jours, les époques ne sont que des époques, et l’Univers est au Vainqueur.

15 janvier.

La folie des Aïssaouas envahit toute la ville et la possède jusqu’aux moelles.

Il n’est plus d’impasses paisibles, de petites places désertes et solitaires à l’ombre des mûriers, de quartiers silencieux.

Nuit et jour, les bandes d’Aïssaouas parcourent les ruelles, vibrantes de leurs clameurs. Les esclaves et les femmes du peuple, penchées au bord des terrasses, y répondent par des yous-yous perçants, tandis que les autres, celles qui sont éternellement recluses derrière les murs, frémissent d’angoisse et de plaisir à la pensée des choses qu’elles ne voient pas.

Des légendes se répètent avec un petit frisson: celle de l’Aïssaoui que l’on enchaîne chaque année, au moment de la fête, depuis que, hors de lui, au retour d’une procession, il dévora son propre enfant...

Celle des Juifs qui furent happés et dépecés comme de simples moutons...

Celle des Sehim, si terribles en leur délire sacré, que l’entrée de la ville leur est interdite...

Mes amies supputent gravement le nombre de pèlerins accourus «du monde entier», des Chleuh descendus de la montagne, des agneaux égorgés et des babouches vendues aux étrangers.

Lella Meryem se passionne aux récits de ses esclaves; une lueur de volupté trouble ses yeux enchanteurs, pour le massacre d’un mouton...

Toute la maisonnée de Lella Oum Keltoum trépide sur la terrasse. J’ai vu ma petite voisine, oubliant ses tourments et ses haines, s’agiter en cadence avec des airs d’exaltation, tandis que la grosse Marzaka, secouée d’une crise hystérique, se débattait, entre les mains des négresses, afin de se précipiter dans l’espace, au passage des Aïssaouas.

Ils sont nus, ils sont hagards, ils sont horribles... Leurs mouvements et leurs cris ont l’implacable continuité de la démence.

Du haut des terrasses, on leur jette une chèvre ou un mouton sur lequel ils se ruent, en une dégoûtante et sauvage curée.

Des mains frénétiques écartèlent la victime, arrachent les entrailles, les morceaux de chair pantelante, la toison maculée... Grisés par le sang dont ils sont couverts, les Aïssaouas poussent des rugissements de plus en plus effroyables. Leurs yeux se dilatent au fond des orbites, leurs doigts crispés semblent munis de griffes, leurs gestes se font terriblement menaçants.

Ce ne sont plus des hommes, mais des fauves: des lions, des loups, des panthères, des sangliers, suivant le rôle qui leur fut assigné dans la Confrérie.

Quelques-uns tombent raides, soudainement épuisés; d’autres se tordent, l’écume aux lèvres, en de hideuses convulsions... Puis les chefs, à coups de matraque, chassent la troupe hurlante qui s’éloigne, bannières au veut, et se dirige vers le lieu d’un nouveau carnage.

Appuyées au rebord de ma terrasse, Yasmine et Kenza regardent, avec passion, avec béatitude. Yasmine en folie; les yeux convulsés, secoue frénétiquement sa tête et crie:

—Allah! Allah! Allah!

18 janvier.

Les hurlements et la fureur mystique hantent les jours et les nuits. Nous vivons dans un cauchemar où s’agitent des êtres éperdus...

L’excitation a grandi toute la semaine à travers les maisons et les rues. Elle atteint son paroxysme aujourd’hui, fête du Mouloud, sur le passage de l’interminable et fanatique procession, qui se déroule, jusqu’au crépuscule, entre le marabout de Sidi Ben Aïssa et celui de Sidi Saïd.

Les groupes succèdent aux groupes, animés d’une même démence, clamant inlassablement le nom d’Allah. Des femmes berbères secouent, d’un mouvement spasmodique, leurs chevelures sauvages, véritables crinières de lionnes en fureur.

Des hommes au torse nu, au visage bestial, s’avancent, les bras enlacés, se prêtant un mutuel appui, comme s’ils étaient ivres. Quelques-uns agitent leurs draperies sanglantes, d’autres se brûlent avec des torches, se défoncent la tête à coups de hache, s’enfoncent dans la chair de longues épines, sans interrompre le rythme implacable qui les possède.

Le soleil tape sur les crânes en ébullition, arrache des scintillements aux bijoux, aux poignards et aux harnachements, flamboie sur les étendards éclatants, embrase tout un peuple d’énergumènes.

Les hurlements se mêlent aux sons exaspérés des flûtes et des tambours, aux hennissements des chevaux montés par les chefs, aux clameurs de la foule, aux cris aigus des Marocaines...

Cette contagieuse folie gagne les spectateurs, qui s’écrasent sur tous les remparts et toutes les terrasses; des femmes, prises de mouvements convulsifs, tentent d’échapper aux compagnes qui les retiennent, pour se jeter du haut des murs...

Une angoisse m’étreint au milieu de cette immense hallucination. Il semble qu’un délire secoue la ville tout entière d’une fantastique et furieuse frénésie...

19 janvier.

Ce matin, dès l’aube, le pèlerinage s’est disloqué. Les étrangers s’empressent de regagner, par étapes, leurs villes lointaines; les Chleuh s’enfoncent dans la montagne; les Meknass retournent à leurs occupations.

Un «lion» farouche a repris ses pinceaux pour tracer d’étranges bouquets symétriques sur les boiseries d’une mosquée. Je retrouve un «sanglier» placidement accroupi au milieu de son échoppe. L’Aïssaoui à face de brute, barbouillée de sang, dont le souvenir hante comme un cauchemar, est redevenu un digne bourgeois aux digestions lentes, aux gestes rares et solennels.

Les femmes emprisonnées retombent dans l’apathie morne de leurs journées. Lella Oum Keltoum et Marzaka, rapprochées par une commune démence, un instant, se jettent des regards plus noirs et des paroles plus amères...

Le trottinement des ânes, le son frêle d’un gumbri[31], les mélopées du muezzin ébranlent, seuls, les échos des ruelles apaisées.

Les traces sanglantes, peu à peu, s’effaceront sous la poussière...

La paix et le recueillement ont retrouvé leurs droits dans la caduque cité aux murailles croulantes.

20 janvier.

Des jardins entre les grands murs... Ils ont cette grâce maladive et touchante des Musulmanes prisonnières. Trop de mosaïques, trop de fontaines, trop de marbres et trop de splendeurs.

Inconsciente nostalgie de l’espace...

Les fleurs s’étiolent à l’ombre des orangers; les fruits mûrissent avec peine; un jet d’eau s’élance au-dessus de la vasque, d’un effort désespéré pour échapper à l’oppressante angoisse du jardin. Mais le ciel est loin, très haut, par-dessus les vieilles murailles que le regard ne franchit point. Et la plainte de l’eau raconte une éternelle déception...

Elles prennent le thé sous les arcades, lentement, à petites gorgées, et elles disent de vaines paroles insignifiantes, sans penser à rien. Elles ont mis leurs caftans de brocart, leurs sebenias multicolores et leurs turbans les plus volumineux. Mais elles sont de trop noble caste pour monter aux terrasses et les voisines n’envieront pas ces parures.

Un merle sautille dans les branches en les contemplant de son petit œil jaune et rond qui s’étonne. Pourquoi ces lourdes soieries ramagées d’or, ces fards, ces bijoux somptueux, puisque nul ne doit les contempler que le maître, toujours le même, un vieillard détaché des choses de ce monde!... Le saint homme est parti dès l’aube, à la mosquée, faire ses dévotions.

Elles étalent les plis de leurs caftans et s’immobilisent, les mains, rougies au henné, rigidement posées sur leurs genoux. Elles se sentent belles;—c’est la fête. Elles en ont parlé depuis bien des jours et l’attendaient avec impatience.

Mais les heures sont lentes à passer... Elles ne s’ennuient pas; elles ne savent pas ce que c’est que l’ennui. Leur vie n’est qu’un immense ennui...

Un repas très copieux appesantit leur esprit; elles ne bougent plus, le regard vague et doucement bestial.

Enveloppée de son haïk, une esclave pénètre dans le jardin, elle s’avance vers les belles recluses, leur baise l’épaule avec componction et s’accroupit à quelque distance. Elle donne des nouvelles de sa maîtresse, une parente, et présente ses vœux pour la fête. Les politesses s’échangent, traditionnelles, à voix indifférentes et lasses. Puis la messagère rajuste ses voiles et s’en va.

Un chardonneret, de sa cage peinte et dorée, lance d’étourdissantes roulades inutiles; le jet d’eau redouble vainement ses efforts; les fleurs haussent leurs calices vers le soleil qui lèche à peine les hautes parois.

Elles restent toujours impassibles, aucun sourire n’illumine leurs visages aux longs yeux peints, mais une secrète joie agite leurs cœurs, car Mabrouka la négresse les a vues, et elle pourra dire:

—Pour le Mouloud, Lella Zohra portait un caftan neuf en brocart jaune, à six réaux la coudée, et Lella Maléka avait une «sebenia de balance[32]» qui lui tombait jusqu’à la taille!

4 février.

El Mâati, le mokhazni, envoie sa fille passer la journée avec Yasmine et Kenza. Sans doute dans l’espoir qu’apitoyés par le dénuement de Rabha, nous donnerons de l’argent ou des vêtements. La petite grelotte, un mince caftan plaqué sur son corps d’oiseau. Des traces de coups, longues et bleuâtres, rayent ses jambes et ses reins.

—Qui t’a fait cela?

—Mon père. Il m’a battue l’autre jour, répond-elle.

Rabha n’a pas peur de nous. Elle aimerait à demeurer ici, comme ces petites filles bien habillées, qui mangent à leur contentement et boivent du thé très sucré. Leurs maîtres sont généreux, ils ne ménagent rien!

S’il plaît à Dieu nous l’élèverons, elle aussi, dans notre maison.

Toute confiante, Rabha me raconte son histoire:

—Tu sais, ma mère était du Sous. Elle fut répudiée et partit. Mon père prit une autre femme, une veuve qui avait une fille. Celle qui n’a plus sa mère s’écrie: «Je suis orpheline!» Arrive une belle-mère, elle pleure des larmes de sang... El Mâati n’est pas méchant, mais, quand il se met en colère, il ne mesure pas les coups. On le craint! L’autre jour, la fille de cette femme a cassé la théière. Mon père rentre: «Qui l’a brisée?» dit-il.

»Elle répondit: «C’est Rabha.»

»J’étais innocente, mais la femme dit aussi: «C’est Rabha», et j’ai mangé du bâton... Je me tus et cherchai en ma tête. Ce matin, quand mon père revint, je lui appris: «Écoute, ces femmes se moquent de toi! En ton absence, elles font venir des hommes et se réjouissent avec eux. Il en reste toujours un, à la porte, pour signaler ton retour, c’est pourquoi tu ne les surprends jamais.» A ces mots, l’œil de mon père devint rouge. Il a battu la femme et la fille jusqu’à ce que son bras fût fatigué... Alors, j’ai dit: «C’est bien! Vous m’aviez fait battre pour une faute que je n’avais pas commise, je vous ai fait battre pour ce que vous n’aviez pas fait.» Mon père a ri extrêmement!...

—Mais ces femmes, ô pauvrette, ne pensais-tu pas à leur rancune?

—Qu’importe! Maintenant elles me craignent, et, si je reste ici, qu’ai-je à faire avec elles?

Rabha jubile encore de sa ruse!... C’est une toute petite fille, frêle et douce, qui paraît six ans à peine.

6 février.

Rabha gazouille tout le jour, de sa petite voix grêle. Ses chansons se répètent indéfiniment, sur un obsédant mode plaintif, et ne signifient pas grand’chose: