17 juillet.
Mon cher fils,
Pour l’ordinaire, j’abandonne volontiers à ta mère et à ta sœur le soin de te donner de mes nouvelles : ce sont deux fidèles secrétaires. Mais aujourd’hui je revendique mes droits de père de famille pour t’envoyer un mot de profonde satisfaction. Cela va te surprendre, car tu me connais par nature assez peu coutumier des compliments. Mais aussi ceux que je t’apporte ne vont à toi qu’en seconde ligne : ils s’adressent d’abord à d’autres.
Louis t’a appris les faits ignominieux qui viennent de jeter le déshonneur sur notre lycée, sur l’éducation qu’on y donne et malheureusement aussi sur plusieurs familles, jusque alors sans tache. Ce sont des choses profondément regrettables et je les déplore ; car, malgré tout, j’aimais encore l’Université : elle m’a élevé. Même quand une mère n’a pas été ce qu’elle devait être, on ne l’oublie pas. Dans mon jeune temps, d’ailleurs, il ne se passait rien de semblable. On avait encore le respect de soi et de la morale. On nous faisait encore le catéchisme, et il y avait des prêtres, non pas seulement pour confesser ceux qui en sentaient le besoin, mais dans le professorat et même dans l’administration.
En te plaçant au lycée où j’avais fait mes propres études, je ne soupçonnais pas les dangers que tu y courais et j’accusais d’exagération les inquiétudes perpétuelles de ta mère. Si je t’en ai retiré, c’est encore, surtout, parce que tu n’y travaillais pas suffisamment et que tu prenais des façons désagréables : le côté moral m’échappait.
Je me suis trompé et j’ai été trompé[5].
[5] Sans vouloir rendre toute l’Université responsable des faits cités, qui sont rigoureusement historiques, l’auteur croit devoir les appuyer de quelques témoignages plus généraux.
M. Sigwalt, membre du Conseil supérieur, a fait devant la commission Ribot cette déclaration : « La grande masse de nos élèves sont des enfants moralement abandonnés, et je n’exagère rien en affirmant que, quoi qu’on dise, nos élèves ne sont pas moralisés par l’instruction que nous leur donnons. » (Enquête, tome II, p. 148).
M. Rocafort : « Les pions d’autrefois, qu’on appelle maintenant répétiteurs, sont le plus souvent des jeunes gens inaptes à transmettre une éducation qu’ils n’ont pas eux-mêmes. » (II, 650.)
Un de ces répétiteurs, président de l’Association des maîtres répétiteurs, a dit le 1er novembre 1896, dans un banquet présidé par un député : « Le désir le plus vif des répétiteurs serait d’obtenir toutes les semaines un congé de vingt-quatre heures consécutives, de pouvoir de temps en temps vivre de la vie de tout le monde… » Nous supprimons le reste par respect pour nos plus jeunes lecteurs. (L’État éducateur, Auxerre.)
M. d’Haussonville répond à M. Lavisse : « Ni à Louis-le-Grand dont je suivais les cours, ni à Sainte-Barbe où j’ai été interne, personne ne s’occupait peu ou prou de notre éducation et de notre âme. » Et citant un mot de Mirabeau sur les grandes villes : « L’agglomération des hommes engendre la pourriture comme celle des pommes », il continue : « Sainte-Barbe était une agglomération de pommes. Bien peu échappaient à cette pourriture précoce… Il en était et il en sera, je crois, toujours ainsi, là où la surveillance qui doit s’exercer de jour et de nuit, de nuit surtout, sera confiée, non point à des hommes obéissant à une pensée de dévouement moral et religieux, mais à des jeunes gens en mal d’arriver ou à des déclassés en peine de trouver un gagne-pain. Partout où il y aura des pions, les enfants seront des pommes. » (Questions actuelles, 17 janvier 1903.)
« Si j’avais un fils, disait un vieux professeur universitaire, j’aimerais mieux le plonger dans une fosse d’aisance que de le mettre pensionnaire dans un lycée. » (Univers du 15 décembre 1903.)
Mais je me rappelle — en français — certain passage poétique que tu dois connaître en latin, où le vieux Lucrèce dit qu’il est doux d’assister de la terre ferme à la détresse des nautonniers surpris par la tempête. C’est ton cas, mon ami. Tu es sorti juste à temps de cette malheureuse galère, où peut-être ta vertu et l’honneur de ta famille auraient sombré, en compagnie de tes anciens camarades. C’est de ce bonheur que je te félicite, comme je m’en félicite pour moi-même.
Est-ce tout ? Non. Car si tu n’avais fait que changer de maison sans changer de façons, le profit eût été maigre et ma joie aussi. Ma joie maintenant, mon Paul, — je veux te le dire une fois sans détour, — c’est de voir que tu n’as plus rien de commun avec ces précoces gredins et que, devant leurs parents humiliés, tu me donnes le droit de marcher encore la tête haute. De cela je remercie tes maîtres et je te remercie.
Si tu en trouves l’occasion, dis-le-leur de ma part, en attendant que je puisse le faire moi-même de vive voix.
Et toi, mon fils, reste digne d’eux jusqu’au bout et obéis-leur, en tout, comme tu m’obéirais à moi-même… ou au bon Dieu.
Ton père qui t’embrasse.
J’attends ton oncle Barnabé, pour voir comment il déraisonnera encore sur le cas des deux pions. S’il s’avise de prendre leur défense, il peut être assuré que je lui mettrai le nez dans la mélasse. Tant pis pour eux et pour lui !
22 juillet
Mon cher Louis,
Je ne veux pas perdre le temps à faire des commentaires sur ce que tu m’apprends. C’est profondément triste et odieux. Détournons le regard, élevons nos cœurs et remercions Dieu de nous avoir préservés de l’abîme où sont tombés nos pauvres camarades.
On m’écrit de chez moi le résultat de l’enquête ministérielle. Les pions, blâmés et cassés aux gages, ne passeront pourtant pas en cour d’assises, parce que cela causerait trop de tapage. Sur le tas des élèves compromis on en congédiera trois, probablement de malheureux boursiers, moins coupables que d’autres : mais ces autres, il faut les ménager, parce que leurs papas sont influents et ont menacé de faire un esclandre. Mère Université veut bien couvrir leurs peccadilles du manteau de son indulgence, qui est long et large. Les jeunes générations qui montent s’en souviendront, le jour où le professeur de philosophie leur parlera encore des charmes du libertinage au point de vue esthétique.
Mais tout en déplorant le mal qui vient d’arriver, nous avons, je pense, le droit de nous réjouir de l’heureux changement qui en résultera pour toi. Quel plaisir de nous retrouver, l’an prochain, sous le même toit et de mettre en commun nos travaux, nos joies, nos idées et nos amis !
A ce propos, mon cher Louis, je ne puis m’empêcher de songer que la Providence a préparé les choses d’une façon particulièrement attentive pour nous, en permettant que ta conversion s’accomplît ici même et avant cet éclat scandaleux : sans ces deux circonstances, ton admission aurait probablement souffert quelque difficulté. N’aurait-on pas eu peur d’introduire un loup dans la bergerie ? Maintenant, je pourrai certifier aux supérieurs que tu es le plus inoffensif des agneaux. J’espère qu’ils accepteront mon témoignage et ma caution — et je suis sûr que jamais ta conduite ne m’infligera un démenti. Je compte sur toi comme sur moi-même, ou davantage.
Quelqu’un que je plains sincèrement dans cette affaire, c’est le brave abbé X…, l’aumônier. Ma mère, qui l’a vu, m’écrit qu’il en couve une maladie. Le proviseur lui a fait le reproche de n’avoir rien empêché. Je trouve que ce proviseur a du toupet. Il devrait se souvenir qu’il a toujours été le premier à voir dans l’aumônier la bête noire de son établissement et qu’il a entravé de toute manière, sous prétexte de liberté de conscience, l’action du prêtre sur les élèves. Est-ce que l’abbé X… nous connaissait ? Est-ce que nous le connaissions ? Les reproches du proviseur lui retombent à lui-même sur le nez : car, tout injustes qu’ils sont, ils prouvent que le malheureux sait où serait le remède.
J’ai entendu raconter ici que M. Duruy, étant grand-maître de l’Université de France, avait eu un jour la curiosité de voir l’École des Pères de la rue des Postes. Le P. Recteur se fit un plaisir de le mener partout. A mesure que le Ministre examinait les diverses parties de la maison, études et classes, laboratoire de chimie et cabinet de physique, dortoirs et réfectoires, etc., il comparait avec l’Université en disant : « Nous avons mieux… Nous n’avons pas si bien. »
En sortant, on parla de la moralité. Le Ministre demanda au R. Père s’il n’avait pas à s’en plaindre.
« Dans certains cas exceptionnels et isolés, répondit le P. Recteur, oui ; dans l’ensemble, non.
— Comment faites-vous, mon Révérend Père ? Car enfin ces jeunes gens de dix-sept à vingt ans, et vous en avez beaucoup…
— Quatre cents.
— … ils ne sont pas bâtis autrement que les nôtres : ils ont les mêmes passions, contre lesquelles toute leur bonne volonté peut quelquefois échouer.
— Sans doute, Excellence, mais nous avons un moyen.
— Puis-je savoir lequel ?
— Chacun de ces jeunes gens se choisit, parmi les prêtres le plus expérimentés de la maison, un directeur de conscience, à qui, dans les heures mauvaises, il est toujours libre de demander conseil et réconfort, qui le relève et le soutient en toute occasion. C’est ce que nous appelons le Père spirituel.
— Je comprends… Mais là, nous ne pouvons pas lutter avec vous. »
Et l’on ajoute que le ministre partit soucieux. L’Excellence qui est venue à Z… a dû en faire autant, si elle attache quelque prix à la moralité des lycées. Mais du souci au remède, il y a loin, si loin que l’Université ne franchira jamais l’intervalle — aussi longtemps du moins qu’elle se condamnera à ne pas être chrétienne.
J’ai sur ce point comme sur les autres mon plan de réforme : car je ne renonce pas encore à convertir un jour la marâtre qui a commencé mon éducation. Veux-tu que je t’en fasse confidence ? Voici. Tu vas juger si je suis hardi et radical.
Ne pouvant établir dans chaque lycée (ce serait pourtant le plus sûr et le plus court) un groupe de Jésuites, j’y appellerai au moins deux prêtres séculiers, recommandables sous tout rapport, que je chargerai de la direction active et suivie des consciences, avec toute facilité d’exercer leur ministère. Pour compenser leur petit nombre et les aider dans leur laborieuse besogne, j’introduirai la Congrégation !!!
Oui, cette redoutable Congrégation, sur laquelle tant de gens naïfs, depuis le temps de la Restauration, déraisonnent encore à plaisir, absolument comme un aveugle sur les couleurs. Pour t’épargner le malheur de les imiter, je te dirai demain ce que c’est qu’une Congrégation de collège.
Bonsoir, Louis.
Ton dévoué Paul.
23 juillet.
Mon cher ami,
Figure-toi, le soir, dans un long corridor sombre, des gens cachés sous des manteaux noirs, masqués, se glissant à pas de loup, sans mot dire, sans souffle, jusqu’à une porte basse bardée de fer. A travers un petit grillage, ils murmurent quelques syllabes : la poterne s’entre-bâille et ils descendent un escalier en spirale, frappent trois coups symétriques à une seconde porte ferrée et pénètrent enfin dans un souterrain voûté, aux murs absolument nus, sans ouverture vers le dehors, à peine éclairé, où d’autres conspirateurs les attendent déjà, muets comme la mort. Se connaissent-ils ? On ne sait. Que veulent-ils ? Tu vas voir.
Quand tous sont arrivés et comptés, l’un d’eux, un jésuite, s’avance vers une grande table ronde placée au milieu du caveau, et y plante tout droit un poignard… Bigre ! Ça ne te donne pas froid dans le dos ?… C’est une façon de déclarer la séance ouverte. Tous prennent place, et alors, d’une voix sépulcrale, le président invite chacun d’eux à dire ce qu’il a fait pour la bonne cause. La bonne cause, tu le devines bien, c’est le règne de la Compagnie de Loyola, que ces malheureux ont juré, sur le salut de leur âme, de défendre jusqu’à la mort, ad majorem Dei gloriam.
Y es-tu ?
Eh bien, mon ami, tout cela se passe… dans les romans et peut-être dans certaines sociétés secrètes, mais pas au collège. Notre Congrégation n’est pas une société secrète : elle se recrute, se réunit et fonctionne au grand jour, sans avoir rien de sinistre ni dans son but ni dans ses moyens.
Son but général et final est de faire de nous de parfaits chrétiens, en nous encourageant dès le collège à la pratique généreuse de tous nos devoirs et spécialement à la lutte sans merci contre le mal qui est en nous et hors de nous.
Quels moyens emploie-t-elle à cet effet ? Avant tout, naturellement, la piété, non la piété de surface, de bonne femme ou de sainte-nitouche, mais cette piété solide qui va de pair avec l’effort vers le bien. A cette piété elle propose un modèle et un appui pris dans le Ciel : pour les grands, c’est Notre-Dame. En voici les raisons. Reine, elle dispose en notre faveur de la puissance suprême de son Fils ; Vierge, elle est l’idéal réalisé de cette pureté si nécessaire et parfois si difficile, quand on est jeune et tenté ; Mère, elle est la bonté, la miséricorde, l’amour, dont notre cœur a besoin à tous les instants de notre vie.
L’engagement a lieu en public, devant l’autel, par un acte solennel de consécration. Il se réduit à une sorte de contrat chevaleresque, par lequel je me donne librement pour vassal à la Reine des Cieux, qui, en loyale suzeraine, voudra bien, à titre d’échange, me garantir aide et protection dans la grande affaire de mon salut. C’est tout le mystère.
Cependant, il y a un semblant de prétexte à la défiance des ennemis de la Congrégation. Si le chevalier de Notre-Dame restait isolé, il risquerait de succomber dans certaines rencontres et de ne pas trouver l’emploi convenable de sa vaillance. Les chevaliers errants ne sont plus de notre époque et les Jésuites n’ont pas attendu jusqu’aujourd’hui pour savoir que la grande force, le grand levier qui élève les âmes, dans le petit monde du collège comme dans le monde extérieur, c’est l’association. Voilà le point irritant.
Mais si mon but personnel est essentiellement bon, pourquoi cesserait-il de l’être, si je le poursuis avec d’autres et si je m’entends avec eux, en toute honnêteté, pour l’atteindre plus sûrement et plus complètement ?
Il y a plus de trois siècles qu’un religieux du Collège Romain associa ses élèves pour travailler ensemble, sous l’invocation de Notre-Dame, à leur progrès dans la vertu et la science. Les Papes ne tardèrent pas à encourager les pieuses réunions du même genre et elles se répandirent dans tout l’univers, enrôlant sous l’étendard de la Vierge Immaculée l’élite des chrétiens de tout âge et de tout rang, depuis les enfants des écoles et les simples travailleurs jusqu’aux princes de l’Église et aux têtes couronnées. L’une des premières fut établie dans la capitale de la France, au collège de Clermont, devenu plus tard lycée Louis-le-Grand : elle compta parmi ses membres saint François de Sales et le grand Condé.
Nous autres, chétifs, sommes loin de ces illustres personnages ; mais c’est quelque chose de pouvoir se dire qu’on leur succède. Si l’on n’y gagne pas le droit de s’estimer davantage, on estime du moins davantage la Congrégation.
En somme, nous faisons ce qu’ils faisaient : les règles n’ont pas changé. Pour être admis à l’honneur de la consécration solennelle, il faut avoir, durant plusieurs mois, donné des preuves sérieuses de piété, de travail, de bon esprit, de caractère. Alors on passe devant le Conseil, formé des principaux dignitaires, sous la présidence du P. Directeur. Ils décident à la pluralité des voix si l’épreuve a été, ou non, satisfaisante et suffisante. C’est un moment redoutable : car les condisciples se connaissent bien entre eux et se jugent sévèrement. L’indulgence descend plutôt du Père. Je le sais de bonne source, car…
— « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ? »
— Eh bien, oui, ils m’ont mis du Conseil. C’est ce qui me permet de te parler en connaissance de cause.
Dans ces conditions de recrutement, tu comprendras que la Congrégation renferme l’élite morale de la Division. Mais elle n’est pas un simple reliquaire pour y conserver sous verre ou dans la cire les petits saints : elle doit être aussi un instrument d’éducation générale. A n’être bon que pour soi seul, on risque de ressembler à l’escargot dans sa maison solitaire ou au rat dévot dans son fromage.
Accueillir les nouveaux à la rentrée comme j’ai été accueilli, consoler un camarade en deuil, prendre part à la joie d’un autre, relever un courage abattu, défendre un faible contre un abus de force ou contre ses propres défaillances, placer un conseil opportun, gronder quelquefois, quelquefois arrêter un petit désordre, rappeler les convenances à qui les oublie, entraîner au jeu, favoriser en toute circonstance la gaîté, le bon esprit, la vie de famille au collège : voilà quelques-uns des devoirs d’un bon Congréganiste.
Il est évident que tous ne s’en acquitteront pas avec la même énergie et le même succès ; mais les gens de cœur ne fussent-ils qu’une poignée, ils auront vite fait de prendre la tête de la Division. La fermeté de caractère et la décision de volonté s’imposent toujours, tôt ou tard. Ces braves, on les écoutera, d’ailleurs, d’autant plus volontiers qu’ils comptent généralement parmi les dignitaires et sont les élus de leurs camarades : car les hautes charges de la Congrégation sont conférées par le suffrage universel, honnêtement pratiqué, et les Supérieurs ne se réservent qu’un droit honorifique d’approbation.
Tu vois, sans peine, mon ami, qu’il y a dans cette institution une véritable puissance pour le bien et une digue solide contre les mauvais courants. Si le lycée avait eu sa Congrégation, le scandale récent ne se serait pas produit, les sales propos ne formeraient pas le jeu ordinaire des élèves et peut-être se serait-il trouvé parmi eux quelqu’un pour clore le bec à l’inventeur du libertinage esthétique.
Cet apostolat en famille apporte aux Congréganistes un avantage personnel infiniment précieux pour leur avenir. Il développe à la fois l’esprit d’initiative, le savoir-faire, l’art de se gouverner soi-même en agissant sur les autres ; il devient ainsi pour eux le meilleur apprentissage de l’influence qu’ils seront appelés un jour à exercer sur un terrain plus vaste.
Si j’avais plus de temps à moi, je te dirais comment cet apprentissage se complète par l’apostolat extérieur de la charité, par les relations directes avec le pauvre peuple et aussi par un commencement de participation aux œuvres sociales chrétiennes.
Ne t’étonne pas, mon cher, si tu me trouves si ferré sur cette intéressante question : je n’ai guère fait que de te répéter ce qui nous a été dit si éloquemment par le R. P. Recteur, ce matin même, à notre fête des adieux, dont je veux encore te donner une idée.
Avant de se quitter, les uns pour aller en vacances, les autres pour ne plus revenir, les Congréganistes se réunissent une dernière fois dans leur chère chapelle, témoin de leurs premières promesses à Marie, de tant de ferventes prières, de résolutions généreuses, de cérémonies touchantes qu’ils n’oublieront pas. On chante encore ensemble les louanges de Notre-Dame, on prie, on communie les uns pour les autres, avec une ardeur que double la pensée de la séparation prochaine. A la fin, les partants viennent s’agenouiller au pied de l’autel. L’un d’eux tient, debout, la bannière de Marie ; un autre, au nom de tous, déclare leur volonté de défendre toujours, autant qu’il sera en leur pouvoir, la gloire de Dieu, son divin Cœur, sa Mère et son Église. Puis le Préfet en charge, suivi de ses deux assistants, vient donner acte de leur engagement à ceux qui s’en vont, promet au nom des restants fidélité au commun drapeau et propose de sceller l’union perpétuelle des cœurs par l’union dans la prière. Les deux déclarations, munies de toutes les signatures, sont déposées aux pieds de Marie et conservées ensuite dans les archives de la Congrégation.
Une fois maîtres de leur liberté et lancés dans l’universel tourbillon, tous ceux qui ont promis auront-ils le courage de tenir toujours ? Dieu le sait. Du moins semble-t-il que le souvenir de ce pacte solennel ne pourra manquer, à certains moments, de peser sur le cœur des coupables et finira peut-être, avant qu’il soit trop tard, par y éveiller le remords qui les sauvera. Quant à moi, avec la grâce de Dieu et la protection de l’Immaculée, je désire et j’espère ne passer jamais dans le camp des lâches.
Cette fête, si touchante dans sa pieuse simplicité, m’a pourtant laissé une grande tristesse. Jean revient ici, l’an prochain : je m’en réjouis pour nous deux, toi et moi ; nous formerons avec lui un triumvirat modèle, tu verras. Mais j’avais d’autres amis, qui étaient aussi les siens et qui ne reviendront plus. Nous étions cinq, nous tenant comme les doigts de la main, nous aimant comme si nous n’avions eu qu’une seule âme. Notre lien commun, c’était un même désir d’être bons, purs, généreux pour Dieu et pour nos frères. Sous l’inspiration de notre P. Directeur, nous avions formé entre nous une alliance confidentielle… Oh ! elle n’avait rien de subversif ni de politique !… Ses statuts nous obligeaient à nous avertir mutuellement de nos défauts, à tâcher doucement et discrètement de ramener au devoir certains condisciples empêtrés dans la paresse ou l’indiscipline, à en encourager d’autres qui étaient déjà revenus, à faire respecter toujours et partout, sans fracas et sans forfanterie, trois choses : l’autorité, la charité et la pureté.
Mon bon, tu mesureras quelque jour la distance qui sépare une amitié fondée sur ces bases et d’autres amitiés de collège que tu as connues, que j’ai connues. Tu éprouveras quels sentiments profonds, délicieux et fortifiants elle met dans le cœur, sans le troubler jamais. On voudrait que cela durât toujours. Quand j’ai vu les trois philosophes se relever après leur déclaration de partants, j’ai senti que mon cœur se déchirait et (ne le dis à personne) j’ai pleuré amèrement.
Tu vois, mon cher, que, sans parler des autres raisons, ton entrée au collège est indispensable pour me consoler, si tu m’aimes, et pour reconstituer l’alliance qui va se dissoudre. Arrange-toi en conséquence.
Et pardonne-moi ce bavardage. C’est probablement le dernier avant mes examens : je m’attends à les passer dans huit jours. Bonne chance pour les tiens !
Ton dévoué
Paul.
2 août.
Mon cher Papa,
Le télégraphe vous a déjà appris la grande nouvelle : dame Faculté des Lettres m’a été clémente et m’a proclamé bachelier de Rhétorique avec la mention honorable bien. J’ai failli décrocher la mention supérieure : c’est par ma faute que je l’ai perdue, mais je n’en ai aucun repentir. Voici le fait.
Quand je finissais de répondre aux interrogations sur la littérature, mon examinateur, le même qui avait corrigé mes compositions écrites, voulut bien me dire :
« Vos études littéraires, monsieur, semblent avoir été bonnes : où les avez-vous faites ?
— Au lycée de Z***.
— Ah ! Bien.
— Et en dernier lieu, au collège des jésuites de H***.
— Vous dites ?
— En dernier lieu, au collège des jésuites de H***, où je viens de faire ma Rhétorique. »
Il fronça les sourcils, me toisa, articula un Ah ! très bref, puis ajouta d’un ton pincé :
« Je vous remercie, monsieur. »
Mon affaire était claire : à l’addition des points, il m’en a manqué deux pour avoir droit au très bien. Si j’avais encore été de la boutique, on m’aurait fait l’aumône de ces deux pauvres points ; mais j’ai payé le crime d’avoir déserté et l’honneur d’appartenir à un enseignement rival. Je l’ai un peu regretté pour les Pères, à qui je dois tout : ils avaient mérité un succès plus complet. Quant à moi, il me suffit de savoir qu’ils sont contents de mes efforts : aucune mention ne vaut leur estime, appuyée sur le témoignage que me rend ma conscience d’avoir fait mon devoir.
Et vous, mon cher papa, quand l’examinateur m’a adressé sa demande indiscrète[6], est-ce que vous auriez voulu que votre fils reniât ses nouveaux maîtres ? Je sais bien que non, car je n’ai pas oublié votre dernière lettre. Donc, foin de cette mention très honorable, qui m’aurait déshonoré à vos yeux et aux miens ! Je n’en avais pas besoin, je pense, pour vous convaincre, vous et ma mère, que je n’ai pas perdu mon temps au collège.
[6] En ce temps-là, le livret scolaire n’existait pas et l’Université tenait encore à paraître ignorer la provenance des candidats, pour écarter d’elle plus sûrement tout soupçon de partialité. J’ajouterai que le fait cité, sans être général, n’est cependant pas isolé.
Aussi, mon bien cher papa, je viens en toute confiance et simplicité vous demander maintenant, comme je vous en avais prévenu, la récompense que vous m’avez offerte pour la Saint-Paul. Cependant, si je parle de récompense, n’allez pas croire à un retour offensif de mon égoïsme d’antan. Quoique je ne sois pas devenu insensible, tant s’en faut, à ces petites choses qui flattent le moi et les goûts naturels, j’ai appris chez les Pères à chercher les vraies satisfactions plus haut, dans le devoir accompli pour lui-même et pour Dieu.
D’autre part, j’ai appris également à estimer selon sa valeur, c’est-à-dire au-dessus de tout le reste, la joie d’une âme qui est en paix avec son Créateur.
Cette joie, mon cher papa, je sais que vous ne l’avez point. Vous êtes seul maintenant, dans notre cher petit foyer, si uni par ailleurs, à ne pas l’avoir. J’en souffre plus que je ne saurais vous dire ; nous en souffrons tous, ma bonne douce et sainte mère, votre petite Jeanne… Vous en souffrez vous-même. Oh ! ne dites pas non : quand on a le cœur aussi profondément bon que vous l’avez, on ne fait pas souffrir les êtres qu’on aime le plus au monde sans souffrir soi-même.
Je suis dans la vérité, n’est-ce pas ? Eh bien, mon cher et bon père, si vous pensez que je mérite une récompense des efforts que j’ai essayés, depuis près d’un an, pour vous faire honneur et plaisir, je n’en veux pas d’autre que votre retour à Dieu et à la pratique de vos devoirs religieux.
Les raisons, je ne vous les déduirai pas : ce n’est pas à moi de vous prêcher, et je suis persuadé qu’au fond de vous-même vous les connaissez fort bien. Je me contenterai de prier, comme je le fais depuis longtemps, pour que Dieu éclaire davantage votre intelligence si lucide et fortifie votre volonté si droite, et j’attends la réponse de votre cœur, en vous embrassant mille fois.
Votre Paul.
4 août.
Mon fils,
Je te félicite d’avoir obtenu la mention bien et de n’avoir obtenu que celle-là : si tu avais eu la faiblesse de renier tes maîtres, je t’aurais renié toi-même. Mais tu n’étais pas capable d’une pareille vilenie !
Je suis très content du prix que tu attaches à leur estime et des sentiments de reconnaissance que tu as pour eux : ils les méritent de toute manière, et j’écris aujourd’hui même pour les remercier de tout ce qu’ils ont fait pour la culture de ton intelligence et de ton caractère.
Oui, ta mère et moi nous savons que tu n’as pas perdu ton temps au collège : nous l’avons constaté de nos yeux et par tes lettres. Sois bien rassuré là-dessus : tu as droit à toute notre satisfaction, et, pour ma part, je ne souhaite pas mieux que de te la témoigner d’une façon qui te soit agréable.
La demande très sérieuse que tu m’adresses ne m’a ni fâché ni surpris, venant de toi. Je reconnais tes bonnes intentions, mon cher Paul : elles m’ont touché. Tu sais d’ailleurs que je ne suis pas hostile à la religion : je vais à la messe, les jours de fêtes concordataires. Pour te faire plaisir, j’y conduirai ta mère et ta sœur dimanche prochain, peut-être même les dimanches suivants.
Mais ne m’en demande pas davantage pour l’instant : la poire n’est pas mûre. Et pour te prouver en même temps ma bonne volonté et ma confiance, je te dirai encore ceci, à toi seul : « Je sais que ma situation n’est pas régulière, et j’espère bien ne pas mourir avant de l’avoir régularisée : mais cette opération, je veux la faire librement et loyalement, quand je me sentirai dans les dispositions convenables pour qu’elle ne soit pas un acte de simple complaisance ou, ce qui serait pire, d’hypocrisie. »
Je respecterai ton refus de tout autre cadeau pour ta fête ; mais je tiens à étrenner ton premier diplôme et, me rappelant certains désirs exprimés jadis en conversation, j’ai pensé te donner une triple joie en te chargeant de conduire à Lourdes ta mère et ta sœur. Elles iraient te couronner mardi et partiraient avec toi, le soir même de la distribution des prix. Vous prendriez le chemin des écoliers et une dizaine de jours, que je passerai seul à attendre votre retour. Vous prierez bien pour moi la bonne Vierge, que j’ai toujours un peu aimée.
Est-ce entendu ?… Qui ne dit mot consent. Je t’embrasse, mon cher fils, en attendant.
Papa.
5 août.
Très honorable bachelier et très aimé frère,
Qu’as-tu demandé à papa ? Nous n’en savons rien, ni maman ni moi ; mais nous le devinons. Ta lettre est arrivée le soir, pendant le dîner ; il l’a ouverte aussitôt et nous a lu ton histoire du très bien, manqué par le fait de ce stupide examinateur. Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? Et d’abord, est-ce un homme ? Je lui donne une figure de vieux singe, avec une tomate mûre au bout de la chose qui lui sert de nez : puisqu’il est grincheux et injuste, il ne peut qu’être laid à faire peur. Quant à son cœur, s’il en a un, il doit l’avoir dans l’estomac, à moins que ce ne soit dans ses chaussures : car s’il le portait à la bonne place, est-ce qu’il ne t’aurait pas admiré, quand tu risquais si crânement ta peau d’âne, plutôt que de cacher ton titre d’élève des Jésuites ? Lorsque papa nous a lu ta réponse, je n’ai pu m’empêcher de dire :
« Bravo, petit frère !
— C’est notre vrai Paul, ajouta maman.
— Ce garçon-là sera un homme », compléta papa ému. Puis, à mesure que tu parlais de ta reconnaissance et de ton estime pour les Pères : « Il a raison, intercalait-il, il a raison ! »
Puis : « Ah ! voilà enfin la question du cadeau de fête arriéré ! Qu’est-ce qu’il va me demander ? » Mais après nous avoir lu encore deux lignes, soudain il se tut ; sa mine devint très sérieuse ; à deux ou trois endroits, je vis que ses yeux le picotaient. Quand il eut fini, il plia ta lettre et la mit dans son portefeuille sans un mot.
« Qu’est-ce qu’il vous demande, papa ?
— C’est mon secret. » Et toute la soirée, il resta songeur, préoccupé. Je voulais le soulager du poids qui le gênait : maman me fit signe d’être discrète. De bonne heure, il allégua un peu de fatigue et se retira chez lui, sans doute pour t’écrire avant de se coucher.
Le lendemain, il vint au déjeuner avec une lettre. Il paraissait calme, presque joyeux, comme un homme qui a fait ou qui va faire une bonne action :
« A quelle heure va-t-on à la messe, demain dimanche ? » demanda-t-il tout à coup.
— « Mais comme toujours, à neuf heures », répondit maman, un peu surprise. « Est-ce que vous y venez ?
— Je promets à Paul dans cette lettre de vous y conduire.
— En Te Deum pour son baccalauréat ? » fis-je.
— « Oui. Trouve-moi un livre de messe, pour que je n’aie pas l’air trop dépaysé.
— Voulez-vous son paroissien de première communion ?
— Oui, oui.
— Oh ! que vous me faites plaisir, papa ! » Je l’embrassai, il m’embrassa ; puis, voyant maman essuyer une larme de joie, il l’embrassa aussi et lui demanda, ensuite, si elle se sentait assez forte pour affronter la fatigue d’un voyage :
— « A quel endroit ?
— A Lourdes.
— Avec vous ?
— Pas encore. Avec Paul et Jeanne.
— Oh ! maman, ne refusez pas ! Paul et moi, nous vous soignerons bien et la sainte Vierge ne permettra pas qu’il vous arrive du mal.
— Eh bien, oui. »
Cette fois, je me jetai au cou de maman — et en esprit au tien. Là-dessus, sans perdre une minute, on régla tout pour le double départ, d’ici chez toi et de chez toi à la grotte miraculeuse. Pour le premier trajet, c’est ta sœur qui veille sur maman ; après, tu deviens notre chevalier jusqu’au retour à Z… Quel bonheur ! Je me dis que, si nous n’avons pu faire encore ce pèlerinage désiré, c’est qu’avant de nous accueillir dans son domaine, Marie voulait te voir devenu ce que tu es maintenant. Comme nous allons bien la prier, n’est-ce pas, mon frère, pour tout ce que nous aimons, pour notre pauvre cher papa surtout, qui vient de faire un grand pas vers le bon Dieu !
Nous serons au collège après-demain soir ; mardi matin, nous te couronnons… Combien de fois ? Ce jour-là, nous couchons à Paris, et le lendemain, en route pour les Pyrénées, avec toi. Quel bonheur ! Quel bonheur !
Au revoir, Paul, dans deux jours, qui n’en finiront pas. Je t’embrasse et je te r’embrasse.
Ta sœur,
Jeanne.
Merci, mon Paul, de toutes les joies que tu nous donnes — et de celles que ton cœur de fils aimant et chrétien nous réserve encore. Je serai bien heureuse de jouir avec toi des petites gloires dont Dieu récompense ton travail persévérant et d’aller, sous ta protection, remercier ta bonne Souveraine des grâces que nous lui devons.
Ta mère.
16 août.
Mon cher Louis,
Je ne te décrirai pas ce que j’ai vu à Tours, Poitiers, Bordeaux, Biarritz, Pau et autres lieux célèbres, où nous avons passé : ces belles choses, tu les trouveras toutes imprimées dans de beaux livres. Il y manquera pourtant le charme qu’on éprouve à les visiter en compagnie de personnes intelligentes et aimées.
Ma mère supporte bien le voyage ; ma sœur, joyeuse comme un pinson, est aux petits soins pour maman et pour Bibi. Quant à Bibi, pénétré qu’il est de ses graves devoirs de conducteur responsable, il s’applique à les remplir avec la conscience et le savoir-faire qu’ils réclament. Nous n’avons encore été ni écrasés, ni empoisonnés, ni volés, et n’avons pas manqué un seul train. Sans moi, qui sait tout ce qui aurait déjà pu nous advenir de fâcheux ? Pour sûr, j’en aurai de l’orgueil, si cela dure.
Voilà deux jours que nous sommes à Lourdes. C’est Lourdes que je voudrais te décrire : mais comment faire ? Il y a ici, en dehors des choses qui se voient, tant d’autres que le cœur seul peut sentir, sans pouvoir les exprimer.
Le site n’est pas indigne de la sainteté du lieu. La basilique s’élève d’un jet hardi sur un rocher, à l’ombre d’autres rochers énormes ; en bas, devant la grotte, le gave roule sur un lit rocailleux ses eaux transparentes ; à peu de distance, un vieux château fort veille encore de haut sur la ville qui s’étend au pied de ses murs ; par derrière, au-dessus du premier plan des Pyrénées, sombre et massif, on voit blanchir au loin les sommets où règnent les neiges et les glaces.
Mais ce spectacle, qui se retrouve ailleurs plus grandiose, s’efface devant celui des foules de pèlerins qui affluent ici de tous les coins du monde. Hier soir, jour de l’Assomption, nous avons pris part à une procession de huit mille personnes, qui, descendant de la basilique, cierges en main, se déroula lentement le long des allées sinueuses et remplit peu à peu l’immense jardin, où se dresse la statue de la Vierge couronnée par Pie IX. Tout en marchant, on s’unissait comme on pouvait par petits groupes pour chanter ou prier, sans se préoccuper de l’effet d’ensemble, qui, de loin, pouvait n’être pas agréable. Mais quand toute la procession fut massée autour de la statue, une voix puissante entonna un cantique populaire bien connu, dont le refrain est très simple et très chantant :
Ce fut alors comme une immense vague d’harmonie qui s’éleva dans la nuit, roulant du centre aux extrémités, puis se retournant sur elle-même et portant jusqu’au ciel, dans une variété de tons infinie, l’expression ardente du même amour, de la même confiance, du même saint enthousiasme. Je t’assure, mon ami, que c’était empoignant et je ne sais pas comment il faudrait avoir l’âme faite pour garder son sang-froid devant une pareille manifestation. Ma sœur et moi, nous chantions de tout notre cœur et de toutes nos forces ; entre nous deux, maman priait tout bas et pleurait. Elle pensait (elle nous l’a dit après) que si papa s’était trouvé là, il n’aurait pas résisté à la grâce.
La grâce, mon cher Louis, semble planer sans interruption d’une manière sensible sur ce lieu béni ; elle est dans l’air qu’on respire. Si je n’avais peur de passer pour un affreux hérétique, je dirais que je crois fermement à la présence réelle de Marie à Lourdes.
Cette impression m’a saisi dès notre première visite à la grotte. C’était le crépuscule, presque la nuit, une belle nuit étoilée. En me trouvant tout à coup, au tournant du chemin, en face de la statue blanche qui, dans un creux du rocher, occupe la place même où la Reine des cieux apparut à la petite bergère, j’ai senti qu’elle était encore là, invisible, mais vivante et agissante. Je lui ai parlé, je lui ai dit tout ce que j’avais dans le cœur, je lui ai recommandé tous mes besoins, tous mes vœux, tous mes parents et mes amis, toi et Jean, et il m’a semblé qu’elle m’écoutait et me répondait : « Courage ! Je suis avec toi. »
Chaque fois que j’y reviens, j’éprouve la même impression. Et on ne se lasse pas d’y revenir, et quand on y est, on ne peut pas faire autrement que de prier, de bouche ou de cœur. On est envahi par le recueillement. Sur la vaste plate-forme qui sépare la grotte du gave, j’ai vu deux et trois cents personnes allant et venant dans le plus religieux silence ; si on parlait, ce n’était qu’à voix basse. Il y avait presse pour s’agenouiller tour à tour un instant sur la dalle où Bernadette s’est agenouillée devant la divine apparition ; mais n’importe où, au milieu de la foule ou à l’écart, on voit des gens prier à genoux, étendre les bras en croix, baiser la terre. Tout le monde trouve cela naturel et en fait autant. Les cœurs sont tous à la même hauteur, bien au-dessus des petitesses du respect humain, bien au-dessus de la terre.
Malheureusement, je suis arrivé trop tard pour être brancardier en titre : j’ai pourtant rendu service et vu de mes yeux plusieurs malades sortir guéris de leurs couchettes ou de la piscine. J’ai même assisté à des constatations médicales : pour tout esprit non prévenu, elles ne laissent pas le moindre doute sur l’intervention miraculeuse. Voici seulement un fait. Une brave Flamande de quelque trente-cinq ans, appelée Marie, nous a raconté, en pleurant à chaudes larmes, qu’elle avait été atteinte depuis quinze ans d’une plaie au bas de la jambe. Treize fois elle était venue demander sa guérison à la « bonne mère », sans jamais l’obtenir. Au contraire, la plaie était devenue si profonde et si douloureuse que, lorsqu’elle parla de faire un quatorzième pèlerinage, ses proches la traitèrent de folle et lui prophétisèrent qu’elle n’arriverait pas vivante à Lourdes. Elle eut alors une inspiration soudaine. Plusieurs de ses parents n’étaient pas chrétiens : « Si j’en reviens guérie, leur dit-elle, me promettez-vous d’aller tous à confesse ? » Ils se mirent à rire aux éclats. Elle insista : « Me le promettez-vous ? — Nous vous le jurons, si vous voulez. — C’est bon : je vous tiens ». Elle partit, arriva à Lourdes, non sans avoir horriblement souffert des cahots de la route, pria devant la grotte, se fit plonger dans la piscine et se trouva instantanément guérie. Sa jambe ne garde même pas la moindre trace du mal : elle l’a montrée devant moi aux médecins et ajoutait naïvement : « Je vais leur écrire tout de suite de se préparer à leur acte de contrition : je les tiens. »
J’ai demandé à Notre-Dame de vouloir bien tout arranger pour que tu rentres avec moi au collège en Philosophie. En attendant, je l’ai priée de soutenir ta bonne volonté et la mienne, et d’épargner à nos vertus encore mal affermies les secousses trop rudes.
Nous ne partons pas encore : il fait si bon ici qu’on voudrait y rester toujours ! Mais mon pauvre papa doit nous attendre avec angoisse : va le voir pour lui faire prendre patience. Ah ! si je pouvais lui rapporter sa guérison spirituelle ! J’espère.
Au revoir, mon cher Louis. Offre mes respects à ta bonne mère.
Ton ami,
Paul.
Je ne suis pas étonné du piteux résultat des examens au lycée : les préoccupations de nos anciens condisciples étaient ailleurs et l’on ne peut courir deux lièvres à la fois. Tu as ton diplôme : c’est le principal.
1er septembre.
Mon cher Paul,
Je vous ferais de la peine, si je n’acceptais pas vos remerciements, si sincères (je le sais) et si affectueux. Je ne commettrai même pas l’acte d’humilité douteuse qui consisterait à vous dire que je ne les mérite pas. J’ai du moins la conscience d’avoir voulu les mériter : c’était mon simple devoir.
Mais pour rester dans la vérité pure, je dois ajouter que vous m’avez rendu ce devoir singulièrement facile et doux. Si tous les élèves vous ressemblaient, un professeur ne gagnerait pas sa part de paradis : il serait payé de ses peines dès ce bas monde.
J’ai donc aussi à vous remercier, mon cher Paul, des satisfactions que vous m’avez données personnellement et du précieux appoint que vous avez apporté à l’entrain général. Vous en avez été récompensé par vos beaux succès de fin d’année, vos sept prix et votre diplôme, et mieux encore par l’assurance intime d’avoir rempli vos obligations filiales à l’égard de Dieu et de vos bons parents.
Hélas ! l’an prochain, vous ne serez plus mon élève ; je n’aurai même pas la joie de vous revoir à la rentrée : car l’obéissance m’appelle à travailler au bien de la jeunesse dans un autre collège, à X., où je dois encore professer la Rhétorique. Ce sera pour moi un sacrifice assez rude, je l’avoue. Mais le jésuite est le voyageur du bon Dieu : sa vocation l’oblige, selon le mot de certain brave Père, à avoir toujours un pied levé et l’autre… en l’air.
Je garderai votre souvenir, mon cher Paul, surtout dans mes prières, et serai heureux d’apprendre que vous serez pour votre futur professeur de Philosophie, le Père X., ce que vous avez été pour moi, un élève modèle. Et si, quelque jour, nous nous rencontrons sur l’un des mille sentiers qui se croisent dans la vie, je veux espérer que vous en éprouverez autant de plaisir que moi-même.
En terminant, je souhaite que les graves études de l’an prochain fassent de vous, avec l’aide de Dieu et de l’éducation chrétienne, un homme complet, digne de réformer l’Université de France ou du moins capable de tenir une belle place parmi les gens de tête et de cœur.
Je suis tout à vous en N.-S.
Votre ancien professeur,
S. J.
8 septembre.
Mon cher enfant,
Je connais Lourdes ; je sais par mon expérience personnelle ce qu’on y éprouve ; après avoir eu le bonheur d’y aller prier déjà trois fois, j’y retournerais volontiers encore. Je ne suis donc pas étonné des joies intimes que vous y avez ressenties et des belles résolutions que vous en avez rapportées : les unes et les autres sont des grâces que vous ne laisserez point stériles, n’est-ce pas ?
Vous avez bien prié la Vierge Immaculée pour l’âme de votre cher papa : ayez confiance en Elle. A l’occasion d’un grand pèlerinage à Lourdes, j’ai été appelé à prêter mon ministère pour les confessions : j’ai constaté là, dans le secret du tribunal de la pénitence, plusieurs miracles de conversion, opérés par la prière à Marie et plus étonnants, à mon sens, que maintes guérisons du corps. Ce miracle se fera pour votre père et semble même déjà commencé, puisqu’il assiste maintenant régulièrement à la messe du dimanche. Continuez, mon cher enfant, avec votre sœur, à fortifier vos prières par tous les témoignages d’une affection vraiment filiale et d’une vertu sans exagération comme sans défaillance. Par là vous forcerez la grâce à descendre sur lui, peut-être bientôt. Je prie toujours avec vous.
Quant à votre brave ami Louis, veuillez lui dire qu’ayant, selon votre désir, plaidé auprès du P. Recteur la cause de son admission en Philosophie, j’ai le plaisir de lui annoncer que j’ai réussi. On ne met plus qu’une condition à son entrée ; mais je n’ose quasi pas vous la transmettre, par crainte de vous humilier… On veut qu’il s’engage à suivre vos exemples et, au besoin, vos bons conseils : s’il accepte, comme il y a lieu de le supposer, vous voilà terriblement engagé vous-même ! Vous sentez-vous de force à porter ce nouveau fardeau ?
Je comprends, mon pauvre Paul, que le scandale donné par vos anciens camarades et la réserve qu’il vous impose dans vos relations avec eux, vous chagrinent. Il y a peut-être une distinction à établir : rompez avec les grands coupables et les impénitents, laissez venir à vous et accueillez avec une bienveillance discrète ceux qui vous témoigneront des regrets sincères. Il ne faut pas éteindre la mèche qui fume encore. A vous deux, vous et Louis, il vous sera peut-être possible d’en sauver quelques-uns et de former un groupe de résistance au mal. Essayez, avec la grâce de Dieu et l’aide de Notre-Dame de Lourdes.
Je lui demande de vous protéger vous-même, mon fils, contre toutes les défaillances et de vous ramener au collège, dans quelques semaines, tel que vous êtes parti ou meilleur encore : je vous envoie dans ce but ma bénédiction et vous embrasse paternellement.
Mes respects à vos parents et mes amitiés à Louis.
Votre dévoué en Notre-Seigneur,
S. J.
12 septembre.
Mon gros,
Ton esprit se résigne-t-il peu à peu à descendre des cimes sacrées et à reprendre contact avec le sol plat des vulgarités profanes ? Il le faudra bien. Mais je regrette que pour t’adoucir la chute, tu n’aies pu venir passer huit jours avec moi au Mont-Dore, à un millier de mètres au-dessus de la mer, presque au fond d’une vallée en pente douce que descend la Dordogne. C’eût été une jolie transition entre Lourdes et ta ville natale.
Je te donne à deviner l’agréable surprise qui m’attendait ici. Imagine-toi que, dès le premier jour, en entrant à l’établissement des bains, je me rencontre face à face avec un monsieur, habillé comme moi de flanelle blanche des pieds à la tête, qui s’arrête et me regarde. Je m’arrête, je le regarde et, plongeant au fond de son vaste capuchon, je reconnais la physionomie souriante du P. X…, notre futur professeur de Philo.
« Vous ici, mon Père ! Qu’y faites-vous ?
— Je prends des bains, je bois de l’eau désagréable, je me gargarise, je me vaporise, je me pulvérise, comme vous sans doute, et je m’ennuie après mes élèves.
— Quelle chance !
— De m’ennuyer après mes élèves ?
— Non, pour moi, de vous rencontrer. Etes-vous ici pour longtemps ?
— Pour quinze jours encore.
— Moi pour une vingtaine. Vous reverrai-je, mon Père ?
— Quand vous voudrez, à l’hôtel des Étrangers.
— Mais c’est une dépendance du nôtre, où je loge avec mes parents.
— Ah ! tant mieux. Voulez-vous me présenter à eux ?
— Tout de suite ?
— Non, après déjeuner : jusque-là j’ai de la besogne.
— Ils seront enchantés de vous voir.
— Est-ce que vous vous promenez beaucoup, Jean ?
— Le médecin me l’ordonne ; mais je ne connais rien dans ce pays et trouve insipide de me promener seul. Mes parents ne sont guère en état de m’accompagner.
— Et vous avez le pied montagnard ?
— Un peu.
— Alors, ce soir, nous pourrions grimper ensemble là-haut, sur le Capucin : cela vous va-t-il ?
— Pouvez-vous le demander, mon Père ? Merci.
— A tout à l’heure, Jean !
— Au revoir, mon Père. »
Tu juges bien si mes parents furent heureux de me confier au Père. Le soir même, nous grimpâmes au Capucin : c’est un immense bloc arrondi, accessible d’un seul côté, tombant de l’autre vertigineusement à pic. Le Père se montra satisfait de mon endurance, à cette première ascension.
Le lendemain, nous allâmes admirer une jolie cascade et prendre des vues. J’appris là du Père un moyen précieux de se désaltérer sans danger, en pleine chaleur, aux sources glaciales des montagnes. Le voici pour ton usage. On puise de l’eau, on y verse un peu de rhum et l’on avale le tout, à petites gorgées, à travers un morceau de sucre qu’on a dans la bouche. C’est un pur nectar, et un raffinement que les vacances seules peuvent excuser.
Le troisième jour, délicieuse flânerie sur le vaste plateau qui domine les bains, véritable tapis de verdure, où le pied se pose sans la moindre fatigue. Au milieu, un ruisseau de cristal, qui, sur un assez long espace, en vertu de la vitesse acquise, va contre mont. Par endroits, des touffes de myrtilles, qu’on croque avec plaisir. Puis des vaches qui, tout en ruminant philosophiquement (dit le Père), vous regardent avec sympathie. Et surtout de l’air, de l’air à pleins poumons, pur, dilatant, vivifiant, aromatisé parfois de la bonne senteur des sapins. Tant qu’on le respire sur les hauteurs, il semble nourrissant et donner des ailes : au retour, quand on s’assied à table, on sent qu’il vous a creusé l’estomac jusqu’au talon. Ma mère est effrayée de ce que je dévore.
Hier enfin, nous croyant suffisamment entraînés, nous avons entrepris l’assaut des grandes hauteurs, en commençant par le Puy-Gros et la Benne. Ces deux têtes, unies par une encolure peu profonde, sont à 1700 mètres, et nues comme un crâne d’académicien ou de sénateur. Vue superbe, quoique assez bornée, sur le fouillis des montagnes et sur la vallée de la Dordogne. Comme on se sent loin du monde, là-haut, et petit devant les œuvres du Créateur ! J’ai mieux compris pourquoi Dieu aime à se faire adorer sur les sommets. En montant, nous avions rencontré une petite bergère, qui, tout en gardant ses vaches, un tricot dans les mains, chantait de tout son cœur l’Ave maris stella, comme à l’église : cette enfant comprenait par instinct que la belle grande nature est le temple du bon Dieu.
Écoute une attention délicate de ce Dieu si bon. Une fois arrivés au sommet du Puy-Gros, nous mourions de soif. Nous avions bien notre gourde de rhum ; mais où trouver de l’eau ? En approchant d’une roche plate qui semblait indiquer le point culminant, ô miracle ! nous la trouvons percée, à la surface, d’une dizaine de cuvettes naturelles ; l’orage de la veille les avait remplies d’une eau admirablement limpide, à laquelle le vent avait conservé toute sa fraîcheur. Nous dîmes notre Benedicite ; puis, mollement couchés sur l’herbette à l’abri du rocher, nous pûmes arroser à plaisir nos provisions de bouche et, après déjeuner, nous nous payâmes un brin de toilette, chacun dans son lavabo fourni par le ciel. Cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche ?
Aujourd’hui, repos indispensable pour refaire nos jarrets et pour t’écrire. Mais demain, grandissime excursion au Puy de Sancy, le roi des Monts-Dore, haut de 1886 mètres. Il y aura des ânes pour les amateurs.
Tu vois que, si ma vie n’est pas tout à fait celle d’un sybarite, vu l’exercice qu’elle comporte, je vais pourtant de plaisir en plaisir. C’est au P. X… que je le dois ; mais il prétend que c’est le contraire, et que l’obligé, c’est lui. De fait, à regarder les apparences, on pourrait croire qu’il s’amuse autant que moi : mais bien naïf est qui se fie aux Jésuites ! Ils s’entendent parfaitement à dissimuler leurs vertus — ou du moins à les accommoder à la faiblesse humaine. Le P. X… sait vivre et rire. Mon père, qui est chrétien, mais n’avait jamais vu de jésuite dans l’intimité, disait l’autre jour : « Je ne me les figurais pas comme cela : au moins ils ne rendent pas la religion désagréable ! »
Bref, mon ami, si tu étais ici avec nous, ce serait un idéal de vacances. Hélas ! je te vois là-bas, dans la plaine, dans le marécage, respirant un air à couper au couteau, de la poussière à rendre aveugle, de la fumée à étouffer, buvant une eau empoisonnée par l’industrie moderne, mangeant sans appétit, dormant sans sommeil, traînant sur un affreux pavé le morne boulet de l’ennui. Mon pauvre gros, que ne viens-tu demain au Sancy ! Un âne de plus (je parle de celui que tu aurais l’honneur… non, qui aurait l’honneur de te conduire) ne serait pas d’un mauvais effet dans la caravane.
Mais c’est mal de faire danser ainsi devant toi la pomme de Tantale : pardonne. Cela vient du grand désir que j’aurais de nous récréer tous deux et de te mettre à l’avance en relation avec notre professeur désigné. Tu te tromperais, d’ailleurs, si tu te figurais qu’en cheminant par monts et par vaux, nous ne faisons que rire et plaisanter. Le P. X… est un homme très sérieux, quand il veut, et moi (tu le sais) aussi. Il veut bien me donner un avant-goût des études philosophiques et quelques bons conseils pour me les rendre profitables : tu en auras ta part, quand je te reverrai. Nous avons parlé aussi du collège, de la Congrégation, de toi et de tout ce qu’on peut attendre de ton intelligence, de ton travail, de ta bonne influence. Il compte beaucoup sur tout cela et je lui ai promis en ton nom que tu ne démentirais pas ses espérances.
Un homme averti en vaut deux, mon gros. Quand on a failli remporter une mention très honorable, on est tenu de hausser sa vertu au niveau de sa gloire : diplôme oblige. Moi qui n’ai attrapé qu’un assez bien à cause de ces maudites Mathématiques, j’ai droit à me reposer sur mon passé : toi, il faudra que tu marches en avant, à la tête, en tout. Intelligenti pauca : si je te prêchais trop, tu finirais par me reprocher d’être toujours sur ta nuque, comme un cornac sur celle d’un éléphant… Ne te fâche pas de la comparaison : l’éléphant est un animal très noble et très estimé, non seulement pour ses dents, mais aussi et principalement pour son intelligence.
Ton ami Louis viendra-t-il décidément nous rejoindre ? S’il te ressemble (je dis cela pour faire passer mes autres impertinences), je ne demande pas mieux que de conclure amitié avec lui.
Es-tu content ? Si tu ne l’es pas, tu as tort ; car au fond, tout au fond,