III

Comment la servante de la dame ionienne reconnut le capitaine Chamaï.

Je coupais diagonalement la baie au nord de laquelle se trouve Tyr, pour passer au large du cap Blanc, qui la ferme au sud-ouest. De là je comptais reconnaître de loin le cap du mont Carmel, pour éviter de longer la baie profonde qui le borne au nord, reprendre le voisinage de la côte au mont Carmel et me diriger directement sur Jaffa, en serrant la côte tout le temps.

Le Cabire était capable de faire treize cents stades[1] en vingt-quatre heures, mais nos galères et surtout le gaoul, qui marchait la voile en temps ordinaire et qui était lourdement chargé, ne pouvaient prétendre cette vitesse. Avec le vent favorable qui me poussait, et dans des parages si connus, je comptais sur mille stades en vingt-quatre heures. En marchant cette vitesse, trois heures après mon départ je doublais le cap Blanc et, à la tombée de la nuit, je perdais vue de terre et je continuais ma route vers le sud-ouest. Vers le milieu de la nuit, Himilcon vint me réveiller pour me signaler le mont Carmel, dont on voyait très-bien briller les sommets escarpés aux rayons de la lune ; je fis reprendre aussitôt la direction du sud franc et, par mesure de précaution, je fis signal au Melkarth de carguer sa voile et de marcher à la rame, puisque nous allions vers la terre. Le matin, par une bonne brise, nous vîmes la côte basse et plate de la Palestine et, vers le milieu du jour, une tour élevée et des bouquets de palmiers et de figuiers sauvages nous firent reconnaître Jaffa.

Après que nous eûmes passé l’embouchure d’une rivière qui est quarante stades au nord de ce port, le Cabire alla longer la côte, les deux galères et le Melkarth restant à un stade et demi sur leurs ancres, cause du peu de profondeur des fonds.

Le port de Jaffa n’a ni bassins, ni jetée, ni môles. C’est une plage où se voient quelques cabanes et des hangars délabrés, autour d’un fortin et d’une tour en blocage que le roi David fit construire quand il se mit en relations avec les Phéniciens et que Ceux de Tyr et Sidon coupèrent pour lui des bois de cèdre et de sapin et amenèrent des trains flottés en Judée par cette voie. Une grande barque phénicienne et un assez piètre navire égyptien à proue terminée en cou d’oie étaient envasés à un trait d’arc de la plage, sur laquelle on avait tiré quelques méchants canots des pêcheurs de la Judée. Je descendis à terre dans une barque, accompagné d’Hannibal et d’Hannon, pour aller rendre visite au gouverneur, qui commandait une petite garnison dans le fortin et dans la tour. Il nous épargna le chemin, car nous le vîmes bientôt sortir lui-même de la tour, suivi d’une quinzaine d’hommes armés de lances et d’épées, portant des boucliers carrés, la taille entourée de ceintures de fil de lin, auxquelles pendait de côté la courroie terminée par une olive de silex avec laquelle on les serre. Ces hommes avaient les cheveux nattés en une foule de petites tresses, la tête nue, les pieds et les jambes chaussés de hauts brodequins lacés et la peau de panthère sur l’épaule, à la mode juive. Leur chef seul portait une cuirasse de lames de cuivre assez mal ajustées. J’allai immédiatement à sa rencontre, et à cinq pas je m’arrêtai en le saluant.

Illustration : Je m’arrêtai pour le saluer.
Je m’arrêtai pour le saluer.

« Homme phénicien, me dit-il en me rendant mon salut, es-tu le capitaine que doit envoyer le roi Hiram vers notre roi ?

— Je le suis, répondis-je.

— Ton arrivée m’est annoncée, ainsi que celle de tes navires. Que la paix soit avec toi. Je suis ici pour t’attendre et pour te conduire à la ville de Jérusalem. Viens présentement dans la forteresse, te rafraîchir avec tes gens. »

Enchanté de son bon accueil, nous le suivîmes à la tour, où l’on entre par une porte voûtée. Il nous conduisit à une salle haute, d’où l’on avait vue sur la mer, et fit étendre un tapis sur le pavage irrégulier de la chambre. Les murs en blocage grossier étaient nus et toute la construction fort misérable. On nous apporta aussitôt de l’eau, du pain, des figues sèches, du fromage et un peu d’assez bon vin d’Helbon, que les Juifs se procurent depuis qu’ils ont assujetti la Syrie de Damas.

Après nous être mutuellement enquis de notre santé et de celle de nos rois, le capitaine juif nous donna l’exemple en se fourrant dans la bouche un gros morceau de fromage.

« Ah ! me dit-il, en me voyant regarder la chambre, nous ne sommes pas d’habiles constructeurs comme vous autres Phéniciens. Aussi bien, nous n’avons pas vos matériaux de construction et vos richesses, et nous sommes ici dans une bourgade. Mais tu verras, allant à Jérusalem, un pays gras et fertile et de belles villes populeuses.

— Je connais la Judée, capitaine, dit Hannibal, et je puis dire que c’est une terre bien cultivée, la terre des olives et du blé, des dattes et du vin. Chaque peuple a ses talents. Vous autres êtes guerriers, bergers, cultivateurs ; les Phéniciens sont industrieux, commerçants et marins, quoique je puisse dire, sans orgueil, que quelques villes de Phénicie, et particulièrement Arvad, ont vu naître des hommes habiles à ranger les troupes en bataille.

— Je le vois, dit l’autre, admirant la cuirasse et les armes d’Hannibal, et je vois aussi que les guerriers de Phénicie sont bien équipés.

— J’ai servi ton roi, répondit Hannibal, malgré votre coutume de ne point entretenir de troupes en temps de paix et de ne point prendre d’étrangers à votre solde. Mais ayant passé fort jeune dans la ville de Kana, dans l’héritage de la tribu des enfants d’Ascer, j’y fus considéré moi-même comme un enfant de la tribu, et j’ai ainsi combattu dans vos guerres. »

Le capitaine juif se leva aussitôt pour embrasser Hannibal, et ils burent tous deux à la coupe d’amitié, qu’on nous fit passer ensuite à Hannon et moi.

« Je suis, dit ce capitaine, de la tribu des enfants de Juda sur l’héritage de laquelle nous passons pour aller à Jérusalem. Tu sauras que présentement le roi entretient quelques troupes, dont je fais partie, comme chef de vingt hommes. Je vous attends ici, où l’on a préparé des chevaux et des ânes pour votre voyage, et dès ce soir nous pourrons partir.

— Je le veux bien, répondis-je. Mais je désire aussi prendre quelques dispositions à bord de mes navires, avant de les quitter pour quelques jours. Nous partirons donc demain matin.

— Alors, s’écria le Juif, veux-tu nous permettre de visiter tes vaisseaux ? Vous êtes Phéniciens, vous devez avoir des objets à vendre, et nous avons, nous, des emplettes à faire.

— Bien volontiers, dis-je au capitaine. Mais étant au service du roi qui est notre armateur, nous n’avons emporté de marchandises que pour le troc, et non pour le commerce. Nous ne faisons donc aucun bénéfice, et nous voulons ici seulement compléter notre chargement et nos provisions.

— Nous trouverons dans les montagnes et dans les villages des troupeaux de chèvres, des oliviers, des arbres à baume, dit aussitôt le capitaine. Mon nom est Chamaï, fils de Rehaïa ; il est connu dans le pays. Je me mets à ta disposition pour ton chargement de vivres. »

J’acceptai de bon cœur les offres du capitaine Chamaï, qui nous suivit sur nos navires. Nos matelots avaient déjà étalé sur la plage les marchandises que je leur avais permis d’emporter pour leur commerce particulier, et ils discutaient activement avec des pêcheurs et quelques bergers rassemblés autour d’eux. Sur le Melkarth on fit déballer d’autres marchandises, appartenant à l’expédition. J’avais fait dresser par Hannon l’état de ce que nous voulions céder et celui de ce que nous voulions acquérir, savoir : dix mesures de grain, deux d’huile, un baril d’olives, une demi-mesure de baume, six paniers de figues sèches, six de dattes et cinquante fromages. Pour les grandes provisions, je comptais sur ce que je trouverais jusqu’à Jérusalem et sur la libéralité du roi David. J’ordonnai aussi à Bodmilcar, qui était chargé de la vente et des emplettes, d’acheter quelques moutons et chevreaux, pour que nos hommes eussent de la viande fraîche jusqu’en Égypte.

Chamaï ne pouvait se lasser d’admirer nos navires et leur ordonnance, le soin et la propreté avec lesquels tout était rangé, l’obéissance de chacun et la stricte discipline, la beauté et l’étrangeté des agrès et des instruments. Tout était nouveau pour lui, et à chaque pas il faisait des exclamations de surprise. Je le retins à souper, et quand nous fûmes assis sur la poupe de l’Astarté, il soupira profondément.

« Ah ! dit-il, que la navigation et les voyages lointains sont une belle chose, et quelle source inépuisable de richesses est la Grande Mer ! Pour nous, nous vivons dans nos montagnes aussi ignorants que des bouquetins sauvages, et quand nous avons mis à sac quelque ville ou village des ennemis, qu’est-ce que notre maigre butin en comparaison de ce que vous acquérez par le commerce ? Sans compter que le roi et les principaux du peuple prennent la meilleure part.

— Et les choses rares et merveilleuses qu’on voit, lui répondis-je, les comptes-tu pour rien ?

— Non sans doute, s’écria Chamaï. J’ai entendu parler par vos marchands phéniciens des vallées où sont les pierreries et les serpents de deux stades de long, des mines d’argent et d’or, et des pierreries qui flottent sur la mer, des poissons de cinquante coudées, des géants et des montagnes qui jettent du feu.

— Il y a beaucoup à rabattre là-dessus, lui dis-je en riant ; mais dans nos voyages nous voyons pourtant des choses extraordinaires et des peuples bien singuliers.

— Vraiment ! s’écria Chamaï ; je passe pour un brave guerrier et la force de mon bras a renversé plus d’un Syrien, plus d’un Moabite et plus d’un Philistin. Dans vos aventures lointaines, vous devez avoir de rudes combats à soutenir. Veux-tu m’emmener, capitaine sidonien ? »

Hannibal, lui mettant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix retentissante :

« Brave Chamaï, il me manque quarante hommes d’armes et archers. Te fais-tu fort de les recruter ?

— Je m’en fais fort, par le nom de El, mon dieu, le dieu des guerriers.

— Bien parlé, dis-je à mon tour. Amène-nous quarante braves garçons, hardis et robustes, tu les commanderas sous les ordres d’Hannibal, sur nos navires. Et je te fais immédiatement présent d’une cuirasse neuve et d’un poignard des Chalybes, d’un poignard manche d’ivoire.

— Vive le roi ! s’écria Chamaï. Je suis votre homme.

— Ah ! ah ! fit Hannibal en se frottant les mains, voici mon armée qui augmente. Nous finirons par conquérir des royaumes.

— Le royaume que je conquerrai, conclut Hannon, je le vends aux enchères, terre, ville et sujets. J’aime mieux mon futur palais, et j’y nomme d’avance Himilcon pour mon grand échanson. Le bouc pour jardinier, les outres verront beau jeu !

— Tâtons de celle-ci en attendant les tiennes, » dit Himilcon, s’asseyant à la vue du repas qu’on apportait.

En ce moment, un matelot vint me dire de la part de Bodmilcar que ses échanges étaient faits.

« Pourquoi ne vient-il pas manger avec nous ? demandai-je.

— Je l’ignore, répondit le matelot. Le seigneur capitaine a fait faire son repas à son bord, où il a invité l’eunuque passager. »

Hannon pâlit.

« La malédiction soit de l’eunuque ! m’écriai-je dès que le matelot fut parti. Il se brasse encore quelque machination. Pourvu que les filles ne soient pas parties avec lui. »

Hannon se précipita vers la cabine, mais au même instant la porte s’ouvrit, et la servante parut, suivie de la dame esclave complétement voilée.

« Ne crains rien, dit la servante en riant, ne crains rien, seigneur. Le vilain oiseau est envolé, mais les colombes restent. Nous lui avons refusé de le suivre.

— Il vous l’a donc demandé ? dis-je, furieux.

— Non, il s’est borné à nous l’offrir, sans insister. Mais nous aimons mieux rester sur ton joli navire, où nous sommes si bien, que nous en aller sur ce navire tout noir, là-bas.

— C’est bon, c’est bon, lui répondis-je. Jusqu’à l’arrivée, je ne veux pas absolument que vous me quittiez. Vous avez bien fait de rester et je tancerai vigoureusement l’eunuque.

— Pouvons-nous prendre le frais sur le pont, capitaine ? me demanda la jolie servante.

— Comme il vous plaira, » lui répondis-je.

Chamaï, qui était absorbé dans une conversation qu’il avait engagée avec Hannibal sur leurs actions de guerre, leva la tête, et se dressant sur ses pieds :

« Comment, mais n’est-ce pas toi, Abigaïl, que je vois ?

— Et n’est-ce pas toi, Chamaï, du village de Guédor ? »

Ils se prirent les mains et, se regardant l’un l’autre, comme des amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps, pleurèrent tous les deux.

« Comment es-tu ici, sur ce navire phénicien, Abigaïl ? dit enfin Chamaï.

— Ignores-tu donc que j’ai été enlevée de mon village lors d’une incursion des Philistins d’Ascalon, et qu’ils m’ont vendue aux Tyriens ?

— J’étais à la guerre dans le nord, contre le roi de Tsoba, et je ne suis pas revenu au pays depuis mon retour : comment pourrais-je le savoir ?

— Sache donc, dit Abigaïl en reprenant son air joyeux, que le roi Hiram m’acheta et me donna pour servante à cette dame ionienne qu’il a achetée pareillement et dont il fait présent au Pharaon d’Égypte. Le bon capitaine Magon est chargé de nous conduire.

— Hélas ! s’écria Chamaï, je suis des vôtres ; je te retrouve, et il faudra encore nous séparer. Que je regrette donc à présent que la route vers l’Égypte soit si courte ! Je voudrais que notre voyage durât aussi longtemps que celui de nos pères, quand ils vinrent de cette même terre d’Égypte en cette terre de Kanaan que nous voyons d’ici. »

J’invitai Abigaïl à s’asseoir avec nous, touché de cette rencontre, et je priai Hannon de faire la même invitation à la dame ionienne, puisqu’il savait parler sa langue. Celle-ci fit une profonde inclination et s’assit sur un coussin qu’on lui avait préparé.

Pendant le repas, qui fut des plus gais, Abigaïl et Chamaï nous racontèrent comment ils avaient gardé les chèvres ensemble pendant leur enfance et quel attachement ils avaient l’un pour l’autre. Je me sentais presque fâché de la conduire au Pharaon.

« Peut-être, dit Abigaïl, le Pharaon aura-t-il pitié de moi et ne voudra-t-il pas me garder. Je ne suis qu’une servante, et c’est la dame ionienne qui lui est destinée. Qu’est-ce qu’un si grand monarque ferait de moi ? Il a des servantes par milliers. Il me renverra.

— Oui, oui, dit Chamaï en serrant ses poings robustes, N’est-ce pas vrai, capitaine Magon ?

— Je pense en moi, répondis-je, qu’Abigaïl n’est point envoyée au Pharaon, mais doit accompagner la dame ionienne pour la désennuyer en route.

— D’autant plus, ajouta Hannibal, que c’est nécessaire, car son eunuque paraît l’amuser médiocrement. »

Pendant tout ce temps, Hannon et la dame ionienne causaient ensemble. Comme on remplissait les coupes de vin :

« Hannon, lui dis-je, pour mettre fin à cette conversation qui m’alarmait, tu sais jouer du psaltérion ?

— Oui, dit Hannon. Tu m’as déjà entendu.

— La dame doit savoir chanter des chansons de son pays et ne nous refusera pas de nous en chanter une ? »

La dame, qui comprenait quelque peu le phénicien, me répondit qu’elle chanterait bien volontiers.

« Eh bien ! Hannon, mon ami, lui dis-je, va-t’en querir ton psaltérion et accompagne les chants de cette dame ; après quoi nous irons chacun à nos affaires. Allons, va. »

Hannon ayant accordé son instrument, la dame écarta son voile et nous fit voir un visage d’une beauté merveilleuse. Elle était vêtue et parée à la phénicienne, portant robe de pourpre lamée d’argent, triple collier en perles d’or, perles fines et perles émaillées de dessins divers, mais coiffée à la mode de son pays, la tête nue, et les cheveux relevés sur le front et attachés par le milieu. Nous fûmes tous frappés de sa beauté et nous restâmes silencieux.

Mon esclave apporta deux lampes de terre qu’il accrocha sur des bâtons dressés contre les bordages et l’Ionienne commença.

Elle nous chanta, d’une voix harmonieuse, des vers où étaient racontées les actions de la guerre que les Achaïens de son pays firent, il y a longtemps maintenant, au roi et à la ville d’Ilion. Je comprenais moi-même quelques mots d’ionien, comme en apprennent les marins dans leurs voyages, mais je n’entendais pas grand’chose à son récit. Pourtant, par instants, sa voix devenait vibrante, et je voyais briller les yeux de Chamaï et Hannibal caresser la garde de son épée. Nous étions émus par sa beauté, par sa voix, par l’harmonie de ses chants, sans comprendre ce qu’elle disait. Quand elle se leva pour rentrer dans sa cabine, sa démarche était si majestueuse qu’il me sembla que la déesse Astarté devait marcher ainsi sur les flots.

Illustration : L’Ionienne chanta d’une voix harmonieuse.
L’Ionienne chanta d’une voix harmonieuse.

Hannon se leva aussi, sans la regarder, et alla s’appuyer contre le bordage, où il resta en silence la tête tournée vers la mer, comme quelqu’un qui a le cœur oppressé. Depuis quelque temps je ne retrouvais plus sa gaieté et ses plaisanteries d’autrefois. J’allai m’appuyer à côté de lui.

« Allons, Hannon, mon enfant, lui dis-je, je vois que tu as du chagrin.

— Je ne le nierai pas, capitaine, me répondit-il. Cela se passera.

— Il ne faut rien dire de tout cela à Bodmilcar, appuyai-je. Je n’ai pas confiance en son serment et je crains quelque malice de l’eunuque.

— Oh ! reprit Hannon vivement, qu’il fasse ce qu’il voudra. Pour moi, j’ai fait un serment et j’y resterai fidèle. Je n’ai plus qu’un désir, c’est d’être au plus tôt à Tarsis, d’y courir les aventures et d’y faire des découvertes. Me voilà en passe de devenir un vrai marin, crois-moi, bon capitaine. »

Nous nous serrâmes la main. Je me sentais tous les jours plus attaché à Hannon. Quand je revins vers la compagnie, je trouvai Chamaï qui se disposait à descendre dans la barque, pour revenir à terre.

« Allons, bonne nuit, capitaine Chamaï, lui dis-je, et à demain, de bon matin.

— Bonne nuit, capitaine Magon, et toi, capitaine Hannibal, et toi, joyeux pilote. Bonne nuit, Abigaïl, mon joli pigeon, cria-t-il encore d’une voix retentissante, quand il fut dans la barque.

— Bonne nuit, Chamaï, mon agneau, » répondit de la cabine la voix rieuse d’Abigaïl.

En ce moment, l’eunuque, accompagné de Bodmilcar, mettait le pied sur le côté opposé du bateau.

« Il a une belle voix, ricana l’eunuque en se dirigeant vers la cabine ; il a les poumons puissants, mais le Pharaon trouvera peut-être mauvais qu’on fasse voir ses servantes à tout le monde.

— Et que les capitaines de navire, en compagnie de leurs scribes, donnent des festins aux esclaves royales, ajouta Bodmilcar, en poussant du pied le psaltérion qu’Hannon avait oublié sur le coussin de la belle Ionienne.

— Absolument comme moi je trouve mauvais, répondis-je, exaspéré par l’insolence de l’eunuque et la méchanceté de Bodmilcar, qu’un eunuque syrien, un esclave, vienne se mêler de donner des avis à un homme libre, à un capitaine sidonien sur son bord, et cherche à débaucher ses passagères pour les conduire sur le navire d’un subordonné.

— Hazaël est maître de diriger les esclaves comme il l’entend, dit aigrement Bodmilcar. Il a l’ordre du roi pour cela. »

Je regardai Bodmilcar dans le blanc des yeux. Il me jeta un regard de défi.

« Oui, reprit-il, cette femme ionienne est mon ancienne esclave. Le roi l’a achetée, c’est bien ; il l’envoie au Pharaon, c’est bien encore, et je n’ai rien à y dire. Mais, comme serviteur du roi, je dois empêcher que ses présents ne changent de destination et ne s’en aillent aux mains d’un scribe quelconque.

— Et moi, répliquai-je, comme capitaine de ces navires, je dois veiller à ce que la discipline y soit observée et ce que nul ne prétende y donner des ordres en dehors des miens. C’est à moi qu’il appartient d’interpréter les commandements du roi et de juger qui a tort ou qui a raison.

— Bien dit, s’écria Hannibal. La discipline et l’obéissance doivent être observées ! Voilà qui est bravement parlé, selon les règles de la guerre et de la navigation !

— Je saurai ce qui me reste à faire, dit Bodmilcar d’une voix étranglée par la colère.

— A retourner à ton bord et t’occuper de tes matelots qui ont cinq jours à passer ici, voilà ce qu’il te reste à faire, » répondis-je tranquillement.

Bodmilcar descendit aussitôt dans sa barque, et je l’entendis proférer des menaces et des malédictions en s’en allant. Mais je fis semblant de ne pas y prendre garde.

« En attendant, dit l’eunuque, je vais châtier cette servante.

— Toi ? lui dis-je, en lui arrêtant le bras.

— Moi-même, » répliqua-t-il en se dégageant.

Là-dessus il ouvrit la porte de la cabine ; mais, avant qu’il ne l’eût refermée, la main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son épaule, le fit pirouetter et le poussa devant moi.

Illustration : La main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son épaule.
La main vigoureuse d’Hannibal s’abattit sur son épaule.

« Eh bien ! eh bien ! que me veut-on ? balbutia-t-il tout effaré, en regardant tour à tour Hannibal qui le tenait toujours, et moi, qui étais debout en face de lui, les bras croisés.

— On te veut ceci, lui dis-je : celui qui, à bord d’un navire phénicien, lève la main sur qui que ce soit sans l’ordre du capitaine, est lié, suspendu à une corde et plongé trois fois dans la mer du haut de la vergue. As-tu compris clairement ? » L’eunuque, tremblant de peur, baissa la tête.

« Eh bien, ajoutai-je, puisque tu as compris clairement, tâche de ne pas oublier. Je te dirai de plus : celui qui, à bord d’un navire phénicien, maudit quelqu’un, est attaché au mât et reçoit vingt-cinq coups de corde. As-tu encore compris clairement ? »

L’eunuque fit signe que oui.

« Eh bien, lui dis-je, tâche de ne pas oublier non plus. Tu dois savoir qu’Abigaïl a la langue bien pendue, et que moi je ne suis par sourd. Penses-y bien ; et maintenant, lâche-le, Hannibal. »

L’eunuque rentra dans sa cabine en courbant le dos et Hannibal me quitta, enchanté.

« Nous les ferons marcher droit, sois tranquille, capitaine, me dit-il, et je ne m’y épargnerai pas. Qu’est-ce qu’un navire où on désobéit ? C’est comme une compagnie de gens de guerre où on raisonne. Ah ! ah ! mais nous sommes là, nous autres. » Le lendemain, de bon matin, je fis venir Bodmilcar.

« Écoute, lui dis-je, tu es un vieux marin phénicien. Je crains que ta passion et les mauvais conseils de l’eunuque ne t’aient tourné la tête. J’espère que quand nous serons débarrassés de lui et de cette Ionienne, je te retrouverai tel que je t’ai connu autrefois. Veux-tu me promettre de renoncer à semer le trouble ?

— Ce n’est pas moi qui le sème, répondit Bodmilcar.

— Si fait, c’est toi. Il faut me promettre.

— Je ne ferai rien pour cela, en tout cas, me dit-il, d’un air embarrassé.

— Eh bien, j’y compte, lui dis-je. Voici les dispositions que j’ai prises. Tu vas rester ici, avec le commandement de la flotte en compagnie d’Asdrubal, d’Amilcar, d’Himilcon et sous la protection des hommes d’armes. Hannibal, Hannon et moi, nous allons à Jérusalem. Tu n’auras rien à acheter en nous attendant : nous ferons les approvisionnements dans l’intérieur du pays. Tu vois que ta tâche n’est pas lourde.

— Et les deux femmes ? dit vivement Bodmilcar.

— Oh ! les deux femmes, je verrai à les installer à terre. Cela me regarde, et ne t’en inquiète pas.

— C’est bien, répondit Bodmilcar. Et quand pars-tu ?

— Tout de suite. Ainsi, au revoir. »

Je descendis aussitôt dans la barque, en compagnie d’Hannibal, d’Hannon, de mon esclave et de deux matelots portant notre bagage. Quand Hannon passa devant Bodmilcar, celui-ci cracha, en le regardant d’un air haineux. Hannon leva les épaules.

Je fis descendre ensuite devant moi l’eunuque et les deux femmes dans l’autre barque et je donnai ordre à deux matelots de porter à terre ce que l’eunuque demanderait. Celui-ci voulut s’attarder, pour rassembler le bagage.

« Non, non, lui dis-je. Les matelots reviendront le chercher tout à l’heure. Ils le trouveront bien tout seuls, sois tranquille. Allons, nage ! » criai-je aux rameurs.

Les deux barques filèrent vers la côte. Bodmilcar, debout sur le couronnement de la poupe, nous suivait des yeux d’un air sombre.

« A bientôt ! cria Himilcon, debout à côté de lui.

— A bientôt, vieux pilote ! » lui répondîmes-nous.

Nous accostâmes en quelques coups d’aviron. Chamaï nous attendait avec impatience, et courut à la barque pour aider Abigaïl à descendre. On se dirigea tout de suite vers le village, à deux traits d’arc de la tour : il est bâti au milieu des figuiers sauvages et on y voit une assez belle citerne. Devant la meilleure maison étaient attachés deux chevaux et une douzaine d’ânes, les deux chevaux bien parés, la tête ornée d’un réseau de fils de lin écarlates, garni de pompons multicolores et de grelots, la bride brodée, la queue relevée et nouée par des fils écarlates. Les ânes avaient la crinière et la queue teintes de henné, comme il convient : c’étaient des montures bien harnachées.

« Ceci, dit Chamaï, est la maison de Bicri, un de mes hommes d’armes, que j’emmène pour faire ce voyage. Ce jeune homme est vigoureux et adroit au maniement de l’arc, de l’épée et du bouclier. Il connaît aussi très-bien la manière de faire le vin, ayant été vigneron dans la montagne. »

Bicri parut et nous salua. Avec lui était un autre homme et une jeune femme.

« Celui-ci, dit Chamaï, est Barzillaï, chef d’une de mes dizaines, et avec lui est Milca, sœur de Bicri, femme de Barzillaï, qui excelle à faire des gâteaux de miel.

— Très-bien, dit Hannibal. Emmènerons-nous aussi Barzillaï et sa femme Milca, pour qu’elle nous fasse des gâteaux de miel ?

— Barzillaï ne désire point voyager en mer, répondit Chamaï.

— C’est dommage, observa Hannibal.

— Et qui commandera ici pendant que tu vas nous conduire à Jérusalem ? demandai-je à Chamaï.

— C’est Barzillaï, répondit-il, dans lequel j’ai mis ma confiance.

— Eh bien, dis-je, nous logerons les deux femmes, soit dans la tour, soit dans la maison de Bicri ; Barzillaï et ses hommes d’armes les garderont et Milca leur tiendra compagnie.

— Abigaïl ne vient donc pas à Jérusalem avec nous ? s’écria Chamaï.

— Non. Je tiens à ce qu’elle reste ici, avec la dame ionienne. Tu as tout loisir de lui faire tes adieux ce matin.

— Du moment que c’est l’ordre, dit Chamaï, il faut obéir. Et que devra faire Barzillaï en notre absence ?

— Empêcher qui que ce soit de voir la dame ionienne, soit par ruse, soit par force, à l’exception de cet eunuque ici.

— C’est bon, dit Barzillaï en frappant sur la garde de son épée. J’ai compris.

— Et moi, dit l’eunuque, où logerai-je ?

— Où tu voudras, lui répondis-je. Dans la maison de Bicri, s’il veut.

— Un Syrien de Tsoba dans ma maison ! dit Bicri ; non, non, s’il te plaît, seigneur amiral.

— Et pourquoi donc ? glapit l’eunuque. Est-ce qu’un Syrien de Tsoba ne vaut pas les gens de ta nation ?

— Des Syriens, s’écria Bicri ! Qu’est-ce que des Syriens ? Nous avons battu ceux de Tsoba et ceux de Damas, et notre roi les a faits ses esclaves. Quels hommes êtes-vous ? Des puces, des chiens crevés.

— Parle-nous, dit Chamaï, des Philistins de Gaza et d’Askalon, ou des Iduméens du sud : encore que nous les ayons vaincus et assujettis, ce sont des guerriers et des hommes forts. Mais des Syriens ! J’avais pour coutume d’en enfiler une douzaine dans ma lance et de les emporter sur mon épaule.

— Chamaï, remarqua Hannibal, est un homme rempli d’esprit et qui fait des mots très-bons et très-plaisants. Il sera un compagnon divertissant pendant notre voyage.

— Les femmes pourront-elles sortir ? dit Barzillaï.

— Abigaïl, qui est du pays, pourra courir avec Milca, si elle veut. Mais l’Ionienne ne doit pas sortir jusqu’à mon retour.

— Bien, dit Barzillaï. Ma femme fera en sorte qu’elle passe agréablement son temps.

— Je lui apprêterai autant de gâteaux qu’elle désirera et des pâtes frites dans l’huile aussi, » déclara Milca.

Les choses étant ainsi réglées, nous prîmes place dans la maison pour manger un peu avant notre départ. Barzillaï s’étant engagé à faire nourrir dans le village quinze hommes, Hannibal envoya chercher quinze de ses archers à bord, qui, joints aux hommes d’armes de Barzillaï, faisaient une garde suffisante. Je fis informer en même temps Himilcon, Amilcar, Asdrubal et Gisgon de ma résolution. Tout coup de tête de la part de Bodmilcar et toute machination de l’eunuque étaient ainsi prévenus.

Celui-ci ne voulut pas manger avec nous et se retira sur les vaisseaux. L’Ionienne se rendit dans sa chambre avec Milca qui ne tarda pas à revenir pour nous apporter de ses fameux gâteaux au miel. Il y en eut trois pour chaque convive, mais Abigaïl et Chamaï étaient tellement contents de se revoir et causaient tellement qu’ils oublièrent les leurs et qu’Hannibal les mangea pour eux.

Nous prîmes congé de Barzillaï, d’Abigaïl, ce qui fut un peu long pour Chamaï, et de Milca, pendant que Bicri détachait les ânes et les chevaux. En ma qualité de bon Sidonien, je refusai la bête par trop fringante que m’offrait le Juif, ayant plus accoutumé le mouvement des vaisseaux que le trémoussement des chevaux, et j’enfourchai un âne de mine très-pacifique. Avant de partir, Hannon donna de ma part une belle pièce d’étoffe rouge à notre hôte et des boucles d’oreilles d’argent à notre hôtesse, qui ne pouvait se lasser de les admirer. Chamaï fit don de sa vieille cuirasse à Barzillaï et endossa une cuirasse écaillée toute neuve que je lui donnai, suivant ma promesse. Nous distribuâmes aussi quelques poupées de terre cuite et de bois aux enfants qui grouillaient autour de nous, et Chamaï étant venu pour la vingtième fois embrasser Abigaïl, sous prétexte de donner encore des instructions à ses hommes, finit par se décider à monter à cheval, après qu’Hannon eut décliné à son tour l’offre d’un coursier. Hannibal caracolait déjà sur le sien. Nos deux matelots, mon esclave et Hannon enfourchèrent leurs ânes, après avoir chargé nos bagages sur quatre baudets, et Bicri, allongeant les jambes, prit la tête de la caravane de son pas alerte de montagnard, pour nous montrer le chemin.

IV

Le roi David.

Après avoir traversé les plaines basses parsemées de champs de blé, de bouquets de figuiers et de dattiers, et d’arbres de Judée au tronc rabougri, au parasol de feuillage étendu à plat comme un pain, nous commençâmes à gravir la montagne par des sentiers étroits, bordés alternativement de bois de chênes, de grandes plantations d’oliviers et de vignes. Par cette route ombreuse on arrive sur la crête, dans la petite ville de Timna, où Chamaï avait un hôte qui nous logea, nous et nos bêtes. Timna est une petite ville irrégulièrement bâtie, les maisons entourées de jardins et très-basses, n’ayant pas plus d’un étage. Elle possède un mur crénelé en pisé, deux portes et douze tours rondes. Nous y fûmes tourmentés par les puces, qui sont en Judée d’une abondance et d’un acharnement extraordinaires, et par les mouches, qui sont aussi très-nombreuses.

« Les hommes d’ici, remarqua judicieusement Hannibal, qui avait ôté sa cuirasse pour mieux se gratter, devraient adorer, non pas le grand dieu El, dieu du ciel et de la terre, mais le dieu Baal-Zébub, dieu des mouches et autres insectes, pour qu’il les débarrasse du fléau de la vermine. »

Le lendemain, de bon matin, après avoir traversé bon nombre de ravins et grimpé des côtes, car tout ce pays est montagneux, mais fertile et bien cultivé, nous vîmes une vallée profonde et encaissée, toute stérile et déserte. Au fond et sur les flancs pierreux de cette vallée blanchissaient des ossements humains, en grand nombre ; vers l’est, on voyait des mamelons couronnés d’un fort, et la vallée remontait vers les crêtes au sud.

« La vallée des Géants, dit Bicri en s’arrêtant, et en faisant rouler un crâne du bout de son bâton.

— J’y étais, dit Chamaï, comme fort jeune homme, écuyer de Bénaïa, capitaine de cent hommes, un des trente-sept vaillants du roi, qui a tué un lion dans une fosse, dans un jour de neige, et un géant égyptien armé de pied en cap, lui Bénaïa n’ayant que son bâton à la main. Nous y battîmes les Philistins de telle façon, que depuis ce temps ceux d’Achdod nous payent tribut.

— Oui, oui, dit Hannibal, les Philistins étaient là-haut, sur les hauteurs à notre droite et voulaient attaquer le château par devant nous. Mais le roi, descendant dans la vallée, leur épargna la moitié du chemin et monta ensuite sur les hauteurs en les poursuivant. C’est dans la vallée que fut le fort de la bataille, et sur le versant, de l’autre côté des crêtes, que fut la fuite des Philistins et le carnage. »

Nous traversâmes la vallée des Géants, et sur le revers opposé Hannibal nous fit voir les trente pieux aigus auxquels le roi David fit attacher par la poitrine les trente chefs des Philistins faits prisonniers. Des débris de leurs squelettes y pendaient encore.

« Ah ! s’écria Chamaï, notre roi est un bon roi ! Aussi, quand son fils Absalom fit sédition contre lui, je pris le parti des gens du roi.

— Et moi aussi, dit Bicri. Et dans la bataille qui s’ensuivit, je perçai d’une flèche à travers les tempes Hothniel, fils de Tsiba, et je pris ses dépouilles. Voilà sa belle ceinture de fils d’hyacinthe que j’ai encore autour des reins. »

Nous continuâmes ainsi notre route, Chamaï, Hannibal et Bicri nous faisant voir les endroits remarquables. Des villes et villages près desquels nous passions, il sortait bon nombre de gens qui, nous reconnaissant pour Phéniciens à nos habits, couraient après nous, nous offrant du lait, des raisins secs, des figues, du vin et d’autres rafraîchissements, et nous demandaient si nous n’avions rien à vendre. Mais Bicri leur répondait :

« Allez à Jérusalem, frères, car nous y allons, ou descendez à Jaffa, car nous en venons. C’est là que vous trouverez nos marchandises. »

Les bergers, ayant des troupeaux de belles chèvres, venaient aussi nous parler, mais nous n’achetâmes rien d’eux, sauf deux fromages, qu’ils font excellents dans ce pays, et des rayons de miel qu’ils nous vendirent pour quelques zeraas. Des jeunes filles, pendant que nous mangions nos fromages à l’ombre d’un chêne, vinrent nous apporter dans leurs cruches de l’eau très-fraîche. Hannon leur donna quelques perles de verre qui les comblèrent de joie.

Peu avant le coucher du soleil du deuxième jour, nous arrivions à Jérusalem, ville forte, bâtie avantageusement sur un plateau escarpé. Les beaux jardins d’oliviers qui entourent cette ville, la blancheur de ses murailles, les dômes nombreux qu’on voit dans le feuillage des faubourgs, font une impression agréable. De loin on voit la ville comme bosselée de dômes et de terrasses, car elle est bâtie sur un terrain fort inégal. Après avoir passé un chemin qu’on voit se perdre au loin du côté du désert, et qui est bordé par le torrent de Kidron, nous franchîmes une dernière montagne couverte d’oliviers, puis un ravin, et nous montâmes par une rue assez large, où trois cavaliers peuvent aller de front. Cette rue est dallée, bordée de maisons bâties en briques et de jardins entourés de petits murs de torchis. A la nuit, Chamaï qui avait galopé devant, en laissant Bicri nous conduire, nous attendait sur la porte d’un grand jardin, au fond duquel était une belle maison de briques à deux étages. C’était la maison de Hira, un des principaux officiers du roi, chargé de recevoir les ambassadeurs étrangers. Les esclaves vinrent tout de suite à notre rencontre, prirent nos bêtes et transportèrent nos bagages dans une grande salle basse, où ils nous apportèrent de l’eau pour nous laver les pieds. Hira vint après nous souhaiter la bienvenue et nous fit apprêter à manger. Je lui appris qui j’étais et pourquoi je venais, et lui fis voir la lettre du roi Hiram au roi David : il l’éleva sur sa tête en signe de respect et me promit de prévenir le roi de mon arrivée, dès le lendemain matin.

Illustration : De loin on voit la ville.
De loin on voit la ville.

Tout de suite après le repas, je préparai mes présents pour le roi David. Je choisis une tunique de dessous du lin d’Égypte le plus fin, teinte en hyacinthe, une tunique de dessus en pourpre, avec le tour du cou brodé de fleurons, les manches brodées pareillement et tout le pourtour garni de franges d’argent. Je pris une ceinture ornée d’orfévrerie, ouvrage égyptien curieux à voir, et le coulant de ceinture était une tête de lion en or avec des yeux d’émail. J’avais acheté quatre ceintures pareilles à un artiste égyptien, pour en faire présent à des rois. Je pris aussi une coupe à deux anses et à pied, en argent, avec des incrustations d’or relevé en bosse et figurant des fleurons et des grappes de raisin. Je déposai le tout dans un grand coffre en bois de santal qui vient d’Ophir, incrusté de filigrane d’or et de petits morceaux de nacre. Enfin, sachant que le roi se plaisait à la musique et jouait des instruments lui-même, j’ajoutai à tout cela une harpe en bois de santal, une harpe à trois cordes, et le bois était orné de pompons multicolores et surmonté d’un oiseau en or, le bec ouvert et les ailes étendues. Cette harpe venait pareillement d’Ophir et n’avait pas de semblable en Phénicie. Je l’avais eue de Khelesbaal, capitaine sidonien, auquel la reine d’Ophir l’avait donnée, pour le récompenser de lui avoir construit des navires tenant la pleine mer.

Le lendemain, Hira vint de bon matin m’annoncer qu’il se rendait chez le roi. Je lui fis voir les présents et il fut émerveillé. Il m’assura qu’ils seraient tout à fait trouvés agréables et que le roi attendait mon arrivée avec impatience. Deux heures après, des esclaves du palais nous amenèrent un veau pour nous régaler, de la part du roi David. Ils portaient aussi des pains, des gâteaux, des fromages, des figues, une grande jarre d’olives et une très-grande jarre de vin d’Helbon. L’un d’eux ayant demandé qui était l’ambassadeur d’Hiram, je me nommai.

« Le roi, me dit cet homme, m’a chargé de te mener devant lui, toi et ta suite. Viens donc à présent. »

Mes deux matelots prirent le coffre où étaient les présents destinés à David, Hannibal revêtit sa cuirasse et coiffa son casque, Hannon passa son écritoire dans sa ceinture, et nous partîmes, à la grande joie de Chamaï et surtout de Bicri, qui n’avait jamais vu le roi.

« Il a fait bien du mal aux enfants de Benjamin dont je fais partie, disait-il. Mais il a réparé ce mal par ses bontés envers la descendance du feu roi Saül, et il est l’honneur et le rempart de toutes les douze tribus. Je suis content de le voir.

— Le mal qu’il a fait aux enfants de Benjamin, répondit Chamaï, il l’a fait contre son cœur. N’était-il pas l’ami de Jonathan, fils du roi, et le mari de Mical, sa fille ? Et n’a-t-il pas pleuré le feu roi, et ne l’a-t-il pas vengé ?

— C’est un roi très-vaillant, dit Hannibal, et qui connaît les choses et l’art de la guerre. Et son général Joab, fils de Tsérouia, est un bon général. Leurs faits d’armes à tous deux sont illustres et mémorables. »

Nous marchions par des rues étroites et montueuses, toujours entourées de jardins et de maisons à un ou deux étages. Les gens qui nous voyaient accompagnés des serviteurs du roi, qu’ils connaissaient à leurs habits, lesquels sont blancs, bordés d’hyacinthe, nous saluaient en passant : ce qui nous fit voir que le roi était très-respecté de son peuple.

Après avoir traversé un quartier de la ville qui s’appelle Millo, nous arrivâmes à un canal qui sort vers la campagne et qui est dominé par une élévation du plateau nommée Sion. Tout l’espace entre Sion et Millo a été bâti de maisons neuves par le roi David et, de ce côté, le mur d’enceinte porte encore la brèche qu’y fit le roi quand il prit la ville sur les Jébusiens. Sur la hauteur de Sion est la forteresse que le roi prit aussi et dans laquelle est bâti son palais. Ce palais a été construit dans une cour intérieure par des architectes tyriens : il est à trois étages avec un dôme au milieu, entouré de terrasses. On y a employé pour matériaux le bois de cèdre et la pierre de taille, et des deux côtés de la porte sont deux belles colonnes de bronze. A la droite de l’une d’elles, on voit contre le mur le banc sur lequel le roi vient s’asseoir quand il rend la justice au peuple, et deux potences toutes neuves. Derrière le palais sont des jardins où se trouvent des constructions plus basses, dans lesquelles habitent les femmes du roi.

Hira nous attendait à la porte et nous fit monter, par un escalier en vis, dans une salle carrée et bien éclairée. Au fond de cette salle est une estrade de bois de cèdre à laquelle on monte par trois degrés. Les murs sont tendus d’étoffes où l’on voit représentés des fleurs et des oiseaux. Sur l’estrade est une peau de lion, aux pieds du trône du roi, lequel est en bois de santal, sans peintures ni dorures. A côté du trône était Joab, général de l’armée, revêtu de sa cuirasse et coiffé de son casque ; et derrière le trône on voyait la lance du roi appuyée contre le mur, et son écuyer, debout, portant l’épée du roi dans sa main. Sur les degrés de l’estrade étaient plusieurs officiers du palais et quatre hommes vaillants debout, l’épée nue à la main.

Le roi lui-même était assis sur son trône, très-simplement vêtu. C’était un homme âgé, de stature moyenne et de corpulence maigre ; mais malgré son âge on voyait qu’il était encore leste et vigoureux. Sa barbe était toute blanche, sans frisure, et ses cheveux nattés comme ceux des autres. Il ne porte ni bandeau ni couronne. A ses bras il n’a pas de bracelets ; au lieu de patins élevés, comme les autres rois, il a aux pieds des sandales de montagnard et pas d’anneaux aux orteils. Sa tunique est blanche, bordée d’hyacinthe et sans broderie. C’est un roi sans pompe et vêtu comme les gens du commun ; mais à ses yeux gris bleu, à son regard clair et perçant, on voit bien qu’il est le roi.

Mes gens se rangèrent sur une seule ligne et, m’avançant devant eux jusqu’au pied de l’estrade, je me prosternai. Puis je me tins debout, les mains croisées.