Le crieur chante en courant, la voix s’éloigne:
Toute la ville va s’occuper du méchant gamin, et je ne doute point qu’on ne le ramène ici. Qui donc, sauf nous, voudrait garder Saïd?...
Pourtant la nuit s’avançait lorsqu’un Mokhazni du Pacha, tenant l’enfant endormi dans ses bras, vint heurter à notre porte.
—Il était sous l’auvent de la grande mosquée. Une femme qui avait entendu le crieur est venue me prévenir.
—Sur elle et sur toi, la bénédiction d’Allah! Voici des réaux que vous partagerez.
Saïd, posé à terre et mal réveillé, ouvre des yeux hagards.
Il parle, parle, d’une bizarre petite voix haletante:
—Mes sœurs m’ont dit: «Prends-leur des gâteaux, il y en a chez eux... prends-leur du sucre que tu nous apporteras, et du petit argent si tu en trouves...» Il y avait des hommes et des femmes. Nous nous sommes bien réjouis, nous avons bu et nous avons mangé... nous avons parfumé nos vêtements... Mes sœurs, ce ne sont que des p... de Sidi Nojjar, mais elles m’ont donné des bonbons.
—O méchant! pourquoi t’es-tu sauvé de Kaddour? Tes sœurs étaient donc à la fête? Nous t’avions défendu de les voir jamais, tu le sais bien.
L’enfant rit sans répondre, puis il entonne une chanson obscène, vacille et tombe accroupi sur les mosaïques. Son haleine, empestée de mahia[63], confirme ce que déjà nous avions deviné.
Saïd est ivre, épouvantablement!...
12 novembre.
Les vapeurs qui s’étendaient sur le ciel, comme le tfina de mousseline dont la transparence atténue l’éclat d’un caftan, se sont accumulées, cette nuit, et deviennent d’épaisses nuées menaçantes.
Elles accourent de l’ouest, se poursuivent, se bousculent, se confondent en un conflit tragique et muet. Plus haute et subitement hostile, la chaîne du Zerhoun barre l’horizon d’un rempart indigo foncé; les ruines s’abandonnent, très grises; il semble que la ville se soit écroulée davantage. En cette atmosphère de tristesse et d’hiver, ce n’est plus qu’un lamentable tas de décombres.
Quelques gouttes s’écrasent lentement dans la poussière en y traçant des étoiles... Leur rythme s’accentue, se précipite, et Meknès disparaît sous le voile rayé de la pluie.
Elle tombe! Elle tombe! impétueuse, irrésistible, dévastatrice. On dirait qu’elle veut se venger de son long exil. Elle tombe avec rage, avec férocité. Elle noie les demeures, transperce les murs, flagelle les arbres et les plantes. La rue tout entière est un torrent qui dégringole; certains patios en contre-bas de la chaussée se remplissent d’eau, l’inondation gagne les chambres et en chasse les habitants... J’aperçois des voisines réfugiées sur la terrasse de leur pauvre masure. Elles sont trois, blotties les unes contre les autres, telles des oiseaux frileux, résistant mal au déluge et au vent qui les cingle. Kaddour apporte une échelle. Il doit opérer un véritable sauvetage pour les amener dans la cuisine où elles se sécheront.
Mais nous n’avons point le temps de nous apitoyer sur les malheurs d’autrui. Les petites filles, très excitées, nous signalent nos propres désastres. L’eau ruisselle dans le salon à travers la coupole précieusement ciselée... elle suinte le long des murs sous le haïti[64] de velours... elle envahit le vestibule... En hâte on déménage les pièces, on sauve les anciens tapis de Rabat, on décloue les tentures et les broderies.
C’est bien notre faute! A cette époque nos terrasses devraient être refaites, nouvellement blanchies à la chaux, pour affronter la mauvaise saison. Mais la nonchalance des Musulmans nous a gagnés. Comme eux nous remettons de jour en jour les plus urgents travaux; comme eux nous voilà surpris par ces pluies tardives, et, comme eux aussi, nous nous précipiterons, à la première éclaircie, chez les «blanchisseurs de terrasses» que toute la ville se disputera...
On en a vite assez de la pluie!...
Il fait froid, on grelotte dans ces immenses salles revêtues de mosaïques. Un vent glacial filtre sous les portes et les croisées mal jointes; le riadh est transformé en un bassin au milieu duquel, imperturbable et fier, le jet d’eau, sans attrait, continue à s’élancer.
Privée de tous ses reflets, notre demeure prend un air lugubre de prison; les ors, les faïences, les vitraux se sont éteints...
Il n’y a plus de soleil!... Toutes ces choses d’Orient ne vivent que de soleil. Elles n’ont été conçues que pour le soleil. Elles ne signifient rien sans soleil...
Sa première fureur apaisée, la pluie se fait régulière et monotone; elle s’installe...
Les rues s’emplissent de boue. Il y a des flaques profondes où l’on s’enlise, des pentes que l’on ne saurait gravir sans glisser, des ruisseaux gluants épais et bruns...
Au pas de sa mule, un notable éclabousse les murs et les passants. Des négrillons barbotent avec ivresse, maculant leur peau de taches blanchâtres.
Les Marocains ont chaussé de hautes socques en bois qui pointent à l’avant du pied. Enveloppés de leur burnous de drap sombre, aux capuchons dressés, ils ressemblent à des gnomes. Eux aussi ont perdu tout leur charme de belles draperies et d’allures majestueuses. Mais ils ne s’abordent qu’avec des airs réjouis et ils se congratulent comme pour une fête:
—Quel est ton état par ce temps? Allah le prolonge!
—Certes! il promet l’abondance et la prospérité.
—L’orge, ainsi que le poisson, aime l’eau...
—Louange à Dieu qui nous accorde la pluie!
—Bénie soit-elle! les récoltes seront heureuses...
Le jour oscille et s’abîme dans la nuit. Une nuit mate, épaisse, absolue... Aucune lueur ne descend du ciel, ces ténèbres n’ont pas d’étoiles. Seules, des lanternes errantes éclairent le sol de reflets en zigzag.
21 novembre.
Quelques paroles de Saïd.
Je ferme les boutons à pression de ma robe. L’enfant écoute attentivement leur petit bruit sec:
—Ils claquent, dit-il, comme des poux sous l’ongle.
Mon mari achève une épure. Saïd s’approche de lui et désigne le compas:
—O mon père! voici donc l’instrument des Nazaréens pour saisir le mauvais œil?
La pluie:
—Bénédiction! s’écrie Saïd. Il pleut des prunes et des raisins.
30 novembre.
Deux Européennes sont entrées dans la demeure éblouissante où l’on célèbre les noces de Lella Khdija, fille d’un ancien vizir...
Elles ont un air à la fois hardi et apeuré, au milieu des Musulmanes dont elles ne comprennent ni le langage, ni les coutumes, et qu’elles méprisent avec curiosité... On nous avait prévenues, ce sont des étrangères de passage; l’une, femme d’un officier, habite Casablanca; l’autre vient de Paris et visite le Maroc. Elles avaient envie de connaître les fêtes d’un mariage et Si Mohammed ben Daoud, pressenti, n’a pu répondre que par une invitation.
Elles restent interdites dans le patio. Les esclaves s’agitent pour leur trouver des sièges et apportent enfin un vieux fauteuil et une chaise, qu’elles disposent à l’entrée de la salle, devant le divan où nous sommes accroupies.
La Parisienne arbore un impertinent face-à-main, son œil furète à droite, à gauche, dans tous les coins. On dirait qu’elles regardent une comédie. Elles échangent leurs impressions à voix haute, sûres de n’être point comprises. Je me rends compte que cette Parisienne est une femme de lettres faisant un «voyage d’études». A tout propos elle dit:
—Tel détail est caractéristique, je le signalerai à mes lecteurs... Quel spectacle curieux! Voilà un beau sujet d’article.
Sa compagne remarque surtout nos toilettes.
C’est le soir de la suprême cérémonie, le départ de la mariée pour la maison nuptiale. Aussi l’excitation, les parures, les chants atteignent-ils le paroxysme de l’intensité. Toutes les invitées resplendissent à l’envi.
Combien ces Européennes élégantes, certainement habituées au monde, apparaissent mesquines et ternes avec leurs costumes tailleurs, leurs bottes lacées, leurs chapeaux inesthétiques! Gauches aussi, parmi les femmes, chargées de brocarts et de bijoux, aux mouvements lents et rituels... Le cadre trop somptueux ne convient point à leur frêle beauté. La moindre négresse a plus d’allure que ces jolies dames, qui auraient beaucoup de succès dans un salon.
Elles me considèrent à présent; je continue à battre des mains au rythme de la musique, tout en chantant comme les autres:
Elles ne me devinent pas. Elles ne peuvent pas me deviner sous le fard, le kohol et les parures... Cependant c’est vers moi que leurs regards convergent avec insistance... peut-être parce que je suis la plus éblouissante.
Lella Fatima-Zohra ne manque pas, chaque fois que je vais à des noces, de me prêter quelques-uns de ses extraordinaires joyaux. Des rangs d’émeraudes et de perles s’enroulent autour de mon turban, et les colliers de la sultane Aïcha Mbarka étincellent sur mon caftan noir broché d’or. Mais ce n’est pas seulement cette magnificence qui intrigue les jolies dames: mes yeux trop pâles, mes yeux bleus, ont une étrange douceur au milieu des sombres prunelles ardentes de mes amies...
Les chants ont cessé, nous reprenons nos attitudes d’idoles, échangeant à peine de rares paroles. Les Européennes quittent leurs chaises et viennent s’accroupir gauchement auprès de nous. Elles voudraient être aimables et répètent le seul mot qu’elles sachent:
—Mesiane! Mesiane! (joli).
Ainsi la conversation ne peut aller fort loin. Je doute que la femme de lettres pénètre beaucoup l’âme musulmane. Elle touche le brocart de ma robe:
—Mesiane! dit-elle encore.
Une idée traverse mon esprit: je ne connais pas ces dames, je ne les reverrai jamais, nulle ne se doutera de la mystification.
—Comment trouvez-vous notre fête? leur demandé-je.
Elles me regardent, interloquées.
—Tu parles français?
—Un peu.
—Très bien même, presque sans accent! s’étonne la Parisienne. Où l’as-tu appris?
—Ma grand’mère était Française.
—Ah! c’est donc pour cela que tu as les yeux bleus!... Comment a-t-elle épousé un Musulman?
—Je ne sais pas, dis-je, subitement hostile.
Elles comprennent qu’il ne faut point poser certaines questions. Pourtant le désir de m’interroger les tourmente, surtout la femme de lettres, ravie d’une si rare aubaine.
—Comme tu es belle! reprend-elle en examinant mes parures. Ces bracelets d’or sont anciens?
—Non! m’écrié-je avec orgueil, ils sont tout neufs!
Les Européennes échangent de petits coups d’œil ironiques. La femme de lettres exulte. C’est tout juste si elle ne dit pas: «Je noterai cela pour mes lecteurs.»
Elle s’enquiert de mille détails saugrenus. Elle n’est pas bête cependant; je la croirais même intelligente, mais si incompréhensive de tout ce qui n’est pas sa civilisation, ses habitudes, sa culture! Elle est venue avec une idée toute faite sur les odalisques lascives, alanguies, fumant le narghileh, à moitié nues dans l’enroulement des gazes lamées d’or ou d’argent. Et aussi les désenchantées qui aspirent à la liberté et se meurent de ne pouvoir sortir ni fréquenter les hommes.
Elle rencontre ici des Musulmanes très graves, hiératiques, vêtues de lourdes soieries qui ne laissent même pas deviner la silhouette de leur corps, des femmes aux rigides allures de statues... Cela dérange sa conception, elle y tient et veut la retrouver. Toutes ses questions tendent vers ce but:
—Sais-tu danser? me demande-t-elle. Y aura t-il des danses aujourd’hui?
—Chez nous les femmes ne dansent pas, seulement les fillettes ou les négresses.
—La danse du ventre? la danse des poignards?
—Non, elles ne connaissent pas ces danses à vous, mais les nôtres... Celle-ci, dis-je en désignant Kenza qui, justement, esquisse quelques mouvements harmonieux et lents, avec l’air inspiré, presque religieux d’une prêtresse.
—Et c’est tout! interrogent les jolies dames fort déçues.
Je sais bien ce qu’elles attendaient: la figuration de l’amour, le drame de la volupté... Mais la danse ici n’est qu’un rite, le plus grave, le plus pudique des rites. La petite danseuse se rassied, une esclave lui succède, dont le visage noir s’ennoblit tandis que sa croupe ondule lentement sous le caftan...
Les chants ont pris un rythme de psaumes, ce sont les plaintes de la mariée songeant au départ:
Impassibles et silencieuses les femmes écoutent le chant nuptial, tandis que la petite mariée sanglote derrière les tentures du ktaa.
Mais la Parisienne ne sait pas se taire, et elle me presse de questions:
—Tu portes toujours des robes comme celle-ci?
—Non, madame, c’est mon costume pour les noces.
—Dans ta maison, en temps habituel, que mets-tu?
—J’ai un caftan de drap et une tfina de mousseline.
—L’été, lorsqu’il fait chaud, ou que tu attends ton mari, n’as-tu pas seulement des robes de gaze?
—Certes non! ce n’est pas notre coutume.
—Que fais-tu chez toi, tout le jour?
—Je dirige mes esclaves, je m’occupe de mes enfants.
—Et tu ne t’ennuies jamais?
—Pourquoi m’ennuierais-je?
—Tu n’as pas envie de sortir, de voyager comme nous?
—Si l’on voulait me faire sortir, je pleurerais pour rentrer, dis-je, répétant la réponse qu’une Musulmane me fit à moi-même, au temps où je ne comprenais pas encore.
—N’aimerais-tu pas voir les hommes, causer avec eux?
—Quelle honte! m’écrié-je convaincue.
La Parisienne est visiblement troublée; je jouis de son désarroi. Elle croyait trouver des courtisanes et des rebelles en ces somptueuses barbares. Je lui laisse entrevoir des femmes très près d’elle, tout en étant si loin, très semblables, à part quelques différences de coutumes.—Des femmes adaptées à leur existence et qui n’en souffrent pas plus que nous, d’être clouées au sol, quand nous voyons passer des avions... Mais les apparences seules frappent son esprit; elle a des étonnements excessifs pour les cérémonies de ces noces et ne fait pas de retour sur les nôtres. Elle n’en soupçonne point le sens profond. L’étrangeté du décor, le pittoresque de quelques détails suffisent à la dérouter...
Nos mariées, vêtues de blanc et couronnées d’oranger, qui s’avancent avec un traditionnel air pudique, sont pourtant les sœurs de cette aroussa «pleine de honte», chargée de bijoux et de voiles. L’étalage des cadeaux, accompagnés de la carte des donateurs, ne le cède en rien à leur présentation par la neggafa. La musique, les cierges, les parures, les festins forment le thème de nos fêtes aussi bien que de celle-ci... Vestiges des rites millénaires qui apparentent tous les humains et dont les symboles survivent incompris à travers les religions et les races. Ils m’apparaissent et m’émeuvent davantage au contact de ces curiosités superficielles.
Et soudain, j’ai la poignante impression d’être étrangère à toutes, dans cette fête. Si loin des Européennes qui ne peuvent comprendre les âmes vers lesquelles je me suis inclinée! si loin! plus loin encore des Marocaines que ne chercheront jamais à comprendre la mienne...
Cependant je sens mieux que, toutes, nous sommes des sœurs.
Il faut intimement connaître les Musulmanes pour ne plus voir en elles des créatures à part, mais de simples femmes animées des sentiments les plus naturels: des coquettes, des jalouses, des frivoles, des mères aussi, d’excellentes maîtresses de maison... Elles s’intéressent aux toilettes, aux histoires d’esclaves et d’amour. Cela me semble identique aux questions de chiffons, de domestiques et d’intrigues qui passionnent tant d’Européennes. Même l’ennui, l’inconscient ennui qui forme la trame de leurs existences monotones et recluses, n’est guère plus accablant que celui dont languissent nos petites bourgeoises, condamnées à vivre dans un fastidieux cercle restreint, hors duquel, si souvent, elles ne soupçonnent rien...
Je voudrais dire tout cela et tant d’autres choses à cette femme de lettres qui cherche à découvrir les Musulmanes. Mais je me tais, puisque aujourd’hui j’en suis une... Car jamais aucune d’entre elles n’analysa ses sentiments. Et c’est là surtout ce qui les différencie tellement de nos âmes occidentales, et forme tout le secret de leur paisible bonheur.
13 décembre.
Coucher de soleil vert et rose, au dehors des murs. Étrange atmosphère irréelle, voluptueuse et changeante, par la magie de ces deux couleurs qui se cherchent, s’opposent, s’exaspèrent puis doucement s’atténuent et se fondent en un crépuscule dont les cendres apaisent la dernière flambée du jour.
Le bled, où les jeunes orges étendent leurs prairies d’un vert acide, va rejoindre par de larges ondulations, vert-bleu, vert-mauve, vert-gris, les montagnes lointaines et proches à la fois, nettement découpées sur la transparence du ciel abricot.
Une route sinue, rose et dorée, à travers les champs d’où reviennent les troupeaux roux. Des milliers d’oiseaux les accompagnent, avec un grand tourbillonnement dans l’air calme, une palpitation d’ailes et de cris; de ces ibis blancs, appelés «serviteurs des bœufs», qui vivent avec les bestiaux et les quittent seulement aux portes de la ville. Quelques minutes encore, ils tracent dans le ciel des méandres agités, tandis que la terre, à mes pieds, se bariole de leurs fugitives ombres vertes. Puis ils s’abattent sur un bosquet, et les arbres au sombre feuillage sont fleuris tout à coup, comme des magnolias, d’innombrables fleurs d’un rose laiteux.
Le cimetière de Sidi Ben Aïssa dort à l’ombre des oliviers, très solitaire et paisible à cette heure. Mais, de l’autre côté de ses murs, s’adossent accroupis, en petits tas de haillons dorés, des Arabes et des Chleuhs qui projettent leurs belles ombres vertes sur ces murs très roses, et, recueillis, écoutent les discours d’un charmeur de serpents.
Agile et svelte en sa courte tunique, l’homme évolue au milieu de son auditoire, ses yeux hallucinants fixent tour à tour chacun des spectateurs. Au sommet de son crâne rasé, s’épanouit la mèche des Aïssaouas que le soleil fait flamber comme du cuivre rouge. Un petit orchestre, accroupi dans la poussière, accompagne ses gestes et scande ses discours. Ce jongleur, parfois, a l’air d’un saint en extase, et les gens ne démêlent pas très bien s’ils assistent à des tours habiles et récréants, ou participent aux miracles que renouvelle, chaque jour, sur cette place, le charmeur de serpents. Car l’homme ne brave les reptiles et ne s’en joue que par la protection des saints dont il proclame la baraka.
Et les assistants supplient en chœur:
L’imploration, peu à peu, se fait plus pressante, les musiciens martèlent avec rage leurs tambourins. Soudain, les sons stridents d’une flûte percent les notes ronronnantes et graves, et deux serpents, lancés à toute volée d’on ne sait où, s’abattent au milieu du cercle. L’homme les saisit par l’extrémité de la queue. Au bout de ses bras, les serpents tombent, allongés et minces, presque inertes. L’un a le ventre rosâtre, du rose délicat d’un pétale, l’autre le ventre couleur d’absinthe. Après quelques moments, ils se raniment; un frissonnement coule tout du long de leur peau, les têtes plates se redressent avec effort et se dardent l’une vers l’autre en agitant des langues aiguës. Ils se défient, s’abordent et s’enroulent étroitement. De cette corde vivante, l’homme cingle l’air au-dessus des gens effarés:
Tout en chantant, l’homme abandonne les reptiles enlacés et s’accroupit en face de cylindres en peau, sortes d’outres rigides, au col serré d’un lien.
Il plonge ses mains dans les profondeurs des outres et les retire pleines de serpents qu’il jette négligemment sur le sol: petits serpents luisants, lisses et blanchâtres, molles couleuvres aux écailles vert sombre, serpents épais, ronds et lourds, qui déroulent leurs anneaux avec pesanteur et semblent quitter à regret la retraite d’où ils sont extraits. Comment ces deux outres, d’apparence médiocre, pouvaient elles recéler un tel nombre de serpents?
Quelques-uns se sont éloignés du tas répugnant, et sinuent, dans la poussière, vers la foule qui se débande. Mais le jongleur les a vite rattrapés, et il les fixe par les bouts de leurs queues, serrés entre ses orteils. Ainsi maintenus, les serpents s’écartent sur le sol, en éventail aux branches inégales. Seul, le plus grand, que l’homme a jeté sur ses épaules, entoure son cou et pend, sans entraves, jusqu’au bas de sa tunique.
Parmi les petits serpents déployés à terre, le disciple des saints choisit le plus vif, le plus frétillant. Il le pince au milieu du corps, entre le pouce et l’index, et l’élève à la hauteur de son visage.
Le petit serpent nerveux s’est crispé, sa queue se tortille, d’un raide mouvement, sa tête fine se tend, gueule béante, vers le charmeur.
Hypnotisées mutuellement, les têtes se sont rapprochées, celle de l’homme et celle du reptile, les bouches se sont ouvertes, et, tandis que les yeux se fascinent, étincelants, la langue tendue de l’Aïssaoui disparaît dans la gueule du petit serpent. Ils restent là, fixés l’un à l’autre avec de pareils airs d’extase.....
Les dernières lueurs du moghreb s’éteignent, les serpents verts ne forment plus qu’un tas noir aux pieds du charmeur, tous les roses du ciel et de la terre sont absorbés par la nuit.
Lorsque l’homme retira sa langue de la gueule du petit serpent, deux gouttes sombres tombèrent dans la poussière, sans qu’on en distinguât la rougeur sanglante.
24 décembre.
Discret, timide et si décent, le maître de Saïd m’aborde. Il parle bas, d’une voix enrouée, monotone, comme s’il dévidait quelque verset du Coran. L’enseignement sacré, qu’il distribue depuis trente ans à des générations de petits Marocains, n’a pas été sans l’affaisser un peu. Il n’entre jamais dans notre demeure qu’avec une secrète appréhension, car la vue du hakem paralyse sa langue, experte aux récitations pieuses. Il ne se plaît qu’au milieu des enfants dont il a gardé l’âme simple.
—Quelles sont les nouvelles du lettré? lui demandai-je. La fête fut-elle réussie?
—Grâce à Dieu! le Généreux! le Bienveillant! Nous nous sommes rassasiés de couscous et de poulets.
Le lettré est un homme pauvre, et les quelques sous versés toutes les semaines par ses élèves lui permettent à peine de subsister. Ce n’est qu’aux fêtes, où chaque enfant apporte sa part du festin, que le maître peut calmer la faim qui le tenaille sans répit.
Cependant le lettré se félicite d’un métier qui l’honore. Sa connaissance impeccable du Livre lui procure des joies innocentes. Il aime à dérouler l’interminable ruban des versets, selon les sept modes différents. Même, il est capable, nous révéla-t-il un jour avec fierté, d’en réciter plusieurs chapitres à l’envers, en commençant par le dernier mot.
—Comment est ton état, ô lettré? Es-tu content de Saïd?
—Allah! O mon Maître! soupire le pauvre homme. Il m’a tué!... De ma vie je n’ai connu un enfant pareil... Pardonne-moi, c’est pour cela que je suis venu.
—Tu as honoré notre maison!... Qu’a donc fait Saïd, ce fils de péché?
—Par malice, il abîma sa planchette. Je lui ordonnai de descendre dans la cour afin de la blanchir, et, comme il s’obstinait à ne pas bouger...
Le lettré s’arrête et paraît fort gêné.
—O lettré! il fallait le battre.
—Allah!... J’ai voulu lui donner quelques petits coups de baguette sur la plante des pieds, mais aussitôt,—hachek!—il a fait voler son eau sur moi!... Puis il s’est roulé à terre en poussant des cris affreux, comme si on le sciait en deux.
—Où est-il à présent, ce vaurien?
—J’ai fermé l’école avec ma clé, laissant les élèves sous la surveillance de mon fils, et je suis venu prévenir le hakem... Cet enfant l’emporte sur moi!
Pour un peu, le lettré se mettrait à pleurer; ses mains tremblent... d’indignation peut-être... de crainte aussi. Évidemment il a peur que mon mari ne donne raison à l’exécrable Saïd. Je dois le rassurer, et partir moi-même avec lui afin que cette affaire se dénoue, sans plus d’atteinte à son prestige.
Nous avons choisi son école parce que les notables de la ville y envoient leurs enfants. Selon la coutume, elle dépend d’une mosquée, ainsi qu’un hammam où les fidèles se purifient, et la fontaine. Cette mosquée étant parmi les plus anciennes de Meknès, le hammam est noir de crasse, la fontaine a perdu toutes ses mosaïques, et les poutres sculptées, qui soutiennent l’école, fléchissent, près de s’effondrer. Mais, comme toujours en pays musulman, du milieu des ruines surgit une intense vie joyeuse. La vieille école s’emplit de la cadence ardente sur laquelle cinquante petites voix récitent le Coran. Dès la ruelle, j’en perçois les modulations, les coups de baguette scandant la mesure, et il me revient à l’esprit l’histoire de cette sultane qui faisait élever cent jeunes vierges à l’exercice perpétuel du Coran, «si bien que leur bourdonnement surpassait en douceur celui des abeilles, et que leurs paroles étaient plus savoureuses que le miel».
Le lettré introduit, dans une serrure ingénieuse et primitive, sa clé en bois hérissée de clous.
Nous montons un lamentable escalier, étroit et raide, dont les générations ont fait sauter les mosaïques et usé les poutrelles.
Tranquillement accroupi près du seuil, au milieu de cinquante petites paires de babouches, Saïd se plaît à les mélanger, avec un air de malicieuse satisfaction. Mais, dès qu’il m’entend, le petit scélérat se met à pleurer et à pousser mille cris effrayants. A lui seul il couvre la voix de tous ses compagnons qui égrènent les pieux versets.
—Sellal Qlouba! Sellal Qlouba! vocifère-t-il.
—Que dis-tu, Saïd?
—Sellal Qlouba est dans la rue! J’ai peur de Sellal Qlouba! O ma mère! protège-moi! O ma mère! Je suis réfugié en toi! sanglote le petit en se prosternant à mes pieds pour embrasser ma robe.
Le lettré m’explique, d’une humble voix effrayée, qu’un bruit s’est répandu depuis quelques jours: un homme, venu de loin, Sellal Qlouba,—l’arracheur de cœurs,—parcourt la ville avec un fusil et une sacoche où il enferme les entrailles de ses victimes... La voix du lettré s’éteint, de plus en plus basse. On dirait qu’il craint d’être entendu par Sellal Qlouba. L’effroi le paralyse autant que ses écoliers dont les visages se contractent depuis que la malice de Saïd réveilla leurs alarmes.
J’ai grand’peine à emmener l’enfant qui, par méchanceté, refuse de descendre l’escalier et se laisse à moitié rouler sur les marches disjointes.
Arrivé dans la rue, il change d’attitude. Nous devons traverser les souks, et il escompte déjà les pois chiches grillés qu’il pourra s’acheter si je lui donne un sou. La face comique de ouistiti s’exerce au sourire.
Mais nous passons devant le marchand de pois chiches sans nous arrêter.
—N’as-tu pas honte, ai-je répondu à sa demande, c’est du bâton que tu devrais manger!
—Je n’ai pas voulu descendre pour blanchir ma planchette, à cause de Sellal Qlouba, reprend-il. J’avais peur.
—Allons, Saïd! Il n’y a pas de Sellal Qlouba, tu le savais bien quand tu as crié tout à l’heure. Et, du reste, il ne faut craindre qu’Allah.
—Il ne faut craindre qu’Allah! répète docilement la petite voix.
Il trottine auprès de moi, rasséréné, mais tout à coup je sens sa main trembler dans la mienne.
Une troupe de gamins remonte la rue avec des cris épouvantables.
—Sellal Qlouba! hurlent-ils, Sellal Qlouba...
Les boutiquiers inquiets rabattent en hâte les volets de leurs échoppes; les fillettes qui allaient à la fontaine, chargées de leur cruche, se sauvent en pleurant; des femmes affolées s’empêtrent dans leurs haïks; quelques hommes se précipitent vers la mosquée...
Dès qu’il est à la maison, Saïd, encore tout ému, terrorise les petites filles par ses descriptions.
—Il est plus grand qu’un minaret, il a un ventre comme une outre. Sa bouche! ô mes sœurs! se bouche est semblable à Bab Mansour[65]. Vous pouvez demander à ma mère. Elle l’a vu.
Qui donc oserait nier l’existence d’un être qui met toute la ville en panique?
Sellal Qlouba!
3 janvier 1917.
Une suite d’événements palpitants a secoué l’indolence habituelle des jours, en la demeure de Si Larbi el Mekki.
Ce fut d’abord le mariage de Fathma, sa fille cadette, et, le soir même du départ pour la maison nuptiale, l’accouchement imprévu de sa tante Drissia. Elle était là, en grand costume, un éblouissant caftan jaune fleuri de bouquets multicolores, et elle prenait sa part des réjouissances, lorsque tout à coup elle poussa un cri, puis un autre, le visage crispé de souffrance... mais bientôt ce fut fini, deux jumeaux venaient de naître au son des instruments.
Le fête ne fut interrompue que fort peu d’instants. Dès que l’accouchée eut été installée sur les matelas au fond de la salle, les yous-yous et les chants reprirent avec une nouvelle vigueur. Les invitées commentaient, sans se lasser, l’inattendu de cet incident et répétaient:
—Grâce à Dieu! Quelle chose étonnante! Elle n’a poussé que deux cris!
Le cortège nuptial étant parti, je quittai l’assemblée, malgré les instances pour me retenir, car on allait mettre le henné à cinq petits garçons, dont la circoncision aurait lieu le lendemain.—Si Larbi ayant sans doute estimé que les frais et l’embarras des noces serviraient ainsi à double fin. Il n’avait point prévu qu’Allah en ajouterait une troisième, et même une quatrième, car un des jumeaux mourut pendant la nuit, et son cercueil fut emporté dès l’aube,—bien avant que n’arrivât le siroual[66] de la mariée.
Je suis revenue ce matin. Les joueurs de hautbois et de tumbal s’exercent déjà devant la porte, les joues démesurément gonflées ou les baguettes rageuses. La maison bourdonne comme une ruche. Si Larbi piétine en son vestibule, impatient de diriger toutes choses, mais ne pouvant, à cause des invitées, pénétrer dans sa demeure.
Les négresses se bousculent à travers le patio, elles installent les sofas, versent des bols de fumante harira, préparent les plateaux à thé, les coupes pleines de henné, de sel et de cumin qui serviront tout à l’heure.
Les petits héros de la fête sortent un à un dans la cour, superbement vêtus. Leurs caftans de drap aux vives couleurs traînent à terre,—car ils n’ont pas de ceinture aujourd’hui.—Ils sont recouverts d’une courte tunique ramagée d’argent: des bandelettes blanches criblées de taches roses ceignent leurs fronts, et leurs burnous d’un vert aigre blessent les regards.
On les installe sur une estrade, autour de laquelle les femmes en toilette viennent s’accroupir. Il y a le fils aîné de Si Larbi, un grand garçon mince qui a peut-être douze ans, puis trois de ses cousins beaucoup plus jeunes, et enfin le minuscule négrillon Messaoud, enseveli dans l’ampleur de ses vêtements.
Il doit être bien étonné, le pauvre gosse, de se trouver ainsi paré! Certes, il n’échappe à personne qu’il est un esclave, dont les caftans trop longs, le burnous défraîchi, furent prêtés pour la circonstance, alors que ses compagnons arborent fièrement leurs draperies neuves. Mais il domine l’assistance, il est assis sur des coussins, il n’a rien à faire et les femmes ont poussé des yous-yous à son apparition! Ses yeux ronds s’écarquillent plus que d’habitude avec une naïve expression de stupeur.
A côté de lui, un bambin ne cesse de pleurer, affolé par la perspective de l’opération. Ses mains, agrippées à la robe de sa mère, la retiennent, près de lui, droite devant l’estrade, troublant ainsi l’ordonnance de la fête. Et le petit lève vers la jeune femme de pitoyables regards suppliants.
—O mon malheur! gémit-il sans relâche. O mon malheur!
Les autres sont dignes, un peu émus sans doute au fond du cœur, mais ils s’étudient à rester impassibles et raides, ainsi qu’il convient. Quelques propos des invitées doivent parvenir jusqu’à eux et les troubler davantage. Car elles parlent sans aucune retenue de la prochaine cérémonie; elles en décrivent complaisamment les détails aux tout petits, vautrés auprès d’elles, et dont ce sera le tour dans quelques années.
Ma voisine, qui étale un étourdissant caftan violet à fleurs géranium, fait même, avec deux doigts écartés en ciseaux, des gestes d’une trop explicite impudeur... Le bébé, vers qui elle se penche, n’en paraît point ému et continue à sucer son pouce en toute sérénité.
Le soleil descend peu à peu dans le patio, il ajoute aux toilettes un éclat superflu. Des roses faux heurtent les bleus trop vifs, les oranges, les jaunes ardents, les ramages d’or qui fulgurent en éclairs à travers les satins.
Et puis l’acidité agaçante des cinq petits burnous verts...
Mais les musiciennes, tapant à tour de bras sur les tambours de formes diverses, et chantant avec fureur, dominent le tumulte des gens, des voix et des couleurs.
... Drissia l’accouchée, halette sur des matelas, le visage rouge et les mains brûlantes.
Tout près d’elle des invitées, très splendides, causent avec une animation qui m’étonne. Je saisis le nom, cent fois répété depuis quelques jours, de Sellal Qlouba.
L’arracheur de cœurs, personne ne l’a vu, mais chacun le décrit et en propage l’épouvante.
«Les gens le disent.» Cela suffit. Des paniques se multiplient à travers la ville et les écoles demeurent désertes, car les mères n’osent plus laisser sortir leurs petits.
Lella Lbatoul, parente de Si Larbi, est ici. Je vais m’asseoir auprès d’elle et l’interroge:
—O docte et prudente! toi qui ne prononces point de paroles au hasard, explique-moi cette étonnante histoire de Sellal Qlouba. Y crois-tu vraiment?
—J’ai appris, me répond-elle, à me défier des choses qui passent de bouche en bouche, et sont racontées par les enfants ou les esclaves. Cependant il me semble qu’on ne parlerait pas ainsi de Sellal Qlouba s’il n’existait pas... Les gens disent que c’est un homme de la tribu des Mzadem[67], très loin, dans le sud, au delà de Marrakech. Or, par une malédiction d’Allah, tous ceux de cette tribu sont affligés d’un chancre qui leur ronge le nez. Et ce mal ne saurait guérir qu’au moyen d’un remède composé par un taleb[68], avec des cœurs arrachés aux petits enfants. C’est pourquoi Sellal Qlouba partit en chasse à travers le pays.
—Connais-tu, dans ton entourage, un seul enfant qui ait été sa victime?
—Non, grâce à Dieu!... Aussi ne suis-je pas très assurée que Sellal Qlouba soit à Meknès. Cependant, par précaution, je n’ai point envoyé mon fils à la mosquée tous ces jours-ci...
Tandis que nous causions, un ordre est arrivé du vestibule, et l’excitation s’exagère. De robustes négresses se placent devant les jeunes garçons qu’elles chargent à califourchon sur leur dos. Le petit éploré jette des cris aigus et tend désespérément les mains vers sa mère:
—Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!... Laissez-moi!...
On l’emporte de force avec les autres, dont le calme commence à se démentir.
Aussitôt les mamans sont conduites vers l’estrade et installées à leur tour parmi les coussins. Elles sont quatre, puisque, bien entendu, le négrillon n’a pas la sienne ici, mais seulement une mère très lointaine, en Mauritanie ou au Tchad, dans un des pays sauvages où l’on va voler des enfants afin de les vendre ensuite aux habitants civilisés des villes marocaines.
Personne donc n’occupe la place de Messaoud, personne, en songeant à lui, ne sent battre son cœur à trop grands coups. Les mamans semblent un peu émues. Heureusement elles ont à remplir des rites très absorbants: bien étaler les plis de leurs robes; tenir leur pied droit dans un bassin de cuivre rempli d’eau, en y foulant le mors d’un cheval, dont les rênes, relevées d’une main, sont mordues entre les incisives; et enfin se regarder, sans distraction, en un petit miroir que l’on a placé dans leur autre main.
Ces gestes compliqués ont pour but, prétendent les lettrés, de fixer leur attention de telle sorte qu’elles n’éprouvent pas un trop vif émoi durant la circoncision. Mais elles, les femmes, gardiennes des traditions, savent bien qu’elles accomplissent des rites très graves qui assureront le bonheur et la santé de leurs fils.
La mère du petit éploré y met une conscience admirable; rigide, immobile, les sourcils contractés par l’effort, elle cligne à peine des yeux, absorbée en sa propre image. Les autres s’exécutent plus mollement et la neggafa les en réprimande:
—O honte! dit-elle à l’une des étourdies, tu n’a pas mis de rouge sur tes joues et tu effleures à peine les rênes de tes lèvres pendant que l’on circoncit ton enfant! Prends garde qu’Allah ne fasse retomber sur lui son mécontentement.
De l’autre patio, où sont réunis les hommes, on entend les sons aigres et sourds des instruments. Un petit esclave arrive en courant, il porte sur sa tête un plateau où l’on a déposé les caftans, les tuniques et les burnous vert acide. Aussitôt après reviennent les négresses chargées de leurs fardeaux. Ils ne sont plus enveloppés que d’un drap blanc, comme un suaire, et leurs têtes ballottent à droite et à gauche, affreusement contractées par la souffrance.
Ils crient! Ils crient! la bouche grande ouverte, les lèvres tordues. Ils hurlent! mais on ne les entend pas, car les musiciennes hurlent plus fort qu’eux en maltraitant leurs tambourins et les yous-yous des invitées s’excitent à couvrir les voix douloureuses.
Les mamans maîtrisent avec peine leur émotion. Celle qui mordait si négligemment ses rênes pleure à présent de toutes ses larmes. On dépose les cinq petits sur un matelas et les négresses s’en vont, le dos de leurs vêtements tout ensanglanté... Ils crient, les pauvres circoncis! Ils crient! Ils lassent les chants et les yous-yous. Bientôt on distingue leurs gémissements. Chaque mère console son fils, l’embrasse, lui promet «que c’est fini, qu’on ne recommencera jamais».
Le négrillon reste tout seul, mais lui, il ne pleure pas du tout. Peut-être comprend-il que ce serait inutile, qu’il n’y a personne pour le cajoler, ni l’apaiser... A quatre ou cinq ans, déjà, il doit avoir sa philosophie de l’existence... Un peu de sueur mouille ses tempes, une larme sèche au coin de ses yeux, il a l’air encore plus ébahi que tout à l’heure. Sa petite patte noire, crispée sur l’étoile, l’écarte de la cuisante blessure. Il attend patiemment que se calme la souffrance et il regarde, sans mépris, ses compagnons, tous plus âgés que lui, qui savent si mal supporter leurs tourments. Ce sont les petits maîtres, les enfants riches et libres, ils ont des parents pour les gâter... Lui, Messaoud le négrillon, n’en est pas à sa première expérience douloureuse; depuis longtemps il sait accepter silencieusement tous les maux, car les cris ne servent à rien et importunent les gens. En sorte qu’aujourd’hui c’est lui le privilégié. Il souffre moins que les autres.
Le grand Sadik oublie toute espèce de dignité et secoue sa tête en sanglotant:
—Oh! Oh! Oh! le barbier! il m’a coupé!... Oh! Oh! le barbier!...
Et les autres, adoptant ce thème lamentable, hurlent en chœur:
—Oh! le barbier!... Oh! le barbier!...
Leurs cris montent, se dépassent, s’apaisent exténués, puis repartent avec une nouvelle frénésie. Les musiciennes redoublent leurs efforts; les invitées bavardent et changent de toilette, les esclaves s’affairent à préparer le festin, dont treize plats déjà sont alignés dans la cour.
Et, au fond de la salle, Drissia l’accouchée agite ses bras en prononçant des paroles incohérentes, tandis que le bébé vagit comme un jeune cabri.
5 janvier.
Lorsque j’entrai dans le harem de Mouley El Kébir, deux Juives proposaient aux Cherifat des étoffes et des passementeries.
L’une était fort vieille, d’un âge indicible, avec un profil crochu, de petits yeux ternes perdus au fond des orbites, une bouche édentée aux lèvres minces, une flasque peau ridée pendillant sous le menton comme une barbiche de chèvre, et des poignets sillonnés de veines, ainsi que ces troncs d’arbres morts où s’incrustent les racines des lierres.
L’autre, toute jeune, jolie, potelée, rose et blanche. De larges yeux inexpressifs éclairaient son doux visage innocent.
Pourtant il y avait une ressemblance entre ces deux femmes et l’on devinait qu’un jour, plus tard, il sortirait une affreuse vieille pointue, de tant de grâce et de fraîcheur...
Elles se tenaient discrètement près de la porte, humbles, déférentes, avec des sourires craintifs. Et elles se prosternèrent, sur le seuil, en quittant leurs nobles clientes.
Le maître étant absent, des ordres furent donnés pour que s’éloignassent les serviteurs mâles, et nous allâmes dans l’arsa soigneusement close. Les Chérifat, nonchalantes, firent quelques pas dans les allées et, tout de suite lasses, s’affalèrent sur des sofas que les esclaves disposaient le long d’un mur. Je passai plusieurs heures avec elles.
Je partis vers le moghreb, et m’étonnai, au sortir du fantastique chemin entre les ruines, de retrouver les deux Juives blotties l’une contre l’autre, frissonnantes comme des poules durant un orage...
Elles se précipitent vers moi, baisent le bas de ma jupe, mon épaule, mes mains.
—Nous nous mettons sous ta protection! Ne nous abandonne pas! implorent-elles.
—Sans doute, mais qu’y a-t-il?
—Écoute! disent-elles avec un visage de terreur. Les Aïssaouas!...
Au delà de Bab Mansour, je perçois, en effet, la rumeur caractéristique, le rythme précipité du nom d’Allah...
Les Juives continuent leurs jérémiades:
—Nous n’osons passer, et voici que le moghreb approche!... Ah! Seigneur! Les Aïssaouas nous tueront certainement... ils égorgent et dépècent les Juifs qu’ils rencontrent, c’est leur coutume... Azar Tobi rentra l’autre jour, échappé de leurs mains, avec un visage en sang, et des vêtements tout déchirés!... Qu’allons-nous devenir? Prends nous sous ta garde! Auprès de toi, sans doute, ils n’oseront nous toucher.
Des larmes brillent dans les petits yeux desséchés de la sorcière, elles ruissellent sur les joues roses de sa fille. J’arrive péniblement à me libérer de leurs bras et je traverse Bab Mansour entre les tremblantes Juives.
A l’autre extrémité de la place El Hédim, un groupe d’Aïssaouas se livre aux pieuses contorsions d’usage. Ils sont loin et fort préoccupés de leurs danses, ils ne nous aperçoivent même pas. Les femmes se rassurent et me remercient.
—Rentrez chez vous par les souks, leur dis-je, vous n’avez plus rien à craindre.
Mais, aussitôt le péril écarté, elles ont repris leurs préoccupations mercantiles.
—Non, me répond la vieille, nous n’allons point encore au Mellah, mais du côté de ta demeure, chez le Chérif Mouley Hassan, afin de proposer des tentures pour la chambre nuptiale qu’il prépare.
22 janvier.
Depuis hier, Saïd est malade, de sa maladie habituelle, une effroyable indigestion. Car Saïd, parmi tous ses défauts, ne «rétrécit» pas quant à la gourmandise, mais ses intestins délabrés ne peuvent supporter les choses bizarres dont il est si friand et qu’il parvient à se procurer malgré notre défense: halaoua[69] qu’un marchand déroule d’un bâton, figues de Barbarie, millet agglutiné dans de la mélasse, et, surtout, pois chiches secs et croquants. Les petites amulettes d’argent, que nous avions suspendues à sa mèche d’Aïssaoui, ont disparu mystérieusement. Saïd prétend que des camarades les lui dérobèrent à l’école. Je croirais plutôt que Saïd les a vendues, ou échangées contre des gâteaux.
Mais voici bien des jours qu’il ne lui reste plus rien à monnayer, et je comprends mal comment il put acheter cette provision de beignets et de glands-doux rôtis que je viens de découvrir derrière son lit. A toutes mes questions, il répond par de nouveaux cris scandés de gémissements lamentables:
—O mon malheur! ô ma petite mère... Mes os sont cassés!... O mon foie!... Mon cœur éclate!
—Tu es encore une fois retourné chez tes sœurs! Ce sont elles qui t’ont donné ces beignets?
—O ma mère! Par le serment je ne les ai pas vues! Je n’ai pas quitté la mosquée avant l’aser. Demande au lettré... Comment aurais-je été chez mes sœurs?... O mon petit ventre. Qu’il me fait mal!
Saïd a toujours les accents de l’innocence. Je renonce à savoir et vais retrouver mon mari dans le salon. Kaddour l’avertit, justement, qu’un indigène attend à la porte.
—Qui est-ce?
—Je ne le connais pas. Il dit qu’il veut te parler, à toi-même... Sur lui, pas de mal, ajoute le mokhazni pour exprimer que l’autre semble riche.
—Fais-le monter...
Kaddour accompagne un Marocain bien vêtu, à la figure blême et bouffie, au regard fuyant. Sans doute un marchand de Fès dont il a le type.
Il nous salue avec des formules obséquieuses que mon mari doit arrêter.
—Est-ce pour une affaire? Pourquoi ne pas être venu me parler au bureau?
Après des explications compliquées, le Marocain finit par solliciter un permis pour sortir du sucre. Il veut l’envoyer à Fès, où le bénéfice est plus fort, évidemment.
—Tu sais bien que chaque ville reçoit sa part de sucre. Si j’en laissais sortir, j’en priverais les gens d’ici.
—Ta parole est la plus grande, ô hakem!... Je te demande cinquante petits sacs, pas davantage. Il y en a tant d’autres à Meknès!
—Excuse-moi, c’est tout à fait impossible.
—Je me réfugie en ton enfant, ô hakem! Je sais que Saïd est cher à ton cœur. Allah protège tes jours et les siens!... Quarante petits sacs seulement?
—Assez de paroles. Je ne peux t’en laisser sortir même la moitié d’un.
Le gros marchand comprend que l’insistance est inutile. Cependant, il semble sur le point d’ajouter quelque chose... il hésite... puis se ressaisit et s’éloigne lentement.
Mais, après un instant, Kaddour revient.
—Qu’est-ce encore?
—Cet homme, il demande l’argent.
—Comment l’argent?... Quel argent?
—Il dit: les cinq réaux qu’il a donnés hier au petit pour qu’il te parle de cette affaire.
... L’acquisition des beignets et des glands ne m’étonne plus, ni même la vénalité de Saïd qui trafique à présent de son influence!
Dès nos premières questions il se remet à pleurer pitoyablement; des cris affreux couvrent nos reproches. Saïd paraît soumis à tous les tourments des djinns.
—Allons, Kaddour! c’est clair. Le marchand a dit vrai. Rends-lui ses réaux, et conseille-lui de ne plus heurter à notre porte.
Saïd se tord et gémit. L’effroi contracte sa petite figure simiesque. Il est tout à fait affolé.
Le battre?... A quoi cela servirait-il? Aucune punition ne peut le corriger, il est mauvais jusqu’aux moelles... Et puis, aujourd’hui sa maladie n’est pas feinte. Demain il aura perdu le souvenir de sa faute.
Mon mari se contente de le menacer des plus épouvantables châtiments s’il reçoit, à nouveau, les cadeaux des gens.
—O mon père! répète l’enfant tout contrit, obéissant à Dieu[70]... De ma vie je ne recommencerai!... Obéissant à Dieu! Obéissant à Dieu!
6 février.