Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit froide. Les notes heurtèrent les parois à pic du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux escarpements du Bou Gergour. L’air sec et pur fit paraître plus cuivrées encore les notes filées du légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme disparut dans sa cagna et Khenifra, de toute part armée, ceinturée de fils de fer barbelés, hérissée de mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain.
Les officiers du poste étaient réunis, pour la plupart, dans une grande pièce servant de salle à manger et située au premier étage de la maison d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette demeure assez considérable et décorée du nom de Casba, comme toutes celles construites par les chefs de la tribu, était sise sur la rive droite de l’Oum er Rebia, à une centaine de mètres en amont du pont qui traverse ce fleuve devant Khenifra.
La salle où l’état-major du poste prenait ses repas était une vaste pièce, grossièrement décorée de badigeons mauresques, dont le plafond, en rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange de terre rouge et de débris qui servait d’assiette à la terrasse. Deux autres pièces plus petites s’ouvraient à droite et à gauche sur la première par deux grandes portes où l’artisan maladroit avait, d’un ciseau enfantin, imité les sculptures classiques des maisons de Fez ou de Meknès. Tout cet ensemble mal bâti était enlaidi par quatre hautes poutres en bois soutenant le plafond défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce point fendillés, que le génie militaire inquiet les avait cerclés de fer. Cette demeure branlante et son décor raté laissaient deviner l’orgueil du rude Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut un jour poser au pacha maure parmi ses sauvages compagnons.
En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus de l’Oum er Rebia, des fenêtres grillagées, sans vitres, étroitement masquées de lourds panneaux en bois. La maison était pleine du mugissement furieux du fleuve bondissant entre ses berges de basalte pour s’engouffrer sous le pont de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore la sensation d’être dehors et particulièrement ce soir-là où le courant d’air froid qu’amène l’oued du haut des monts gémissait aux joints mal faits des grossières fenêtres.
Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait sur une galerie dont le plancher tremblait sous les pas et où aboutissait, venant du porche, un escalier tortueux, sans jour, dont les marches inégales atteignaient finalement la terrasse. Là, dans un angle, sous un abri maçonné par les nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés veillaient autour d’un projecteur, prêts à en darder le faisceau sur la campagne environnante.
De ce point élevé la vue embrassait Khenifra endormie.
Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité, ses eaux, comme si elles avaient absorbé toute la lueur des étoiles, apparaissaient bouillonnantes et lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques, se mouler en une vague unique, puissante et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale du pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup pour reparaître un peu plus loin mais faible, chancelante et douteuse jusqu’à se perdre dans le noir tout à fait.
Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait dans l’ombre la masse épaisse de la Casba principale, de la Casba du caïd Mohammed, tyran des tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur et maître incontesté de Khenifra, jusqu’au jour où les Français dressèrent, sur la tour carrée de son burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces fils qui scintillent la nuit par excès de tension électrique.
A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra, longtemps docile sous la menace du pesant château fort de Moha. D’abord, le long du fleuve, les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils, ses neveux, gardiens délégués du maître au contrôle de la bourgade ; puis tout de suite après, basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et comme aplaties sous un toit unique dont la grisaille apparaissait dans l’obscurité, sorte de carapace imprécise où les rues, les places découpaient pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres et sous laquelle, en cette heure même, haletait le souffle de huit cents hommes endormis.
Et il y en avait partout : dans les demeures des commerçants fasis qui troquaient là « les choses venues de la mer », comme disent les Berbères, contre la viande et la laine des troupeaux. On leur avait donné les boutiques de la kaïsseria, le marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à leur goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les fondouqs nettoyés étaient installés leurs magasins, leurs bureaux. Et les mieux partagés avaient été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses prostituées qui, plus encore peut-être que le sucre, le thé et la cotonnade, firent le succès et la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à peu s’adaptant aux ténèbres y discernait une tache plus claire, un ensemble de petites choses alignées et sans doute blanchies à la chaux. C’était un cimetière situé, contrairement à l’usage, au beau milieu des logis et où des soldats de races diverses gisaient mélangés. Soucieuse de leur sommeil, pour leur éviter toute profanation, la Khenifra militaire gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec eux, sous la protection de ses sentinelles, de ses armes, de ses fils barbelés.
Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du mirador où le projecteur somnolait, la paupière baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés, croisés, comme la trame d’un large ruban, autour de la petite ville. On les avait chargés d’épines et, qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues, boîtes de conserves vides, bidons de pétrole épuisés, objets bruyants au moindre heurt. Tout cela pour entendre, pour éventer le glissement du Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade, passe ensanglanté au travers des ronces métalliques et, rampant, va poignarder un homme ou voler un fusil.
Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on entendait de temps à autre battre leur semelle les troupiers qui, deux par deux, de place en place veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier.
Les officiers s’attardaient autour de la grande table qui les réunissait aux heures des repas. Le commandant du poste, somnolent, feuilletait un rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines. Deux jeunes gens s’amusaient à suivre les évolutions gauches d’un énorme scorpion noir qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché la fente du plafond où il vivait et, avec de menus cailloux rouges, était tombé sur la nappe. D’autres officiers faisaient leur correspondance, d’autres encore causaient à voix basse entre eux. Tous attendaient les rekkas, les courriers légers qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce poste complètement coupé de l’arrière et dont le ravitaillement se faisait à intervalles espacés et à grand renfort de bataillons.
Les courriers, dont la mise en route était signalée de la veille par le télégraphe sans fil auraient dû arriver avant la chute du jour. Les esprits s’inquiétaient du sort réservé aux chères correspondances et les conversations roulaient sur les rekkas, sur leur métier peu enviable, sur leur habileté à passer entre les sentinelles zaïane. L’énervement de l’attente finit par interrompre les jeux et les lectures. Il faisait froid. Les lieutenants, lassés de leur scorpion, se mirent à gambader, à battre la semelle ; tout trembla.
— Vous allez faire crouler la boîte ! cria le chef de poste, restez donc tranquilles.
— C’est joyeux la vie ici, répondit un des jeunes officiers. Il fait un froid de loup. Cette fenêtre devrait être bouchée, si on n’a pas de vitres à y mettre.
Et, sans doute pour tenter de mieux ajuster le panneau de bois qui obturait l’ouverture, il l’ouvrit. Ce geste laissa passer à l’extérieur la lumière de la chambre et aussitôt une balle vint écorner l’encastrement de la fenêtre. Immédiatement une mitrailleuse cracha dans la nuit en réplique au coup de feu aperçu, tandis qu’un grand jet de lumière parti de la terrasse crevait l’ombre montrant, tout au bout de son cône et violemment éclairés, les détails du paysage, un arbre rabougri, de gros rochers, un pan de mur de marabout.
Honteux de l’incident qu’il venait de provoquer, le jeune homme referma vivement le panneau et s’en fut se réfugier dans un coin de la salle.
— C’est malin, dit une voix, de déclencher cette pétarade juste au moment où nous avons besoin, pour le salut de nos rekkas, que tout dorme autour de nous.
— Il n’y a pas grand mal, reprit le chef de poste plus bienveillant. Ce n’est pas cela qui empêchera nos lettres d’arriver, si les courriers ne sont pas d’ores et déjà zigouillés. Et puis cela démontre que nos postes de veille font bonne garde.
Un long coup de langue de clairon retentit au dehors. C’était le signal convenu pour appeler les vaguemestres au poste de police où un premier courrier précédant les autres venait de se faire reconnaître. On se leva ; tout le monde parlait à la fois.
— Enfin, les voilà !
— Ils sont passés tout de même.
— Je ne serais pas fâché de savoir ce qui les a retardés.
— Ils prennent rarement deux fois le même chemin.
— Ils ont dû éviter le couloir de l’Aguennour.
— Quels braves gens que ces rekkas !
Puis il y eut l’attente nécessitée par le triage du courrier et enfin le vaguemestre de l’état-major entra, donna à chacun ce qui lui revenait et déposa devant le commandant le pli épais des correspondances officielles. Il y eut dans la nuit, sur le front nord de Khenifra, une fusillade de quelques minutes. Cela répondait à une volée de balles décochées par les guetteurs ennemis au moment où le poste était sorti pour recueillir les courriers. Ceux-ci étaient arrivés à peu de distance l’un de l’autre, essoufflés, après une course échevelée pour traverser d’une seule traite la distance qui séparait le poste du point où ils s’étaient terrés, en attendant le moment favorable à leur dernier bond. Personne ne fit attention au bruit ; c’était un incident trop banal pour déranger des gens voluptueusement occupés à ouvrir des enveloppes. Chacun d’ailleurs s’en fut coucher rapidement emportant son bien. Le commandant et l’officier des renseignements restèrent seuls à dépouiller le courrier officiel.
— Tenez, Martin, voici quelque chose de singulier auquel je ne m’attendais guère, dit le chef tendant un pli ouvert à son adjoint.
Celui-ci lut :
— Pour nous conformer au désir exprimé par le Makhzen Central, vous vous efforcerez de faire parvenir au caïd Mohammed ou Hammou Zaïani la lettre ci-incluse que lui adresse du harem chérifien sa fille Rabaha.
Suivait une analyse succincte de la correspondante d’ailleurs très banale. La fille du caïd donnait à son père des nouvelles de sa santé et lui demandait des siennes.
— Que pensez-vous de la commission dont on nous charge ? demanda le commandant tout en continuant de décacheter le courrier.
— La femme qui a écrit cette lettre, répondit Martin, a joué un rôle dans les affaires marocaines de ces dernières années. Son existence servit d’abord à la politique que suivait son père à l’égard du Makhzen. Plus tard, et il n’y a pas de cela longtemps, elle contribua au succès de Moulay Hafid prétendant au trône chérifien.
— Allons dans ma chambre où il fera peut-être moins froid qu’ici, dit le commandant ; nous pourrons plus confortablement causer de ces choses.
Le logement du chef, situé dans une autre partie de la maison d’El Aïdi, avait l’avantage d’être mieux clos et calfeutré de nombreux tapis étendus sur le parquet ou disposés en tentures. Les courants d’air qui rendaient pénible le séjour des autres pièces y étaient matés et le bruit du torrent très assourdi. Martin s’installa dans l’unique fauteuil. Son chef s’assit sur le lit, et s’enferma soigneusement dans son burnous. Martin reprit son récit.
— Il est certain, dit-il, que Moha ou Hammou, le vigoureux adversaire qui nous tient tête aujourd’hui, doit à son alliance avec le Makhzen la puissance et l’influence qu’il acquit sur les tribus de la confédération Zaïane. Lui, homme de siba, chef élu, amrar des assemblées démagogiques, conscient de sa valeur et décidé à s’imposer, il avait su, au moment opportun, faire avec le Sultan un accord où, en échange de sa soumission personnelle, il reçut ce qui lui était nécessaire pour dompter ses farouches compatriotes. On lui donna des soldats dont le Makhzen paya la solde et assura l’armement. En théorie, il devait commander au nom du Sultan à des populations que celui-ci ne pouvait atteindre et régenter d’une façon continue. En réalité, Moha ou Hammou voulait être seul maître dans ses montagnes et il le fut en effet, dès que l’Empire tomba en quenouille aux mains débiles du doux Abd-el-Aziz. Mais il n’en fut rien tant que dura Moulay Hassan, homme de réelle valeur politique et d’une activité guerrière tout à fait remarquable. Celui-ci tint ses promesses, fournit des soldats, des armes, de l’argent. En échange Moha ou Hammou fut obligé de faire le jeu du Gouvernement central, d’entretenir avec lui des relations respectueuses. Maître d’utiliser comme il lui convenait les soldats du Sultan, il n’en subissait pas moins l’ascendant très positif et humiliant pour lui de cette garde payée par un autre et qui conservait à son chef spirituel et temporel, le sultan Moulay Hassan, tout son dévouement et sa vénération. Moha fit certes de grandes choses, mais sous l’égide du Makhzen. Pour ses contributes il cessa d’être l’« Amrar ». On l’appela définitivement le caïd Mohammed ; et ce titre qui lui donna une grande force, lui enleva sa liberté, tout son caractère de chef berbère indépendant. Le peuple commença à le détester. Lui n’hésita pas devant les pires violences pour se faire craindre et, comme il avait besoin de l’appui du Makhzen, il accentua à certains moments sa politique déférente à l’égard du Sultan. Celui-ci d’ailleurs, comptant sur le caïd pour tenir les Zaïane en respect, parcourait les montagnes voisines, passait au Tafilelt, ce qui n’était pas sans inquiéter sérieusement l’âme berbère de Moha. C’est au moment où Moulay Hassan était sur la Moulouya qu’il lui envoya en cadeau la petite Rabaha, alors âgée de douze ans, et dont voici la lettre. Le Sultan confia la fillette au harem de Marrakch où elle grandit. On prétend que Moulay Hassan la destinait à son fils Abd-el-Aziz. Mais celui-ci ne l’épousa point et la Berbère s’étiolait inconnue et oubliée dans la foule féminine de tout âge et de toutes conditions qui encombre les palais impériaux, lorsque Moulay Abd-el-Hafid, khalifat pour le Sud de son frère le Sultan et prétendant à le remplacer, s’appropria Rabaha et l’épousa.
Ce fut un coup de maître. Hafid attachait à sa cause encore chancelante le chef le plus puissant du Maroc central. Avant lui, aucun des nombreux fils de Moulay Hassan n’avait voulu de la Berbère pour femme. Au Makhzen on était encore sous l’impression cruelle laissée par le meurtre de Moulay Sourour, oncle de Moulay Hassan, massacré par les Aït ou Malou avec un détachement qu’il commandait, dur échec au prestige chérifien et qui resta sans punition. On avait horreur des Berbères redevenus, sous le faible Abd-el-Aziz, plus indépendants que jamais. Le geste d’Hafid flatta l’orgueil du Zaïani qui souffrait du peu de goût montré jusque-là pour sa fille par les chorfa. En 1908, Hafid, sultan insurrectionnel proclamé à Marrakch, avait besoin de la consécration solennelle que pouvaient seuls lui donner la ville de Fez et le conseil des Ouléma. Il lui fallait, pour y atteindre, traverser le Maroc encore aziziste, sans compter que la France pouvait d’un geste rétablir les affaires de ce prince très aimé du peuple.
— Ah ça ! dit le commandant, vous me racontez, Martin, le contraire de ce que l’on m’a toujours dit. Hafid n’était-il pas le sultan populaire et Aziz méprisé, détesté ?
— Vous avez lu cela dans les journaux, mon commandant, reprit Martin, voulez-vous me permettre de continuer ? Hafid, disais-je, était loin d’avoir les sympathies dont jouissait son frère et dont beaucoup, malgré les années, lui sont encore fidèles aujourd’hui. Sur sa route vers Fez, il rencontra tout d’abord les troupes françaises qui occupaient le pays des Chaouïa. Nos soldats prirent contact avec la harka de Moulay Hafid et je vous prie de croire que celui-ci n’était guère à son aise, quand les Français, sur un ordre venu de Paris, le laissèrent passer. Mais où pouvait-il aller ? rejoindre par les Zaer la route dite impériale de Rabat à Fez ? Le trajet était long et plein de dangers. Il aurait certainement fallu combattre ou tout au moins imposer le ravitaillement de la harka par les tribus traversées. Et les Zemmour qui ne voulaient pas d’Abd-el-Aziz refusaient énergiquement d’entendre parler d’un autre sultan.
Hafid appela à l’aide son beau-père le Zaïani, qui d’ailleurs ne se dérangea pas tout de suite, mais dont les fils, ses mandataires, guidèrent le sultan marron vers Meknès à travers leur pays. Et, s’il faut en croire la chronique berbère, il s’en fallut de peu que la harka, une riche proie, ne fut « mangée » par les Zaïane.
Bref, Hafid parvint à Fez et vous connaissez la fin de son histoire. Mais cet homme sans foi et sans honte possédait cette particularité de réserver ses pires procédés à tous ceux qui l’avaient aidé. Il ne tarda pas à malmener son épouse, la fille de Moha ou Hammou. Celle-ci, en rude Berbère, riposta par une sorte de : qui t’a fait roi ? rappelant le service rendu par son père au Sultan ingrat.
Rabaha fut chargée sur une mule et conduite à Marrakch. Elle ne sortira plus que morte des harems impériaux où vivent, fort mal, loin de toutes choses extérieures, tant de femmes qui ont eu l’honneur sinon la chance d’y être appelées.
— Fort bien, dit le chef de poste quand Martin eut achevé son récit, mais cela ne justifie pas le soin fâcheux qui m’incombe aujourd’hui de faire passer à notre ennemi la lettre de sa fille.
— C’est un ordre de l’autorité politique supérieure ; il n’y a qu’à s’y conformer, dit Martin.
— Pardon, reprit le commandant du poste, je reste maître des moyens à employer et même de les juger impossibles. Avec l’acharnement continu des Zaïane contre tout ce qui pousse la tête hors de cette enceinte, alors qu’il nous faut souvent une opération militaire pour mettre en place quelques vedettes, croyez-vous que j’aille risquer la vie de mes hommes pour passer une lettre à ces Berbères ? Moha ou Hammou et ses gens sont des bandits avec lesquels je ne veux causer qu’à coups de fusil.
— C’est là, je le sais, votre manière de voir, dit Martin. Je la trouve, pour ma part, insoutenable. Vous avez la responsabilité militaire du poste mais j’ai, moi-même, la charge de vous renseigner sur les choses politiquement opportunes et possibles. Il est fâcheux qu’en cette œuvre commune nous partions chacun de principes différents. Je suis loin de partager vos idées sur les Zaïane, sur leur vieux chef. Ce sont à vos yeux des salopards quelconques dont la ténacité vous retient dans ce bled peu gai. Je vois ici, au contraire, des gens qui tôt ou tard entreront dans le giron clément de la paix française et qui, pour le moment, défendent leur indépendance. C’est leur droit, autant qu’est à nous le devoir de les éclairer, de les attirer…
— Je connais votre marotte, à vous gens de bled, reprit le commandant ; elle a peut-être eu ailleurs le mérite de réussir, mais les conditions sont ici différentes et toute votre politique n’empêcherait pas les Zaïane d’enlever le poste si je n’étais sur mes gardes et énergiquement. Je compte bien leur jouer quelque jour un tour de ma façon ; en attendant, je ne risquerai pas la peau d’un soldat, serait-il mercenaire et indigène, pour donner au Zaïani des nouvelles de sa fille.
— On ne vous demande pas ces risques, dit Martin en prenant la lettre. Je saurai bien la faire parvenir. J’ai des Zaïane en traitement à l’infirmerie. Le premier guéri emportera la lettre et même rapportera la réponse, si l’on veut.
— Voilà, dit le commandant qui s’échauffait, voilà des méthodes que je ne comprendrai jamais. Vous soignez les gens blessés en nous combattant. Vous faites du bien à des misérables qui vous massacreraient froidement si vous tombiez entre leurs mains et qui, à peine guéris, reprennent leur fusil. Je vous dis que nous sommes des poires, des poires ! Je ne sais pas ce qui me retient de faire fusiller toute cette pouillerie de loqueteux quand elle se présente aux barrières pour voir le médecin.
Martin quitta son chef sur cette boutade pour éviter une discussion qui devenait acerbe. Le commandant était d’ailleurs satisfait que l’officier des renseignements se chargeât de la lettre. Excellent homme mais trop soldat, il ne comprenait rien à ce qu’il appelait « les manigances politiques » et il était déconcerté par les idées de Martin, officier rompu aux choses indigènes et qui savait allier à la plus grande énergie militaire toutes les méthodes de pénétration et d’attirance.
Martin rentra chez lui tout attristé de ce qu’il venait d’entendre, mais choqué surtout du mépris ignorant professé par son chef à l’égard des populations qu’il combattait. Sa pensée à lui était bien différente. Il croyait à la nécessité de connaître ses ennemis et d’autant plus qu’ils devaient fatalement devenir un jour des alliés, des aides. Il voulait aussi que l’on sût l’effort accompli par l’idée française dans ce coin de Berbérie particulièrement rude. Il fallait donc, avant que le souvenir s’en éteignît, écrire tout ce que l’on pouvait savoir de ces populations, de leur histoire, de leur vie intime, de leurs capacités économiques, agricoles et pastorales. Il savait que rien n’est venu jusqu’à nous du passé de ces tribus dont l’origine seule, et encore bien vaguement, se discerne à la faveur de spéculations ethnographiques.
Sur leur histoire contemporaine le jour s’était fait peu à peu dans son esprit par de longues et patientes enquêtes, par ses conversations journalières avec les indigènes. Il avait compris que toute la vie des Zaïane du dernier demi-siècle avait évolué autour des faits et gestes d’un homme, le vieux Moha ou Hammou, l’« Amrar ». Il s’était efforcé déjà de retracer le début de sa carrière[13]. La lettre de Rabaha, placée devant lui, sous sa lampe de travail, évoqua à son esprit les belles années de vigueur du fameux chef berbère. Et parce qu’il était convaincu en les retraçant de faire œuvre profitable et juste, il résolut, ce soir-là, d’utiliser ses documents et de dire ce qu’il savait.
Et, sans plus tarder, il se mit à écrire le récit qui va suivre.
Vers la mi-été de l’an 1910, Moha ou Hammou quitta le haut val de Djenan Immès pour descendre vers El Qantra, le pont, devant Khenifra naissante. A cette époque, le douar du caïd n’avait pas encore l’importance qu’il prit plus tard lorsque ses fils, devenus grands, entourèrent, encadrèrent de leurs tentes celles du chef leur père.
Le campement de Moha comportait tout d’abord sa grande khima personnelle, aux lourdes bandes noires tissées de laine et de poil de chèvre, demeure traditionnelle conforme à ses goûts et qu’il ne quitta jamais. Démontée, il fallait quatre chameaux et deux mulets pour l’emporter. A côté, chose nouvelle alors en ces parages indépendants, on dressait la kouba makhzen, tente ronde au toit conique dont la toile blanche portait en noir ces ornements spéciaux ressemblant à des carafes ventrues et qui sont l’insigne de tous ceux qui, peu où prou, commandent au nom du Sultan. Le chérif couronné d’alors, Moulay Hassan, avait écrit en la lui envoyant :
« Qu’elle soit pour toi signe de bonheur et de prospérité. Qu’elle se dresse claire et joyeuse auprès de ta demeure protégée par Dieu. Reçois-y avec amitié mes envoyés fidèles, mes caïds intègres ; exerce sous sa coupole la saine justice aux bons et aux mauvais. Enfin, sur son seuil bien orienté vers la noble quibla, fais en mon nom la prière agréable à Dieu, à ce Dieu dont je témoigne qu’il est seul et seul digne de louanges ! »
Moha n’a jamais manqué de dresser la kouba insigne de son autorité. Il y mettait à couvert ses bagages encombrants. Jamais personne ne l’a vu prier, là ou ailleurs.
Immédiatement auprès de la tente du chef, on dressait celle occupée par l’épouse du moment. C’était cette fois la Fassiya, femme d’origine vulgaire qu’il avait ramenée d’un voyage à Fez et qui garda sur lui un empire assez prolongé. Continuant le grand cercle du douar, se dressaient les tentes des épouses à qui la maternité avait donné droit définitif de cité et d’honneurs. Il y avait là déjà à cette époque, et entre autres, Itto, mère de Haoussa, l’aîné des fils de Moha, Hennou, mère d’Hassan. A l’opposé de la tente du chef et fermant le cercle, étaient établies celles du cousin germain Bouhassous, fils du vieux Ben Acca, fidèles compagnons, soutiens de la fortune de Moha et dont celui-ci ne se séparait jamais.
Cette organisation patriarcale vint à donner au douar de Moha ou Hammou une force et une cohésion singulière. Ses nombreux mariages féconds multiplièrent ses gardes du corps issus de son sang, ayant chacun leurs gens, leurs clients, respectueux et soumis comme eux aux volontés du caïd, vigoureuse ruche guerrière soigneusement armée, entraînée par son chef, outil parfait et mobile de domination sur les mouvantes peuplades de la confédération.
On appelle ces gens les Imahzan, ou encore les Aït Akka, du nom de l’ancêtre Akka, grand-père commun de Moha et de son allié Bouhassous. Quant au mot Imahzan il semble provenir d’un ancêtre éponyme : Amahzoun, dont le souvenir n’est plus très net en tribu.
Moha avait de sérieuses raisons de quitter, malgré la chaleur torride, les grands ombrages de son campement normal d’été pour s’installer dans la plaine roussie, devant Khenifra. La petite bourgade devenait très rapidement populeuse et commerçante. On s’y rendait de tous côtés. Les marchands de Boujad y avaient installé des boutiques où ils vendaient la cotonnade et la bimbeloterie importées. Les gens de Fez, réunis en un quartier séparé, y avaient leurs comptoirs. Tout ce monde trafiquait, gagnait de l’argent ; le marché était libre, sans taxe aucune. Mais personne ne commandait, des scènes de désordre s’étaient déjà produites. Les clients berbères de la jeune Khenifra inquiétaient les étrangers par leurs instincts pillards, et risquaient de détruire dans son germe un centre commercial naissant dont toute la montagne devait vivre et dont Moha comptait bien tirer de larges profits.
Le caïd voulait mettre ordre à tout cela. Mais d’autres préoccupations encore l’amenaient à Khenifra. Les soldats à lui confiés par le Sultan montraient, depuis quelque temps, peu de bonne volonté. Certains ordres de Moha ou Hammou n’avaient pas été exécutés. Ces allures d’indépendance le gênaient et l’humiliaient. La cause du changement survenu dans l’esprit des soldats ne lui échappait pas. L’autorité du sultan Moulay Hassan semblait définitivement reconnue dans toute la partie du pays que les Berbères appellent le Gharb, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas leurs âpres montagnes. Des nouvelles importantes couraient sur les marchés, dans les douars. Le Sultan, disait-on, allait se rendre au Tafilelt, berceau de la dynastie et y restaurer l’autorité chérifienne. Il lui fallait pour cela franchir les deux Atlas, couper en deux le monde berbère, accomplir ce qui n’avait pas été fait depuis Moulay Ismaël.
Les soldats savaient tout cela et se plaisaient d’ailleurs à le répandre. Le caïd reha, leur chef, convoqué à Fez, avait vu le Sultan, reçu ses instructions, rapporté des munitions, de l’argent. Le Makhzen donc en ce temps-là était fort et les soldats qui le représentaient devenaient arrogants. Ils cachaient de moins en moins le sentiment qu’ils avaient de leur supériorité sur les populations sauvages dont ils faisaient en somme la police, pour le compte de leur maître, Sidna Moulay Hassan le victorieux.
Si Moha avait tout ignoré des événements qui se préparaient, l’attitude des soldats du Sultan détachés auprès de lui l’eût renseigné. Inquiet, blessé dans son orgueil, il lui fallait pourtant temporiser avec ces prétoriens à la solde d’un autre. Il en avait besoin. A l’époque où Moulay Hassan se préparait à sa grande expédition, les fils de Moha étaient encore jeunes, et son clan qui devait plus tard suffire à dominer les autres n’aurait pu seul en venir à bout. Il y avait donc chez les Zaïane une situation intérieure tout à l’avantage du Sultan. La force militaire du Makhzen eût été impuissante à permettre l’immense randonnée, mais une politique prévoyante y avait aussi longuement travaillé. Et Moha sentait bien que le viol des libertés berbères, auquel il allait assister, était le prix de l’aide qu’il avait demandée lui-même à Moulay Hassan, le douloureux résultat de son alliance et de sa soumission. Sans la neutralité absolue de la confédération des tribus Zaïane maîtrisées par la poigne du caïd Moha ou Hammou, Moulay Hassan n’aurait pu, en effet, songer à franchir le Moyen Atlas. Partant de Fez, il comptait gagner la Moulouya en passant sur les fractions sans cohésion des Aït Mguild. Il lui fallait pour cela être sûr de ses flancs tenus à l’est par les hordes du Djebel Tichiouq, à l’ouest par les redoutables tribus Zaïane. Son alliance avec Moha d’une part, avec les Aït Youssi de l’autre, lui donnait de chaque côté la sécurité. La mehalla chérifienne marchant vers le sud ne serait pas insultée. C’est tout ce que demandait le Sultan qui n’avait pas l’intention de revenir par le même chemin.
Moulay Hassan a mis en effet largement en pratique le système des randonnées circulaires, celles qui présentent le moins de chance de trop durs combats. Il avait évidemment appris ou constaté que les tribus berbères, lentes à s’ébranler comme les individus y sont lents à réfléchir, n’attaquent jamais qu’au retour les forces obligées de traverser deux fois leur territoire. Dans toute l’histoire de la dynastie chérifienne, les grands échecs militaires ont toujours eu lieu durant des marches de retour vers les capitales. Le Berbère est incapable de résister au désir fou qui le prend de pourchasser les troupes qui s’éloignent de chez lui. C’est un pays d’où il ne faudrait pas être obligé de s’en aller. C’est par excellence le pays « à engrenage ». L’histoire de nos campagnes en Berbérie en fait à nouveau la preuve. Et il y a, dans cette manière d’agir des montagnards, autre chose encore que l’irrésistible plaisir de reconduire à coups de fusil des gêneurs. Une tribu, en effet, qui aura accueilli pacifiquement une troupe de conquérants sera irrémédiablement prise à partie et mangée par les autres tribus, quand l’étranger s’en ira. Il lui faut donc donner des gages en attaquant ceux qui la quittent, guider même le rameutage acharné des hordes voisines et cela explique tout le danger qu’il y a pour une colonne au moindre recul même momentané. Cela fait comprendre aussi cette condition qui paraît étrange, mais si souvent posée par les djemaas dans les palabres politiques : « Nous voulons bien vous accueillir en tel point, mais si vous y arrivez il ne faudra plus vous en aller. »
Le caïd Moha ou Hammou tenait donc à reprendre en main les soldats qui s’émancipaient. Il voulait aussi s’entretenir avec leur chef. Celui-ci, sans nul doute, devait rapporter de Fez des nouvelles intéressantes et probablement des ordres du Makhzen. Il avait enfin un autre but moins politique. La fille d’un caïd mia des soldats lui avait plu. Il la voulait pour femme et, avec cette énergique volonté qu’il mit toujours à satisfaire ses penchants, il venait demander cette fille et la prendre.
Le douar du chef s’était installé sur la rive gauche de l’Oum er Rebia, à quelques centaines de mètres du pont, devant Khenifra. Les tentes étaient disposées en un grand cercle sur un terrain incliné vers l’oued. Celle de Moha, placée au point le plus élevé, les dominait toutes. Sans sortir de la khima, le maître voyait la bourgade, le pont, le gué qui y accèdent et aussi la lourde casba qu’il se réservait et dont une nombreuse équipe de maçons et de manœuvres élevait les murs.
Un soleil ardent tombait sur toutes choses dans ce fond de vallée où la réverbération des hautes falaises du Bou Hayati aggravait la chaleur. Dans l’air étouffant s’élevait le bruit du torrent emporté sur son lit de basalte. On entendait aussi parfois le chant des maçons sahariens qui, à grands coups, damaient le pisé des murailles de Moha.
La tente du caïd était plus vaste et un peu plus haute que ne le sont d’habitude celles des Zaïane. Mais la disposition intérieure était celle de toutes les tentes berbères naturellement divisées par leurs supports en deux parties : la droite, pour l’arrivant, réservée au maître du foyer, la gauche aux femmes, aux domestiques, aux travaux de ménage. Le fond, placé contre un gros rocher sur lequel on mettait la nuit un homme de garde, était garni de bagages et de selles bien entassées formant un mur qui montait jusqu’à la toile sans la toucher. La cloison médiane était faite de nattes tendues entre les deux forts supports du faîte. Des caisses, des chouaris en paquets, empilés contre cette séparation, achevaient d’isoler la chambre dont le sol était garni de nattes et de tapis. De lourds matelas, des coussins carrés formaient l’ameublement, le tout rangé de façon à ménager un espace libre au centre de la pièce et jusqu’à l’entrée. Deux lignes de paillassons soutenus verticalement par des piquets masquaient celle-ci et formaient à la demeure un couloir d’accès en chicane.
Le grand douar était campé là depuis la veille. En cette heure la plus chaude du jour, le caïd Moha fils de Hammou reposait au fond de sa tente. Sa forte personne couchée sur matelas et coussins disparaissait entièrement dans un grand selham noir qui lui enveloppait les pieds et dont le capuchon, rabattu sur les yeux, laissait voir seulement du visage un menton carré, un peu brutal, encadré d’un collier de barbe noire où déjà quelques fils blancs tranchaient.
La Fassiya, femme du caïd en ces jours-là, était assise par terre tout près. Elle s’accoudait sur un grand coffre à puissante serrure, le coffre particulier du maître ; car c’était une prérogative très recherchée, réservée successivement à celles qui détenaient plus ou moins longtemps la place, de pouvoir s’asseoir sur le sendouq du caïd et parfois de jouer avec le contenu. La Fassiya tenait un éventail en feuilles de palmier nain dont elle se servait pour chasser les mouches. Elle regardait tour à tour le chef endormi, son jeune fils Miammi qui nonchalait sur le tapis et un petit chamelon blanc familier qui, engagé dans le couloir d’entrée, poussait gauchement son cou plat entre les deux nattes pour attraper des bribes qu’une main lui jetait du compartiment des femmes.
La Fassiya riait découvrant des dents blanches, seul attrait d’un visage sans charme et déjà fané. Tout cela se passait en grand silence, sous la tente chaude, où n’arrivaient du dehors que les aboiements lointains des chiens de douar ou l’ébrouement des chevaux rangés aux piquets devant les tentes. Un bruit étouffé de gens au travail s’entendait derrière la cloison de nattes.
Il y avait là, en effet, deux femmes qui pétrissaient de la pâte dans de grands plats en bois. Alternant à ce labeur pénible, chacune d’elles s’acharnait sur la lourde matière, puis, son effort épuisé, lançait la chose dans le plat de l’autre qui à son tour reprenait. L’une était une servante âgée, l’autre une fille d’une douzaine d’années, robuste, élancée et, par la force et le geste, presque une femme.
C’était Rabaha, fille de Moha et de Mahbouba des Aït Ihend. Le caïd avait épousé celle-ci à l’époque où il n’était encore que l’amrar, le chef élu, de quelques peuplades Zaïane.
Rabaha n’était pas une beauté, maïs elle avait des traits réguliers, énergiques, dans un ovale correct accentué d’ailleurs par deux petites nattes de cheveux tressés à plat qui dessinaient le contour du front, longeaient d’une courbe les tempes et disparaissaient par-dessus les oreilles sous la nuque. Son teint fortement hâlé tempérait de grands yeux noirs comme sa chevelure, comme ses sourcils.
En cette heure de travail pénible, sous la tente surchauffée, elle était vêtue seulement d’une chemise de laine serrée à la taille et dont le tissu par place plaquait à son corps ruisselant. De vastes manches retroussées jusqu’aux épaules sortaient ses bras brunis, déjà solides.
Tandis que la domestique plus entraînée travaillait assise, Rabaha se tenait à genoux et penchée sur le pétrin, pour ajouter tout son poids à la force de ses mains meurtrissant la pâte. Toute sa souple personne, contribuant ainsi à l’effort, ondulait de la croupe à la nuque à chaque mouvement des poignets. C’était une belle image de l’être humain en pleine nature travaillant son pain à la sueur de son front.
Leur tâche achevée, Rabaha et la servante regagnèrent la khima voisine où elles vivaient. Là blotties dans un coin familier, étendues sur une natte, visage contre visage, à voix basse elles reprirent une causerie interrompue.
— Ma tante Itto, ne t’ai-je pas bien aidée pour la pâte ? dit Rabaha.
— Oui, répondit la servante, mais ce n’est pas là un travail pour la fille du caïd.
— Triste fille, reprit Rabaha, il ne s’occupe guère de moi… La Fassiya est seule maîtresse aujourd’hui, as-tu vu ses bracelets d’or ? Et Miammi son fils ? Le caïd des soldats lui a apporté de Fez un caftan de drap vert. Il n’y en a que pour elle et son rejeton.
— D’accord ! Mais qu’en sera-t-il demain ? dit la vieille. Crois-moi, être femme du caïd, ce n’est pas grand’chose ; être fils ou fille du caïd, c’est infiniment mieux. Pour un chef comme lui, la descendance seule importe ; elle soutient sa force et l’enrichit. Son cœur d’ailleurs est vagabond comme l’esprit des gens de notre race : on laboure un champ ; la récolte faite, on pousse plus avant les tentes, les troupeaux et l’on choisit une terre nouvelle pour ensemencer.
— Tu parles, dit la fillette sérieuse, comme le fquih de Sidi Ali. Où as-tu appris cela ? Il est vrai que tu es vieille, tante Itto ; tu peux aller et venir sans la permission de personne ; tu entends tout, tu connais tous les douars et les chemins de la montagne et de la plaine… Je t’aime, tante Itto ; sans toi j’aurais perdu jusqu’au souvenir de ma mère. Quand pourras-tu encore lui porter de mes nouvelles ? et puis, ajouta-t-elle très bas, tu m’avais promis de me dire un jour la cause de son absence. Où est-elle cachée ? Pourquoi ne puis-je la voir ?
— L’ordre du caïd, dit la vieille, a jeté le silence sur ces choses. J’ai redouté longtemps ton imprudence, mais tu es grande aujourd’hui ; si tu me promets… songe à ce que je risque !… donne ton oreille.
L’enfant se rapprocha de la vieille et lui passa le bras autour du cou, feignant de vouloir s’endormir sur son sein. Et ainsi, bouche contre oreille, très bas et vite la servante raconta l’histoire de Mahbouba des Aït Ihend.
— Tu connais Sidi Ali, le saint, qui habite là-haut… Quand on a dépassé El Kebbab, on prend à gauche le sentier des chorfa de Tabquart, celui qui passe à la source où il n’y a pas de tortues ; l’eau est trop froide… Sidi Ali, c’est le grand ennemi de ton père l’amrar. Moi je dis l’amrar, tu sais, parce que je suis vieille. Vous autres vous dites le caïd et avez peur de lui… Sidi Ali est le maître des choses dans toute la montagne. Il a le livre de Sidi Bou Beker son aïeul qui dit le passé et l’avenir. Sidi Ali est un saint ; il parle avec Dieu, le sultan des saints, et tu ne peux pas le regarder sans que les yeux te cuisent tout de suite, c’est un fait. Ton père veut être le maître aussi, mais par la force. Sidi Ali est l’homme de la prière, Moha l’homme de la poudre. Pourtant ils se ressemblent tous les deux par leur goût pour les femmes. Dieu les a faits ainsi, il n’y a rien à y reprendre.
Le caïd donc, ayant vu la femme de Sidi Ali, l’a désirée. Il a trouvé le moyen de le lui faire savoir par ce Brahim, l’Islami, que Sidi Mehdi l’aveugle ! et un jour qu’elle était soi-disant en quête de glands doux, elle s’écarta exprès ; quatre hommes l’enlevèrent et la portèrent ici.
Ta mère est orgueilleuse et jalouse, elle n’a pas accepté l’associée ; elle a fait une scène violente, malgré toutes les bonnes paroles du caïd et tout ce qu’il lui donna, selon sa coutume, une tente, des animaux, des serviteurs pour elle et pour toi. Cela dura toute une journée et le soir la pauvre se calma et parut accepter sa belle place dans le douar. Mais, la nuit venue, elle s’enfuit. On ne s’en est aperçu que le lendemain. Fille des Aït Ihend, elle connaissait parfaitement le pays. Elle arriva très vite chez Sidi Ali, lui raconta comment sa femme était chez Moha. Le marabout parle très peu. Il peut rester un an sans parler. Il a dit simplement : « Dieu m’en donne une autre », et il a pris ta mère, rendant ainsi à son ennemi la pareille.
Rabaha lâcha le cou de la servante et se dressa à demi sur un coude. La vieille vit son front plissé, ses lèvres pincées.
— Moi aussi, dit l’enfant, j’irai chez Sidi Ali, je rejoindrai ma mère.
— In cha’llah, si Dieu veut, dit la servante.
L’heure brûlante était passée. Au déclin du soleil, le vent se leva et de gros nuages de poussière rouge s’envolèrent de la plaine embrasée. D’Adekhsan à Khenifra, du djebel Trat au Bou Guergour, ce fut une valse endiablée de nuées opaques et chaudes tournoyant dans la cuvette encerclée, se heurtant, se pénétrant. Les tourbillons dressaient au ciel des colonnes qui s’écroulaient, puis repartaient en girations folles pour aspirer encore de la terre rouge et avec elle tous les déchets du sol, feuilles, herbes flétries, paille et orge des animaux, lambeaux d’étoffe arrachés au douar. Le sable cinglait, entrant sous les tentes, dans les petites maisons de la bourgade, aveuglant les gens, séchant les lèvres. Exaspérés, les chevaux à l’attache virevoltaient sur leurs membres entravés pour offrir la croupe tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, au fouet des trombes pulvérulentes. Un troupeau de bœufs affolés traversa la plaine, se jeta dans le gué. Là, ces bêtes se laissèrent choir, la tête seule hors de l’eau, trempant de temps à autre leurs mufles où la terre rouge collait.
Puis cela cessa tout d’un coup ; une fraîcheur relative s’épandit ragaillardissant les êtres. Et il sembla que le grand douar s’éveillait. Les chevaux hennirent demandant l’abreuvoir, des théories de femmes sortirent, la cruche sur les reins, pour aller au fleuve, tandis que, à coups de maillet, les jeunes gens et les vieilles femmes assuraient, replantaient les piquets des tentes ébranlées ou effondrées par la bourrasque.
Tout au début de celle-ci, un homme s’était présenté chez Moha ou Hammou. Les domestiques qui attendaient au dehors le réveil du maître le connaissaient ; il s’assit parmi eux, près de l’entrée. Quand la tornade se déclara, il aida ces hommes à maintenir la tente que le vent secouait et cherchait à enlever ; puis, la tempête calmée, il entra tout droit chez le caïd.
Brahim el Islami avait ainsi des ces familiarités avec le chef. Comme son nom le fait comprendre, c’était un juif converti à l’Islam. On le disait originaire de Boujad. C’était plutôt un de ces juifs montagnards robustes et sauvages qui vivent chez les Berbères du Grand Atlas et qui seuls, de leur race, peuvent donner aujourd’hui une idée approchée de ce que furent les Beni Israël, en leurs diverses servitudes de l’antiquité sémite. Cet Abraham devenu Brahim, vêtu comme les autres Berbères, avec une pauvreté d’ailleurs feinte, n’avait rien qui le distinguât des Zaïane, sauf certains traits de son visage, une démarche un peu plus molle et un langage plus chantant et zézayé.
Il était le confident, l’agent secret pour affaires compliquées, le familier de Moha. Il était son conseiller aussi pour tout ce qui avait trait aux vilenies intimes, au triste fond de l’âme humaine.
Il y gagnait pas mal d’argent qui s’en allait, en effet, à Boujad dans la plus juive des maisons badigeonnées de nila, aux mains jaunies, mais si fermes encore de sa vieille mère. Tout cela se faisait en grand secret, par crainte des rabbins préleveurs de dîmes, du sid toujours en quête d’éponges à presser, des juifs si haineux aux juifs. Et quand parvenait au caïd Moha la dénonciation de se méfier du faux musulman, il répondait :
— Tant mieux s’il est bien juif ! Je suis sûr qu’il ne me tuera pas.
Ce fut en effet, dans ses années de vigueur, une faiblesse singulière chez cet homme énergique d’être hanté par la crainte d’un assassinat. Pendant longtemps, Brahim fut le seul homme avec lequel il consentit à causer sans témoin.
Moha avait aussi la crainte d’être empoisonné par des vêtements imprégnés d’un venin subtil. Ses belgha, son linge de corps lui étaient fournis par un unique marchand de Fez connu de lui seul et de son factotum juif. Cette hantise lui vint, dit-on, de ce que Sidi Ali, son voisin et ennemi, avait subi une tentative d’empoisonnement qui provoqua une violente et douloureuse éruption de tout l’épiderme. Mais il faut ajouter que Moha était généralement soupçonné d’avoir voulu supprimer ce dangereux concurrent à la suprématie en montagne.
Brahim revenait donc ce jour-là d’accomplir une mission délicate. Quand il entra sous la tente, il s’assit près de l’entrée, sous l’œil du maître, et attendit. Il y avait là plusieurs femmes et hommes s’empressant à mettre de l’ordre dans la demeure du chef violemment secouée par la tornade. L’épaisse toile de laine et de poil de chèvre était intacte, mais ses battements puissants avaient ébranlé les grands supports, arraché des piquets et fait écrouler le mur de choses empilées qui garnissait un côté de la chambre. Le caïd, qui eut toute sa vie des habitudes de nomade invétérées, considérait ce remue-ménage d’un œil placide et donnait à ses gens des indications. La Fassiya et Hassan, fils de Moha, accouru à la rescousse au plus fort de la bourrasque, s’empressaient d’aider le chef à changer ses vêtements couverts de poussière rouge.
Le caïd enfin reprit sa place, tandis que les hommes, les femmes s’en allaient leur tâche terminée. Sur un geste, l’épouse disparut emmenant son fils, et Hassan la suivit. Ils avaient vu d’ailleurs le Brahim accroupi, silencieux, près de l’entrée. Ils savaient qu’à ses conversations avec cet homme le caïd ne voulait pas de témoin. Le vide fait, l’émissaire s’approcha du Zaïani.
— La route fut pénible, dit Brahim, mais j’ai appris, je crois, tout ce que tu voulais savoir. On connaît parfaitement en tribu les projets de voyage du Sultan.
Brahim avait en effet été chargé de parcourir les tribus voisines, d’y étudier l’effet produit par l’annonce de la grande harka, de scruter les intentions de la masse berbère qui de l’oued Dades à l’Oum er Rebia, à la haute Moulouya, furieusement jalouse de son indépendance, formait un bloc résistant, difficile à atteindre ou à dissocier, intact jusqu’à ce jour de toute emprise étrangère.
D’après ce qu’il allait apprendre de son espion et ce qu’il entendrait du caïd des soldats qui revenait de Fez, Moha comptait régler sa conduite, peser l’intérêt qui l’attachait encore au respect de son serment d’allégeance, déterminer enfin toute sa politique.
— Dis ce que tu sais, fit-il.
— Voici : je suis parti par l’oued, vers le couchant. Ma première nuit se passa à Tameskourt où des gens venus de Meknès ont raconté devant moi des histoires terribles… pour des enfants. Le Sultan aurait reçu une grande quantité de canons et viendrait venger sur les Aït Ishaq, les Ichkern, les Aït Soqman le meurtre de son parent… tu sais bien, Moulay Sourour qui a été tué par là il y a cinq ans.
Le lendemain, continuant ma route, j’ai laissé de côté la plaine où tout est cuit et gagné la montagne d’El Kebab par Tineteghaline. Le pays est vide ; les enfants sont plus haut encore, car il fait très chaud ; avec cela, ils ont brûlé tous les chaumes depuis l’oued Serou jusqu’au pont des Tadla. Après les pluies, il y aura là de bonnes terres, sais-tu ?
Sidi Ali était à Toujjit, avec ses serviteurs campés autour de lui. Il y avait là quatre djemaas des Aït Soqman avec beaucoup de monde, des Ichkern, des Aït Ishaq. Sais-tu que Sidi Ali donne l’ouerd derqaoui ?
— Cela m’est égal, ce sont des singeries ; continue.
— Ces singeries feront de tous les singes tes ennemis. Mais je poursuis en te citant les Aït Ihend qui sont à toi, je pense ?… C’est ce que je me disais ; sache qu’ils ont reçu de Sidi Ali un moqaddem qui leur fait la prière. Je n’ai pas eu besoin d’aller plus loin ; la montagne était là, entière, en ziara auprès du marabout. Depuis Toujjit, en passant par Arbalou, jusqu’à Tounfit, c’est un immense taallemt[14] de tribus. Les Aït Soqman en ont profité pour s’étaler un peu chez les Aït Omnasf. Il y a eu des coups de fusil. Mais chaque bagarre profite au saint qui arbitre. Les tellis d’orge et de blé s’entassent dans la demeure d’Arbala. Il en vient même de tes tribus.