— C’est facile à comprendre, répondit Tsiba. Il faudrait que les marchands s’associassent pour louer ou acheter des soldats, afin de chasser tous les sauvages des districts argentifères et de s’y établir solidement. Ensuite, sous la surveillance de trois ou quatre hommes habiles et entendus en ces sortes d’affaires, on ferait travailler aux mines les Ibères qu’on aurait faits prisonniers, et on leur adjoindrait des esclaves de rebut achetés à bas prix, et des criminels déportés ici, qui ne coûtent que la nourriture.
— Voilà qui est bien, dis-je à mon tour, coupant la parole à Hannibal qui s’apprêtait à répondre quelque sottise ; ce qu’il m’importe de savoir, c’est s’il est possible de se procurer actuellement des esclaves à bon marché, et si les sauvages des districts argentifères se montrent pacifiques ou hostiles.
— Pour ce qui est des esclaves, me répondit Tsiba, tu n’en trouveras pas un sur le marché ; tous ont été achetés et sont actuellement employés aux mines. Quant aux sauvages, ils se sont montrés jusqu’ici pacifiques, mais ils louent cher leurs services, et, sachant le prix que nous attachons à l’argent, se font payer tant qu’ils peuvent.
— Pacifiques ! s’écria Himilcon, en montrant la place de son œil absent ; je ne sais pas ce que vous appelez pacifique ! si vous entendez par pacifiques les coups de lance dans les yeux et les cailloux de rivière dans l’estomac, je ne pense pas qu’il y ait des gens au monde vous donnant plus de pacifique que ces Ibères de Tarsis. »
La veuve se mit à rire, car c’était une femme très-gaie, outre qu’elle était prudente et bien expérimentée dans le négoce.
« Pilote Himilcon, dit-elle, je connais tes malheurs ; n’est-ce pas moi-même qui, lors de votre dernier voyage ici, ai pansé tes blessures avec de l’huile et du romarin ? Mais à présent, crois-moi, les tribus du Bétis sont plus disposées à recevoir des marchandises qu’à donner des coups de lance, et avec le temps j’espère qu’ils finiront par nous être tous assujettis et soumis !
— Et alors, m’écriai-je, le Zeugis et le Tarsis seront les deux plus belles pierreries de la couronne de notre mère, Sidon la grande ville ! »
Chacun vida sa coupe, entendant ce nom qui nous était cher.
« Écoute, me dit Tsiba, nous allons présentement nous rendre chez le suffète amiral. Peut-être trouvera-t-il quelque moyen de te fournir des bras pour l’exploitation des mines. Avec ton équipage et ces hommes d’armes que tu amènes, tu es en force pour protéger tes travailleurs contre toute velléité hostile des Ibères, et le Bétis est assez large pour porter tes navires jusqu’à une journée de marche seulement des districts argentifères les plus riches. »
Le repas étant fini, la veuve mit aussitôt son voile, et nous sortîmes tous derrière elle. Elle monta sur une mule richement caparaçonnée, accompagnée de deux esclaves écuyers bien vêtus, et précédée d’un coureur armé d’une baguette. Nous la suivîmes, nous rendant avec elle au palais amiral du suffète.
Celui-ci nous reçut en sa grand’salle, assis sur un fauteuil de bois peint. Je lui exposai le but de ma visite.
« Ah ! me dit-il, si tu étais arrivé quatre jours plus tôt, tu eusses pu aisément t’entendre avec un capitaine de Tyr qui était ici et qui est parti pour les mines.
— Quel capitaine ? lui demandai-je tout de suite, dressant l’oreille ; ne s’appelait-il pas Bodmilcar ?
— Justement, me répondit l’amiral, et il était suivi d’une troupe de gens de fort mauvaise mine ; mais ce qu’on demande aux chercheurs d’argent n’a rien à faire avec leur conduite passée. Toujours est-il que les gens de ce Bodmilcar avaient tout à fait la tournure de voleurs et de meurtriers....
— Qu’ils sont en effet ! m’écriai-je ; et leur chef ne vaut pas mieux qu’eux. Lis toi-même cette lettre que t’adresse Adonibal, amiral d’Utique, et tu sauras qui est ce Bodmilcar !
— Par Astarté ! s’écria le suffète quand il eut fini de lire, cet homme est un grand scélérat. Je vais te donner avec toi cinquante marins et guerriers bien armés, pour que tu purges la terre de ce coquin, si tu viens à le rencontrer. Je ne puis pas me séparer de plus de monde ; mais au moment de partir pour l’intérieur il est nécessaire que tu te renforces, car il y a toutes sortes de gens aux mines, et ils pourraient bien se mettre tous d’accord pour tomber sur le nouveau venu. Plus tard, quand nous nous renforcerons, j’espère que nous établirons notre autorité dans ces quartiers ; en attendant, c’est au plus fort.
— Nous verrons à être celui-là, dit très-judicieusement Hannibal.
— J’ai, dit Tsiba, dans le pays des mines, un traité avec le chef ibère Aitz, moyennant lequel il me fournit des travailleurs, des porteurs, et laisse mes douze cents esclaves fouiller le sol. Cent guerriers et mon chef de travaux les surveillent dans un fortin qu’ils ont construit à mes frais. Si Magon ici présent veut s’engager à me remettre le cinquième de ce qu’il rapportera, je m’engage, de mon côté, à lui donner des lettres pour mon chef de travaux et le faire bénéficier de mon traité et du concours de mes gens.
— C’est raisonnablement parlé, dit le suffète.
— J’y souscrirai volontiers, dis-je à mon tour si Tsiba veut réduire à un sixième sa part dans mon exploitation. »
Nous débattîmes un instant ce partage. Enfin Tsiba consentit à la réduction que je demandais. Hannon rédigea sur-le-champ en double les clauses de notre accord, et nous allâmes au temple d’Astarté faire un sacrifice à la déesse et lui jurer d’observer fidèlement notre traité.
Nous étions dans la bonne saison, et je ne voulais pas perdre de temps. Quatre jours après notre arrivée à Gadès, nos navires repartaient déjà, en route pour l’embouchure du Bétis. Deux jours d’une navigation facile nous y conduisirent. On sait que passé le détroit de Gadès il y a des marées comme dans le Iam-Souph, et même bien plus considérables. Je dus donc attendre quelque temps le flot pour franchir la barre du Bétis. A cette heure où la barre est praticable, l’entrée du fleuve présente toujours un spectacle des plus animés. Des navires phéniciens de tout tonnage, depuis le gaoul jusqu’à la barque de pêche, des pirogues ibères et d’autres grandes pirogues à voiles d’écorce brunes ou noires, et jusqu’à de longues pirogues celtes faites de peaux cousues ensemble, glissent sur la mer et se croisent en tous sens, entrant ou sortant du fleuve. Ces embarcations ne sont jamais vides ; elles partent chargées de marchandises et de provisions, et reviennent chargées de minerai, car tout ce qui se consomme aux mines vient de Gadès. Ma flottille franchit heureusement la barre, et comme le courant était fort et le vent nul, je remontai à la rame.
Le fleuve Bétis, aux eaux rapides et jaunâtres, coule entre des berges boisées ou des plateaux arides. Le pays est sauvage et montagneux. De loin en loin, on rencontre quelques villages d’Ibères, formés de huttes en boue et en branchages ; ces huttes sont peu élevées, car elles sont construites au-dessus de terriers dont elles ne sont que le toit. Les villages de nos mineurs sont construits en huttes plus grandes et plus propres, mais avec les mêmes matériaux. Seulement, au centre de chacun d’eux se voit un enclos palissadé avec un réduit ou fortin crénelé, bâti de briques crues et cuites.
« Voilà, dit Hannon, un pays qui n’est pas gai. Je pense que l’argent qu’on en rapporte se dépense plus joyeusement qu’il ne s’acquiert.
— Tous ces lieux que nous voyons, observa Hannibal, sont naturellement très-forts, et le Bétis serait une très-bonne ligne de défense. Il a dû se livrer par ici de vigoureux combats.
— Hélas ! s’écria Himilcon, j’en sais quelque chose ! Dans ce pays de Tarsis, on a plus vite fait de crever un œil à un honnête homme que de lui offrir une coupe de vin d’Helbon. Tenez, regardez là-bas : les voilà, les coquins ! les voilà, les vils sauvages ! » Tout le monde regarda du côté qu’indiquait le pilote. En effet, une vingtaine de sauvages marchaient, ou plutôt couraient à la file le long de la berge, paraissant observer nos vaisseaux. Ils avaient la tête entourée d’une sorte de turban en tissu d’écorce, un lambeau de la même étoffe serré autour des reins, et du reste complétement nus. Ces hommes ont la peau très-hâlée, les cheveux noirs, les yeux petits et obliques ; ils sont bien faits, de moyenne stature, et extrêmement agiles. Quelques-uns, parmi eux, semblent être d’une autre race : ceux-là ont la tête longue, sont très-barbus, de haute taille, maigres de corps et affreusement laids de visage. Tous étaient armés, portant des boucliers oblongs et étroits, des casse-tête, des frondes et des lances ou javelines en bois très-dur, la pointe durcie au feu, ou garnies d’une pointe de pierre ou d’os.
Je hélai les sauvages, mais ils ne répondirent pas et continuèrent à trotter.
« Bicri, dit Himilcon à l’archer, qui était assis sur le pont entre son carquois et Jonas, fort occupé de l’éducation du singe Guébal, Bicri, envoie donc une flèche à l’un de ces gaillards-là, pour voir si elle ne l’arrêterait pas mieux que la voix du capitaine. »
L’archer se leva en ramassant son arc. Je m’interposai :
« Pas de cela, dis-je au rancunier pilote. Les sauvages ne nous disent rien ; laissons-les tranquilles. S’ils veulent commencer, ils trouveront à qui parler.
— Alors je retourne à Guébal, dit Bicri. Guébal fait mes délices ; il est aussi raisonnable qu’un homme, sauf qu’il m’égratigne un peu trop souvent, et qu’il me mord bien un peu aussi, sans compter qu’il me tire les cheveux. Mais il est bien amusant tout de même.
— Retourne à ton Guébal, dit Hannon, cela ne te changera guère : il est presque aussi joli que ces Ibères là-bas. »
Quant à Jonas, il ne se dérangea même pas pour voir les bêtes curieuses. Une amitié toute particulière s’était établie, dès les premiers jours, entre le singe et l’épais sonneur de trompette. Le singe avait trouvé commode de s’installer sur les épaules du géant et de se cramponner à sa chevelure crépue : de ce poste élevé, il faisait des grimaces à tout le monde en claquant des dents. Le géant se pâmait d’admiration devant les grimaces du singe et l’étouffait de friandises. Quant au remuant Bicri, ce qui l’avait enthousiasmé pour Guébal, c’était que Guébal était encore plus remuant que lui. L’agile archer, si adroit, si dévoué, si brave et si intelligent, avait dix-sept ans d’âge, et douze ans pour le sérieux, de sorte qu’entre le singe et l’adolescent c’était un assaut perpétuel de tours d’adresse : c’était à qui grimperait le plus vite au mât, ou se balancerait le plus lestement au bout d’une corde. C’est ainsi que le géant, le singe et l’archer s’étaient pris l’un pour l’autre d’une amitié inaltérable, à peine troublée par quelques égratignures du singe et quelques soufflets de l’archer.
Le soir de ce jour-là, nous nous arrêtâmes en face d’un village de mineurs. Le chef vint au-devant de nous pour nous recevoir. C’était un homme rude et grossier : il était d’Arvad, et reconnut très-bien Hannibal.
« Par Menath, par Hokk, par Rhadamath et par tous les dieux de l’autre monde, s’écria-t-il en jurant et en blasphémant, c’est donc la semaine aux gens d’outre-mer ?
— Et pourquoi cela, homme d’Arvad ? lui demandai-je.
— Ne vient-il pas de me passer, il y a cinq jours, une bande de vauriens commandés par un certain Bodmilcar, Tyrien ? Ils ont saccagé deux maisons ici étant pris de boisson. Et que Khousor-Phtah m’écrase ! si tous les mineurs ne s’étaient réunis contre eux, ils mettaient tout à feu et à sang ! Celui qui aura pendu ce Bodmilcar avec une bonne corde, à une bonne branche, pourra se vanter d’avoir branché un vrai coquin. Et en matière de coquins, j’ai la prétention de m’y connaître !
— Je le crois, chef de travaux, je le crois, lui répondis-je ; mais où est ce Bodmilcar, à présent ?
— Que t’importe ?
— Il m’importe que j’ai un petit compte à régler avec lui.
— Eh bien, si tu prétends le trouver, tu iras loin. Il est parti avec une tribu d’Ibères de l’intérieur, de mauvaises gens, des gens avec lesquels il n’y a que des coups de lance à attraper.
— Nous sommes gens à les leur rendre au centuple.
— Je te conseille de te méfier. Le Bodmilcar me fait l’effet d’un hardi compagnon, et sa troupe est en nombre.
— Oh ! s’écria Chamaï impatienté, qu’il soit ce qu’il voudra, cela nous est fort égal, mais qu’on me le donne à longueur d’épée....
— Jeune homme, répondit flegmatiquement le chef des travaux, nous n’avons que faire ici de vos longueurs et de vos épées. Procurez-moi plutôt quelque bonne coupe de vin à boire ; et puisque vous êtes tellement à l’épreuve du danger, je vous indiquerai, moi, de bons gisements. L’argent est l’argent, n’est-ce pas ?
— Et le bon vin est le bon vin, répondit Himilcon. Homme d’Arvad, tu as raison.
— Or çà, dis-je tout de suite, qu’on apporte une outre du meilleur vin de Byblos, et nous causerons plus à l’aise avec le seigneur chef de ces mines en le dégustant ici.
— Voilà qui est bien parlé, s’écria le chef des travaux, et je ne veux pas demeurer en reste avec vous. Qu’on m’égorge un jeune bœuf, des meilleurs, et qu’on fasse un festin à nos compatriotes. Ils nous donneront des nouvelles de Phénicie, et nous leur dirons des nouvelles de Tarsis et des gisements argentifères. »
Là-dessus, l’homme d’Arvad frappa trois fois dans ses mains. L’intendant de ses esclaves parut aussitôt, et il lui donna des ordres pour le festin, qu’on nous prépara à l’ombre d’un bouquet d’arbres.
« Écoutez, nous dit le mineur, vous me faites l’effet de braves gens, et puis vous êtes en force. Moi, j’aime les gens qui sont en force, et je les respecte. Puisque Hannibal est avec vous, et qu’il est de ma ville d’Arvad, et puisque vous m’offrez de bon vin à boire, je vais vous donner un bon conseil et un bon renseignement aussi, que tous les dieux infernaux m’emportent ! Sur le territoire du chef voisin de celui qui est l’allié de la Tsiba, il y a des filons de la plus grande richesse. Les sauvages sont hostiles, vous avez de la pacotille pour les rendre aimables, et au besoin vous avez vos flèches et vos épées, n’est-il pas vrai ?
— Tout à fait vrai, répondis-je. A combien de marche est le district en question de l’endroit où on peut arriver à flot ?
— Trois petites journées.
— Et les moyens de communication ?
— Néant. Pas de route. Des bois et des ravins tout le temps. Ni chevaux, ni ânes, ni mulets.
— Joli chemin ! observa Hannibal. Alors nous porterons nos marchandises sous notre bras ?
— Vous les ferez porter sur la tête ou sur le dos des Ibères que vous fournira le chef des travaux de Tsiba. Bête de somme pour bête de somme, l’Ibère en vaut bien une autre.
— Et s’il existe encore des bâtons dans cette partie du monde, s’écria Himilcon, je garantis que les Ibères à moi confiés marcheront bien. Avec un bâton pas plus gros que deux fois mon pouce, j’écris couramment la langue ibère sur le dos du premier sauvage de Tarsis venu. »
L’homme d’Arvad se mit à rire de la bonne plaisanterie d’Himilcon, et nous vidâmes une dernière coupe. Le lendemain, au petit jour, nous repartîmes pour l’intérieur des terres. Vingt-quatre heures après, nous étions sur le terrain de la veuve Tsiba. J’y pris tout de suite mes arrangements.
Le chef des travaux, qui était un homme d’Utique, me réunit deux cents porteurs et esclaves mineurs. Je les chargeai de mes marchandises, et les répartis par quatre groupes, sous la surveillance de mes capitaines et pilotes. Je laissai la flottille avec une partie des équipages sous les ordres d’Asdrubal. Le Dagon et l’Astarté descendirent en aval pour choisir un mouillage convenable. Le Cabire, qui tirait peu d’eau, fut désigné pour circuler sur la rivière, en surveiller le cours et nous fournir de vivres. Avec le reste de ma troupe, je partis le lendemain pour les nouveaux territoires, précédé par un guide que me fournit le chef des travaux.
Nous traversâmes un grand plateau, puis des ravins boisés. La première nuit, on campa dans les bois. Le jour suivant, nous descendîmes une série de pentes étagées, et nous arrivâmes dans une vallée profonde que nous suivîmes toute la journée. Ce n’est que le quatrième jour que je finis par rencontrer de nombreux parcs à bestiaux, et enfin un grand village ibère. Toute la population nous reçut en armes, et nous témoigna de très-mauvaises dispositions. A force de présents, je finis par me concilier les chefs qui m’accordèrent l’autorisation de m’établir sur une butte dénudée, à trois stades du village et en plaine. J’y installai aussitôt mon camp, qu’Hannibal fortifia de fossés et de palissades. Deux jours après, sous la direction d’un homme expert que nous envoya le chef des travaux de Tsiba, je commençai à fouiller les mines, et, sauf le nombre d’hommes strictement nécessaires à la garde du camp, tout le monde mit la main à l’œuvre.
Nos travaux durèrent trois mois. Pendant tout ce temps, les Ibères se montrèrent défiants et peu communicatifs, mais non hostiles. Par la protection d’Astarté, les fouilles furent des plus fructueuses. La mine était d’une richesse extraordinaire, et j’en tirai deux mille talents d’argent. J’en affinai une partie sur place ; j’envoyai tout le minerai par les porteurs rejoindre l’Astarté, qui m’accusa réception. Quant aux lingots affinés, je voulais les emporter moi-même. Les chefs des sauvages me louèrent cent cinquante hommes comme porteurs, car le chef des travaux de Tsiba ne m’avait pas renvoyé les siens. Enfin, le 10 du mois de Sin, ma caravane fut organisée, et je quittai sans regret notre campement pour revenir à nos navires, chargé de richesses et le cœur joyeux. Les Ibères me fournirent un guide que je plaçai en tête à côté d’un matelot sûr, et à peine eûmes-nous le dos tourné qu’ils se précipitèrent sur notre camp pour démolir les palissades et s’approprier les menus objets que nous abandonnions dans l’enceinte.
L’embuscade.
Au bout de deux jours de marche sans incident, j’arrivai au pied des hauteurs qui conduisent au plateau derrière lequel coule le Bétis. Nous grimpions le long de la côte comme des chèvres, nous accrochant aux broussailles et aux rochers. Nous suivions péniblement le sentier que traçait la tête de la file, écartant les branches et brisant les ronces et les herbes sèches avec nos pieds ; de droite et de gauche, la forêt était toute noire : on ne se voyait pas à dix pas. A mi-chemin de la côte, nous arrivâmes à une clairière où le terrain s’affaissait brusquement. Il fallait descendre dans cette coupure dénudée et remonter de l’autre côté. Nous nous arrêtâmes un instant pour reprendre haleine avant de franchir le ravin. Derrière nous, la longue file de nos hommes et des porteurs se frayait lentement un passage dans le fourré. En face de nous était le ravin béant et escarpé, et sur l’autre bord, le bois touffu, sombre, couvrant la montagne, jusqu’en haut. Des aigles planaient au-dessus de la clairière.
« Bel endroit pour une embuscade ! » dit Hannibal en s’essuyant le front.
Himilcon but un bon coup à l’outre qu’il portait en sautoir, puis soupira profondément.
« C’est dans un trou de ce genre, dit-il, que les sauvages m’ont éborgné il y a dix ans. Que la main de celui qui a fait la lance pourrisse, et aussi la main de celui qui la tenait ! »
J’envoyai Hannon accompagné de Jonas avec sa trompette à la queue du convoi, pour accélérer la marche des retardataires et rallier les traînards qui avaient pu s’égarer dans les bois. En même temps, je détachai Bicri avec ses dix archers de Benjamin et Aminoclès avec ses cinq Phokiens pour franchir le ravin et fouiller le bois en face de nous. Mon habitude de Tarsis et mon expérience du danger que l’on court dans ces pays me faisaient prendre ces précautions. Hannibal et Chamaï, gens entendus à la guerre, les approuvèrent tout à fait.
J’entendis bientôt derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait le ralliement. Presque en même temps, je vis Bicri, Aminoclès et leurs hommes paraître sur la crête du ravin et s’engager dans le bois. A peu près rassuré, je donnai l’ordre d’avancer ; je commandai au guide, toujours accompagné de son matelot, de franchir la clairière pour rejoindre Bicri et Aminoclès, et toute ma troupe descendit dans le ravin. Nous étions au fond quand le guide, qui nous précédait d’environ cinquante pas, s’arrêta tout à coup sur le revers de la montée. Derrière nous, la file des porteurs, des hommes d’armes et des matelots descendait lentement, et en débandade, cherchant les meilleurs passages à travers les rochers.
A ce moment, j’entendis dans le bois, en face de nous, un coup de sifflet de mauvais augure.
Himilcon tressaillit.
« Gare à nous ! s’écria-t-il. Il y a des coups dans l’air ! »
Je criai au guide de se dépêcher de monter ; mais au moment où le matelot qui l’accompagnait allait le saisir par le bras, le sauvage se baissa vivement et se jeta sur lui. Le matelot roula par terre, le guide franchit en quelques bonds l’espace qui le séparait de la crête et disparut sous bois.
« Qu’est-ce que je disais ? fit Himilcon en tirant son coutelas. Nous y voilà ! Les sauvages éborgneurs vont se mettre à l’ouvrage. »
Comme il disait ces mots, j’entendis derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait l’alarme dans l’épaisseur du bois, et en face de nous, sur la crête du ravin, s’éleva un concert de cris de guerre et de hurlements, aussitôt suivi d’une véritable avalanche de pierres. Un matelot tomba près de moi le crâne fendu, et tous les porteurs qui avaient débouché dans la clairière jetèrent leurs charges par terre et s’enfuirent dans toutes les directions.
« Attention, et en ligne ! » cria Hannibal à ses hommes, en dégainant.
Et sautant bravement sur une pointe de rocher, au milieu des pierres qui arrivaient de toutes parts, il fit tournoyer son épée au-dessus de sa tête pour grouper ses guerriers.
Quelques matelots entourèrent les deux femmes, leur faisant un rempart de leurs corps. Chamaï, pâle de colère, courut se placer à côté d’Hannibal, l’épée au poing.
« Eh bien, me dit mélancoliquement Himilcon en ramassant un caillou gros comme les deux poings qui avait manqué de lui casser la jambe, eh bien, capitaine, voilà les amandes de Tarsis qui commencent à tomber ! »
Comme Himilcon parlait de la sorte, il nous arriva une nouvelle grêle de ce qu’il appelait des « amandes de Tarsis ». Celle-ci venait de derrière nous, de la crête du ravin que nous venions de quitter. Nous étions attaqués en tête et en queue et accablés de projectiles. Deux ou trois hommes tombèrent.
« Si nous avions de la cavalerie et des chariots, dit Hannibal, nous enverrions la cavalerie à notre gauche et les chariots à notre droite le long du fond du ravin, à la recherche d’un passage, tournant l’ennemi par ses deux ailes, comme ont fait les Khétas[1] à leur bataille contre les Assyriens[2].... »
J’interrompis la dissertation stratégique du brave capitaine en lui faisant observer que nous n’avions ni cavalerie ni chariots, et que nous étions lapidés dans notre entonnoir.
« Il est certain, me répondit Hannibal, que la position où nous sommes est désavantageuse ; mais je ne désespère pas de tourner le flanc de ces ennemis, car.... »
En ce moment, une grosse pierre tomba sur le casque d’Hannibal, brisant le cimier et faussant la coiffe. Le capitaine chancela et resta un instant étourdi.
Il se remit bien vite et se redressa furieux.
« Par Nergal, dieu de la guerre, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, par El Adonaï, seigneur des armées, ceci est une impudence grande, que je veux faire payer à ces vils coquins ! Archers, répandez-vous sur les deux pentes et percez de vos flèches tout ce qui osera s’aventurer dans le ravin ! Toi, amiral, avec tes matelots, escalade la crête d’où nous descendons et balaye tous ceux qui nous attaquent par derrière ! Hommes d’armes de Juda, suivez Chamaï et montez la côte en face de vous ! Et vous autres, suivez-moi, à droite, et à l’assaut ! En avant !
— A gauche et en avant ! cria Chamaï à ses hommes. Vive le roi et tombons dessus ! »
La moitié des hommes d’Hannibal s’élança derrière lui, grimpant à droite. L’autre moitié courut derrière Chamaï, grimpant à gauche. Les archers, avec Amilcar, formèrent un grand cercle autour des deux femmes et de ce qui restait du bagage, s’échelonnant sur les pentes et surveillant le fond du ravin. Himilcon, Gisgon et mes matelots se jetèrent à ma suite à l’assaut de la crête d’où nous venions de descendre. Nous faisions front de tous côtés.
De notre côté, le ravin fut escaladé en un instant. Nos matelots pénétrèrent dans le bois, l’épée, la hache ou le coutelas au poing, culbutant devant eux les gens de Tarsis. Ces sauvages demi-nus, armés de mauvais casse-tête et de lances durcies au feu ou terminées par des pointes d’os, tombaient par douzaines devant nos armes bien affilées. Ils disparurent de tous côtés dans le fourré, mais nous nous gardions bien de nous disperser pour les suivre. Bien serrés ensemble, nous marchions droit devant nous. Eux, nous suivant sous bois, allaient relever des paquets de lances placés d’avance dans les broussailles et nous les jetaient de loin. A chaque éclaircie du fourré, un groupe des nôtres se détachait et poussait vivement sur les flancs, pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui nous harcelaient, mais ils étaient si agiles qu’on ne les rejoignait guère. Une quinzaine qui s’attardèrent furent attrapés. Naturellement on ne leur faisait pas de quartier. Après avoir poussé deux stades dans le bois, je ne trouvai pas trace d’Hannon ni de Jonas ; je fis arrêter les hommes et former en cercle dans une petite clairière autour d’un gros chêne. Himilcon, qui était particulièrement acharné, poussa un stade plus loin sous bois avec Gisgon et une douzaine d’hommes. Ils nous revinrent au bout d’une heure, n’ayant pu attraper que deux sauvages, qu’ils avaient tués tout de suite. Mais ils avaient trouvé, dans un fourré, l’écritoire d’Hannon tachée de sang, les cadavres d’une dizaine de sauvages et le corps mutilé d’un de nos matelots. C’était là que notre brave scribe et que le pauvre Jonas avaient dû être massacrés, après une furieuse défense, comme le prouvaient le sol foulé tout autour, les flaques de sang et les hommes de Tarsis tués par eux. Il était probable que les sauvages avaient emporté leurs corps, après les avoir renversés par le nombre et égorgés.
Nous revenions tristement vers le ravin où nous avions été surpris par l’embuscade, repoussant sur notre chemin les Ibères qui nous harcelaient. Au bord du ravin, nous serrâmes nos rangs, et après avoir constaté qu’Amilcar, les deux femmes et les archers étaient là, je comptai mon monde. Six hommes étaient tombés en route, sous les lances de nos ennemis. J’étais inquiet maintenant d’Hannibal et de Chamaï ; mais j’entendis bientôt leurs trompettes sonner de l’autre côté de la coupure de terrain et je vis leur troupe se former en bon ordre sur la crête en face de nous ; Bicri était avec eux et dans leurs rangs ; ils conduisaient une quarantaine de prisonniers. Je cherchai des yeux Aminoclès, quand je l’aperçus au milieu des autres, portant un enfant dans ses bras. Au milieu des prisonniers demi-nus, je distinguai aussi une femme, deux hommes en kitonet et un autre, vêtu d’une longue robe la syrienne. Hannibal, debout devant les autres, me faisait toutes sortes de signes d’amitié et de saluts avec son épée, et Chamaï, la tête nue et le front ensanglanté, mais le visage rayonnant, descendit la pente en courant et remonta de mon côté. Naturellement, il embrassa Abigaïl en passant : je n’y faisais plus attention.
En courant vers moi, Chamaï me cria hors d’haleine :
« Nous les avons vus, et de près encore »
Et il me montra son front traversé par une estafilade et son épée ensanglantée.
« Qui avez-vous vu ? lui dis-je. Les Ibères ? nous les avons vus aussi.
— Eh ! qui parle des Ibères ? fit Chamaï en soufflant. C’est de nos Tyriens déserteurs que je parle ! Et du coquin d’Hazaël que voilà là-bas, et du fils d’Aminoclès qu’ils ont voulu assassiner ! »
Je ne pus retenir une exclamation.
« Et Bodmilcar ? m’écriai-je.
— Bodmilcar ? Il a un joli coup d’épée dans les côtes ; c’est Hannibal qui le lui a donné, et sans ce revers de coutelas qui m’est tombé sur la figure, nous l’enlevions. Mais ils ont réussi à nous l’arracher et à faire leur retraite dans les bois. »
Dans l’émotion où j’étais, j’oubliai le sort du malheureux Hannon, et notre position difficile, et nos lingots d’argent par terre. Je ne pensais plus qu’à mon ennemi, et tout entier au désir de me venger, je dis à Chamaï et à mes hommes :
« Passons tout de suite de l’autre côté du ravin. Il faut nous mettre à la poursuite de Bodmilcar et le retrouver mort ou vif. »
Nous redescendîmes aussitôt pour franchir la coupure. Amilcar, les archers et les deux femmes nous suivirent. Chryséis n’avait pas besoin d’explications pour comprendre la triste vérité. Himilcon lui fit voir l’écritoire tachée de sang. Abigaïl la soutenait en pleurant, mais elle marchait en silence, les mains serrées l’une contre l’autre, et comprimant ses sanglots. Seulement, au mouvement convulsif de ses épaules, on voyait son émotion extraordinaire.
Chamaï, devinant à moitié la cause d’une si grande douleur, dit rapidement à Himilcon :
« Et Hannon ? Et Jonas ? »
Le pilote haussa les épaules et se borna à montrer à Chamaï le bois d’où nous descendions.
Comme j’arrivais auprès d’Hannibal, celui-ci vint à moi l’air joyeux ; mais, à la vue de Chryséis et d’Abigaïl en pleurs, il chercha tout de suite qui manquait dans notre troupe.
« Que veux-tu, dit le brave capitaine en essayant de déguiser son émotion, c’est le sort de la guerre. Dans une heure, ce sera peut-être notre tour. Où marchons-nous à présent ?
— A la poursuite de Bodmilcar, répondis-je tout de suite. C’est notre route pour revenir.
— Ceci, dit Hannibal, est moins facile. Le coquin s’est jeté sur nous suivi d’une troupe de malfaiteurs et de déserteurs phéniciens et accompagné d’une nuée de ces sauvages à javelines et à casse-tête. A la façon dont nous les avons reçus, ils ont compris que le jeu ne tournerait pas à leur avantage. Nous les avons bien frottés, et que le Tyrien soit mort ou vivant, il a de nos marques. A présent, dans ces fourrés épais, s’ils ne veulent pas se laisser rejoindre, il leur sera facile de se tenir hors d’atteinte, car nous ne sommes pas assez nombreux pour essayer de les cerner ; et nous disperser pour courir après eux, c’est nous livrer sottement à leurs embuscades.
— Eh bien, lui dis-je, tu parles prudemment ; mais que faut-il faire ?
— Gagner avant la nuit le sommet des hauteurs. Une fois en plaine, nous sommes à l’abri des surprises et des embuscades. Nous ferons reposer et manger nos hommes qui sont éreintés, et nous interrogerons tout à loisir ces prisonniers que voici.
— C’est bien vu, lui dis-je. Avant de nous remettre en route, qu’on attache une corde au cou de ces sauvages et qu’on me les mette en chapelet. Quarante hommes les accompagneront, sous les ordres d’Himilcon et de Gisgon, prêts à les tuer au moindre geste.
— Tu peux y compter, capitaine, dit le rancunier pilote. Pour un œil qu’ils m’ont crevé jadis, l’autre ne les regardera pas tendrement.
— Vous irez, ajoutai-je, ramasser les charges et les lingots d’argent qu’ont jetés ces traîtres porteurs, et je ne ferai plus la sottise de ne pas enchaîner des porteurs ibères dans un cas pareil. En attendant, ces prisonniers ainsi attachés les remplaceront ; ils en seront quittes pour porter triple charge.
— Et voici pour leur donner du cœur aux jambes, dit Gisgon en brandissant une grosse et forte branche qu’il venait de couper au tronc d’une yeuse.
— En route, bêtes brutes ! cria Himilcon en ibère aux prisonniers qu’on venait d’attacher. Le premier qui bronche, je le tue.
— Et le premier qui n’est pas content, je l’assomme, » ajouta Gisgon en moulinant son gourdin.
Les deux pilotes revinrent bientôt, ayant recueilli toutes les charges abandonnées, sans avoir rencontré aucun ennemi. Toute notre troupe réunie reprit aussitôt l’ascension des hauteurs, les prisonniers et les porteurs au milieu de nous et chacun marchant attentif et prêt à la défense. En chemin, je questionnai Bicri.
« Voilà, me dit l’archer. Quand nous sommes entrés dans le bois, nous n’avons d’abord vu personne. Nous avons fait environ cinq cents pas bien tranquillement, quand tout à coup les sauvages se sont levés dans le fourré devant et derrière nous, et les lances et les pierres ont commencé à tomber de tous côtés. J’ai rapidement couru avec nos gens jusqu’à un rocher inaccessible devant lequel le terrain était un peu plus découvert ; nous nous sommes adossés à cette muraille, et à coups de flèches nous avons tenu les Ibères à distance. Mais voici qu’une troupe débouche en bon ordre, gens bien armés, et marche droit à nous. C’était Bodmilcar et ses déserteurs. Nous allions être enlevés ou massacrés, quand Hannibal et tout de suite après Chamaï ont paru et se sont jetés sur eux. Dans la bagarre, j’ai vu tomber Bodmilcar. Nous nous sommes battus autour de son corps, mais Chamaï a été étourdi d’un coup de coutelas ; les autres étaient nombreux et ont réussi à emporter leur chef et à s’échapper sous bois pendant que les sauvages nous harcelaient et couvraient leur retraite.
— Et cet Hazaël, et cette femme, et cet enfant ? demandai-je.
— En poursuivant les autres, répondit Bicri, nous sommes arrivés à un endroit où nous avons trouvé cet enfant lié près d’une pile de bois. Ils voulaient sans doute le sacrifier à Moloch. Hazaël, tenant un couteau à la main, s’apprêtait à l’égorger, et une quinzaine d’autres en armes l’entouraient ; la femme couvrait l’enfant de son corps, et deux d’entre eux l’avaient saisie et allaient l’arracher de là, quand Aminoclès, qui était en tête à côté de moi, les a vus le premier. Aussitôt il est devenu comme fou et s’est précipité vers eux en criant : « Mon fils, mon fils ! » Nous avons suivi en courant. L’eunuque a porté un coup de couteau à l’enfant et s’est dépêché de se sauver. Mais j’ai de bonnes jambes et je l’ai bien vite rattrapé. Les autres sont tombés sous les coups d’Aminoclès et de ses Phokiens et sous nos flèches. On a délié l’enfant qui était évanoui. Mais la blessure qu’il a n’est rien : une simple égratignure ; le bras du Syrien a trompé sa méchanceté. Voilà comment Aminoclès a retrouvé son fils, l’un de ses Phokiens sa femme, et moi ce misérable Syrien qui nous a déjà fait tant de mal. Et maintenant, le pauvre Hannon et cette brute épaisse de Jonas....
— Ont péri, hélas ! dis-je à Bicri.
— Pauvre Hannon ! s’écria l’archer. Je l’aimais plus fort que je ne puis le dire. Et ce bœuf de Jonas, je l’aimais aussi. Et Guébal ?
— Guébal était sans doute cramponné à la chevelure de Jonas, répondis-je. On ne l’a plus revu. »
L’archer soupira profondément.
« Pauvre Hannon ! Malheureux Jonas ! Infortuné Guébal ! » murmura-t-il en allongeant le pas.
Évidemment, dans le jeune cœur de ce brave garçon Guébal tenait une place aussi importante que les autres.
Le plateau où nous arrivions était une grande plaine triste et nue, parsemée çà et là de quelques rares bouquets d’arbres et de quelques touffes de chardon. J’estimais que le cours du Bétis était encore à au moins douze stades. Comme nous avions peu d’eau, nous soupâmes légèrement, de crainte d’indigestion. Après souper, je fis éteindre les feux et Hannibal distribua les postes et les sentinelles. En suite de quoi je fis planter deux torches en terre et j’ordonnai qu’on amenât devant moi le Syrien.
J’étais entouré des capitaines et des pilotes. Je fis venir aussi Bicri, Aminoclès et son fils, ainsi que le Phokien qui avait retrouvé sa femme, et la femme délivrée.
Hazaël parut devant moi, pâle et tremblant. Ses beaux habits brodés étaient déchirés et souillés de sang et de poussière. On lui avait ramené les bras en arrière et lié les coudes derrière le dos.
« Me reconnais-tu, Hazaël ? lui dis-je.
— Oui, seigneur, répondit-il d’une voix chevrotante et les yeux baissés.
— Qui t’a porté à te joindre à Bodmilcar et à nous faire ces trahisons méchantes, en Égypte d’abord, puis Utique et ici à Tarsis ? »
L’eunuque garda le silence.
« Pourquoi, lui dis-je encore, voulais-tu égorger cet enfant ?
— Bodmilcar m’avait ordonné de le sacrifier au Moloch pour que ce dieu fût favorable au succès de nos armes, et je n’osais pas désobéir à Bodmilcar. C’est lui qui m’a entraîné dès notre arrivée à Jaffa ; c’est lui qui est la cause de tout.
— Peu importe qui est la cause, répondis-je. Veux-tu maintenant sauver ta vie ? »
L’eunuque se prosterna devant moi la face contre terre.
« Mets ton pied sur ma tête, gémit-il. Je suis ton esclave et ta chose. Épargne ma vie, et quoi que tu me demandes, je le ferai. »
Chamaï, qui se tenait près de moi le front bandé, détourna la tête avec mépris.
« Je devrais bien, lui dis-je, te sacrifier aux ombres de ceux des nôtres qui ont péri par tes artifices et ceux de ton maître. Mais si tu fais bien fidèlement ce que je vais te demander, non-seulement je t’épargnerai, mais à notre retour à Gadès je te rendrai la liberté, et tu pourras te rapatrier.
— Jure-le-moi, répondit le misérable, toujours prosterné le front dans la poussière.
— Par Astarté, dame des cieux et de la mer, m’écriai-je, je te le jure. »
Il se redressa tout aussitôt, seul et sans aide.
« Commande, dit-il vivement, j’obéirai.
— Combien d’hommes nous ont attaqués ? demandai-je.
— Bodmilcar avait avec lui cent soixante Phéniciens, auxquels il avait réuni cinq ou six cents Ibères.
— Eh bien, repris-je, Bodmilcar a dû vous fixer un rendez-vous, dans le cas où l’attaque échouerait. Où est ce rendez-vous ?
— S’il le dit, s’écria le bouillant Chamaï, il mérite d’être pendu vingt fois. »
La généreuse sottise de Chamaï me fit lever les épaules.
« Et s’il ne le dit pas, répliquai-je, il sera pendu une seule fois, mais cela suffira. Himilcon ! une corde !
— Voilà, voilà, s’écria le pilote en sortant une corde de dessous son kitonet, car il en portait toujours une enroulée autour de sa ceinture ; voilà, capitaine, un bon bout de grelin, filé à trois brins, et en chanvre de Byblos encore. Où faut-il amarrer ce Syrien par le cou ? »
Hazaël fit un soubresaut.
« Je vais le dire, s’écria-t-il d’une voix étranglée. C’est à la butte du Loup.
— Très-bien, répondis-je. Et où est cette butte du Loup ?
— A deux stades à droite derrière nous, dans le bois.
— Bon ; tu vas nous y conduire.
— Je suis ton esclave, dit simplement l’eunuque. J’irai. »
J’étais brisé de fatigue ; mais l’espoir de saisir Bodmilcar me soutenait.
« Cinquante hommes de bonne volonté pour me suivre, m’écriai-je.
— Moi, moi ! cria tout le monde à la fois.
— Qu’Hannibal choisisse les meilleurs alors. Les autres resteront ici à la garde du camp, des femmes, des porteurs et du bagage. »
Aminoclès et un de ses hommes vinrent à moi.
« Amiral, me dit le Phokien, ma vie est à toi. Par toi j’ai retrouvé mon enfant ; mais il est blessé. Permets-moi donc de rester cette fois avec le bagage, afin de soigner mon fils Dionysos ; et permets aussi à Démarétès de rester avec sa femme nouvellement retrouvée. Nous frapperons double à la prochaine occasion.
— Restez, restez, dis-je à ce brave homme. Et nous, marchons. Peut-être retrouverons-nous chez ces scélérats les corps de Jonas et d’Hannon, et pourrons-nous leur rendre les derniers devoirs. »
A ces mots, Chryséis se leva, droite et pâle, et vint se placer devant la colonne en armes.