Et nous répondions avec accablement aux insistances de Si Ben Melih:
—Pardonne-nous!... Grâce à Dieu, nous sommes rassasiés! Certes! Tu n’as pas restreint avec nous!...
—Si je n’ai pas restreint, proteste le marchand, c’est dans la restriction, car, pour honorer des hôtes tels que vous, il ne devrait plus rester en ville un poulet ni un seul mouton!... Au moins, goûtez encore à ce méchoui.
Mais le méchoui au cumin ne saurait nous tenter, pas plus que les «charia[42]»,—les petits cheveux,—que les femmes ont roulés patiemment, un à un, entre leurs doigts; ni les beignets bourrés de crème, de viandes ou d’amandes pilées; ni les beraouat à la frangipane; ni les confitures de limons, de tomates et de fleurs d’oranger.
La verve des convives s’est éteinte; ils ne songent plus à médire de leurs compatriotes.
Affalés sur les sofas, nous nous taisons, l’esprit lourd et la pensée vague. Les pâtisseries, que les esclaves passent en même temps que le thé, nous font presque horreur; le moindre geste nous semble épuisant...
Pourtant je me lève et je suis Mahjouba la négresse, afin d’aller dans le harem où l’on m’attend. J’accomplis cette visite sans joie, par simple bienséance, car les femmes du tajer Ben Melih ne méritent pas seulement leur réputation de dévergondage. Ce sont les plus communes, les plus grossières créatures que j’aie rencontrées; leurs conversations feraient rougir un eunuque!
Elles m’entourent, me tripotent, m’examinent, tâtent mes vêtements, évaluent mes bijoux, s’enquièrent du prix de tout ce que je porte, soulèvent mes jupes, me posent des questions malséantes, rient de mes moindres paroles avec des airs sournois et vicieux, m’indiquent d’invraisemblables remèdes.....
J’ai peine à me défendre entre leurs mains curieuses et leurs langues déchaînées. Yakout, la favorite, s’est emparée de ma bague, qu’elle prétend échanger contre un vulgaire anneau dont elle fait miroiter devant moi la pierre.
Elles sont toutes couvertes de joyaux et de brocarts rutilants; elles exhalent des parfums violents et leurs visages si fardés ont des expressions plus équivoques encore que ceux des cheikhat de Fès. Où donc le tajer Ben Melih a-t-il été recruter son harem? Les esclaves rivalisent avec leurs maîtresses d’inconduite et de propos obscènes.
Une jeune fille très brune, aux épaisses lèvres violettes et sensuelles dans la face ronde, se glisse près de moi et murmure une plaisanterie, que je feins n’avoir pas entendue.
Elle ne connaît pas la honte! C’est Halima, la fille aînée du marchand, l’immariable jouvencelle. Qui voudrait épouser celle que tous les hommes du pays ont approchée? Ses scandaleuses aventures ne se racontent qu’après avoir dit: «Hachek!» (Sauf ton respect!)
Elle a dépassé les limites du célibat. Sachant trop bien qu’aucun Meknasi ne consentirait à devenir son gendre, Si Ben Melih fit pressentir un caïd du Zerhoun, en lui offrant, avec la fille, des troupeaux de moutons, des oliveraies et des sacs de réaux. Malgré l’appât, le montagnard déclina, lui aussi, l’opulente alliance.
Il eût peut-être passé sur la réputation de Halima, mais il craignit de corrompre à jamais son harem, en y introduisant une femme sortie de celui du marchand. Par une fatalité, la vierge la plus pudique et la mieux gardée devient une fille de péché dès qu’elle pénètre chez Si Ben Melih! Et les répudiations, la bâtonnade, les châtiments variés, pas plus que les verrous, ne sauraient empêcher les débordements de toutes ces perverses.
Las de surveiller, de sévir et de frapper en vain, Si Ben Melih se résigne à ne plus voir, à ne plus entendre,... il voyage. Sans doute, n’a-t-il d’espérance qu’en les compagnes dont, au paradis, le Rétributeur dédommagera ses infortunes terrestres:
... Je me sens fort mal à l’aise au milieu de ces effrontées. J’ai tenté de prendre congé, mais je suis enlacée dans un réseau de protestations et de mains familières.
Deux visiteuses, emmitouflées dans leurs haïks, détournent heureusement l’attention. Elles quittent leurs babouches au seuil de la salle et nous saluent.
La première écarte ses draperies de laine, et fait glisser, au bas du menton, les linges dont elle avait masqué son visage. C’est une vieille aux dents cariées, aux petits yeux larmoyants entre les rides, fort déplaisante en vérité!... Elle me considère sans bienveillance et va s’accroupir à l’autre bout de la pièce, entraînant Khaddouje et Saadia, les co-épouses. Sa compagne, effacée, discrète, toujours voilée, se place derrière elle et ne prononce pas une parole, désintéressée, semble-t-il, de l’entretien.
Le vide, subitement, s’est fait autour de moi. Les femmes, les favorites, les esclaves, les grandes et les petites filles, enveloppent la vieille à figure d’entremetteuse, attentives, les regards brillants, un sourire suspect au coin des lèvres. Elles discutent à voix basse avec animation.
Personne, maintenant, ne s’occupe de moi. Je suis toute seule dans mon coin, sur le sofa déserté. Même, il me semble sentir une gêne causée par ma présence, un désir d’en être débarrassées...
Je me lève et prononce, par politesse, quelques formules de départ, auxquelles on répond à peine.
Mais, dans le mouvement que j’ai fait en me rapprochant du groupe, j’aperçois le pied de la silencieuse et pudique forme voilée, qui se recule un peu plus dans l’ombre.
Et c’est un large pied, robuste, aux phalanges embroussaillées de poils!.....
27 avril.
Dès le matin, le soleil pénètre à travers les fentes des volets et ces quelques rayons suffisent à ranimer tous les ors, toutes les couleurs, toutes les harmonies, assoupis dans l’ombre. Mais la splendeur des boiseries peintes me trouve indifférente, en ces jours de printemps étincelant et passionné.
Il y a trop d’azur dehors et trop d’allégresse pour rester enfermée, même en un palais. Les arbres du riadh étouffent entre les murs, mes amies musulmanes souffrent d’un malaise qu’elles ne raisonnent point... Elles voient un ciel plus bleu dans l’encadrement des tuiles, au-dessus de leurs patios, elles respirent un air plus vibrant. Le vent leur apporte l’âme forte, amère et saine des fleurs sauvages, et les lourds parfums des orangers et des rosiers. Les petits rapaces roux se disputent et piaillent sur leurs terrasses; les tendres ramiers s’attardent en caresses.
Que devinent-elles de cette griserie épandue sur la terre, de cette nature en délire qu’elles ne connaîtront jamais?
Lella Meryem soupire et me confie ses rêves:
—Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans cette arsa qu’il possède au bord de l’oued!... Tu viendrais avec moi! Nous y passerions quelques jours, car il y a un petit pavillon. C’est chose permise d’emmener sa femme en un jardin, lorsqu’il est bien clos...
Rares! oh! si rares! Lella Meryem, les citadines qui se sont étendues sous les figuiers à l’ombre épaisse, qui ont connu le goût des feuilles fraîches et des petites fleurs écloses dans les herbes!
Parfois, la nuit, furtivement, mystérieusement, s’ébranle en caravane le harem de quelque bourgeois, de quelque riche marchand... Mais une cherifa ne saurait s’échapper des murailles qui l’enserrent, même sous la protection des ténèbres et des voiles. Ma folle petite amie sait fort bien que ses désirs ne peuvent pas, ne doivent pas être satisfaits; qu’elle ne connaîtra du printemps que sa caresse énervante et tiède, et cette oppression délicieuse, dont tout son être est troublé...
Pourtant, chaque année, à cette époque, elle se leurre de vains projets. Elle imagine des séjours dans les jardins qu’elle conçoit comme ceux du Paradis, décrits par le Livre:
Et Lella Meryem répète, tel un refrain:
—Si Mouley Abdallah voulait me conduire dans son arsa, au bord de l’oued!
Ainsi, toutes les prisonnières se sentent tourmentées par l’attrait des choses impossibles.
Celles qui vivent en un froid patio, miroitant de mosaïques, envient le bonheur des autres, maîtresses d’un riadh où l’on peut cueillir des oranges et surveiller l’éclosion des feuilles.
Mais ces privilégiées ne jouissent point non plus d’un cœur apaisé. Elles rêvent aux vergers dont on ne voit pas les murs, aux tapis étalés dans l’herbe. Là se borne leur ambition; le bled immense les effraye; l’idée d’une promenade n’effleure même pas leur esprit. Inhabitués au mouvement, leurs membres n’en supporteraient pas la fatigue. Et je sais que les femmes du tajer Ben Melih, qui partirent cette nuit pour l’arsa où le maître les emmène parfois, ne changeront rien à leurs habitudes. Elles n’iront point se perdre dans les sentiers, ni s’ébattre à travers la verdure. Elles ne quitteront guère les sofas disposés sous les arbres, et, tout le jour, accroupies, presque immobiles, elles boiront d’innombrables tasses de thé, comme à la ville.
Le printemps éveille des instincts plus vagabonds au cœur des hommes. Dès que le soleil tiédit les rues encore luisantes de pluie, on les voit s’acheminer vers la campagne. Les lettrés, blancs et soignés, s’en vont à petits pas, tenant leur inséparable tapis de prière. Les artisans, les jeunes bourgeois, les étudiants, seuls ou par bandes joyeuses, envahissent les vergers. Chacun balance au bout de son bras la cage de jonc où voltige un canari. Les pépiements enivrés dans les branches ne leur suffisent pas; il faut, pour compléter leur extase, les roulades et les vocalises d’un virtuose.
Parfois aussi, l’un d’eux, plus sentimental, gratte les cordes d’un gumbri, et les grêles notes sautillantes se mêlent aux cris des insectes.
Escortés de leurs esclaves, des notables, à mules, gagnent les arsas plus lointaines où ils festoieront jusqu’au moghreb.
Cet exode de toute la ville suscite en moi la nostalgie des grands espaces illimités. Le riadh m’apparaît plus étroit, plus écrasé par ses murailles, et d’une somptueuse mélancolie. Les fleurs y poussent en des parterres trop réguliers, elles se heurtent aux mosaïques des allées, elles s’étiolent loin du soleil. Comme les Musulmanes, elles souffrent d’être belles et recluses, et de ne pouvoir s’épanouir dans le printemps.
29 avril.
Les esclaves s’affairent tandis que, installées sur des sofas, nous, les privilégiées du destin, attendons patientes et oisives.
Malgré nos caftans de satin et nos tfinat de mousseline neuve, ce n’est point une fête de noces qui nous assemble, mais la réjouissance intime à laquelle nous fûmes conviées par Lella Fatima Zohra.
Mouley Hassan lui a fait construire, au fond de son riadh, le superbe hammam, pavé de marbres et de faïences, que nous inaugurons aujourd’hui.
Comme les sultans, ses ancêtres, le Chérif a le goût de bâtir et ne recule devant aucune somptuosité. Ce présent, offert à l’épouse délaissée, veut, peut-être, lui faire mieux accepter la quatrième union qu’il prépare.
Lella Fatima Zohra ne songeait point, en sa résignation, à combattre son involontaire et malheureuse petite rivale... Mais la splendide générosité de son époux comble ses désirs les plus intenses et la relève aux yeux des gens. Qui donc oserait plaindre une femme possédant un pareil hammam en sa demeure?
Une coupole s’élève au-dessus de la salle de repos où nous sommes réunies, et ses bois peints et dorés s’éclairent étrangement par une vingtaine de petites ouvertures, dont les lumières symétriques participent à la décoration. Des mosaïques, d’une extrême finesse, montent aux murs, rejoignant les stucs ciselés. Une fontaine ruisselle en sa précieuse niche de marbre blanc. Le tintement des eaux enchante notre silence.
Lella Meryem, aujourd’hui, reste immobile et muette. Marzaka, trop parée, affecte des allures rigides; Lella Oum Keltoum garde ses airs maussades... Malgré les projets du Chérif, Lella Fatima Zohra, la très sage, a sans doute jugé nécessaire d’inviter se jeune parente, pour éviter les commentaires et ne point déplaire à l’époux...
Le temps s’écoule comme les eaux inutiles de la fontaine. Le temps n’est ici d’aucun prix. Chose monotone, vide et superflue. On apprend, en pays d’Islam, à attendre, sans rien faire, durant des heures, à «patienter».
Une négresse, enfin, sort des chambres de chauffe.
—Tout est prêt, dit-elle, le sol est si brûlant qu’on n’ose y mettre le pied.
Sa face bestiale s’épanouit. Plus un hammam est chaud, plus il est confortable. Cela dénonce qu’on n’a pas épargné le bois.
Nous abandonnons lentement les sofas. Dès la première porte, une moiteur nous enveloppe. Dans la salle suivante règne la chaleur. Mes compagnes, aidées par leurs esclaves, quittent leurs vêtements sans la moindre gêne. Elles sont trop naturelles pour connaître d’autre pudeur que celle de l’instinct, devant l’homme.
La pudeur naquit aux pays froids, elle fond à la chaleur, comme la neige. Et, dans cette pièce, il fait terriblement chaud!
Les négresses ont, en hâte, rejeté leurs caftans. Toutes les femmes sont nues. Elles s’engouffrent par une troisième porte dans l’étuve, troupeau de brebis blanches encadrées de brebis noires.
Un brouillard dense et brûlant atténue encore la lumière parcimonieuse qui filtre des voûtes. Les formes confuses semblent s’agiter dans un rêve. Lella Meryem devient une blancheur imprécise et charmante; Lella Fatima Zohra s’effondre sur le sol comme un tas de linge; une esclave blanche, favorite du Chérif, surgit, sculpturale, à travers la buée... Les autres femmes, bronzées ou noires, ont disparu, happées, anéanties, absorbées par les ténèbres.
Des groupes se forment suivant les préséances. Lella Fatima Zohra me fait asseoir, auprès d’elle et de Lella Meryem, sur les dalles chaudes. Un peu plus loin, Marzaka et Lella Oum Keltoum se sont installées avec d’autres parentes. Les petits clans de négresses restent invisibles au fond de l’ombre.
Des enfants s’amusent et barbotent, bébés gras et potelés, roulant avec béatitude dans l’eau ruisselante, fillettes grêles, petits garçons qui garderont plus tard, en leur souvenir, la vision de ces femmes qu’ils ne reverront plus... De jeunes esclaves circulent, belles comme des bronzes antiques, les membres fermes, les seins arrondis, les reins polis et luisants. Ce sont là ces mêmes négresses aux faces de singe et aux rires niais!...
Elles plongent dans l’eau bouillante d’un bassin les énormes cruches de cuivre, les kemkoum dont le fond est rond et qui oscillent sur leur base, et elles aspergent leurs maîtresses avec des gestes parfaits. Une esclave de Lella Fatima Zohra frotte le dos de la matrone. Son buste se courbe et s’élève, dans l’harmonie du mouvement; son corps ruisselle de sueur et la lumière diffuse, qui tombe de la voûte, y accroche quelques reflets.
Mes yeux, habitués à cette ombre, distinguent à présent les rotondités noires de Marzaka, les chairs flasques, les seins ballottants de quelques vieilles, et, tout à coup, m’apparaît Lella Oum Keltoum, souple, juvénile, attirante en sa gracilité de bel animal sauvage. Ses cheveux défaits et crépus s’ébouriffent comme une crinière; ses jambes sveltes, ses bras fuselés s’étirent voluptueusement, tandis que son esclave la masse, la lave et la parfume.
Lella Oum Keltoum n’est plus la fillette à la mine maussade, laide et sans charme, parée de sa seule révolte. C’est un fruit vert, plein de sève, déjà gonflé par le printemps, dont la saveur acide peut exciter la convoitise de Mouley Hassan.
Mes yeux se sont tournés instinctivement vers Lella Fatima Zohra.
Impassible, la vieille Cherifa regardait, elle aussi, le corps brun de l’adolescente...
1ᵉʳ mai.
... «Or, continua le mohtasseb[44], Si Abd el Hamid excitant la jalousie des gens par son orgueil et sa rapacité, ses ennemis voulurent le perdre. Comme il était gardien des trésors impériaux, voici ce qu’ils imaginèrent:
»Un jour que Si Abd el Hamid se présentait au Makhzen[45], quelqu’un fit remarquer une toile d’araignée sur sa djellaba. Chacun, aussitôt, cria au scandale, car, disait-on, il fallait qu’il eût pénétré dans le lieu préposé à sa garde, avec de malhonnêtes intentions, pour en avoir rapporté cette toile d’araignée...
»... Et, par la permission d’Allah, notre maître, ce petit détail entraîna la disgrâce d’un puissant...»
Nous étions à cette heure savoureuse qui suit un repas d’amis. Certes, délectable ce repas, mais non de ceux dont l’abondance empêche l’allégement de l’esprit. Nos convives, rassasiés et satisfaits, se plaisaient aux anecdotes, tout en parfumant leurs vêtements d’effluves et d’eaux odorantes.
Tandis que le mohtasseb terminait son récit, au milieu d’une discrète approbation, j’entrevis une forme blanche glissant en hâte sous les arcades... Nos hôtes, par bienséance, avaient baissé les yeux, afin de ne point apercevoir cette chose indécente et prohibée, une femme.
Yasmine entre aussitôt et, selon les convenances, me chuchote à l’oreille.
—Viens parler à Zeïneb.
—Dis-lui de patienter, je suis avec des gens.
Mais il paraît qu’il y a urgence, car Yasmine me presse de la suivre.
La femme de Kaddour s’est réfugiée dans une pièce voisine, pour ne pas être vue par les hommes. Sa pudeur ne va point jusqu’à modérer l’éclat de sa voix... Je subis, sans y rien comprendre, des invocations et des pleurs.
Zeïneb garde son haïk, tout en écartant de son visage les linges trempés de larmes... Le désespoir et la colère alternent sur sa face.
—O ma petite mère! O Lella! Je suis réfugiée en toi!... Je veux retourner dans ma famille. Dis au hakem d’obliger Kaddour à me rendre mon acte de mariage!... O mon malheur! Comment supporter un homme tel que lui? Il me dénude aux yeux de tous!
—Allons! explique-toi?... Quelle est cette histoire?
—Depuis l’hiver il m’a promis un caftan «courge» et je suis lasse de l’attendre!... Vois, le mien est en lambeaux! Les pauvresses de Mouley Abdallah auraient honte d’en porter un semblable!
Elle rejette son haïk pour me montrer un caftan déteint, effiloché, béant par maintes déchirures, en vérité fort minable.
—Prends espoir. Nous sommes le premier du mois, Kaddour doit toucher sa paye aujourd’hui.
—Ce matin, il l’a reçue. Aussitôt, j’ai réclamé ce caftan et il me répond qu’il n’a plus rien!...
—Comment! Tout son argent dépensé en quelques heures?
—Il dit qu’il a réglé ses dettes... Je le connais! Ses dettes, il ne les paye jamais, ou lorsque les gens veulent l’emmener devant le pacha... Par ma tête! je suis sûre qu’il a mangé cet argent à acheter des oiseaux. Depuis qu’il a vu dix cages chez l’Amin el Mostafad, il a perdu son entendement. La maison est pleine de canaris. Puisse Allah les rendre muets! Avant de me nourrir, il leur donne du millet. Ces canaris m’ont tuée!...
Je m’efforce de calmer Zeïneb, et lui dissimule que, ce matin même, Kaddour me fit admirer une superbe cage, aux treillis en piquants de porc-épic, ornés de perles multicolores. Il y sautillait un canari, obstinément silencieux, malgré les compliments, les objurgations et les injures dont, tour à tour, l’accablait son maître.
—Si tu l’entendais à l’aube! me dit Kaddour. Il fait plus de bruit que le veilleur du Ramadan avec sa trompette! Que sont auprès de lui les canaris de l’Amin?... Je l’ai eu pour vingt-cinq réaux[46]; il serait bon marché à quarante.
Kaddour, évidemment, n’a même pas songé à ses promesses,—comment peut-on préférer un caftan à un canari? ni qu’il leur faudrait vivre ce mois-ci.
—Va-t’en avec le bien? dis-je à Zeïneb. Je parlerai à ton mari. Peut-être a-t-il encore de quoi te payer ce caftan courge.
Puis, je fais chercher Kaddour.
—Qu’ai-je entendu de toi, avec ce canari?
—Ah! tu sais déjà!... Ce Zerhouni, un voleur! Je le citerai devant le Pacha; un fils d’adultère, un trompeur!... M’avoir vendu vingt-cinq réaux une femelle qui ne sait même pas dire cui-cui!...
—Ce n’est pas cela qui m’occupe, mais le caftan de ta femme.
—O Allah! qu’elle est pressée!... Certes elle l’aura, sans aucun doute. A présent je n’ai plus rien... Je lui achèterai son caftan dès que ce Zerhouni m’aura rendu l’argent qu’il m’a volé. Je saurai bien où trouver ce coupeur de routes. Salah, le porteur d’eau, connaît son cousin. J’irai le chercher à Fès s’il le faut!... Vingt-cinq réaux un canari femelle!
—Fort bien! mais Zeïneb réclame son acte de mariage.
Kaddour sursaute. Malgré les canaris, Zeïneb lui est chère.
—Aï! Comment ferai-je!... Personne, assurément, ne voudra me prêter... Je suis sous ta protection et celle d’Allah. Donne-moi dix réaux, je te les rendrai dans un mois.
Je sais ce que l’on risque à prendre Kaddour pour débiteur, mais son enfantillage et son embarras me touchent.
Dès qu’il tient l’argent, Kaddour retrouve toute sa gaîté. Que lui importe le mois suivant et, après tant d’autres, cette nouvelle dette qu’il ne payera jamais.
Pourvu qu’il achète le caftan et ne se laisse pas tenter par un chardonneret!...
Je suis passée chez lui, tout à l’heure, pour m’en assurer.
Cette fois le ménage est en paix. Grâce à Dieu! les dix réaux ont eu cet heureux effet.
—Zeïneb, montre-moi ton beau caftan «courge».
Elle rit.
—Je ne l’ai pas acheté. Qu’ai-je à faire d’un caftan? Le mien durera, s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fête prochaine... Regarde ces bracelets. Combien ils sont lourds! Le Juif les vend quarante réaux, je lui en ai versé dix et il patientera pour le reste.
2 mai.
Aujourd’hui, chez le notaire Si Thami, j’ai trouvé l’apathique Zohor toute rouge et secouée de fièvre.
Elle est étendue sur un matelas, au fond de la chambre. Des couvertures l’enveloppent, recouvrant même sa tête. Il en sort parfois un gémissement étouffé... Depuis trois jours elle n’a plus son entendement.
Aussi la vieille Dada prend-elle soin de tenir la pièce close et sans air. Deux cierges de cire, brûlant dans les chandeliers, donnent à cette nuit factice une allure mortuaire.
Quelques femmes, des parentes, causent à voix basse, tout en faisant griller des saucisses de mouton sur un canoun. Elles n’interrompent leurs commérages que pour s’approcher de Zohor et elles la fatiguent de paroles compatissantes... puis elles retournent à leur cuisine et à leurs histoires...
Elles ont préconisé d’inutiles remèdes, Allah seul donne le soulagement! Une patte de hérisson, suspendue parmi les amulettes au caftan de la malade, n’empêche pas la fièvre de monter.
—Pourquoi n’appelez-vous pas la toubiba? demandé-je.
—Ce qui est écrit est écrit, répond l’esclave. Nul n’arrêtera le destin qui doit s’accomplir.
—Sans doute, mais Dieu permet qu’on s’adresse à ceux qui savent.
—Nos vieilles savent, elles aussi.
—Comment sauraient-elles, puisqu’elles n’ont pas étudié?
—Certaines choses ne s’apprennent point dans les livres... Écoute: «C’était à l’époque ancienne, des vieilles voulurent prendre le diable...
»—Que ferons-nous, dirent-elles, pour l’attirer?...
»Elles amenèrent dix femmes qui s’égratignèrent, et vint le diable.
»—Qu’avez-vous?
»—Le diable est mort!
»—Par ma tête! je suis le diable!
»—En vérité!
»—Entre dans cette amphore et nous te croirons.
»—Allons! dit le diable. Il entre, et elles ferment vite l’amphore.
»—Laissez-moi sortir! criait-il en s’agitant. Mais elles rient:
»—Nous tenons le diable! Nous tenons le diable!
»—Lâchez-moi! Filles de brigands! Chiennes! Chamelles!
»—O Allah! nous ne te libérerons pas!
»—Puissiez-vous être rôties! Prostituées!
»—Toi! le borgne! Possesseur d’un seul cheveu!
»—Que les boutons sortent de votre chair! Que les rats vous dévorent!
»—Visage noir! tu ne nous effrayes plus!
»—O mes filles! Délivrez-moi et je vous rendrai le bien.
»—Comment ferais-tu le bien, toi, Père du Mal?
»—Je vous montrerai quelque chose pour que vous l’emportiez sur les hommes.
»Elles consentirent et il leur enseigna la sorcellerie. C’est depuis ce jour que les vieilles connaissent les maléfices et le secret de guérir les maux.»
Les femmes qui ont écouté l’histoire hochent la tête, approbatives.
—Il faut, dit la plus âgée, enfumer les vêtements de Zohor avec des araignées sèches et du cumin.
L’esclave apporte un brûle-parfums rempli de braises et les ingrédients nécessaires. Une âcre fumée se répand en la pièce.
La malade gémit doucement.
3 mai.
Je retourne voir la pauvre Zohor. Elle est plus mal ce matin. Allah dispose de nous!
Une odeur de fumée, de saucisses et de fièvre, flotte en la chambre. Les parentes sont parties, mais le notaire, accroupi sur le matelas auprès de sa femme, la contemple avec angoisse.
Il me salue, me complimente, sans omettre une seule formule; puis il retourne au chevet de la malade.
—Zohor!... Zohor!... répète-t-il d’une voix chargée d’émotion.
Je l’avais toujours vu si hautain et froid avec elle!... D’un geste affectueux il serre sa main et il essuie son front où la sueur ruisselle.
Un cierge crépite et s’éteint tout à coup... La petite vie jaunâtre de celui qui reste, semble palpiter avec peine en l’atmosphère trop lourde. Si Thami murmure des choses dont je ne perçois que la douceur.
Le cœur serré, je me retire, et, tout le jour, comme une hantise, j’entends la voix si tendre du pauvre homme, implorant l’épouse qui ne répond plus...
4 mai.
Zohor est entrée dans la Miséricorde d’Allah.
Elle passa douce et terne en ce monde, et ne lui témoigna que de l’indifférence. Elle tenait peu de place et faisait peu de bruit.
Pourtant ses parentes assemblées poussent de grands cris pour déplorer sa mort. On s’étonne que la discrète Zohor provoque une si bruyante douleur. Les exclamations s’élèvent parmi les sanglots:
—O ma maîtresse! ô mon pain! gémit l’esclave.
—O ma mère, tu m’abandonnes! s’écrie une fillette avec conviction.
—O ma sœur, pourquoi me laisses-tu?
—Quelle souffrance tu causes à mon cœur!
—Qui t’a détournée de nous, ô chérie?
—Montre-moi le chasseur, celui qui donne la mort.
—O joie de la maison, où t’es-tu enfuie?
... Puis elles se taisent, car les matrones sont arrivées et l’on doit faire à la morte sa dernière toilette.
Lorsqu’elle est parfumée, lavée, habillée de vêtements blancs n’ayant ni ganses ni boutons, on l’enferme dans un cercueil. Les hommes retournent à la terre enveloppés d’un simple linceul, mais les femmes sont recluses jusque dans la mort.
La vieille Dada s’affaire aux préparatifs, elle en oublie de pleurer... Pourtant elle aimait cette douce maîtresse indolente. Qui ne la chérissait la pauvre! la colombe dont le cœur était blanc?
Lorsque les amis de Si Thami, les notaires bénins et compassés, les parents et les voisins, s’ébranlent en cortège après avoir récité le Coran, de longs cris désespérés fusent à travers les portes closes, derrière lesquelles les femmes épiaient la cérémonie. L’esclave se griffe le visage comme une Berbère... Zohor s’en va au milieu des lamentations.
—O ma sœur!
—O ma mère!
—O la meilleure des voisines!
Son caftan radis lamé d’argent, celui-là même que je lui vis aux noces de Ghita, recouvre le cercueil. Il promène une note gaie dans l’ombre des ruelles étroites. Parfois un rayon de soleil frôle les plis du satin et projette de beaux reflets roses sur les murailles rapprochées.
Je ne me suis pas mêlée à l’escorte, où les femmes n’ont que faire, et je la vois disparaître au détour d’une rue.
... Un chat saute entre deux terrasses d’un bond nerveux et tendu; un petit terrah passe en riant, sa planchette bien garnie des pains qu’il porte au four; la vie continue... Que faisait Zohor dans la vie?... Pourtant je reste là, oppressée par cette chose si poignante et si simple: l’effacement d’une existence.
—Pourquoi t’attrister? me dit Larfaoui qui m’avait aperçue, sortant de la maison mortuaire. Allah seul est durable! La morte, elle ne souffre plus, et il nous reste encore, à nous, la joie et la beauté.
12 mai.
Vainement je cherchais la tombe de Zohor, au milieu des herbes sauvages, des grandes ombellifères aux tiges aqueuses, des cactus bleus, épais et gonflés d’eau par les dernières pluies...
La terre s’étire, féline et lascive sous le soleil; une buée légère s’évapore, frissonnante comme une volupté.
On m’avait dit:
—C’est la troisième pierre, à droite du chemin, près d’un olivier tordu.
Mais les tombes et les sentiers disparaissent sous la verdure, et tous les oliviers ont des troncs difformes, figés dans les convulsions d’une douleur sans fin... Seuls, leurs feuillages gris semblent endeuillés parmi le tendre éclat des fleurs et des jeunes pousses. Le cimetière rit. Il est accueillant et gai. Des pêchers, des pommiers, des abricotiers dévalent, masses roses et blanches, aussi pimpants que des bouquets. Leur douce odeur se mêle au parfum plus amer des anthémyses qui tendent, en offrande, leurs corolles vers la lumière. Aucune mélancolie ne se dégage des cimetières musulmans, mais une paisible assurance: le retour joyeux et simple des êtres à la nature...
Trois jeunes hommes rêvent à l’ombre d’un micocoulier. Ils ont suspendu, dans ses branches, une cage de jonc où sautille un canari. L’oiseau lance d’abord une timide roulade. Puis il s’arrête, incertain, et repart... un rayon de soleil frôle ses barreaux; il le célèbre, et chante, et s’étourdit de pépiements enivrés. Sa petite âme d’harmonie exhale toute l’ardente allégresse du printemps....
Un sourire alanguit le visage des adolescents. Pendant des heures ils resteront à jouir, à écouter l’oiseau.
J’ai oublié que je suis au cimetière... un cortège de femmes passe, d’où l’on m’appelle. Parentes, amies et pleureuses qui se rendent au tombeau de la pauvre Zohor. Il était là, tout près de moi, endormi dans la verdure, pierre anonyme et sans ornements. Pourtant j’aurais pu le deviner, car les herbes, alentour, ont été récemment piétinées et ne se redressent qu’à demi, l’air brisé.
Chaque matin durant ces trois jours, les hommes et les femmes sont venus, tour à tour, réciter ici les versets du Coran.
Aujourd’hui des chanteuses funèbres accompagnent les parentes, pour les dernières lamentations. Elles étendent un drap blanc sur la tombe, et l’ornent de guirlandes. Les étoiles du jasmin, les boutons de rose à peine entr’ouverts, les mimosas, les giroflées délicates répandent leurs parfums les plus grisants.
Le canari s’exalte de lui-même, ses roulades emplissent le cimetière. Ce n’est plus la voix de cette petite boule de plumes, soyeuse et gonflée, mais la cantilène triomphante de la vie qui domine les chants mortuaires.
psalmodient les pleureuses.
Les femmes s’en vont... elles ne se réuniront plus désormais que le vendredi, sur la tombe de Zohor.
Puis leurs visites s’espaceront, et le souvenir s’effacera dans les cœurs, ainsi que la pierre sous les herbes.
C’est le grand isolement qui commence, l’isolement infini, où sombrent tous les êtres...
Mais des jeunes hommes, au printemps, suspendront toujours leurs cages parmi les branches, et les oiseaux continueront à célébrer, au-dessus des tombes, l’éternelle victoire de la vie.
17 mai.
Il y avait eu des coups de heurtoir à la porte et toute une agitation dont je ne m’étais point inquiétée. Le moindre événement suscite toujours de nombreux commentaires. Et voici que les trois petites filles font irruption dans ma chambre avec une femme qui se précipite en répétant la formule consacrée:
—Je me réfugie en toi! Je me réfugie en toi!
Je n’ai pas su assez vite me défendre de son approche. Elle embrasse mes mains, mes épaules, le bas de ma jupe...
Allons! je suis prise... il me faudra, d’honneur, intervenir dans son cas. Il serait inadmissible que la femme du hakem se refusât aux devoirs sacrés de la protection... Sans doute!... mais c’est à moi que l’on recourt le plus volontiers, et il me faut constamment être sur mes gardes, pour échapper aux baisers solliciteurs... Yasmine et Kenza savent pourtant qu’elles ne doivent introduire personne sans mon autorisation...
Cependant la femme s’est dévoilée et je comprends leur émoi, en reconnaissant Mina au sourire niais et aux dents si longues.
Mina ne rit pas aujourd’hui, elle pleure. Elle raconte une interminable histoire compliquée, sans aucun intérêt, que j’écoute distraitement, ayant aussitôt compris qu’il s’agit d’une brouille entre Kaddour et Zeïneb.
Or, je sais Kaddour léger, prodigue, infidèle et colèreux. Je n’ignore pas non plus le caractère fantasque de sa femme, ni sa jalousie, sa nonchalance, sa coquetterie et ses paroles plus acides que les olives confites durant des années dans le jus de citron... Et, s’ils se chamaillent sans cesse, ils ne manquent jamais de se réconcilier, car ils s’exècrent en s’adorant et ne sauraient se passer l’un de l’autre.
Kaddour a, sans doute, battu Zeïneb. Elle, certainement, a mérité la correction... Qu’ai je à faire en tout ceci? Mais une phrase de Mina me surprend... O Allah! est-ce croyable?... Zeïneb serait au Moristane? Zeïneb la citadine bien élevée, enfermée avec les voleuses, les filles publiques et les fous!
Quelle faute a-t-elle commise pour s’attirer pareil châtiment, pour affoler son époux au point de lui faire oublier toute décence conjugale?
A travers les discours de Mina, je démêle le motif de la dispute: une revendeuse ayant apporté un collier d’occasion, Zeïneb fut prise d’une irrésistible envie de le posséder, et Kaddour, toujours sans le sou, le lui refusa.
—Soit, dis-je à Mina. Et ensuite, que s’est-il passé? Ta sœur est fort amère, quant à la langue. Elle ne ménage point les injures. Ou bien, a-t-elle griffé son mari?
—Par Mouley Yakoub! il faut lui pardonner... sa tête était troublée, elle ne savait plus ce qu’elle faisait...
—Quoi encore? qu’a-t-elle fait?
—C’est le démon qui l’inspira...
La jeune fille reconnaît les torts de Zeïneb et s’obstine à les déplorer, sans m’en donner l’explication.
J’appelle Kaddour qui rôde autour de ma chambre. Il a son air misérable des lendemains de querelle; son teint paraît plus noir, ses yeux grésillants se sont éteints et, lorsque je prononce:
—Zeïneb est au Moristane! Zeïneb, la fille d’un notaire!
Il s’effondre, bouleversé par les remords.
—Nous nous étions disputés pour ce bijou, et, comme je ne voulais pas le lui acheter, elle a lâché mon plus beau canari. Un canari qui m’a coûté dix-huit réaux.
A cette pensée, la colère ranime Kaddour un moment. Je répète:
—Pour ton oiseau, tu as mis au Moristane la fille d’un notaire!
La réalité l’accable de nouveau.
—Allons la chercher, lui dis-je.
Aussitôt il est debout, impatient, joyeux. Il ne désirait que cela. Il bouscule les gens; il lance des «Balek!», étourdissants. Néanmoins, l’approche du Moristane calme sa vivacité.
—J’ai peur qu’elle ne veuille plus revenir chez moi, avoue-t-il.
Et, au moment où je franchis la porte, il murmure précipitamment:
—Dis-lui que j’achèterai ce collier avec ma prochaine paye.
Dans le vestibule, accroupi sur une peau de mouton, je trouve un vieillard, Si Bouchta, gardien du lieu, qui égrène son chapelet.
—Je voudrais voir Zeïneb, épouse de Kaddour le mokhazni. Est-ce possible?
Le vieillard s’exclame: tout n’est-il pas permis à la femme du hakem? Ma présence sera, pour la maison, une bénédiction. Bienvenue! Bienvenue!
Il met la main sur son cœur, s’incline, multiplie les compliments et m’introduit dans le patio.
C’est une cour comme une autre, délabrée, mal entretenue, mais qui n’a rien de particulièrement sinistre. Des cotonnades grisâtres, des loques déteintes et sans âge, flottent devant quelques portes.
L’épouse du gardien, toute petite, toute ratatinée, toute cassée, m’introduit dans une chambre pleine de femmes aux visages nus, parmi lesquelles Zeïneb, enveloppée de son haïk, garde une allure de pudique bienséance.
—Tu viens de la part de Kaddour? interrogea-t-elle d’une voix implorante, soumise, altérée par cette ardente tendresse que les brutalités de son époux réveillent toujours en elle.
—Kaddour t’attend...
Je n’ai pas besoin d’évoquer le collier; Zeïneb est déjà dans la cour, pressée de rejoindre le cruel amoureux qui règle avec Si Bouchta les formalités de son départ.
Toutes les prisonnières se sont agrippées à mes vêtements.
—O femme du hakem! O femme du hakem!... Écoute-moi... Je suis innocente,... Je voudrais sortir d’ici... Intercède pour moi...
La vieille Halima les fait taire.
—Celles-ci ne méritent pas que tu t’occupes d’elles, dit la gardienne, en me désignant d’équivoques créatures fardées, dont les vêtements mi-européens, mi-indigènes et les bijoux clinquants, proclament le métier. Elles ont dévalisé un tirailleur ivre qu’elles avaient attiré chez elles... Cette autre a fait scandale à Sidi Nojjar. Toi, Ghita, raconte ce qui t’est advenu, par la volonté d’Allah notre Maître.
La femme interpellée s’approche de moi. Elle est toute jeune, gentille, malgré son expression fadasse, et des marques de petite vérole.
—Il m’a battue, dit elle en retroussant ses caftans, très haut, sur ses cuisses rayées de lignes bleues, jaunes, rouges, où quelques plaies suppurent.
—Qui t’a battue?
—Mon mari.
—Pourquoi?
—... Malgré moi... les voies illicites. Ensuite il s’est plaint au cadi qui m’a mise ici. O femme du hakem, ne m’abandonne pas. Je veux être répudiée, je veux retourner chez mes parents.
Elle pleure. Elle a l’air d’une fillette bien sage et toute contrite d’une faute qu’elle n’a pas commise.
Derrière moi, une voix flûtée supplie avec insistance. Je me retourne. Une gamine, de huit ou neuf ans, couvre mes mains de baisers. Elle est mince, chétive, ébouriffée, petit animal inquiétant aux regards déjà vicieux. Elle raconte effrontément une histoire où je démêle qu’elle s’est sauvée de chez ses parents.
—Viens voir les fous, me dit Halima, qui ne tient peut-être pas à ce que je m’attarde chez les prisonnières.
C’est vrai, je l’avais oublié, il y a des fous dans cette maison, et je n’entends ni cris, ni rires de démence... et puis, quelle espèce de fous cela peut-il être, que suffit à garder ce couple falot?
La vieille s’arrête devant une porte fermée par un sac en lambeaux. Elle me pousse dans la chambre au fond de laquelle un homme est étendu sur des chiffons. Une chaîne en fer part de la muraille et vient s’attacher au cou du malheureux en un solide carcan. L’homme peut, tout au plus, faire quelques pas, vite rappelé au mur par sa chaîne. Celui-ci, du reste, ne se lève même pas de sa couchette. C’est un nègre, jeune encore, à l’épaisse toison, à la barbe ravageante. Il est pâle, oh! si pâle!... En vérité, ce nègre est livide!... Toute vie semble retirée de son corps et ne subsiste plus que dans sa barbe trop touffue et dans le regard lucide, calme, dont il me fixe.
—Quel est ton état?
—Il n’y a pas de mal sur toi?
Nous échangeons les formules de politesse, tout naturellement, comme des gens qui se rencontrent dans la rue. Ce nègre est fort bien élevé, il connaît les règles du savoir-vivre. Se peut-il qu’il soit fou?... Il répond à mes questions avec la plus grande netteté.
—Il y a cinq ans que je suis entré ici... J’étais vigoureux alors, je marchais sur mes pieds. A présent ils ne peuvent plus me porter.
Il désigne ses pauvres jambes, maigres, ankylosées, des jambes mortes... A quoi bon cette chaîne? Il ne saurait se sauver...
—Non, il n’est pas fou, me dit Si Bouchta, il est tranquille, obéissant, il ne réclame jamais... Autrefois, quand on nous l’amena, il avait des visions, il parlait la nuit. Maintenant il dort bien.
Mon esprit se déconcerte devant ce nègre impassible, qui ne me prie même pas d’intercéder pour son sort, comme s’il le jugeait irrévocable.
—A-t-il des parents?
—Sa mère vient le voir chaque jour et lui apporte à manger.
—Que Dieu la conserve!
Je n’ose lui donner quelque espoir, lui dire que j’essayerai de faire intervenir le hakem, le médecin... A quoi bon troubler cette résignation, si j’échoue...
Dans la pièce voisine, sombre, humide, d’où s’exhalent d’âcres odeurs, une forme est affalée, que je distingue à peine.
La vieille soulève une loque, découvre un visage aux cheveux noirs, épars, aux yeux grands ouverts, au teint blême, beauté de folle, terrifiante, malsaine, dont on reste obsédé. Cette femme gît immobile, ne bronche même pas lorsque Si Bouchta promène une bougie tout près de sa face où luit un regard tragique et vague.
—Voici des années, Allah les a comptées! qu’elle ne se lève plus, ni ne prononce une parole... dit le vieillard.
La chaîne pend le long du mur, à peine relevée pour enserrer le col d’une créature inerte...
Des pestilences me chassent; l’angoisse étreint mon cœur. Cette folle, vraiment folle, est-elle plus troublante que le nègre raisonnable en sa cellule d’aliéné?
Je suis les gardiens, fiers de leur maison, à travers un corridor grossièrement pavé, le long duquel s’ouvrent des réduits, sans portes, comme une écurie. Au fond de ces pièces, déjà sombres, s’enfoncent des autres, des cachots, où l’atmosphère s’alourdit. Et j’aperçois, à la lueur de la chandelle que tient Si Bouchta, des êtres hirsutes, hâves, défaillants, cadavres qui remuent encore, larves agonisant dans les ténèbres.
Certains se dressent à notre approche, font quelques pas, tendent leurs chaînes. La plupart, indifférents, restent pelotonnés dans leur coin.
Il y en a qui tiennent des discours sensés, jusqu’à ce qu’une phrase les arrête, qu’ils répètent indéfiniment, tandis que leurs regards vacillent.
Il y a ce gros bouffi dont les yeux brillent et clignotent entre la fente des paupières, et qui rit, et qui m’appelle avec des paroles obscènes, à l’effarement de mes guides.
Et puis un vieillard squelettique, agenouillé vers l’orient, qui tire sur sa chaîne pour se prosterner comme il convient, et marmonne des prières sans fin.
Et cette vieille aux chairs grises, aux mèches grises, aux loques grises, écroulée, puante, telle un tas d’ordures...
Pas un cri, pas un bond.
Leurs voix sont atones; ils n’ont plus la force de crier. Leurs membres se glacent, ils se meuvent à peine écrasés sous les fers. Leurs vies s’éteignent, ils s’anéantissent lentement, implacablement, dans le tombeau.
Ah! je comprends comment un couple de vieillards suffit à garder les fous du Moristane.
Non, je ne veux plus rien voir, je ne peux plus endurer l’horreur macabre de ces lieux... Des fous furieux seraient moins atroces que ces misérables, abrutis par leur destin...
Ici tout est ténèbre, silence et mort... De l’autre côté de ces murs, il y a la rue tiède, les souks, les passants, et ce couple, Kaddour et Zeïneb, qui se presse, amoureux, vers la petite maison pleine de canaris.....
19 mai.
J’ai rencontré Si Ahmed Jebli, le riche marchand d’étoffes, le rassasié, le généreux. Il me dit d’un air d’allégresse:
—Allah t’a mise sur mon chemin, j’allais à ta recherche. Ma maison est dans la joie depuis la guérison de Si Abd el Aziz. Elle te prie de venir ce soir, car je donne une nuit de Gnaoua[47], pour satisfaire au vœu dont je me liai, lorsque mon fils fut atteint par la petite vérole.
—Sur ma tête et mes yeux! répondis-je.
C’est pourquoi, mystérieuse, voilée, je me rendis à mule chez Si Ahmed Jebli, dès que les ténèbres eurent enveloppé le monde.
J’avais revêtu un caftan de satin abricot et une tfina de légère mousseline jaune. Je ne portais qu’un seul bijou au milieu du front. L’élégante discrétion de ma toilette obtint les compliments de toutes ces dames. Elles aussi avaient soigné leurs parures, qui n’atteignaient point cependant la somptueuse magnificence réservée aux noces. Ce n’étaient que soieries et gazes, sourires sur les lèvres et contentement des cœurs. Nous nous assemblâmes dans une mesria du premier étage, d’où nous pouvions fort bien voir la fête sans être aperçues, car les invités du maître occupaient, au rez-de-chaussée, une longue salle située en dessous de la nôtre, et nous n’approchions des fenêtres grillées qu’avec la protection de nos haïks.
Le patio de Si Ahmed se prolonge en un jardin, par-devant lequel il forme une large place mosaïquée. Là étaient réunis les visages de bitume, si nombreux qu’ils ressemblaient aux sauterelles abattues sur un champ. Ils faisaient deux groupes distincts, celui des hommes et celui des femmes. De grandes torches fumeuses, fichées dans le sol, les éclairaient de reflets rougeâtres, et des cierges s’alignaient sur les tapis, dans les hauts chandeliers.
Après avoir bu et mangé jusqu’au rassasiement, les nègres préludent en sourdine. Mes compagnes regardent, attentives et recueillies. Ce n’est point pour elles un simple divertissement, mais un acte religieux dont elles comprennent encore le sens magique.
—Tous les puits sont-ils fermés? demande à une petite esclave le chef de la confrérie.
Minéta contrôle avec conscience les pesants couvercles de marbre, car, si par inadvertance un seul restait entr’ouvert, l’armée des djinns ferait irruption et, calamité! s’emparerait de tous les Gnaoua.
—Va boucher les conduits de la chambre aux ablutions, ordonne Lella Lbatoul.
On ne saurait avoir trop de prudence envers ces démons, toujours prêts à s’élancer sur les humains.
Les musiciens commencent à s’exciter, leurs chants deviennent plus rauques, les joueurs de gumbri grattent leurs instruments avec une rage grandissante, et la cadence des crotales secoue furieusement la nuit. Un à un, les danseurs se lèvent, encensent leurs vêtements et leurs corps et viennent exécuter quelques pas devant l’orchestre.
Hypnotisée, une négresse de la maison, qui passait au milieu du patio, s’est arrêtée. Elle dépose son plateau de cuivre et s’avance vers les Gnaoua. Selon les rites, elle parfume ses caftans et s’apprête à danser. Puis, saisie d’une pudeur subite, elle s’enfuit. Mais on la ramène et peu à peu Fatima se prend au rythme de la musique. Des réminiscences lointaines s’emparent de son être, elle danse... droite, presque sur place, en un dandinement exaspéré. Ses hanches roulent, ses épaules tressaillent, ses seins frémissent, une stupide béatitude alanguit son visage.
Les esclaves et les femmes, qui d’abord avaient ri, l’encouragent de leurs stridents yous-yous.
Fatima danse éperdue, les yeux hagards, la croupe bondissante. Elle oublie les murs, les assistants, l’esclavage. Elle est dans son pays, en Guinée, un soir d’ivresse...
Les musiciens se démènent avec des expressions de souffrance voluptueuse. Délices et torture! Cruelle jouissance de la musique!... Reflets mauves sur les fronts en sueur... Éclairs blancs des dents et des yeux à travers les faces de nuit, et cette femme hallucinée qui danse...
Soudain l’effrayant vacarme s’apaise en un chant religieux: