15 avril. Après la rentrée. — La première chose que j’ai faite, en rentrant au collège, a été d’annoncer à mon Directeur que, sur mes nouvelles instances, mon brave papa m’a enfin promis qu’aux grandes vacances il irait avec moi se confesser à Lourdes. Le Père m’a répondu : « Je dirai dès demain, et de tout mon cœur, une messe d’action de grâces pour cet heureux événement : venez me la servir. Nous prierons en même temps la Vierge Immaculée d’affermir votre père dans ses bonnes dispositions et de vous aider à lui mériter la persévérance par votre propre fidélité. Est-ce convenu ? » — « Amen, mon Père. »

J’ai fait déjà un pacte semblable avec ma sœur Jeanne, qui, de plus, s’est chargée d’entretenir tout doucement le feu sous la cendre, en évitant les coups de tisonnier imprudents.

En ce qui regarde ma personne, je me sens bien résolu avec la grâce de Dieu à poursuivre la lutte contre tout ce qui grouille encore en moi, mais épouvanté aussi, en songeant au peu de temps qui me reste (trois mois à peine !) pour achever la victoire et pour fixer mon avenir.

Que sera mon avenir ? C’est la question troublante. Je veux être soldat : je ne saurais, avec mon tempérament, songer à autre chose. Mais sous quel drapeau ? Je paierai comme tout le monde l’impôt du sang à la patrie ; mais la carrière militaire ne me tente pas : on y est trop passif, trop machine. Restent les luttes de l’intelligence, de la parole, de l’action publique. Serai-je professeur, écrivain, avocat, homme politique ou… jésuite ? Voilà le grave problème que ce dernier trimestre devra résoudre. Que Dieu et Notre-Dame me viennent en aide.

17 avril. — Conversation intime avec Jean. Je veux la conserver telle quelle.

« Mon gros, j’ai à te faire une confidence.

— Quelque mauvaise plaisanterie !

— Est-ce que tu ne trouves pas que nous commençons à passer l’âge des blagues ?

— Tiens ! Tu as un air spécial aujourd’hui. C’est donc sérieux ?

— Très sérieux. Écoute et tais-toi.

— Je fais le mort : parle.

— Nous n’avons plus que trois mois…

— Hélas !

— Tu ne devais pas dire un mot.

— Ce n’est qu’une interjection, arrachée par la douleur.

— Voyons, veux-tu savoir mon secret ?

— Tu as un secret pour moi ?

— Mais non, puisque je veux te le dire.

— Vas-y. (Je me bâillonne avec mon mouchoir.)

— Nous n’avons plus que trois mois pour décider l’emploi futur de notre vie. J’ai beaucoup réfléchi, prié, consulté, et mes idées, que tu soupçonnes peut-être… (je fais un signe répété d’assentiment muet), sont désormais arrêtées. Je ne me sens pas fait pour le monde.

— Le monde est indigne de toi !

— Encore !… (Je m’empresse de remettre mon bâillon.) Ce qu’il pourrait m’offrir ne vaut pas la peine que j’y risque mon âme. Et quel bien y ferais-je ? »

Pour le coup, j’éclate :

« Mais tout le bien que tu voudras, mon ami. N’as-tu pas tout ce qu’il faut, non seulement pour faire bonne figure dans le rang, mais pour être capitaine et général dans l’armée du bien ?

— Il m’est venu des doutes là-dessus, mon bon, depuis que j’entends des hommes, bien autrement doués que moi, se plaindre que tous leurs efforts n’aboutissent à rien de durable et qu’ils restent ou reviennent toujours à l’état de simple unité.

— Bah ! il ne tiendrait qu’à toi d’être un petit Montalembert.

— Je te délègue mes droits à cet honneur.

— Oh ! moi, je n’ai aucune prétention à m’élever jusque-là : j’ai les ailes bien trop courtes.

— Tu vois comme le sentiment de ton impuissance, moins prouvée cependant que la mienne, te fait reculer ! Je me connais, Paul. Isolé, je perdrai ma vie : pour valoir et pour faire quelque chose avec ce que Dieu m’a donné, il me faut des compagnons d’armes et des chefs sûrs. Je sais où les trouver.

— Au noviciat des Jésuites ?

— Oui.

— Et tes parents ?

— Une lettre vient de m’apporter le consentement que je leur avais demandé aux vacances dernières. Je suis libre de partir dans trois mois, si la retraite de fin d’études, au mois prochain, ne modifie pas mes résolutions. Elle ne les modifiera pas, s’il plaît à Dieu.

— Et tu partiras sans regret ?

— Je n’ai pas dit cela. Mon cœur n’est pas un caillou, tant s’en faut, et il m’en coûtera énormément de quitter ma famille, mes amis, toi… »

Un sanglot me secoua et mes larmes jaillirent. Il me prit la main :

« Mon pauvre Paul, de toute façon nous devions nous séparer, à la fin de cette année, à moins que tu ne m’accompagnes.

— Oh ! je ne suis pas digne.

— J’en avais dit autant au P. Directeur ; il m’a répondu : « L’appel de Dieu étant une pure faveur, personne n’en est digne. Sommes-nous dignes de communier ? Non, et pourtant Dieu nous y convie avec instances. Il est le Maître : quand il appelle, il faut obéir. » Mon cœur me dit depuis longtemps, à n’en plus pouvoir douter, qu’il m’appelle à lui donner tout, tout, tout, et, après mûr examen, ceux qu’il a chargés du soin de mon âme sont du même avis : dès lors, je n’ai pas le droit d’hésiter. S’il t’appelait dans ces conditions, hésiterais-tu ?

— Non.

— Eh bien, mon cher ami, ne me blâme pas…

— Oh ! je n’y songe point.

— Ne me plains pas…

— C’est moi que je plains.

— Et ne te plains pas toi-même : nos deux âmes se sont trop bien comprises, durant ces deux bonnes années, pour que la distance puisse les désunir jamais. Nous resterons frères par le cœur : est-ce dit ? »

Pour toute réponse, je me jetai à son cou en pleurant. Il reprit : « Allons nous consoler tous deux aux pieds de la sainte Vierge et demandons-lui, l’un pour l’autre, courage et persévérance. »

18 avril. — Pour la première fois depuis… toujours, j’ai passé la nuit sans fermer l’œil. La confidence de Jean m’a bouleversé. Je devais pourtant m’y attendre, ou plutôt je m’y attendais, mais pas pour si tôt : j’avais pensé qu’il se déciderait au moment de la retraite de fin d’études et qu’il me laisserait le temps de préparer mon esprit à l’inévitable séparation. Au lieu de cela, c’est tombé sur moi comme un coup de foudre !

Oh ! je sais que sa résolution a été mûrie sagement : il fait tout sagement, comme un vieux jésuite. Depuis bien longtemps, c’est visible à tous les yeux qu’il avait trouvé son chemin et qu’il n’en déviait pas d’une ligne. D’autres bons élèves ont de la piété, de l’ardeur au travail, du bon esprit, mais, à côté de cela, des petites idées personnelles, des rêves vulgaires d’ambition ou de bien-être matériel, rien de généreux ou d’élevé : Jean faisait son devoir sans bruit, ne parlait jamais des plaisirs qu’il se promettait ; et, quand d’autres en parlaient, son visage prenait une légère expression de pitié souriante, et son œil noir, par-dessus nos pauvres préoccupations terrestres, semblait regarder dans le lointain un idéal surnaturel.

Il le voyait en effet et il va l’atteindre. Pour rien au monde, je ne voudrais l’en détourner. J’aime cet ami comme je n’aimerai jamais personne ; car il a été vraiment (comme dit ma sœur) mon second ange gardien, à une époque où tout mon avenir d’ici-bas et d’au-delà se trouvait en jeu. Mais si je l’aime, c’est pour lui d’abord, pour moi après. Qu’il aille où Dieu l’appelle et qu’il soit heureux, parfaitement heureux : c’est mon plus cher désir. J’aurai le courage de dire merci à Dieu pour lui.

Mais la pensée que son départ mettra fin à cette douce intimité journalière de deux ans et que je devrai renoncer à l’espoir de marcher avec lui, la main dans la main, à travers la vie, est dure pour moi, si dure que… j’ai envie de le suivre au noviciat. Cette nuit, je le voyais, me servant d’introducteur dans la carrière religieuse, comme il m’a initié à la vie chrétienne de collégien, m’encourageant encore d’exemple et de conseil, corrigeant au besoin mes échappées par une de ces gronderies fraternelles qu’il donne si bien. Une fois sortis des premières épreuves, nous partagerions les mêmes travaux — car nos goûts et nos aptitudes se ressemblent — et, à l’occasion, l’un de nous compléterait l’autre. Les Supérieurs, qui approuvaient notre amitié au collège et la faisaient servir au bien général, ne la blâmeraient pas au couvent et favoriseraient nos efforts communs au profit des âmes et de la gloire de Dieu. Pourquoi pas ?…

Pourquoi pas ?… Hélas ! Parce qu’il est appelé et que, moi, je ne suis pas sûr de l’être.

Sans aucun doute, moi aussi je veux sauver mon âme ; moi aussi je veux, par reconnaissance et par devoir, travailler pour Dieu, et si Dieu voulait bien me demander le sacrifice sans réserve, je l’offrirais sans hésiter : je l’ai déclaré hier à Jean. Mais mon amitié pour Jean et ma bonne volonté forment-elles deux motifs suffisants pour que je puisse me croire appelé ? Ai-je droit de m’appeler moi-même ?

Cette incertitude est cruelle.

19 avril. — Le P. Directeur m’a rendu un peu de calme et, sans vouloir se prononcer formellement sur le fond de la question, m’a engagé à réfléchir, à prier surtout et à attendre avec confiance la réponse de Dieu.

Je l’ai dit à Jean : il m’a promis de m’aider de tout son cœur à obtenir la lumière d’en haut et, en attendant, m’a fait promettre de ne pas broyer du noir, prétendant que cela ne pouvait servir qu’à mettre le diable en gaîté.

24 avril. — Serait-ce la lumière désirée ? Je viens d’entendre un magnifique discours du comte Albert de Mun, secrétaire général de l’œuvre des Cercles catholiques, sur l’action sociale chrétienne.

Je ne veux pas analyser ce qui a été dit ; mais la personne de l’orateur m’a singulièrement impressionné. Quoiqu’il ne porte plus d’uniforme, sa belle prestance et toute son attitude trahissent encore le brillant officier de cavalerie. Distinction parfaite, parole irréprochablement correcte, geste digne et mesuré. On se sent tantôt charmé, tantôt ému ; le plus souvent les deux effets sont mêlés, et à l’admiration pour l’orateur vient s’ajouter tout naturellement le désir de travailler à la réalisation de son noble but.

A la fin, s’adressant aux jeunes gens d’avenir et de bonne volonté, il s’est écrié : « Voilà l’heure de secouer votre timidité ou votre mollesse. L’avenir de la patrie dépend de vous. Si vous avez le cœur vraiment chrétien et français, armez-vous de foi et de courage, ralliez-vous au drapeau que nous vous présentons et aidez-nous à le porter haut et ferme, pour que le peuple tout entier vienne s’abriter sous ses plis et y retrouve sa force et son bonheur avec son Dieu. »

Ces paroles m’ont vivement saisi et il m’a semblé voir, comme dans un éclair, ma place marquée à l’ombre du drapeau chrétien.

Si je ne puis être jésuite, je serai un homme d’action sociale et catholique.

30 avril. — J’ai voulu attendre quelques jours, avant de faire part à mon directeur des impressions que j’avais rapportées de la conférence de M. de Mun. Elles n’ont pas diminué de vivacité. Je trouve même une certaine jouissance à penser qu’en travaillant au bien moral du peuple, je ferais sous l’habit séculier ce que Jean fera sous l’habit religieux : ce sera quelque chose, et si Dieu s’en contente, il faudra bien que je m’en contente aussi.

Le Père n’a pas, de but en blanc, accepté ces impressions nouvelles comme une indication de la Providence et n’a rien changé à sa direction précédente. Je dois continuer à réfléchir, durant le mois qui nous sépare encore de la retraite, afin de pouvoir alors, en connaissance de cause, sous l’œil de Dieu, peser avec calme les raisons pour et contre, puis prendre mon parti.

Ce mois est celui de Marie : nous allons l’inaugurer tout à l’heure à la chapelle. La Vierge Immaculée m’a si visiblement protégé depuis deux ans que je veux continuer à tout demander et à tout espérer de sa bonté maternelle. Ma mère de la terre et ma sœur Jeanne la prieront aussi pour moi : elles ont déjà obtenu ma conversion, elles m’obtiendront la grâce de répondre jusqu’au bout aux desseins de Dieu sur ma vie.

7 mai. — « Sonnez, clairons ! Battez, tambours ! » Voici le général… « Soldats, garde à vô ! Présentez… échasse ! »

Le général, conduit par le P. Recteur, passe entre les deux rangées de guerriers et va prendre place au haut bout de la cour. Il a bien voulu présider une revue de jeux de la première division[8].

[8] Ce général, un de nos meilleurs, avait ses fils au collège et venait y assister, non seulement à nos séances littéraires, mais à la messe et aux vêpres : série de crimes qu’il paierait cher aujourd’hui ! Il a d’ailleurs terminé sa carrière dans la disgrâce pour avoir, lors d’une circonstance importante, fait trop bien son devoir militaire, sans prendre souci de la politique.

Elle commence par se présenter à lui, sur les échasses, en masse profonde, puis sur deux lignes, puis en escadrons détachés. Tous ces changements de position s’exécutent avec un ensemble qui fait plaisir au vieux soldat. Il approuve et encourage de la voix et du geste.

Les manœuvres qui suivent, d’abord faciles, puis de plus en plus savantes et compliquées, excitent sa franche admiration.

Quand on en vient ensuite aux mains, son œil suit avec animation toutes les péripéties de la lutte, comme si elle lui en rappelait d’autres bien plus sérieuses, auxquelles il a pris une belle part. Les combattants sentent sur eux ce regard d’un brave et se disputent ardemment la victoire. Lorsqu’elle est enfin décidée, le parti vainqueur reçoit avec orgueil les bravos du général.

En un clin d’œil, les cavaliers se transforment en fantassins et, armés de boucliers, évoluent maintenant, sur leurs jarrets exercés, avec une souplesse et une grâce qu’ils ne pouvaient déployer sur leurs jambes de bois.

Mais on attendait avec fièvre le clou de la fête, le grand engagement : un combat de balles au bouclier. Deux camps se forment : une ligne les sépare, gardée par deux juges d’armes, qui déclareront mort, sans rémission, quiconque mettra le pied au-delà ou même dessus. Pendant vingt minutes, les projectiles volent et les combattants disparaissent de part et d’autre, vaincus. Peu à peu leur nombre se réduit : il ne reste plus que les braves à tous crins, sept à huit. J’en étais. Une demi-seconde seulement, j’ai le malheur de découvrir mon flanc : une balle m’atteint tout près du cœur et je tombe. Après moi un autre, puis un autre. Anatole tient bon, seul contre trois : c’est Horace contre les Curiaces.

Il a pris position à quelques pas en retrait de la ligne, pour mieux se garantir des coups obliques : là, ramassé sur un genou derrière son bouclier, il reçoit indifférent les balles qui viennent y mourir et, d’un œil d’aigle, il épie le défaut des boucliers ennemis. A peine en a-t-il entrevu un que sa balle part et fait un homme mort. L’un des deux adversaires encore debout l’atteint au bras droit, mais le bras droit ne compte pas ; l’autre en pleine figure, mais la figure ne compte pas ; son nez saigne, mais le sang ne compte pas. Le second Curiace, à son tour, mord la poussière. Les voici un contre un ; les bravos et les cris de Courage ! les soutiennent. Mais Anatole a pour lui le sang-froid et la promptitude : un éclair fend l’espace et le dernier adversaire (c’est mon ami Louis), touché à l’épaule, jette son bouclier aux pieds de l’invincible.

Anatole, salué de mille acclamations, redresse sa belle taille, encore grandie par cette rude victoire, s’incline, puis court à la fontaine se laver la figure et rafraîchir ses yeux, pochés au beurre noir. Redevenu quasi présentable, on le conduit au général. Celui-ci le félicite et l’embrasse, au milieu des bravos ; puis il nous remercie tous du réconfortant spectacle de discipline et de vaillance, que nous venons de lui donner, et nous invite, pour le premier jour de congé, à venir boire avec lui, dans sa campagne, à la gloire que nos belles qualités promettent à la patrie.

Vive le général ! Vive Anatole !

17 mai. — Le P. Recteur, voulant témoigner aux catéchistes des pauvres et à tous les Congréganistes sa bienveillante satisfaction, nous a accordé, hier, une excursion sous forme de pèlerinage.

Au sortir de la classe du matin, on nous sert un déjeuner dînatoire pour nous donner des jambes ; nous prenons ces dernières à notre cou et nous voilà partis avec notre P. Directeur pour N.-D.-de-T. Un bout de chemin de fer abrège la route et nous permettra de pousser plus loin la promenade à pied.

Quand le train s’arrête, nous gagnons le sanctuaire où l’on vénère l’antique image de la sainte Vierge. Il est modeste, mais bien tenu et recueilli. Nous y sommes seuls. On prend ses places de Congrégation, chaque dignitaire à son rang, et l’on se repose à réciter en deux chœurs le chapelet pour l’heureux succès de la retraite prochaine. Le P. Directeur nous adresse un mot édifiant ; puis on va s’agenouiller devant l’autel privilégié, et le Préfet, au nom de tous, renouvelle à haute voix l’acte de consécration à Marie. Monsieur le curé, arrivé à propos, veut bien nous bénir avec la petite statue miraculeuse. Sur sa proposition, l’un de nous se met à l’harmonium et nous chantons un Magnificat, qui ne tarde pas à attirer tous les gamins et les dévotes des environs. Nous prenons congé de Notre-Dame et de son chapelain, à qui nous laissons une offrande pour l’entretien du sanctuaire.

Et maintenant, à l’assaut de la montagne ! Elle est là devant nous, qui nous provoque et nous fascine : nos jambes partent toutes seules. L’homme a besoin de monter toujours ! Pour modérer la fougue des plus impatients, le Père est obligé de prendre la tête, avec défense de le devancer d’un pas. Mais bientôt la répression devient moins nécessaire : car la montée raidit et les jarrets tendus se sentent davantage. Quelques-uns des moins marcheurs commencent même à traîner la patte. Au bout d’une heure, tout le monde pousse un soupir de soulagement, en mettant le pied sur le petit plateau qui coupe la pente, à quelque distance du sommet.

L’endroit est ravissant. Dans le fond, une haute muraille, provenant d’une entaille faite à la montagne pour donner place à un prieuré aujourd’hui disparu ; des buissons en couronnent le dessus ; de son pied jaillit une source fraîche. A vingt mètres en avant, au bord même de la pente, quelques gros arbres nous offrent, sous leur ombrage déjà touffu, un lieu de repos à souhait, d’où l’œil embrasse au loin la plaine et les collines du versant opposé.

On jouit quelques instants du spectacle ; mais les gens pratiques de la bande, ceux qui ont porté les bagages, rappellent que l’homme ne vit pas seulement de poésie et qu’ils n’ont pas envie de remporter les sacs pleins. A cette objurgation tous les estomacs répondent : « Présent. » On s’attable, c’est-à-dire qu’on s’établit par terre, qui sur une pierre, qui sur une racine, qui sur son mouchoir, chacun selon ses convenances. On attrape un journal du temps passé, qui remplace à la fois l’assiette et la serviette ; le panetier vous apporte du pain, le P. Directeur vous envoie une large tranche d’animal, veau, porc ou poulet, et nos machines à broyer naturelles, actionnées par le grand air, fonctionnent avec un entrain admirable. De temps en temps, un amateur d’esthétique se croit obligé de dire entre deux bouchées, sans d’ailleurs lever les yeux : « Quel joli paysage ! » — « Un peu de moutarde, s’il vous plaît », répond quelqu’un. — « J’ai soif », dit le voisin. Et les boileaux circulent, remplis à mesure par un homme de confiance, qui connaît les têtes et sait ce que chacun peut supporter.

Après le dessert, pendant que le P. Directeur, mis un peu en retard par le service de ses invités, mangeait une suprême tartine de confitures, un branle-bas mystérieux se produit ; on se réunit derrière les arbres et, un instant après on revient, en colonne serrée, deux à deux. Le chef de file donne le signal d’une révérence profonde et lui débite solennellement, en vers pas mal tournés (ils n’étaient pas de moi), d’abord la longue liste de ses vertus paternelles, puis la grandeur et la sincérité de notre amour filial. A certain endroit où l’éloge prenait des promortions quelque peu hyperboliques, le Père eut une légère envie de rire : l’orateur se fâcha et, entre deux rimes, lui déclara net : « Mon Père, ce que je vous dis est sérieux. » Le Père se le tint pour dit et se laissa exécuter jusqu’au bout. Quand ce fut fini, il était tout de même un peu plus ému qu’au commencement, et sa voix tremblait, lorsqu’il nous remercia de cette petite manifestation aussi délicate que spontanée.

On but encore un coup à sa santé et à la nôtre, et l’on se remit en marche à travers les bois, causant, riant, chantant, contents de vivre et de nous sentir un même cœur, un cœur léger comme l’oiselet que notre gaîté faisait envoler, limpide comme le ruisseau qui gazouillait sur les cailloux le long du sentier.

Quand le Père s’aperçut que la route commençait à nous paraître longuette, il nous apprit à fabriquer instantanément, avec une simple cupule de gland, convenablement serrée entre les dernières phalanges de l’index et du médius, un fifre naturel. Nous organisâmes sur place une marche militaire, qui mit en émoi tous les échos endormis de la vallée et nous fit complètement oublier la fatigue.

Une brave fermière, au sortir de la forêt, nous offrit en réconfort un bol de lait délicieux, et bientôt nous reposions nos membres rompus (nous ne le sentîmes qu’alors), sur les banquettes de bois du train, qui nous parurent douces.

En route, Louis me dit à l’oreille :

« Excellence, voilà encore un bon usage à introduire dans votre Université !

— Je n’y manquerai pas, dès qu’elle aura des Congréganistes comme toi. »

21 mai : Pentecôte. — Louis a fêté aujourd’hui avec émotion le premier anniversaire de son retour à Dieu. Dans la journée, au nom de sa mère (je n’ai pas osé leur faire le chagrin de refuser), il m’a prié d’accepter comme souvenir un très beau petit Christ en vieil argent, avec date et signatures gravées au revers. L’excellent cœur ! Dieu ne pouvait pas le laisser dans la voie où il se perdait.

28 mai. — Hier samedi soir, l’Association de St.-X. a clôturé ses réunions de semestre par une conférence de son Président, dont le sujet a très particulièrement intéressé les plus jeunes auditeurs, philosophes et rhétoriciens. C’était « la jeunesse et ses détracteurs. »

Les détracteurs, soit dit en passant, ne venaient guère là que par manière de précaution oratoire : car, en réalité, ce discours, quoique fort discret et fort délicat, renfermait à l’adresse des jeunes moins de compliments que de leçons. C’est précisément ce qui lui donnait sa valeur pratique.

On reproche donc à la jeunesse chrétienne de dix-huit à vingt-cinq ans (il ne s’agit que de celle-là) de ne rien faire pour la cause de Dieu. Formulé d’une façon aussi générale, le reproche paraît excessif : l’orateur n’a pas grand’peine à le prouver, en faisant un rapide tableau des œuvres d’assistance, d’instruction, de moralisation, auxquelles se dévouent nos camarades sur tous les points de la France.

Mais il faut l’avouer — et voici déjà la leçon — parmi ceux qui font quelque chose pour Dieu et le prochain, plusieurs pourraient faire davantage, s’ils avaient moins peur de sacrifier un peu de leur plaisir ou de leur loisir, moins peur aussi de se compromettre franchement pour la bonne cause. Égoïsme et respect humain.

Mais surtout, il y a trop de jeunes gens qui, une fois libérés du collège, ne songent même pas à chercher dans l’action chrétienne, avec un préservatif salutaire, le bon emploi des dons qu’ils ont reçus de Dieu. A qui la faute ?

A leurs familles ? Non ; car, étant ce qu’elles sont d’ordinaire, elles ne pourraient voir qu’avec bonheur et fierté leurs fils se faire les champions dévoués de la religion et de la patrie.

A leurs maîtres ? Non, encore une fois. Par devoir d’état et par amour paternel, ils ont mis tout en œuvre pour développer dans l’esprit de leurs élèves les hautes pensées, dans leur cœur les généreux désirs, et, après le collège, ils sont encore là pour recueillir, diriger et soutenir les bons vouloirs.

« Je sais bien, ajoute l’orateur, que les élèves des Jésuites sont parfois accusés de n’avoir pas d’initiative pour le bien, et l’on en cherche la cause dans cette compression perpétuelle qu’exercerait sur leur caractère l’habitude d’une discipline inflexible. A cette affirmation j’oppose une réponse très simple, par voie de comparaison. Il n’existe pas d’Ordre religieux qui soumette ses membres à une obéissance aussi parfaite que la Compagnie de Jésus : en connaissez-vous un qui soit plus militant ? Fils d’un soldat, les Jésuites sont restés soldats — leurs ennemis le savent bien — et c’est en obéissant qu’ils apprennent à combattre. Jeunes gens qui m’écoutez, faites comme eux. Quand on comprime un ressort de bon acier, on ne l’affaiblit pas : on lui donne le moyen de prouver sa force. »

« Et pour ne pas sortir de la comparaison, savez-vous pourquoi tant d’anciens élèves ne font rien pour la cause de Dieu ? C’est parce que le ressort est détendu et qu’il ne veut plus de compression.

« Le premier danger de cette liberté après laquelle soupire le collégien, c’est la détente, qui ne tardera pas, si l’on n’y veille, à amener le laisser-aller, l’amour égoïste du repos et, par suite, l’inertie pour le bien qui demanderait un effort…

« Le second danger, c’est l’entraînement d’un milieu frivole et corrompu, tels qu’on les trouve dans les grandes villes et dans les petites, sans avoir besoin même de les chercher. Or, s’il ne veut pas se laisser saisir par un de ces mauvais courants qui mènent aux abîmes, le jeune homme, aujourd’hui plus que jamais, n’a qu’une ressource : entrer résolument dans un courant contraire, se faire entraîner au bien, s’associer aux hommes d’action chrétienne. »

Mais j’essaierais en vain de reproduire ce vigoureux discours. J’abrège. Dans sa seconde partie, l’orateur établit que le jeune homme qui prétend faire quelque chose de sérieux pour la cause de Dieu ne doit pas, de propos délibéré, voir dans les œuvres dites de jeunesse le dernier terme de son activité. Instruire des enfants, amuser des patronages ou des cercles, assister les malheureux, sont choses louables, mais insuffisantes. Quand on a du cœur, on regarde plus haut et plus loin ; on ne recule pas (car toutes les nobles ambitions sont permises à nos jeunes ardeurs) devant l’idée d’être un jour un homme d’œuvres comme Hervé-Bazin, un orateur comme Montalembert, un homme d’État comme Garcia Moreno. Ne ferait-on qu’approcher de pareils modèles, ce serait déjà un grand mérite et un grand honneur.

« Mais pour en arriver là, mes amis, il faut vouloir sincèrement, ardemment, persévéramment, deux choses : mettre Dieu dans toute votre vie de jeune homme, afin qu’il vous préserve des amollissements du mal et vous conserve les énergies du bien, — et puis travailler sur vous-mêmes, développer méthodiquement tout ce que Dieu vous a donné d’intelligence, de savoir-faire et de cœur… Bref, il faut former en vous à la fois l’homme de bien et l’homme d’action. A ces deux conditions, vous aurez le droit de compter sur la grâce de Dieu et sur le succès. »

J’ai écouté tout cela avec un intérêt très personnel et, comme à la conférence du comte de Mun, il m’a semblé qu’à défaut de vocation religieuse, un assez vaste champ resterait encore ouvert à mon activité, même si je n’atteignais pas tout à fait Montalembert ou Garcia Moreno !

L’éloquence me souriait ; pour la politique, il faudrait « voir unm peu », comme disait le bon Frère dépensier de l’an passé, quand on lui réclamait un supplément de dessert que ses moyens ne comportaient peut-être pas.

4 juin. — Nos petits pauvres ont fait dimanche dernier leur première communion à la paroisse. Aujourd’hui ils viennent au collège, tout fiers des beaux costumes qu’ils nous doivent et accompagnés de leurs familles. Messieurs leurs Catéchistes les introduisent dans la chapelle, aux places des élèves. Le P. Directeur, après quelques bons avis aux enfants et aux parents, dit la messe d’action de grâces, pendant laquelle plusieurs artistes de bonne volonté charment ces braves gens de leurs plus beaux accords.

Au sortir de la chapelle, devant le portail, le P. Directeur proclame solennellement les places d’excellence pour toute l’année, et chaque enfant, selon son rang, vient recevoir du P. Recteur un souvenir pieux et deux baisers. L’un des gamins que le Père avait oublié d’embrasser, ne manqua pas de revenir à la fin, conduit par sa mère, pour réclamer son dû. La cérémonie se termine par une distribution de dragées, que tous, jeunes et vieux, acceptent avec plaisir, et l’on s’en retourne content, après avoir chaleureusement remercié les Pères et ces Messieurs.

Après vêpres, nos enfants partent pour la campagne, sur deux rangs, sous la conduite du Père et des Catéchistes, escortant une charrette précieuse, qu’il ne ferait pas bon attaquer. Elle porte leur goûter.

Sur l’herbe de la villa, jeux variés, où le problème du rapprochement des classes reçoit une solution facile. Il en est de même au goûter qui suit : les Catéchistes président les tables et font eux-mêmes honneur aux plats avec un appétit aussi démocratique que celui des enfants. Le Président toaste, une fois encore, à la santé de tout le monde ; chacun orne sa boutonnière et sa casquette d’une fleur cueillie au jardin des Pères et l’on reprend gaiement le chemin de la ville.

Avec mon petit toast a expiré ma présidence : elle m’avait valu quelques joies innocentes, sans parler des honneurs. Un Président de catéchisme d’enfants pauvres n’est pas encore un Montalembert ni un Garcia Moreno : mais petit poisson deviendra grand et tout chemin conduit à Rome.

9 juin. — Procession solennelle dans les cours du collège, en l’honneur du Sacré-Cœur. En avant, derrière la croix, marchent sur deux rangées les divisions d’élèves, avec leurs bannières de Congrégation et de classe. Le clergé en ornements d’or et de soie précède immédiatement le dais, sous lequel le P. Recteur porte le Saint-Sacrement, suivi des premiers communiants et des fidèles.

Le cortège s’avance lentement, au milieu de la verdure et des fleurs, des draperies et des écussons, des guirlandes et des oriflammes aux couleurs variées. Chaque division s’est ingéniée à décorer ses frontières et à dresser partout de petits autels pittoresques, où tout, jusqu’aux instruments de jeu, se convertit en hommage au divin Maître qui passe.

Dans la grande cour, dominée par la statue de Notre-Dame, se dresse le reposoir principal. Notre-Seigneur y monte, escorté de ses prêtres, et là, exposé entre les lumières et les fleurs, il appelle à lui toutes les adorations. En bas, les divisions forment un vaste cercle, encadrant les soixante enfants de chœur, qui, selon de savantes figures, balancent leurs encensoirs et jettent des roses effeuillées. Puis le Tantum ergo éclate, chanté par plusieurs centaines de voix et accompagné des sonores accents de la fanfare : vrai chant de triomphe qui vous empoigne au cœur et vous arrache les larmes. Quand le prêtre a récité l’oraison, tous les genoux plient et la bénédiction du Très-Haut descend sur la foule profondément recueillie.

De retour à la chapelle, avant que le tabernacle reprenne le divin prisonnier, toute l’assistance implore sa miséricorde pour son peuple : Parce, Domine, parce populo tuo ! Et pendant que la longue théorie des enfants de chœur et des prêtres s’écoule avec une majestueuse lenteur vers les sacristies, les élèves jettent encore vers le ciel avec un élan superbe le refrain patriotique et chrétien :

Dieu de clémence,
O Dieu vainqueur,
Sauvez Rome et la France,
Au nom du Sacré-Cœur !

Les incrédules et les sectaires peuvent rire de ces manifestations pieuses, renfermées dans les murs d’un collège : ils ne savent pas ce que vaut la prière d’une seule âme qui aime vraiment Dieu, ni combien eux-mêmes pèseront peu devant lui, le jour où il voudra les balayer d’un souffle.

Quant à moi, cette belle fête a augmenté ma confiance en Dieu et affermi ma résolution de le servir comme il voudra que je le serve.

13 juin. — Ce soir, ouverture de la retraite. Je ne la vois pas venir sans anxiété : comment pourrait-il en être autrement, puisqu’elle doit décider de l’orientation de toute ma vie ? Mais la paix est promise dès ce monde aux hommes de bon vouloir : j’y porterai le mien tout entier et j’espère que tout ira bien. Mon directeur me l’a promis et je compte sur les prières de ceux qui m’aiment.

D’ailleurs, depuis quelques semaines, j’ai beaucoup réfléchi et je pense avoir en main les éléments indispensables d’un bon choix : la grâce de la retraite fera le reste.

18 juin. — C’est fait et réglé : je ne serai pas jésuite.

Oh ! je n’en ai pas pris mon parti sans lutte et sans déchirement de cœur. Le P. Prédicateur nous avait successivement dépeint d’une manière si convaincante le grand devoir du salut éternel, les difficultés qu’un jeune homme rencontre dans le monde d’aujourd’hui, la sublimité du sacrifice de tout soi-même à la gloire de Dieu et au bien des âmes, que j’ai senti renaître en moi le dégoût des choses matérielles et le désir de prendre le chemin à la fois le plus sûr et le plus généreux. Tout ce que le Père nous disait là-dessus, mon esprit le voyait comme réalisé d’avance dans mon ami Jean ; je me figurais son bonheur et je me demandais encore pourquoi je ne le partagerais pas.

Lui-même vint me dire, dès le second jour, que le P. Prédicateur, après avoir entendu l’exposé de ses raisons et de la marche que sa vocation avait suivie, s’était déclaré complètement d’accord avec son directeur. Et le brave garçon rayonnait de joie, à me rendre jaloux.

A mon tour, j’allai demander conseil au Père. Je lui dis ce que j’avais été dans le passé, ma conversion, les idées qui se heurtaient dans ma pauvre tête pour le choix de ma carrière. Je ne lui cachai pas que mon directeur voyait en moi deux obstacles à la vie religieuse : exubérance d’imagination et de sensibilité, besoin impérieux de liberté et de mouvement au dehors. Il me demanda :

« Votre directeur vous connaît-il bien ?

— A fond, depuis bientôt deux ans.

— Quel est son avis relativement à vos aptitudes ?

— Il pense que je suis plutôt fait pour l’action chrétienne dans le monde.

— Et vous, vous êtes-vous déjà senti attiré vers ce but ? »

Je lui racontai l’effet qu’avaient produit sur moi la conférence de M. de Mun et d’autres discours semblables, ajoutant que mes réflexions n’avaient guère affaibli ces impressions. Il me pria de lui apporter par écrit mon élection, c’est à dire, la balance de mes raisons pour et contre la vie religieuse, et pour et contre l’action chrétienne dans le monde. Quand il l’eut bien examinée et que nous eûmes encore discuté certains points de détail, il conclut : « Mon ami, je crois que Dieu ne réclame pas de vous le renoncement dans le cloître, mais le dévouement chrétien dans le monde. Vous y ferez beaucoup pour sa gloire, si vous travaillez loyalement à mettre en œuvre tout ce qu’il vous a donné pour cela. Ne soyez pas mécontent de votre sort : il est méritoire et beau ! »

J’avais bien envie de le croire sur parole ; mais, au moment de renoncer d’une façon irrévocable à cet idéal qui m’avait paru et me paraissait encore si supérieur à tout le reste, je me sentais pris d’un regret amer. J’allai demander à mon Père spirituel si ce regret ne prouvait pas que j’étais peut-être appelé quand même. Il me répondit :

« Mon fils, tout chrétien qui estime à sa véritable valeur la vie religieuse peut avoir le désir d’y être appelé et le regret de ne pas l’être : il en est d’elle comme du martyre sanglant, comme de toute grâce privilégiée que Dieu juge bon de réserver aux âmes de son choix. Votre ami Jean a la meilleure part : vous ne voudriez pas qu’il en fût privé !

— Oh ! mon Père !

— La vôtre est moins belle : cela vous facilitera l’humilité ; mais il n’en est pas de plus belle après la sienne. De plus, les deux se complètent : où ne peut aller un religieux, là peut souvent aller un homme du monde pour faire l’œuvre de Dieu. Jean ne pourra être ni magistrat, ni orateur de réunions populaires, ni député, ni ministre : mais vous, si vous voulez le devenir, qu’est-ce qui vous en empêchera ?

— Mon père, vous tentez mon orgueil ?

— Non, mon ami. Ce que je vous propose, n’est pas une satisfaction d’amour-propre : il faut laisser cette faiblesse aux ambitieux vulgaires et ne garder pour vous que l’ambition du bien. Ce que je tente chez vous, c’est la générosité du jeune homme chrétien, qui ne veut pas marchander à Dieu les intérêts du capital reçu et qui regarde le dévouement à la cause divine comme un devoir. Soyez d’ailleurs persuadé, Paul, que ce devoir vous imposera plus d’une peine, peut-être de rudes sacrifices : Jean sera là pour vous aider de ses prières, de son amitié persévérante et de ses conseils.

— Est-ce votre dernier arrêt, mon Père ?

— C’est, je crois, mon cher enfant, l’arrêt du bon Dieu.

— Je l’accepte comme tel, mon Père, et je vais le lui dire à la chapelle. »

J’ai été à la chapelle, devant le tabernacle, où j’ai pleuré, prié et immolé la victime : j’en suis sorti, non pas joyeux, mais pacifié et résolu. Mon plan de campagne pour l’avenir est établi dans ses lignes essentielles et approuvé par qui de droit : je n’ai plus qu’à marcher.

Jean m’invite à aller passer huit jours chez lui après nos examens : je compte que mes parents n’y feront pas obstacle. Ce sera une douce consolation.

Je garderai longtemps le souvenir des jours trop rapides que je viens de passer dans cette délicieuse solitude. Solitude relative, puisque nous étions une trentaine, écoutant les mêmes instructions, priant ensemble, mangeant ensemble, prenant ensemble nos récréations. Mais après s’être délassés en des parties de vise homériques, on retrouvait avec bonheur son humble cellule de moine, où l’on était vraiment seul avec sa pensée et le bon Dieu. Se sentait-on la tête un peu lourde, on s’en allait sous les ombrages du jardin respirer l’air pur des champs et le parfum des fleurs. Il n’était pas défendu de s’asseoir dans l’herbe avec un livre édifiant, voire même d’écouter les oiseaux qui louaient Dieu. Point de surveillance officielle : on était en famille. Aussi, au déjeuner de clôture, en remerciant au nom de tous le P. Prédicateur et les autres Pères, ai-je pu dire en toute sincérité que nous leur devions quatre jours de paradis.

« Vous allez les payer, » a répondu le Père, et il a expliqué ce mot en nous rappelant que les consolations d’en haut sont un simple prêt, dont Dieu exige le remboursement en actes de vertus et en bons efforts. Nous paierons.

21 juin : fête de saint Louis de Gonzague, jésuite, patron de la jeunesse studieuse. — Monseigneur est venu donner la confirmation aux premiers communiants du collège et présider une séance littéraire, que lui a offerte la classe d’Humanités. Il s’est montré, comme toujours, fort aimable pour les jeunes Académiciens, dont il a loué le beau style et le débit naturel. Il n’a rien dit du fond. C’était presque uniquement de la critique littéraire, très savante assurément ; mais peut-être l’avait-il trouvée trop savante pour des élèves. Peut-être aussi ne fais-je que lui prêter impertinemment mes propres impressions.

29 juin : fête de saint Paul et la mienne. — Le bon Dieu a-t-il voulu me récompenser déjà de mon sacrifice et m’encourager ? En tout cas, qu’il soit mille fois béni !

A la récréation de midi, le portier, d’un air mystérieux, vient m’appeler au parloir, refusant obstinément de me dire le nom du visiteur : « C’est un monsieur. »

Le monsieur était mon père, que je croyais à soixante lieues d’ici. Quand j’entrai, son visage rayonnait ; il jouissait de ma stupéfaction :

« Eh ! bien, tu ne m’attendais pas, hein ?

— Non, papa.

— J’ai voulu te faire une surprise… »

Et il m’embrassa très fort sur une joue.

« Puis te souhaiter une bonne fête… »

Et il m’embrassa plus fort encore sur l’autre joue.

« Puis… Asseyons-nous là… Tu te rappelles ce que tu m’as demandé l’an dernier pour ta fête.

— Parfaitement, papa. Vous m’avez promis qu’aux prochaines vacances…

— Oui, mais…

— Vous reculez ?

— Mais non. J’ai, au contraire, trouvé que c’était trop long de te faire attendre jusque-là.

— Et vous allez vous confesser tout de suite ?

— C’est fait depuis hier et je viens exprès t’en apporter la nouvelle pour ta fête. »

Je me jetai à son cou et, ma foi, nous pleurâmes comme deux fontaines. Quand nous nous fûmes essuyé les yeux, il me dit :

« Qu’est-ce que tu désires encore, Paul ?

— Moi ? Rien, papa. Je n’ai plus rien à désirer.

— Tu ne voudrais pas retourner à Lourdes ?

— Oh ! cela, si. A nous deux ?

— Avec moi, ta mère et ta sœur. Serons-nous trop pour dire merci à la Vierge ?

— A peine assez. Que vous êtes bon !

— C’est Dieu qui est bon, mon fils… Je n’aurais pas cru qu’on pût être si heureux de rentrer en grâce avec lui… Mais j’ai à te remercier, toi aussi, Paul : car, en définitive, c’est toi qui m’as converti.

— Après avoir été moi-même converti par les Pères.

— Aussi je veux leur dire ma reconnaissance. Quand nous aurons causé, tu me feras voir ton directeur. »

L’entrevue fut très cordiale. Papa remercia le Père avec effusion de tout ce qu’il avait bien voulu faire pour nous deux ; puis il parla encore du bonheur intime dont il jouissait, depuis qu’il avait « écoulé son stock de vingt-cinq ans dans les larges manches d’un bon P. Capucin. » Il finit par recommander à ses meilleures prières la persévérance du père et du fils.

Quelle joie pour ma mère et ma sœur ! Merci, mon Dieu, merci !… Cette nouvelle grâce, que je n’osais pas attendre si prompte et si complète, vaut bien de ma part un redoublement de confiance et de dévouement à votre divin Cœur, auquel je me suis donné pour la vie.

4 juillet. — Les fêtes du P. Recteur se sont passées joyeuses, en famille, comme l’an dernier. Pas plus de nuages dans les cœurs que dans le ciel. La pièce où j’avais un rôle assez absorbant, le discours-compliment qui me revenait encore à titre de préfet, les grands jeux Olympiques dont j’étais un des chorèges, ne m’ont guère laissé de loisir pour les raconter.

Et maintenant, ma pauvre Jeanne, il faudra que tu fasses ton deuil de mon journal : les examens sont devant la porte et, plus que jamais, le devoir doit passer avant le plaisir.

Et puis, las ! si tu veux tout savoir : à mesure que les jours me rapprochent de la fin, je me sens envahir par une invincible tristesse. Songe donc qu’avant un mois, je serai ancien et loin de ce collège, dans lequel j’ai passé deux ans d’une vie si calme et si douce, qui ne reviendront plus jamais ! Je t’assure que, par moments, j’ai besoin de toute ma raison et de toute ma volonté pour ne point fléchir sous ce pénible sentiment. Pénible, il faut qu’il le soit beaucoup, puisqu’il résiste même à une pensée, bien agréable pourtant, celle de notre second pèlerinage à Lourdes et des vacances qui suivront…

Allons, soyons homme, et « vive labeur ! »

16 juillet. — Ce matin, à la fête des adieux, au nom de tous les Congréganistes partants, Jean, le plus ancien d’entre nous, a solennellement promis fidélité au drapeau de Marie, Reine du Ciel et de la France. Je l’ai promise avec lui, dans le meilleur fond de mon âme, et s’il plaît à Dieu, je tiendrai parole.

Encore quelques jours, et il faudra dire adieu à cette chapelle de Congrégation, qui est bien véritablement le cœur même du collège, puisque c’est de là que le sang le plus pur se répand dans tous les membres du corps. Je ne la quitterai pas sans émotion ; car, avec plus de raison que personne, je puis m’appliquer les paroles de la Sagesse que le P. Recteur nous a développées : Venerunt mihi omnia bona pariter cum illa. Tous les biens ne sont venus avec la Congrégation, qui m’a fait pour la vie enfant de la sainte Vierge. C’est la sainte Vierge qui m’a soutenu à seize et dix-sept ans dans mes défaillances : elle me soutiendra, j’en ai la confiance, dans la vie de jeune homme où je vais entrer, puis dans l’âge viril et jusqu’au bout, et in hora mortis nostrae. Amen.

31 juillet : fête de saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus. — C’est la veille du départ. Demain, les chaînes tombent, le cachot s’ouvre, le soleil succédera au jour sombre et les malheureux captifs pourront désormais jouir à pleins poumons du grand air de la liberté !…

Voilà de jolis mots, bons à dire aux toutous de la petite division, pour qui le dernier terme de la vie et le bonheur parfait, c’est les vacances ! Cette naïveté fait pitié, quand on est philosophe et qu’on va s’en aller pour toujours. Pour moi, ce serait plutôt le dernier jour d’un condamné.

Cependant la journée a été belle et bien remplie. Le matin, communion générale, où nous avons prié de notre mieux, j’en réponds en ce qui me regarde, pour nos Pères. Puis, brillante messe en musique, œuvre toute neuve du P. C., avec panégyrique du saint fondateur par un orateur étranger très fleuri, qui s’est cru tenu de casser une bonne demi-douzaine d’encensoirs sur le nez des Jésuites passés, présents et à venir : Jean le futur novice en riait aux larmes dans son mouchoir. N’a pas qui veut la main légère : il faut voir la bonne intention des gens.

Je ne sais pas quel dîner on a servi au panégyriste pour le payer de ses hyperboles : le nôtre était digne de la bonté des Pères, qu’on accuse parfois de trop bien traiter leurs enfants. Mais puisque nous sommes leurs enfants !… Le reproche ne tient pas debout. Et d’ailleurs, ce n’est pas tous les jours fête de notre grand-grand-père !

A deux heures, distribution solennelle des prix. Le discours obligé sur un sujet de haute pédagogie, cette fois, n’a paru ni trop long ni trop court, ni trop pompeux ni trop familier, et n’a ennuyé personne, par la bonne raison qu’il n’a pas eu lieu. On l’avait heureusement remplacé par un dialogue entre élèves sur les meilleurs plaisirs des vacances. Intéressant et moral… Ces Jésuites !