«C’est entre lys, cassies, roses, odeurs suaves,
Chansons, amis tendres, boissons et musiciennes
Que l’âme s’épanouit dans la joie [71]...»

La voix du chanteur, pleine et sonore, alanguit notre indolence.

Étendus sur les sofas gonflés de laine souple, nous possédons tout ce qui enchante l’être délicieusement: la félicité du repos, la quiétude, l’ivresse engourdissante des parfums, et ce riadh irréel, bleu, glacé de lune, qui s’étend devant la belle salle où nous sommes réunis.

Jouissons de l’heure et de ses plaisirs! Comme les peintures du plafond, la musique enlace mille arabesques plaisantes sur un thème simple. L’esprit s’amuse à en suivre les détours un instant, puis, lassé par cet effort, s’abandonne à sa béatitude...

Des esclaves au corps parfait passent dans l’allée miroitante, derrière les rames des bananiers. Les paons se sont perchés très haut dans les branches. Au sommet du jet d’eau, dansent les reflets de lune... Le jardin, plein de senteurs, dort, étrangement verdi par la froide lumière. Bleuâtres et mauves comme des fleurs perverses, les roses défaillent sous les orangers.

Afin de mieux goûter ces délices nocturnes, Si Ahmed Jebli, notre hôte, a fait venir de Fès le chanteur célèbre, le maître El Fathi. Les amis de choix, rassemblés, lui savent gré de ces jouissances délicates, mais en témoignent discrètement. Mouley Hassan qui, parfois, a recours au riche marchand pour des emprunts, daignera, ce soir, honorer notre réunion...

Le Chérif se fait attendre longtemps... Un mouvement parmi les esclaves nous avertit de son arrivée. Majestueux et trop fier, il entre en saluant d’un signe de tête imperceptible, et, conduit par le maître de maison, il s’installe au milieu du divan, à la place d’honneur, juste devant la porte et le magique jardin sous la lune...

Il a le visage grave d’un prince observé par la foule.

Presque aussitôt, El Fathi prélude. Jusqu’alors il laissait aux autres musiciens le soin d’occuper l’assistance. Sa voix emplit la vaste salle. Une voix souple et savante, au timbre inattendu, très haute, gutturale et belle cependant. Il domine l’orchestre qui épie ses moindres gestes, il lui impose son rythme personnel et ses variations. D’une main il frappe impérieusement le divan pour marquer la cadence. Lorsque El Fathi finit un thème, les musiciens le reprennent en sourdine, avec des modulations imperceptibles. Les chants adoucis du chœur laissent mieux percevoir l’accompagnement du luth, et celui du rbab qui gémit comme une tourterelle.

A des motifs larges, de plain-chant, succèdent les phrases d’une mélancolie raffinée. La poésie désuète de leurs paroles accentue cette impression poignante dont nous étreint l’œuvre des civilisations très anciennes. A travers les chansons, l’amour s’exalte, rit et pleure, mais parfois aussi une plainte évoque les temps révolus:

«O mon regret pour les jours passés
Dans les plaisirs, dans la joie,
Jours favorables et paisibles!
»O séparation des demeures de l’Andalousie,
Donne-moi du répit!
»O Allah! par ta grâce et ton assistance,
Par ton Prophète bien-aimé,
Apaise ma douleur incessante!
»O séparation des demeures de l’Andalousie,
Donne-moi du répit!»

Grenade!... Terre qu’Allah fit enchanteresse! eaux murmurantes, vaste plaine aux horizons infinis, incendiés de soleil, et les blanches sierras glacées!... Divine Grenade où les Maures ajoutèrent de la beauté!

Ils savaient que les eaux doivent ruisseler des vasques et que les jardins pleins de cyprès, de jasmins et de roses, s’encadrent de buis symétriques. Ils savaient qu’aux sommets des plus merveilleuses collines, il faut des palais de marbre où l’on enferme les sultanes...

Qu’avons-nous fait de Grenade après eux?

Qu’avons-nous su?...

«O séparation des demeures de l’Andalousie,
Donne-moi du répit!»

Devant ce riadh frémissant de feuillages et d’esclaves, je sens la détresse de l’Alhambra, de ses cours désertes, mortes... Mais il ne sied pas d’attacher trop d’importance à la musique profane. Ces lamentations n’ont ému que moi, l’étrangère.

Nos compagnons, installés par petits groupes autour de la salle, écoutent, impassibles. Si Ahmed Jebli et deux ou trois de ses amis, originaires de Fès comme lui, et plus mélomanes que les Meknasis, battent la mesure de leur orteil.

Lorsque le chant se termine, sur une sorte d’invocation lancée par El Fathi, des négresses aux bras robustes apportent les plateaux, les aspersoirs, les brûle-parfums. Notre hôte dispose lui-même, sur les braises, des morceaux de bois odorant qu’il tire d’une cassette en argent.

Que la vie semble bien faite et suave en cette soirée! Le thé à la citronnelle, les parfums, les chants, les belles draperies et les sofas moelleux contentent les sens, tandis qu’une musique raffinée, de paisibles entretiens occupent l’esprit sans le lasser...

Lorsque Mouley Hassan parle, chacun l’écoute avec déférence. Il revient inlassablement à lui-même et aux siens.

—Certes, dit-il à mon mari, Mouley Ismaïl fut au Maroc l’unique sultan. Il se faisait appeler le diadème des princes... Plus de cent mille soldats nègres composaient ses armées; d’innombrables ouvriers travaillaient à ses palais ou à des fortifications que des gens ont cru, depuis, être l’œuvre des djinns. Tous les pays berbères, contre lesquels les Français luttent à présent, lui étaient soumis. Et, pour les maintenir dans l’obéissance, il conçut dans sa vieillesse, après cinquante ans de règne, le projet de relier Meknès à Marrakech par des remparts ininterrompus.

«Les aveugles, disait-il, pourront se diriger à travers le pays, en suivant ces murs de leurs bâtons.» Il l’eût fait, si son destin n’avait été enfin écrit.

»Nous, les Ifraniin, poursuivit Mouley Hassan avec orgueil, sommes d’une autre lignée de Chorfa, plus proches du Prophète; mais après deux siècles, en considération de Mouley Ismaïl, nous épousons encore ses descendantes. Le sang du grand sultan, que me transmirent ma mère et mes aïeules, était digne de s’allier à celui de mes ancêtres.

Nos compagnons, recueillis, approuvaient en hochant du turban. Et, comme les musiciens préludaient à nouveau sur les luths, Mouley Hassan se leva.

Sans doute, tenait-il à marquer ainsi qu’il était venu par condescendance, et non pour le plaisir de la musique.

—J’ai des esclaves, avait-il dit avec négligence, qui frappent du luth, du rbab, et du tambourin à la limite de la perfection; et d’autres qui chantent tous nos vieux airs andalous ainsi que ceux du Caire, de Fès et d’Alger. Je n’épargnai rien pour leur éducation et les fis initier à Fès, dans l’art des instruments, par le maître Saouri...

Après son départ, les conversations devinrent plus familières. Les autres invités, riches négociants et possesseurs de cultures, se sentaient mieux entre eux.

—Mouley Hassan a omis de te parler du dernier sultan de Meknès, son cousin, nous dit aussitôt le tajer Ben Melih; si Mouley Ismaïl a régné plus de cinquante ans, celui-là ne régna pas cinquante jours... Encore ne régnait-il que sur ses propres esclaves, car il n’osait quitter son palais. Il n’avait pas un soldat et le trésor était vide... Son vizir, Si Allal Doukkali, cet orgueilleux que tu connais, réunit une fois au Dar Maghzen tous les négociants de Meknès. Il leur fit part de cette détresse. Et nous, d’une seule voix, nous assurâmes ne pas avoir un liard pour donner à notre maître.

»Cependant je possédais mille sacs de sucre et ne pouvais les dissimuler comme des réaux. Or le sultan me pria de les lui prêter pour en faire de l’argent. Mon embarras fut extrême... J’acceptai, sous la condition que Si Allal garantirait la dette de son maître... Mais le vizir s’y refusa. Il n’avait pas plus confiance que moi-même, et je gardai mon sucre... Grâce à Dieu! car, ayant appris que les Français approchaient de Meknès, le sultan s’empressa d’abdiquer quelques jours plus tard...

—Nous nous divertissons encore en songeant à cette aventure, reprit Si Ahmed Jebli; mais certes nous n’avons pas à dire contre ce sultan, le pauvre!... Il ne fit de mal à personne et son cœur était blanc...

—Tel n’est pas celui d’un Chérif d’entre les Chorfa, dont on sait les histoires curieuses, insinua Si Larbi, et qui s’enrichit avec les dépouilles, non de ses ennemis, mais de ses épouses... Si le Coran excellent n’avait fixé à quatre le nombre de nos femmes, il posséderait tout l’Empire fortuné... Il portait son choix sur les plus riches orphelines, afin de les mieux spolier. Quand un tuteur résistait, il le faisait destituer en payant le Cadi... On raconte que ce Chérif admirable ne fut arrêté que par la résistance d’une petite fille...

A ces paroles, nos compagnons sourirent discrètement, mais leurs visages devinrent plus graves lorsque notre hôte déclara:

—Une petite fille ne saurait s’opposer longtemps aux desseins d’un puissant... Sachez que celui-ci offrit au Sultan des présents si splendides, que notre maître ordonna de célébrer le mariage sans tarder... Telle est l’histoire du Chérif et de l’adolescente rébarbative, bien plus surprenante, en vérité! que toutes celles que nous entendîmes aujourd’hui.

Ainsi j’appris comment est fixée la destinée de Lella Oum Keltoum...

Les grands murs sans fenêtres, aux portes toujours closes, ne suffisent pas à garder leurs secrets. Et ces bourgeois si prudes, qui ne prononcent point le nom d’une femme, songeaient tous à la jouvencelle dont la fraîcheur et les richesses réjouiront les dernières années de Mouley Hassan, tandis qu’El Fathi, de sa voix suraiguë, détaillait les charmes d’une belle.

«O sourire de la bien-aimée, aussi clair que la rose
Mouillée par la rosée matinale!
O son allure quand elle marche et se pavane!
Comme une branche vêtue de ses feuilles!
O sa bouche, rayon de miel parfumé!
Autour d’elle, tournoient les abeilles...»

15 février.

—C’est un Juif, hachek! me dit Yasmine.

Hachek: formule de pudique restriction, dont la nôtre, «sauf ton respect», ne rend pas le pittoresque.

Yasmine est une fillette bien élevée. Elle n’ignore pas qu’il convient d’ajouter «hachek!» après avoir nommé les choses et les animaux les plus vils, du bitume, du charbon, un âne, un chien, un Juif...

Quelques-uns poussent la décence plus loin encore.

—Une femme! hachek! ne manque pas de dire notre correct serviteur Hadj Messaoud, même lorsqu’il s’adresse à moi.

Donc c’est un Juif, sauf mon respect! Que veut ce Juif? Il se présente, humble et noirâtre, fouille en sa vieille sacoche et me tend une bague ancienne ornée de rubis.

—Elle est à toi, me dit-il.

Je repousse le bijou, indignée, mais non surprise, car il est habituel de vouloir corrompre la femme du hakem.

—Pardonne-moi, insiste le Juif, elle t’appartient. Tu l’as achetée, il y a un an, au fils du rabbin qui est mon neveu. Je l’ai reconnue quand on a voulu me la vendre et c’est pourquoi je te la rapporte.

J’examine la bague. Ce Juif a raison. Quel voleur avisé l’a donc soustraite à nos collections, sans que je m’en aperçoive?

—Un enfant, tout petit, me dit le Juif. Il me l’a proposée pour un guirch[72]. Lorsque je l’interrogeai, il prit peur et se sauva. Mais je le reconnaîtrais bien.

Moi aussi! Ce ne peut être que Saïd, le tourment de notre vie.

Je congédie le Juif avec des remerciements, car il refuse toute récompense et multiplie les protestations de reconnaissance et de dévouement.

—Que le Seigneur nous laisse le hakem, en fait de bénédiction! ne cesse-t-il de répéter.

Maintenant il va falloir punir Saïd... Ah! je suis lasse!... Cet enfant a le génie du mal!... L’autre jour il fit à Rabha des propositions indécentes... Hier il débonda la fontaine, inondant ainsi le patio.

Saïd est fouetté... Hurlant, rageur, il se précipite vers le salon:

—O mon malheur! s’écrie Yasmine. Que va-t-il faire?

C’est vrai. Saïd a la coutume de se venger quand on le punit, et il conçoit des vengeances ingénieusement détestables.

Je suis Yasmine, à sa recherche. Sur le seuil de la salle, nous nous arrêtons, horrifiées: au milieu de notre plus beau tapis, un vieux Rabat, velouté comme un tapis de Perse, Saïd vient de déposer... ce qu’il a déposé!... Hachek!

24 février.

—Avoue-le, Saïd, tu es retourné chez tes sœurs aujourd’hui.

—O ma mère, tue-moi si je les ai vues!

—Tu mens! Kaddour vient de t’apercevoir sortant de chez elles.

—Par le Dieu Clément! profère l’enfant, je n’ai pas même passé dans le vent de leur quartier!

—Et comment Kaddour t’y a-t-il reconnu?

—Fais attention, ô ma mère, que Kaddour a pu se tromper. N’y a-t-il pas d’autres enfants de ma taille à Meknès?

Saïd a le raisonnement subtil et prompt. Plus tard, s’il devenait un lettré, il excellerait aux discussions oiseuses et à la controverse.

—Prends garde surtout de ne point aller chez tes sœurs.

—O ma mère, ta parole est sur ma tête! Comment irais-je puisque tu me l’as défendu? Et puis, qu’ai-je à faire avec ces chiennes? Se sont-elles souvenues de moi quand mon père m’a chassé?

—Bien. Va jouer avec Rabha.

Saïd descend l’escalier en s’aidant de ses mains pour franchir les marches hautes. Il est encore si petit! Puis il se dirige vers la cuisine.

A cette heure il n’y a peut-être personne, et Saïd, seul à la cuisine, c’est le prélude assuré d’une indigestion.

Je veux l’y chercher, Yasmine m’arrête un moment au passage, et, quand j’arrive, Saïd est déjà grimpé sur le fourneau, parmi les casseroles. Il examine leur contenu, tellement affairé qu’il ne m’entend pas. Du reste, j’ai marché sans bruit afin de le surprendre dans son vol. Mais, à mon étonnement, au lieu de pêcher un morceau, Saïd tire de sa petite sacoche un papier et, dans la marmite élue, jette une sorte de poudre.

—Que fais-tu là? dis-je brusquement.

—O ma mère!... Avec ce temps froid, je me chauffais.

—Et cette poudre que tu as versée? Qu’est-ce que cette poudre?

Cette fois Saïd ne saurait nier, la moitié du paquet est encore dans sa main. Il se met à trembler, tandis qu’une crainte passe en mon esprit...

—O ma mère! pardonne-moi. Je ne sais pas ce qu’est cette poudre... Mes sœurs me l’ont donnée ce matin. Elles m’ont promis des oranges si je la mettais, sans être vu, dans votre nourriture, là où il y aurait de la tomate... O ma mère, je ne croyais pas mal faire, pardonne-moi!

Pour la première fois, Saïd a dit la vérité, car elle lui paraît moins effrayante que le mensonge. Une angoisse me trouble tandis que les paroles de Larfaoui reviennent à ma mémoire... Il n’est pas besoin que Kaddour confirme ce que, déjà, j’ai deviné...

—O Puissant! s’écrie-t-il après avoir examiné la poudre que je lui tends, c’est du rahj[73], ce maléfice que l’on vendait au souk avant l’arrivée des Français!... Par le Prophète! est-ce possible? Ce fils de péché voulait vous empoisonner!

Saïd a pris un air tellement candide que je ne sais même pas s’il comprend l’action que ses sœurs ont voulu lui faire commettre... Mais que ne commettrait-il pour une orange?

Kaddour est devenu bien jaune, et ses yeux noircissent à la limite des ténèbres. Sans un mot, il saisit l’enfant et lui, toujours indulgent à ses fautes, tendrement habile à leur trouver des excuses, il se met à le battre avec rage.

Saïd pousse d’épouvantables rugissements. Kaddour a la main si dure!

—O mon père! crie l’enfant, ô mon père, secours-moi!... Je veux retourner chez toi! Viens me prendre, ô mon père!... Ils veulent me tuer! ô mon père!

Je parviens, toute tremblante, à arrêter Kaddour qui frémit.

—C’en est assez! Emmène-le à son père!... Et qu’on ne le revoie jamais!... Ses sœurs, tu les conduiras au pacha. S’il plaît à Dieu, elles expieront leurs méfaits... Ne touche plus à ce démon. Que le potier se débrouille avec ce qu’il a engendré!

Kaddour s’éloigne, traînant Saïd en pleurs. La misérable petite chose qui était entrée dans notre vie s’en détache...

 

Délivrée de Saïd, que l’existence paraît donc savoureuse et facile!

8 mars.

Un petit tas rutile au soleil sous les arcades. Les caftans accroupis dépassent à peine une coudée au-dessus du sol. Le caftan jaune de Rabha se penche vers les caftans roses et bleus de Yasmine et de Kenza.

Je sais qu’il n’est pas question de poupées, les fillettes marocaines ne connaissent guère cette distraction, mais plutôt de quelque histoire colportée par les terrasses.

Des phrases, parvenues jusqu’à moi, attirent mon attention:

—Elle était vierge, déclare Kenza.

—Les gens le disent!... Son visage est rond et brillant comme la lune. Dada Fatouma l’a vue...

—Tous les hommes sont fils de péché, prononce Yasmine, avec une mine avertie.

—L’autre se dessèche et jaunit de teint.

—De qui parlez-vous, petites filles? demandai-je.

—De Lella Meryem... O ma mère, l’ignores-tu? Cette gazelle a une rivale dans sa demeure! Mouley Hassan vient d’offrir à son fils une belle esclave blanche, et Mouley Abdallah est entré, chaque nuit, dans sa chambre...

—Chose surprenante, en vérité! Qui te l’a rapportée?

—Une négresse de Lella Oum Keltoum. Toute la ville à présent le sait... Les esclaves de Lella Meryem le racontèrent à des voisines.

—Mabrouka, passant près de chez Mouley Abdallah, questionna des gens... Dada Fatouma, qui allait faire une commission à Lella Meryem, aperçut la nouvelle esclave.

—Elle a coûté trois cents réaux. L’intendant de Mouley Hassan fut à Fès, l’acheter.

—Elle ne passa point dans la maison du Chérif, c’est pour cela qu’elle était vierge... affirme Rabha.

Malgré les détours que prit cette nouvelle pour me parvenir, je ne doute point qu’elle ne soit exacte. Mouley Hassan jugeait insensé l’engagement pris par son fils avec Lella Meryem.

—Il faut quatre femmes à l’homme, disait-il un jour à mon mari, de même qu’il faut quatre jambes au cheval. C’est pourquoi le Coran nous a fixé ce nombre.

Son libertinage a dû trouver fort plaisant de donner au mari trop fidèle une esclave aussi belle et blanche que l’épouse légitime.

J’ai négligé ma charmante amie depuis quelque temps. Ainsi, j’ignorais le malheur écrit sur son destin.

Les petites filles disent qu’elle se dessèche et jaunit... Mais que peut craindre Lella Meryem d’une autre femme, elle qui réunit toutes les séductions et les grâces?... D’ailleurs elle n’a pas d’amour, ou si peu.

Je la trouve, en effet, riante et parée selon sa coutume. Le carmin de ses joues m’empêche de vérifier les allégations de Rabha quant à son teint. Son corps svelte est plus pliant qu’une branche de saule, mince et pendante. Ses yeux, ô ses yeux ensorceleurs, où l’on croit saisir les reflets du ciel!...

Elle se plaint de ma longue absence, m’offre le thé, rit, bavarde, caquetage vide et charmant de petit oiseau qui ne pense à rien qu’à chanter.

La sombre maison garde son habituelle et somptueuse mélancolie. Une esclave pile du cumin dans un mortier en cuivre, la cadence des coups accompagne notre insignifiant entretien. Des femmes sont assemblées, près de la fontaine, mais je n’y découvre pas d’inconnue. Le négrillon Miloud renifle et pleure derrière une colonne.

Il vole tout ce qu’il trouve, malgré les châtiments, explique Lella Meryem. Frappe l’esclave, ce pécheur, ton bras sera usé bien avant sa malice...

Nous disons encore de petites choses, sans intérêt, et je me lève pour partir. Alors, Lella Meryem me retient, et, son délicieux visage soudain bouleversé,—vraiment elle est jaune de teint! la petite Cherifa m’interroge:

—Tu le sais? Les gens te l’ont raconté?

—Quoi donc?

—Que Mouley Abdallah reçut de son père une esclave blanche.

Ses lèvres frémissent, son regard se noie, elle pleure...

—Que t’importe?... Une esclave et c’est tout... Ton époux en a bien d’autres...

—Oui, mais ce sont des négresses. Celle-là est blanche.

—Elle l’est sans doute moins que toi.

—Tu vas voir, dit Lella Meryem, après avoir séché ses larmes. Qu’Aoud el Ouard apporte des parfums, commande-t-elle au négrillon.

Aoud el Ouard! tige de rose, le joli nom! bien fait pour cette adolescente au visage enchanteur, aux seins fermes et glorieux, aux yeux de nuit, aux hanches souveraines.

Elle entre, et, malgré qu’elle soit une esclave, elle a toute l’assurance et l’allure d’une maîtresse des choses.

N’est-ce point d’elle que le poète a dit:

Une pleine lune marche avec fierté
En se balançant comme un roseau.

—Cette maudite! s’exclame Lella Meryem après son départ. Elle me regarde avec insolence, on dirait qu’elle est cherifa et non esclave, fille d’esclaves... Que ferai-je maintenant, je suis exilée de ma propre demeure... Je ne veux plus quitter ma chambre; dès que je sors dans la cour, elle me nargue... Au lieu de la mettre avec les négresses (la plus noire vaut mieux qu’elle dix fois et plus!), Mouley Abdallah lui a donné la petite mesria[74]!

—Ta chambre est beaucoup plus belle.

—Assurément... Mais, si Mouley Abdallah monte à la mesria?... O cette calamité!

—Par le Prophète! Lella Meryem, ne crois pas que ton époux te préfère cette esclave.

—Tu penses ainsi. Tu ne connais pas les Musulmans. Les femmes sont comme les grains du chapelet entre les mains d’un Derkaoui... Ils passent de l’une à l’autre... J’ai supplié Mouley Abdallah de renvoyer cette affligeante, de la revendre tout de suite. Il n’a pas voulu... Il dit qu’il craint de déplaire à son père. C’est elle, la rusée, la fille de diable, qui l’enchaîne... Elle saura se faire frapper la dot[75]. O jour de malheur où cette Aoud el Ouard entra dans la maison!

Je voudrais consoler la pauvre petite épouse, lui dire... Mais nos paroles à nous, elle ne les comprendra pas... J’essaye cependant.

—S’il plaît à Dieu, Lella Meryem, ton mari te reviendra. Tu peux tâcher de le reprendre...

—O Puissant! j’ai tout essayé... J’ai fait écrire sur une feuille de laurier: «Je lie tes yeux, ta bouche et ta force virile pour toute autre que moi. O serviteurs du grand nom, rendez ce qui est illégitime, plus amer à Mouley Abdallah que ne l’est cette feuille de laurier!» Je l’ai cousue dans son caftan... et cela ne l’empêcha pas de retourner auprès d’Aoud el Ouard... On m’a dit, ajoute Lella Meryem, qu’une sorcière possède les secrets pour ranimer l’amour. Elle habite à Berrima[76]... O ma sœur! je connais ton affection. Va pour moi chez cette sorcière!

Je ne m’attendais pas à cette demande et j’y réponds d’abord par des objections.

—Envoie plutôt une de tes négresses. La sorcière ne révélera rien à une Nazaréenne...

—Non, je t’en prie! Mes négresses, je n’ai pas confiance, elles sont bêtes... Tu mettras un haïk, la sorcière ne se doutera de rien car tu sais toutes nos coutumes... Je suis réfugiée en toi! ajoute Lella Meryem en m’embrassant.

L’imploration consacrée me lie... et puis, ne serait-ce point, que déjà l’aventure tente ma curiosité.

—Sur ma tête et sur mes yeux, ô délicieuse! répondis-je à la Chérifa.

12 mars.

Une nuit bleue, limpide et tendre, une nuit où le sommeil devrait nous entraîner comme une barque glissant légèrement sur l’eau calme... Les patios éclairés, qui semaient la cité de reflets orange, redescendent peu à peu au fond de l’ombre.

—Allons! me dit Kaddour, il est temps... Les braves gens sont tous rentrés...

Pour l’amour de Lella Meryem, je revêts encore une fois l’accablant haïk, et nous partons à travers les ruelles, si désertes et noires que je puis tenir mes voiles écartés, quitte à les ramener bien vite sur mon visage lorsque la petite lueur d’une lanterne dénonce, au loin, un passant attardé.

Après avoir franchi la porte de quartier, massive et grinçante, qu’un gardien ouvre devant nous et referme aussitôt, nous entrons dans Berrima.

Kaddour a préparé ma venue; la sorcière nous attend. Elle croit que, sous ces voiles de laine rude, se cache une tremblante Cherifa, échappée cette nuit, par quelles ruses! aux murailles qui l’emprisonnent. Aussi ne s’étonnera-telle pas de la rigueur avec laquelle je les tiens baissés, clos, masquant obstinément mes yeux.

Je distingue à peine la pièce où elle nous a introduits: une chaise longue, garnie de modestes sofas, tout à fait honnête et rassurante, qu’éclairent deux cierges, verts et jaunes, en de hauts chandeliers.

La sorcière est une lourde matrone à l’air équivoque. Souvent, dans les harems, j’en ai rencontré de ces vieilles, complaisantes et détestables, habiles à insinuer la tentation.

Elles présentent des étoffes, achètent aux recluses les vêtements et les bijoux dont elles veulent se défaire, colportent les nouvelles, indiquent des remèdes, et s’entremettent surtout dans les aventures où leur malice l’emporte sur la défiance des maris.

—Nous sommes venus, dit Kaddour, comme des malfaiteurs, avec l’épouvante...

—Ne craignez rien, répond la sorcière. Par le pouvoir de ceux qui m’obéissent, nul ne s’apercevra de votre absence.

Elle s’accroupit devant un brûle-parfums, y jette quelques grains de benjoin, et se met à égrener un chapelet.

—Nous désirons, reprend Kaddour, que tu fasses venir pour nous ceux que tu as promis d’appeler.

—Ah! dit-elle avec lassitude. Aujourd’hui l’heure presse et je ne suis point disposée... Je prierai pour vous, cela suffit.

—Puisse Allah te le rendre, ô ma mère! Certes la prière est excellente! Mais nous voulons aussi que tu évoques le roi des djinns, afin d’apprendre ce qui nous importe... insiste Kaddour en faisant tomber sur le sol un réal d’argent.

La vieille s’approche de moi, pose ses mains sur ma tête. Son haleine forte m’incommode à travers le haïk:

Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux, implore-t-elle,

Qui n’a point enfanté et n’a point été enfanté,

Qui n’a point d’égal en qui que ce soit,

Qui connaît les secrets enfermés dans les mystères de son nom?

Sur toi un rayon de sa lumière.

J’aperçois ton cœur refroidi et ton corps qui n’a plus d’attraits pour l’époux.

Celui qui s’éloigne de toi, fut enchaîné par le recours et le charme de Chenharouch le sultan[77].

Comme elle prononçait ce nom, la porte fut ébranlée d’un coup violent.

—Qui est là? cria la vieille.

—Quelqu’un est venu, répondit une voix aiguë.

—Quelqu’un est venu, Quelqu’un reviendra,

Et le destin s’ensuivra...

Au bout d’un instant, la sorcière ouvrit la porte. Il n’y avait personne; la lune éclairait un pan ruiné de muraille, et projetait sur le sol bossué l’ombre d’une treille...

—Puisque le sort t’est fâcheux, dit la vieille, j’interviendrai.

Elle disparut au bout de la chambre, derrière une boiserie, et en rapporta un plateau gravé de signes bizarres, au milieu duquel fumait un canoun plein de braises. Tout autour, bien rangées en cercle, sept petites coupes contenant des poudres, des grains et des pâtes.

La vieille déplia un haïk écarlate dont elle s’enveloppa tout entière. Elle s’accroupit, attira le plateau magique sous ses voiles, et elle ne fut plus qu’une masse flamboyante, à travers laquelle s’échappait quelque fumée...

Immobiles et silencieux, nous attendons... Les cierges crépitent, l’air s’alourdit de benjoin, une souris apparaît et file...

Est-ce un djinn?

Tout à coup, des sons rauques, insensés et caverneux semblent gonfler la draperie rouge.

Lutte, halètements, protestations... auxquels, de temps à autre, se mêle une faible plainte...

Puis une voix s’élève, qui n’est pas celle de la sorcière, ni d’un être humain, une voix qui vient des profondeurs mystérieuses:

«J’en jure par le soleil et sa clarté!
Par la lune quand elle le suit de près.
Par le jour quand il le laisse apparaître dans tout son éclat,
Par le ciel et celui qui l’a bâti,
Par la terre et celui qui l’a étendue comme un tapis,
Par l’âme et celui qui l’a formée[78]
J’en jure par cette invocation sublime et toujours exaucée.
O Mouley Idriss! Il n’y a de Dieu que Dieu!
O Mouley Abd el Kader qui voles à travers l’espace!
O Mouley Thami, maître des lieux brûlants!
Écoute-moi, ô sultan rouge! qui commandes les génies effrayants!
O Sidi Moussa, gardien des eaux!
O Sidi Mimoun er Rahmani, le Soudanais!
O Moulay Ibrahim, oiseau de la montagne!
O Sidi Saïd Derkaoui!
O Sidi Ahmed Derwich!
O les maîtres noirs de la forêt!
O les pèlerins, seigneurs des djinns!
O Lella Myrra, l’inspirée!
O Lella Aïcha, la négresse!
O Lella Rkia, fille du rouge!
O Bousou, le marin!
O Sidi Larbi, le boucher!
O le serpent des pèlerins!
O toi qu’on ne peut nommer, souverain de l’épouvante[79].
Accourez avec les nuées et le vent, avec les éclairs et le tonnerre!
O vous qui avez la connaissance des choses secrètes!
Que je voie, de vos yeux, que votre langue parle en ma bouche!
Je vous conjure et vous adjure d’écarter tous les voiles,
De me pénétrer de la science que le Seigneur mit en vous.
Je vous conjure et vous adjure par Lui, Seul, Unique,
Hors duquel il n’y a pas d’autre Dieu!
L’Éternel, le Vainqueur, le Puissant,
Roi de tous les temps et de tous les mondes,
Celui qui mettra debout les os rongés par les siècles.
Celui à qui nul n’échappe, que nul ne peut atteindre et ne peut égaler!
Éclairez mon esprit. Je vous le demande et vous l’ordonne!
Sinon vous serez contraints au moyen des flammes et de l’ébullition,
Dont aucun pouvoir ne vous protégera!
«N’as-tu jamais entendu parler du Jour qui enveloppera tout?
Du jour où les visages seront baissés,
Travaillant et accablés de fatigue,
Brûlés au feu ardent[80]
Quiconque ne répond point à mon appel,
Dieu lui fera subir le châtiment
Par la vertu du grand nom, invoqué, craint et révéré,
Qu’il assure l’accomplissement de mes desseins!

La voix peu à peu s’est enflée, elle n’implore plus, elle commande, impérieuse, et menace.

Les draperies rouges frissonnent. Entre la vieille et les génies accourus, un combat s’engage dont nous ne distinguons que les soubresauts et les cris.

Rauques aboiements, clameurs de souffrance, d’épouvante et de mort... Une louve hurle dans la nuit... Ce vagissement misérable qui répond est le dernier râle de sa victime...

... Quand la sorcière écarta ses voiles, elle avait un visage congestionné, hagard et tout à fait terrifiant.

L’incantation semblait l’avoir épuisée,—on ne converse point en vain avec les démons.—Elle resta quelques moments inerte sur le sofa, puis se redressa, prit sept pincées de poudre dans les coupelles, en fit un petit paquet et me le tendit. Elle parlait avec effort, d’une voix naturelle mais toute dolente:

—Mets ceci dans l’eau de rose et enduis-en ton corps. Et ensuite tu jeûneras et tu réciteras la prière, au moghreb, prosternée sur une natte neuve, que ton ennemie n’a jamais foulée. Invoque trois fois Mouley Abd el Kader, l’oiseau blanc, et ne crains pas... Alors les choses qui te contristent cesseront, et ton époux retrouvera sa juste raison. La jeune fille disparaîtra de ses yeux, ainsi que le soleil derrière l’ombre, un jour d’éclipse. Elle sera pour lui comme si elle n’était pas, ou sans plus d’attrait qu’une chamelle pelée...

Cet oracle a complètement brisé la sorcière; sa masse retombe sur le divan, son teint est jaune, ses joues bouffies et malsaines tremblotent... Pourtant elle retrouve quelque vigueur pour saisir le nouveau réal que lui tend Kaddour.

—Chose étonnante! s’exclame-t-il aussitôt dehors. Ces vieilles! Tout ce qu’elles font! Tout ce qu’elles savent!... Quand les djinns sont entrés dans le chambre, j’ai vu danser des flammes rouges... Et cette voix! tu l’as entendue!...

—Certes! répondis-je, cette sorcière connaît les choses mystérieuses et j’accorde que les démons l’inspirent... Cependant, ô Kaddour! explique-moi comment elle n’a point découvert que j’étais une Nazaréenne?

14 mars.

La beauté bien cachée qui surpasse toutes les autres beautés, certes je la connais! Et les fleurs de son teint, et les grenades parfumées de ses lèvres, et l’éclat de ses yeux fascinateurs... Pourquoi donc Lella Meryem, aujourd’hui, m’apparaît-elle plus éblouissante, d’un charme inattendu, étincelant, renouvelé, d’une gaîté sans égale? Serait-ce déjà l’effet du sortilège que j’apporte?

Dès les premiers mots elle m’arrête.

—Qu’Allah te rende le bien, ô ma sœur! le remède, je n’en ai plus besoin, Aoud el Ouard est partie...

—O Seigneur! la nouvelle bénie!... Qu’est-elle devenue?

—Cette chienne! Puisse le malheur l’accompagner! Mouley Hassan l’a reprise.

—Louange à Dieu! Comment se fait-il que le Chérif ait retiré le présent offert à son fils?

—Qui le sait? Peut-être avait-il entendu vanter son attrait... Il aura voulu s’en assurer... Cela n’importe guère! dans quelques mois, elle ne sera plus qu’une esclave d’entre ses esclaves...

Lella Meryem triomphe avec insolence et naïveté... Je devine les petites ruses qu’elle mit en œuvre pour éloigner sa rivale, les louanges perfidement colportées sur Aoud El Ouard, afin d’éveiller la concupiscence du Chérif, la requête qu’elle-même fit parvenir à son beau-père...

Mouley Hassan, changeant et sensuel, regrettait sans doute de n’avoir pas cueilli cette tige de rose. Il dut être facile à convaincre.

—Sais-tu, poursuit Lella Meryem, que les noces de Lella Oum Keltoum seront bientôt célébrées?

—C’est une honte! Elle n’a pas donné son consentement.

—Lella Oum Keltoum est folle, affirma Lella Meryem, ses refus font parler tous les gens.

—O mon étonnement de t’entendre! Ne m’as-tu pas dit mille fois que Lella Oum Keltoum avait raison?...

Cette contradiction n’émeut pas la Cherifa.

—Je t’ai dit cela, dans le temps! A présent, il est clair qu’elle est folle. Puisque le Sultan a fait savoir au Cadi, par son chambellan, qu’il désire ce mariage, Lella Oum Keltoum n’a qu’à se soumettre. Les unions entre parents sont bénies d’Allah, à cause de leur ressemblance avec celle de Lella Fatima, fille du Prophète, et de son cousin, notre seigneur Ali. Les noces de Lella Oum Keltoum et de Mouley Hassan seront un bonheur dont il faut se réjouir.

—O chérie! O celle dont la langue est experte! répondis-je en souriant, Mouley Hassan t’a donc achetée toi aussi?

Le petit visage de la Cherifa rosit, lumineux, ainsi que la lune surgissant à l’horizon.

—Seulement, ajoutai-je, il ne t’a rien donné. C’est toi qui lui rendis Aoud El Ouard...

27 mars.

Turbulent et leste, Kaddour remplit la maison de son agitation. Les petites filles, radieuses, se bousculent, tout affairées; Hadj Messaoud piaffe devant ses fourneaux; Saïda, la négresse, affuble son minuscule négrillon d’un superbe burnous émeraude.

Notre expédition émeut tout le quartier; on entend dans la rue le braiement désespéré des bourricots et les querelles des âniers. Mohammed le vannier, accroupi sur le pas de sa porte, cesse de tresser des corbeilles pour observer notre cortège, et des têtes de voisines s’avancent furtivement au bord des terrasses... Après beaucoup de bruit, de cris, d’allées et venues, de faux départs et de retours imprévus, Kaddour ferme enfin nos portes avec les énormes clés qui grincent.

La caravane s’ébranle.

Certes! elle est digne d’un hakem qui va fêter le soleil dans une arsa, et les gens ne manqueront point d’en approuver le déploiement fastueux.

Kaddour prend la tête, fier, important comme un chef d’armée, une cage en chaque main. Dans l’une gazouille un chardonneret, dans l’autre, un canari.

Ensuite viennent les ânes chargés de couffas d’où sortent les plus hétéroclites choses: le manche d’un gumbri, un coussin de cuir, un bout de tapis, une théière... Ahmed le négrillon, à califourchon sur un bât, ressemble, avec son burnous émeraude, à une grenouille écartelée. Rabha chevauche, très digne, le second bourricot.

Puis s’avancent les femmes, la troupe craintive, pudique, trébuchante des femmes qui s’empêtrent dans les plis de leurs voiles: Kenza, Yasmine, déjà lasses; Saïda et son haïk rayé de larges bandes écarlates; Fathma la cheikha que nous n’eûmes garde d’oublier, car une partie de campagne s’agrémente toujours de musique et de chants.

Les hommes ferment la marche: Hadj Messaoud, tenant précieusement un pot plein de sauce qu’il n’a voulu confier à personne, et les trois porteurs nègres sur la tête desquels s’érigent, en équilibre, les plats gigantesques coiffés de cônes en paille.

Nous n’avons pas «rétréci»! Kaddour en conçoit un juste orgueil.

Au sortir des remparts, le soleil, le bled déployé, la route fauve déjà poussiéreuse, éblouissent et accablent... Mais nous n’allons pas loin, seulement à la Guebbassia, qui appartint à un vizir, et s’incline dans la vallée. Le chemin descend entre les grands roseaux bruissants, émus par la moindre brise, et nous entrons dans l’arsa toute neuve, toute fraîche, toute pimpante, dont les jeunes feuillées ne font point d’ombre.

Elle tient à la fois du verger, du paradis terrestre et de la forêt vierge, avec ses arbres fruitiers roses et blancs, ses herbages épais, ses ruisselets, ses oliviers, ses rosiers grimpants épanouis au sommet des citronniers, ses vignes qui s’enlacent et retombent comme des lianes. Les sentiers disparaissent sous l’envahissement des plantes sauvages... La ville est très loin, inexistante. On ne voit que l’ondulation de la vallée, de vertes profondeurs mystérieuses, et parfois, entre les branches, la chaîne du Zerhoun toute bleue sur l’horizon.

Kaddour a choisi, pour notre installation, un bois de grenadiers au menu feuillage de corail. Il étend les tapis, les sofas, une multitude de coussins. Au-dessus de nous il suspend les cages et les oiseaux se mettent à vocaliser follement, éperdument, en un délire.

Un peu plus loin s’organise le campement de nos gens. Des nattes, des couvertures berbères et tous les accessoires sortis des couffas. Hadj Messaoud s’ingénie à allumer un feu, qu’il souffle au bout d’un long roseau; les nègres s’agitent, apportent du bois mort. Kenza, Yasmine, Saïda, ont rejeté leurs haïks et folâtrent dans la verdure; Fathma essaye sa voix.

Le déjeuner est un festin: des poulets aux citrons, des pigeons tendres et gras, des saucisses de mouton percées d’une brochette en fer forgé, un couscous impressionnant, dont tous nos appétits ne pourront venir à bout.

Les plats passent de nous à nos voisins, et c’est amusant de les voir manger, engouffrer avec un tel entrain!... leurs dents brillent comme celles des carnassiers, leurs mains huileuses, dégouttantes de sauces, ont des gestes crochus pour dépecer les volailles. Il n’en reste bientôt plus que les carcasses. Pourtant la montagne de couscous, quoique fort ébréchée, a raison de tous les assauts.

Ensuite chacun s’étend avec satisfaction et rend grâce à Dieu très bruyamment.

Kaddour prépare le thé.

Rien ne fut oublié, ni le plateau, ni les verres, ni même les mrechs niellés pour nous asperger d’eau de rose.

Il fait chaud, les grenadiers ménagent leur ombre, des moucherons voltigent dans le soleil, les cigales grincent très haut... Tout vibre! l’air tiède, les feuillages, les impondérables remous de l’azur. Le parfum des orangers s’impose, plus oppressant, plus voluptueux.

Le printemps d’Afrique est une ivresse formidable. Il ne ressemble en rien à nos printemps délicats, gris et bleutés, dont l’haleine fraîche, les sourires mouillés font éclore des pervenches dans les mousses. Ici la nature expansive, affolée, se dilate. Les bourgeons éclatent subitement, gonflés de sève, pressés d’étaler leurs feuilles; un bourdonnement sourd et brûlant monte des herbes; les juments hennissent au passage des étalons; les oiseaux s’accouplent avec fureur.

Le ciel, les arbres, les fleurs, ont des couleurs excessives, un éclat brutal qui déconcerte. La terre disparaît sous les orties, les ombelles plus hautes qu’un homme, les ronces traînantes et ces orchidées qui jaillissent du sol comme de monstrueuses fleurs du mal.

J’aperçois le ciel si bleu, à travers le papillotement d’un olivier, dont les petites feuilles se détachent en ombres grêles et en reflets d’argent. Le canari, exténué de roulades, ne pousse plus que de faibles cris. Saïda, la négresse, vautrée dans l’herbe, s’étire, telle une bête lascive; ses bras musclés brillent en reflets violets, ses yeux luisent, à la fois languides et durs; elle mâchonne de petites branches.

Saïda ne m’apparaît pas simiesque ainsi qu’à l’habitude. Elle est belle, d’une beauté sauvage, toute proche de cette ardente nature en liesse. Soudain elle bondit et disparaît dans les lointains verts de l’arsa. On dirait la fuite d’un animal apeuré.

Fathma la cheikha continue ses chansons, mais sa voix s’adoucit et parfois se brise: