[10] Lac de montagne.

« La foudre a fendu les deux grands cèdres d’Ichou Arrok ;

« Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se comptent.

« Taammart[11] aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar des Imermouchen ;

[11] Assemblée en armes.

« Dans l’azarar des Idrassen aussi ;

« Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés.

« Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et de Tiouzinine ;

« Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance avec les Immiouach du marabout ; ils ont donné la main aux gens de Tabaïnout.

« Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit.

« Partout la lame claire tressaute sur l’enclume qui chante !

« Les courriers volent de l’orient au ponant.

« Les hommes libres sont venus trouver l’amrar et lui ont dit :

« La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante !

« Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est pas nous dans le Moghreb.

« Tu as promis de nous donner leurs terres, leurs troupeaux, leurs femmes.

« Mets-toi à notre tête et allons !

« La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante !

« L’amrar a répondu : « Quand j’ai voulu, vous ne m’avez pas suivi ;

« Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides ;

« L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans la plaine ;

« Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai la cage d’or.

« Et moi je te dis de la part de l’amrar :

« Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole.

« Car sous le marteau l’enclume chante et la lame tressaute !

« L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant que l’oiseau sera dans la cage d’or ! »

Et Heniya que le Sultan croyait endormie répondit à la vieille sur le même ton et avec le même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte amoureuse de son maître :

« Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui : Une plume d’aigle fut emportée par le vent, et la cigogne des plaines l’a prise pour garnir son nid.

« Mais les aiglons sont venus en grand nombre.

« Ils ont rempli le nid et trouvé la plume.

« Ils vont l’emporter.

« Va ! fais vite et sois sans crainte. »

La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement transformée, s’abandonna pour la première fois douce et caressante dans les bras du Sultan, qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre d’espérance.

Le lendemain, il se passa au palais des choses terribles. On trouva les gardes ou ligotés ou poignardés. Au petit jour, les Berbères de la suite de Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi, avaient envahi les écuries, enlevé les plus beaux chevaux et par la porte de l’aguedal, avant que la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter, la Berbère prit la fuite entourée et suivie de ses fidèles montagnards. Elle et eux, tous barbares, étreignant de leurs jambes nues les chevaux du Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui, en deux heures, les mit à l’abri dans les défilés du Djebel Kandar.

En apprenant ces graves événements, les gens de Fez qui sont raffinés et frondeurs fermèrent leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et réclamèrent des privilèges.

Le conteur s’arrêta là ; le thé était bu et la nuit toute proche.

Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot du récit, prit la parole :

— Que Dieu te bénisse, Si Othman ! Mais, dis-moi, cette Heniya dont tu viens de nous dire l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un peu en otage ?

Le fkih se leva et dit :

— Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace !

Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna vers le commandant :

— J’allais oublier de te dire… fit-il, tu connais cet enfant que j’avais recueilli ? Ce matin je l’ai envoyé au douar chercher du lait ; il n’est pas revenu. Que Dieu le juge !… Je l’aimais comme mon fils.

Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la dissidence des Beni-Merine, il chaussa ses socques pointus et sortit dans la nuit.