« Où vas-tu, jeune fille ? lui demandai-je.
— Chercher le corps de mon fiancé et l’ensevelir si les dieux me le rendent, répondit Chryséis d’une voix ferme et le front fièrement levé.
— Viens alors, lui dis-je ému ; viens avec nous, et qu’Astarté nous protége tous.
— En route, » dit Hannibal à ses hommes.
L’infatigable Bicri courut se placer en fête, tenant Hazaël par la corde qui lui liait les bras. Gisgon se plaça à côté de lui, la hache sur l’épaule, et Himilcon par derrière, l’épée au poing. Nous partîmes aussitôt, et prenant par un fond de terrain plus sombre, où la lune ne donnait pas, notre troupe s’avança en silence vers le bois. Bientôt nous vîmes sa masse noire se détacher sur le sol blanchi par les rayons de la lune, et nous entrâmes sous la futaie en faisant le moins de bruit possible. A la crête de la côte que nous avions escaladée le matin, le plateau se relevait brusquement et formait une butte boisée d’une soixantaine de coudées de haut. C’est sur cette butte que se cachait la bande de Bodmilcar. Nous nous arrêtâmes au pied avec toutes sortes de précautions. A travers les arbres, on ne voyait la lueur d’aucun feu ; tout était morne, noir et silencieux.
« Il faudrait voir ce qu’ils font là-haut, avant de prendre nos dispositions et de donner le signal, dit Hannibal à voix basse.
— Déliez-moi ! dit l’eunuque. J’irai voir, et je vous rapporterai ensuite ce que j’aurai vu.
— Merci, répondit Himilcon. Tu es trop bon. Nous craindrions de te fatiguer. »
L’eunuque ne répliqua rien, après ce grotesque essai d’évasion.
« Écoute, dit Bicri, il y a un moyen. Que l’eunuque me montre le chemin, et qu’il me conduise à un endroit d’où on peut voir leur camp. Nous irons sans bruit, et s’il essaye de crier ou de faire un mouvement, je lui plante mon couteau dans le ventre.
— C’est bien vu, » dit Hannibal.
Bicri tira son couteau de la main droite et saisit les coudes de l’eunuque de la main gauche.
« Marche ! » dit-il en le poussant devant lui.
Tous deux disparurent dans le fourré.
Au bout d’une demi-heure, les branches craquèrent et je les vis ressortir.
« Eh bien ? dit tout le monde haletant.
— Personne ! s’écria Bicri. J’ai été jusqu’à l’autre revers, personne ! Il faut que ce maudit eunuque nous trompe.
— Ho ! fit l’eunuque en pleurant, ho ! comment exposerais-je ma vie pour vous tromper ? Je jure par Nitsroc, mon dieu, et par le Moloch, et par Melkarth, que Bodmilcar nous avait bien dit la butte du Loup. Que ma langue pourrisse si je mens !
— Assez de serments, dis-je impatienté. Je t’ai donné la vie sauve. Je te tiendrai parole. Tu nous serviras en quelque autre occasion.
— Les coquins qui rôdent dans les bois, observa Hannibal auront eu vent de notre approche et auront décampé sans se vanter. Retournons. Aussi bien ai-je les jambes rompues.
— Et moi aussi, dit Himilcon.
— Et moi aussi, dit Amilcar.
— Allons, retournons, dis-je à mon tour. Ce sera pour une autre fois. »
Guébal se distingue.
A vingt pas du campement, nos sentinelles, qui faisaient bonne garde, vinrent nous reconnaître. Comme nous arrivions au centre du cercle, Aminoclès accourut au-devant de nous en faisant de grands gestes.
« Qu’est-ce qu’il y a ? lui dis-je.
— Amiral, me dit-il dans son mauvais phénicien, le petit homme est arrivé, puis il s’est enfui dans le bouquet d’arbres là-bas.
— Quel petit homme ? répondis-je, ne comprenant pas.
— Guébal ! s’écria Bicri ; c’est Guébal ! »
Et sans attendre la réponse d’Aminoclès, il courut à toutes jambes vers le bouquet d’arbres qu’il lui indiquait.
« Oui, Guébal, Guébal, » finit par dire Aminoclès.
Mais Bicri avait déjà disparu dans les ténèbres et nous l’entendions siffler et appeler son tendre ami sur tous les tons.
Bientôt il revint, toujours courant et le visage triomphant. Guébal, Guébal en personne était noblement assis sur son épaule, et nous salua de cris aigus entremêlés de grimaces affreuses. Malgré la laideur et les malices de cette vilaine bête, ce n’est pas sans plaisir que je la revis.
Tous ses amis allèrent lui dire bonjour. Il tira la barbe d’Hannibal, égratigna le visage d’Himilcon et mordit le nez de Gisgon, à la satisfaction générale. Quand Chamaï, qui ne l’aimait guère, s’approcha, le singe lui donna un grand soufflet, que Chamaï lui rendit aussitôt, n’étant guère plus patient avec les bêtes qu’avec les hommes. Pendant que Guébal hurlait en se cramponnant à la chevelure de Bicri, Chamaï se baissa et ramassa quelque chose.
« Cette vilaine bête tenait ceci à la main. Il l’a laissé tomber en me frappant. Voyons donc ce que c’est. Il me semble que c’est une courroie de sandale. »
Chamaï s’approcha d’une torche et examina la courroie de plus près.
« Il y a des caractères écrits dessus, s’écria-t-il ; par le Dieu vivant, il y a des caractères phéniciens. »
Je lui pris la courroie des mains, et à la lueur de la torche je distinguai des caractères écrits avec du sang, ce qu’il me sembla. A peine eus-je déchiffré une ligne que je poussai un cri.
« Venez tous ! Hannon n’est pas mort ! C’est une lettre de lui que nous apporte Guébal ! Écoutez :
« Nous sommes prisonniers, mais sains et saufs. Les sauvages ont refusé de nous livrer à Bodmilcar. La trompette de Jonas nous a sauvé la vie ; ils vont nous conduire à un roi sauvage du nord, qui a promis sa fille en mariage au chef d’ici, s’il lui amenait un Phénicien joueur de trompette : j’ai passé par-dessus le marché. Méfiez-vous. Bodmilcar a donné l’ordre ce matin de vous dresser une embuscade au petit bras du Bétis et de vous couper le chemin de l’eau si l’attaque manquait. Ne vous occupez pas de nous. A la première occasion, nous verrons à nous évader de chez notre prince. »
Chryséis se jeta dans les bras d’Abigaïl en sanglotant de joie. Gisgon lança son bonnet en l’air. Himilcon but à son outre un coup prodigieux, et Hannibal manifesta son émotion en éternuant par sept fois. Bicri, dans son enthousiasme, serra Guébal sur son cœur, et Guébal prit part au contentement général en arrachant une poignée de cheveux à Bicri.
« Bravo, Guébal ! s’écria l’archer. Vive Guébal ! Guébal, veux-tu lâcher mes cheveux ! Quand je disais que Guébal était un compagnon précieux. »
Guébal fut comblé de caresses, de félicitations, d’amandes et de raisins secs, qu’il accepta sans quitter son perchoir humain.
« Allons, dis-je aussitôt, nous n’avons pas le temps de nous amuser. La nuit tire à sa fin, la provision d’eau est épuisée, et il faut arriver sur le Bétis avant ces brigands, si c’est possible.
— Sinon bataille, s’écrièrent à la fois Hannibal et Chamaï.
— Nous avons un petit compte à régler d’abord, continuai-je ; ce ne sera pas long. Toi, Hazaël, tu as entendu cette lettre. Tu nous as fait cette nuit ta quatrième trahison, te parjurant pour nous faire perdre du temps et nous tromper sur l’endroit où nous guettait Bodmilcar. A présent, je n’ai plus de comptes à te demander. Dans un instant, c’est Menath, Hokk et Rhadamath qui te jugeront ; moi, je vais t’envoyer devant leur tribunal. »
Le misérable tomba la face contre terre, poussant des cris déchirants, entremêlés de larmes et de supplications. Deux matelots le remirent sur ses pieds. Himilcon lui présenta sa corde, à laquelle il avait fait un nœud coulant, et la lui passa autour du cou.
« Choisis ton arbre, lui dit-il. Pour ma part, je te conseille cette yeuse, qui est tout à fait agréable et où tu seras très-bien. »
Le Syrien se débattit en hurlant, pendant qu’on le traînait vers l’yeuse.
« Cet homme est étrange, remarqua Gisgon. Il ne veut pas être pendu. Voyons, homme, pourquoi ne veux-tu pas être pendu ? On est très à l’aise quand on est pendu ; on use beaucoup moins de souliers.
— Voilà, dit Himilcon quand on fut sous l’arbre. Amarrez-le par le cou à cette manœuvre dormante, et mettez une fin à sa navigation sur cette terre. »
Quelques instants après, le corps inerte du misérable Hazaël se balançait à une branche.
« En route, dis-je tout de suite. Le compte de l’un est réglé.
— Et j’espère que celui de l’autre ne tardera pas à l’être, » conclut Hannibal.
Notre troupe s’ébranla et se mit en marche vers le Bétis.
Bientôt le soleil se leva dans un ciel sans nuages. Nous étions encore loin de la rivière et nous nous traînions péniblement dans la plaine poussiéreuse, épuisés par vingt-quatre heures de combats, d’alertes et de marche. J’allais de mon mieux, le gosier desséché et combattant cette terrible sensation de crampe et de brûlure l’estomac que connaissent bien tous ceux qui ont souffert de la soif. L’outre d’Himilcon était complétement tarie, et le pauvre pilote avançait la tête basse et les bras ballants. Bicri seul ne paraissait pas fatigué : ce jeune homme avait réellement des jambes de bronze. Hannibal lui-même avait fini par ôter son casque et par l’accrocher à sa ceinture. Tout le monde était silencieux. Enfin, dans l’après-midi, je vis de loin la légère buée de vapeur qui m’indiquait le cours de la rivière, l’eau tant désirée. Je pris tout de suite les devants, accompagné de Bicri et de six matelots porteurs d’outres et de courges, pour désaltérer plus tôt tout ce monde qui se traînait à peine. A un demi-stade de l’eau, j’eus un si violent mal d’estomac que je crus que j’allais tomber. A vingt pas de l’eau, comme nous hâtions le pas, je vis les roseaux qui s’agitaient, j’entendis le tchap tchap d’une dizaine de lances qui nous arrivaient coup sur coup, et tout de suite après, le cri de guerre des Ibères. Sans nous laisser intimider, je mis l’épée à la main, et mes matelots, posant leurs courges et leurs outres, m’imitèrent. Bicri apprêta son arc, et nous continuâmes d’avancer. Aussitôt une cinquantaine de sauvages sortirent des roseaux en nous jetant leurs lances, et une centaine d’autres, se levant de droite et de gauche, coururent en hurlant vers les flancs de la colonne qui nous suivait.
Bicri jeta bas, d’un coup de flèche, le premier qui courait sur nous. Hannibal et Chamaï, déployant leurs hommes, rejetèrent à droite et à gauche ceux qui essayaient de leur barrer le chemin. Mais mon avant-garde fut entourée en un clin d’œil. Un de mes matelots eut le bras percé d’un coup de lance. Une autre lance traversa mon bouclier et mon baudrier, paralysant mes mouvements. Bicri eut le mollet crevé. Nous allions périr, quand le son bien connu de la trompette sidonienne retentit dans les roseaux et que de grands cris s’élevèrent.
« Courage, tenez bon, nous voilà ! » criaient vingt voix ensemble.
Les sauvages s’enfuirent dans toutes les directions, s’éparpillant comme un vol d’oiseaux. De loin, je vis une troupe en bon ordre, celle de Bodmilcar sans doute, se replier précipitamment, et, venant du côté de la rivière, Asdrubal et nos matelots arrivèrent à nous.
J’embrassai cordialement le brave Asdrubal.
« Comment se fait-il, lui dis-je, que tu aies pu les surprendre ainsi et leur tomber sur le dos ?
— Depuis ce matin, me dit-il, je voyais leurs mouvements et je les guettais. J’ai fait démâter le Cabire et je l’ai caché à quatre stades d’ici, derrière le coude du Bétis, et nous sommes arrivés tout doucement, trente hommes dans les deux barques, et le reste longeant la rive. Ils étaient tellement occupés de vous qu’ils ne nous ont même pas vus. »
Tout notre monde nous rejoignit, et chacun pensa d’abord à boire. Pour la première fois de ma vie, je vis Himilcon avaler de l’eau à pleine gorgée avec un plaisir manifeste. Une heure après, nous étions embarqués et nous descendions le cours du Bétis, racontant paisiblement nos aventures à nos camarades ; et après une nuit de repos bien gagnée, le lendemain dans la journée nous retrouvions au mouillage notre brave Dagon et notre chère Astarté.
Je fis distribuer aux matelots cinq sicles par homme et triple ration de vin, et avant de reprendre la route, je leur accordai vingt-quatre heures de repos à bord. Ils en avaient bien besoin. Du reste, ils se reposèrent à leur manière. Leur journée se passa à boire, à crier, à chanter, à danser et à se battre un peu. Le soir, tout rentra dans l’ordre accoutumé, et le lendemain matin nous reprenions la mer. Ce n’est pas sans plaisir que je revis la grande plaine verte et mouvante et que j’entendis le bruissement du flot et le choc monotone et régulier des vagues sur les murailles de nos bons navires.
Deux jours après, nous étions de retour à Gadès. Je fis aussitôt mon partage avec Tsiba, puis j’ordonnai de préparer un grand festin, et je réunis mes compagnons sous une tente dressée dans les jardins autour de la ville.
« Compagnons, leur dis-je, à présent notre voyage est fait. Les instructions du roi David sont suivies, les ordres du roi Hiram exécutés. Les serviteurs du roi David vont retourner dans la riante Palestine, et je les réunis ici pour leur faire mes adieux. »
Chamaï se leva, très-pâle.
« Capitaine, me dit-il en me regardant en face, je ne comprends pas bien ce que tu veux dire.
— Je veux dire ceci, lui répondis-je. Je chargerai mon argent sur un de ces navires, sur le Dagon ; Asdrubal en prendra le commandement et vous ramènera Jaffa, toi, Abigaïl, Bicri Hannibal et les autres. Votre mission est finie, et le Dagon est à la disposition de tous ceux qui veulent à présent se rapatrier. »
Hannibal se leva à son tour. Le brave capitaine avait l’air tout ému.
« Eh bien, et toi ? me dit-il d’une voix étranglée. Et Himilcon, le bon Himilcon ici présent, qui vide en ce moment cette grande coupe ? Et Amilcar, et Gisgon ? Vous ne retournez donc pas, vous ?
— Non ; nous, c’est différent, nous restons ; » répondis-je.
Hannibal me regarda d’un air étrange. De grosses larmes parurent dans ses yeux. Chamaï donna un si furieux coup de poing sur le dossier de la chaise de bois peint qu’on m’avait dressée, qu’il la brisa en morceaux. Quant à Bicri, qui s’était levé aussi et qui écoutait attentivement, il se mit à siffler entre ses dents la chanson de sa tribu, ce qui était de sa part une marque de parfait dédain. Il y eut un moment de silence.
L’impatient Chamaï reprit le premier la parole :
« Par El Adonaï, mon dieu, s’écria-t-il, je ne te croyais point capable de cela, capitaine Magon !
— Et par Nergal, et par tout ce que tu voudras, cria tumultueusement Hannibal, que t’avons-nous fait pour que tu nous traites ainsi ?
— En quoi vous ai-je maltraités ? répondis-je. Nous avons tou- jours vécu ensemble en bons et loyaux amis. Maintenant que notre voyage est fini, je mets un navire à votre disposition pour vous ramener dans votre pays, chargés de richesses. Vous y vivrez paisibles et heureux.
— Alors, pourquoi ne retournes-tu pas toi-même ? dit Hannibal.
— Parce que moi, avec mes vieux Sidoniens, je vais faire un voyage de découvertes par mer, pour chercher s’il n’existe pas au nord des îles et des continents, et si on ne peut pas atteindre le pays des Celtes en contournant le Tarsis par l’ouest.
— Et nous, dit le bouillant Chamaï, nous serions assez lâches et assez ingrats pour jouir de l’honneur et des richesses que tu nous as procurés, pendant que tu cours les périls de la mer ?
— Nous déserterions l’armée avant que la guerre soit finie ? tonna Hannibal indigné. Retourne qui veut : je reste !
— Et moi aussi, dit Chamaï.
— Si Chamaï reste, je ne m’en vais pas, » dit Abigaïl.
Saisi d’émotion, je serrai mes dévoués compagnons dans mes bras.
« Eh bien, m’écriai-je ne nous séparons plus ! Et que les dieux récompensent votre courage et votre fidélité ! Je vais dresser tout de suite la liste de ceux qui veulent se rapatrier. Voyons, toi, Aminoclès, avec ton fils ? et toi, Chryséis ?
— Mon fils, dit Aminoclès, est en compagnie de guerriers illustres, de héros vaillants. Il apprendra leurs vertus en partageant leurs travaux. Je reste aussi.
— Moi, dit Chryséis, tu m’as délivrée de l’esclavage. Je resterai. Peut-être les dieux récompenseront-ils ma constance en me rendant mon fiancé Hannon. »
Quant à Bicri, il sifflait d’un air tellement méprisant, qu’il était inutile de l’interroger.
« Tu n’as rien dit, toi, jeune archer ? lui demandai-je.
— Je n’avais rien à dire, me répondit-il. J’ai planté quarante pieds de vigne dans la concession de Tsiba. J’irai au nord avec vous autres, et quand nous repasserons par Tarsis, je verrai si mes boutures ont bien pris et si elles donneront de bon vin.
— Bicri, tu es un homme rempli de vertus ! s’écria Himilcon en l’embrassant tendrement. Des générations d’ivrognes se transmettront ton nom en cette terre de Tarsis. Que les Cabires les protégent et fassent fructifier tes vignes !
— C’est bon, ajouta l’archer. Avec Guébal et le petit Dionysos, nous en ferons encore bien d’autres. C’est seulement dommage que cette brute de Jonas n’y soit plus. »
En définitive, personne ne voulut partir. Je traitai avec un capitaine de Sidon pour qu’il rapportât mon chargement, et je m’occupai tout de suite de compléter mes équipages et mes provisions et de faire tous les préparatifs en vue de mon voyage de découvertes.
Le jour même de notre départ, comme je prenais congé de Tsiba et du suffète amiral, un grand concours de peuple était assemblé à l’entrée du port. On y dressait deux splendides colonnes de bronze portant, l’une l’image du soleil, et l’autre celle du dieu Melkarth.
« Qu’est-ce que ces colonnes que vous dressez là ? demandai-je.
— Ce sont les colonnes de Melkarth, qui doivent indiquer les limites de la terre, me fut-il répondu. Au delà, tu sais bien qu’il n’y a plus rien que l’océan.
— C’est ce que nous verrons bien ! » répondis-je.
Et pensant à l’oracle libyen, je m’embarquai le cœur gonflé d’orgueil et d’espérance.
Sur l’Océan.
Pendant huit jours, je naviguai hardiment vers le nord, longeant la côte ; le huitième jour, je doublai un promontoire élevé et je tournai à l’est. La côte était formée d’une chaîne de hautes montagnes, dont le pied était battu par l’océan. Jamais je n’avais encore vu parages plus difficiles, vagues plus hautes et plus furieuses. Quinze jours durant, nos navires se débattirent au milieu de tempêtes sans nom. Il y eut un cap qui nous prit quatre jours à doubler. Enfin, la côte retourna vers le nord, les montagnes cessèrent et j’arrivai à des plages basses et sablonneuses et dans des eaux plus tranquilles. Nous étions tous épuisés.
En longeant la côte, je trouvai l’embouchure d’une grande rivière, si large que je la pris d’abord pour un golfe. J’y pénétrai. Elle était bordée de collines boisées et verdoyantes. Ce pays était gai et de bon aspect. Je résolus de m’y arrêter, et je n’eus pas de peine à trouver un excellent mouillage au milieu de l’estuaire où j’avais pénétré.
« Sur mon âme, voici un village celte* ! s’écria Gisgon en désignant sur la plage des huttes de branchages à toit conique fait de chaume et de roseaux. Je reconnais leurs cabanes ! »
Le pilote sans oreilles ne voulut pas attendre la fin des préparatifs de débarquement, et s’en alla dans une des barques avec quatre rameurs, impatient de revoir ses vieilles connaissances.
Gisgon ne s’était pas trompé. Une demi-heure après, nos navires furent entourés de chétives pirogues, montées par des Celtes ; quelques-uns de ces sauvages étaient si curieux de nous voir que, ne trouvant pas de place dans les pirogues, ils se jetèrent à la nage. En un instant, notre pont fut encombré de Celtes croassant leur langue désagréable, parlant tous la fois, riant, gesticulant, au demeurant tout à fait pacifiques. Ces hommes n’étaient point aussi barbares que les gens de Tarsis. Ils sont vêtus d’une espèce de robe très-courte, faite d’une étoffe grossière qu’ils tissent eux-mêmes. Leurs jambes sont entourées de deux sortes de manches ou longs caleçons qui leur descendent jusqu’à la cheville. Ils sont de belle stature, ont le visage rond, le teint blanc, les yeux clairs et généralement bleus, les cheveux bruns ou même blonds, la physionomie riante et les gestes affables. Quelques-uns d’entre eux ont des armes, des outils et des bijoux de bronze qui leur viennent de Phénicie par les embouchures du Rhône et la tribu des Salyens ; mais la plupart en sont encore aux instruments de bois, de pierre ou d’os, assez bien travaillés d’ailleurs.
Ces bons Celtes étaient des pêcheurs. Je visitai leur village établi sur pilotis au milieu des eaux. J’échangeai avec eux diverses marchandises pour de la poudre d’or. Tous me rapportèrent que leurs tribus venaient du nord-est et qu’ils étaient établis dans le pays depuis moins de cent ans. Ils avaient refoulé devant eux des gens semblables aux Ibères et aux Ligures, grands ou petits ; derrière eux venaient d’autres Celtes qu’ils nommaient Galls et Kymris.
Après avoir quitté leur village, ou leur mas, comme ils disent, je repartis vers le nord. Huit jours d’une navigation passable me conduisirent dans un dédale d’îles, d’écueils et de rochers tenant la terre ferme, où je trouvai d’autres Celtes, nommant ce pays Ar-Mor, c’est-à-dire le pays de la Mer. Ils m’assurèrent qu’au nord de leur contrée se trouvait une grande île, riche et fertile. Je continuai donc hardiment ma navigation.
Au bout de deux jours, je fus pris dans une tempête épouvantable. Cinq jours durant, j’errai sur la mer dans un brouillard épais, que mes compagnons appelèrent « le poumon marin ». Traîné au hasard dans cette mer écumeuse et noire, roulant sans direction dans cet air épais, sombre et humide, il nous semblait que nous étions dans le royaume des morts.
La nuit du sixième jour, j’ignorais absolument ma direction.
Nous dérivions au gré du vent et des flots. Vers le milieu de la nuit, accablé de fatigue, je m’assoupissais au pied du mât, quand la voix stridente d’Himilcon, dominant le bruit de la tempête, me fit lever en sursaut.
« Brisants devant nous ! » criait le pilote.
D’un bond je fus au gouvernail, à côté du timonier.
« Rame arrière ! m’écriai-je. Faites des signaux aux autres navires !»
On alluma à la hâte des torches et des fanaux, mais il était trop tard. Un long cri de détresse nous apprit que le Dagon venait de s’échouer.
Je fis virer de bord pour retourner en arrière, et je vis ce spectacle douloureux du Cabire couché sur le flanc, au milieu des brisants.
L’Astarté restait intacte. J’avais les écueils devant moi et sur les côtés. Je manœuvrai pour retourner en arrière et retrouver le chenal par où j’étais entré dans ce cercle de rocs à fleur d’eau. Mais un courant violent et la force du vent rendaient vains tous mes efforts. Au bout d’une heure de lutte, j’entendis encore le grondement des brisants et je vis la mer blanchir sur les roches aiguës. Pour la vingtième fois, je donnai l’ordre de virer de bord. Mais cette fois, j’avais à peine commencé à reculer pour la manœuvre qu’un choc violent et un craquement horrible m’apprirent que l’Astarté talonnait. Nous venions de toucher par l’arrière. La nuit était noire, nos trois navires étaient perdus !
Le reste de la nuit fut affreux. Au petit jour, le vent tomba et je pus voir que nous étions enfournés dans un cercle d’écueils, mais à moins d’un demi-stade d’une plage accessible, à trois jets d’arc de la terre. Au delà des brisants qui nous avaient arrêtés, la mer était calme, la terre proche : nous étions relativement hors d’affaire.
Nous étions naufragés, mais la vie sauve. La plupart de nos hommes descendirent à terre, et sur mon ordre ceux qui hésitaient encore abandonnèrent les navires. L’Astarté n’était pas précisément en bonne situation : la mer la battait furieusement ; le Cabire avait été tiré à terre : celui-là était sauvé ; quant au Dagon, il me paraissait bien malade. Quoi qu’il en fût, j’eusse préféré périr mille fois que de quitter le vaillant navire qui m’avait amené de si loin, avant de savoir si sa perte était irrémédiable et définitive. Je restai donc sur le pont de mon Astarté. Malgré mes efforts, Amilcar, Asdrubal, Gisgon et Himilcon y restèrent avec moi. Quant à Chamaï, qui ne voulait pas s’en aller, je le chassai de force. C’était affaire à nous, chefs marins, et non à d’autres, de nous cramponner jusqu’à la dernière heure aux planches de nos navires.
Quand le jour se leva, le temps s’était un peu calmé. La mer était toujours blanchie par l’écume, mais la lame était moins forte et le vent moins violent. A quelques encablures de nous, je vis la terre qui me parut verdoyante, le ciel découvert, bleu pâle avec des nuages blancs. Au bord de la mer, nos compagnons nous faisaient des signes, et bientôt l’agile Bicri, sautant de roche en roche, s’aventura jusqu’à notre bateau. Il était suivi de Dionysos, qui ne le quittait guère.
Tout bien examiné, la situation était moins mauvaise que je ne croyais. A marée basse, je pus visiter les coques ; celle de l’Astarté avait peu souffert, elle était engagée entre deux roches et solidement maintenue. Je pensai même, tout de suite, qu’à la première marée un peu forte il serait possible de la renflouer. Quant au Dagon, il s’était si malheureusement jeté sur les roches aiguës, que la mer devait le mettre en pièces à courte échéance et à coup sûr. Je profitai de la marée basse pour organiser immédiatement un va-et-vient et décharger nos navires. Nos compagnons avaient trouvé à terre un ruisseau d’eau douce ; un bois voisin nous fournissait du combustible. On put donc dresser tout de suite un camp. Je le fis entourer d’un fossé, et Hannibal y distribua les logements et les postes. A la marée basse suivante, j’achevai mon déchargement, je fis démâter l’Astarté et enlever du Dagon, que la mer démolissait peu à peu, tout ce qu’on put enlever, maîtresses planches, bancs de rameurs et même fragments du doublage en cuivre. Pendant tout ce temps, nous ne trouvâmes pas trace d’indigènes.
Enfin, après trois jours d’un travail accablant, la mer monta, sous l’action d’un fort coup de vent, si bien que l’Astarté, débarrassée de ses agrès et complétement déchargée, se renfloua toute seule et flotta joyeusement aux acclamations de tout le monde. Himilcon et Asdrubal se trouvaient précisément à bord, avec vingt matelots. Ils la dirigèrent si habilement qu’on put l’échouer sur le sable et, tout le monde se mettant à l’œuvre, la tirer à terre en sûreté. Quant au pauvre Dagon, la mer acheva de l’emporter. Amilcar versa des larmes et je le consolai de mon mieux.
Le jour même, comme je me disposais à envoyer les deux barques à la pêche, car nous manquions de vivres frais, je vis paraître, au nord de la pointe qui nous abritait, une longue pirogue, faite, à ce qu’il me sembla, de cuir tendu sur des cerceaux. Plusieurs sauvages demi-nus pagayaient cette embarcation. A la vue de nos navires, ils parurent hésiter ; mais on leur fit tant de signaux d’amitié qu’ils se décidèrent à ramer de notre côté. Bientôt ils furent près de nous et sautèrent hardiment sur la plage.
« Pour sûr, dit Gisgon lorsqu’il vit de près la physionomie et le costume de ces hommes, pour sûr, voilà des Celtes. »
Il leur adressa tout de suite la parole en langue celtique. Les sauvages lui répondirent aussitôt, riant, gesticulant et parlant avec volubilité. Ils étaient si contents de voir des hommes qui parlaient leur langue, qu’ils voulurent à toute force nous embrasser. Il fallut nous résoudre à leur accolade, malgré leur malpropreté et leurs longs cheveux imprégnés de graisse et de beurre rance.
« Ce ne sont pas des Celtes du sud et du centre, nous dit Gisgon ; ce sont des Kymris du nord, dont la langue ressemble beaucoup à celle des autres. Ils sont parents de ceux du continent et aussi de ceux de la grande terre que nous avons passée. C’est une île, et ils l’appellent en leur langue Preudayn. »
Ces Kymris étaient des hommes gais, remuants et bavards au delà de toute idée. Ils nous accablèrent de questions. C’était d’ailleurs une belle race : gens de haute taille, bien faits de corps et beaux de visage, le teint comme du sang et du lait, les yeux bleus comme le ciel et les cheveux blonds comme les épis de blé mûr.
« Voici, dit Hannibal, des hommes de belle apparence et propres à devenir des guerriers de bonne mine. Je m’en souhaite deux mille comme cela, bien armés ; que je puisse les instruire pendant six mois et que je rencontre Bodmilcar après.
— Ils n’ont pas d’arcs, observa Bicri.
— Pourtant ils les connaissent, répondit Gisgon. J’en ai vu aux mains des Celtes. Leurs lances, dagues et haches de pierre sont bien taillées, polies et affilées, et eux-mêmes sont de braves gens. »
Sur mon ordre, Gisgon demanda à ces insulaires s’ils connaissaient les Phéniciens.
Ils répondirent que leurs frères, les Kymris du continent, leur avaient parlé d’étrangers à teint brun et barbe noire, venus dans des navires avec les plus belles choses du monde, mais que nous étions les premiers qu’ils voyaient.
Je leur fis des présents et je leur donnai du vin à boire, au grand regret d’Himilcon, qui voyait notre provision diminuer. Ils avalèrent avec délices cette boisson nouvelle pour eux. Puis, quand ils eurent la tête échauffée, ils commencèrent à nous faire des démonstrations d’amitié, tout en criant, en se démenant et en se disputant entre eux. Mais ils avaient l’air si bons et si francs qu’ils ne nous inspiraient aucune crainte. En fin de compte, ils s’en allèrent, disant qu’ils allaient chercher de belles choses pour nous les rapporter en échange de nos magnifiques présents et qu’ils reviendraient avec toute la population de l’île le soir même au plus tard. Mais ils ne revinrent que le lendemain matin, sans rien nous apporter. Il est vrai qu’ils arrivaient en troupe, hommes, femmes, enfants. Ils se précipitèrent dans notre camp avec une telle expansion d’amitié, tant de bruit, tant de questions, tant d’accolades, tant de discours et parlant tellement tous à la fois, que je faillis en perdre la tête. Ils tenaient absolument à se rendre utiles et mettaient tout en désordre sous prétexte de nous aider à tout mettre en place. Toutefois, de tous ces objets si nouveaux pour eux, et qu’ils admiraient à grand renfort d’exclamations et de gestes, ils ne dérobèrent rien, et se montrèrent scrupuleusement honnêtes. Bruyants, indiscrets, questionneurs à l’excès, ils furent insupportables à force de vouloir être agréables et polis. Le pauvre Hannibal ne savait où se mettre, persécuté par les sauvages qui voulaient tous toucher à sa cuirasse et regarder son casque de près. Quant à Chryséis et Abigaïl, il leur fallut se fâcher pour empêcher les femmes des insulaires de les déshabiller. Mais ce fut bien autre chose quand ils virent Guébal. Ils s’étouffaient autour du singe, mettant au comble de l’aise Bicri et Dyonisos, fiers de leur élève à quatre mains.
« Ha ! s’écria Hannibal, en les bousculant à grands coups de poings, ce qu’ils laissaient faire amicalement et en riant ; ha ! que Jonas n’est-il ici ! Quel effet ne produirait pas sa figure et sa trompette sur ces remuants sauvages ! »
En l’absence de Jonas, le singe, les autres trompettes et la cuirasse d’Hannibal se partagèrent l’admiration de nos visiteurs. Pour moi, préoccupé avant tout du double objet de mon voyage, découverte de terres nouvelles et acquisition d’objets précieux, je les interrogeai de mon mieux sur la configuration et la situation exacte, tant de leurs îles que de la grande terre devant laquelle nous avions passé.
Ces sauvages sont intelligents et même hardis navigateurs, car ils s’aventurent fort loin sur leurs barques de peaux cousues. J’appris d’abord que les îles par moi découvertes sont au nombre de douze, et toutes petites[1]. Nous étions sur la principale. Quant à la grande terre de Preudayn, d’après ce que m’en dirent les indigènes, elle serait aussi considérable que le Tarsis, car il ne faut pas à leurs barques moins de deux mois pour en faire le tour. Je pressai les sauvages de m’apporter quelques objets de trafic : ils finirent par se décider, et dès le lendemain mon camp fut régulièrement approvisionné de poisson, de coquillages et de venaison qu’ils apportaient de la grande terre. Quant à du grain ou à des légumes, il n’en était naturellement pas question, car ils ignorent la culture. Pourtant plus tard il nous arriva de Preudayn une certaine quantité d’orge et d’un autre grain comestible ; il paraît que dans l’intérieur quelques tribus commencent à cultiver la terre.
Une chose qui me frappait, c’était la grande quantité de bijoux et d’objets en étain que portaient ces insulaires. Je les questionnai sur la provenance de cet étain si blanc, si pur et si beau. A ma grande surprise et à ma grande joie, ils me répondirent qu’il venait de l’île même où nous étions. On comprend que je ne remis pas au lendemain la visite des gisements. J’y allai sur-le-champ, accompagné d’Himilcon, de Gisgon, d’Hannibal et de quelques hommes. La découverte était immense, inappréciable. L’île n’était qu’une vaste mine d’étain !
Je rentrai au camp, le cœur débordant de satisfaction. Mon parti fut pris tout de suite. Avec le bois de construction qui abondait aux îles et sur la grande terre voisine, je résolus de construire un gros navire, pour remplacer le Dagon ; pendant le temps qu’on mettrait à le construire, j’aurais tout le loisir de réunir des monceaux d’étain et de ramener en Phénicie un chargement comme on n’en avait jamais vu. Mes idées soumises à mes compagnons furent approuvées de tous. Quant aux indigènes, moyennant quelques colifichets et une partie des débris de cuivre qui avaient servi de doublage au Dagon, ils me cédèrent le terrain que j’occupais, pour aussi longtemps que je voudrais, et le droit de fouiller leurs mines. Ils me paraissaient même désireux de nous faire rester toujours ; au plus petit présent qu’on leur faisait, ils nous témoignaient leur joie et leur reconnaissance et nous aidaient volontairement dans tous nos travaux. Mon camp était littéralement encombré des produits de leur pêche et de leur chasse. Je puis dire que, de tous les sauvages que j’ai vus, ces Celtes et Kymris sont les meilleurs, malgré leur humeur guerroyante, leur mobilité et leur perpétuel bavardage.
Tout était donc au mieux. Je me mis à l’œuvre. Amilcar partit sur le Cabire avec Bicri et vingt archers et hommes d’armes pour reconnaître les îles et la grande terre. Asdrubal et Gisgon se chargèrent de la fouille des mines. Pour moi, je restai au camp avec Himilcon, pour diriger la construction du futur navire. Je fis établir aussi des baraquements et des abris plus solides et mieux appropriés que nos tentes au climat froid et pluvieux de ce pays. Hannibal et Chamaï, n’ayant rien à faire, passaient leurs journées à pêcher, chasser, à prendre part aux jeux des insulaires et à leur apprendre les manœuvres et la tactique. Jamais on ne vit élèves plus dociles et plus heureux ; ils ne se lassaient pas d’être commandés et conçurent pour leurs instructeurs une amitié inaltérable.
Un beau jour, Hannibal et Chamaï, qui n’avaient pas paru depuis quarante-huit heures, revinrent le menton rasé et ne portant que la moustache ; leurs amis les sauvages les avaient accommodés à leur mode.
« Eh bien ! vous voilà jolis tous deux, dis-je en riant. On vous prendrait pour des Kymris : il ne vous manque plus que de vous peindre la figure !
— Il importe, dit Hannibal, qu’en tout pays on se conforme aux coutumes des indigènes quand elles ne sont point trop déraisonnables. La coutume des guerriers, en ce pays, étant de raser le menton et de ne laisser de barbe que sur la lèvre supérieure, il convenait que nous, qui sommes des guerriers, nous portions, coupions ou taillions notre barbe de manière qu’on reconnût notre profession.
— D’ailleurs, dit Chamaï, Abigaïl est d’avis que cela sied mieux. »
Devant cet argument décisif et concluant je n’avais qu’à m’incliner. Quand Chamaï avait une fois invoqué l’autorité d’Abigaïl, tout était dit pour le brave garçon.
Les jours, les semaines et les mois se succédèrent, pendant que nous poursuivions ces travaux utiles, mais monotones. Amilcar revint de la grande île, dont il avait reconnu toute la côte occidentale. A l’ouest de cette île, il en avait découvert une autre moins considérable, et toute verdoyante, dont il avait fait le tour. Les indigènes l’appellent Erinn, qui signifie l’île Verte ; je lui conservai ce nom. L’hiver arriva, morne, glacé. Tous ceux qui n’étaient pas employés au dehors ne sortaient plus de leurs baraquements. Je n’essayerai pas de dépeindre la stupéfaction de tous ceux des nôtres qui n’avaient pas encore été dans le nord, quand ils virent de la neige et de la glace et les souffrances de Guébal. Les seuls Bicri et Dionysos ne renoncèrent pas à leurs courses. Imitant les enfants et les jeunes gens des Kymris, ils se divertissaient à faire des boules de neige et à les lancer. Ils glissaient sur l’eau solidifiée par le froid, et revenaient le nez rouge, mais le corps réchauffé par leurs exercices violents, toujours de bonne humeur, toujours riants. Dionysos, au contact de Bicri, commençait à devenir un bon archer et un habile frondeur : maintes fois, au retour de la chasse, il nous rapporta des preuves de son adresse.
Le plus triste de tous était le pauvre Himilcon ; non que le vaillant pilote, endurci par de longs voyages, craignît la brume ou le froid. Mais la provision de vin diminuait de jour en jour, et l’heure où elle serait épuisée s’approchait avec une rapidité fatale.
« Hélas ! disait Himilcon à chaque outre qu’on entamait, il serait barbare et cruel de ne point boite de si bon vin ; mais combien en reste-t-il ? Douze outres à peine ! Douleur amère ! Quand ce triste hiver sera terminé, nous saluerons le joyeux printemps en buvant de l’eau ! Ah ! qu’il serait temps de mettre un terme à ce long voyage, et de retourner dans la Phénicie, voir les vignes sur les coteaux de Béryte ! »
Ainsi gémissait le pilote d’une voix dolente, et Hannibal compatissait à ses chagrins. Je ne dis pas que plus d’un d’entre nous ne vît avec ennui approcher le moment où nos outres seraient sèches et vides. Mais le seul Hannibal s’associait, à haute voix, aux mélancoliques réflexions de l’altéré pilote.
Enfin, le soleil oblique remonta dans le ciel, et nous pûmes jouir de quelques journées plus claires. La mer, presque toujours démontée, reprit un peu de calme. Notre nouveau navire était terminé, et nous le lançâmes, en célébrant la fête de l’ouverture de la navigation. Les Kymris y assistèrent. Nous y vîmes leurs prêtres et prêtresses, qui, pour nous faire honneur, se dévêtirent et se peignirent le corps de bleu et de noir. Le soir même, nous fîmes un grand festin de venaison, de poisson, d’orge et de racines du pays. On servit le dernier vin qui nous restait.
« Et maintenant, dit Himilcon, remplissant sa coupe jusqu’au bord, buvons à notre heureuse navigation et à notre prochain retour.
— Nous y songerons plus tard, répondis-je. Notre voyage n’est pas actuellement terminé. »
Tout le monde me regarda d’un air stupéfait, car chacun croyait fermement que nous allions prendre la mer pour retourner à Tyr et à Sidon.
« Comment, nous allons encore plus loin ? dit Chamaï en faisant la grimace. Nous allons encore nous plonger dans le poumon marin ?
— Libre à toi de nous quitter, repris-je, et de repartir pour ton pays. J’ai fait construire expressément ce navire-ci en place du Dagon afin de renvoyer, avec le chargement, ceux qu’effrayeraient de nouveaux voyages en ces pays brumeux. Mais moi, ne me restât-il que le Cabire, je pousserai encore en avant.
— Ho ! s’écria le jeune guerrier en se levant tumultueusement, peux-tu songer que je veuille t’abandonner ? Certainement, l’idée de rester encore plus longtemps sous ce triste ciel ne me réjouit pas ; mais où tu iras j’irai, quand tu devrais me conduire à la mort ! »
J’embrassai cordialement le brave garçon.
« A présent, continuai-je, je vais vous dire le motif qui me porte à pousser plus loin. Voyez cette pierre si jolie que je tiens dans ma main : elle est jaune, translucide et me paraît digne d’être mise à côté des plus précieuses de nos pays. Le Celte qui me l’a donnée l’appelle « ambre » et m’assure qu’à trente journées plus loin vers l’est se trouve un grand continent, et que sur la côte on ramasse abondance d’ambre ; la mer l’y rejette, et c’est un présent d’Astarté. Qui sait si cette mer immense, qui communique avec la Grande Mer à l’ouest par le détroit de Gadès et baigne le Tarsis et le pays des Celtes, ne communiquerait pas aussi par l’est ? Nous ne connaissons pas toute la côte nord de la mer Noire. Qui sait si, après avoir chargé d’ambre nos navires et découvert des terres immenses, nous ne reviendrons pas à Sidon par le détroit, la côte de Carie et Kittim ? »
Les noms familiers de ces pays, voisins du nôtre, réjouirent tous nos compagnons, et mes projets les enflammèrent. Il fut résolu que nous reprendrions notre navigation vers l’est et que nous irions à la côte de l’ambre.
« Avec ou sans vin, » comme disait Himilcon.
Notre nouveau navire fut appelé Adonibal, en souvenir du brave suffète d’Utique. J’y fis charger notre étain. Chaque navire embarqua provision d’eau et quantité de viande et de poisson fumés et salés. Je me procurai aussi du grain et quelques fruits aigrelets et assez mauvais, puis je pris la mer, après que nous eûmes fait nos adieux à ces bons Kymris qui nous avaient rendu si agréable le séjour de leurs îles. Quelque temps encore ils nous accompagnèrent sur leurs barques de peaux cousues, mais nous allions trop vite pour eux. Bientôt nous les perdîmes de vue, et je doublai le cap occidental de la grande île de Preudayn.
Six jours d’une navigation pénible, par une mer rude et fatigante, nous conduisirent au cap oriental de l’île. De là, nous dirigeant vers l’est, je rencontrai une côte plate, basse, que je suivis avec précaution pendant huit jours. Je finis par arriver à l’estuaire d’un très-grand cours d’eau. A quelques heures de navigation de cet estuaire, la côte remontait vers le nord. Malgré le vent debout furieux et la mer démontée qui fatiguait nos navires, je suivis encore cette côte pendant cinq jours, cherchant obstinément un passage vers l’est. Plusieurs fois, dans les terres, les feux allumés me firent voir que le pays était habité : mais je n’entrai pas en communication avec les habitants. Enfin, après tant d’efforts, le mauvais temps continuel et l’état des vivres me forcèrent de renoncer au passage qui, après tout, n’existe peut-être pas. Je revins donc vers le sud-ouest, cherchant la terre un peu au juger.
Je finis par retrouver la côte marécageuse que nous avions longée en partant du cap oriental de Preudayn. Près de cette terre, je fis rencontre de quatre grandes pirogues kymris, marchant à la voile. Ces gens nous dirent qu’ils venaient du continent et qu’ils retournaient en Preudayn, où ils rapportaient de l’ambre. Ils me confirmèrent que j’en trouverais grande quantité le long de la côte, du côté de l’est. Je me décidai alors à reprendre ma navigation dans cette direction, quand nous fûmes enveloppés d’une brume épaisse qui nous réduisit à nous arrêter. Nos barques, envoyées à la découverte, finirent par trouver la côte à tâtons. Pour nous faire retrouver, j’avais fait allumer à bord des fanaux et des torches en grande quantité.
Enfin, nos barques nous rejoignirent, non sans peine, et, marchant à la rame, nous finîmes par trouver quelque chose qui ressemblait à la terre. C’était le pays de l’ambre.
« Allons, dis-je à mes compagnons, puisque nous ne pouvons rien trouver par mer, cherchons à trouver quelque chose par une autre voie, et débarquons. »
Il nous parut que nous étions entrés, presque au hasard, dans l’embouchure d’un fleuve. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de débarquement. L’atterrissage était exécrable, et le débarquement fut pénible. Nous étions littéralement envasés. Dans ce triste pays, tous les éléments sont confondus, et la terre, le ciel et l’eau semblent ne former qu’un. Plongés dans un brouillard humide et froid, nous avions bien de la peine à reconnaître les limites indécises de la mer vaseuse et de la terre boueuse. Après quatre ou cinq heures d’un rude travail, l’Astarté fut enfin solidement liée dans une crique du fleuve, et les autres navires tirés au sec, si tant est qu’on puisse appeler secs les sables trempés de ces pays. Le reste du jour fut employé à creuser un fossé autour de nos navires et à établir un camp. Bientôt la brume devint plus épaisse et nous enveloppa comme le poumon marin des îles de l’étain. Le jour terne et la nuit sans lune combattirent longtemps. Enfin l’obscurité fut complète.
Bicri, qui était parti à la découverte avec vingt hommes, revint des bois en grelottant, sans avoir vu personne. Il nous rapportait de bons fagots d’un bois humide, mais résineux et brûlant assez bien. On alluma les feux de toutes parts, et malgré l’épaisse fumée qu’ils dégageaient, on s’assit autour et on prépara le repas du soir.
Chamaï, enveloppé dans sa couverture, rompit le premier le silence.
« Quel affreux pays ! s’écria-t-il. Je ne pense pas que des créatures humaines puissent vivre sur cette terre désolée, dans cet air épais et sans soleil. Ce doit être vraiment le pays des monstres !
— Si le pauvre Jonas était ici, dit Hannibal, il voudrait voir ces monstres et ces bêtes curieuses ! Et Hannon nous dirait des bons mots !
— Que parles-tu de Jonas et de Hannon ? répondis-je. Ils sont au pays du soleil et de la lumière. Il y a longtemps qu’ils ont dû se sauver de chez leur barbare de Tarsis, et retourner à Gadès, pour Sidon la grande ville !
— Plaise aux dieux que nous la revoyions ! s’écria Asdrubal.
— Oui, repris-je, et maintenant sans doute ils se promènent dans les rues étincelantes, ou sur le Liban parfumé, baignés le jour dans les clairs rayons du soleil, et contemplant la nuit les astres d’or dans le ciel pur.
— Et buvant de bon vin, soupira Himilcon, de bon vin d’Helbon, et du vin de Byblos, et du vin de Béryte, et du vin de Sarepta, et du vin de Nectar....
— Tais-toi ! s’écria Hannibal, que cette énumération du pilote exaspérait. Tais-toi, Himilcon ! Tu me rendrais aussi ivrogne que toi.
— Ivrogne, moi ! gémit Himilcon en montrant son gobelet rempli d’une eau trouble et jaunâtre. Dieux Cabires ! Mais avec quoi donc m’enivrerais-je ? »
Tout le monde était comme engourdi par ce ciel brumeux et cette terre humide. Guébal lui-même restait immobile ; à peine faisait-il des grimaces, malgré les étoffes de laine dont Bicri et Dionysos l’entouraient pour le réchauffer. Nous nous couchâmes autour de nos feux, et la fatigue nous endormit d’un sommeil lourd et pénible.
Au matin, un jour indécis, gris, terne, sans soleil, finit par nous éclairer. Le bouillant Chamaï se fâcha tout rouge.