O nuit!—gémit-elle,—ô nuit!
Combien es-tu longue, ô nuit!
A celui qui passe les heures
En l’attente de sa gazelle
Et veille la nuit en son entier!
O Belles! ô chanteuses! ô celles
Vers qui s’envole mon esprit!
Si vous êtes filles de Fès et nobles,
Je me réjouirai parmi vous.
Je ne vous quitterai pas.
Qu’est la vie sans amour?...
La mort me convient mieux.
O jeune fille étendue, es-tu malade?
T’a-t-on frappée, chère colombe?...
Tes joues sont des pommes musquées,
Tes lèvres ont la pulpe juteuse
Des raisins roses du Zerhoun
Quand l’automne dore les vergers;
La chair des pastèques est moins fraîche
Que la tienne où je veux mordre...
O nuit! ô nuit! Combien es-tu courte, ô nuit!
A celui qui passe les heures auprès de sa gazelle!
Enamouré il ne peut dormir.
Il avait espéré tant de jours!

Le chant me berce... Une torpeur tombe du ciel avec le soleil qui s’égrène sur nous en mille taches d’or, mobiles et brûlantes. La voix de Fathma se mêle à toutes les voix amoureuses de la terre, des herbes et des branches; je n’en distingue plus que l’harmonie...

Quand je m’éveille, le soleil décline vers l’occident, de longues ombres s’étendent sous les arbres. Fathma s’est tue, elle mange... Autour du couscous un cercle s’est reformé: Hadj Messaoud, Yasmine, Kenza, le petit Ahmed et les âniers. Quelques heures de digestion calmèrent la résistance de leurs estomacs. Certes ils auraient honte de revenir avec un seul grain de semoule! Cependant Rabha déclare que «son ventre est plein. Louange à Dieu!» et Saïda, la négresse, n’a pas reparu.

Kaddour n’est pas là non plus.

J’avais entendu les notes de son gumbri jusqu’au moment où le sommeil m’enveloppa... Kaddour ne s’attarde jamais en nonchalance, il lui faut du mouvement, de la vie... Rien d’étonnant à ce qu’il vagabonde à travers le verger... Pourtant cette double absence m’inquiète, et j’arrête Kenza qui veut aller à leur recherche. Il y a tant d’allégresse, tant de senteurs dans ce jardin, une telle provocation de la nature capiteuse!...

Saïda reparaît la première, l’air calme, les mains pleines de gros champignons blancs trouvés au bord de l’oued. Elle gronde le négrillon qui a taché son burnous, puis elle s’accroupit et se jette sur le couscous.

Le plat est nettoyé quand Kaddour revient, d’un tout autre côté; il parle beaucoup, il nous donne mille détails sur les particularités de sa promenade. Malgré tout, je ne me sens pas convaincue... Et puis, cela paraît presque naturel, s’ils se sont aimés par un tel jour de printemps.

Saïda est jeune, vigoureuse et saine, libre aussi puisque ses deux maris la répudièrent. C’est une bonne et simple brute, toute d’instinct. Kaddour doit plaire aux femmes par sa violence, son impérieuse volonté... il ne s’embarrasse point de scrupules.

Maintenant ils cheminent avec notre petite caravane, apaisés, indifférents. Las surtout, comme les fillettes, Hadj Messaoud, la cheikha et le gosse au burnous émeraude, soudain épuisés après la grande excitation de l’arsa.

Les remparts se détachent sur un ciel rouge, et nous franchissons Bab Berdaine dans le tumulte des troupeaux, qui regagnent leurs étables à l’heure du moghreb.

31 mars.

Kaddour passe du rire à la fureur sans s’arrêter jamais aux états intermédiaires.

Hors de lui ce matin, il vocifère dans la cuisine. De ma chambre j’entends ses éclats, mais je ne perçois point les réponses du Hadj Messaoud, l’homme paisible.

—Oui! oui! J’ai répudié ma femme! Elle ne m’est plus rien! Où se cache-t-elle, cette chienne fille du chien cet autre?...

»Elle a quitté ma maison pendant que j’étais ici.

. . . . . . . . . . . . .

—C’est vrai, je l’avais battue. Que pouvais-je faire?... O Allah! le croirais-tu! Elle a mis ma sacoche en gage chez le marchand d’épices pour s’acheter du henné!

. . . . . . . . . . . . .

—Je n’ai plus qu’à partir de la ville! Les gens ont pu voir ma sacoche pendue chez ce marchand d’épices!—Allah le confonde!—Il l’avait accrochée à la face de sa boutique!... Honte sur moi!... Quand je suis passé, j’ai dit: Ha!

. . . . . . . . . . . . .

»Je l’ai répudiée devant notaires. Elle ira chez son oncle voler tout ce qu’elle trouvera de sacoches!...

La chose paraît grave. J’appelle Kaddour. Il a sa figure sauvage des mauvais jours. Son nez frémit, sa petite barbe se hérisse et son regard a noirci...

—Qu’as-tu raconté au Hadj Messaoud? Tu as répudié Zeïneb devant notaires?

—Oui, c’est une voleuse sans vergogne, une impudente, une...

—Doucement! Par combien de fois l’as-tu répudiée?

—Deux fois, pas davantage. Les notaires m’ont demandé d’attendre un peu avant la troisième répudiation, mais je veux le faire tout de suite, et ce sera fini.

—Voyons, Kaddour! à cause d’une sacoche, tu oublies tout son bien.

—Tout son bien! Elle ne m’apporta que le malheur et la honte.

—Tu ne sais te passer d’elle, et tu connais votre loi musulmane: quand tu l’auras répudiée trois fois, tu ne pourras plus la reprendre que si elle a épousé, entre temps, un autre homme... Voudrais-tu la savoir dans la maison d’un autre? Et que diraient les gens?

A cette idée Kaddour est devenu très jaune de teint. Il fronce les sourcils, halète un peu.

—Pour ton visage! finit-il par répondre, je vais chercher Zeïneb. C’est une fille de gens honorables. Elle s’est évidemment réfugiée chez sa mère... Il lui fallait du henné, car elle doit aller à des noces demain, et j’avais oublié de lui laisser de l’argent... Avant de prononcer la troisième répudiation, j’écouterai ce qu’elle dira de ma sacoche...

5 avril.

Pour échapper aux raisonnements, à l’anxiété, au vertige d’horreur où nous sommes entraînés, il faut de vastes paysages joyeux, et des spectacles apaisants.

Allons au cimetière oublier la mort, et toutes les choses tragiques de ce temps.

Le cimetière est un lieu plaisant où l’on peut s’étendre à l’ombre des oliviers, les yeux éblouis par l’azur du ciel et par le vert intense de la terre. Une vie bourdonnante monte des herbes et descend des branches; les cigognes planent, très haut; les moucherons tournoient en brouillard léger; l’âpre odeur des soucis relève l’arôme miellé des liserons et des mauves.

Il fait chaud, il fait clair, il fait calme... L’âme se détend, se mêle aux chansons, aux parfums, aux frémissements de l’air tiède, à tout ce qui tourbillonne, impalpable et enivré dans le soleil.

Un ruisseau coule au milieu des roseaux où le vent chante; de jeunes hommes, à demi nus, y lavent leur linge. Ils le piétinent avec des gestes de danseurs antiques. Leurs jambes s’agitent en cadence, et, soudain, s’allongent, horizontales, minces, le pied tendu, un moment arrêtées en l’air, comme s’ils faisaient exprès d’être beaux en leurs singulières attitudes rythmiques. Des vêtements sèchent autour d’eux, sur les plantes, étalant des nuances imprécises, exténuées par l’âge.

A quelques pas de moi, un adolescent, très absorbé, s’épouille.

—En as-tu trouvé beaucoup?

—Une vingtaine seulement. Je n’enlève que les plus gros, ceux qui mordent trop fort... les poux ont été créés par Allah en même temps que l’homme... Qui n’en a pas? Ils complètent le fils d’Adam.

—Sans doute, tu parles juste et d’expérience.

Le jeune garçon ne s’attarde pas à ce travail. Il est venu au cimetière pour jouir, pour fêter le soleil. Une cage, suspendue au-dessus de lui dans les branches, lance des roulades frénétiques. On ne voit pas l’oiseau, les barreaux de jonc ne semblent contenir qu’une harmonie, une exaltation qui s’évade.

Couché sur sa djellaba, une pipe de kif entre les lèvres, un verre de thé à portée de sa main, le regard bienheureux et vague, cet adolescent participe à l’universelle félicité d’un matin au printemps. Parfois, il s’arrache à sa béatitude pour vérifier quelques cordes tendues entre deux arbres, comme d’immenses fils de la Vierge.

—Ce sont, m’explique-t-il, des cordes pour mon gumbri[81]. Si elles sèchent vite, elles auront de beaux sons... Je suis Driss le boucher.

Complaisamment il soupèse un paquet blême et mou d’intestins encore frais. Il en attache les bouts à une branche et les dévide en s’éloignant, pour atteindre un micocoulier aux ramures basses.

Plus loin, un groupe de burnous, dont je n’aperçois que les capuchons émergeant des herbes, se penche au-dessus du sol en religieuses attitudes. Mais ce n’est point une tombe qu’ils entourent. Ils jouent aux échecs... et ils poussent les pions avec de subites inspirations, après avoir longuement médité chaque coup.

Quelques bourricots, chargés de bois, trottinent à la file dans le sentier, entre les plantes sauvages et hautes, qu’ils écartent sur leur passage, en frissonnant de la peau et des oreilles. L’ânier invective contre eux sans relâche.

—Allons! Pécheurs! Calamités! Fils d’adultère! Allons! Pourceaux d’entre les pourceaux!

Parfois il arrête ses injures pour baiser la porte d’un marabout, marmotte quelque oraison, puis il rejoint ses ânons en courant et vociférant de plus belle...

Des femmes voilées psalmodient autour d’un tombeau, et leurs chants me rappellent que ce lieu n’est point une arsa, malgré les arbres, le sol couvert de fleurs, les cactus rigides et bleus et le bel horizon de montagnes mollement déployées; que ces frustes pierres éparses dans la verdure ne sont point les accidents d’un terrain rocailleux... Mais lorsque je passe, elles me saluent et rient et elles m’interrogent sur les noces de Rhadia où je fus l’autre semaine.

O croyants! Vous avez raison. Il faut vivre sereinement, sans autre souci que les douces frivolités de l’existence. Il faut vivre sans réfléchir, sans prévoir. Il faut vivre d’une vie simple, paisible, familière—et se distraire et chanter, et jouir des bonnes choses—en regardant le ciel très bleu, en écoutant les oiseaux—avec insouciance, avec ivresse.

Le monde est un cimetière délicieux.

13 avril.

—La mariée pleure! la mariée pleure!

Vierge pudique et bien gardée, dont aucun homme ne connaît le visage, ô petite gazelle farouche tremblant à l’approche du chasseur, combien tes larmes réjouiront l’époux!... Puisse Allah, qui les compte, te les rendre en félicités! Puissent tes filles, au jour de leurs noces, verser autant de larmes que toi et t’honorer de leur douleur ainsi que tu honores ta mère!

O mariée, tes pleurs disent ta pureté parfaite.

 

Les invitées louangent entre elles cette «aroussa» dont l’affliction peut servir d’enseignement aux fillettes qui l’entourent. Et elles félicitent Marzaka d’avoir mis tant de honte au cœur de Lella Oum Keltoum, de l’avoir si bien élevée, si merveilleusement préparée au mariage, car jamais fiancée n’a répandu plus de larmes!

Nulle n’ignore sa résistance, ni la contrainte qui la brise, mais une jeune fille dont l’hymen est célébré avec un si surprenant éclat ne doit-elle pas s’en réjouir secrètement, mesurer l’envie élogieuse des gens, jouir en son cœur des récits émerveillés qui se répéteront de génération en génération?

Le mariage enfin, qu’il convient d’atteindre dans la tristesse, n’est-il pas le but unique d’une Musulmane, l’inconnu qui vient briser tout à coup la monotonie du temps, le moment suprême d’orgueil et de joie?

Depuis sept jours, tant de femmes, les plus riches, les plus nobles de la ville, n’ont eu d’yeux et d’attention que pour Lella Oum Keltoum. Toutes les parures se sont étalées autour d’elle; tous les flambeaux se sont allumés; tous les parfums se sont épandus; toutes les chanteuses ont détaillé sa beauté, sa pudeur et son émoi; toutes les fillettes, réunies dans le Ktaa, ont frémi de désir en la contemplant.

Soudain, à cause d’elle, la vie uniforme et lente est devenue un enchantement de plaisirs, de festins, de musique et de splendeurs.

Docile entre les mains de la neggafa, pliée par la tradition, Lella Oum Keltoum a pris l’attitude rituelle des jeunes épouses. Ses pieds ne touchent plus le sol, ses lèvres ne prononcent plus une parole, ses yeux ne s’ouvrent pas sur les somptuosités environnantes.

Maintes fois, elle fut exposée à l’admiration de l’assemblée, en des atours différents. Et chacune de ses toilettes était plus splendide que la précédente, et chacun de ses bijoux dépassait la richesse des autres, et chacune de ses larmes excitait davantage l’admiration et la louange...

Qui donc n’envierait Lella Oum Keltoum?

Il faut avoir un cœur de Nazaréenne, sous les caftans de brocart, pour songer avec angoisse au destin qui s’accomplit, pour démêler la révolte et le désespoir à travers les pleurs traditionnels d’une mariée...

Dans le palais de Mouley Hassan où l’on se prépare à recevoir l’aroussa, la magnificence dépassera, dit-on, celle des fêtes qui se déroulent ici.

Lella Fatima-Zohra, très dignement retirée dans ses appartements, ne saurait y assister, mais elle a donné ses ordres et prévu toutes choses afin que les noces de Mouley Hassan soient dignes de leur maison.

Tout est prêt.

L’époux s’impatiente.

Amenez la mule harnachée de velours et d’argent!

Allumez les cierges aux mains des jouvenceaux!

Frappez les instruments!

Voici que la vierge paraît! Autour d’elle, les danseurs bondissent, les tambourins s’agitent éperdus, les torches répandent leur lumière vacillante et dorée.

Et les gens, attardés dans la nuit, s’émerveillent au passage fantastique du cortège nuptial, tandis que, droite, rigide, sous ses voiles de pourpre et d’or, mystérieuse amazone éblouissante, la mariée pleure.

16 juin.

Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable. Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes nous sont ouvertes.

J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre les petits événements très importants de leur existence, et surtout de savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard...

—Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa, et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine. Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et t’attendre dans l’impatience.

 

J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh. Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant, rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et, lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps, laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte:

—O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose!

Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs dont ses mains étaient pleines.

 

On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse pénétrer les gens qu’à bon escient.

Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus de curieuses négresses à épier les passants.

Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur.

Dans les salles, tous les sofas étaient neufs, bien rembourrés et chargés de coussins. Des haïtis, en velours éclatant, garnissaient les murailles, des tapis d’Angleterre couvraient les miroitantes mosaïques, et de grands miroirs, venus d’Europe, reflétaient la transformation des choses, au milieu de cadres très dorés.

Lella Oum Keltoum s’avance vers moi, le visage plein, avenant et reposé. Des caftans de drap alourdissent mollement ses gestes et lui donnent une imposante ampleur. La sebenia de soie, remplaçant la simple cotonnade blanche permise aux vierges, laisse tomber de longues franges multicolores autour de ses joues peintes. Des anneaux d’or, enrichis d’énormes rubis, se balancent à ses petites oreilles brunes qu’ils déforment, et la ferronnière, qui brille au milieu de son front, est constellée de diamants, étincelants à faire jaunir d’envie toutes les sultanes.

Je ne l’ai point questionnée sur Mouley Hassan, et la petite épouse ne m’en a rien dit, mais il semble présent partout en cette demeure. Son nom est dans toutes les bouches, son selham, bien plié, reposait sur un matelas, et le nerf de bœuf, dont il use volontiers avec les esclaves, pendait à la muraille, à côté d’un chapelet et d’un poignard au fourreau d’argent.

Après les premiers compliments et les nouvelles de mon voyage, Lella Oum Keltoum m’entretint, très longuement, de terrains contestés que le Chérif veut acheter... Histoire étrange et bien compliquée pour une petite Musulmane... Cependant cela semble la passionner tout autant que les présents dont son époux la comble, les caftans d’une invraisemblable somptuosité qui emplissent tous ses coffres et les bijoux trop modernes, massifs et surchargés d’insolentes pierreries, qu’elle me fit évaluer avec orgueil.

Lella Oum Keltoum a pris l’assurance tranquille d’une maîtresse des choses. Les négresses exécutent ses ordres avec empressement. Elles ne traînent plus, négligentes, à travers la demeure, et se tiennent debout, adossées aux portes, humbles et prêtes à servir, ou vaquent dans les cuisines à leurs besognes coutumières.

Elles s’apparentent déjà, par leurs airs repus, aux vigoureuses esclaves du Chérif; leurs faces camuses et sournoises se sont épanouies; des foutas neuves ceignent leurs fortes croupes.

Marzaka elle-même a repris tout naturellement la place qui convient. Lella Oum Keltoum la traite avec mansuétude et l’entente semble les unir parfaitement, sans aucune rancœur des querelles passées.

Opulente et nette en son caftan de drap géranium que tempère une tfina de mousseline blanche, la grosse négresse a renoncé aux brocarts fripés qu’elle arborait jadis, hors de propos. Elle se tient, selon la bienséance, un peu à l’écart sur le sofa, tandis que Lella Oum Keltoum siège avec moi au milieu du divan, place honorable d’où l’on aperçoit le patio.

Toujours mielleuse, prompte à l’adulation, Marzaka traite sa fille avec une flatteuse déférence.

Bénédiction[82]! ô Lella! répond-elle à ses moindres propos.

Devant nous, le soleil étincelle aux marbres luisants de la cour, à ses ors, à ses mosaïques, à ses eaux ruisselant des vasques.

Et les reflets ardents éclairent d’heureux visages apaisés, dans l’ombre de la salle...

Ce n’est plus qu’abondance, plénitude, jouissance de l’être et satisfaction.

Alors, ce que je voulais dire, je ne l’ai point dit, et n’ai point demandé ce que je voulais demander.

Mais, en quittant Lella Oum Keltoum, je me suis écriée:

—En vérité! la bénédiction d’Allah s’étend sur ta maison!

—Louange à Dieu! répondit-elle avec conviction. Puisse-t-Il nous garder la félicité qu’Il accorda!

17 juin.

Un nègre, portant sur sa tête un grand plateau de bois coiffé d’un cône en vannerie, est introduit dans notre riadh. Les petites filles, toujours curieuses, m’appellent avec insistance. Elles ont hâte de soulever le pittoresque couvercle et de réjouir leurs yeux par l’aspect des friandises dont se délecteront leurs palais.

Mes amies musulmanes m’ont habituée à ces cadeaux culinaires, accompagnés de souhaits, de salutations et souvent d’une pressante invite à les aller voir.

J’ai reconnu El Bachir, l’esclave de Lella Lbatoul. Il me remet un mouchoir plein de pétales de roses, et découvre le plateau afin que je contemple les fenouils confits dans du vinaigre et les délectables beignets au miel parsemés de sésame. Je m’apprête à le charger, pour sa maîtresse, des remerciements qui conviennent, mais son compliment, plus long que de coutume et d’une étrange teneur, m’arrête, interdite.

—Lella Lbatoul t’envoie son salut le plus tendre et le plus parfumé. Elle espère qu’il n’y a pour toi que prospérité et te fait savoir qu’elle s’ensauvage de ton absence depuis le long temps qu’elle ne t’a vue. En sorte qu’elle désire ardemment que tu viennes la distraire. Elle t’apprend aussi que sa petite fille, la chérie, Lella Aïcha, est entrée ce matin dans la miséricorde d’Allah, par suite de sa maladie, la rougeole, et que tous les autres enfants en sont atteints. Puisse le Seigneur les guérir!... Lella Lbatoul fit cueillir ces roses de ses rosiers et sortir des réserves ce fenouil et ces gâteaux que tu aimes, afin que ton odorat, ton goût et ton cœur soient excellemment dulcifiés... Et la petite Aïcha—qu’Allah miséricordieux la reçoive et l’agrée!—fut enterrée à midi... Sur le hakem et sur toi, paix et bénédictions parfaites!...

Voilà ce que m’a dit l’esclave en m’offrant les fleurs, les hors-d’œuvre et les pâtisseries.

Je ne suis pas étonnée, car je sais qu’il ne faut pas s’étonner des choses que l’on ne comprend point, ni surtout les juger.

Mais j’ai revu, dans ma pensée, la fillette accrochée aux caftans maternels et que Lella Lbatoul couvrait de baisers passionnés.

La petite Aïcha est morte!... C’était écrit! Il ne reste plus que la résignation... Et, comme il ne sied point d’attrister une amie par une nouvelle de ce genre, Lella Lbatoul a songé,—auprès du petit cadavre qui ne réclamait plus aucun soin,—à m’envoyer les odorants pétales et les friandises, dont la délicatesse atténuerait, pour moi, l’ombre de ce malheur.

30 juin.

Douceur!... Quiétude!... Plaisant repos!...

 

La vie qui s’exprime en gestes harmonieux et lents sous les vêtements aux nobles plis... Siestes et rêveries prolongées dans l’ombre des salles où tout a été conçu pour la jouissance des yeux. Les rosaces des mosaïques rayonnent le long des parois, d’une infinie variété en leur apparente similitude; les frises déroulent leurs dentelles de stuc, et, lorsque le regard atteint le plafond, il se perd délicieusement parmi les arabesques et les lignes qui se poursuivent, se rejoignent et s’enlacent avec une surprenante harmonie.

Esclaves! accourez à l’appel du maître, sur vos pieds nus que ne sauraient meurtrir les tapis, les marbres, ni l’émail des carrelages.

Esclaves! il y a des mouches importunes, agitez les mouchoirs de soie.

Ouvrez les portes si bien ciselées, qui semblent les gigantesques et précieux battants de tabernacles chrétiens, afin que l’air du soir rafraîchisse la salle et chasse les dernières fumées du santal dont s’embaumèrent les somnolences. Au delà des arcades, apparaît la cour pavée de faïences, que les reflets du ciel moirent d’une luisante eau bleue, et la vasque toute ruisselante où s’abreuvent des tourterelles.

Fraîcheur!... Délices!... Monotone et limpide chanson des jets d’eau!...

Esclaves! apportez les plateaux d’argent chargés de tasses. Ils brillent entre vos mains noires comme le contraste d’une parure. Avancez en roulant vos hanches! Que le samovar qui vous courbe fasse valoir vos lourdes splendeurs!

L’existence est chose facile et voluptueuse, ô négresses! Sur vos destinées furent écrites la servitude et les besognes familières, mais aussi les plaisirs d’amour.

—«Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous[83]?»

Il a donné à ses croyants l’inestimable faveur d’une vie sans fièvres et sans heurts, sans l’agitation qui consume les peuples d’Occident, sans les raisonnements, et les recherches dont il torture leurs cerveaux, sans la tension exaspérée de leurs volontés vers des buts superflus.

Il a donné aux misérables tout l’or des soleils couchants à contempler chaque soir le long des remparts; les repos à l’abri des treilles; les récits des conteurs publics; l’insouciante paresse de lézards qui vivent d’une mouche entre deux torpeurs.

Il a donné à d’autres de petites échoppes pour somnoler parmi les babouches, les poteries, les écheveaux de soie; les parties d’échecs au coin d’une place; les ânillons trottinants que l’on chevauche sur les reins, tout au bout, presque à la naissance de la queue, tandis que les jambes trop longues effleurent la poussière.

Il a donné aux lettrés leurs blanches mousselines et leur air dévot, leur esprit subtil; le charme des absurdes discussions théologiques; les livres ornés de miniatures—trésors de poésie, de science et d’ingéniosité—les mosquées aux nattes fines où l’on accomplit soigneusement les rites prescrits pour les cinq prières.

Il a donné aux riches les belles demeures, les sofas, les innombrables coussins, les esclaves et les parfums; les arsas verdoyantes où les branches fléchissent, accablées sous trop de fruits; les divertissements de la musique et des festins; les mules qui s’en vont d’un pas si tranquille, régulier et sûr, avec leurs selles très confortables, vêtues de drap rouge, et leurs larges étriers.

Il a donné aux femmes les terrasses et les voisines, les noces, les parures, les bavardages, les messagères, les revendeuses complaisantes et la distraction nocturne des hammams.

Il a donné aux morts des cimetières sans tristesse, à l’ombre des micocouliers, des cimetières où l’on s’efface très vite, en un même néant sous les fleurs...

«Lequel des bienfaits d’Allah nierez-vous?»

Il a donné à tous un bien suprême: la paix.

Allures paisibles.

Esprits paisibles.

Bonheurs paisibles.

 

Cela que nous ignorons.

FIN


E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—232-4-22.

NOTES:

[1] Chérif. Descendant du Prophète.

[2] Maghzen, gouvernement du Sultan.

[3] Mida, petite table ronde et très basse.

[4] Sultan contemporain de Louis-Philippe.

[5] Dynastie des sultans actuels.

[6] Mets marocains dans la composition desquels entrent toujours des viandes.

[7] Habitants de Rabat.

[8] Jardin intérieur.

[9] Nom donné aux chrétiens.

[10] Titre qui devrait être réservé aux Cherifas, mais que, par politesse, on donne indifféremment à toutes les femmes, ainsi que, en France, «Madame» ou «Mademoiselle».

[11] Vergers marocains.

[12] Expression très courante signifiant à peu près «être généreux sans rien ménager».

[13] Le grand sultan contemporain de Louis XIV.

[14] Habitants de Meknès.

[15] Lieu «d’où l’on voit», sorte de belvédère.

[16] Petits fourneaux de terre.

[17] Robe de dessus transparente.

[18] Foulard de tête.

[19] Sorte de gros bourrelets encadrant la tête sur lesquels est appliqué le foulard de soie.

[20] Tuteur-gardien.

[21] Attention.

[22] Le dirigeant, le gouverneur.

[23] Le verbe «carotter» est passé dans la langue arabe et conjugué selon les règles.

[24] Marché aux étoffes.

[25] Sauf ton respect.

[26] Vendeur de café.

[27] Les Musulmans qui n’auront point fait à leurs épouses des parts égales, paraîtront devant Allah «avec des fesses inégales» (Commentaire du Coran).

[28] Sorte de soupe très épicée.

[29] Cruche ventrue en cuivre, dont le fond est arrondi et qui ne peut se tenir sans branler.

[30] Le grand sultan de Meknès contemporain de Louis XIV.

[31] Instrument à deux cordes.

[32] Les plus beaux foulards de tête sont ainsi nommés parce que, très lourds, ils s’achètent au poids.

[33] Maîtresse des cérémonies.

[34] De la maison impériale.

[35] Garçon qui porte les pains au four et les rapporte à domicile.

[36] La dot, en droit coranique, est versée par le mari.

[37] Formule équivalant à «sauf ton respect».

[38] Chef de la famille impériale dans une ville.

[39] Pièce indépendante du reste de la maison, où le maître reçoit ses amis.

[40] 8000 francs.

[41] L’an 1330 de l’hégire, (1911 de l’ère chrétienne).

[42] Sorte de vermicelle.

[43] Coran.

[44] Prévôt des marchands.

[45] Cour du Sultan.

[46] 125 francs.

[47] Guinéens. Nègres originaires de Guinée qui forment une sorte de confrérie.

[48] Voile de soie tombant jusqu’aux reins et réservé aux Juives mariées.

[49] Eau-de-vie de figues.

[50] 0 fr. 25.

[51] Hanna avait sept enfants, qui furent tués sur ses genoux à la prise de Jérusalem.

[52] Bénédiction apportant la chance.

[53] Coran. Verset du trône.

[54] La fumée.

[55] L’indigène préposé aux canalisations.

[56] Alcôve formée par des draperies, où la mariée reste enfermée.

[57] Pantalon.

[58] Tenture murale.

[59] Water-closet.

[60] Feuilles des palmiers nains, qui servent à chauffer les fours.

[61] Romains.

[62] Le geai bleu ou chasseur d’Afrique.

[63] Eau-de-vie de figues.

[64] Tenture murale décorée en forme d’arcades.

[65] La plus monumentale porte du Maroc, à Meknès.

[66] Pantalon.

[67] Nom fantaisiste de tribu.

[68] Étudiant. Les «étudiants» s’adonnent souvent à la sorcellerie.

[69] Sorte de gâteau.

[70] Formule de repentir.

[71] Vieux chant maure andalou.

[72] 0 fr. 25.

[73] Arsenic.

[74] Pièce du logis ayant une issue indépendante.

[75] Se faire épouser avec reconnaissance dotale.

[76] Quartier de Meknès.

[77] Nom d’un génie.

[78] Coran. Sourate du Soleil.

[79] Les trois premières invocations sont adressées à des saints, les autres à des génies mâles et femelles.

[80] Coran. Sourate du «Jour qui enveloppe».

[81] Instrument de musique à deux cordes.

[82] Formule très respectueuse d’assentiment, d’inférieur à supérieur.

[83] Coran.