XIX
A ROME. L’ENCHAÎNÉ DU CHRIST

Avant d’entrer dans Rome, vers la porte Capène, Paul se retrouva en pays familier. Les ruelles tortueuses évoquaient les faubourgs d’une ville d’Orient. Il longeait des échoppes sombres d’où sortaient des odeurs d’épices et de lourdes fritures. Enfants qui grouillaient, femmes sordides aux jambes épaisses, au front serré d’un bandeau et qui traînaient leurs sandales en allant, une amphore sur la tête, à la fontaine, chiffonniers, mendiants, colporteurs d’allumettes, tous étaient Juifs ; ils vivaient là chez eux. Ils regardaient passer entre des soldats le prisonnier, et, à leur tour, ils murmuraient :

— C’est un des nôtres.

Il dut traverser toute la ville pour être conduit au camp des prétoriens, établi près de la voie Nomentane, au nord-est de Rome. Après deux ans de séjour, au milieu des troupes, à Césarée, il n’éprouva, dans le camp, aucune surprise. A peine remarqua-t-il les vastes proportions des cours et des bâtiments, la belle tenue des hommes, le haut cimier du casque des fantassins ; mais il fut attentif au rugissement des lions qu’on gardait là, dans un enclos de pierre, avec les autres bêtes fauves destinées aux combats du cirque.

Le rapport du procurateur de Judée, tout le bien que put dire de sa conduite le centurion Julius, lui valut une détention bénigne, ce qu’on dénommait custodia militaris. Le prisonnier put se loger dans le voisinage du camp ; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en laisse par un soldat ; son gardien devait avoir, nuit et jour, l’œil sur ses mouvements.

A son arrivée, on suppose qu’il accepta comme refuge la maison d’un fidèle. Prisca et Aquilas étaient-ils encore à Rome ? Ils retournèrent en Asie, plus tard peut-être[400]. Paul ne dit rien d’eux dans ses épîtres de la captivité. Au reste, ils avaient leur demeure, à l’autre bout de Rome, sur l’Aventin[401]. Il n’aurait pu être leur hôte.

[400] II Timothée IV, 19.

[401] Voir Marucci, op. cit., t. I, p. 9.

Trois jours après sa venue, il invita les Juifs notables du quartier à une conférence. Lié au légionnaire de garde, il n’était guère en posture de prêcher dans une synagogue. Ils vinrent, par curiosité, là où il habitait.

Il leur expliqua les conjonctures où les Romains eussent voulu le remettre en liberté. L’insistance du sanhédrin à prétendre juger son procès l’avait contraint d’en appeler à César. Et il répéta devant eux sa protestation inlassable :

« C’est à cause de l’espérance d’Israël que j’ai cette chaîne autour des mains. »

La réponse des Juifs fut courtoise et prudente :

« Nous n’avons reçu de Judée aucune lettre sur toi, et aucun des frères n’est venu qui nous ait rapporté quelque chose de toi. Mais nous voudrions bien apprendre de toi ce que tu penses ; car, de cette secte, nous savons qu’en tout lieu on parle contre elle. »

Ces Juifs, assurément, avaient entendu raconter quelque chose des nouveautés chrétiennes, de la foi en Jésus, comme au Messie. Ils se feignaient plus ignorants qu’ils n’étaient, pour engager l’Apôtre à les instruire sans réticence. Est-ce à dire qu’ils lui tendaient un piège, complices des Juifs d’Asie ? Leur sincérité paraît vraisemblable, quand ils déclarent : « Nous n’avons reçu aucune lettre sur toi. » Au début du printemps, alors que la navigation reprenait à peine, les courriers d’Orient devaient être à Rome fort espacés, et les Juifs de Jérusalem n’avaient encore pu nouer des intrigues pour essayer de perdre là-bas celui qui leur avait échappé. En apparence même, durant deux années, ils ne feront rien contre lui ; ou, s’ils agirent dans l’ombre, quelque puissante influence lui assurait une phase de tranquillité.

Ceux de Rome convinrent avec lui d’un jour où il leur exposerait sa croyance.

Dans l’intervalle, Paul avait loué un logement pourvu d’une salle assez grande[402] ; il y réunissait les frères, et aussi les Juifs ou les gentils désireux de connaître la voie. Elle fut inaugurée par les Juifs ; ils vinrent assez nombreux. « Depuis le matin jusqu’au soir » en s’appuyant sur la Loi, sur Moïse et les prophètes, il rendit témoignage au royaume de Dieu, il développa l’histoire de Jésus. Comme les uns croyaient, tandis que les autres niaient, ils se retirèrent en se querellant. Paul, sans les ménager, les congédia, certain de son insuccès, et il enfonça comme un clou dans ces têtes dures la prédiction d’Isaïe :

[402] L’hypothèse traditionnelle qui mettait ce logement au lieu de l’église S. Maria in via lata est aujourd’hui abandonnée (voir Marucci, op. cit., t. I, p. 12).

« Va vers ce peuple et dis : De l’ouïe vous entendrez et vous ne comprendrez pas, et, cependant, vous regarderez et vous ne verrez pas. »

Mais il ajouta cette prophétie d’espérance :

« Sachez donc qu’aux gentils est envoyé le salut de Dieu ; et eux, ils entendront. »

Comment, autour de Paul, les gentils « entendirent-ils » ? Certaines phrases des Épîtres aident à l’entrevoir :

« Ce qui m’est arrivé tourne plutôt au profit de l’Évangile ; en sorte que mes chaînes sont connues de tout le prétoire[403] et de tous les autres ; et la plupart des frères, ayant, à cause de mes chaînes, plus grande confiance dans le Christ, osent sans crainte dire la Parole[404]. »

[403] Il veut dire : le camp des prétoriens. L’interprétation de praetorium par : tribunal serait séduisante, mais le mot n’a jamais ce sens.

[404] Philipp. I, 12-15.

Paul n’avait qu’à montrer ses poignets meurtris par le bracelet des fers. Cette prédication exaltait chez les tièdes la volonté de propager la foi. Il n’y avait pas encore eu, à Rome, des martyrs. Mais l’appétit du martyre, Paul le créait déjà. Si les chrétiens n’étaient pas, jusque-là, persécutés, ils passaient pour suspects. Pomponia Graecina, matrone appartenant à une famille illustre, s’était vue, en 57, accusée de « superstition étrangère[405] ». Elle était chrétienne, et l’on jugeait publiquement « malfaisante[406] » cette nouvelle superstition. Les Romains s’apercevaient que la religion issue du judaïsme ne pouvait plus se confondre avec lui ; elle excluait tous les dieux au profit d’un seul Dieu ; donc elle était dangereuse pour César et pour l’État. On se méfiait aussi des chrétiens à cause de leur vie pénitente ; elle condamnait en silence l’ignominie païenne.

[405] Tacite, Ann., XIII, XXXII.

[406] Suétone, Néron, 16.

Il est facile d’imaginer la réprobation qu’inspirait à Paul, entre 59 et 61, la Rome de Néron.

Le prince avait fait assassiner sa mère. Le cynisme de ses turpitudes devenait monstrueux. La vie des riches ressemblait à une sombre farce, finissant et recommençant, comme le festin de Trimalcion, au moment où la valetaille, allongée dans des flaques de vin, ronfle sous les pieds des convives tous pêle-mêle endormis. Les lampes vont mourir ; deux Syriens entrent dans la salle pour voler des bouteilles encore pleines ; ils renversent des tables ; une coupe heurte la tête d’une servante qui pousse un cri. On se réveille et on se remet à boire.

La hideur de cette société pourrait s’abréger en l’image du poisson que Juvénal[407] voyait « engraissé des ordures d’un cloaque par où il avait coutume de remonter jusqu’à l’égout de Suburre ».

[407] Sat. V.

La cruauté dépassait la goinfrerie et les autres vices. En regardant le dessin d’une robe nouvelle, une dame romaine, pour s’amuser, faisait déchirer des esclaves sous les fouets. Néron, s’il faut en croire Suétone, souhaitait de livrer des victimes vivantes à un Égyptien gourmand de chair crue.

L’Empire était une machine à broyer les hommes. Mais, au fond de la tyrannie, se cachait une peur immonde. La servilité du Sénat couvrait mal les haines des patriciens contre un régime de démagogie militaire où leurs biens et leur vie étaient exposés à l’arbitraire de la délation. Rome traînait par les cheveux ceux des Barbares qu’elle pouvait atteindre. Mais elle sentait, derrière elle, gronder leur masse indéfinie, indomptée.

Dans les lettres de Paul, saisirons-nous quelques vestiges des sentiments qui devaient peser sur son âme, en face de l’orgie impériale ? Pierre, en sa première épître[408], Jean, dans l’Apocalypse, appelleront Rome Babylone. Paul, écrivant aux Philippiens[409], se contente d’une allusion au siècle pervers :

[408] V, 13.

[409] II, 15.

« Soyez d’irréprochables enfants de Dieu au sein d’une génération tortueuse et corrompue où vous apparaîtrez comme des flambeaux dans le monde, retenant la parole de vie. »

Et, vers la fin, il indiquera discrètement en quel milieu fructifiait son apostolat :

« Tous les Saints vous saluent, en particulier ceux de la maison de César. »

La persécution, alors, n’était qu’une menace vague ; il espérait du tribunal de « César » son acquittement. Il avait autre chose à faire que de juger son juge ; Dieu s’en chargerait.

Les tristesses de l’Apôtre ne semblent pas lui être venues, à cette époque-là, surtout des païens. Parmi les fidèles il rencontrait un clan hostile et « jaloux » :

« Ceux qu’anime l’esprit de parti annoncent le Christ dans une pensée qui n’est pas pure, en croyant ajouter une tribulation à mes chaînes[410]. »

[410] Id. I, 17.

Ces inimitiés le peinaient ; autrement il les aurait sous-entendues. Mais il ne voulait pas s’en laisser troubler. Elles lui donnaient occasion d’humilier sa personne. Une volonté admirable d’effacement lui suggérait cette réflexion :

« Qu’importe ! De toute manière, soit avec une arrière-pensée, soit sincèrement, le Christ est annoncé. Cela, c’est une joie, ce sera toujours une joie[411]. »

[411] Ep., I, 18.

De qui partaient les coups d’épingle dont il avait souffert ? Les judaïsants, on s’en doute, n’y furent pas étrangers. Il se peut aussi que des chrétiens d’ancienne date aient vu maussadement le haut prestige de Paul. Il avait dans son passé trop de privilèges spirituels, trop d’aventures, trop de conquêtes. Et ses chaînes lui tressaient comme une couronne. Ses enthousiasmes, ses brusqueries étonnaient la prudence des vieux Romains. Il retenait autour de lui et dirigeait des disciples ardents, Timothée, Aristarchus, Tychique, Jean-Marc, Luc, « le cher médecin », d’autres qu’il s’était acquis ; certains malveillants considéraient peut-être leur groupe comme formant une église à part au milieu de l’église établie déjà, florissante.

En dépit de ces traverses, plus il séjournait à Rome, plus il comprenait que l’appel de Dieu signifié à lui, comme à Pierre, avait pour l’avenir une immense portée. Rome serait la tête du monde chrétien, comme elle était celle de l’Empire, comme le Christ était le chef de son Église.

Néanmoins, il se retournait avec dilection vers les églises d’Orient, son œuvre, ou fondées par ses disciples immédiats. C’est à leurs saints qu’ira le testament de sa doctrine inspirée.

Elles avaient grand besoin d’être confirmées dans la voie. Des perversions multiples les travaillaient. D’abord, le ferment juif, impossible à éliminer :

« Ayez l’œil sur les chiens, leur criera l’Apôtre. Ayez l’œil sur les mauvais ouvriers. Ayez l’œil sur les mutilés. Car les vrais circoncis, c’est nous qui servons Dieu en esprit, et nous glorifions dans le Christ Jésus, et n’avons point confiance en la chair[412]. »

[412] Philipp. III, 2.

Le judaïsme ne s’évertuait pas seulement à imposer les œuvres mosaïques. Il existait, parmi les Juifs cultivés, une gnose, une science supérieure de la religion, mélange de traditions rabbiniques, de théosophie orientale et d’idées grecques. Ce qu’elle pouvait être, on l’aperçoit confusément d’après Philon, d’après les réfutations mêmes de l’Apôtre. Elle enseignait comme un dogme la transmigration des âmes à travers les astres, dont les mouvements régleraient nos destinées[413]. Un ascétisme essénien d’origine, semble-t-il, tendait à s’insinuer dans les pratiques chrétiennes. Il menait à cette illusion désastreuse : Nous sommes les purs, les parfaits ; le bien est en nous. Donc il est vain de se tourmenter à l’acquérir.

[413] Voir Toussaint, Commentaire de l’Épître aux Colossiens.

Voilà pourquoi Paul dira de toutes ses forces aux chrétiens d’Orient :

« C’est par grâce que vous avez été sauvés et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous. C’est un don de Dieu[414]. »

[414] Éphés. II, 8.

Et il se donnera en exemple à ses Philippiens bien-aimés :

« Ce n’est point que j’aie déjà gagné le prix, que je sois parfait. Non, je poursuis ma course, visant à conquérir (le prix), puisque j’ai été moi-même conquis par le Christ. »

A nul moment, il n’avait insisté davantage sur l’essentiel mystère : Le Christ et son Église sont unis comme la tête et les membres ; si nous voulons, nous, les membres, posséder la vie, il faut la recevoir de la tête, vivre par elle, avec elle, en elle.

Les deux épîtres aux Éphésiens[415] et aux Colossiens sont pleines de cette sublime « révélation ». Jamais l’éloquence de Paul n’atteignit une telle ampleur métaphysique. Il ressemble aux paladins des légendes qui, en pourfendant un Dragon, mettaient la main, dans sa caverne, sur un trésor inconnu. Tandis qu’il bataille contre l’erreur, du même coup il attire à la lumière des vérités qu’on aurait crues inaccessibles. Volontiers, il les transpose en images et en allégories. Il voit les pierres vivantes de la bâtisse, soutenues par le bloc angulaire, celui qui unit les deux murs (Israël et les gentils), « former un temple saint dans le Seigneur ». Ce symbole, réminiscence du temple, était clair surtout pour des Juifs. Mais des païens, familiers avec le gymnase, comprenaient mieux la similitude « du corps dont la cohésion vient de la force qui joint les membres, et assemblé, uni par l’entremise des muscles de service, selon la mesure d’action dévolue à chacun, s’accroissant pour être construit dans l’amour[416]. »

[415] On admet communément aujourd’hui que l’épître dite aux Éphésiens s’adressait à l’église de Laodicée (voir dans la préface du P. Vosté à son commentaire du texte les raisons qui expliqueraient la substitution d’Éphèse à Laodicée).

[416] Éphés. IV, 16.

Le propre du mystique est d’aller, au delà des images, vers le sommet de l’idée pure, jusqu’à la vision intellectuelle de la substance. Captif, durant ses heures d’isolement, avec toute la maturité de sa foi, Paul s’élevait à des contemplations ineffables, il les retenait en une langue lumineuse et profonde, la même qui resplendira dans l’Évangile de saint Jean, bien qu’il ne prononce pas comme lui le mot : Verbe. Il savait les Colossiens[417] troublés par des erreurs gnostiques sur les rapports de Dieu et du monde ; il leur expose la nature vraie du Médiateur :

[417] La ville de Colosses, dans la vallée du Lycus, en Phrygie, avait reçu l’évangile de la bouche d’Épaphras, disciple de Paul.

« (Le Christ) est l’image de Dieu, du Dieu invisible. Engendré avant toutes créatures, car toutes choses ont été créées en lui, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes et Dominations, Principautés et Puissances. Tout a été créé par lui et pour lui ; lui-même existe avant toutes choses et toutes choses existent en lui. »

L’abîme où il se perdait, c’était le prodige de cette Toute-Puissance divine, consommée en la faiblesse parfaite. L’achèvement de la grandeur en Dieu devait être « de se dépouiller lui-même, de s’humilier, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. C’est pourquoi Dieu l’a surexalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ; afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers ; et que toute langue confesse à la gloire de Dieu le Père que Jésus-Christ est le Seigneur[418] ».

[418] Philipp. II, 5-11.

Comment l’humiliation de se faire esclave, de se « faire péché » a-t-elle accru la gloire de Dieu, Paul le savait trop, il n’entrerait en possession d’un tel mystère qu’une fois affranchi « de son corps de mort ». Aussi acquérait-il une conscience plus pleine de la certitude :

« Mourir m’est un gain. »

Et cependant, lorsqu’il pesait en face du tribunal romain l’alternative : être acquitté ou condamné à mourir, un sublime débat se poursuivait au fond de sa volonté, celui dont il fait confidence aux Philippiens :

« (Je voudrais) me dissoudre, être ainsi avec le Christ ; car c’est de beaucoup la meilleure chose. Mais demeurer dans la chair est plus nécessaire à cause de vous. Dans cette confiance je sais que je resterai et demeurerai avec vous tous, pour votre avancement et votre joie dans la foi, afin que, par mon retour auprès de vous, vous ayez abondamment sujet de vous glorifier dans le Christ[419]. »

[419] I, 23-26.

Admirable équilibre de la paix mystique, de cette paix « qui dépasse toute idée[420] » ! Quoi qu’il attende, le Saint est dans la joie. L’appétit de prolonger sa vie terrestre, chez un autre, serait tout humain ; Paul le divinise, il en fait un sacrifice, mettant au-dessus de son œuvre transitoire l’espérance du bien sans terme. Il prévoit que ses juges le laisseront vivre encore ; c’est une épreuve pour son désir, et ses frères ont besoin de lui. Mais, s’il doit offrir « son sang en libation pour la liturgie (le service sacré) de leur foi[421] », il s’en réjouira ; eux aussi en auront une joie.

[420] IV, 7.

[421] Id. II, 17-18.

Jusque-là, ses chaînes seront un exemple, une force et une gloire à tous ceux qui croient.

Il « complète en souffrant dans sa chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église[422] ». Il souffre afin de hâter l’achèvement de ce corps immortel qui aura sa plénitude quand tous les élus seront entrés dans la splendeur des Saints. Ce qu’il endure est mystiquement la Passion du Seigneur continuée. De même que le Christ a mérité par ses agonies le salut du monde, Paul mérite à ses frères, par les mérites du Christ, un accroissement de ferveur, de grâce, de paix et d’allégresse.

[422] Coloss. I, 24.

Même en un sens tangible le mystère de l’Évangile reçoit une autorité plus efficace, parce qu’il s’en fait « l’ambassadeur dans les chaînes[423] ». Associés au rude combat qu’il soutient, les fidèles sont affermis ; ils souhaitent de pâtir avec lui et comme lui.

[423] Éphés. VI, 120.

D’ailleurs, il ne les encourage pas seulement par ses lettres ; il leur envoie des messagers. Ceux-ci racontent aux églises ce qu’il fait à Rome, ce qu’ils ont vu auprès de lui, et ils rapportent à l’Apôtre des nouvelles de toutes les églises.

Aux saints d’Éphèse (ou de Laodicée) il a dépêché Tychique ; aux Philippiens, il réserve Timothée, qui s’est fait avec lui « l’esclave de l’Évangile[424] » et qu’il regarde comme un fils. « Je n’ai personne autre, confie Paul à ses amis, dont l’âme me soit unie comme la sienne… Tous cherchent leur intérêt propre et non celui du Christ. »

[424] Philipp. II, 19-23.

Pour l’heure, il charge de sa missive Épaphrodite, venu lui-même à Rome de la part des Philippiens, et porteur de précieux subsides. Le prisonnier les a reçus « comme un sacrifice odorant, digne d’être accepté, agréable à Dieu[425] ». Il sait être content de tout, dans le dénûment comme dans l’abondance. Mais il sent la bonté de cette offrande ; elle est, plus encore, un signe que, chez les Philippiens, la grâce fructifie. Épaphrodite vient d’être malade à en mourir. Dieu a eu pitié de lui et, ajoute Paul naïvement, « de moi-même, afin que je n’aie pas chagrin sur chagrin[426] ». Maintenant il va repartir ; son impatience de retourner à Philippes est comme une nostalgie.

[425] IV, 18.

[426] II, 25-27.

De même, Aristarque, le compagnon fidèle, quittera Rome, pour aller, au nom de Paul, consoler les Colossiens, et il emmènera Onésime, « le frère bien-aimé », cet esclave fugitif dont nous savons l’histoire par la lettre à Philémon.

Philémon, Apphia, sa femme, et Archippos étaient des chrétiens de Colosses, gens notables, car l’église se réunissait dans leur maison. Onésime, esclave de Philémon, avait volé son maître, pris la fuite, et s’était caché à Rome ; par Épaphras il y connut Paul qui le fit chrétien. Et l’Apôtre, en le renvoyant à son maître, écrivit à celui-ci quelques lignes où son cœur de Saint s’est épandu tout entier.

« Bien que j’aie dans le Christ pleine assurance de pouvoir t’enjoindre ce qui convient, j’aime mieux faire appel à ta charité. Tu sais qui je suis, Paul, un vieillard, et présentement l’enchaîné du Christ Jésus. Eh bien ! c’est moi qui te prie pour mon fils que j’ai engendré dans les chaînes, Onésime. Si, au temps passé, il ne te fut point utile[427], il l’est maintenant pour toi, et pour moi. Je te le renvoie ; reçois-le, comme le fils de ma tendresse[428]. Volontiers, je l’aurais gardé près de moi, pour qu’il me servît à ta place dans les chaînes de l’Évangile[429]. Mais je n’ai rien voulu faire sans ton avis. Je veux que ta bonne œuvre ne soit pas contrainte, que tu agisses de bon cœur.

[427] Paul badine sur le sens du mot : Onésime qui veut dire : utile, profitable.

[428] Exactement : comme étant mes propres entrailles.

[429] Il veut dire : dans les chaînes que je porte pour l’Évangile.

« Peut-être, s’il a été momentanément séparé de toi, c’est afin que tu le recouvres à jamais. Non plus comme esclave, mais comme étant mieux qu’un esclave, un frère bien-aimé. Il l’est pour moi ; combien plus pour toi, puisqu’il l’est dans la chair et dans le Seigneur ! Si donc tu me tiens comme étroitement uni à toi, reçois-le comme moi-même. S’il t’a fait tort, s’il te doit quelque chose, porte-le à mon compte. Moi, Paul, je t’écris de ma propre main ; c’est moi qui paierai. Je ne veux pas te rappeler que, toi aussi, tu es mon débiteur et de ta propre personne. Oui, frère, je veux obtenir de toi Onésime dans le Seigneur, console mon cœur dans le Christ.

« Je t’écris avec la confiance que tu m’obéiras, sachant que tu feras au delà de ce que je dis. En même temps, prépare-toi à me recevoir. Car j’espère, grâce à vos prières, vous être rendu. Te saluent Épaphras, mon compagnon de captivité dans le Christ Jésus, Marc, Aristarque, Démas, Luc, qui travaillent avec moi.

« Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec votre esprit. »

Autorité, délicatesse, grâce insinuante, enjouement, tendresse, haute charité, tout fait de ce billet un chef-d’œuvre unique. Paul ne nous serait connu que par une telle page, nous aurions de son âme et de son génie une très noble idée.

Et surtout il trouve aux rapports du maître et de l’esclave la solution d’amour qui, pratiquée, eût changé en un paradis le terrible monde païen.

Il y avait, dans la société d’alors, quelques velléités généreuses d’amender la condition des esclaves. En 58, une loi venait d’être promulguée, prescrivant au préfet de police, à Rome, et, dans les provinces, aux gouverneurs, de recevoir les plaintes des esclaves, s’ils attestaient contre leurs maîtres des faits d’injustice ou de cruauté.

En 61, alors que le procès de Paul demeurait peut-être pendant, le préfet de Rome, Pédanius Secundus, fut tué par un de ses esclaves. D’après l’ancienne coutume, tous les esclaves de sa maison devaient être condamnés à mort. Ils étaient quatre cents. Un certain nombre de sénateurs voulaient s’opposer à cette exécution en masse. Le parti des vieux Romains l’emporta, décida que les quatre cents, jeunes et vieux, femmes et hommes, seraient voués à la fourche ou à la croix. Pour empêcher leur supplice, le peuple indigné s’arma de pierres et de torches. Néron dut faire border d’une haie de troupes le chemin par où passeraient les condamnés[430].

[430] Voir Tacite, Ann., XIV, 42-45.

Quelques philosophes — des stoïciens — allaient théoriquement jusqu’à nier l’inégalité humaine de l’esclave. Qu’un homme fût la chose de l’homme, ils commençaient à s’en étonner.

Épictète, qui resta, de longues années, l’esclave d’Épaphrodite, affranchi de Néron, déclarait sur le ton sentencieux propre à la secte :

« Si un homme veut être libre, qu’il ne désire ni ne fuie aucune des choses où il dépende des autres. Sinon, il est fatalement un esclave[431]. »

[431] Manuel, XIV, 2.

Sénèque exhortait Lucilius à vivre familièrement avec ses esclaves, même à manger avec eux.

« Ils sont esclaves ! — Non, ils sont hommes. Esclaves ! Non, mais des amis d’humble condition, des collègues en servitude, si tu songes que le sort peut autant sur toi que sur eux… Celui que tu appelles ton esclave est né d’une même origine que toi, jouit du même ciel, respire, vit et meurt comme toi… Tu es libre aujourd’hui ; tu peux devenir esclave et avoir pour maître ton ancien esclave… Un tel est esclave. Mais il a peut-être l’âme d’un homme libre. Qui n’est pas esclave ? L’un est asservi à la débauche, l’autre à l’ambition, l’autre à la peur[432]. »

[432] Lettre XLVII.

Sénèque se défendit pourtant de vouloir émanciper les esclaves. Il concluait, au rebours, qu’un bon maître a chance de se voir respecté. Donc, l’intérêt même des maîtres leur commandait d’être bons.

Saint Paul aboutit à de plus fermes décisions, parce qu’il les établit sur une réalité divine et un principe de foi.

« Désormais, avait-il instruit les Galates[433], il n’y a plus ni Juif ni Grec ; il n’y a plus d’esclave ni d’homme libre… car vous êtes tous un dans le Christ Jésus. »

[433] III, 28.

Jésus lui-même a pris la forme d’un esclave. Du moment qu’un homme est baptisé, il devient un frère. Devant Dieu, comment serait-il inférieur à celui qu’il nomme son maître ? Ce n’est pas à dire que les esclaves doivent exiger leur affranchissement :

« As-tu été appelé esclave ? Ne t’en soucie point. Même si tu as les moyens de devenir un homme libre, use plutôt de ta condition d’esclave. Celui qui est appelé dans le Seigneur esclave est un affranchi du Seigneur. De même, celui qui est appelé libre est un esclave du Christ. »

Il envisage aussi dans un sens pratique les rapports des maîtres et des serviteurs. Il veut que ceux-ci obéissent à leurs maîtres non « à l’œil », mais avec droiture et révérence comme au Christ. Quant aux maîtres, il les avertit d’être cléments et doux :

« Laissez de côté la menace, sachant que vous avez, vous aussi, un Maître dans les cieux, et qu’il ne fait pas acception de personnes[434]. »

[434] Éphés. VI, 5-10.

Avant de connaître Onésime, Paul avait couvé de sa prédilection un autre esclave, cet Amplias ou Ampliatus qu’il nomme vers la fin de l’épître aux Romains. Ampliatus — du moins nous avons lieu de croire que c’est lui[435] — fut enseveli dans une chapelle du cimetière de Domitille ; il serait difficile de comprendre qu’un esclave ait trouvé place auprès des morts d’une famille illustre, si on n’avait ainsi voulu rendre honneur à saint Paul.

[435] Voir Marucci, op. cit., t. I, p. 13.

Depuis qu’il était prisonnier, l’Apôtre se sentait plus près encore de ceux qu’on appelait « des esclaves ». Et n’avait-il pas, comme beaucoup d’entre eux, les épaules diaprées par les cicatrices des verges ?

Néanmoins, sa condition de captif n’ôtait rien à la liberté de son évangile. On dirait même que, dans les chaînes, la conscience de son autorité a grandi. Ses messagers allaient et venaient d’Occident en Orient. Sa parole continuait à courir au-dessus des peuples. Plus la puissance de l’Esprit semblait liée, plus sa vigueur d’expansion croissait. Les chaînes de Paul, comme celles de Pierre, signifiaient le règne spirituel de l’Église, d’autant plus forte au long des siècles, quand la Bête croit la contraindre, la réduire au silence et l’exterminer.