« Les pages qui précèdent montrent le beau côté des Collèges de la Compagnie de Jésus : la médaille n’a-t-elle point de revers ? » — Cette objection est toute naturelle. Parmi les lettres que m’a values mon livre, j’en ai choisi une qui la formule nettement, et j’ai prié mon ami et beau-frère, le R. P. Jean, homme de science et de conscience, incomparablement plus compétent que moi dans ces questions, de vouloir bien y répondre. De là ces lettres supplémentaires.
J’en ai ajouté quelques autres sur la question douloureusement actuelle de la suppression des Collèges chrétiens.
Juin 1903.
Monsieur et cher camarade,
Je suis bien fâché de ne pas vous connaître autrement que par votre nom de guerre ; vous devez être ce que nous appelions jadis un bon zig ! En tombant par hasard sur le titre de votre livre, je m’étais dit : « Voyons si c’est mon histoire ! » Car j’ai été aussi en pénitence chez les bons Pères, pour ma correction, dès l’âge de dix ans… et c’était déjà trop tard ! Je vous ai donc dévoré d’un bout à l’autre. Il y a, ma foi, de jolies pages : vous étiez un rhétoricien calé. Et il y en a de touchantes aussi : deux ou trois m’ont fait pleurer comme une vieille bête que je suis. Pardon !
Est-ce mon collège que vous avez voulu peindre ? Certains détails, certains usages locaux me donnent à penser que non. Mais sur l’ensemble des hommes et des choses que vous racontez, il n’y a pas de doute possible. C’est bien un collège de Jésuites, tel que je l’ai connu. Ça ne s’invente pas. Vous me rappelez au vif ma première communion, avec ses ravissements encore vivaces après trente ans passés ; l’âne des Petites-Sœurs (seulement le mien ne valait pas Brocoli et n’a jamais eu l’honneur de paraître sur la scène ; nous l’avions acheté par souscription pour remplacer le vieux qui était mort) ; des amis charmants, qui ont essayé en vain de me convertir ; des professeurs que j’ai gardés dans le cœur et… un P. Préfet que j’ai gardé dessus ; mais ce n’était pas sa faute ! Votre bon gros P. Surveillant, après m’avoir mis à l’ours[9], je ne sais plus pour quelle fredaine, a fini par bénir mon mariage. Un jour aussi, moi, le roi des cancres, j’ai infligé à tout le collège l’humiliation de m’acclamer comme roi des rois. J’étais très fort sur les planches, celles du théâtre (oh ! comique) et celles de l’escrime ; très fort aussi au gymnase et à tous les jeux expansifs. Dans une rencontre historique avec les potaches, j’ai cogné ferme, et pour ce méfait j’ai comparu devant trois inspecteurs, que j’ai désarmés en les faisant rire. J’ai d’ailleurs conscience, pour un coup de poing reçu, de n’en avoir jamais rendu moins de deux, et plus d’une fois, hélas ! j’ai rendu ce que je n’avais point reçu. Se jouait-il au collège une de ces bonnes farces, d’ailleurs inoffensives, que vous avez gardées dans votre sac, la vindicte publique se rabattait d’instinct sur moi, les yeux fermés, et… ne se trompait jamais.
[9] Au cachot.
Je n’ai compté parmi les sages que l’année de ma première communion et peut-être les derniers mois de ma philosophie. Le reste du temps, j’ai fait le désespoir d’excellents professeurs par mon dilettantisme et celui des meilleurs surveillants par mes façons ingouvernables. Un de mes directeurs, je me demande encore par quels moyens surhumains, a réussi deux fois à me sauver d’une exclusion déjà prononcée en haut lieu : je lui ai voué un culte.
Joli portrait, n’est-ce pas ? Il manque à votre galerie. Appelez-moi cancre, braque, rossard, comme vous voudrez. Le fait est que j’ai exercé durant huit ans la vertu des Pères « et ne l’ai point lassée ». Ils ont pu croire jusqu’au dernier moment qu’ils avaient perdu leur peine avec moi.
Eh bien, mon cher camarade, s’ils l’avaient cru, ils se seraient trompés. Écoutez la suite de ma confession.
Malgré ma cancrerie, j’arrivai avec le temps à Polytechnique ; en somme, je n’étais pas tout à fait bête et j’avais pour père un général. Au bout de quelques années, étant encore lieutenant d’artillerie, j’avais malheureusement à mon actif un certain nombre de sottises, dont la dernière en date venait de faire éclore dans ma pauvre cervelle un projet peu banal. Je devais me rendre, le soir même, au mess des officiers, déposer devant eux sur une table un revolver chargé, les prier de dire loyalement s’ils jugeaient mon cas de nature à entacher l’honneur du corps : si oui, je me déclarerais prêt à me casser la tête sur place. La chose ainsi réglée, en attendant l’heure fatale, je me promenais.
Je vins à passer devant le collège des Jésuites, où, jusqu’alors, j’avais évité de mettre les pieds. Cette fois, sans savoir pourquoi ni comment, je me trouvai soudain nez à nez avec le Frère portier, un petit saint homme blond, qui me souriait :
« Que désirez-vous, monsieur ?
— Mais… je ne sais trop. Y a-t-il ici des Pères que je connaisse ?
— Etes-vous du pays, monsieur ?
— Oh ! non, je viens de l’autre bout de la France. Mais je suis un ancien élève des Pères. »
La mine du bon Frère, de souriante, devint radieuse et rougissante de plaisir :
« Oh ! alors, monsieur, vous êtes chez vous. Si vous le voulez bien, prenez ce corridor ; vous verrez la maison et tous les noms sur les portes.
— Parfait, mon Frère. Merci. »
La première porte, c’est la Procure : je n’ai plus besoin d’argent, puisque ce soir… La seconde, c’est le P. Préfet : fuyons !… La troisième, le P. P… Connu.
Toc toc !
« Trééez !
— Bonjour, mon Père.
— Bonjour, mon lieutenant.
— Vous ne me remettez pas ? Un tel, votre ancien élève de X***.
— Vous ici ! »
Une vigoureuse poignée de main. Puis, me regardant bien entre les deux yeux :
« Un peu changé !
— Vous voulez dire décati ?
— Oh !
— Un air de sacripant ?
— Oh ! mon ami.
— Si encore je n’en avais que l’air !
— Mais, mon fils…
— Ah ! mon Père, je ne vous ai guère fait honneur. »
Et vlan ! sans demander permission, je m’écroule sur le coin de son bureau, me cachant la figure et sanglotant à me rompre la poitrine. Le Père alla donner un tour de clef à sa porte ; puis, revenant s’asseoir contre moi, il me passa le bras autour des épaules, comme aurait fait ma mère, et me dit :
« Vous souffrez, mon pauvre ami ?
— Oh ! mon Père, si vous saviez combien je suis malheureux !
— Dites-moi pourquoi : le voulez-vous ?
Si je le voulais ? J’étouffais sous le poids. Il sut tout ; je vidai devant lui jusqu’au plus bas fond toute la hottée de mes dix ans de garnison et terminai par mon projet de suicide héroïque. Il me laissa dire, ensuite me gronda doucement, comme un grand enfant, et, après une heure ou deux, fit enfin rentrer dans mon âme le calme, moyennant une bonne absolution.
Le lendemain, je revins communier à sa messe et nous convînmes, pour réparer mon honneur et celui du régiment, d’un moyen plus raisonnable que le revolver.
Depuis, je le revis quelquefois ; il m’aida à devenir un officier rangé, que je demeurai jusqu’à ma retraite volontaire. Et aujourd’hui — je le dis sans orgueil — l’ancienne « chenille qui faisait peur à voir, tant elle était laide et lourde et velue et goulue », s’est transformée aussi en un « honnête chrétien », qui n’a pas peur de s’entendre appeler jésuite. J’y ai mis plus de temps que vous ; mais aussi je revenais de plus loin. Il faut avoir pitié de moi et prier pour mes vieux péchés.
Comment s’explique mon cas ? Je n’ai jamais songé à reprocher aux Pères mes sottises, pas plus celles de mon temps de collège que les autres. Par tempérament et par éducation de famille, j’avais un caractère essentiellement réfractaire à toute discipline. L’empreinte, la vraie — pas celle de l’imbécile Estaunié — n’avait pas marqué sur ma peau ; elle était entrée quand même, jusqu’au cœur, par une espèce de pouvoir latent, et n’attendait qu’une occasion providentielle pour éclater au jour. Je vois là une réponse toute trouvée aux gens qui vous disent parfois que les élèves des Jésuites « font le plongeon comme les autres ». — Peut-être ; mais ils remontent plus facilement sur l’eau.
Je ne prétends pas, pourtant, qu’ils remontent tous, et toujours. J’en connais qui, au rebours de moi, après avoir bien commencé, ont mal fini. Dans la ville que j’habite, on se montre, parmi nos anciens condisciples, un haut fonctionnaire dont la fringale anticléricale réclame chaque matin un petit déjeuner au calotin, — deux prétendus magistrats, qui font assaut d’injustice et de platitude pour se faire payer leurs complaisances par les puissants du jour, — plusieurs ambitieux qui ont tout renié, drapeau, foi, famille, pour décrocher un siège dans quelqu’une de nos assemblées politiques ou un simple ruban rouge, — des officiers qui ont donné leur nom aux loges pour avancer plus vite, — des hommes d’affaires sans conscience, — des fils de famille qui mériteraient d’être fouettés en place publique, — des bourgeois incorrigiblement égoïstes devant leur devoir social et honteusement trembleurs devant les menaces de la canaille lâche. Ils ne sont pas la majorité, Dieu merci, et ils ne se vantent pas de sortir de nos maisons. Mais ils sont encore trop : je l’entends dire quelquefois autour de moi et j’en gémis.
Vous devriez, à votre si intéressant tableau de l’éducation chez les Jésuites, ajouter un chapitre sur les causes de ces défections. Je vous autorise à faire état de mon histoire.
Et puisque je suis en veine de vous poser des desiderata, ne pourriez-vous, dans ce même chapitre supplémentaire, répondre en quelques mots aux objections suivantes, qui m’ont été faites, après lecture de votre ouvrage, par un jeune professeur de l’Université, savant, honnête, même chrétien, mais pas mal engagé dans le mouvement moderne. Il m’écrivait textuellement :
« Le Ratio des Jésuites pouvait encore servir, il y a trente ou quarante ans, sous l’Empire. Depuis lors, le monde a marché ; il faut, bon gré mal gré, que notre enseignement emboîte le pas à la démocratie moderne.
« D’une part, l’enseignement classique ne peut plus être l’élément principal de l’instruction. L’aristocratie intellectuelle qu’il formait est condamnée ; le réel a détrôné l’idéal. La science désormais sera populaire et positive.
« D’autre part, le sentiment religieux ne peut plus être l’unique principe directeur de l’éducation. Il ne faut plus de sacristains : il faut de bons citoyens. L’enseignement chrétien doit faire sa part à la morale civique et à la science sociale. »
Je tiens à vous déclarer, mon cher camarade, que ces idées ne sont pas les miennes. Je compte sur votre bonne plume pour réduire en poudre l’ennemi que je vous signale. Vous êtes maître ès arts pédagogiques : je ne suis qu’un artilleur en retraite, n’ayant guère l’habitude des combats de l’esprit, mais gardant une affection jalouse pour tout ce qui intéresse l’honneur de mes anciens maîtres.
Défendez-les : je vous en serai reconnaissant comme si vous me défendiez moi-même.
Cordialement à vous,
R.
Des bords de la mer, juillet 1903.
Mon cher Paul,
Ta proposition est venue me surprendre dans la demeure hospitalière, où, par la grâce de M. Combes, j’attends paisiblement la fin de la tourmente. Elle est située sur une falaise rocheuse, au pied de laquelle, en ce moment, les vagues déferlent avec fracas ; mais le roc est solide, et tout ce bruit ne sert qu’à me rappeler la parole de foi du grand-prêtre Joad :
Quand Dieu dira-t-il à nos jacobins son halte-là ? Quand il le voudra. Notre devoir à nous, provisoirement, est celui du soldat toujours attentif, même sous la tente, au coup de clairon qui le rappellera au combat.
Mon poste est marqué d’avance dans les collèges, dès qu’ils se rouvriront à la liberté. J’aime la jeunesse malgré ses défauts, et, au risque de trouver dans le beau métier d’éducateur quelques déceptions, je lui donnerai de grand cœur le reste de ma vie. La déception, d’ailleurs, nous guette plus ou moins, au bout de n’importe quelle entreprise humaine ; mais une mauvaise récolte n’empêche pas le laboureur de reprendre son dur travail dans l’espoir d’une année plus heureuse… Et nous travaillons pour Dieu !
Je ne refuse pas de mettre à profit une partie de mes loisirs forcés pour répondre quelque chose à tes correspondants. Seulement, comme c’est un « devoir de vacances » que tu m’imposes, je prierai ceux qui me liront de n’être pas trop exigeants sur la forme et de me laisser causer. Les médecins me défendent la tension d’esprit.
L’éducation est une œuvre complexe ; elle veut être faite à trois. Il y faut le concours du collège, de la famille et de l’enfant. J’ai connu un garçon de quinze ou seize ans qui, après quelques mois passés chez nous, fut convaincu d’immoralité et rendu à son père. Le pauvre monsieur, en prenant congé du Supérieur, ne put s’empêcher de lui dire avec une certaine amertume : « J’avais espéré que les Jésuites feraient quelque chose de mon fils. » Le fils, qui se trouvait là, reprit vivement : « Père, si tu m’avais mis dans ce collège en cinquième, au lieu de me mettre au lycée, on n’aurait pas besoin maintenant de me chasser. » Le père baissa la tête et partit.
Ce premier cas est heureusement rare : les élèves qui ont passé par les lycées n’entrent généralement chez nous — tu le sais mieux que personne — qu’avec des garanties de bonne volonté qui effacent vite la marque de provenance et les mauvaises impressions d’autrefois.
Mais ton correspondant l’artilleur indique dans sa personne un second cas beaucoup plus fréquent, où notre méthode d’éducation reste impuissante. Lorsque tel enfant nous arrive, à neuf, dix ou onze ans, l’arbuste est déjà noueux et dévié par une première culture mal comprise, en famille. Maintes fois, il n’y a même pas eu de culture ; on a laissé pousser en toute liberté le sauvageon mignon, en lui disant pour toute correction : « Attends, gamin ; au collège, il faudra que tu changes. »
Assurément, il y en a qui changent au collège. Mais parfois aussi, à dix ou onze ans, il peut être déjà tard pour réduire les nœuds ou redresser les difformités ; le sauvageon a pris l’habitude de résister à la main qui veut le plier. Pour comble de malheur, quand il commence à se rectifier et à développer régulièrement sa jeune taille, les vacances arrivent et deux mois de faiblesses déplorables mettent à néant dix longs mois d’efforts. Tout est à refaire à chaque rentrée, et chaque fois avec moins de chances de succès. A qui la faute si, finalement, l’arbre reste ce qu’était l’arbuste ? Je sais des enfants dont l’éducation n’eût pu réussir qu’à une seule condition : c’était de faire préalablement l’éducation de leurs parents. Ils sont de plus en plus rares, aujourd’hui, les pères et les mères qui comprennent leur devoir et qui savent former à leurs fils une âme de chrétien et un caractère d’homme. Le souci du grand nombre s’arrête au diplôme de Sorbonne, au plumet de Saint-Cyr ou à la rapière de Polytechnique. Comme vue d’avenir, c’est court.
Je vais faire un aveu pénible, mais fondé. On jalouse les Jésuites, un peu de partout, « parce qu’ils accaparent l’éducation des enfants nobles et riches. Le fait ainsi formulé n’est pas exact ; on l’a démontré plus d’une fois. Mais admettons un instant que les élèves riches et nobles affluent de préférence chez nous. Il se trouve parmi eux, sans contredit, de bons esprits, de beaux caractères, des hommes de ressource. J’ajoute que, sans tenir le monopole de la distinction, ils en donnent habituellement l’exemple et contribuent ainsi pour une bonne part à l’élévation du niveau général. Mais, il faut bien le dire, c’est aussi dans leurs rangs que se comptent en plus grand nombre les enfants gâtés par une première éducation molle, faible, frivole, et conséquemment les intelligences atrophiées, les volontés sans ressort, les élégantes nullités. Eh bien, si les Jésuites, de gaîté de cœur, accaparent ces éducations-là, j’affirme, sans crainte d’être démenti par les hommes du métier, qu’ils sont bien punis par où ils pèchent ; car ils n’en récoltent ni grande joie au collège, ni grand honneur après.
Le problème s’aggrave singulièrement, lorsque le défaut d’éducation première se complique d’un tempérament difficile. Il n’est si bon cheval de race qui ne devienne vicieux, s’il se refuse au dressage. Encore un cheval peut-il, à la longue, être dompté par la force ; le jeune homme, lui, garde toujours la liberté de mal faire et le fonds de révolte qu’il tient de la chute originelle.
On montre dans les champs une mauvaise herbe qui s’appelle vulgairement herbe de patience. Les Lorrains lui donnent un nom plus significatif, la haine de prêtre (ils entendent le prêtre défroqué, Charbonnel ou Combes). Voici la raison de ces deux noms. Au milieu d’une touffe de racines peu profondes, elle en a une principale, qui s’enfonce tout droit dans la terre et s’amincit peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un filament, à peine perceptible aux doigts. Poursuivez-le à un bon mètre de profondeur et arrachez ce qui reste : six semaines ou six mois après, le mince fil a reparu, la plante scélérate étale de nouveau sa corbeille de feuilles vertes, et vous pouvez renouveler votre essai d’extirpation.
Voilà l’image trop fidèle de ce qui arrive à plus d’un de nos élèves — pas à eux seuls ! Chaque âme d’enfant a son herbe de patience, souvent plusieurs, qu’il faut lui apprendre et lui aider à combattre. Véritable œuvre de patience, capable parfois de désespérer un ange ! On y travaille pourtant, durant des années, soutenu par le devoir au défaut du succès visible, consolé de son impuissance auprès de quelques-uns par la vaillance et les victoires des autres.
Mais, si c’est quelque chose, si c’est beaucoup pour l’avenir moral d’un jeune homme d’avoir pris au collège l’habitude de la lutte contre ses passions naissantes, ce n’est pas tout ; il faut qu’elle se continue après et toujours. Ceux qui reprochent aux écoles chrétiennes les trahisons et les égarements des hommes dont elles avaient instruit la jeunesse, oublient cette condition essentielle.
Quand le jeune philosophe nous a quittés, il donnait les plus belles espérances, et les promesses rassurantes lui coûtaient peu. Mais connaissant trop bien la fragilité de la nature et les ruses de l’ennemi, notre tendresse inquiète, au moment des adieux, lui avait recommandé instamment de veiller, de prier et de s’appuyer. Hélas ! la fascination de la bagatelle obscurcit la notion du bien, dit l’Écriture, et le tourbillon des désirs mauvais bouleverse un cœur jusque-là sans malice. Le Collégien grandi, lancé peut-être trop tôt ou trop seul dans la grande ville, sottement jaloux de son indépendance, fier de sa première moustache et de ses dix-huit ans, se prenant déjà pour un homme, a voulu tout voir et tout savoir ; il a rougi de sa simplicité ; il a dédaigné ces amitiés pures et solides qui sont l’indispensable préservatif de l’adolescence, pour s’en créer de plus agréables qui seront sa perte ; il a voulu marcher sans guide dans la nuit folle de ses rêves désordonnés. La vue du prêtre, d’abord importune, a fini par devenir pour lui un reproche et un remords, dont il s’est irrité. Alors, plus de sacrements, plus de prière, bientôt plus de respect ni de soi ni d’autrui ; par suite, la porte ouverte à tous les égarements. La racine maudite est remontée tout entière et la mauvaise herbe, gagnant de proche en proche, a envahi peu à peu tout le champ de cette âme, qu’elle étouffe.
Les confesseurs connaissent ces lamentables histoires, les ravages et les ruines qu’elles accumulent sur certaines vies, les larmes de sang qu’elles font verser aux mères et, quand ils reviennent plus tard dans le chemin du devoir, aux fils.
D’ailleurs, on aurait tort de croire que nous nous contentons de gémir et que nous abandonnons les jeunes gens, une fois sortis de chez nous, à tous les dangers que leur créent dans le monde les attraits de la liberté, les mauvais amis et les mille sollicitations du vice, comme on abandonnerait des malheureux sans ressource, sur une barque sans défense, au caprice d’une mer furieuse. A Paris et dans maintes grandes villes de province, il nous a été possible de fonder, seuls ou avec d’autres amis dévoués de la jeunesse, ces associations chrétiennes qui sont, pour les jeunes de bonne volonté, autant de ports de refuge contre la tempête, en même temps que des champs d’évolutions et de manœuvres pour la guerre sainte.
Mais il faut que les jeunes gens y viennent et que les parents y tiennent. Nous pouvons intervenir par voie de conseils auprès des uns et des autres, et nous n’y manquons pas ; n’étant pas des gendarmes, nous ne pouvons aller jusqu’à prendre les récalcitrants au collet. Beaucoup nous échappent, pour leur malheur. Est-ce notre faute ? Et si, plus tard, ils tombent au rang des jouisseurs sans honte, des ambitieux sans conscience, des égoïstes sans cœur, de ces traîtres à Dieu et à toutes les choses sacrées qui descendent de Voltaire jusqu’à Trouillot, est-ce la faute de notre éducation ? Non ; car pour devenir ce qu’ils sont devenus, ils ont dû mentir à tous les principes qu’ils avaient reçus de nous, et, s’il faut en croire un aveu public du dernier nommé, cela ne va pas toujours sans peine et sans angoisse : l’ancien élève de Notre-Dame-de-Mont-Roland a mis des années à laver la tache indélébile. Est-il bien sûr d’avoir aujourd’hui les mains propres ?
Dans un livre qui a donné quelques inquiétudes aux familles chrétiennes, parce qu’il représente la vie de collège sous un jour habilement calculé pour rendre toutes les intentions suspectes, un ancien de Dijon a essayé de transformer en robe de Nessus, inévitable et funeste, l’influence que nous exerçons sur nos élèves. Son dénouement est d’un fatalisme qui serait effrayant, s’il n’était absurde. Ceux qui nous connaissent, connaissent aussi la nature de l’empreinte que nous voulions mettre sur les âmes : c’est l’empreinte du salut, signum salutis, et nos cœurs de prêtres et de Pères ne sauraient avoir au monde de chagrin plus cuisant que de la voir effacée chez quelqu’un de nos enfants d’autrefois.
Un autre renégat, un Parisien, dont le nom ne souillera pas ma plume, a voulu se tailler aussi sur le dos de ses maîtres une célébrité facile — ou simplement battre monnaie. Il a inventé une chose immonde qui ne mérite même pas le titre de roman ; ce n’est qu’un long rêve de polisson. Va-t-on nous juger sur ce livre et sur ce malheureux ? Autant vaudrait juger tout le collège des apôtres et l’enseignement du divin Maître sur l’odieux personnage de Judas. Il ne tenait qu’à Judas de rester fidèle aux leçons du Sauveur : il ne l’a pas voulu ; il a abusé du redoutable privilège de sa liberté pour devenir, malgré la grâce que le Maître lui offrait, un fils de perdition. Lui seul est responsable de sa chute et de son châtiment, comme tous les renégats dont il est le père.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des défections que ton brave officier d’artillerie constate et déplore, dans son entourage, parmi nos anciens élèves ; elles sont inévitables et se reproduisent partout où les hommes sont des hommes et non pas des anges. Il a raison de croire que beaucoup d’entre elles ne sont que passagères, qu’on en revient. Pourtant il ne faut pas oublier que, plus on tombe de haut, plus la chute est lourde et le relèvement difficile. Corruptio optimi pessima.
Il s’est relevé, lui, parce que c’est un cœur de soldat. Les soldats ont parfois les passions violentes, mais avec cela un fonds de loyauté qui leur rend intolérables les situations équivoques : l’ennemi une fois reconnu, ils vont droit dessus.
Bien plus rarement on voit se convertir les ambitieux que grise la vue d’une écharpe ou d’un panache quelconque, sots adorateurs du pouvoir et d’eux-mêmes, — rampants et jaloux, tant qu’ils ne sont rien ou peu de chose, — tyrans insupportables, quand ils ont décroché la timbale. Ceux-là, les coups de foudre et les humiliations inattendues peuvent seuls les ramener quelquefois.
Mais que faudrait-il pour secouer cette masse inerte d’égoïstes, indifférents ou poltrons, qui se cantonnent dans l’enclos de leurs intérêts personnels, se croisent les bras en regardant brûler la maison du voisin pourvu qu’elle ne touche pas à la leur, verrouillent leur porte quand on crie au voleur dans la rue, se déclarent incapables de tout effort pour le salut commun et, voulant se justifier de ne rien faire, s’en vont partout répéter bien haut qu’il n’y a rien à faire ? Voilà les grands coupables du temps présent ; car ils ont en main le salut de la France chrétienne et ils ne veulent pas se donner la peine de la sauver.
Dans la catégorie des ambitieux dévoyés, nos anciens élèves figurent-ils en notable quantité ? Je ne le pense pas. On peut citer deux ou trois ministres, quelques députés, quelques magistrats. En général, le fonctionnarisme tente peu de nos jeunes gens ; ils préfèrent les situations qui permettent de marcher le front haut. Tant que la magistrature et l’armée ont gardé leur prestige traditionnel au-dessus des misérables agitations de la politique de parti, elles étaient les deux buts les plus fréquents des âmes noblement ambitieuses. La suppression de l’inamovibilité, puis les besognes policières et antireligieuses infligées aux magistrats sont venues découronner bientôt cette carrière.
Restait l’armée, la « grande muette », qui était aussi la « grande dévouée » et la « grande respectée », l’image la plus complète de la patrie, l’expression humaine la plus haute du sacrifice. On nous a reproché d’y avoir trop poussé nos élèves et d’avoir par là rendu stériles pour l’action sociale bon nombre de talents. En y regardant de près, on trouverait, je crois, les parents plus coupables du méfait que les maîtres ; mais, cette réserve admise, je rends les armes. Le méfait en question est, chez nous aussi, un défaut de famille, un faible. Beaucoup de jésuites, ayant de se ranger sous le drapeau du Christ, ont servi sous le drapeau de la patrie ; ils en ont gardé l’amour, qui va très bien avec celui de la croix. J’ai peur qu’on ne nous accuse longtemps encore de pousser à l’un et à l’autre. Nous ne sommes pas dreyfusards, non, et nous restons les grenadiers qu’on sait.
Faut-il, à ce propos, nous laver du reproche d’embaucher, d’aucuns disent de débaucher les meilleurs de nos élèves ad majorem Dei gloriam, c’est-à-dire pour la gloire de notre toute-puissante et tout-envahissante Compagnie ? Le cliché, si vieux qu’il soit, est résistant, aussi résistant que la sottise humaine ; il servira encore. Aux gens de bonne foi il suffira de répondre que la Compagnie de Jésus, avec tous les théologiens, exige pour la vocation religieuse l’appel certain de Dieu et la libre acceptation de l’homme. La première question qu’on pose chez nous au candidat novice, est celle-ci : « Quelqu’un, jésuite ou autre, vous a-t-il poussé à venir ici, ou y venez-vous librement ? » S’il y a seulement un doute, on n’entre pas. Quel intérêt, d’ailleurs, la Compagnie pourrait-elle avoir à accueillir dans ses rangs un soldat forcé ? Il lui faut des volontaires, envoyés de Dieu pour faire l’œuvre de Dieu, qui est notre œuvre unique.
Pourquoi ne dirais-je pas une chose qui est de nature à étonner nos persécuteurs autant qu’elle nous console ? Nous sommes chassés de nos anciens collèges, et pourtant la race des volontaires de Dieu n’est pas éteinte et la source de dévouement religieux n’est pas tarie ; sur tous les chemins de l’exil on rencontre en ce moment de jeunes cœurs, épris d’enthousiasme pour la sainte cause outragée, qui vont demander aux proscrits la faveur de partager leurs épreuves et leurs espérances. Le divin Chef qui envoie ces recrues à sa petite Compagnie — c’est le mot de saint Ignace, notre père — ne l’a donc pas rejetée encore, et le jour viendra où, comme jadis les Hébreux, nous chanterons, avec nos frères de tous les ordres, avec l’Église tout entière, le cantique de la délivrance, sur les bords de l’abîme qui aura mis à néant l’orgueil des ennemis de Dieu.
Il y a des catholiques, des prêtres même, qui regrettent parfois ces renoncements et qui osent les appeler des désertions. Il faut les renvoyer à l’Évangile et aux paroles du Maître : Si tu veux être parfait, va-t’en vendre tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens, suis-moi. Le sang des martyrs n’est pas la seule semence des chrétiens ; la vie de l’Église et le rachat du monde sont faits de tous les sacrifices, y compris, en première ligne, celui des attaches terrestres. Notre temps égoïste et jouisseur voudrait supprimer le renoncement religieux comme contraire aux droits de la nature ; en réalité, c’est parce qu’il trouve dans le spectacle des vertus monastiques un reproche perpétuel et sa plus sévère leçon. La leçon n’en demeure que plus nécessaire.
Les chrétiens qui blâment les vocations religieuses comme des désertions, outre l’injure qu’ils font à Dieu, maître absolu de chaque destinée humaine, oublient ce qu’un religieux, longuement formé par une discipline sûre et intelligente, acquiert de puissance pour le bien dans toutes les sphères de l’apostolat. Livré à ses propres forces dans le monde, il eût peut-être été un homme d’action, mais n’eût fait que la besogne d’un seul ; jésuite ou bien membre d’un autre Ordre actif, il formera beaucoup d’hommes, et son talent, fécondé par la grâce d’en haut, portera des fruits dix fois, cent fois, peut-être mille fois plus abondants.
Certains partisans à outrance de l’action sociale ne se bornent pas à nous reprocher ces prétendus accaparements de novices ; ils nous accusent aussi de ne pas donner à nos élèves cet esprit d’initiative qui devrait, dans le champ clos des luttes actuelles, faire de chacun d’eux un héros. Que ne fournissent-ils en même temps, pour atteindre ce but, la recette infaillible !
L’esprit d’initiative est une chose admirable et infiniment souhaitable. Malheureusement, il en est de lui comme l’esprit en général : il ne se donne pas. C’est une sorte de bosse, comme celle des mathématiques ou de la poésie. Qui dit initiative, dit pénétration de l’intelligence, vivacité du tempérament, énergie de la volonté : où se fabriquent ces trois belles qualités ? Je compte, plus tard, dire un mot des moyens d’en développer le germe, quand ce germe existe.
Je n’ajoute qu’une observation. Le nombre des sots est infini, dit l’Écriture : celui des égoïstes n’est pas moindre ; car, pris dans leur réalité dernière, les égoïstes qui préfèrent la jouissance du moment au seul véritable bonheur de la vie future, sont tout bonnement des sots qui se croient malins. Dans cette foule, nos amis ou nos jaloux du bon parti (oui, des jaloux : il paraît que nous en avons encore quelques-uns) prétendent que nous comptons beaucoup de nos anciens élèves. C’est une question de chiffres que je ne me charge pas de trancher : les statistiques sont chose si délicate ! Mais comment se fait-il que nos adversaires du mauvais parti ne se lassent pas de crier à l’invasion noire, celle des jésuites de toute robe, longue et courte, et que, pour l’arrêter, ils n’aient rien vu de plus sûr, rien de plus urgent, que de fermer nos collèges ? On peut tirer la conclusion. Cette haine semble prouver, mieux que toute statistique, auquel des deux camps, celui du bien ou celui du mal, appartient l’ensemble de nos élèves. Ils ne sont donc pas si universellement égoïstes et dénués d’initiative.
Je me garderai, d’ailleurs, de revendiquer à leur profit le monopole de la fidélité aux bons principes. Nous ne sommes pas les seuls éducateurs chrétiens ; d’autres semeurs, réguliers et séculiers, ont jeté sur toute l’étendue de la France les graines vivantes de la moisson future. Ils sont ou seront pourchassés, comme nous, par les ennemis de la foi et de la liberté ; nous n’avons eu que l’honneur d’ouvrir la marche des persécutés et de voir notre nom, qui est celui du Sauveur lui-même, servir de cri de guerre.
Mon cher Paul, depuis que j’ai commencé cette lettre trop longue, les vagues frémissantes ont achevé de se calmer et, par ma fenêtre ouverte, je les vois maintenant se dérouler paisiblement sur la plage unie, comme des nappes de dentelle, bordées de peluche neigeuse. Un grain de sable suffit à Dieu pour fixer son terme à la mer montante et à la tyrannie des Cromwell de tous pays. Attendons et prions.
Tout à toi en Notre-Seigneur,
Jean.
Août 1003.
Mon cher Paul,
Le « jeune professeur savant et honnête » nous fait l’honneur de nous croire les derniers et malheureux tenants du classicisme. Je ne voudrais pas, à ce propos, intervenir, moi millième, dans la brûlante querelle de l’enseignement moderne. Cependant, je dois l’avouer, sa théorie un peu nouvelle sur la nécessité de démocratiser notre enseignement secondaire m’a fait réfléchir, et je me suis demandé si, réellement, il ne faudrait pas chercher là l’inspiration de la campagne qui a été menée, depuis bien des années, contre le classique.
Le classique était, de fait, un enseignement privilégié, aristocratique, non pas qu’il fût réservé exclusivement aux classes dirigeantes, mais parce qu’il menait seul à une culture distinguée et aux carrières libérales. Cela répugnait à l’égalité républicaine. On essaya donc d’abord d’une concurrence par la culture dite moderne, plus à la portée des intelligences démocratiques. Elle fut par décret proclamée équivalente à une culture classique, pour l’entrée aux grandes écoles du gouvernement, mais l’opinion n’admit pas l’équivalence réelle et le préjugé demeurait favorable à l’ancien régime.
Ne pouvant faire monter le moderne à la hauteur de son rival, on se décida à faire descendre le rival. On le chargea de matières étrangères ou accessoires, dont on doubla la valeur aux examens, de façon à écraser le malheureux sous le poids. La grande réforme de l’an passé est venue sanctionner et aggraver cet état de choses. Des quatre sections qui se partagent désormais notre enseignement secondaire, une seule, triste îlot perdu dans la mer immense, sert de refuge au latin-grec ; les trois autres sont des combinaisons variées entre les sciences, les langues vivantes et le latin. Les quatre machines fonctionnent dans chaque établissement, j’allais dire dans chaque fabrique, sur le pied de l’égalité, pour produire un baccalauréat qui ne sera plus ni classique ni moderne, mais le baccalauréat tout court, ouvrant au même titre la porte de toutes les carrières.
M. Chaumié vient de compléter cet admirable outillage par une invention du plus pur esprit démocratique : l’aurait-il empruntée au jeune professeur ? Une circulaire du Grand Maître de l’Université de France autorise les lycées à ouvrir des ateliers, où les élèves qui n’aiment pas le jeu au grand air pourront se délasser à quelque travail manuel, sous la direction de véritables ouvriers. Il proteste d’ailleurs contre toute assimilation avec ce qui se fait dans les écoles professionnelles. Ce sera pour leur seul plaisir que les futurs ingénieurs, officiers, médecins ou avocats, apprendront à manier la scie et le rabot, à fabriquer des chaussures et des chaussettes, des vestes et des culottes, que sait-on encore ? Espérons qu’ils ne feront pas une trop rude concurrence aux gens de métier, qui se plaignaient déjà des orphelins de dom Bosco !
Mais où la pensée démocratique de M. Chaumié touche à l’idylle, c’est lorsque, sans rire, il exprime l’espoir que le contact habituel avec l’ouvrier directeur aidera les élèves à mieux comprendre l’âme populaire. Il aime à croire que pour assurer ce dernier résultat, l’élève pourra aussi allumer sa pipe à la pipe de l’ouvrier, et terminer chaque leçon avec lui sur le zinc par une absinthe fraternelle. Enfin, ne conviendrait-il pas d’inscrire ces ouvriers maîtres sur la liste du personnel enseignant, à côté ou peut-être à la place des inutiles professeurs de littérature ancienne ? Ce serait l’égalité parfaite.
De bons esprits pensent que le nouveau plan d’enseignement nous mène droit à l’égalité dans la nullité. D’autres, au contraire, avec ton « jeune professeur, » s’attendent à voir sortir de ce pot-pourri, le triomphe définitif de la science populaire et positive. Je parie pour ces derniers, si la République dure quelque temps encore. Comme en Amérique, nous aurons des milliardaires qui auront commencé par marcher sans semelles, des fortunes scandaleuses et des faillites colossales, des inventeurs excentriques jusqu’à la démence, des maisons à vingt étages, le droit de lyncher les nègres ou autres personnages déplaisants, et une foule d’autres droits qu’on nous donnera ou que nous prendrons. En revanche, nous emprunterons aux nations restées classiques leurs poètes, leurs écrivains, leurs artistes, leur esprit et leur bon goût, en les payant bien. Elles pourront aussi, à la longue, nous rapprendre le français.
Il fut un temps où certain démocrate assez connu, qui exerça sur les destinées de notre pays une influence considérable, prétendit ressusciter en France la république athénienne. Si Léon Gambetta vivait encore, il ne passerait plus que pour un rêveur. Son rêve avait du bon, pourtant, même au point de vue démocratique. L’histoire nous apprend que les Athéniens, très jaloux de leur liberté civile et politique, n’en étaient pas moins un peuple très cultivé. Ils le devaient précisément à une aristocratie intellectuelle, comme n’en a vu aucune monarchie, pas même celle de Louis XIV. Durant une longue suite d’années, les hommes de génie se succédèrent à Athènes et y entretinrent ce culte de l’idéal religieux, patriotique et artistique, qui valut à la cité le respect de toutes les nations et de tous les siècles. Et pour que la république, avec son passé glorieux, finît par tomber sous la servitude de l’étranger, il fallut que ce triple idéal sombrât d’abord dans la corruption des idées et des mœurs, sous l’action dissolvante de sophistes impies et de rhéteurs vendus. Le Macédonien attend aussi à nos portes.
La France avait hérité d’Athènes, plus encore que de Rome, le sceptre universel de l’esprit ; c’était, après son titre de fille aînée de l’Église, la plus belle partie de notre patrimoine national, plus belle que la gloire de nos armes, tant de fois victorieuses. Mais la démocratie n’a cure de cet inutile privilège ; elle se suffit à elle-même. Le bloc ne s’arrêtera qu’après avoir tout écrasé, pareil à ces rouleaux successifs, aveugles et sourds, qui foulent le gravier de nos routes.
Faut-il nous résigner à cet écrasement ? Ce serait trahir notre cher pays, en même temps que toutes nos traditions ; nous n’y consentirons pas. Dans ces brillantes revues militaires, où chaque nation, si dreyfusarde qu’elle se dise, aime à faire parade de sa force, on regarde quelquefois défiler deux régiments de la même arme. L’un, de formation nouvelle, est précédé d’un drapeau aux couleurs éclatantes, tout neuf ; on le salue avec respect : c’est l’emblème de la patrie. Mais voici le second. La poussière et la poudre ont fané ses couleurs ; les balles ont troué ses plis et l’ont déchiqueté ; on a de la peine à lire encore les noms des victoires qu’il a aidé à gagner : ce n’est plus qu’un lambeau. Oui ; mais quand ce lambeau passe, c’est la gloire qui passe, et les bravos éclatent, unanimes, enthousiastes. Et lorsqu’un de ces glorieux restes semble trop vieux, un drapeau neuf en prend la place à la tête du régiment, mais l’ancien, l’invalide, garde la sienne dans le salon du colonel, à côté du nouveau venu ; et si, en un jour de malheur, le drapeau neuf ne suffit plus à sauver l’honneur de la patrie, la loque sublime reparaîtra sur le champ de bataille pour relever les courages et ramener la victoire.
Expulsés de nos collèges, nous avons emporté avec nous dans l’exil le vieux drapeau déchiré où était inscrit l’amour de la France et des bonnes lettres ; nous le garderons avec un soin jaloux, et quand la liberté de faire le bien nous aura été rendue, nous le rapporterons intact et nous le replanterons au frontispice de nos écoles rouvertes.
« Chimères ! » dites-vous. — « Double chimère ! dira quelqu’un ; car, depuis cinquante ans que vous aviez la liberté de l’enseignement, qu’en avez-vous fait ? Où sont les hommes de valeur que votre méthode a produits ? » Ce reproche, qu’on entend formuler encore quelquefois, nous va au cœur ; car il n’y en a pas de plus injuste et de plus immérité. Je n’y répondrai pas en détail ; d’autres l’ont fait victorieusement. Pour ne pas le laisser passer impuni, je veux indiquer seulement quelques-unes des raisons pour lesquelles l’accusation ne porte pas.
D’abord, cette loi de 1850, qu’on disait si libérale, ne nous donnait qu’un semblant de liberté, puisque l’État gardait pour lui seul le droit de fixer les programmes et de conférer les grades. Ainsi ligotée par les réglements universitaires, quel essor et quel jeu pouvait prendre notre méthode traditionnelle ?
En second lieu, malgré toutes les démonstrations de la bienveillance officielle, nous restions pour l’Université toujours suspects. Sans doute, ceux de nos élèves qu’une ambition plus noble poussait à conquérir dans les sphères supérieures quelque situation brillante, n’avaient rien à craindre de leur provenance cléricale et jésuitique ; mais… il leur fallait beaucoup de talent pour arriver premiers sur les enfants de la maison universitaire.
Je pourrais dire encore que nos collèges, ne participant ni peu ni prou aux millions du budget, eurent à se débattre durant les vingt-cinq premières années contre de multiples embarras matériels. Quand ils allaient être à flot, on inventa l’article 7 et les décrets, qui nous dispersèrent une première fois.
Les vingt années qui suivirent 1880 ont fourni à nos annales des preuves consolantes de la solidarité apostolique et fraternelle qui, dans les grands périls, unit le clergé séculier et régulier. Nombre de prêtres dévoués, mêlés à de vaillants laïques, sont venus remplacer les proscrits et enlever à nos ennemis la satisfaction de voir nos collèges s’effondrer. La plupart, faisant abnégation de leurs idées personnelles, ont compris que l’honneur des nouveaux maîtres et leur succès même auprès des familles réclamaient d’eux la fidélité à nos traditions ; nous en avons connu qui les ont gardées avec une intelligence et une rigueur dignes de toute notre reconnaissance. Quelques-uns, dans de bonnes intentions, ont voulu faire différemment ; ce qui s’en est suivi, les regarde.
Toujours est-il que, reprocher à des éducateurs, placés dans des conditions si précaires, de n’avoir pas opéré une série de prodiges, cela touche à la dérision. Nous sommes sûrs d’en avoir au moins opéré un, qui compte pour plusieurs : nous avons failli faire peur à l’Université ! Si elle trouve que c’est peu de chose, nous ne demandons pas mieux que d’en faire davantage. Qu’elle mette en commun ses libertés, ses privilèges et ses ressources, de façon à rendre la lutte égale : dans vingt ans, le pays jugera.
Si elle croyait devoir refuser le combat, par crainte de trouver en nous des ennemis jurés de la science et du progrès moderne, nous pourrions la rassurer. Peut-être suffirait-il, pour cela, de lui montrer telles de nos anciennes maisons, parfaitement en rapport avec le mouvement scientifique, qui, à son gré, ont plutôt trop de succès, et font aux écoles de l’État sans Dieu une concurrence gênante.
Nous savons que « le monde marche » ; nous sommes prêts à marcher avec lui, non pourtant à l’aveugle. Nous ferons au réel les concessions nécessaires ; mais nous n’admettons point qu’il détrône l’idéal. Notre ambition est de les réconcilier ; la jeune France ne pourra qu’y gagner.
A bientôt, mon cher Paul.
Toujours à toi en Notre-Seigneur.
Jean.
Août 1903.
Mon cher Paul,
J’ai dit qu’entre le vieil enseignement classique et la science moderne, la conciliation est possible ; mais elle serait incceptable et impardonnable, aujourd’hui plus que jamais, si elle devait toucher à la devise même de notre enseignement : Chrétien avant tout ! Ce serait toucher à l’arche sainte.
Le « jeune professeur » part en guerre contre les sacristains. Je me croirais obligé à protester énergiquement, si l’on pouvait supposer que ce mot couvre une intention offensante à l’égard des modestes fonctionnaires à qui incombe le service matériel du culte. Mais, puisque ce monsieur est « même chrétien », son mot représente une simple catachrèse, un abus de langage, et l’on devine son vrai sentiment. Il n’aime pas ces dévots exagérés, chrétiens de surface et de forme, qui font consister toute leur piété et toute la religion en cérémonies extérieures, en airs penchés, en sentences mystiques, en dévotions puériles.
Eh bien, il a raison, au fond. Sans aller jusqu’à voir des Tartufes, là où, souvent, il n’y a que des simples d’esprit, nous n’aimons pas plus que lui ce genre de dévots. Ils n’ont jamais été notre idéal, tant s’en faut ! Les Chrétiens que nous voulons former joignent à l’amour de leur foi l’amour de leurs devoirs, à la piété l’action :