Durant des heures, nous l’entendrons vanter les mérites de l’huile, puisqu’elle a commencé sur ce thème. Demain, elle célébrera le Prophète avec la même constance.
10 février.
Vrais joyaux des Mille et Une Nuits, les bijoux des Marocaines sont lourds et somptueux. Ils s’harmonisent avec les soieries trop magnifiques, les fards trop violents, les parfums trop enivrants, les demeures trop luxueuses.
Ils éclipsent la beauté des femmes, ils éblouissent, ils accablent... Les khelkhall, qui s’entrechoquent au moindre pas, pèsent aux fines chevilles qu’ils enserrent. Les anneaux meurtrissent et déforment les oreilles, malgré la chaînette qui les soutient sur la tête. Les énormes pierreries jettent un éclat dont la brutalité blesse et déconcerte.
Dans les demeures en fête, il y a des femmes vêtues de brocarts et plus étincelantes que des idoles.
Des bracelets d’or ciselé chargent leurs bras; des rangs de perles fines encerclent leurs cous bruns; les cabochons précieux font d’étranges saillies sur leurs bagues; les ferronnières enrichies de diamants brillent au milieu des fronts, sous l’échafaudage compliqué des turbans rehaussés de broderies et de plumes. Quelques-unes portent de hauts diadèmes où les pierreries jettent des lueurs vertes et rouges parmi les entrelacs du métal. D’autres ont la tête ceinte d’un souple bandeau en perles, d’où tombent les longs glands en rubis. Les nattes noires, encadrant le visage, sont piquées d’agates et d’améthystes. Des émeraudes scintillent sur les boucles de ceinture, délicatement ouvrées.
Étincelante d’or et de gemmes précieuses, la Marocaine tout entière est un joyau, dont on ne perçoit que le resplendissement.
Sur l’ordre de Lella Fatima Zohra, les esclaves ont apporté ses coffrets. La vieille Cherifa, en femme de traditions, résiste aux nouvelles coutumes. Ce ne sont point des boîtes européennes, vulgaires et prétentieuses, selon le goût d’aujourd’hui, mais d’anciennes cassettes peintes, rehaussées de clous aux dessins réguliers, incrustées d’ivoire ou de nacre.
Elle en tire d’invraisemblables bijoux: des colliers en grosses perles de filigrane, d’où pendent trois rosaces d’or, constellées de pierreries; des plaques précieuses et lourdes, d’une allure toute byzantine; des émaux rutilants comme des flammes figées; des boucles d’oreilles dont le chaton d’émeraude se ferme d’un petit couvercle en or perforé, afin qu’on y puisse enclore les parfums qui tomberont goutte à goutte sur les épaules.
Est-ce croyable? Tant de parures, et si merveilleuses, à une vieille femme, dédaignée de son époux, et qui ne les porte jamais!... Un trésor où la perfection du travail rivalise avec la valeur des pierres.
Lella Fatima Zohra me fait constater leur splendeur désuète.
—Ce sont, ô ma fille, de très vieilles choses, passées de mode. Elles appartinrent à la sultane Aïcha Mbarka, aïeule de Mouley Hassan. J’en fus parée moi-même dans ma jeunesse, et s’il plaît à Dieu, je t’en prêterai lorsque tu iras à des fêtes, car certains de ces colliers restent encore appréciables...
»Regarde ces perles, continua-t-elle en s’animant, ne dirait-on pas des gouttes de lune? Et ces bagues, excellemment ciselées, réjouissantes à l’infini!... Ce bandeau, que brodent ces émeraudes plus transparentes et vertes que les ailes de sauterelles, me couronnait au jour de mes noces... Et ces bracelets me furent donnés en présent par Mouley Hassan, alors que j’étais son unique épouse.
Le voix de la vieille cherifa s’est insensiblement altérée.
Émoi des souvenirs évoqués, des années où elle fut jeune et peut-être charmante?...
Regret d’un amour qu’elle aurait éprouvé pour l’inconstant mari?...
Ou, plus simplement, volupté des bijoux, toujours palpitante au cœur des femmes?...
Lella Fatima Zohra resserre les cassettes et les bijoux merveilleux.
Son visage n’a point changé.
Il garde son secret sous une constante et sereine expression d’apathie.
1ᵉʳ mars.
Étrange isolement des harems, si bien à l’écart que les tragiques convulsions du monde n’y parviennent même pas en échos assourdis... Des milliers de petites vies se déroulent derrière les murs, paisibles, insouciantes et monotones, affairées à de petites choses, assombries de petits soucis, éclairées de petites joies, sans percevoir le râle formidable des peuples...
Douce ignorance, quiétude parfaite de la pensée, tandis que nous haletons d’horreur et d’angoisse dans le même temps, nous qui ne voyons pas davantage, mais qui savons!...
2 mars.
Une avenue descend de la ville vers les remparts, large et d’un aspect inhabituel. Les murs d’une mosquée s’élèvent à droite, un palmier les dépasse qui semble regarder dans la rue. De l’autre côté s’alignent les échoppes où travaillent des Juifs: bijoutiers, fabricants de lanternes et de babouches, tisseurs de galons, marchands d’épices. Tout au bout, une porte s’ouvre sur le Mellah, le lieu salé. C’est là que, jadis, les Juifs, désignés aux besognes nauséabondes, tannaient les peaux de bêtes et les salaient. Lorsqu’un Sultan revenait d’une expédition, il leur envoyait aussi les têtes des rebelles, pour être préparées dans la saumure. Ensuite elles étaient fichées le long des enceintes afin de marquer les exploits du souverain, tout en médusant ses ennemis d’un grand effroi... Cuites et recuites au soleil d’été, puis lamentables sous les pluies diluviennes, elles restaient des mois à fixer le bled, de leurs yeux morts, vidés par les rapaces.
Aujourd’hui les remparts n’arborent plus de sinistres trophées, et la vie s’écoule en besognes familières dans la cité d’Israël, petite ville bleue, d’un caractère spécial et inaltéré, enclose à côté de la grande Meknès musulmane.
Mouchi Soutrit prétend y avoir découvert un ancien tapis de Rabat. Il nous entraîne à travers les ruelles aux murs badigeonnés d’outremer. Quelques Juifs nous suivent, dégingandés et blêmes dans leurs vêtements noirs. Ils ont de longs nez tristes, des barbes frisottantes et d’admirables yeux aux regards sournois.
La marmaille grouille; des femmes se penchent aux fenêtres; trois aveugles déambulent, l’un derrière l’autre, en se tenant par les épaules. Le premier s’agrippe à la queue d’un âne qui conduit ainsi le trio.
Nous pénétrons avec notre guide en une pauvre maison où flotte un parfum d’égout. Des femmes accroupies confectionnent les passementeries dont les Musulmans ornent leurs caftans. Les ustensiles les plus divers traînent autour d’elles; un marmot piaille sur son petit pot; des guirlandes d’oignons et de piments sèchent, accrochées aux murs. Une fillette gît dans un coin, chétive et pâle, si pâle qu’on dirait une moribonde. Des essaims de mouches voltigent et la tourmentent. Ses yeux en sont cernés comme d’un kohol répugnant. Personne ne s’occupe d’elle, mais une tasse ébréchée, pleine de liquide, a été mise à portée de sa main.
—Elle est bien malade! disons-nous.
—Ce n’est rien, répond une femme, elle a enfanté il y a quelques jours...
Mon mari marchande le tapis, un vieux Rabat, aux points serrés, d’une harmonieuse décoration. Il est beaucoup plus grand que la chambre, et il faut le déployer dans la cour.
Depuis des années, explique la Juive, le Musulman, qui l’a mis en gage chez mon père, ne paye plus les intérêts; nous voulons vendre ce tapis.
—Combien en demandes-tu?
—Cinquante réaux.
—C’est trop! Fais un prix raisonnable.
—Par l’Éternel! il nous garantissait de cette somme.
Une discussion s’engage. Obséquieuse, mais tenace, la Juive ne veut pas lâcher un réal... Après bien des pourparlers, un arrangement se conclut pourtant.
Dehors, nous retrouvons notre escorte qui s’est beaucoup augmentée. Un gros homme ventripotent, ceint d’une écharpe en soie bariolée, nous sollicite: «Ferons-nous au rabbin l’honneur de visiter sa maison?»
A notre réponse condescendante, Tôbi ben Kiram se redresse. Il nous entraîne à travers les ruelles les plus encombrées; je le soupçonne de vouloir exhiber sa bonne fortune à toute la Communauté. On se bouscule dans le souk, des gens font la queue devant les étaux de bouchers qui s’ornent de poumons rosâtres et mous. Une fade odeur de sang se mêle aux relents d’ordures dont on est poursuivi; des trognons de choux, des légumes écrasés gisent à terre; les individus exhalent une senteur caractéristique. Des vieilles promènent leurs jupes couvertes de broderies, et leurs châles d’un vert malsain; de malingres fillettes, aux cheveux embroussaillés, plient sous le poids des couffes trop remplies; des adolescents, des vieillards coiffés du traditionnel foulard jaune, des femmes chargées de marmots morveux, se poussent et se dépassent...
Il n’y a pas ici de ces quartiers paisibles qui s’endorment dans le soleil. Une population trop dense étouffe entre les murs dont elle ne saurait déborder. Et, bien que les maisons soient construites en hauteur, avec plusieurs étages, la place manque. Des familles s’entassent et végètent dans les logis trop étroits. Celui de notre hôte, un des plus riches du Mellah, s’offre le luxe d’un assez large patio. Il est très propre et clair, à cause des fenêtres qui donnent au dehors. La chambre longue où l’on nous reçoit, s’orne, comme une pièce arabe, de sofas et de coussins. Des tentures de mousseline flottent devant la porte; des chandeliers en cuivre étincelant, des plats de Chine, des verroteries et des fleurs sous globe, s’alignent, au-dessus de boiseries peintes. Le thé est élégamment disposé sur une table, à la mode européenne.
Le rabbin nous présente sa femme, une pâle Juive aux yeux bleus, dont les cheveux apparaissent en bandeaux châtains qu’enserre la sebenia. Elle semble jeune encore, malgré sa corpulence. Il y a vingt-cinq ans que ses noces furent célébrées, alors qu’elle atteignait sa septième année... Son visage garde certain charme de douceur, mais la silhouette accuse des rotondités excessives, on dirait trois courges posées l’une sur l’autre. Un rang d’émeraudes brutes et de perles s’enfouit dans les replis du cou gras; des bracelets d’or très massifs encerclent ses poignets.
Une fillette, vêtue à l’européenne, aide sa mère à servir le thé, les confitures de tomates, les pâtisseries, les meringues blanches et crémeuses. Isthir s’acquitte de sa tâche avec une aisance pudique de très bon goût. Elle parle un français sans accent, car elle fréquente l’école et prépare son certificat d’études.
—Ma fille a treize ans, dit le rabbin, elle se mariera bientôt. Nos coutumes ont bien changé depuis quelques années. De mon temps, les fillettes ne dépassaient pas huit ans avant que soient célébrées leurs noces. Aujourd’hui, on les laisse grandir chez leurs parents.
Le fiancé est ce jeune Israélite en bottes et veston, très francisé, assis sur une chaise, alors que nous sommes tous accroupis selon les anciennes mœurs.
Après le mariage, le couple compte aller en France faire du commerce.
—Cela ne vous ennuie-t-il pas de quitter Meknès? demandé-je à la fillette.
—Oh! non, madame, je serai contente de voyager.
Dans dix ans, ils feront, à Paris, un ménage très sortable; leurs enfants flirteront dans les salons et suivront des conférences à la Sorbonne.
Trop longtemps et durement opprimés, les Juifs marocains s’élancent à présent vers la liberté. Malgré l’abjection d’une race pourrie par tous les vices, les débauches, l’ivrognerie, les mariages précoces et consanguins, la plus basse des servitudes, ils ont gardé l’intelligence et les qualités essentielles de leur peuple. Ils nous apparaissent très voisins, tellement aptes à s’assimiler nos habitudes, notre civilisation!
Ces Juives fades et blondes nous ressemblent. Ces garçonnets anémiques, aux visages effilés, qui, le samedi, délaissent les traditionnelles djellabas de cotonnade noire et se promènent très fiers de leurs costumes marins, auront vite fait de dépouiller à jamais toute orientale apparence, pour se muer en hommes d’action dans nos capitales.
Le Mellah crève de toute part, et, ne pouvant s’épandre à son gré sur le bled musulman, il déborde en Europe.
Pourquoi les Juifs regretteraient-ils un pays où ils furent des esclaves, des parias, des maudits? Il n’y a pas longtemps encore, que tous les égouts de la ville déversaient en leur quartier des flots immondes, et que les Musulmans y faisaient jeter leurs ordures... Interdiction absolue de s’en débarrasser! Lorsque l’amoncellement devenait trop ignoble, que les odeurs empuantissaient les rues à l’excès, une délégation d’Israélites s’en allait solliciter le pacha, humblement, et obtenait, contre une forte somme, la permission de nettoyer...
Leur existence n’était qu’une perpétuelle terreur. Toutes les révoltes, quelle qu’en fût la cause, aboutissaient à un pillage du Mellah. Car on les savait riches, malgré leur servitude, et les Juives ont une douce peau blanche...
Ils furent épargnés une seule fois, en 1911, lors de la dernière incursion berbère. Le cheikh de la kasbah voisine de Berrima, un vieux coupeur de routes, avait une réputation de bravoure. Les notables israélites vinrent se mettre sous sa protection en immolant devant lui deux taureaux. Cheikh Ahmed ne pouvait se dispenser de les défendre. Il le fit avec tant de vaillance que le Mellah et Berrima furent les seuls quartiers préservés.
Je contemple nos hôtes: ceux du passé qui gardent encore le calot noir et la lugubre djellaba; qui connurent les plus humiliantes interdictions: défense de monter à cheval ou à mule, de revêtir des étoffes de couleur, de chausser des babouches, de passer devant une mosquée autrement qu’à quatre pattes, comme des chiens. Puis mes regards se reportent sur ceux du présent, les fiancés qui préparent l’avenir. Isthir est une belle fille vigoureuse; elle aspire à s’échapper vers une plus large destinée. Malgré son aspect débile, Haroun rumine de vastes projets. Il doit être persévérant, intelligent et débrouillard, comme tous ceux de sa race; il a sans doute en lui l’envergure d’un négociant ou d’un banquier. Une certaine gêne les paralyse encore tous les deux, tels ces derniers relents qui s’attardent au Mellah, malgré les travaux d’assainissement. Mais leurs manières ont déjà perdu presque toute servilité. Demain ils relèveront la tête.
Les vieux gardent une attitude obséquieuse, une tendance à s’aplatir devant le hakem.
Isthir et Haroun me semblent déjà plus près de nous que de leurs parents.
12 mars.
Deux paons se promènent dans un beau jardin.
Nonchalants et fiers, ils s’en vont à petits pas étudiés, comme ceux d’une belle. Et le bout de leur queue balaye le sol qui reluit, fraîchement lavé.
Des profonds parterres, les arbres et les fleurs jaillissent, pleins de sève. Jamais émondés, livrés à leur fantaisie et mêlés de plantes sauvages, ils croissent au hasard dans leur rigide encadrement de mosaïques. Par caprice ornemental, plutôt que pour séparer le jardin du reste de la cour, Si Ahmed Jebli le fit entourer de balustrades en bois tournés et peints, à travers lesquelles s’évadent quelques branches.
Une touffe de bananiers agonise en un enchevêtrement de palmes jaunes que le vent froisse; un poirier, tendrement fleuri, abrite leur déclin de son triomphant renouveau; des oranges éclairent la sombre masse de leurs arbres; d’invisibles violettes exhalent leur odeur.
Allégresse des fleurs dans la lumière et dans l’azur!... des rameaux très blancs, balancés par la brise, qui papillonnent sur le ciel!... des boiseries multicolores, des treillages, des petits pavillons aux couleurs vives, des superbes oiseaux dont la somptuosité s’unit si parfaitement à celle du décor, et qui réussissent,—comme ce palais,—à faire de la beauté avec de trop insolentes splendeurs!
Savent-ils, ces paons, qu’ils sont bleus, au paroxysme du bleu, du même bleu que les balustrades extrêmement bleues, et que l’incroyable bleu profond du ciel? Ont-ils conscience de leur harmonie, en ce beau jardin artificiel et passionné, lorsqu’ils vont boire aux bassins cerclés de mosaïques et qu’ils font la roue, sous les arcades, auprès des portes où miroitent autant d’ors et de rayonnantes magnificences que les leurs?
Savent-elles, ces belles recluses, chargées de bijoux et de soieries, accroupies dans l’ombre des salles, savent-elles, ces négresses qui circulent, portant à bras tendus les corbeilles de fruits ou les plateaux de cuivre, l’accord qu’elles forment avec toutes choses de leur demeure?
Et celui qui voulut cet ensemble, qui mit ces femmes et ces oiseaux dans le jardin, qui allia le désordre des parterres à la précieuse recherche des boiseries et des vasques, Si Ahmed Jebli, sait-il quel chef-d’œuvre il réalisa?
Non, sans doute... Les Mauresques, les paons, les esclaves, les fontaines et les fleurs ne raisonnent point.
Ni le riche marchand aux conceptions d’artiste, ni ses frères musulmans qui, sans cesse, créent de la beauté, qui sont eux-mêmes de la beauté.
Mais d’instinct, et d’autant plus intensément, ils en vivent.
20 mars.
C’était au grand soir des noces, dans une des plus riches familles de Meknès.
La mariée, accroupie sur une haute estrade dressée au milieu du patio, présidait, comme une sultane, la cour de ses femmes en vêtements somptueux. Quatre d’entre elles portaient l’izar, luxe suprême, draperie de gaze formant une sorte de peplum impondérable et chatoyant, qui amortit l’éclat du caftan de brocart.
Aussi les avait-on installées sur des sièges élevés, garnis de coussins. Elles s’y tenaient très raides, recueillies et scintillantes, toutes pénétrées de leur importance; car la parure devient en cette occasion une chose grave, d’un caractère rituel, presque religieux. Et les autres invitées, simplement accroupies sur les sofas, ne s’étonnaient pas de ce que les plus belles fussent mises ainsi en évidence, puisque telle est la coutume.
Des passantes, attirées par la fête, occupaient, anonymes, enveloppées de leurs haïks, un autre coin du patio. Elles contemplaient la mariée, fantôme voilé d’or et de pourpre; les fillettes portant des cierges; les invitées aux atours merveilleux, et surtout les quatre idoles immobiles.
Deux d’entre elles voilaient leurs caftans sombres d’un izar en mousseline jaune. La troisième, une négresse fort noire, l’air bestial et satisfait, avait un izar blanc sur un caftan rose à ramages. La quatrième, la plus splendide, était revêtue d’un caftan émeraude, broché d’or, et d’un izar géranium. Sa volumineuse coiffure ceinte de bandeaux d’or se couronnait d’un turban de plumes. Une ferronnière de diamants brillait au milieu de son front, d’énormes anneaux d’oreilles enrichis d’émeraudes, des colliers de perles et de pierreries aux longues pendeloques, la paraient d’une manière somptueusement barbare, et, hiératique, elle pensait:
—Oh! que cette coiffure me fait mal!... Je voudrais tant remuer un peu... Cette fête a un caractère étonnant! Voilà bien les Mille et Une Nuits!... Ces vêtements m’écrasent, je n’en peux plus... il faut cependant rester jusqu’au bout.
Pendant ce temps, la neggafa[33], aux pieds du fantôme doré de la mariée, faisait la présentation des cadeaux:
—Allah!... psalmodiait-elle d’une voix chantante,
Tous les regards se tournaient, un moment, vers l’idole impassible que j’étais...
Depuis trois jours, je suivais les cérémonies de ces noces et j’avais varié mes toilettes, selon l’usage, en graduant savamment leur splendeur.
Lella Fatima Zohra me parait chaque fois de ses nobles mains. Elle m’avait même prêté quelques-uns de ses lourds et inestimables joyaux pour ajouter aux miens.
—Car, me disait-elle, du moment que tu revêts nos costumes pour les fêtes, il convient que tu sois la plus belle, afin que les critiques t’épargnent. On te regardera plus qu’une autre, ô ma fille! Sache qu’aucun détail de ta toilette ne passera inaperçu. Mais, grâce à Dieu! ton époux ne «rétrécit» pas avec toi!... Tes parures, neuves et superbes, sont bien dignes de la femme du gouverneur... Laisse-moi cependant te mettre ces anneaux d’oreilles, que le Chérif m’apporta récemment de Fès. Les tiens, encore que les pierres en soient estimables, sont très anciens, passés de mode... Les invitées en riraient.
Lella Fatima Zohra est la sagesse même. Elle connaît le cœur des femmes.
Le premier jour j’avais un caftan de satin «raisin sec» et une tfina de mousseline blanche; le second jour, un caftan de brocart noir à grands ramages multicolores; et le troisième jour, j’étais devenue cette idole éblouissante, drapée de gaze géranium.
Du fard avivait mes joues trop pâles, des dessins bruns et minutieux s’élevaient entre mes sourcils à la courbe rectifiée; mes yeux s’allongeaient de kohol. Mon visage apparaissait minuscule au milieu des joyaux, sous l’enroulement soyeux du turban.
Parfois j’apercevais dans un miroir, accroché au-dessus d’un sofa, cette étrange sultane empanachée. Je doutais que ce pût être moi!... Mais je me sentais ainsi mieux adaptée au cadre, à la fête et à la foule brillante des noces.
Yasmine et Kenza s’enorgueillissent de mon faste, elles s’en trouvent rehaussées à leurs propres yeux.
—Tu étais la plus salée de toute assemblée! déclare Kenza. Tu avais une démarche plus noble que les autres, on eût dit une femme du Dar Makzen[34]... Je ne regardais que toi: et, te voyant si belle, mon cœur dansait!
23 mars.
Un petit terrah[35], portant ses pains au four, s’attarde à bavarder devant une porte. Je dérange son aventure, car c’est justement là que je me rends, et une tête ronde, noire, crépue, disparaît à l’instant où je m’engage dans l’impasse. Au fond du vestibule, je retrouve Minéta, la petite négresse bavarde et coquette. Elle me sourit de toutes ses dents et de ses yeux d’émail mauve.
Ce n’était que moi!... elle se rassure. J’ai, dans les harems, la réputation d’être discrète. Minéta ne craint pas que je la dénonce, elle regagne la porte avec une tranquille impudeur.
Lella Lbatoul buvait le thé, entourée de femmes. Elle m’accueillit par des reproches:
—Qu’est-ce que cette absence? Tu oublies tes amies pour les abandonner ainsi? Nous ne t’avons point vue depuis combien de jours?
—Pardonne-moi, lui dis-je, j’étais invitée aux noces de Lella Henia, fille d’El Ouriki, j’y ai passé toute la semaine.
—Ah! s’écrie une inconnue, esclave en visite dans la maison, c’est toi la femme du hakem! Que tu es heureuse d’avoir un tel époux!... Il ne te ménage pas les parures. On m’a répété qu’à ce mariage tu portais un caftan de brocart vert et un izar splendide qui valait au moins trois réaux la coudée.
J’ai gagné beaucoup dans l’estime des Musulmanes, depuis que je rivalise de luxe avec elles. Lella Lbatoul me regarde encore plus amicalement. Il faut que je lui décrive mes toilettes successives dans leurs moindres détails.
—Habille-toi ainsi, pour venir me voir.
—O ma sœur! Quand je revêts vos costumes, je ne circule, comme vous, que la nuit, et pour une fête.
—C’est juste, approuve-t-elle, tu connais nos coutumes... Pourtant j’aurais eu un extrême plaisir à t’admirer.
—Lorsque vous célébrerez des noces dans cette maison.
—Mais nous n’avons ici personne à marier, pas la moindre jouvencelle.
—J’attendrai donc que Si Ahmed te donne une co-épouse, dis-je en riant.
—Tais-toi! mauvaise! s’écrie la jeune femme, ou bien je vais souhaiter que le hakem te répudie.
Nous continuâmes ainsi à nous taquiner, tout en croquant des pâtisseries.
—Où est Minéta! demanda tout à coup Lella Lbatoul, voici plus d’une heure que je ne l’ai vue...
Les esclaves se taisaient, aucune n’ayant aperçu la négrillonne ou ne voulant la trahir.
—Restez ici, vous autres! Et sur toi la bénédiction d’Allah, ô ma mère Fatima! reprit la «maîtresse des choses» en s’adressant à une vieille femme. Va donc, je te prie, dans le vestibule et sur la terrasse. Je gage que cette fille de péché est encore à bavarder avec les passants. Par le serment! O Prophète! elle sera corrigée...
La vieille ne tarda pas à revenir, suivie de Minéta, très penaude.
—Tu as dit vrai! Elle s’amusait avec le terrah, cette calamité!
Lella Lbatoul fit un signe, une esclave apporta une baguette et la lui donna. Je tentai d’intervenir.
—A cause de ma visite, pardonne-lui encore aujourd’hui!
—Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela, ô chérie! J’ai juré par le Prophète!...
Elle tendit sa baguette à la coupable, d’un geste impératif.
Alors la fillette releva ses caftans, les fixa soigneusement dans sa ceinture, laissant ainsi ses jambes et ses cuisses à nu, jusqu’au bas de son petit ventre noir. Puis elle prit la baguette et se mit à s’en fouetter elle-même, à coups cinglants, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes. Des lignes blêmes commencèrent à rayer sa peau. Lella Lbatoul, impassible, la surveillait.
—Comment se fait-il qu’elle frappe si fort? murmuré-je.
—C’est qu’elle sait bien que, si elle ne frappait pas comme il convient, deux esclaves s’empareraient d’elle aussitôt et lui infligeraient, de leurs mains, un châtiment plus cuisant.
Quelques gouttes de sang glissaient le long des cuisses, et la négrillonne pleurait à gros sanglots, la bouche crispée, tout en continuant à se fustiger, consciencieusement, sans faiblesse, pour l’amour du petit terrah.
28 mars.
Vers le soir, à l’heure où s’embrasent les vieux remparts, il est doux et paisible d’aller rêver, boire du thé, parler un peu et contempler en silence, dans l’arsa de Mouley el Kebir, chef de la famille impériale.
Il faut suivre, pour s’y rendre, un chemin désert, impressionnant, solennel au milieu des ruines.
Mais ce ne sont point des ruines habituelles, des ruines de demeures humaines, ces murailles si démesurées, si épaisses, au bas desquelles on se sent infimes, écrasés, tels des insectes; ces voûtes immenses, ces arcades, ces salles larges comme des places publiques... Elles n’ont plus de plafond, plus de carrelage; les arbres forment des vergers très riants entre les murs où des cigognes bâtissent leurs nids.
Parfois on distingue encore une inscription rongée par le temps, un fragment de stucs ciselés, quelques carreaux d’un ton précieux. Et cela rappelle que, jadis, ces lieux furent habités, somptueux et clos, que les sofas et les tapis s’étalaient à la place des herbes sauvages, que l’eau riait au fond des bassins et qu’une vie intense anima cette désolation.
Dans ce palais, beaucoup plus vaste que la ville, Mouley Ismaïl rêva d’amener Mademoiselle de Conti, la fille de La Vallière et de Louis XIV, dont une ambassade alla, pour lui, vainement solliciter la main.
Et certes elle se fut trouvée bien exilée, bien en peine, la pauvre princesse, en cette demeure de géants, au milieu d’une cour étrange et barbare, près d’un époux plus magnifique mais plus sanguinaire qu’aucun despote oriental!
Il répandait autour de lui l’épouvante. Il aimait tuer et fit périr, dit la légende, vingt mille personnes de sa propre main. Ses courtisans ne l’abordaient que prosternés, rampants, vêtus comme des esclaves et les pieds nus, avec la crainte au fond du cœur. Car on se sentait toujours guetté par la mort en sa présence... Même ses femmes les plus chères furent suppliciées. Il leur faisait couper les seins, ébouillanter le corps pour la moindre faute. Il en eut plus de six cents dans son harem, et elles lui donnèrent mille enfants, sans compter les filles...
Mouley el Kebir nous raconte tout cela de sa douce voix tranquille, et parfois il rit en relatant quelque cruauté de son formidable ancêtre,—lui qui aime les oiseaux et les fleurs, et qui compose des poésies subtiles à la louange du Prophète.
L’arsa s’épanouit, tout heureuse, pleine de couleurs, de parfums et de chants, au milieu des ruines qui virent tant de drames. Les lys, les giroflées, les soucis ardents, les roses, les glaïeuls, se mêlent en un désordre charmant, malgré les tentatives du nègre jardinier pour diriger leur exubérance. Les orangers, à bout de forces, laissent plier leurs branches sous des fruits plus éclatants que les fleurs; mais leurs feuilles luisent, vivaces et charnues et de petits boutons suaves entr’ouvrent déjà leurs corolles à côté des oranges très mûres. Quelques cyprès pointent vers le ciel; des tonnelles de jasmin et de vigne étendent sur le sol une ombre douce, et l’eau sinue, avec un glissement fluide et lisse de couleuvre, à travers la verdure.
Par delà les croulantes murailles, le minaret de Lella Aouda, tout émaillé de faïence, découpe sa sveltesse sur le ciel.
Mouley El Kebir disserte d’une voix égale, dont le timbre ne s’altère et ne se hausse jamais. Ses draperies superposent leurs teintes en une mourante recherche: le caftan de drap «cœur de pierre» apparaît sous la djellaba couleur «sucre» et le selham, fauve et pâle comme le ventre d’une tourterelle. Les mousselines les plus fines, tissées à Fès, enveloppent son visage intelligent, d’une extrême distinction, qu’éclairent de petits yeux bridés, étroits, amenuisés par le sourire jusqu’à n’être plus que des fentes brillantes remontant un peu vers les tempes. Il est accroupi d’une étrange façon: une jambe pliée et relevée, dont il tient le pied à hauteur de l’épaule, en une attitude de miniature persane.
Le négrillon Mbarek, toujours sautillant, apporte des parfums. Les fumées du santal mêlent leur odeur d’aromates à celle, plus fraîche et plus pure, des fleurs, que le vent dissémine.
Le ciel rosit... un enchantement paisible enveloppe toutes choses et nous sépare du monde réel. Il n’y a plus de ville, plus de foule. Il n’y a plus rien que ce palais mystérieux, cet immense parterre multicolore éclos au milieu de tant de ruines... et la vie s’évapore, précieuse, bleuâtre, avec les fumées du brûle-parfums...
Mbarek s’agite et me lance des regards furibonds. Il n’ose parler, mais sa mimique, ses grimaces de ouistiti dont la bouche atteint les oreilles, ses yeux qui tournent, blancs et ronds, sous les paupières écarquillées, sa mèche secouée d’indignation au sommet du crâne, doivent me faire comprendre l’indécence de ma rêverie, car on m’attend dans la maison...
Je me lève...; aussitôt, mû par un ressort, le négrillon cabriole et s’élance d’une patte sur l’autre. Il atteint la petite porte, celle que les hommes ne doivent point franchir, la bouscule, se précipite à travers le vestibule, pirouette et roule jusqu’à l’extrémité du patio.
De suprêmes rayons irisent encore les arcades au-dessus desquelles s’élèvent, gigantesques et délabrées, les murailles de Mouley Ismaïl. Cette demeure toute neuve, spacieuse, miroitante de mosaïques, est une surprise inattendue égale à celle du jardin... Des canards barbotent autour de la vasque; un dindon pontifie parmi les poules; des chats bondissent et filent; le perroquet s’agite dans sa cage en criant:
—Quel est ton état?... Marzaka!... Marzaka!...
Un bambin, mal affermi sur ses jambes, traîne au bout d’une ficelle un lapin rétif; les ramiers rentrent en hâte dans tous les trous des vieux murs, tandis que les cigognes s’abattent lourdement au sommet des ruines où elles ont tressé leurs nids depuis d’innombrables années.
D’imposantes négresses circulent, portant à bras tendus des plateaux d’argent, des corbeilles pleines d’oranges ou de piments, des cuivres étincelants. Les esclaves, les vieilles femmes, vaquent aux occupations les plus diverses, dans le grouillement des négrillons et des volailles, qu’elles écartent, indistinctement, d’une taloche ou d’un coup de reins. Précieuse, exquise, mais insolente de dédain, une fillette du Chérif promène ses airs de princesse... Toutes, elles portent les hautes ceintures de Fès, rigides, chamarrées d’or et de soie, et les volumineux turbans réservés aux femmes de la maison impériale.
Et, sur un sofa, impassible au milieu de cette agitation, grave, hiératique, éblouissante en ses vêtements couleur de flammes,
Celle dont je ne parlerai point, car il convient de respecter son mystère;
Ma très chère, ma très admirée;
La pure, la noble, la haute influence;
Petite-fille, nièce et cousine de sultans...
9 avril.
Des cris furieux et des gémissements troublent la quiétude où s’alanguissait le quartier.
Par Mouley Ahmed! ils sortent de la maison de Kaddour, notre mokhazni, et je reconnais son timbre altéré de rage, auquel se mêle, stridente et aigre, la voix de Zeïneb.
Leur porte n’est point fermée, j’entre sans bruit dans le vestibule d’où j’aperçois le patio. Ils ne m’ont point vue, car je reste dans l’ombre, et ils ne contemplent que leur colère.
L’homme est debout, frémissant, superbe, des lueurs féroces éclairant ses yeux. Une envie de tuer le torture... Toute son instinctive sauvagerie contracte son visage. Il ne fait pas un geste, mais ses mains crispées étreignent le burnous bleu...
La femme tourne autour de lui comme une bête mauvaise. Elle siffle, elle se moque, elle injurie; elle provoque les coups prêts à tomber. Sa lèvre inférieure, qu’elle mord, saigne, et un mince filet rouge coule sur son menton.
—O gens! comme il me traite!
—Elle parle! cette fille de chien!
—Le chien, c’est toi!
—O la plus vile des peaux de mouton sur qui tous les hommes se sont étendus!
—Moi, moi! qui t’ai rendu honorable!
—Tu n’étais qu’une vaurienne, tu tournais parmi les jeunes gens.
—O mon malheur! Moi qui étais une vierge bien gardée! qui lui ai donné la considération! Il demandait l’aumône, ou «qui veut m’embaucher?» C’est moi qui l’ai fait sortir, avec un selham et des caftans propres, devant les gens!
—O fille de l’âne, cet autre! Si tu m’as fait des vêtements, c’est moi qui les ai payés! et tu m’as dérobé du fil et des galons!... où est allé mon salaire? Ce que je reçois je te le donne.
—Oui, tu vas le porter aux courtisanes de Sidi Nojjar, et tu me laisses en haillons!
—Toi pécheresse! tu me voles. Tu as envoyé à ta mère! C’est de moi que tu habilles tes parents. C’est de moi que tu fais tes bracelets. Même la farine, en mon absence, tu m’en soustrais pour la revendre!... Va chercher ce chien qui est ton oncle pour que je m’arrange avec lui.
—Qu’il maudisse le tien! Je suffis seule à ma défense. Une poule n’a pas peur de toi! Chapon!
A cette injure trop cinglante l’homme tressaille, pousse une sorte de rauque hurlement et saisit Zeïneb par les cheveux d’où la sebenia glisse. De son bras maigre et musclé, de son poing nerveux, il frappe au hasard, sur le nez, sur les joues, sur les seins.
Zeïneb se tord en criant, elle se dresse, telle une vipère, crache au visage de son époux, y trace des sillons sanglants avec ses ongles... Couple tragiquement mêlé qui roule sur le sol...
Kaddour tape comme une brute, aveuglé de colère. Il ne m’entend ni ne me voit... J’essaye de les séparer. Alors seulement, il s’aperçoit de ma présence. Et soudain, rendu à lui-même, il se relève, s’immobilise, correct, les pieds joints au garde à vous, et fait le salut militaire!...
Zeïneb, gémissante, reste affalée. J’avise Mina qui pleure dans un coin:
—Soigne ta sœur! Et toi, dis-je à Kaddour, viens avec moi.
Nous sortons. Kaddour me suit, penaud, sans prononcer une parole; son turban, plus désordonné que de coutume, penche vers l’oreille, son visage saigne.
—Honte à toi! lui dis-je enfin, de battre ainsi ta femme! Qu’avait-elle fait?
—Elle bavardait avec les voisines malgré ma défense. Lorsque je suis rentré, rien n’était cuit, et elle m’accueillit par des paroles amères. Mina s’est jointe à elle. Ces femmes se liguent contre moi, je m’en débarrasserai... Je vais aller trouver le cadi pour répudier Zeïneb.
11 avril.
Kaddour erre dans le maison, les sourcils contractés d’un tourment persistant. Il ne rit plus, il ne bondit plus, il se traîne... Yasmine et Kenza ne parviennent pas à le distraire. Il reste sombre et va s’accroupir sous les arcades. Son grand corps maigre ne forme plus qu’un petit tas lamentable.
Il a reconduit Zeïneb et Mina chez leur mère.
Le premier jour, Kaddour éprouvait un joyeux sentiment de délivrance dans sa demeure apaisée. Maintenant il la trouve bien vide, et les saucisses de mouton achetées au souk, les beignets que l’on mange seul sont loin de valoir les plats savoureux préparés par Zeïneb... Même les courtisanes de Sidi Nojjar perdent beaucoup d’attrait, lorsqu’on n’a plus le repos d’une épouse légitime.
Kaddour croyait convoler avec telle fille ou telle veuve du quartier; il s’en réjouissait fort, dans l’excitation de sa colère. Cela lui semble aujourd’hui peu plaisant de dépenser tout l’argent de la dot[36] et des noces, pour se procurer une femme qui ne vaudra pas mieux que les autres.
—Car leurs ruses sont inouïes! Allah les a créées pour notre épreuve!... J’en ai eu cinq, me dit-il. Je n’avais pas quatorze ans, lorsque mon père me donna la première, malgré mes pleurs. Je me suis sauvé le soir même, sans approcher la jeune fille. La seconde est morte, un an après notre mariage. La troisième m’a volé, je la répudiai. Je surpris la quatrième avec un homme... Zeïneb est la cinquième. Quelle démone! Sa langue ne sait point se contenir... Mais je ne puis rien dire quant à sa conduite. Elle a de l’entendement et son père était notaire.
Kaddour commerce à regretter une si belle alliance.
12 avril.
Le printemps se réveille tout à coup, trop longtemps engourdi par les pluies tardives. Le soleil surgit, brûlant, l’air vibre devant les montagnes, les terrasses, couvertes d’une étrange végétation, semblent les jardins suspendus de quelque cité asiatique.
Les fleurs ensevelissent le bled. Il y a des champs de soucis oranges, ardents comme un ciel d’été à l’heure du moghreb, et d’autres, dont les liserons bleu pâle étendent une eau paisible, que le vent moire de légers frissons.
Au sortir de Bab Berdaïne, le vallon boisé se creuse, se déroule, s’étale voluptueusement entre les collines. Les vignes, enlacées aux grands micocouliers, les arbres fruitiers, les peupliers qui fusent, sveltes et verts, tels les minarets au-dessus de la ville, mettent la fraîcheur de leurs jeunes feuillages parmi les masses rousses des grenadiers bourgeonnants, celles des oliviers gris et des aloès très bleus aux pointes aiguës.
Puis les montagnes s’étagent, imposantes, estompées de brume, sur divers plans, et les plus lointaines s’évanouissent, presque transparentes dans l’atmosphère.
Une végétation sauvage, follement exubérante, envahit le cimetière, effaçant les sentiers et les tombes. Seuls les dômes de quelques marabouts émergent au-dessus de la verdure, dorés par les derniers rayons.
Moments d’un calme divin dans la splendeur. Éloignement de tout..... A quelle époque, en quel lieu vivons-nous?...
Il ne faut plus penser, plus savoir... mais se faire une âme simple comme celle de ces Marocains accroupis le long du chemin, qui viennent, chaque soir, contempler silencieusement l’ineffable beauté des choses, qu’ils sentent et ne raisonnent point.....
13 avril.
Des coups légers à la porte...
Un Marocain sans doute, car les Nazaréens n’ont point cette discrétion de bon aloi et font, du heurtoir, un affligeant usage.
—Qui est là? crie Rabha.
Une fois ce devoir accompli, elle continue à broder son mouchoir.
Les coups résonnent à nouveau, délicatement, sans impatience.
—Qui est là? reprend la fillette.
Elle laisse à regret son ouvrage et traverse le patio à pas lents. Chemin faisant, elle aperçoit une rose dans les feuilles, s’en empare, la pique dans ses cheveux, derrière son oreille qu’orne déjà le grand anneau d’argent aux tremblantes pendeloques.
De petits coups lui rappellent l’attente résignée du visiteur.
—Qui est là? demande-t-elle encore, afin de lui donner de l’espoir.
—Ton prochain en Allah, répond une voix derrière la porte.
Après un long conciliabule, Rabha arrive, l’air sérieux et m’informe:
—C’est une esclave de Marzaka, notre voisine. Elle te dit d’aller chez sa maîtresse.
—Réponds-lui que j’y passerai demain, s’il plaît à Dieu!
Au bout de quelques minutes, Rabha revient, la mine de plus en plus mystérieuse:
—Elle demande que tu viennes tout de suite.
—Allons! fais-la monter.
La messagère est une vieille, extrêmement noire et borgne, que Marzaka charge de ses commissions importantes.
—Le salut! O Lella!
J’écourte les compliments.
—Tu porteras à ta maîtresse mon salut le plus excellent... qu’y a-t-il? Pas de mal, s’il plaît à Dieu?
—Il n’y a rien d’autre que le bien... Lella Marzaka te prie de venir maintenant.
—Pourquoi?
—Pour voir Lella Oum Keltoum, répond la négresse, avec un certain embarras.
Je n’insiste pas... Accroupie dans un coin, Rabha écoute, attentive; Yasmine et Kenza sont entrées, sans pudeur, pour surprendre notre entretien; Kaddour rôde à travers la galerie, et je présume que Hadj Messaoud, au fond de sa cuisine, est déjà, comme les autres, informé d’un événement que j’ignore toujours...
Un silence insolite régnait chez mes voisines, Lella Oum Keltoum reste invisible; les esclaves, muettes et en attente, prennent des allures solennelles. Marzaka doit faire effort pour ne point omettre les formules de bienvenue. Elle renvoie ses négresses et s’affale, dramatique, sur le sofa...
—Chose étonnante! Cette fille me tue!... En vérité sa tête est folle!... Hier soir elle avait accepté le mariage avec Mouley Hassan. J’envoyai aussitôt prévenir le Cadi. Or, ce matin, quand elle sut que les notaires devaient venir, elle a fait serment de répondre «Non» à toutes leurs demandes. Honte sur nous! Honte sur la maison!
Marzaka se frotte les joues, elle essuie des larmes qui ne coulent pas, et se pâme, réellement bouleversée. J’aurais pitié de sa ridicule détresse, si je ne savais, par Lella Meryem, ce qui rend cette mère si favorable à Mouley Hassan: des bracelets de cheville déjà reçus, lourds et de bon argent, et le collier promis pour les noces, où les émeraudes et les rubis dépassent la grosseur d’un pois chiche. Son âme vile ne peut résister à l’appât d’un pareil présent. Vendre son enfant au Chérif, qu’elle respecte et qu’elle craint, lui paraît tout naturel.
—Que veux-tu de moi, et que puis-je en cette affaire?
Marzaka sanglote presque, elle m’embrasse l’épaule;
—Je suis réfugiée en toi! O Lella! Seule tu sais raisonner la tête de ma fille. Parle-lui!... Dis-lui de ressaisir son entendement. Elle a promis hier... Je suis réfugiée en toi! reprend-elle, suivant la formule consacrée qui lie.
Il me répugne d’être mêlée à ces intrigues, mais je ne puis décemment refuser de voir Lella Oum Keltoum, surtout après l’invocation de la négresse.
—Qu’elle vienne donc, et laisse-nous seules avec Allah.
Marzaka se lève pesamment. Sa croupe, tendue de brocart, semble un coussin bien gonflé qui se détache du sofa.
Elle traverse la cour en se dandinant et pénètre dans une autre pièce, où elle adjure sa fille de m’écouter, d’être raisonnable.
Lella Oum Keltoum arrive enfin, l’air soucieux, fait clore la lourde porte et, déridée tout à coup, s’assied dans l’ombre auprès de moi. Nous parlons à voix basse, devinant bien qu’on nous épie.
—C’est ma mère qui t’a fait venir? Cette esclave, engendrée d’esclaves... Sache qu’hier elle m’a battue, bien que je sois sa maîtresse. Et c’est pourquoi j’ai dû promettre d’accepter le mariage. Mais, de ma vie, je ne répondrai «Oui» devant les notaires. J’aimerais mieux couper ma langue entre mes dents!... Contre cela, elle ne peut rien, la chienne!... Plus tard, quand je serai la plus forte, et que j’aurai épousé Mouley El Fadil, c’est moi qui la battrai, qui la ferai manger par les rats, s’il plaît à Dieu!...
—Écoute, lui dis-je, ta mère s’est réfugiée en moi, il faut bien que je te parle: tu n’ignores pas que Mouley El Fadil n’osera jamais te demander, et, d’ailleurs, il se réjouit avec des femmes, des prostituées, hachek[37]. C’est par toi-même que je l’appris... Alors, pourquoi refuses-tu Mouley Hassan qui est le plus noble et le plus riche du pays?
La petite s’écarte de moi, soudain méfiante. Puis elle se rapproche en riant, et m’embrasse.
—Ta tête pense une chose, et ta bouche en prononce une autre... Que m’importe le fils de l’oncle? On me le donnerait, je ne le prendrais pas!... Il est misérable auprès de Mouley Hassan. Celui-là seul est digne de moi. Mais je ne l’épouserai jamais. Il me veut et je ne le veux pas... Ma mère, il l’a payée. Moi je ne suis pas comme elle, fille d’un esclave noir, Mouley Hassan ne peut pas m’acheter.
Lella Oum Keltoum frémit en lançant très haut ces paroles. Elle a oublié toute prudence, et les négresses, tapies avec Marzaka derrière notre porte, et les sournoises vengeances cruelles.
Une fierté la transfigure. Malgré le sang maternel, Lella Oum Keltoum est bien de la race des Chorfa Ifraniïne. Elle a leur orgueil magnifique, cet orgueil qui donne à Mouley Hassan tant de prestige, en dépit de ses vices et de son intelligence médiocre.
On a heurté à la porte tandis que nous causions. Ce sont les notaires. Une esclave les précède à travers le patio.
Les dignes hommes! Si blancs! si pudiques, dans l’enveloppement de leurs mousselines! l’air compassé, religieux et solennel qui convient; les pas feutrés, la démarche grave, les gestes onctueux et lents... O notaires incorruptibles! Gardiens des actes, dépositaires des serments les plus sacrés!
Derrière toutes les portes, toutes les grilles, toutes les balustrades, toutes les fentes des boiseries, des femmes curieuses les contemplent avec émotion.
Ils s’accroupissent, impénétrables, sur les sofas de la grande salle où on les a conduits. Puis les négresses les enferment soigneusement, verrouillent les volets et la porte, et Marzaka fait venir sa fille dans le patio.
Lella Oum Keltoum s’y rend, sans résistance, elle s’approche tout contre la porte qui la sépare des notaires. Sa silhouette se détache sur les rayonnantes décorations peintes et ciselées dans le cèdre, son petit visage brun reste souriant...
Peut-être éprouve-t-elle une volupté en parlant à ces hommes qu’elle ne voit point...
—Tu es bien Lella Oum Keltoum, fille de Sidi M’hammed Lifrani? Que Dieu le prenne en sa Miséricorde!...
—Oui, mes seigneurs.
—Nous sommes venus, suivant la clause insérée dans le testament de Sidi M’hammed ton père (Qu’Allah lui donne le repos!) pour entendre de toi, si tu consens à épouser, avec dot, selon la loi coranique, Mouley Hassan ton parent.
—Non! Non!...
Lella Oum Keltoum a presque crié ces mots, par défi à sa mère. Son visage reprend l’air opiniâtre et mauvais qui lui est ordinaire. La petite chèvre se bute en un farouche entêtement.
Dans la salle close, les notaires doivent être consternés. Ils craignent la rancune de Mouley Hassan et la risée des gens. C’est la troisième fois qu’ils se dérangent inutilement pour cette fillette. Pareil refus, si contraire aux habitudes,—on les a fait venir afin d’enregistrer une adhésion,—leur paraît un scandale.
Après quelques moments de silence, l’un d’eux reprend, d’une voix persuasive:
—C’est notre devoir, Lella Oum Keltoum, de bien préciser nos questions pour éviter toute erreur. Nous te demandons si tu acceptes d’être la femme de Mouley Hassan en légitimes noces?
—J’avais compris, et je dis: «Non.»
—Qu’Allah t’accorde son assistance!
Lella Oum Keltoum retourne, de son allure dédaigneuse, vers la salle où je l’attends.
Les notaires s’en vont. Ils dissimulent leur dépit sous une austérité de circonstance.
A travers la maison, les esclaves commentent la scène avec animation.
Et j’aperçois Marzaka, effondrée sur le divan, comme un coussin à moitié vidé de sa laine. Elle secoue la tête et gémit:
—As tu vu cette autre!... la pécheresse... O mon malheur!... O mon malheur!... Elle m’a tuée!...
15 avril.
Curieuse sensation nocturne: je me rends à des noces chez le nakib des Chorfa Alaouïine[38], notre grand ami, Mouley el Kebir.
De nouveau, Lella Fatima Zohra m’a transformée en idole. Et je suis partie, enveloppée de voiles blancs, laissant à peine deviner mes yeux. Le capuchon de ma djellaba est retenu sur ma tête par une grosse cordelière d’or et de soie; mon burnous de fin cachemire blanc flotte au vent du soir, il découvre parfois mes cherbils brodées d’argent, dans les massifs étriers niellés. Kaddour conduit ma mule par la bride; un petit esclave de Mouley Hassan nous précède avec une énorme lanterne. Yasmine et Kenza, emmitouflées dans leurs haïks, ferment le cortège... Quelques passants rasent les murs, indifférents, silhouettes furtives qu’engloutit aussitôt la nuit. Pourtant, place El Hedim, nous croisons des Européens, un groupe d’officiers. Ils se retournent, me contemplent, échangent leurs réflexions... Cet équipage, mon costume, dénoncent une femme de qualité.
—Tiens! une sultane en balade!
—Je donnerais quelque chose pour connaître la belle.
—C’est bizarre, l’attrait de ces femmes invisibles!...
Je passe, imperturbable et droite, dédaigneuse des vulgaires piétons. J’ai pris un peu de l’âme musulmane en revêtant ces draperies; je rougirais d’être aperçue par un homme et, lorsque le vent indiscret écarte mon burnous, je le ramène avec précaution, voilant mes étriers et mes mains.
Pourtant, j’ai bien gardé mon âme à moi, car je jouis du pittoresque de mon cortège et de ce qu’il s’adapte si bien au site.
Nous franchissons Bab Mansour, plus énorme, plus impressionnante encore dans la fantasmagorie lunaire. Les rayons glissent le long des mosaïques aux reflets verts, qui luisent, telle une eau attirante et glacée dont les gouffres d’ombre cernent les rives... Puis le chemin s’engage entre les murs croulants des vieux palais. Dédale au sortir duquel la demeure en fête, pleine de femmes parées et de cierges, apparaît plus éblouissante.
Beauté des étoffes, des bijoux, des guirlandes de fleurs, des ors et des parfums! Beauté d’Orient que je sens intensément et dont je fais partie!...
20 avril.
Des notaires causent dans une petite mesria[39]. Ils sont pareillement ennuagés de mousselines très blanches, d’une extrême finesse. Leurs turbans s’enroulent en plis réguliers, leurs djellabas impeccables s’ornent d’une simple ganse. Ils semblent plus immaculés que les autres.
Si Abd el Kader grasseye, selon la coutume de Fès. Ses joues molles retombent avec onction; ses yeux laissent filtrer des regards atténués sous les paupières lourdes; tout son être est imprégné de mansuétude.
Malgré l’apparence joviale d’une face rubiconde, ornée aux tempes de petites mèches frisées, Si Thami n’est pas moins patelin personnage. Il arrondit ses gestes, ne parle qu’à voix grave et lente, tel un azzab lisant le Koran à la mosquée. Le moindre propos l’effarouche, il ne se permet que d’insipides plaisanteries pieuses, dont il rit lui-même, d’un rire discret, tout enroué de pudeur.
Hadj Bou Médiane somnole dans une perpétuelle apathie. Il est plus savant, dit-on, que les autres; c’est pour cela qu’il se tait... Parfois cependant son visage noir s’éveille, et une voix sort, étrangement fluette, de l’énorme corps affalé au milieu des draperies. Chacun écoute avec déférence l’avis du «lettré». Puis la discussion se ranime et Hadj Bou Médiane retombe en sa torpeur.
Il s’agit, sujet passionnant entre tous et jamais épuisé depuis des siècles, de savoir s’il est permis d’écrire le Koran avec une encre dans laquelle une souris est tombée.
—Cela se peut, prétend Si Abd el Kader, si la souris n’est point morte, mais c’est péché si elle s’est noyée.
—Pourtant, objecte mon mari, la souris, même vivante, est un être impur qui suffit à corrompre l’encre...
—Il est permis, déclare Si Thami, de faire ses ablutions avec l’eau dont un chien a bu. Or, comme la souris, le chien est un animal impur et l’on ne saurait employer l’eau dans laquelle son cadavre aurait séjourné...
Lentes et paisibles s’écoulent les heures en la mesria proprette. Des nattes de jonc couvrent les murs et le sol; les manuscrits s’entassent auprès d’un encrier en poterie tout hérissé de calames. Les notaires sont accroupis sur leurs petits tapis de feutre rouge, dont ils ne se séparent jamais, afin de pouvoir faire les prières rituelles en quelque lieu qu’ils soient. Ils sirotent le thé à la menthe, ou boivent une gorgée d’eau dans une coupe de verre qu’ils se passent... et ils discutent, avec une béate satisfaction, sur des questions absurdes pour lesquelles ils font étalage de science et de raisonnement.
Je vais saluer Zohor, la femme de notre hôte Si Thami. Elle est toujours installée au rez-de-chaussée, dans une longue chambre qui donne sur le patio. Des cotonnades à ramages garnissent les sofas. Les coussins s’arrondissent ou s’allongent sous leurs housses de mousseline. Ils ne sont point de soie, mais de toile brodée à chaque extrémité en teintes monochromes. Aucun luxe n’apparaît dans la maison; tout y est simple, convenable et propre. Une vieille esclave aide aux soins du ménage; elle éleva Si Thami et le vénère. A présent les enfants du maître l’appellent Dada.
Zohor fait, pour m’accueillir, un grand effort d’amabilité, car elle est naturellement indolente. Sa vie glisse, insipide et monotone, comme l’huile qui coule sans bruit. Après les premières formules de politesse, nous nous taisons... Elle ne s’intéresse à rien de moi, ni de personne; elle parle peu, ne monte pas aux terrasses et ne s’impatiente jamais. C’est l’épouse admirable.
Son mari la traite avec une douceur hautaine empreinte de mépris.
Nous nous taisons... cela ne fait rien, il n’est pas nécessaire de parler quand on n’a rien à dire. Il suffit d’être là pour honorer l’amie et jouir de sa présence. Zohor allaite son dernier né avec une sereine bestialité. De temps à autre elle répète, indifférente:
—Il n’y a pas de mal sur toi?
... Quel est ton état?
Et puis nous nous taisons encore...
La nuit tombe, les notaires se séparent sans avoir terminé la discussion... chacun s’en va, son petit tapis rouge bien plié sous un bras. La ruelle silencieuse s’émeut à peine de leurs pas discrets.
23 avril.
Quatorze plats coiffés de leurs couvercles coniques, en paille tressée ou en poterie, s’alignent devant la salle où le tajer Ben Melih à réuni ses hôtes.
Il se plaît, quand il reçoit, à étaler une excessive magnificence.
Nous ne sommes que cinq, et les esclaves ont disposé auprès de nous une dizaine de mrechs d’argent, lourdement ciselés, pleins d’eau de rose; des brûle-parfums dont les effluves estompent la pièce d’une buée bleuâtre; des plateaux chargés de tasses et de verres; des buires en cristal contenant les sirops variés; des coupes débordantes de pâtisseries.
Tout est splendide, abondant et riche... trop riche. Ce n’est point la seigneuriale opulence de Mouley Hassan, mais un luxe neuf, indiscret, qui dénonce la très récente fortune du marchand. La demeure rutile insolemment de ses couleurs et de ses ors, que le temps n’a point encore atténués; les brocarts des tentures et les mosaïques étincellent à l’envi; les piles de coussins menacent les précieuses stalactites du plafond; les tapis, selon le goût d’à présent, ont été tissés en Angleterre, sur de fantaisistes modèles asiatiques. Un piano à queue voisine avec un phonographe, et le tajer Ben Melih aime à raconter qu’il le fit venir à grands frais, alors qu’aucune route n’était tracée, à travers le bled. Il fallut quatre chameaux pour transporter la lourde caisse, et quatre autres suivaient afin de les relayer... Les seize cents réaux[40] que coûta cet instrument procurent au marchand le plaisir vaniteux de relater son odyssée, tout en tapant avec un doigt, au hasard, sur Les notes désaccordées.
De la coupole dorée, qui s’arrondit au centre de la salle, descend un lustre aux scintillantes pendeloques, et des glaces appliquées le long des parois prolongent et répètent la splendeur trop fastueuse des choses.
Le tajer Ben Melih est un personnage rubicond, aux mains grasses. Un très gros diamant brille à son annulaire, bien que le Coran interdise aux hommes les bijoux d’or et les pierreries. Des mousselines superposées calment l’éclat de son caftan géranium, dont le bord heurte des chaussettes d’un vert pistache, fort irritant. Car le marchand, dans ses voyages, prit quelques habitudes d’Europe. Ses commensaux, qui fréquentent aussi Manchester et Marseille, Si Abd el Kerim à la figure chafouine, et le noir Si Aïssa Zerhouni, affectent certain mépris pour les Marocains à l’entendement étroit. Leurs critiques ne ménagent ni les lettrés, ni les Chorfa, ni les Sultans; elles s’exercent même très volontiers à leurs dépens.
—En l’an 1330[41], nous raconte Si Abd el Kerim, Fès fut assiégée pendant trois mois par les Berbères qui pillaient les douars environnants et répandaient l’épouvante. Notre maître Mouley Hafidh dut se résoudre à appeler les Français à son secours. Mais, lorsque leurs troupes approchèrent de la ville, le Sultan eut une hésitation. Il réunit tous les savants pour prendre leurs conseils et décider avec eux s’il convenait de laisser l’armée du général Moinier pénétrer dans la sainte cité de Mouley Idriss... Le Sultan, qui était lui-même un lettré, se plaisait aux controverses; comme toujours en pareil cas, l’entretien dévia; et il discutait interminablement avec les savants sur le sexe de la fourmi qui, selon les Écritures, adressa la parole à Salomon,—les uns prétendant que c’était une fourmi-mâle, et les autres une fourmi-femelle,—tandis que les Français entraient à Fès, sans rencontrer de résistance... Allah est le plus savant!
A ces paroles, Si Ben Melih fut pris d’un tel rire qu’il faillit pâmer, tandis que Si Aïssa Zerhouni se convulsait de plaisir.
—Certes! s’écria le marchand, après qu’il se fut calmé, cette histoire est fort divertissante, mais je puis vous citer un trait, plus curieux encore, de nos mœurs arriérées: Mouley Ahmed et Mouley Mahmoud, petits-fils du Sultan Mouley Abd er Rahman, héritèrent en commun de la demeure paternelle. Aucun d’eux ne voulut se désister de son droit, moyennant une redevance à l’autre. Or, selon la coutume des Chorfa Alaouiïne, un frère ne saurait voir les femmes de son frère, et leurs épouses et concubines demeurant ensemble dans cette maison, ils se trouvent ainsi proscrits de leur propre logis. Ils ne peuvent dépasser les petites mesrias attenantes qu’ils habitent. En sorte que, s’ils veulent parler à une épouse ou une favorite, et faire avec elle ce qu’ils ont à faire, il leur faut l’envoyer quérir par une esclave, qui la remmène une fois l’entretien terminé...
Nous accueillîmes ce récit par des exclamations et des compliments. Et nous nous dilations intérieurement, en songeant que, si l’on en venait aux anecdotes de harem, il y aurait fort à rire avec celles qui circulent sur la maison de notre hôte... Ainsi nous devisions en l’attente du repas.
Pendant ce temps, les esclaves avaient encore aligné quelques plats devant nous, et Mahjouba la négresse passait l’aiguière aux ablutions.
On servit d’abord la pastilla, sorte de galette croustillante, feuilletée, toute farcie de pigeonneaux, saupoudrée de cannelle et de sucre. Puis un agneau rôti dont le ventre recélait un succulent couscous. Ensuite vinrent d’innombrables poulets diversement assaisonnés; des tajines de mouton aux olives, aux jeunes courgettes, aux fonds d’artichauts, au fenouil, aux fèves tendres et vertes, aux aubergines, aux pommes précoces, à tout ce que le Seigneur fit pousser d’excellent à travers le bled et les jardins. Entre les plats, des hors-d’œuvre couvraient la mida pour exciter nos appétits; mais, malgré l’extrême acidité des citrons au vinaigre, des piments rouges et des poivrons confits, nous regardâmes défiler les derniers mets d’un œil morne et sans désir.