Je vis, bord à bord, et au-dessous de nous, le pont du Cabire, et les gens d’Hannibal, leur chef en tête, qui, empoignant des cordages pour se laisser glisser, ou se donnant de l’élan par-dessus les bordages, sautaient à corps perdu sur le pont, dans la masse grouillante des Hellènes.

« A toi, Magon, les voilà ! » cria Hannon, se précipitant l’épée haute.

Deux barques s’étaient collées, l’une à nos flancs, l’autre sous notre arrière, et les Helli sautaient de tous côtés sur notre pont. D’un coup de pointe, lancé à bras raccourci, je crevai la poitrine au premier qui venait sur moi, la lance levée. Je vis Hannon, qui profitait bien de ses leçons d’escrime, parer du bras gauche le coup de lance d’un autre et riposter d’un coup d’épée, porté la main haute, qui le frappa entre le cou et l’épaule. Je vis Chamaï moulinant son épée, se baissant et se relevant avec une agilité extraordinaire, un Hellène qui reculait devant lui s’abattre lourdement sur le pont ; un autre qui, se comprimant le ventre, chancela, puis tomba sous les pieds des combattants, et un troisième qui s’accroupissait en se tenant la tête à deux mains, pendant que le sang coulait entre ses doigts. Je vis Bicri qui sautait du haut de l’arrière au milieu d’un groupe de trois ou quatre hommes et qui roulait pêle-mêle avec eux, puis se relevait tout seul, son épée ensanglantée d’une main et son poignard de l’autre ; je vis Himilcon qui, saisissant un homme à la gorge, le collait au mât et lui enfonçait son épée dans le flanc. J’entendis les mugissements de Jonas et le bruit de son levier qui tournoyait avec un sifflement de tempête, défonçant les crânes, cassant les bras, effondrant les poitrines, broyant les omoplates, fracassant les côtes, brisant les jambes, ruinant les colonnes vertébrales et réduisant les clavicules en bouillie.

« Rangez-vous ! tonnait le sonneur ; faites-moi de la place ! J’ai besoin de place pour bien manier mon bâton ! Écartez-vous de mes coudes ! Où sont-elles, les bêtes curieuses ? Préparez votre vin, vos bœufs, vos fromages et vos gâteaux ! Je suis un homme qui gagne ses repas en conscience ! »

Trois ou quatre Doriens se jetèrent en même temps sur moi. Je reçus un coup de lance dans mon bouclier, si violent qu’il me le fit lâcher. Tandis que d’un revers je taillais la figure à l’homme du coup de lance, un autre me saisit par la gorge et me renversa contre le bordage ; je vis devant mes yeux briller son épée en faucille, avec laquelle il allait me saisir le cou pour me couper la tête, quand Hannon, se jetant sur lui et l’empoignant par le bras, lui plongea son épée sous l’aisselle. En tombant, il entraîna Hannon avec lui, et tous deux glissèrent sur moi. Je vis briller la lance d’un troisième près de la poitrine d’Hannon ; mais au même instant Chamaï lui lança un si terrible coup de pointe qu’il le jeta à la renverse à deux pas de nous. Je me relevai, et Hannon, mettant le pied sur le dos de celui qu’il avait tué, retira son épée, profondément engagée dans le corps de l’Hellène. En me relevant, je pus voir Chryséis, toute pâle, mais ferme, debout, les mains jointes, près de la poupe, et Abigaïl qui, en vraie fille de Juda, avait empoigné une épée et frappait à tort et à travers, d’estoc et de taille, sur un Dorien qui avait perdu sa lance et qui s’abritait d’un air effaré sous son bouclier, stupéfait d’être attaqué par une femme. Chamaï, voyant le jeu, passa comme un taureau à travers les combattants, renversant amis et ennemis, pour courir à l’arrière, et Hannon le rejoignit en deux bonds. Cependant Himilcon et une quinzaine de mes matelots, s’étant fait un passage, se placèrent autour de moi, le coutelas et la hache à la main. A leur tête, je balayai le pont jusqu’à l’avant, renversant ou jetant par-dessus bord tous ces Doriens, empêtrés dans leurs grandes lances, trébuchant dans les cordages, dans les manœuvres et dans les agrès. Sur l’avant, je me retournai, et je pus voir que Chamaï et Hannon avaient débarrassé l’arrière et se précipitaient vers le mât où Bicri, avec les autres, se battait furieusement contre un nouveau flot d’assaillants qui escaladaient les bordages. Au-dessus de la masse confuse des têtes, des lances, des haches, des boucliers et des épées, on voyait tournoyer le levier de Jonas, et par-dessus les cris, les hurlements, le cliquetis des armes et le fracas du bronze, on l’entendait mugir :

« Arrivez, arrivez donc, Dodanim ! Vous n’aurez jamais trop de bœufs pour moi ! Apportez vos têtes et vos dos, en attendant que vous apportiez vos gâteaux et vos fromages. »

Un cri général de triomphe me remplit l’âme de joie. Je vis, sur le pont débarrassé du Cabire, Hannibal, ses gens, Amilcar, Gisgon et le reste de nos matelots l’épée ou le coutelas en l’air, acclamant Asdrubal et le Dagon, qui arrivaient comme le tonnerre et entraient avec un fracas formidable dans la masse, déjà bien réduite, des barques hellènes.

L’une de ces barques s’engloutit, brisée par le choc ; une grêle de pierres, de traits et de pots à feu tomba, du haut du Dagon, sur la fourmilière qui montait à l’assaut de l’Astarté.

Je fis un signal aux timoniers et à quelques matelots qui étaient remontés à l’arrière, déblayé d’ennemis. D’autres se jetèrent aux rames, par les panneaux ; le peu d’ennemis qui avaient osé descendre dans l’entrepont furent écharpés en un instant, et l’Astarté, virant brusquement de bord, bouscula les barques pressées autour d’elle et vint ranger le Dagon, puis, tournant encore, nous allâmes prendre le Cabire au milieu de nous. Hannibal remonta sur notre pont avec une vingtaine d’hommes et aida à dépêcher les Hellènes qui s’y trouvaient encore et qui firent une défense désespérée. Puis nous coulâmes une grande barque ; deux autres furent abandonnées par leur équipage qui se jeta à la mer, saisi de frayeur, et nagea vers celles des barques qui s’enfuyaient en toute hâte, accompagnées par les flèches de Bicri et de ses archers.

Nous nous dirigions vers le grand convoi dont trois barques, abandonnées par leur équipage, se balançaient au gré des flots. En me penchant par-dessus la poupe, je vis, à ma grande surprise, notre barque, attachée derrière nous, qui était remplie d’Hellènes armés. Je fis signe à Bicri, qui accourut avec quelques archers. L’un des Hellènes, sa faucille à la main, allait justement couper la remorque ; une flèche, qui lui traversa la gorge, l’en empêcha.

« Bas les armes, vous autres ! » criai-je en ionien.

Les hommes qui s’étaient malencontreusement jetés dans la barque pour monter à l’abordage, et qui n’avaient pas eu le temps de s’en aller, me répondirent par une nouvelle tentative de couper la remorque, mais elle n’eut pas plus de succès que la première ; une nouvelle flèche de Bicri l’arrêta court.

« Faut-il les enfiler tous ? me dit l’archer en remettant une flèche sur sa corde.

— Non pas, lui répondis-je. Ce sont des hommes vigoureux. Cela se vend très-bien à Carthage. Ne gâtons pas la marchandise. »

Je les sommai encore une fois de se rendre, mais inutilement. L’un d’eux me jeta sa lance, qui me rasa l’épaule, et un autre, voyant l’affaire désespérée, sauta à la mer, où il s’est vraisemblablement noyé, car nous étions encore assez loin de la côte.

Il en restait quinze. Je les fis haranguer en leur langage par Chryséis et par Hannon, dont l’éloquence eut plus de succès. Hannon, sur mes ordres, leur promit qu’on les conduirait dans un pays dont le roi les prendrait à sa solde comme guerriers, et qu’ils y seraient bien traités et bien nourris. Ils me livrèrent alors leurs armes, que je fis hisser par un grelin, puis, leur ayant jeté un bout de manœuvre, ils montèrent sur le pont un à un, très-humiliés et médiocrement rassurés.

Illustration : Je les fis haranguer par Hannon et Chryséis.
Je les fis haranguer par Hannon et Chryséis.

Quant au reste de nos agresseurs, ils s’en allaient aussi vite qu’ils pouvaient, les uns entiers, les autres avariés, se cahotant et se traînant péniblement sur la mer, dans le plus beau désordre, sans crier ni se vanter. Mais on entendait de loin des hurlements et des gémissements de femmes qui pleuraient les morts, les guerriers tués ou noyés. La nuit tombait tout à fait, et pour ces gens-là une navigation de nuit est une terrible affaire. Ceux qui avaient réchappé à la bataille devaient se croire perdus une seconde fois, à l’approche des ténèbres.

On voyait, dans la masse confuse de ces barques, la lueur de plusieurs incendies allumés par les pots à feu du Dagon. Amilcar et Asdrubal obtinrent de moi de se mettre à la poursuite du gros de la flotte : je fis passer à leur bord trente hommes avec Chamaï et Bicri, et en les attendant, je m’occupais d’amariner les deux barques d’escorte qu’ils avaient abandonnées devant nous et les trois du convoi qui restaient à notre portée. Il n’y restait plus un homme debout ; je n’y trouvai qu’une quinzaine de morts, que je fis jeter à l’eau après les avoir dépouillés. Je remis au lendemain matin l’inspection du butin que nous avions conquis, et je fis débarrasser le pont de l’Astarté des cadavres des Hellènes et d’une douzaine de leurs blessés qu’on jeta à l’eau. Onze de mes hommes avaient été tués et vingt-trois blessés dans cette vive affaire. Nos morts furent enveloppés d’étoffes et placés à l’avant, les uns à côté des autres, pour être confiés aux flots le lendemain, après qu’on aurait fait les invocations et les prières nécessaires. Malgré notre fatigue, nous dûmes encore passer cette nuit à recueillir les armes et les flèches éparses sur le navire, à tout remettre en ordre, à laver les flaques de sang sur le pont, enfin réparer le désordre inévitable après un si rude combat. Le Dagon et le Cabire revinrent avec trois prises et vingt-deux prisonniers. Je fis passer les quinze que j’avais déjà sur le Dagon, qui avait le moins souffert ; et tous les prisonniers ensemble, après avoir été liés, furent enfermés provisoirement dans la cale. Le Cabire avait huit morts et dix blessés ; le Dagon, trois morts et sept blessés. Vingt-trois morts et quarante blessés étaient une grosse perte pour nous ; elle prouvait le courage et l’acharnement des Hellènes. Si ces gens avaient eu la moindre notion des choses de la mer, si leurs bateaux n’avaient pas été si mal aménagés et si incapables de manœuvrer, s’ils avaient eu un peu l’habitude de combattre sur des vaisseaux et des armes plus appropriées que leurs grandes lances à ce genre de combat, nous eussions été certainement perdus : ils nous auraient tous massacrés. Parmi nos blessés se trouvaient Amilcar, Gisgon, Hannon qui avait une estafilade à l’épaule, Chamaï, un coup de lance dans le bras, et Himilcon, la tête contusionnée. Les blessures des deux premiers, quoique graves, n’étaient pas dangereuses, et celles des trois derniers assez légères pour ne pas les empêcher de faire leur service. Le maître matelot Hadlaï avait été tué raide, et Hannibal avait eu toutes ses armes faussées. Le grand Jonas avait cinq coups de lance, qu’il qualifiait d’écorchures. Il se frotta tout le corps d’huile et d’onguent et déclara que cette lutte, accompagnée d’une petite saignée, lui avait fait le plus grand bien et donné un prodigieux appétit et une soif extraordinaire. Quant aux Hellènes, ils avaient eu au moins cinq cents hommes tués ou noyés. J’avais trouvé vingt-six cadavres sur le pont de l’Astarté, et le Cabire en avait jeté trente-huit à l’eau.

Je pris une heure de repos à la fin de la nuit, et le matin, par une belle brise de l’est, nos navires tendus de noir se dirigèrent sur la côte d’Italie, emmenant nos huit prises, sur lesquelles j’avais fait passer quelques hommes pour alléger la remorque à la voile et à la rame.

Après avoir invoqué Menath, Hokk et Rhadamath pour nos morts, je fis immoler sur chacun des navires un bœuf, de ceux pris sur les barques du convoi hellène. On les hissa à l’aide d’un grelin, on les abattit, pendant que chaque capitaine et Hannon qui connaissait bien les rites, faisaient les prières voulues en l’honneur d’Astarté. On fit fumer la graisse et une partie de la chair, et avec le reste on apprêta un repas funéraire. Les enfants d’Israël, qui voulaient sacrifier à leur dieu El Adonaï, reçurent un mouton et sacrifièrent à leur manière. Je fis ensuite faire une distribution de vin, puis, avant le repas, nous jetâmes nos morts dans la mer au son des trompettes ; après quoi on enleva les tentures noires des navires et on mangea. Chacun se racontait pendant que nous mangions et buvions, les épisodes du combat, et, la gaieté nous revenant avec nos forces, nous oubliâmes nos fatigues, nos blessures et le chagrin de nos morts.

« Hannibal, dis-je au capitaine des gens de guerre, toi et les tiens vous vous êtes vaillamment comportés. Il importe maintenant de partager le butin suivant la charte partie qu’a rédigée Hannon avant notre départ.

— Je cède volontiers, dit Hannibal, la part qui me revient dans le butin en échange d’une armure neuve, car ma cuirasse est brisée et faussée et mon casque a perdu son cimier et son panache. Tu as, dans le bagage, une bonne armure lydienne ; donne-la-moi, et prends ma part de prise.

— J’y consens, dis-je à Hannibal, et j’ajoute à l’armure une mesure de vin de Sarepta.

— Bien dit, s’écria Himilcon, et puisque nous faisons des marchés, je vends ma part pour trois outres de vin de Béryte.

— Et moi, dit Chamaï, j’imite Hannibal et Himilcon. Si tu estimes que ma part de ce butin vaille un bracelet et des pendants d’oreilles syriens, tu n’as qu’à les remettre à Abigaïl, et je te tiens quitte envers moi.

— Et toi, Hannon, dis-je au scribe, feras-tu aussi quelque marché ? et contre quoi veux-tu troquer les bœufs, moutons, habits, armes ou captifs que la chance de la mer t’a donnés ?

— Par Astarté ! dit le scribe, je ne sais vraiment de quoi je puis avoir envie en ce moment. Garde donc ma part, capitaine, et divise-la entre ceux qui sont gravement blessés. Ils seront ainsi consolés de leurs blessures, et j’aurai le cœur plus content. »

Un sourire de Chryséis et la cordiale étreinte de Chamaï et d’Hannibal récompensèrent la générosité du scribe. En même temps, un des pilotes vint me dire, de la part de l’équipage, que tout le monde s’en remettait à moi pour la répartition et me priait de vendre le butin en bloc, suivant l’occasion, et d’en faire le partage en argent, selon estimation de la valeur que je penserais en tirer. Je fis aussitôt dresser par Hannon l’état du butin avec le prix que je donnais en sicles de chaque objet et je fis afficher, en triple expédition, cet état aux mâts des trois navires. Tout le monde s’étant déclaré satisfait, je fis faire la paye le soir même. Nos hommes avaient préféré de l’argent monnayé, pensant bien en faire usage à Utique, à Carthada et à Gadès, où le bon argent phénicien a cours et où ils comptaient se divertir.

Chryséis et Abigaïl passèrent la nuit à soigner nos blessés. Le lendemain, au matin, je fis venir devant moi les prisonniers hellènes pour les interroger, après qu’on leur eut donné quelque nourriture. Ces hommes arrivèrent très-abattus et l’air inquiet. Hannon se tint à mes côtés comme interprète et je fis avancer celui qui me parut le plus considérable et le plus intelligent de la bande.

Illustration : Interrogatoire du prisonnier.
Interrogatoire du prisonnier.

« Voyons, toi, lui dis-je, de quelle nation êtes-vous ?

— Nous sommes Helli, de la nation des Phokiens, répondit l’homme.

— Et de quelle ville ?

— Nous sommes de la campagne, du mont Parnasse ; nous n’avons pas de ville.

— Et d’où venez-vous ? et où alliez-vous ?

— Apollo le devin nous a ordonné de quitter notre pays et d’aller chercher d’autres établissements. Nous allions au nord, vers l’Épire et vers l’île de Corcyre la brune, où sont déjà de nos frères les Ioniens ; nous allions, avec nos femmes et nos enfants, chercher un séjour heureux. »

A ces mots, les larmes vinrent aux yeux de cet homme, et tous les autres éclatèrent en pleurs et en sanglots.

« Voyons, vous autres, leur dis-je, votre destinée n’est pas si mauvaise, pour larmoyer de la sorte. Vous êtes tombés entre mes mains, et je ne suis point un méchant homme. Ne vous a-t-on pas donné à manger tantôt ?

— Si, si, me dirent-ils tous.

— Eh bien, alors ! leur dis-je. Vous êtes des hommes, et vous vouliez faire la guerre.

— Si nous avions été en expédition de guerre, répliqua celui qui paraissait le chef, tu ne nous verrais pas pleurer ainsi ; tu nous verrais te défier. Mais nous avions avec nous nos femmes et nos enfants, dont plusieurs ont sans doute péri dans les flots, et leur souvenir nous vient à la mémoire. Voilà ce qui nous fait pleurer.

— C’est bon, lui dis-je. Dzeus l’a voulu ainsi, vous n’y pouvez rien changer. Pourquoi nous avez-vous attaqués ?

— Écoute, répondit l’homme. Un grand navire phénicien et plusieurs autres nous ont croisés il y a trois jours et ont demandé à nous acheter des vivres. Comme nous traitions amicalement avec eux, comme nous avons toujours fait avec les Phéniciens, que nous regardions comme des hommes divins, plusieurs montèrent à bord du grand navire avec les bœufs, le grain et les fruits que nous lui vendions. Hélas ! parmi eux était mon fils. Voici tout à coup que les Phéniciens, profitant du vent favorable, déployèrent traîtreusement leurs voiles et firent force de rames. Nous eûmes beau les poursuivre : tu sais mieux que moi que nos bateaux ne peuvent pas lutter de vitesse avec vos grands navires. Alors, nous jurâmes de venger les nôtres sur les premiers Phéniciens que nous rencontrerions, et les premiers, c’était vous.

— Que Moloch brûle, que Khousor Phtah écrase Bodmilcar ! s’écria Himilcon qui nous écoutait. C’est lui, encore lui, qui aura causé la mort de vingt-deux braves marins sidoniens et du vaillant maître Hadlaï.

— Comment était fait le grand navire ? demandai-je vivement au chef. Et les autres avec lui ?

— Il était rond et plus élevé au-dessus de l’eau que celui-ci. Et les gens qui étaient sur les autres étaient bruns de visage et vêtus différemment de ceux qui étaient sur le grand ; et ces navires plus petits étaient terminés par l’image taillée de la tête et du cou d’une oie.

— Le Melkarth et ses bons alliés les Égyptiens ! m’écriai-je. Bodmilcar, il n’y a pas à en douter, c’est Bodmilcar qui a fait le coup ! »

Le chef regardait mon agitation avec surprise.

« Écoute, homme, lui dis-je : as-tu ici, parmi ces prisonniers, quelques hommes solides et sur lesquels tu comptes ?

— J’ai mon frère, me répondit-il, et mes cinq cousins, dont l’un a perdu sa femme, enlevée sur le grand navire.

— Fais-les avancer, » lui dis-je.

Je regardai les six hommes ; ils étaient jeunes et vigoureux.

« Veux-tu ravoir ton fils ou le venger ? » dis-je encore au chef.

Il bondit en avant, les yeux étincelants.

« Peux-tu faire cela, dieu phéacien ? me demanda-t-il.

— Donnez des kitonets et des armes à ces sept hommes, m’écriai-je. Hannibal les prendra parmi les siens. Quant aux autres, qu’on les mette avec les rameurs auxquels ils aideront ; on les vendra à Utique ou à Carthada, où ils ont toujours besoin de soldats mercenaires et de rameurs.

— Mon fils, mon fils ! me répétait le chef. Tu m’as dit que je pourrais retrouver mon fils ?

— Tu retrouveras ton fils quand je retrouverai mon mortel ennemi, car c’est lui qui te l’a enlevé, lui répondis-je. D’ici là, toi et tes six hommes, obéissez exactement à ce grand guerrier que vous voyez ici, et servez-moi loyalement. »

Les sept Phokiens m’entourèrent, me baisant les mains et pleurant de joie. Les autres descendirent dans l’entrepont, beaucoup plus gais qu’ils n’étaient montés de la cale, quand Hannon leur eut annoncé qu’ils seraient traités et nourris comme rameurs sur nos vaisseaux.

IX

La terre des troupeaux.

Le lendemain matin, deux jours et demi après le combat, nous reconnûmes les montagnes de l’Italie. Nous arrivions au sud du grand golfe, au nord duquel se trouve la presqu’île des Iapyges. Nous ne tardâmes pas à reconnaître l’embouchure d’une rivière qui serpente à travers une belle plaine coupée alternativement de pâturages et de bois de haute futaie, de pins élégants entremêlés de lauriers-roses. A une centaine de stades dans les terres s’élevaient de hautes montagnes grises, passablement boisées et surmontées de crêtes de rochers gris déchiquetés et bizarrement découpés. Les fonds n’étaient pas mauvais, et je me décidai à mouiller tout de suite, ayant un besoin urgent d’eau et de fourrage pour mes bestiaux. Le travail fut long et pénible, car il fallut mettre tout le bétail à terre. Je fis descendre aussi mes prisonniers helli, les chargeant de pâturer les bêtes sous la surveillance de Bicri et d’une vingtaine d’hommes armés. Je comptais me faire suivre de toutes mes bêtes le long de la côte, jusqu’au détroit de Sicile, où je les embarquerais de nouveau, si je ne trouvais pas une occasion de m’en défaire avantageusement d’ici là.

« Nous aurons de la peine à les vendre ici, me dit Himilcon. Ne sommes-nous pas dans la Vitalie, dans la terre des troupeaux comme l’appellent les indigènes ? Si nous leur apportions des chèvres, comme celles que nous avons introduites dans le pays des Ioniens, ces animaux, nouveaux pour eux, leur plairaient sans doute. Mais des bœufs, ils en ont à nous revendre.

— Tâchons d’abord, dis-je à Himilcon, de trouver quelque endroit habité. Cette côte me paraît entièrement déserte. Nous devons pourtant y rencontrer des Vitaliens ou Italiens, et aussi des Iapyges, car il y en a au sud comme au nord du grand golfe. Sais-tu le iapyge, toi, Himilcon ?

— Non, mais je sais un peu de la langue des Vitaliens, aussi bien du dialecte des Opski, Marses, Volskes, Samnites et autres Ombres et Sabelliens de la montagne et de l’est, que de celui des Latins de la côte ouest. Pour ce qui est de la langue des Rasennæ du nord-ouest, Gisgon la sait passablement. »

Le chef des six Phokiens que j’avais pris comme soldats, et qui s’appelait Aminoclès, vint moi timidement.

« Puis-je parler, roi des Phéniciens ? me dit-il.

— Tu sauras d’abord, lui répondis-je, maintenant que tu sers sur nos vaisseaux, que je ne suis pas roi, et qu’on m’appelle capitaine et amiral Magon. A présent, qu’as-tu à dire ?

— Capitaine amiral Magon, reprit Aminoclès, je voudrais savoir sur quelle terre nous sommes et quels gens l’habitent ?

— Nous sommes, lui répondis-je, sur la terre ferme, une très-grande terre qu’on appelle le pays d’Italie ou Vitalie, ce qui veut dire la terre des bestiaux et des troupeaux. Les gens qui l’habitent sont par ici les Vitaliens et leurs nations et tribus ; par là-bas, au nord-est, de l’autre côté du golfe, les Iapyges, dont il y a aussi quelques-uns au sud du golfe ; et là-bas, là-bas, fort loin d’ici, tout à fait au nord, les Rasennæ, qui bâtissent de grandes villes et ont un royaume au pied des montagnes et dans les vallées fertiles.

— Je ne connais pas ce pays et ces nations, et personne parmi nous ne les connaît, dit Aminoclès.

— Attends un peu, s’écria Himilcon, je vais le faire comprendre tout de suite. Écoute ici, l’homme helli : connais-tu les Opski ?

— Nos pères nous ont raconté, répondit Aminoclès, qu’autrefois, il y a tant d’âges d’homme qu’on ne peut pas le savoir, les Helli avaient avec eux le peuple des Opiki. Et nos anciens se sont transmis que c’était encore avant que nous n’eussions bâti Dodone, et même avant que tous les Hellènes ne fussent réunis sur l’Acheloüs, mais que nous étions encore bien loin, au nord, dans un pays où il faisait froid, et voisin des Traces. Alors il y avait, sur la terre ferme et dans les îles, des Lélèges, des Pélasges et des géants, et il y avait aussi des nains et des monstres. Les dieux les ont tués, et nous sommes venus. Si les Opski sont les mêmes que les Opiki, je les connais.

— Tu vois bien qu’il ne comprend pas, dis-je à Himilcon. Laisse-le tranquille.

— Patience, me répondit le pilote. Tu vas voir s’il ne va pas comprendre. Ouvre bien tes oreilles, Aminoclès. Connais-tu les Tyrséniens ?

— Non, je ne connais pas ceux-là.

— C’est étrange ! observa Himilcon. J’ai entendu des Hellènes me désigner assez bien la terre ferme de Vitalie, et m’y nommer un peuple des Tyrséniens ou Tyrrhéniens. Eh bien, voyons : connais-tu les Sicules ?

— Les Sicules ? répéta Aminoclès d’un air effrayé.

— Oui, les Sicules, reprit le pilote ; et les Kyklopes, et les Lestrigons ?

— Oh ! s’écria le Phokien tout effaré, sommes-nous dans le pays de ces peuples-là ?

— Tout juste ! répondit Himilcon triomphant. Nous sommes ici dans le pays des Lestrigons, et là-bas, vers l’ouest, de l’autre côté du canal, est la grande île des Kyklopes, des Sicaniens et des autres Lestrigons, où nous allons directement après que nous aurons passé la Charybde et fait connaissance avec Scylla.

— Oh ! gémit Aminoclès, pendant qu’Himilcon se tenait les côtes, oh ! quelle destinée nous envoient les dieux ? Hélas ! pourquoi n’avons-nous pas péri dans le combat, sous les coups de ces Phéaciens ! Pourquoi sommes-nous leurs esclaves, pour qu’ils nous emmènent dans le pays des monstres ! Oh ! malheur, malheur ! Quelles effrayantes apparitions allons-nous voir, et qu’allons-nous devenir ! »

Le rire d’Himilcon me gagna moi-même, quand je vis l’ignorance et les lamentations de cet homme.

« Allons, tais-toi, imbécile, lui dis-je. Pour aujourd’hui, les Lestrigons ne t’ont pas encore avalé, et tu en verras bien d’autres avant que nous soyons en Tarsis et que j’aie rattrapé Bodmilcar. »

En ce moment, une sentinelle donna un signal et je vis s’approcher dans la plaine une cinquantaine d’hommes. Ces gens semblaient très-méfiants. Ils s’arrêtèrent sur la lisière d’un bois, nous considérant attentivement, mais ne se décidant pas à venir vers nous. Suivant ma coutume, j’allai seul vers eux, en leur faisant des signes d’amitié. Enfin, deux d’entre eux prirent leur parti et s’avancèrent à ma rencontre. C’étaient des hommes robustes, de taille moyenne, trapus avec des épaules carrées, la barbe forte, les cheveux frisés, le front bas et la face large, blancs de visage d’ailleurs. Ils avaient les bras et les jambes nus, la tête découverte, et étaient vêtus d’une espèce de kitonet en laine foulée très-grossière, et d’une grande couverture qu’ils portaient en sautoir, passée sur l’épaule. Tous étaient armés, chacun tenant à la main deux courtes lances à pointe de cuivre et portant un poignard, un couteau ou une espèce d’épée à la ceinture. Une douzaine d’entre eux avaient des arcs et des frondes.

L’un des deux qui s’avançaient me cria en langue italienne :

« Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? »

Himilcon, qui m’avait suivi, lui répondit dans la même langue :

« Nous sommes des marchands venus des pays lointains : nous voulons commercer.

— Ne venez-vous pas pour prendre nos troupeaux ? N’êtes-vous pas des Rasennæ ? cria l’autre.

— Non, non, reprit Himilcon. Nous sommes de l’orient ; nous sommes des Phéniciens. Venez près de la mer : nous vous ferons voir les belles choses que nous avons apportées. »

Les deux hommes retournèrent vers les leurs et parurent se consulter ensemble. Au bout d’un instant, ils revinrent.

« Voyez-vous ces deux arbres-là, à ma droite et à ma gauche ? nous cria l’un. Vous ne devez pas aller plus loin. »

Illustration : “Vous ne devez pas aller plus loin.”
“Vous ne devez pas aller plus loin.”

Là-dessus, l’homme s’avança jusque sur la ligne des deux arbres et d’un geste vigoureux piqua sa lance en terre.

« Vous ne devez pas franchir ma lance, dit-il, ou je la déterrerai, et nous serons ennemis ensemble.

— C’est bon, répliqua Himilcon. Nous ne voulons pas vous faire de mal. »

L’homme avança tout à fait vers nous, d’un air hardi.

« Nous sommes des Samnites Sabellins, dit-il. Que payerez-vous pour l’herbe que mangent vos troupeaux ? »

Sur mon ordre, Himilcon leur promit qu’on leur ferait un présent. Puis on tendit des cordes sur des piquets, et j’interdis à mon tour aux Samnites de franchir la limite.

Ils se montrèrent satisfaits et vinrent en grand nombre regarder nos vaisseaux, les marchandises qu’on déballait, nos visages et nos habits. Ils nous parurent, en tout, plus rudes et plus méfiants que les Helli. Avec beaucoup de patience, j’arrivai toutefois à organiser un commerce avec eux. Ils nous apportèrent des légumes en petite quantité, car ils cultivent peu la terre et élèvent surtout des bestiaux, bœufs, moutons et porcs assez sauvages. Les porcs, que Chamaï et Bicri voyaient pour la première fois, leur causèrent une grande surprise. Ils ne connaissent point non plus l’usage du pain, mais mangent une bouillie qu’ils appellent masa ; ils cherchaient beaucoup à s’enquérir auprès de nous comment nous faisions le pain, dont les navigateurs phéniciens leur font quelquefois goûter, ainsi que le vin. Toutefois ils aiment le vin moins que les Helli.

Le lendemain, dès le matin, ils vinrent en grand nombre. J’avais vu, toute la nuit, des feux allumés dans les campagnes et sur les montagnes, par lesquels ils s’appelaient. Par mesure de précaution, je fis doubler la garde. Mais les Samnites venaient dans des intentions tout à fait pacifiques, et, sur mon injonction, ils ne se présentèrent à notre limite que par groupes de cinquante ensemble. Les autres attendaient derrière leur limite à eux que les premiers arrivants eussent fini de trafiquer avec nous. Ils sont beaucoup plus patients et moins bruyants que les Helli, moins questionneurs, mais aussi moins gais. Ils m’apportèrent, ce jour-là, de bonnes quantités de corail qu’ils recueillent sur les côtes après les gros temps, ou qu’ils cherchent avec des plongeurs montés sur de méchants radeaux, car ils ignorent absolument la navigation, mais sont bons nageurs. Les meilleurs plongeurs et pêcheurs de corail sont les Iapiges, tant ceux qui vivent au milieu des Samnites et des Brettiens que ceux de la Iapygie du nord-est du golfe. Quelques-uns de ces Iapiges, que je vis parmi eux, étaient des gens grands, la tête ronde, imberbes, bruns de peau, ressemblant assez aux Kydoniens. Ils me parurent plus doux, plus gais et plus communicatifs que les autres Italiens. Ils ressemblent aussi beaucoup aux Sicules, et je crois que les Iapiges, Sicules, Kydoniens et les anciens habitants de Malte la Ronde, que virent nos pères quand nous occupâmes l’île, sont les habitants primitifs de ces pays. Les Pélasges et les Lélèges, si semblables aux Lydiens, Lyciens, Cariens, vinrent après, de la côte d’Asie dans les îles, et aussi dans le Dodanim, puis, en dernier lieu, les Italiens et les Helli, qui sont arrivés du nord, du côté du pays des Traces. Quant aux Rasennæ, je ne sais pas d’où ils viennent. Toutefois des navigateurs phéniciens qui ont visité les montagnes au nord de l’Éridan, tout au fond de la mer des Iapiges[1], ces montagnes d’où vient le cristal de roche, m’ont dit qu’il y a là un peuple qui s’appelle les Rètes, et dont le langage ressemble tout à fait à celui des Rasennæ.

Je passai deux jours à trafiquer, achetant du corail ; j’arrivai ainsi à me débarrasser très-avantageusement de tout mon butin, qui me gênait fort. Je fis briser les barques dont je n’avais que faire et je fis enlever seulement les planches, mâts et madriers dont on pouvait faire des espars de rechange. Quand mon butin fut usé, je payai en vieux habits, en perles de verre et d’émail, en pointes de lance et en lames d’épée, dont ils se montraient extrêmement avides. Pour quatre lames d’épée qui valaient bien quatre sicles, j’eus pour une valeur de quatre cents sicles de beau corail. Je m’étonnais de leur en voir de si fortes provisions, mais ils m’expliquèrent qu’ils les accumulaient depuis longtemps pour aller les porter à un des comptoirs phéniciens que nous avons échelonnés dans le golfe et sur la côte ouest, et qu’ainsi je leur épargnais le voyage. Ils me demandèrent aussi si je n’avais pas de chèvres et me dirent que celles que nous apportions commençaient à se répandre dans les montagnes plus au nord, chez les Marses et chez les Volskes.

Les Samnites n’ont pas de villes, mais habitent dans des hameaux épars, se composant de quelques maisons faites de boue et de branches et couvertes de chaume. Ils cultivent mal et peu. Les meilleurs cultivateurs sont les Latins de la côte ouest, particulièrement ceux de la vallée du Tibre. Ils ont là déjà une ville placée dans un accès difficile entre une montagne et un petit lac, et qu’ils appellent Albe. Sur la côte, je ne connais qu’une seule ville port de mer : c’est Populonia des Rasennæ. Mais les Rasennæ ne sont point de mauvais marins ; ce sont même de hardis pirates comme je le savais depuis longtemps, et comme je devais l’apprendre ici, sur cette côte des Samnites.

Le troisième jour de mon arrivée, comme j’avais acheté aux Vitaliens tout ce que je pouvais leur acheter, et que je m’apprêtais à partir après avoir embarqué mon chargement, un Samnite arriva en courant, et cria de loin quelque chose aux autres, qui les mit tous en émoi.

« Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Himilcon. Est-ce que Nergal court après eux, avec son bec de coq et sa crête de feu ? Qu’est-ce qui leur prend ?

— Apprêtez-vous, apprêtez-vous, Phéniciens ! nous crièrent les Samnites. Voici les forbans qui approchent sur leurs vaisseaux ; voici les Tyrrheni !

— Ils contournent la pointe ; ils ont pillé les villages de nos alliés, là-bas au nord, et les ont emmenés en esclavage, criaient d’autres ; ils mettent tout à feu et à sang. Aux armes et à la montagne !

— Jonas ! m’écriai-je ; Jonas, souffle dans ta trompette, brute ! sonne l’alarme ; tout le monde à bord !

— Bon ! dit Chamaï en grimpant sur le pont. Et moi qui ai le bras droit tout endolori ! Heureusement que je suis bon gaucher ! Je crois qu’il va en cuire à ces Tyrrheni. »

Hannibal se dépêcha de coiffer son casque et de grouper ses hommes, avec lesquels il mit nos sept Phokiens. Les maîtres rameurs, le bâton à la main, gourmandant et battant leurs rameurs, eurent bientôt fait de les ranger sur leurs bancs. En quelques instants nous avions appareillé et nous nous tenions sous rame à trois stades de la côte, prêts à tout événement. Les Tyrrheni pouvaient venir.

« Qu’est-ce que c’est que ces nouveaux animaux-là ? me demanda Bicri en débouclant le couvercle de son carquois et en tendant son arc.

— Ce sont les Tyrrheni ou Rasennæ, gens du nord-ouest de la Vitalie, lui répondis-je, assez habiles marins et faisant sur ces côtes le commerce et la course. Mais ni eux ni leurs vaisseaux ne sont encore taillés à lutter sur mer contre les Sidoniens, et j’espère que cette course qu’ils font pourra bien finir à notre avantage, si les flancs de leurs navires sont suffisamment garnis de cargaison et de butin.

— Pour des Tyrrhéniens ou Rasennæ, dit Hannibal, je dois déclarer que je n’ai jamais battu ce peuple-là. Mais s’ils ont seulement de la chair et des os, des côtes qu’on puisse casser et des crânes qu’on puisse fendre, nous allons leur donner une leçon de tactique et d’art militaire à la manière d’Arvad. Je vais essayer sur eux la masse d’armes chaldéenne que m’a donnée le bon roi David. »

Le Cabire, sur mon ordre, se porta rapidement en avant, en serrant la côte autant que possible, pour ne pas être aperçu.

Il contourna la pointe d’où il avait vue le long de la côte et revint bientôt me rapporter qu’il avait aperçu cinq assez longs navires qui suivaient la côte sans avoir l’air de se presser, marchant à la rame et à la voile, pour tenir le dessus du vent, et avançant en courant de petites bordées. Nous avions largement une demi-heure devant nous avant qu’ils ne pussent nous voir. Ils tombaient tout droit dans notre embuscade.

En regardant autour de moi, je vis deux de nos barques hellènes qu’on n’avait pas encore coulées. On avait démoli toutes les autres, et on avait négligé celles-ci ; ceci me donna une idée.

« Combien de fond ? demandai-je à Himilcon.

— Dix coudées et fond de roche, me répondit le pilote.

— Les Tyrrhéniens calent six coudées pour leurs bateaux de course, dis-je.

— Oh ! dit Gisgon, qui était venu me faire le rapport et qui était encore sur l’Astarté, six coudées au moins. Ils sont très-bas sur l’eau, mais ils enfoncent beaucoup. C’est pourquoi ils roulent peu et sont lourds à la manœuvre.

— Bon, dis-je aussitôt. Vous allez me saborder ces deux mauvaises carcasses et me les couler là, coque, quille et mâts par mon travers.

— Compris, s’écrièrent ensemble Himilcon et le Celte sans oreilles. Ils vont être bien attrapés. »

En quelques instants, les deux barques furent coulées, faisant estacade de leurs débris à trois coudées sous l’eau. Le Cabire abattit sa voile et dépassa lentement la pointe, se traînant comme un bateau qui a des avaries.

Le Dagon se plaça à deux stades au large de moi, et je restai en place, la voile abattue, les rames traînantes, les boucliers rentrés, après avoir fait coucher tous les hommes d’armes à plat pont. J’avais l’air d’un inoffensif marchand qui a souffert dans son gréement. Le Dagon resta sous voile, courant de petites bordées, comme s’il venait à mon secours.

Nous étions prêts quand nous vîmes les cinq navires tyrrhéniens au large de la pointe.

« Capitaine, me dit Chamaï en levant un peu la tête, à quel singulier jeu jouons-nous là ?

— Au jeu du pêcheur qui prend une murène pour un thon, lui répondis-je. Attends un peu. Tu vas voir tout à l’heure. »

Les Rasennæ ne tardèrent pas à nous apercevoir. L’un d’eux se mit tout de suite à la poursuite du Cabire, qui prit chasse ; deux autres suivirent le Dagon qui courut au large, et les deux derniers se dirigèrent vers moi, qui restais en place comme un pauvre désemparé.

Quand ils furent à un stade, on put voir à l’aise leurs longues barques* à un seul pont, armées de trente rameurs et assez mal construites. Elles ont l’arrière élevé mais le reste du pont très-bas et comme à fleur d’eau. A l’avant, on voit peints deux gros yeux blancs et rouges qui regardent la mer. Les hommes montés sur ces barques étaient grands et massifs, avec une grosse tête, la face plate et large, le visage rougeâtre, la barbe rare et clair-semée, les bras gros et l’allure pesante. Ils étaient armés de grandes lances, de haches et de boucliers ronds, et portaient des colliers et des bracelets. Sur leurs têtes étaient des casques ronds et sans cimier, à leurs pieds des sandales ou des brodequins à bout pointu. Ils étaient vêtus de robes de couleur sombre, faites sans couture, moins courtes que nos kitonets, mais moins longues que les robes des Syriens, et leurs ceintures étaient très larges et garnies de plaques de bronze brillant.

A la vue de ces Rasennæ, Abigaïl ne put retenir une exclamation :

« Seigneur dans le ciel ! s’écria-t-elle, qu’ils sont laids ! J’aimerais mieux mourir que tomber entre les mains de gens aussi laids ! »

Comme elle disait ces mots, les Rasennæ nous crièrent quel- que chose, mais nous nous gardâmes de bouger. Reconnaissant que leurs sommations restaient sans réplique, l’un d’eux courut sur mon travers et l’autre fila sous ma poupe pour passer entre la terre et mon navire. Mal leur en prit, car celui qui se jetait sur moi talonna violemment sur une des barques coulées et, après deux ou trois efforts pour se dégager, resta sur place, couché sur le flanc et son arrière s’enfonçant visiblement. Au même instant je fis mettre mes rames à l’eau, sonner mes trompettes et lever tous mes gens qui poussèrent des cris de guerre et de victoire.

L’autre Tyrrheni, stupéfait, voulut virer de bord pour nous échapper, mais son mouvement fut si maladroitement exécuté qu’il alla échouer son arrière à la côte. Je m’approchai tout à mon aise, et je fis tomber sur lui la plus jolie pluie de traits, de flèches et de cailloux qu’il eût certainement reçue jusqu’à ce jour.

« Tenez, Tyrrheni ou Rasennæ, ou qui que vous soyez, criait Hannibal, dirigeant le jet de ses scorpions ; prenez pour vous ce paquet de traits en bois de chêne ; prenez aussi cette manne de cailloux de rivière : je l’ai fait ramasser en Crète à votre intention ! Et si vous n’êtes pas encore satisfaits, j’y joins ce faisceau de pieux pointus qui en ont déjà éborgné d’autres que vous. »

Bicri, qui avait une marque à ses flèches, choisissait ses victimes avec le plus grand soin, ne s’adressant qu’à ceux qui avaient une belle ceinture, des bracelets d’argent ou un casque à sa convenance.

« En voici un, disait-il, qui porte un collier avec des perles d’or, des pierres bleues et des pierres jaunes. Celui-ci me plaît ; je vais le viser à la tête pour ne pas gâter sa robe noire à broderies rouges et blanches, qui est aussi bonne à prendre. »

Les Rasennæ, sans défense contre ce déluge de projectiles, car quelques archers qu’ils avaient ne pouvaient rien faire contre nous à cause de la position où étaient leurs navires, et aussi du peu de hauteur de leur pont que nous surplombions de plusieurs coudées, prirent le parti de se réfugier dans la cale. Aussitôt Hannibal, Chamaï, Bicri, le grand Jonas et quelques autres sautèrent sur leur bord. Le grand Jonas tomba sur le pont avec fracas, mais, se relevant aussitôt, il saisit un Rasennæ qui n’avait pas eu le temps de se cacher, l’empoigna par les pieds, le fit tournoyer en l’air comme une fronde et lui brisa la tête contre le plancher du navire. En quelques instants, tous ceux qui restaient furent dépêchés, et les nôtres, sortant du panneau, reparurent, conduisant avec eux vingt hommes, parmi lesquels, à ma grande surprise, je reconnus, à leurs visages et à leurs habits, onze Phéniciens. En me retournant vers la mer, je vis que le Dagon avait coulé l’un des Tyrrheni et que lui et le Cabire chassaient vivement les deux autres qui fuyaient vers la côte. Je me mis aussitôt à la poursuite et, grâce à mon aide, l’un des Tyrrheni fut entouré et enlevé après un court combat qui ne nous coûta que deux hommes, car nous avions d’abord balayé le pont avec nos projectiles de façon à rendre toute résistance illusoire. L’autre profita de ce répit pour s’échapper. Nous revînmes ensuite rapidement vers nos deux prises, près de la côte, et je les fis garnir tout de suite de monde, à la vue des Samnites qui avaient observé le combat de loin et qui se précipitaient de tous côtés pour piller les navires abandonnés. Mais j’y fus avant eux. Ils se tinrent alors à distance, attendant les miettes du festin.

On vida en premier lieu le Tyrrheni qui s’était heurté sur une des barques coulées. Comme il avait déjà deux coudées d’eau dans la cale à l’arrière et qu’il enfonçait visiblement, il pouvait couler d’un moment à l’autre.

On n’y fit pas de prisonniers ; les uns avaient pu se sauver dans une barque qu’ils avaient, les autres avaient gagné la côte à la nage, mais ils s’y firent prendre par les Samnites. Le Dagon et le Cabire avaient trente-trois prisonniers qui, avec neuf que j’avais, faisaient quarante-deux. On les répartit entre les trois chiourmes, après leur avoir enlevé tous les objets de valeur qu’ils pouvaient avoir sur eux, en attendant qu’on les vendît à nos colons de la côte de Libye, qui achètent à de bonnes conditions les adultes pour en faire des manœuvres ou des soldats.

Les onze Phéniciens que j’avais délivrés étaient au comble de la joie. Ils m’apprirent qu’ils faisaient partie de l’équipage d’un gaoul sidonien qui avait naufragé en Sardaigne. Ils avaient pu échapper au naufrage dans leur barque et avaient essayé de gagner un des établissements que nous avons dans cette île. Mais un très-gros temps les avait rejetés vers la pleine mer, et finalement à la côte de terre ferme. Ils se dirigeaient vers un de nos comptoirs du Sud quand les Rasennæ les avaient enlevés, il y avait de cela huit jours. Je fis donner à ces hommes, parmi lesquels se trouvaient un timonier et un maître matelot, de la nourriture et des vêtements, car ils étaient affamés et tout déchirés, puis, à leur grande joie, je les reçus parmi nos matelots aux conditions et charte partie des autres. Avec les sept Phokiens que j’avais enrôlés, nos pertes se trouvaient ainsi à peu près compensées, tous nos blessés allant d’ailleurs très-bien et leur état nous faisant espérer une prompte guérison.

Le dépouillement des morts, la récolte, l’inventaire, l’emballage et l’arrimage du butin nous retinrent jusqu’au soir. Le soleil se couchait quand, par un coup de vent favorable, je pris, en longeant les côtes, la direction du détroit de Sicile, laissant derrière moi les deux bateaux capturés, car le troisième avait entièrement disparu. Les Samnites s’y précipitèrent aussitôt, avec des cris de joie, pour s’emparer des objets trop encombrants ou sans valeur que nous leur abandonnions. Je fis servir le repas, qui fut naturellement des plus joyeux après les opérations fructueuses que nous avions traitées en corail et les bonnes prises que nous venions de faire.

« La ruse de guerre que tu as montrée à ces Tyrrheni, s’écria Hannibal aussitôt que je vins m’asseoir, les attirant dans une embuscade navale et disposant des barques sur lesquelles l’un d’eux s’est coulé, est digne de louanges. Je proclame qu’elle est tout à fait agréable, et j’aurai toujours du plaisir à la raconter.

— C’est un vieux tour, dit Himilcon, un vrai tour de poisson de mer sidonien. Nous l’avons déjà joué aux Cariens en face de l’île de Rhodes, quand nous prîmes onze de leurs vaisseaux avec un butin considérable. Ah ! c’est que nous connaissons les malices et les stratagèmes, nous autres les anciens de Tarsis, et tu en verras encore plus d’une !

— Capitaine, me demanda Chamaï en me faisant voir des bracelets et un grand collier faits en façon de corde tordue, et le collier orné d’une très-grande plaque en forme de croissant, ces bracelets et colliers, que j’ai pris sur un Rasennæ, sont-ils de l’or ?

— De l’or le plus fin, capitaine Chamaï, lui répondis-je. De l’or de l’Éridan ou du Rhône, et tu as bien choisi ton homme pour t’approprier ces bijoux.

— Moi, dit Hannon, je n’en ai tué aucun, de sorte que je me contenterai de ma part générale de butin. Mais j’y ai vu un grand vase de terre avec des peintures et une coupe qui me plairaient fort. Les peintures qui sont dessus sont tout à fait réjouissantes, et ces Rasennæ si laids me paraissent d’habiles artisans.

— Tu auras ton vase et ta coupe, dis-je à Hannon. Je veux que tout le monde soit content. En attendant, donne-moi l’inventaire de ce que nous avons trouvé. »

Je remarquai que sur cet inventaire il y avait beaucoup plus d’objets d’or que d’objets d’argent, ce qui n’est pas étonnant, quand on songe que les Tyrrheni n’ont pas de communications avec Tarsis et les autres pays argentifères, et qu’ils en ont avec l’Éridan qui roule des sables d’or, et avec le Rhône, car, en passant les montagnes, ils trouvent la grande route que nous avons fait construire dans le pays des Ligures, par des esclaves et des condamnés, depuis ce fleuve du Rhône jusqu’à la Péninsule. Ils avaient aussi quantité d’objets en bon cuivre, qui vient de la basse Vitalie, et, parmi ces objets, des images que je reconnus tout de suite comme étant des dieux.

Je fis venir à mon bord Gisgon-sans-Oreilles et je lui ordonnai d’interroger les prisonniers.

Ceux-ci répondirent, de ce ton sourd particulier à leur langue, qu’ils montaient des navires de course venant de leur port de Populonia, et qu’ils étaient sujets du roi Tarchnas, qui règne sur vingt villes de la Tyrrhénie. « Populonia, me dirent-ils, était leur seule ville maritime, d’où ils faisaient la course, ayant des Rasennæ pour guerriers et des Ligures pour matelots et rameurs. »

Ils m’apprirent encore que leurs deux chefs, qui avaient péri, s’appelaient Vivenna et Spurinna. Himilcon pensait que c’étaient des noms de Vitaliens, qui disent autrement Vibius et Spurius.

Ils reconnurent tout de suite leurs dieux que je leur présentais, et me les nommèrent. C’étaient Turms, qui est le même que le Hermès des Helli ; Turan, que je crois être notre Astarté ; Sethlans, qui est le même que Khousor Phtah ; Fouflouns, qui est le Dionysos des Helli, et Menrva, que je ne connais pas. Himilcon prétendait que Menrva était une déesse des Vitaliens, qui la nomment Minerva, mais je l’ignore. Ils me dirent qu’ils faisaient la guerre contre les Samnites et qu’ils étaient alliés des Latins et des Opski, dont le nom veut dire dans notre langue les travailleurs. Les Samnites, disaient-ils, avaient attaqué la ville des Latins, Novla, qui signifie la ville neuve, et commis des déprédations sur le fleuve qui roule, sur le Volturnus. Ainsi, eux, Rasennæ, exerçaient des représailles contre ces Samnites demi-sauvages, à cause de leurs alliés latins et opski, bien que ces Opski ou Oski soient de même race et langue que les Samnites. En ayant assez appris, je fis renvoyer mes Rasennæ à la chiourme, et nous allâmes nous reposer.

Un peu avant le jour, je me levai et je pus voir à notre gauche et derrière nous les éclairs, les flammes et les tourbillons de fumée rougeâtre que lance la montagne d’Etna. Chamaï, Bicri, les deux femmes, Aminoclès, tous ceux qui n’avaient pas encore vu ce spectacle se tenaient sur le pont, les uns surpris, les autres effrayés. Hannibal n’était pas le moins étonné de tous.