Jérusalem! ô mon malheur! splendide était son état.
Aujourd’hui, croulante, croulée, sont morts tous ses jeunes guerriers.
Le sang de Zakaria, l’ont jeté à la mer qui bouillonne.
A juré Hanna qu’elle ne revêtirait plus ses caftans.
On tua ses fils, sur ses genoux, comme des agneaux.
N’allumez pas les flambeaux, dans les ténèbres,
Pleurez et gémissez jusqu’à ce que s’achève la nuit!
A juré Hanna la malheureuse, que ne finira jamais son deuil[51]!
Pour elle sont morts ses enfants d’un seul coup!

—Ha wou! wou! wou!

Le rythme se précipite, les gémissements se font plus aigus et les mains s’abattent dans l’air en gestes exaspérés. Quelques pleureuses, entraînées par la cadence, effleurent même leurs vieilles joues que rien ne saurait rougir.

—Ha wou! wou! wou!

Le cimetière résonne d’aboiements... là-bas, au-dessus des étalages de bonbons et de la foule joyeuse, le vent apporte parfois les derniers échos des voix qui déplorent la perte de Jérusalem:

—Ha wou! wou! wou!

9 août.

Elles sont accroupies sur les divans, éblouissantes et graves. Elles portent des caftans de brocart, des tfinat en impalpables gazes nuancées comme des arcs-en-ciel, des colliers aux tremblantes pendeloques, des anneaux d’oreilles alourdis de pierreries, des ferronnières endiamantées.

Une robe en soie «safran» irrite le satin vert émeraude qui l’avoisine, un «soleil du soir» se pâme auprès d’un «bleu geai» et tous les roses, tous les jaunes, tous les oranges se provoquent en de muets combats exaspérés.

Les visages mats, bruns et noirs restent calmes dans la mêlée ardente des couleurs, les paupières battent lentement sur les longs yeux aux sombres pupilles... Elles ne bougent pas, ne parlent pas, figées en leurs splendeurs, investies de cette dignité des parures et de la fête.

On dirait une assemblée de poupées.

La plus âgée n’atteint pas onze ans, les plus jeunes ont passé deux ou trois Ramadans... Très dignes, elles boivent le thé en des verres bleus, rouges et dorés; parfois elles battent des mains pour accompagner les chants des musiciennes improvisées. Celles-ci, tapant sur leurs tarijas, et secouant leurs tambourins, se démènent avec des airs tendus, crispés, enamourés, de vraies cheikhat. Et leurs voix pointues s’efforcent d’être rauques:

O dame! ô ma maîtresse! ô dame! ô mignonne!
Rien n’arrive qui ne soit écrit.
O censeur, pardonne!
Les amants sauront m’excuser...
Aujourd’hui j’ai vu ma gazelle,
Mon cœur s’est embrasé.
Je lui parlai d’un clin d’œil:
«Viens, ô belle, sur mon sein!»
Je suis las de pleurer
Et ne cesse de pleurer.
Je suis las de souffrir
Et ne cesse de souffrir.
Je ne puis avaler aucun mets,
Je ne puis goûter le sommeil;
Mon amour est accablant,
Je succombe sous le fardeau.
Verse le remède, ô dame!
Il faut me soigner
Avec les feuilles du caroubier
Et les baisers de ma belle.
Les bougies brûlent dans le chandelier
Aux branches écartées,
L’amoureux se réjouit,
Étendu près de l’amoureuse.
Elle est plus étincelante
Que les flambeaux allumés,
Elle est plus brûlante
Que la flamme des cierges!
Qu’ils me blâment, ô dame!
O Dame! qu’ils m’inculpent!
L’amour trouble mon esprit
Et j’invoque la mort!

Enivrée par la musique, une fillette se lève et se met à danser. En cadence, les pieds teints au henné frappent le tapis, sans bouger presque de place; les khelkhalls d’argent s’entrechoquent, les petites hanches ondulent et le puéril visage impassible, chargé d’or, garde les yeux levés vers le ciel en une extase...

La danseuse peut bien avoir quatre ans.

Une autre vient la rejoindre, une négrillonne du même âge, dont les cheveux crépus s’ébouriffent au sommet du crâne comme un panache. Puis les deux petites s’avancent, le corps tendu en offrande, elles s’inclinent devant moi d’une brusque génuflexion. Je leur colle au milieu du front une piécette d’argent et elles reprennent leurs danses.

La maallema Feddoul, très fière d’offrir une si brillante fête à ses élèves, me les désigne:

—Saadia, fille d’un notaire,... cette autre, fille d’un marchand «rassasié»... Lella Zeïneb, qui dansait, est née du Chérif Mouley Zidan...

Je connais déjà les petites brodeuses. J’aime à les voir, aux heures de travail, accroupies autour de leur maîtresse, la tête penchée, l’air attentif. Avec leurs simples vêtements de laine et de mousseline, leurs nattes bizarrement tressées, elles n’ont point ces déroutantes allures de dames qu’elles affectent à présent.

Les plus jeunes tracent, d’une aiguille maladroite, des dessins zigzaguants, sur des chiffons très sales... qui furent blancs. Les aînées pénètrent le secret des anciens ornements compliqués et réguliers, pour lesquels on ne s’aide d’aucun dessin.

Et l’on fait une belle fête quand l’une d’elles termine son canevas, où tous les vieux points de Meknès pressent leurs arabesques aux chaudes couleurs.

Mais c’est avec des plus hautes préoccupations qu’elles s’assemblent aujourd’hui: ces fillettes se réjouissent et se parent afin de célébrer «la saignée d’été».

Voici le barbier, un tout jeune garçon, car un homme ne saurait pénétrer en ce harem. Il s’installe auprès de la fontaine où l’eau tinte. Une fillette vient s’accroupir devant lui, elle tend le bras.

Du bout de son rasoir, l’apprenti barbier y trace des losanges et des dessins,... des filets rouges sillonnent la peau ambrée, s’entre-croisent et se mêlent. L’enfant a bientôt les bras tout ensanglantés.

Lorsque cela coule trop fort, brouillant le travail, l’apprenti barbier verse un peu d’eau.

Le visage de la petite ne reflète aucune émotion.

—Non, me répond-elle, ça ne fait pas bien mal, ça pique seulement.

Une autre fillette lui succède, puis une autre... et vingt-deux fois, le barbier écorche harmonieusement les bras, maigres ou potelés, de toutes couleurs.

La maallema surveille l’opération, désigne les petites à tour de rôle. Elles arrivent sans crainte, fières de se soumettre à la coutume. Lella Zeïneb, la danseuse en miniature, tend ses bras de bébé qui font encore de petits bourrelets gras aux poignets.

Une flaque pourpre s’étale près de la fontaine, un grand silence recueilli plane... Toutes, elles ont conscience d’accomplir un rite, dont elles ignorent le sens, mais qui les hausse à la dignité de femmes. Et l’on ne sait plus très bien quelle mentalité peuvent avoir ces précoces fillettes si sérieuses, aux vêtements, aux bijoux, aux gestes identiques à ceux de leurs mères. Elles s’étudient à exagérer la ressemblance; leurs visages reflètent les mêmes sentiments.

Une jeune femme trace des ornements au carmin sur les bras dont le sang a cessé de couler. On attend le départ du barbier pour reprendre les chants et les réjouissances qui dureront jusqu’à la nuit.

Étrange amusement de petites filles que cette fête sanglante!

Il me semble saisir, en leurs prunelles enfantines, d’incompréhensibles lueurs inquiétantes, des lueurs assoupies qui flamberont plus tard...

O poupées! trop splendides et trop graves!

25 août.

Accablée, trébuchante, je suis Kaddour à la distance respectueuse qui convient... Car, aujourd’hui, Kaddour est un Marocain, accompagné de cet être méprisable, qu’il ne regarde même pas, une femme du peuple.

Ainsi que les riches Musulmanes,—pour me rendre aux fêtes, la nuit, mystérieusement,—j’ai pris l’habitude des fins cachemires, des djellabas légères, des mules aux très confortables selles cramoisies et aux larges étriers d’argent. En sorte que,—transformée en femme de bien petite condition, circulant sans honte au milieu du jour,—j’étouffe dans l’enveloppement pesant et chaud d’un haïk en laine rude.

Je vois à peine clair pour me diriger, par l’étroite fente des linges qui s’enroulent à mon visage; mes babouches déformées butent contre les cailloux... les poulets que je tiens gauchement, à travers l’étoffe des draperies, augmentent encore mon malaise. Ils s’agitent, battent des ailes... ils vont s’échapper. Kaddour, indifférent, continue son chemin.

Découragée, je maudis Lella Oum Keltoum qui eut l’idée fâcheuse de m’envoyer ainsi porter son offrande au marabout Mouley Ahmed, afin de s’en attirer la bénédiction.

Le saint homme siège cependant à petite distance de ma demeure, et, n’étaient ces voiles encombrants et ces poulets, je me réjouirais de l’aventure qui me permettra de l’approcher. Mouley Ahmed a, sur tant d’autres faiseurs de miracles, l’avantage d’être encore vivant, ce qui ne laisse pas que d’être appréciable, même pour un marabout. Mais peut-être ne songe-t-il pas à cette propre baraka[52]. Il ne semble point qu’il ait jamais été capable de raisonnement, et c’est bien pour cela qu’il est saint!

Il y a longtemps qu’il vint à Meknès, sans y provoquer la moindre émotion. Il était pauvre, loqueteux et faible d’esprit. Le mouvement et le travail lui répugnant à l’extrême, il s’installa contre un mur et n’en bougea plus. Comme il proférait des paroles incohérentes, et supportait le froid, la pluie et le soleil sans en ressentir l’inconvénient, les gens se prirent à lui témoigner quelque respect. Une femme du quartier se dévoua bientôt à son service: elle peignait ses cheveux bouclés et sa barbe crasseuse, nettoyait le sol autour de lui, entretenait à ses côtés un petit canoun allumé.

Or un Marocain astucieux, ayant compris combien il serait profitable d’exploiter la baraka d’un saint, voulut joindre ses soins à ceux de la pieuse femme. Mais elle en prit ombrage. Il y eut des paroles cuisantes... et même des coups échangés, tandis que Mouley Ahmed ruminait en silence.

Et puis cela se termina très dignement, par un mariage entre le serviteur et la servante en dévotion du saint homme.

Le culte de Mouley Ahmed se répandit en même temps que le bruit de ses miracles, malgré la réprobation des lettrés et des hommes de religion. Les pèlerins affluèrent, les offrandes enrichirent le couple dévoué, et l’on construisit récemment un sanctuaire au-dessus du marabout. Comme il eût été malséant de déplacer un saint, même pour une œuvre aussi honorable, les artisans exécutèrent leur travail, avec déférence et précaution, tout autour de Mouley Ahmed, sans le bouger.

Mes poulets continuent à piailler et à se débattre... Lella Oum Keltoum eût bien dû trouver une offrande moins encombrante. Elle s’inquiéta seulement de choisir des coqs parfaitement noirs.

Au détour d’une ruelle déserte, Kaddour enfin se retourne et condescend à m’aider. Mais il me rend les exécrables volatiles dès que nous approchons du sanctuaire. Je m’empresse de les remettre au pieux serviteur de Mouley Ahmed, qui m’en débarrasse avec satisfaction. Ces poulets iront, évidemment, s’ébattre dans sa propre basse-cour.

Après quelques pourparlers entre Kaddour et lui,—je me tiens modestement à l’écart, toute pénétrée de mon indignité;—il nous introduit auprès du marabout.

Des femmes, des malades encombrent déjà le sanctuaire. Il est étroit et plaisant. Tous les maîtres artisans de la ville y excellèrent en leurs travaux: les menuisiers ont sculpté la porte de cèdre, les peintres y mélangèrent harmonieusement les couleurs et les lignes, les mosaïstes pavèrent le sol d’étoiles enchevêtrées.

Des rayons verts, bleus et jaunes pénètrent à travers les vitraux enchâssés dans les stucs, ajoutant leur éclat à celui des tapis neufs, des coussins en brocart et des sofas recouverts d’étoffes voyantes.

Des cages de jonc, où roucoulent des tourterelles, se balancent devant l’entrée. Des cierges flambent dans les niches; une odeur d’encens se mêle aux exhalaisons des pauvres pèlerins.

Mouley Ahmed est devenu un saint très somptueux. Lui-même, bien vêtu, propre, sa face rougeaude, aux yeux vagues, correctement entretenue par le barbier, il semble un riche bourgeois repu, plutôt qu’un marabout dont la sainteté consistait précisément à vivre crasseux et demi-nu, sous le soleil et sous la pluie...

Dévots et dévotes passent tour à tour devant Mouley Ahmed qui les regarde idiotement, et profère des sons absurdes.

Les dons s’entassent, les piécettes tombent à ses pieds, sans même qu’il s’en aperçoive. Mais le pieux serviteur a l’œil...

Une femme recueille, sur un linge, le filet de salive qui s’écoule entre les lèvres de Mouley Ahmed et s’en frotte religieusement le visage. Une autre, prosternée devant le marabout, marmotte des oraisons. Je préfère suivre cet exemple, et, lorsque arrive mon tour d’aborder le saint homme, je m’accroupis et m’incline, en murmurant, au nom de Lella Oum Keltoum, les paroles qu’elle me fit apprendre:

«Allah, Il n’y a d’autre Dieu que lui! Le Vivant, L’Immuable!

»Ni l’assoupissement, ni le sommeil ne peuvent rien sur lui.

»Tout de la terre et des Cieux Lui appartient.»
»Qui peut intercéder auprès de Lui sans sa permission?

»Les hommes n’embrassent de sa science que ce qu’Il a voulu leur apprendre. Il sait ce qui est devant et derrière eux.

»Son siège s’étend sur les cieux et sur la terre, il n’a aucune peine à le garder.

»Il est le Très-Haut, le Sublime[53].

 

»O Dieu, O Clément, O Protecteur! par ta grâce et par l’intervention de ton serviteur Mouley Ahmed, délivre-moi de mes ennemis, de ceux qui veulent ma perte.

»Délivre-moi de l’esclave au cœur plus noir que le visage, et de ses entreprises, Que son foie éclate, que sa tête se trouble, que sa bouche rejette tous les aliments, si elle s’obstine en sa perfidie.

»Délivre-moi du vieillard! Délivre-moi du mariage avec lui et de son affliction! Accable-le de ta colère! Éloigne-le de ma demeure! Que ses cheveux, ses dents, et les poils de sa barbe tombent! Que sa virilité se glace, s’il cherche à s’emparer de moi contre ma volonté!

»Par Mouley Ahmed, le Vénéré!

»O Terrible, O Dangereux, O Vengeur.»

J’ai récité l’invocation sans en omettre une parole, je tiens à remplir consciencieusement le rôle accepté. En outre, cela me donne l’occasion d’observer Mouley Ahmed, entre la fente de mes voiles. Le saint homme reste impassible, il bave... Je n’obtiens pas un geste, pas même un grognement indiquant si ma requête est agréée.

Alors, le pieux serviteur qui m’assiste,—il a dévotement reçu les piécettes ajoutées aux poulets noirs, et certes, je suis une pèlerine à ménager!—me dit avec conviction:

—O fortunée, sache que tes désirs seront exaucés, car Mouley Ahmed n’a pas cessé de prier pour toi, tout le temps de ton imploration...

27 août.

Montons aux terrasses! La chaleur est trop écrasante, on se sent asphyxier en l’étuve des pièces. Là-haut, tout au moins, nous aurons de l’air, nous respirerons!...

Les montagnes découpent brutalement leurs silhouettes arides; les troupeaux dévalent des collines jaunes et pelées; une odeur poussiéreuse, desséchante et chaude arrive dans le vent qui passa sur tant de déserts et de rocs ardents... Il n’y a plus d’herbe, plus de verdure, plus de couleurs. Tout se confond en une seule teinte monotone,—la teinte du bled,—les arbres, les maisons, les moutons, les chameaux, les bédouins et le ciel, pareillement fauves, implacablement fauves!

Morne pays d’Afrique, plus immense en sa désolation d’été, plus grandiose et plus vrai que sous l’enchantement fleuri du printemps!

Apre jouissance d’être enveloppée dans l’haleine brûlante du Chergui, de sentir ce goût de sable qui craque entre les dents. Volupté de la chaleur en un tel décor!

... L’horizon s’obscurcit, se fait plus dense et menaçant; les figuiers, tordus sous la rafale, disparaissent avec le coteau; les montagnes s’effacent, la ville n’existe plus. Un brouillard de poussière abolit le ciel et toutes choses de la terre; des éclairs livides déchirent ces nuages desséchés qui ne donneront point d’eau... On suffoque... On croit mourir...

Il faut fuir dans l’ombre des pièces à l’atmosphère pesante... Fermez les fenêtres et les portes! Obstruez toutes les issues!... Une épouvante trouble nos âmes.

Hantise du Coran aux stances prophétiques, inspirées sans doute un soir de chergui:

«Lorsque le ciel sera ployé,
Que les étoiles tomberont,
Que les montagnes deviendront des amas de sable dispersé,
Que les femelles de chameaux râleront abandonnées,
Que les bêtes sauvages se réuniront en troupes.
Lorsque la feuille du Livre sera déroulée;
... Lorsque les brasiers de l’enfer brûleront avec fracas,
... Malheur en ce jour aux incrédules!
Allez au supplice que vous aviez traité de mensonge!
Allez dans l’ombre qui fourche en trois colonnes[54],
Qui n’ombrage pas et ne vous servira nullement pour garantir des flammes!
Malheur en ce jour aux incrédules!»

5 septembre.

Des noces ont lieu chez nos voisins, les humbles gens dont la masure s’adosse à notre demeure. C’est à cet appui robuste et bien bâti qu’elle doit de ne pas s’ébouler tout entière.

De la rue, on ne distingue que les pans de murailles poussièreuses, ébréchées, penchantes, un effondrement envahi par les herbes. Vestiges de logis abandonnés après un cataclysme, ou plutôt ruines très anciennes, ruines mortes, que le temps émiette chaque jour davantage... Pourtant des portes s’ouvrent dans ces murs, telles des crevasses, bouchées par quelques mauvaises planches, et plusieurs familles vivent au milieu de ces décombres, y prospèrent, s’y reproduisent, y meurent... Le soir, les femmes grimpent aux démolitions qu’elles appellent encore «les terrasses»; elles se rejoignent pour causer, en escaladant avec précaution les plâtras amoncelés et les poutres douteuses.

Depuis quelques jours, le concert des instruments et des chants, les yous-yous stridents qui entrent en vrilles dans les oreilles, dénoncent la suprême fête de vie dans ce squelette de maison.

Mohammed le vannier épouse une jeune vierge noire, fille de Boujema, le chien de l’eau[55]. On la lui amena l’autre soir en grande pompe, et le tintamarre de ses noces trouble notre sommeil. Les musiciennes font rage, elles ont des voix nasillardes qui percent la nuit et le sourd ronflement des tambours. Elles irritent, elles impressionnent. On craint que les murs disloqués ne s’ébranlent définitivement à leur vacarme.

Peut-être est-ce tant de cris et de bruit en un si petit espace qui affecte fâcheusement l’époux...

Tout le quartier est en émoi; mes petites filles ne cachent pas leurs inquiétudes. Rabha surtout se frappe d’une telle aventure; elle me confie ses tourments avec un air sérieux de matrone et des hochements de tête qui en disent long:

—O mon malheur! Encore vierge, la mariée, après trois jours!... Pourtant si Mohammed entre chaque soir dans le Ktaa[56], mais une sorcière lui a jeté l’œil!... Dieu sait quand on pourra sortir le siroual[57]!

Je conçois que les fillettes en perdent l’esprit. Les fêtes d’un mariage le leur troublent toujours un peu, et celui-là, si proche et palpitant, les met en effervescence. Elles passent leur temps à plat ventre, au bord de la terrasse, tâchant d’apercevoir, très en contre-bas, la petite cour où se déroulent les noces. Je leur permets aussi d’aller, vers le moghreb, prendre part aux réjouissances; elles ne vivent plus que dans cette attente. Tout le jour elles se peignent, s’habillent, réclament leurs bijoux. Elles ont revêtu chaque fois des caftans différents et des tfinat variées. J’ai promis ce soir de les accompagner et les trois petits fantômes, consciencieusement drapés dans les haïks, s’agitent près de ma chambre avec une impatience non dissimulée.

Nous sortons. Les fillettes s’engouffrent sous la porte voisine, traversent un vague vestibule et disparaissent derrière une cotonnade flasque et déteinte qui ferme la partie réservée aux femmes. Je ne puis les y suivre, car le «maître des choses» s’avance vers moi et me prie d’honorer l’assemblée de ses parents et amis. Ils sont réunis dans une étroite chambre longue, humide et noire. La chaux des murs s’écaille, se boursoufle, marbrée de taches jaunâtres. Le haïti[58] de velours accuse la misère qu’il cherche à parer; les durs matelas, rembourrés de chiffons ou de paille, arborent de très pompeuses couvertures, et des coussins aux brocarts déteints s’éliment sous leurs housses en mousseline.

Au bout de la pièce, une tenture ferme le ktaa, alcôve mystérieuse des noces, où l’on me fait signe de pénétrer.

Une température suffocante s’emprisonne derrière les rideaux et l’on y voit à peine à la lueur des cierges. Je distingue cependant un paquet d’étoffes, une forme immobile dont, un instant pour moi, une vieille soulève les voiles.

Je ne sais plus très bien s’il faut ajouter foi au sortilège, en contemplant cette mariée simiesque et luisante sous le fard, ou si, plutôt, Mohammed le vannier n’est point paralysé par une telle hideur!... Pauvre fille, à quoi songe-t-elle tout le jour, dans son coin sombre, en l’attente des nuits qui renouvellent sa déception?... Sans doute elle se croit belle, puisqu’on l’a parée, revêtue de caftans multicolores, chargée de bijoux et de verroteries...

Les voiles retombent. Je félicite la vieille, comme il convient, sur sa vilaine petite mariée, et je forme des vœux pour son bonheur.

Hors du ktaa, il semble que l’on respire un peu, malgré l’encombrement de la chambre. On me désigne la place d’honneur sur le sofa, en face de la porte. J’aperçois la cour au sol inégal entre le délabrement des murailles chevelues d’herbes; une vigne étend sa treille au-dessus de cette misère en fête.

Il me faut accepter le thé, qu’on me présente en un verre poisseux, autour duquel voltigent des guêpes, et j’ai grand’peine à échapper aux restes de couscous et aux carcasses de poulets, dont une douzaine de mains ont déjà retiré la chair et tripoté les os. Mais ils me sont offerts avec tant de bonne grâce, une si insinuante amabilité, que j’invente je ne sais quel prétexte pour excuser mon absence d’appétit... Et puis, au bout du patio, cette tenture décolorée, d’où sort un perpétuel bourdonnement et qui semble, par moments, gonflée de yous-yous et de cris, irrite ma curiosité. J’ai hâte de connaître les réjouissances féminines. Je n’ignore pas que la maison ne comporte qu’une seule chambre, celle-là même où se tiennent les hommes et où languit la noire mariée.

Une vieille esclave, louée ou prêtée pour les noces, en même temps que le haïti de velours, les tapis, les matelas, les coussins, le plateau et les tasses à thé, m’introduit dans le harem. C’est une sorte de réduit qui sert habituellement de cuisine et de «pièce aux ablutions»[59]. Les parois et le plafond, si bas qu’on ne peut se tenir debout sans courber la tête, sont noircis de fumée, luisants de crasse, et la bouche d’égout, ouverte dans un coin, répand des odeurs pestilentielles. Une dizaine de femmes s’écrasent dans ce taudis, vêtues de satins éclatants, l’air heureux et compassé qu’il sied d’affecter en la circonstance.

Les plus âgées restent accroupies sur des nattes qui couvrent la terre; d’autres aident la «maîtresse des choses» à préparer le festin du soir. Les parfums de graisse, d’huile, d’aromates, de fleurs d’oranger, de chair humaine en moiteur et de fards, mêlée aux exhalaisons de l’endroit, composent la plus nauséabonde, la plus irrespirablement infecte des atmosphères. Mais personne n’en semble incommodé. J’aperçois mes trois petites filles radieuses, l’œil ardent, la mine un peu folle. Elles chantent en battant des mains. Et tout à coup, soulevées par l’enthousiasme général, elles s’unissent aux yous-yous qui, bien au delà du réduit misérable, dans toutes les demeures alentour, vont porter le trouble au cœur des femmes et réveiller l’émoi voluptueux des noces, des toilettes et des fêtes!

19 septembre.

Kenza tourmente une dent de lait prête à tomber... elle l’enlève enfin. Un filet de sang glisse entre ses lèvres.

—Prends un peu d’eau pour te laver, lui dis-je.

Kenza ne veut rien écouter. Il importe avant tout d’accomplir les rites. Elle grimpe à la terrasse et lance la dent vers le ciel, en suppliant, très grave:

—Œil du soleil, je te donne une dent d’ânillon, rends-moi une dent de gazelle!

Tout est bien! Kenza se sent tranquille et satisfaite, car, pour l’avenir, elle vient d’assurer un peu de beauté à son visage.

28 septembre.

Presque chaque jour des cris montent jusqu’à moi, aigres ou douloureux.

Ils viennent de chez nos pauvres voisins et me révèlent que la vilaine et noire petite mariée n’a pas trouvé de bonheur auprès de Mohammed le vannier.

Après la si décevante attente des noces, le charme fut rompu.

Grâce à Dieu! une vieille s’avisa de dénouer une sebenia devant le mari ensorcelé, tout en prononçant d’efficaces paroles magiques. Et, le soir même, on sortit le siroual.

Cependant Mohammed ne chérit pas son épouse d’un grand amour.

Certes, elle ne reçut aucune grâce d’Allah... puis elle est criarde et querelleuse... Enfin il est naturel de battre une femme sans déférence pour les gens d’âge, et qui se dispute perpétuellement avec sa belle-mère. Mohammed n’excède pas ses droits.

Moi, je songe que la petite mariée n’a peut-être pas quinze ans, et que sa belle-mère est une vieille, calamiteuse entre les plus calamiteuses des vieilles... or elle habite la masure et, sans répit, elle harcèle sa bru.

Il faut avoir pitié des épouses trop laides.

—O visage de porc-épic! O celle qu’une mère ne doit pas regarder au moment où elle enfante! crie la mégère.

—Qu’Allah vide ta maison! puante! répond une voie aiguë.

—Qu’il vide la tienne! C’est toi qui es puante.

—Les gens verront... Voici ma planche à pain auprès de la tienne. Les gens jugeront.

—Pourquoi prendre ce soin?... La rue donne les nouvelles. Tous les jours on te voit prendre haïk pour racoler des passants.

—O gens! Venez témoigner!... Tu veux me rendre pécheresse devant mon mari!

—N’as-tu pas honte, toi qu’un homme a prise au milieu d’un fondouk?

—Moi! fille de bonne maison et bien apparentée!

—S’il plaît à Dieu! mon fils te répudiera pour choisir une autre épouse.

—Mon tambour et ma trompette! (Je ne t’écoute pas)!

Certes l’expression est peu séante vis-à-vis d’une belle-mère.

Un cri de chatte furieuse y répond... Je devine la bataille, aux injures, aux halètements de colère, aux piaillements aigus qui s’entremêlent...

Soudain, un coup sourd, angoissant, terrible,—l’homme est rentré,—puis de tragiques hurlements.

La souffrance qui s’exhale sans révolte, sans paroles... rien que de la souffrance...

Un autre coup... un autre! Il va la tuer? La vieille vocifère et grince encore.

—O mon malheur! ô mon malheur! gémit la victime.

Des coups s’abattent... On dirait que le voisin fend du bois.

—Donnez-moi mon haïk! sanglote la petite. Je veux retourner chez mon père! Donnez-moi mon haïk!

Une masse pesante retombe, tandis que la vieille ricane...

—Donnez-moi mon haïk! implore une faible voix brisée...

—Donnez-moi mon haïk!

Puis les plaintes agonisent et je n’entends plus rien...

30 septembre.

La chaleur sombre et se dilue dans la nuit. Apaisement, détente, volupté de l’ombre après une lumière trop cruelle!... Des parfums montent jusqu’à nous, tièdes bouffées de roses et de jasmins qui apportent, des vergers, une énervante langueur.

Une femme chante et sa voix, brisée comme un sanglot, semble l’haleine de la cité.

C’est un air obsédant et triste, indéfiniment répété, où vibre toute l’âme de l’Islam, sa passion, sa griserie, son indéfinissable mélancolie, et qui s’arrête soudain, en l’air, suspendu... dans une attente...

Des oliviers, au sommet de la colline, détachent leurs silhouettes sur un obscur et rouge flamboiement. Puis la lune s’élève, déformée, monstrueuse, plus écarlate qu’un coussin de cuir filali.

Une à une les terrasses surgissent des ténèbres, reflets étagés qui s’affirment et se précisent, nappes de lumière bleue, transparente et fluide, au-dessus des ombres dures, miroirs tournés vers le ciel.

Les rayons glissent entre les arcades du menzeh, et nous enveloppent.

Tout à coup, Kaddour impétueux dérange notre rêve.

—O Sidi! O Lella!... Venez voir ce que j’ai trouvé.

Le son des paroles blesse le silence. Nous ne sommes point disposés à entendre ni à remuer.

—Par Allah! le Clément! le Miséricordieux! il faut que vous descendiez.

Nous le suivons sans enthousiasme. La coupole perforée de sa lanterne projette, aux murs, des ombres géométriques. Il nous entraîne dans le vestibule, se penche, éclaire un petit tas grisâtre... Des chiffons?... un burnous oublié?... O Prophète! c’est un enfant, un minuscule petit garçon, qui dormait sur les mosaïques. Il se retourne en poussant un grognement plaintif et continue son sommeil.

Kaddour le soulève avec précaution. Ce grand diable de sauvage a les gestes délicats d’une mère pour manier le bambin.

—Je l’ai aperçu lorsque j’allais fermer la porte. C’est le Seigneur qui l’envoie! S’il est orphelin, nous l’adopterons, dit-il.

L’enfant se réveille enfin. Il nous fixe de ses grands yeux en velours noir, étonnés et puérils.

—Qui es-tu? Comment t’appelles-tu?

—Saïd ben Allal.

Il a une voix frêle comme un oiseau.

—Où est ton père?

—Il est mort.

—Et ta mère?

—Elle est morte.

Kaddour rayonne et rit de toutes ses dents. Sans doute, Allah prit en pitié notre maison vide. Il nous avait bien envoyé, d’aussi étrange façon, Yasmine, Kenza et Rabha, mais ce ne sont que des filles... Louange à Dieu! Voici un «célibataire» pour réjouir notre existence.

Le «célibataire» paraît avoir trois ans, quatre tout au plus, malgré son air d’enfant triste qui serre le cœur.

Combien il est sale et maigre!

Ses haillons jaunâtres s’effilochent... Il se gratte... on dirait un petit singe cherchant ses poux. Certes Saïd en régente une colonie florissante!

N’approfondissons pas cette nuit... Kaddour lui lave cependant la figure et les mains.

A-t-il faim? Assurément il meurt d’inanition, car il se précipite sur le lait et sur le couscous, et il nous faut modérer son appétit, malgré les regards passionnés dont il suit le plat.

—Depuis longtemps tu n’avais pas mangé?

—Depuis deux jours.

Saïd n’a pas peur. Ces Nazaréens doivent être bons puisque leur voix est douce, et qu’ils l’ont bien restauré. Par bribes, nous reconstituons son histoire! Saïd ne connut pas son père. Quant à sa mère, une pauvre femme, dit-il, Dieu la prit il y à quelques jours en sa Miséricorde. Alors Saïd partit, au hasard, à travers les rues. Des gens lui donnèrent quelquefois du pain ou de la soupe... il couchait dans les coins.

Pauvre petit perdu en l’existence, sans un parent, sans un être pour le secourir! Comment se fait-il que les voisins, les gens du quartier n’aient pas eu pitié de cette infortune?

Nous savons les Musulmans si généreux que la misère, ici, existe à peine. Il y a des pauvres dans l’Islam, des «meskine», il n’y a guère d’abandonnés en détresse.

Mais Saïd ne saurait nous répondre. Il dort à présent, pelotonné dans le burnous de Kaddour, comme un petit chat qui ronronne.

1ᵉʳ octobre.

Des éclats de rire partent de la terrasse, Rabha et Yasmine ont frotté, savonné, décrassé le «célibataire». Et voici qu’il échappe à leurs mains, tout nu, et gambade au soleil avec ivresse.

C’est un pauvre petit corps au ventre ballonné, aux membres trop grêles. Mais la figure de ouistiti ne manque pas d’un charme touchant et drôle, avec son grand front proéminent, son minuscule nez qui s’étale, sa bouche malicieuse, et surtout ses yeux immenses, au sombre éclat, sous les cils très longs et retroussés.

Saïd prend fort bon air dans les vêtements neufs qu’il consent enfin à passer: une chemise, un caftan vert pomme, recouvert d’une belle mansouria en mousseline. Puis la djellaba de laine, dont le capuchon encadre de blanc sa petite tête brune.

Kaddour a rapporté tout cela du souk, ce matin, et il n’a pas oublié les amulettes: mains en argent, piécettes, coraux et cornalines qu’il s’agit de suspendre tout au long de la mèche si comiquement tressée, sur la gauche, au sommet du crâne. Saïd est donc Aïssaoui?

—En vérité! répond-il avec orgueil, et il se met à danser en scandant rituellement le nom d’Allah.

Kaddour, et les petites filles très satisfaites contemplent Saïd. Il a l’air d’un «fils de hakem» dans ses beaux vêtements. On l’enverra étudier à la mosquée, pour qu’il nous fasse honneur.

—Je veux bien devenir un lettré, consent le bambin.

5 octobre.

Le long de l’Oued Bou Fekrane, la rivière aux tortues, nous cheminons avec Saïd et Kaddour. L’un se réjouit de trouver des grenades et des raisins dans le verger où nous le conduisons; l’autre, de suspendre aux branches la cage qu’habite un nouveau canari.

Au début de notre promenade, Saïd gambadait devant nous comme un cabri. Mais, fatigué sans doute, il devient grave, presque boudeur. Il se fait traîner par Kaddour, puis s’arrête soudain, obstiné, refusant d’aller plus loin.

—J’ai peur, dit-il.

—De quoi donc as-tu peur?

—J’ai peur des djinns...

Aucun raisonnement ne l’emporte sur cette affirmation. Tout à coup Saïd se sauve en hurlant.

—Allons! dis-je à Kaddour, ramène-le à la maison. Cet enfant gâterait notre plaisir. Tant pis pour lui, il n’aura ni raisins, ni grenades.

Malgré sa gourmandise, Saïd ne proteste pas. Il s’éloigne avec Kaddour et l’inutile canari.

Des ânes, chargés de doum[60], encombrent le sentier, ils descendent vers l’étrange petite cité des potiers qui remplace les bourgades successivement détruites, alors que la ville ne s’accrochait pas à la colline et s’étalait dans la vallée. «En l’antiquité du temps, et le passé des âges», les premiers hommes se groupèrent en cet endroit, auprès des sources, et les grottes qui leur servaient d’abri subsistent encore, parmi les oliviers millénaires. Plus tard, lorsque les Roums[61] avancèrent dans le pays et construisirent Volubilis, un village berbère campait au bord de l’oued. Il fut remplacé par la florissante Meknès musulmane des premiers siècles de l’hégire, dont il ne reste que des murailles énormes et de cyclopéennes assises, enfouies au milieu des vergers.

«Là s’élevait un hammam, construit par Alfonso le converti. Et c’était un lieu de perdition pour les hommes et pour les femmes qui découvraient au bain leurs formes admirables.

»Par la permission d’Allah tout-puissant, la ruine est venue le détruire, afin que disparût la débauche et les plaisirs lascifs.

»L’eau et les piscines existent encore, mais nul ne vient s’y purifier.

»Les chauves-souris, les chouettes, y trouvent leur refuge et l’araignée a tapissé de ses toiles légères tous les recoins.

»Tel est, en la vanité de ce monde, le sort de toute superbe construction qui ne fut point faite jour honorer Allah.»

Ainsi chantait, au VIIIᵉ siècle de l’hégire, le poète Aboul Abbas Ahmed ben Saïd El Cefjisi, afin d’expliquer la ruine de la première Meknès.

Ce hammam légendaire exista-t-il vraiment? Les gens en parlent encore, mais ils ne s’accordent pas sur sa place, et plusieurs vergers revendiquent le souvenir de cette demeure fatale qui entraîna le châtiment de tout un peuple.

En réalité, la ville, trop souvent détruite par les pillards, dut abandonner sa riche et facile vallée pour s’ériger en forteresse, au sommet de la colline.

Il ne reste plus, sur les bords de «l’oued aux tortues» que le peuple industrieux des potiers. Dans les cavernes des premiers âges, ils ont monté leurs tours, très semblables à ceux que leur léguèrent les Roums.

Du pied, ils frappent en cadence un lourd plateau de bois qui s’ébranle et fait tourner la glaise complaisante à leurs doigts. Ils ont conservé les formes d’autrefois, sans rien changer, et leurs amphores au fond pointu ont encore besoin du trépied. Avec de l’eau, de la terre et du feu, trois éléments du monde accordés par Allah, l’humble artisan devient réellement l’homme créateur. Il sait confectionner les beaux vases aux flancs sonores et les instruments nécessaires à la vie. C’est lui qui façonna, brique par brique, toutes les demeures de Meknès.

En dehors des cavernes s’agitent les enfants et les femmes, que leur entendement étroit destine aux labeurs grossiers. A demi nues, sauvages et vigoureuses comme de simples femelles, ces femmes pétrissent la glaise avec leurs pieds, sans repos, sans pensée, absorbées par l’incessant travail monotone et dur. Leurs membres musclés sont beaux et leurs corps sont parfaits, malgré les faces bestiales qui repoussent.

Le tourneur auquel nous venons commander les hautes jarres à provisions, où l’on conserve l’huile et les grains, est un artisan chenu.

Complaisant, mais peu loquace, il travaille en silence devant nous, et tire, de son bloc de glaise, les plus surprenants objets.

—Il est le maître des maîtres,—nous dit un de ses compagnons, Allah le conserve et le dédommage! C’est le père de Saïd, ce petit que vous avez chez vous.

—Comment, son père?... Saïd nous a dit qu’il était mort avant sa naissance...

Le vieux tourneur se met à rire:

—Saïd vous a menti. Vous ne savez pas encore toute sa malice! Que le Seigneur m’en décharge!... Si vous voulez le prendre, je vous le donne.

Nous nous taisons, stupéfaits... Cet homme qui, si naïvement, abandonne son enfant!... et puis l’étonnant mensonge de Saïd, la longue histoire combinée par un tout petit être...

—Écoute, ô hakem, continue le potier, Saïd ne vaut rien. Le diable lui parle et il l’écoute. J’ai voulu lui faire porter les briques, il les cassait toutes, par méchanceté. Alors je l’ai placé, comme les enfants de son âge, chez un tailleur de djellabas, pour dévider les fils. Saïd s’est sauvé de chez son maître, après avoir mis le trouble dans le quartier. Et, l’autre jour, il m’a quitté, en me volant deux réaux, à moi qui ne suis qu’un pauvre artisan!... Les gens m’ont dit qu’il était chez toi, je ne suis pas allé le chercher... je suis las, je suis vieux et j’avais peur qu’il n’eût déjà commis bien des méfaits dans ta maison... vous feriez mieux de ne pas le garder! Par le Prophète! ô seigneur hakem, je te supplie de ne pas faire retomber sur moi le mal qu’il vous causera!

Nous rassurons le père, très contents en somme de garder l’enfant auquel nous nous sentons attachés déjà. Comment ce gosse pourrait-il nous nuire? Le bonhomme, trop rude, n’aura pas su redresser cette petite nature, mauvaise, mais bien drôle.

Dès notre retour, nous interrogeons Saïd.

—Qu’est cela? Pourquoi nous as-tu dit que ton père était mort?

—Allah l’ait en sa Miséricorde! répond le gamin avec componction.

—Tu mens! C’est Sellam le tourneur. Nous l’avons va, tu le sais bien. C’est pourquoi tu n’as pas voulu venir avec nous chez les potiers.

—J’avais trop peur de lui, avoue Saïd. Il me battait, alors je me suis sauvé.

—Et ton maître, le tailleur de djellabas?

—Il me battait aussi, affirme Saïd, l’air tellement innocent que nous le croyons presque, malgré ses premiers mensonges.

Et puis, qu’importe?... Déjà nous n’avons plus d’illusions! Nous voulons en avoir.

15 octobre.

Accroupi sur une natte, au milieu de ses pots remplis de couleur, Larfaoui Jenjoul, le maître Larfaoui, décore un coffre ciselé. Ses pinceaux en poils d’âne se hérissent comme de petits balais (c’est ainsi qu’il les nomme du reste), et l’on s’étonne qu’il trace des rinceaux si déliés, des courbes si parfaites, avec de tels instruments.

Larfaoui possède les belles traditions léguées par les anciens. Il en remontrerait même au célèbre Hammadi et à sa nièce Khdija Temtam, dont, un jour, il me conta l’histoire. Mais un peintre italien,—Allah le confonde!—dérouta quelque peu les conceptions millénaires de notre décorateur, en travaillant jadis à ses côtés, dans le palais du Sultan Mouley Abdelaziz.

Larfaoui subit ainsi la fâcheuse influence européenne. Il arrive parfois que son caprice fasse éclore des bouquets aux airs penchés, aux fleurs presque naturelles, sur des fonds roses, bleu pâle, ou gris.

Grâce à Dieu! Larfaoui réserve ces innovations pour les demeures des marchands enrichis, tel ce tager Ben Melih qui n’a point le goût des belles peintures symétriques où s’enchevêtrent les lignes.

Larfaoui sait que nous, Nazaréens, apprécions le vieux style. Même il a pour moi certaine considération, parce que j’en connais à présent la technique, et ne laisse passer aucun décor moderne sans le repérer aussitôt parmi les entrelacs, telle une vipère dans les branches.

J’aime à faire travailler Larfaoui chez moi, pour la jouissance de le voir peindre. Il ignore la mélancolie. Ses pensées ont la nuance joyeuse et changeante des couleurs qu’il manie. Il excelle à balancer les verts, les jaunes, les rouges et les bleus, à créer des rapprochements où le regard se plaît. C’est un maître! Il en a le sentiment et l’orgueil. Nul peintre au monde ne saurait lui être comparé.

—Pourtant, il y a Mohammed Doukkali...

—Le Doukkali!... qu’est-ce que cela? Mets son travail auprès du mien, on ne l’apercevra même pas.

—Et Temtam?

—Tu plaisantes! Quand il doit exécuter un ornement compliqué, je le lui dessine.

—Les peintres de Fès?

—Ceux de Fès! Les Sultans les avaient dans leur ombre, et ils me faisaient venir de Meknès pour décorer leurs palais.

—Soit, personne donc ne t’égale ni te dépasse?

—Si, Allah! Il a peint les Cherekrek[62] au plumage d’azur...

Un sourire d’enfantine vanité éclaire son intelligent visage noir, et, pour me convaincre pleinement, Larfaoui, du bout de son pinceau, décrit une série de lignes qui s’enlacent en un réseau inextricable, mais harmonieux.

Avec une affolante rapidité, le panneau est couvert, terminé. D’un vase gracile, s’élève l’étrange épanouissement symétrique et compliqué d’un bouquet.

Cela semble le travail de plusieurs jours, et Larfaoui l’a fait éclore en moins d’un quart d’heure.

Mais, à présent, il flâne, il gratte doucement ses minerais jaunes, casse à petits coups les œufs dont les coquilles jonchent les mosaïques, se complaît à une lente et minutieuse préparation. Puis il va boire à la fontaine, cueille une orange, considère le ciel que le crépuscule ne rosit pas encore, hélas!... et se réaccroupit sans enthousiasme devant le coffre commencé!

Larfsaoui est un artiste, et je me sens pleine d’indulgence pour sa paresse. Parfois, il abandonne son travail durant plusieurs jours, car c’est «la fête du soleil». Alors il s’en va, une cage à la main, dans une arsa fleurie. Étendu sous un arbre, il écoute l’oiseau, sirote une tasse de thé, respire le parfum des roses... Il jouit.

Après ces fugues, il ne manque pas de m’apporter un bouquet ou un fruit, qu’il m’offre avec un large rire. Larfaoui me désarme et m’enchante. Saïd s’est installé auprès de lui et considère son œuvre. S’il plaît à Dieu! Saïd lui aussi sera peintre, il perpétuera les traditions qui ont créé tant de merveilles.

—Quel est cet enfant? demande Larfaoui.

—Un petit abandonné que nous élèverons.

—Allah vous récompense! D’où vient-il?

—C’est le fils de Sellam le potier.

—Ah! fait Larfaoui, d’un air singulier. Va me chercher un verre d’eau, dit-il au bambin, et, dès que celui-ci disparaît, il ajoute:

—On ne t’a donc pas dit qu’il a deux sœurs, des prostituées, hachek? (sauf ton respect).

—Je sais. Mais ce n’est pas la faute de l’enfant. Avec l’aide d’Allah nous en ferons un honnête et bon Musulman.

—Tu as connu El Hadi, le tisserand?

—Oui... qu’a-t-il à faire en ceci?

—Il est mort il y a deux mois.

—Dieu l’accueille en sa Clémence!

—Par le serment! je vais te dire une chose vraie. El Hadi fréquentait ces chiennes, il leur avait prêté de l’argent. Vint l’échéance, elles lui dirent: «Donne-nous un délai.» Il l’accorda, et, pour l’en remercier, elles lui envoyèrent un couscous. Dès qu’il en eut mangé, son ventre lui fit mal, jusqu’à en mourir... Certes il fut empoisonné!

—O Puissant!... A-t-on prévenu la justice?

—A quoi bon? Il était mort... Mais je te conseille, méfie-toi de l’enfant. En grandissant, le louveteau ne saurait devenir qu’un loup.

Saïd arrive à petits pas, tenant avec précaution le verre plein d’eau. Son visage s’arrondit déjà, la mèche d’Aïssaoui se balance drôlement au côté du crâne bien rasé... Non, nous ne le rejetterons pas au vice. Qu’Allah nous accorde son assistance!

6 novembre.

«L’Achoura vient.».... En cette attente, Meknès a pris son visage le plus riant; toutes les préoccupations, toutes les querelles restent suspendues, rien ne pouvant égaler l’importance d’une fête qui se renouvelle, identique, chaque année.

Puissance des fêtes sur les enfants et les peuples simples qui leur ressemblent.

Nous ne savons plus en jouir comme eux. Qui nous rendra les liesses de jadis, pour Noël et pour Pâques? Nos jours enfiévrés fuient d’une allure uniforme.

Mais ici, grâce à Dieu! les fêtes gardent tout leur prestige. Saïd en parle abondamment. Il sait déjà prévoir le nombre de roues qui tourneront sur la place de Bab Berdaine.

—On dit, ô ma mère, qu’il y en aura dix mille! Combien plus que l’an dernier!...

Toujours, bien entendu, la fête qui vient surpassera les précédentes.

Depuis une semaine, Saïd a été presque sage. Il n’a point menti, ni volé, ni fait d’affreuses colères. Il mérite aujourd’hui de revêtir le selham de satin émeraude, dont le capuchon encadre sa face de ouistiti.

Les petites filles suivent, fières et gauches dans leurs caftans de drap neuf et leurs tfinat en mousseline raide. Mais on ne distingue de leurs splendeurs que de très estimables babouches, car elles se voilent pudiquement dans leurs haïks. Rabha, elle-même, a voulu enrouler son visage de linges qui écrasent son petit nez.

A mesure que nous approchons de la place, la foule se fait très dense et Kaddour a bien de la peine à nous frayer un passage. Foule éclatante, colorée, sans une tache d’étoffe sombre. Pas de femmes, ou presque, à part quelques hétaïres et des femmes berbères au profil sauvage, mais des tirailleurs, des artisans, de jeunes bourgeois, et surtout des enfants.

C’est la fête des petits. Il y en a de tous les âges, de toutes les tailles, importants et raides en leurs beaux habits. Ceux qui ne marchent pas encore sont portés sur les bras. Tous les crânes des garçons reluisent, fraîchement rasés; une mèche se balance au sommet, à droite ou à gauche, selon la confrérie à laquelle on les a voués. Les selhams, de velours et de soie, miroitent au soleil. Les fillettes ont des nattes minuscules, enchevêtrées avec art et régularité, tout autour de la tête. Elles se parent de ferronnières, de lourds anneaux d’oreilles et de colliers prêtés par leurs mamans. La plupart circulent à visage découvert, le port du haïk n’étant de rigueur qu’au moment où l’enfant devient nubile, et alors les sorties se font très rares... Celles qui voulurent, ainsi que les nôtres, prendre des allures de dames, se trouvent fort embarrassées de leurs voiles, sur cette place où l’on s’amuse.

Les marchands de sucreries, très entourés, se tiennent derrière leurs frêles étalages qui attirent les guêpes. Ils vendent des bonbons roses et blancs, des nougats empoussiérés, des pains de millet au miel, des beignets, des grenades et de jolies arbouses écarlates et veloutées.

La foule s’agite dans un brouillard doré, poussière et soleil.

Un immense grincement domine le tumulte des voix, acide, exaspérant, grincement de bois et de ferraille, grincement des roues, à sièges suspendus, qui tournent en hauteur, au moyen d’un mécanisme ingénieusement simple. Ces roues,—il y en a une quinzaine,—sont le plus couru des divertissements, et les amateurs attendent, avec impatience, leur tour de monter dans les grinçantes machines. Mais ceux qui déjà y sont accroupis, ne se rassasient point d’un tel plaisir et paient guirch sur guirch pour le prolonger. Ils jouissent aussi de se trouver en mire à tous les yeux, ils rient très haut et s’efforcent de faire tourner leurs sièges sur eux-mêmes, sens dessus dessous, tandis que la roue continue à les emporter, de son propre mouvement.

Parmi les tirailleurs et les jeunes hommes, trois belles sont montées dans une roue, et font sensation. Les voiles ne laissent apercevoir de leurs visages que les yeux peints, allongés jusqu’aux tempes, mais les djellabas, impudemment ouvertes, révèlent de clinquants colliers et l’éclat des étoffes, tandis que les jambes s’agitent, avec ostentation, chaque fois que le siège bascule.

—Par Allah! s’écria Rabha. Regarde, ô ma mère, c’est Mouley El Fadil qui rit avec ces femmes! Un chérif d’entre les chorfas!...

Je partage l’indignation de la petite. Il faut, en vérité, que Mouley El Fadil ait perdu la raison pour s’exposer avec des courtisanes, aux populaires réjouissances d’Achoura!...

Installé dans le quatrième siège de la roue, il semble s’amuser à l’extrême limite de l’amusement, bascule, pieds par-dessus tête, virevolte, lance aux belles de plaisantes apostrophes.

Dès ce soir, Lella Oum Keltoum sera certainement informée de ce scandale, et les colporteuses de nouvelles insisteront, avec perfidie, sur les ébats du «fils de son oncle».

—Il est fou de cette Drissia, tu vois, la plus salée, celle au caftan «cardon»... Les hommes ne valent rien, formule Rabha en faisant une moue attristée.

Que ne m’eût-elle appris, la petite fille, si la «carroussa» n’était, à ce moment, passée près de nous. Rabha fut saisie d’un intense désir d’y prendre place. Haïk et mines de femme sont vite rejetés. Pour un sou, la voici logée dans la boîte, prison roulante qui bute, cahote et grince, où les enfants s’entassent jusqu’à l’étouffement. Un homme traîne, deux autres poussent et s’efforcent d’activer les roues qui ne marchent pas...

Pendant ce temps, Saïd savoure les joies d’un autre sport. Sur ce poteau, fiché dans le sol, des barres en croix tournent horizontalement. Au bout de chaque poutre, deux cordes soutiennent un siège fait de quatre planches peintes et parfois décorées de colonnettes. Si les enfants placés vis-à-vis sont d’un poids égal, et si les gamins chargés de tirer sur les cordes accomplissent leur tâche, le système s’ébranle. Entraînés par la force centrifuge, les sièges s’éloignent du poteau central, dans une envolée qui force l’entourage à s’écarter. Saïd ne veut plus quitter la passionnante machine, ses menottes s’agrippent aux cordes, son selham vert balaye l’assistance. Il est heureux!

Nous accédons à ses supplications et le confions à Kaddour qui s’amuse autant que lui. Les petites filles, déjà lasses, inhabituées aux sorties, ne demandent qu’à rentrer. Mais tout le reste du jour, elles ressassent, avec excitation, les plaisirs de la fête.

Vers le mohgreb, Kaddour est revenu, seul et la mine soucieuse. Il porte sur son bras le selham de satin vert.

—Où est Saïd?

—C’est un vaurien, fils de vaurien!... Il s’est sauvé de moi, tandis que nous étions devant un marchand de bonbons. Voici des heures que je le cherche!... La foule était si compacte qu’une sauterelle, tombant sur la place, n’aurait pu se poser à terre...

Saïd n’est pas beaucoup plus gros qu’une sauterelle, mais le vert de son selham l’emporte, quant à l’éclat, sur celui de ces bestioles.

—Dans ma pensée, reprend Kaddour, il s’en est justement débarrassé afin que je ne puisse plus le reconnaître. Un homme me l’a remis tout piétiné. Un selham de satin!...

—As-tu été chez le Pacha?...

—J’ai vu le Pacha, j’ai vu le Mohtasseb, j’ai vu le chef du quartier!... Il n’y a pas de lieu au monde où je ne sois allé. Maintenant j’ai lâché les crieurs publics, ils parcourent la ville. Écoute...

La voix sonore, au rythme connu, s’enfle et décroît, tout au long de la rue, derrière nos murs, mais elle ne proclame point la perte ordinaire d’une sacoche ou d’un âne: