« On penserait, disait-il, que c’est ici l’entrée du Chéol, si les navigateurs n’assuraient pas que c’est simplement une montagne qui jette du feu. Il serait ingénieux de recueillir tout le feu que cette montagne jette inutilement et de le lancer à l’aide de machines de guerre. Voilà qui serait une belle invention, capable de consumer des villes entières.
— Tu n’as pas vu, lui dis-je, les montagnes de Cilicie ? Je les ai vues embrasées comme celle-ci.
— Non, dit Hannibal ; j’y aurai passé dans un mauvais jour, car lorsque je les ai vues, elles ne brûlaient pas. »
On entendait distinctement le grondement de la montagne. Les deux femmes, terrifiées, allèrent se cacher dans la cabine.
« A combien sommes-nous de ce brasier qui tonne si fort ? me demanda Hannon.
— A soixante stades au moins, lui répondis-je.
— Et on le voit de si loin ?
— Parfaitement ; c’est parce que la montagne est très-élevée et qu’elle s’éclaire tout à l’aise, comme tu peux t’en apercevoir. Le jour, nous la verrons moins bien. Je m’en suis rapproché plus que d’habitude, car je tiens à serrer la côte de l’île des Sicules, pour donner droit dans la passe. »
Jonas, fort effrayé d’abord, ne put contenir sa joie, une fois qu’il fut bien sûr que nous n’allions pas à la montagne.
« Et nous n’y allons pas ? C’est bien avisé ! De loin, j’aime voir ces tourbillons, s’écria-t-il. C’est ici la cuisine de Nergal, le coq flamboyant*, où il ne rôtit que des Léviathans et des Béhémoths ! Le moindre de ses plats est deux fois plus grand que notre vaisseau ; mais quand El Adonaï détruira tous ces dieux abominables et jugera tous les hommes, c’est Nergal qui sera bien attrapé, lui le coq dont la tête touche au ciel et les pieds la terre, et les Béhémoths, et les Léviathans ! El Adonaï les servira tout cuits aux enfants d’Israël et c’est nous qui les mangerons !
— Ne te tairas-tu pas, tête de bœuf ? s’écria Chamaï en colère, et nous rapporteras-tu ici les sottises de vos gens de Dan et les visions des ivrognes d’Ephraïm ?
— Seigneur des cieux ! mugit Jonas, ce ne sont pas là des visions, capitaine, et tu peux l’apercevoir comme moi. Que vont-ils dire, à Eltéké, quand je leur raconterai que j’ai vu la cuisine de Nergal ? Voici qui est plus curieux que toutes les bêtes curieuses ! »
Chamaï lui ferma la bouche d’un fort coup de poing.
« Bon, bon, grogna Jonas ; je me tais, je me tais ; du moment que cela te déplaît, je ne dirai plus rien. »
Nous avancions rapidement vers le nord, au grand désespoir d’Aminoclès et de ses Phokiens, qu’Himilcon et les matelots se divertissaient à effrayer.
« Tiens, disait Himilcon, maintenant que tu as vu la montagne des Kyklopes et que le jour se lève, regarde bien, là-bas, à droite et à gauche. C’est la Charybde qui avale les navires, et c’est Scylla qui les mâche avec ses gueules. Les vois-tu ? Entends-tu leurs hurlements ?
— Moi, dit un matelot, j’ai vu la Charybde qui reniflait trois gaouls et cinq galères aussi aisément que je bois une coupe de vin.
— Et moi, répliqua un timonier, j’ai vu les têtes de Scylla qui secouaient une flotte au milieu de l’écume, tellement fort que le corps de l’amiral, ayant été lancé en l’air, alla retomber dans le grand fourneau des Kyklopes, là, derrière nous.
— Et moi, déclara Himilcon* qui tenait à garder le dernier mot, je les ai vues de bien plus près. Étant assis de nuit sur l’avant du navire, par un ciel nuageux, et cherchant à distinguer la constellation des Cabires, voilà qu’une des gueules de Scylla s’approche tout doucement derrière moi et me saisit mon bonnet, croyant trouver ma tête dedans, et comme je me retournais, la Charybde m’avala d’un coup une outre du meilleur vin de Béryte et trois fromages secs de Judée.
— Et que lui as-tu dit, pilote ? que lui as-tu dit ? demanda Jonas stupéfait. Moi, je lui aurais donné un grand coup de poing sur le museau !
— Je ne lui ai rien dit, répondit gravement Himilcon ; elle ne m’aurait pas compris, car elle n’entend pas le phénicien ; elle ne sait absolument que le lestrigon. »
Les six Phokiens, épouvantés, s’enfuirent à fond de cale, et Aminoclès, accroupi sur le pont, se cacha la tête sous son manteau et se boucha les oreilles, à la grande joie d’Himilcon et des matelots.
Où Gisgon retrouve ses oreilles.
Nous passâmes le détroit sans difficulté, malgré le courant très-fort qui porte contre le cap qui le termine à droite, et qui a donné lieu à toutes ces histoires de Charybde et de Scylla que nos Phéniciens s’amusent à raconter aux gens pour les effrayer. Mais je connaissais si bien le bon chenal, mes navires étaient si propres à la manœuvre, que je ne diminuai pas sensiblement ma vitesse. Bientôt je doublai le cap et je longeai la côte vers l’ouest, laissant à ma droite les montagnes enflammées des îles volcaniques.
Toute cette côte, des deux côtés, est couverte de belles montagnes boisées, couronnées par des rochers gris, à pic et déchiquetés comme des créneaux de forteresse. Elle présente partout de très-beaux mouillages, surtout la baie magnifique qui est sur la côte de l’île dans le détroit. J’avançais rapidement, comptant arriver vers la rade qui précède le promontoire de Lilybée avant la nuit. Les Sicules ont quelques cabanes dans cette rade, où les Phéniciens ont l’habitude de se rendre régulièrement pour acheter du soufre et des pierres de lave ; car les Sicules de la côte nord sont moins farouches que ceux de la côte ouest et sud. Le contact fréquent des navigateurs, le flot croissant de l’immigration des Italiens-Latins, les ont beaucoup adoucis, tout en réduisant leur nombre, et je crois que les Sicules finiront par disparaître entièrement devant les Latins.
A la nuit, je reconnus ma baie, et j’y mouillai commodément, sur bon fond, à deux traits d’arc de la côte. Comme il faut néanmoins se défier un peu dans ces parages, je n’envoyai ni marchandises ni hommes à terre, me réservant de communiquer le lendemain. Mais il vint encore des hommes avec des torches qui nous firent des signes d’amitié sur le bord. Je leur répondis, en langue italienne, que j’entrerais en relation avec eux au matin et que, s’ils avaient du soufre, du corail, de la nacre, je leur en achèterais à de bonnes conditions. Ils insistèrent pour venir à bord ; mais, voyant que j’étais inflexible, ils s’en allèrent, en me promettant de revenir de bonne heure avec leurs marchandises.
Peu après, Himilcon me signala plusieurs bancs de thons à notre portée et me demanda la permission d’aller à la pêche. Comme il y avait longtemps que nos équipages n’avaient eu de poisson frais, je la lui accordai volontiers. Quelques matelots, adroits pêcheurs, descendirent dans la barque avec des tridents et des harpons. Bicri se joignit à eux avec deux archers ; nos harponneurs leur avaient donné des flèches à pointes barbelées et leur avaient enseigné à les attacher à une ligne, pour ne pas perdre le poisson piqué. Jonas les accompagna par goinfrerie, dès qu’il entendit parler de grands poissons bons à manger. On lui fit emporter sa trompette et les torches qui servent à attirer le poisson curieux.
Aminoclès, qui, paraît-il, était bon pêcheur, se décida lui-même, quand on lui eut bien promis qu’il ne verrait aucun monstre.
« Mais, dit-il à Himilcon, comment avons-nous échappé à la Charybde ? J’ai bien regardé un petit peu par-dessous mon manteau, et je n’ai rien vu.
— Moi non plus, répondit Himilcon d’un air sérieux. La Charybde n’y est pas tous les jours. Elle s’était probablement cachée : peut-être a-t-elle eu peur de la trompette de Jonas, ou du panache du capitaine Hannibal. On ne sait pas : ces monstres sont si bizarres !
— Elle a bien fait d’avoir eu peur, s’écria Jonas. Moi, maintenant que j’ai vu la cuisine de Nergal, je n’ai plus peur de rien. Je l’aurais assommée, si elle avait eu l’audace de se montrer.
— Ces flammes que nous avons vues là-bas en passant, demanda encore Aminoclès, effrayé de nouveau au souvenir du volcan, sont-elles bien loin ?
— Oh ! très-loin, reprit Himilcon. A six cents stades au moins. Nous n’avons vu que leur reflet dans les nuages, et non pas les montagnes elles-mêmes.
— Ne crains donc rien, dit Jonas. Ce sont les autres cuisines de Nergal. Il cuit et fricasse sans relâche ; il a des cuisines partout de ce côté. C’est un fameux cuisinier. »
Himilcon traduisit à Aminoclès les propos insensés de Jonas, ce qui redoubla l’hilarité de nos matelots.
La pêche fut très-fructueuse. On nous ramena, à trois reprises, la barque pleine de poisson. Au matin, nos pêcheurs allèrent se reposer, après une nuit si bien employée. Dès l’aube, nos hommes de la veille arrivèrent avec bon nombre d’autres, et l’un d’eux, s’étant mis à la nage, traversa hardiment et vint à mon bord. C’était un homme de haute taille, le front déprimé, le nez et les lèvres minces, le crâne allongé, la face cuivrée et le menton imberbe, un vrai Sicule. Il parlait l’italien des Latins, et commença par nous informer tout de suite que les Latins occupaient toute la partie orientale de l’île et étaient leurs ennemis.
Je lui répondis que j’étais Phénicien et qu’Italiens-Latins ou Italiens-Samnites, Ombres et Sabelliens m’étaient complétement indifférents ; que je voulais simplement du corail, du soufre, de la pierre de lave, et que ce qu’ils apporteraient serait bien payé.
« Nous sommes, me dit le Sicule, sujets du roi Morgés, qui ne veut pas qu’on prenne les marchandises autrement qu’à terre. Nous avons quantité des objets que tu désires. Vous n’avez qu’à venir sur la montagne, là-bas, avec vos marchandises, et nous ferons l’échange. »
Cette insistance pour nous faire venir à terre éveilla sur-le-champ ma défiance, mais je n’en fis rien voir. Je feignis de me rendre aux raisons du Sicule et je descendis avec des ballots et soixante hommes bien armés. En même temps, je fis monter tous les archers sur le Cabire, qui put se rapprocher à quelques coudées du rivage, machines prêtes et paquets de flèches posés sur le pont.
« Pourquoi tant d’hommes ? dit le Sicule. Nous porterons très-bien vos ballots.
— Oh ! lui répondis-je, nous ne voulons pas vous donner cette peine. Portez les vôtres simplement de la montagne à la plage, car nous n’irons pas plus loin dans les terres. »
Le Sicule retourna vers les siens, de fort méchante humeur, à ce qu’il me sembla. Je profitai des négociations qu’il avait l’air d’entamer avec eux pour faire remplir nos barriques au beau ruisseau qui est au fond de la rade.
Bientôt mon sauvage revint avec deux camarades et me fit de nouvelles invitations.
« Ne craignez pas de vous fatiguer pour monter, nous disaient-ils. Nous vous porterons, vous et vos bagages. Venez là-haut, nous vous ferons voir de belles choses : nous y avons tout le corail, la nacre et le soufre que vous pouvez désirer.
— Cela nous est impossible, leur répondis-je ; il faut que nous partions ce soir même, et nous n’aurions pas le temps d’aller et de venir. Apportez vous-mêmes vos objets. »
Disant cela, je fis étaler devant eux tant de chaudrons brillants, tant de verroteries et d’émail, tant de flacons, tant d’étoffes chatoyantes, que la convoitise fut plus forte et qu’ils se décidèrent à nous apporter de quoi trafiquer avec nous.
C’étaient des gens rudes et brutaux, marchandant beaucoup, puis essayant de nous arracher brusquement des mains l’objet qui les tentait, ou de l’escamoter subtilement s’il était de petite dimension. Mais nous les connaissions, et ils étaient bien surveillés. A mesure que j’avais un chargement de barque complet, je l’envoyais tout de suite au Dagon et l’Astarté, pour ne pas être pris à l’improviste sur la plage. Peu à peu le nombre de ces gens-là grossissait, ils devenaient plus arrogants et les contestations se multipliaient. Je fis rejoindre Chamaï, Bicri, Himilcon et vingt hommes. Mes Sicules devenaient de plus en plus menaçants, et je m’attendais à une attaque d’un moment à l’autre.
Tout à coup Gisgon, qui les observait assis sur la plage et sans dire un mot, se leva brusquement, et mettant la main sur l’épaule d’Himilcon, lui désigna du doigt un remous qui se faisait dans la foule des Sicules. Je suivis des yeux la direction qu’indiquait le pilote, et je vis s’avancer, parmi les autres qui s’écartaient sur son passage, un de leurs chefs ou rois, devant lequel on portait des bâtons peints de rouge et ornés de corail, de nacre et d’autres objets voyants. Au bout d’un de ces bâtons, du plus grand, pendillait un objet informe, qui me fit d’abord l’effet d’une guirlande de feuilles d’arbre. Mais Gisgon était plus clairvoyant que moi.
« Mes oreilles ! capitaine, me dit-il d’une voix étranglée par l’émotion, en me montrant le bâton.
— Tes oreilles ? lui répondis-je surpris. Où vois-tu des oreilles ?
— Là, sur le bâton, enfilées parmi les autres. Ce sont leurs trophées de guerre, murmura le pilote. Oh ! je les reconnais bien. »
J’écarquillai les yeux pour voir à quoi Gisgon pouvait reconnaître ses propres oreilles parmi les cartilages desséchés qu’exhibaient les Sicules, mais je dus lui déclarer que je ne voyais absolument rien qui me prouvât que c’étaient ses oreilles à lui plutôt que les oreilles d’un autre.
« Oh ! dit vivement Gisgon, je reconnais l’homme qui me les a coupées : c’est le chef ; cela me suffit. »
Le chef, propriétaire des oreilles de mon pilote, m’apportait une bonne quantité de soufre et de nacre, que je lui achetai. Mais quand on commença à les embarquer, la contestation recommença. Le chef voulait absolument avoir une cuirasse comme celle d’Hannibal en sus du marché, et je ne voulais pas la lui donner. Là-dessus, il saisit le bord de celle que portait Hannibal et se mit à la tirer à lui de toutes ses forces, croyant qu’il pourrait l’arracher. Le capitaine le repoussa si rudement qu’il trébucha et tomba. Il nous arriva aussitôt, et comme à un signal convenu, une grêle de lances et de pierres. Je fis donner le signal à mon tour, et le Cabire commença de balayer vivement la plage, envoyant ses projectiles par-dessus nos têtes dans la masse des Sicules. En même temps, Hannibal et Chamaï, prenant à droite et à gauche, les chargèrent rudement à la tête de leurs hommes.
Mais quelqu’un avait été plus rapide que le Cabire et qu’Hannibal ; c’était Gisgon. Avant que le roi des Sicules ne fût relevé, il était sur lui, la hache au poing. Son ami Himilcon le rejoignit, et l’un maniant son épée, l’autre sa hache, en deux tours de main ils eurent fendu le crâne du roi et jeté par terre, tués ou grièvement blessés, deux de ses porte-bâtons.
Pour moi, voyant mon chargement terminé et la barque prête à partir, je fis sonner en retraite à mes hommes d’armes qui avaient fait reculer les Sicules d’un bon demi-stade. Ils revinrent, et les Sicules firent volte-face et les suivirent, leur jetant des lances et des pierres, mais sans oser les aborder. Je fis embarquer peu à peu mes hommes sur le Cabire et sur la barque. Comme celle-ci faisait son dernier voyage et que nous n’étions plus qu’une quinzaine sur la plage, les Sicules nous serrèrent d’assez près, et sans la protection du Cabire, qui leur lançait ses projectiles dès qu’ils se groupaient à bonne portée, ils se seraient certainement jetés sur nous. Enfin, nous nous embarquâmes les derniers, le Cabire démarra et la barque fit force de rames. Les Sicules nous suivirent dans l’eau aussi loin qu’ils purent, poussant des cris furieux et jetant des pierres à la main. Sans notre prudence et les précautions que j’avais prises, ils nous auraient attirés dans une embuscade ou enlevés sur la plage. Enfin, tout s’était bien terminé. Je n’avais perdu qu’un Phokien tué, un autre était grièvement atteint et huit des nôtres étaient légèrement blessés ou contusionnés, mais j’emportais pour quinze cents sicles de corail, de nacre et de soufre.
Le plus content de tous était Gisgon. Il vint sur l’Astarté me faire voir les deux bâtons conquis sur le roi. A chacun d’eux était une paire d’oreilles fraîchement coupées et encore saignantes : le brave pilote avait vengé les siennes.
Au reste, il fut persuadé qu’il avait retrouvé ses cartilages à lui, et il les conserva précieusement dans sa bourse, ce qui est une façon comme une autre de les porter.
Dans la nuit, nous passâmes au milieu des îles Ægates, où les Phéniciens ont une station maritime, au large du promontoire de Lilybée. Après avoir communiqué au passage avec l’un des stationnaires, je me dirigeai vers le sud-ouest, par une mer favorable et un vent d’est assez faible. Je comptais arriver dans l’après-midi à la grande baie où se trouve, d’un côté, la rade d’Utique, et de l’autre celle de Botsra la ville neuve, ce nouvel établissement qui commence à rivaliser avec Utique, métropole et place d’armes de tous nos établissements de Libye.
Au matin, tout le monde était sur le pont, impatient d’arriver à notre première étape.
« Ha ! ha ! dit Hannibal ; je vais donc enfin voir Utique et Carthada. Il y a longtemps que j’ai envie de voir ces deux places. Carthada n’a-t-elle pas été fondée il y a une vingtaine d’années, et ne s’appelait-elle pas d’abord Botsra ?
— Si fait, lui répondis-je. C’était d’abord une botsra, une citadelle. Mais Utique existe depuis plus de cent ans, à l’embouchure du grand fleuve Macar, qu’on appelle aussi Bagrada. C’est une belle et grande ville et la rade est magnifique. Le Cothôn ou port de guerre contient soixante cales sèches et autant de magasins construits au-dessus ; et la ville, du côté de la terre, est fortifiée par une triple enceinte, tellement que la place passe pour imprenable. »
Avant de débarquer, je voulus visiter mes esclaves pour voir s’ils étaient en bon état. Je les fis nettoyer, et on leur donna double ration, pour qu’ils eussent meilleure apparence. Les Rasennæ, qui ont toujours l’imagination remplie de toutes les images effroyables de leurs dieux et de leur Chéol, et qui ne voient partout que nains, géants, tortures et supplices, n’étaient pas rassurés du tout dans la demi-obscurité de la cale, pensant que nous allions les sacrifier à quelque dieu. Ils s’attendaient à voir apparaître Turms avec ses grandes ailes qui conduit les âmes dans le séjour des morts, et croyaient déjà sentir les fouets et les serpents avec lesquels les nains les torturent dans le monde souterrain. Je leur annonçai que j’allais les vendre dans une grande ville, où ils seraient employés comme guerriers ou comme travailleurs, suivant leurs aptitudes, qu’ils seraient bien vêtus, bien nourris, et que, s’ils se conduisaient bien, on leur ferait plus tard des présents et qu’ils auraient une petite part du butin ramassé à la guerre. Tous furent dans une grande joie et mangèrent de bon appétit, sauf le regret qui leur était commun, aux Helli comme aux Rasennæ, d’être loin de leur Hestia, déesse de leur foyer, car les Vitaliens, qui ont une Hestia comme les Helli, ont appris à la révérer aux Rasennæ. Mais ils comprirent aussi que sur la terre lointaine ils auraient une autre Hestia, car les dieux sont partout, et ainsi ils se consolèrent. Je promis aussi aux Phokiens d’Aminoclès, enrôlés sous Hannibal, de leur procurer un terrain où ils pourraient donner la sépulture à leur mort suivant leurs rites, car ils l’avaient emporté avec eux sur le vaisseau. Quand ils furent assurés qu’à proximité de terre nous ne laisserions pas leurs morts sans sépulture, ils se réjouirent beaucoup et se déclarèrent prêts à affronter tous les dangers avec nous. Ce qui les avait aussi beaucoup encouragés, c’est qu’Himilcon leur avait expliqué que les Sicules, les gens qu’ils venaient de combattre, n’étaient autres que les Lestrigons : mais ils eurent quelque peine à le croire.
Pourquoi Adonibal*, amiral d’Utique, nous voulait faire décoller.
Quand je remontai sur le pont, on distinguait déjà très-bien le promontoire d’Utique, que l’on nomme aussi promontoire d’Hermès, pointe extrême de la Libye, vis-à-vis l’île des Sicules. Je revêtis mon plus beau kitonet et je coiffai mon bonnet brodé. Tout le monde fit toilette, content d’arriver, et Hannibal mit son casque à panache et une tunique magnifique sous sa cuirasse.
A mesure que nous avancions, nous voyions distinctement la pointe d’Hermès, la Grande Baie, la ville d’Utique, et à l’autre pointe de la baie, au sud, une blancheur confuse, qui était Carthada. Nous courions maintenant à l’ouest franc et nous entrions droit dans la baie, laissant Carthada à notre gauche et Utique à notre droite. Après avoir contourné la pointe extrême du cap qui fait face au cap Hermès, je longeai la côte basse qui conduit aux ports d’Utique et je vis bientôt la blanche ville qui s’élève en gradins, depuis les eaux bleues de la mer jusqu’à la Botsra placée sur les hauteurs du côté des terres. Les dômes rouges et bruns des maisons et des édifices, les hauts créneaux de la citadelle se découpant sur l’azur du ciel, les massifs de verdure qui entourent la ville faisaient ressortir la blancheur des murs, peints à la chaux par-dessus une couche de goudron.
Quand j’eus laissé derrière nous l’île couverte d’édifices imposants et séparée de la terre ferme par un canal qui sert de port marchand, j’entrai tout droit dans le port de guerre, au centre duquel s’élèvent, au-dessus de la mâture des vaisseaux, les murailles massives et percées de meurtrières, les tours, les créneaux et les coupoles du palais amiral. J’amenai mes navires au quai de gauche où il y avait de la place, et prenant avec moi Hannon, je descendis tout de suite dans la barque pour me rendre au fond du port, à la jetée qui réunit le palais amiral à la terre, faisant suite aux quais qui entourent tout le palais. Nous montâmes sur cette jetée, qui est dallée, d’une belle largeur et toujours encombrée de gens affairés qui vont au palais ou en viennent.
Nous franchîmes entre deux tours une première porte haute et voûtée par laquelle on pénètre dans l’avant-cour. Là des gardes, nous ayant demandé qui nous étions, nous firent passer par une autre porte haute et étroite dans une salle tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, puis dans un couloir sombre, au bout duquel, à travers la porte entre-bâillée, on voyait la grande cour intérieure. On nous la fit traverser, puis nous entrâmes dans un autre couloir pareil à celui par lequel nous étions venus. Par la porte latérale de ce couloir on entre dans une grande salle basse, carrée et voûtée, au fond de laquelle se trouve une autre porte, petite et carrée ; on nous introduisit par là dans une grande salle très-sombre, ronde et en dôme. De cette salle nous passâmes, par un escalier très-étroit et par un couloir très-sombre, deux autres escaliers tout aussi étroits et des couloirs non moins sombres. Enfin nous arrivâmes sur une petite plate-forme, au pied d’un dôme et aux deux tiers d’une haute tour. Nous entrâmes dans cette tour, nous redescendîmes quelques marches, nous traversâmes un autre couloir, et ayant, au fond de ce couloir, monté encore un escalier, nous arrivâmes finalement dans une belle salle ronde, voûtée et largement éclairée par les meurtrières qui sont percées tout autour. Nous étions dans la tour de gauche de la façade nord du palais dans laquelle sont engagées quatre tours pareilles, deux de chaque côté de la porte et deux aux extrémités. Elles donnent sur le bassin réservé de l’amiral, par-dessus lequel je reconnus, dans le Cothôn, nos navires à quai. Cette salle haute est tendue de tapisseries alternativement rouges et jaunes, et son dallage est recouvert de nattes. Devant une fenêtre, je reconnus tout de suite, assis dans sa chaise de bois peint, le suffète amiral, le vieux Adonibal. Les gardes qui nous avaient accompagnés restèrent à la porte de la salle et je m’avançai avec Hannon au-devant du suffète.
On sait que nos villes de Libye ne sont pas gouvernées par des rois comme les autres nations, mais par des suffètes, comme l’étaient les enfants d’Israël il n’y a pas longtemps, avant Saül, leur premier roi. On sait aussi que le conseil des suffètes, nommé par le peuple, choisit deux des siens, révocables par lui, qui gouvernent par-dessus les autres et qui sont le suffète amiral, qui juge des choses de la mer, et le suffète sacré, qui juge des choses de la terre. Ce que tout le monde ne sait pas, c’est que, depuis une dizaine d’années, les suffètes de Libye ne sont plus soumis à la sanction des rois de Tyr et de Sidon et qu’ils sont choisis par les Sidoniens, Tyriens et leurs descendants parmi les plus anciennes familles sidoniennes, avec exclusion des Tyriens pour Utique, colonie sidonienne, et des Sidoniens pour Carthada, colonie tyrienne, car ce sont les Tyriens qui ont agrandi notre ancienne Botsra, bâti tout autour et fondé la ville neuve. Adonibal, fils d’Adoniram, était à notre passage suffète amiral pour Utique et Carthada depuis huit ans, et on peut dire qu’il tenait sa magistrature dignement et d’une main ferme.
Ce vieux, après beaucoup de traverses et d’aventures sur terre et sur mer, était venu s’établir à Utique, d’où il avait fait, avec succès, le commerce et la course. Il avait commandé les armées de la ville contre les Libyens, avait guerroyé sur les côtes de Tarsis et contribué, dans le pays des Celtes, à la fondation de Massalie ou la ville des Salies, à l’embouchure du Rhône. Les gens d’Utique, en considération des grands services qu’il leur avait rendus, et pleins de confiance dans son expérience, sa justice et sa fermeté, avaient voulu l’avoir pour suffète amiral : ils n’auraient pu en choisir de meilleur, et entre ses mains la ville et ses dépendances prospérèrent extraordinairement. Je connaissais de longue date la sagesse d’Adonibal et j’avais eu occasion de converser avec lui plusieurs fois dans mes voyages. C’était un habile commerçant, courageux navigateur, heureux corsaire et hardi forban, un vrai Phénicien. J’eus donc plaisir à le voir assis dans son fauteuil, la moustache rasée à l’ancienne mode de Kittim et ne portant qu’une grande barbe blanche au menton, avec son bonnet de marin enfoncé jusqu’aux oreilles et le nez un peu plus gros et un peu plus rouge qu’autrefois, par suite du grand usage qu’il faisait des bons vins de Béryte et d’Helbon.
Après l’avoir salué, je le complimentai sur sa bonne santé. Il me reconnut tout de suite.
« Hé ! me dit-il du ton facétieux qui lui était habituel, n’est-ce pas toi, Magon ? Magon le Sidonien, le plus fin capitaine et hardi navigateur qui ait jamais conduit une quille de bois de cèdre en Tarsis ?
— C’est moi-même, maître, lui répondis-je.
— Et quel est ce jeune homme avec toi ?
— C’est mon scribe Hannon ; Sidonien pareillement.
— Hé ! hé ! Magon, dit le vieux en se caressant la barbe, comment vont les braves gens que tu avais avec toi la dernière fois que je t’ai vu, Himilcon le borgne, et Gisgon-sans-Oreilles, et Amilcar ? Et comment va ta brave barque, le Gaditan ?
— Tout le monde va bien, maître, lui répondis-je, enchanté de son souvenir. Tous ceux dont tu parles sont avec moi, y compris mon bon Gaditan, qui s’appelle à présent le Cabire, et si tu veux regarder par ta fenêtre, tu peux voir mes bateaux à quai du Cothôn. »
Le vieux se mit à rire.
« Je les verrai, je les verrai, fit-il d’un air joyeux. Comme suffète amiral je dois les voir, tout comme j’ai vu le Melkarth quand il a passé ici il y a trois jours.
— Le Melkarth ! m’écriai-je. Le Melkarth et Bodmilcar ?
— Le Melkarth et Bodmilcar, répéta le suffète d’un ton goguenard. Ah ! tu les connais bien, Magon, et tu es un vieux poisson de mer, expert en toutes choses. Mais il est imprudent pour toi de te présenter ici après que Bodmilcar a passé.
— Imprudent ! m’écriai-je. Si le misérable Bodmilcar était présent, je le confondrais devant toi ! Ne sais-tu pas ce qu’il a fait ?
— Je sais, répondit Adonibal, que toi et ton scribe, vous allez rendre les épées que vous avez au côté, et qu’on va vous conduire dans les cachots du palais amiral, où vos gens ne tarderont pas à vous rejoindre. »
Je restai stupéfait, mais Hannon, dont la patience n’était pas le mérite, mit hardiment la main à la garde de son arme.
« Cette épée, fit-il d’un ton assuré, m’a été donnée par David, malik de la Judée. A qui me la demande, je la rends par la pointe, et dans le ventre. »
Deux gardes se jetèrent sur lui. Le vieux Adonibal se dressa de son fauteuil, pâle de fureur.
« Lâchez-le, cria-t-il, d’une voix tonnante, lâchez-le ! Il n’est pas besoin qu’on tienne les bras d’un homme devant moi ! Vos épées, sur-le-champ, ou je jure par Baal-Peor, dieu de Béryte, qu’avant qu’il soit un quart d’heure vos têtes seront pendues au plus haut créneau de cette tour ! »
Je savais qu’Adonibal n’était pas homme à prendre en vain le nom de son dieu de prédilection, surtout lorsqu’il s’agissait de faire abattre une tête ou deux. Mais ce n’était pas le moment de reculer.
« Maître suffète, amiral et juge des gens de mer, lui dis-je avec fermeté, tu dois justice à tous les marins. Tu ne feras pas jeter un capitaine sidonien au cachot avant d’avoir entendu ses raisons. »
Le vieux avait repris immédiatement son calme. Il n’était pas homme à s’émouvoir beaucoup pour une mise aux chaînes et une exécution de plus ou de moins dans sa vie.
« Allons, me dit-il de son ton railleur, dépense tes dernières paroles avant qu’on apporte les menottes, en attendant mieux. Je suis curieux de savoir ce que tu diras, après la trahison sans exemple que tu as faite à ton capitaine Bodmilcar, marin de Tyr, sous les ordres duquel tu as été mis par le roi Hiram, comme je l’ai vu par ses propres lettres ?
— Une question, maître, une seule, m’écriai-je aussitôt, et après, tu pourras nous faire décapiter, pendre ou mettre en croix à loisir. As-tu ici le sceau et signature de Bodmilcar ? »
Adonibal étendit la main vers un sac qui pendait à côté de lui et en tira un papyrus qu’il déroula.
« Ceci, me dit-il, est la déposition de Bodmilcar, écrite, signée et cachetée par lui. Te voilà confondu, chien maudit !
— Bodmilcar est confondu lui-même, et par ses propres artifices, » répondis-je tranquillement.
Et prenant des mains d’Hannon notre charte-partie que je lui avais fait apporter, je la tendis à Adonibal.
« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le suffète surpris.
— C’est notre charte-partie et acte de navigation, lui dis-je, où tu verras que Bodmilcar était sous mes ordres, et au bas de laquelle tu trouveras la signature, sceau et cachet qu’il y apposa à Tyr, avec le cachet qu’il a acheté de mes propres deniers, quand je l’ai ramassé crevant de faim sur les dalles ! Compare-le à celui des mensonges écrits dans sa déposition. » Le vieux Adonibal se leva tout ému.
« Magon, mon fils Magon, s’écria-t-il, je vois maintenant les preuves de la trahison de ce Tyrien. Aussi bien étais-je surpris d’une telle action de la part d’un homme comme toi, et de la complicité d’hommes comme Amilcar, Himilcon et Gisgon. Raconte-moi ce qui s’est passé. Je regrette ce que j’ai dit étant en colère, et sois tranquille, justice te sera rendue. »
Quand le suffète eut entendu mon récit, il ne put contenir son indignation.
« Par Baal-Péor, dieu de Béryte, que j’ai toujours honoré, dit-il, si Bodmilcar et ses Tyriens me tombent entre les mains, je les ferai attacher en croix une heure après, et tu me connais assez pour savoir si je tiens mes promesses. Or çà, brave scribe, avance ici ; tu me parais un homme hardi et déterminé, malgré ton jeune âge.
— Maître, répondit Hannon, je n’eusse point été si hardi si par Magon je n’avais appris ton renom de justice et de sagesse. Qu’avais-je à craindre ? Je pensais bien que tu saurais démêler la vérité.
— Bien répondu, dit le vieux en souriant. Magon, tu as trouvé là un habile homme. Holà ! vous autres, qu’on apporte le vin. Vous allez présentement vous rafraîchir avec moi, mes enfants ; et tout à l’heure, ceux des tiens que tu me désigneras, Magon, prendront leur repas avec vous et moi, et nous causerons tout à l’aise de nos affaires. »
Je le remerciai, et remis à un garde la liste de ceux que j’invitais, après qu’Hannon l’eut écrite.
« J’ai beaucoup à vous apprendre sur le compte de ce Bodmilcar, ajouta le suffète. Nous en parlerons, nous en parlerons. »
Là-dessus, comme on avait apporté le vin, il me tendit une grande et belle coupe de l’ivoire le plus blanc, cerclée d’argent de Tarsis, et on en offrit une semblable à Hannon.
« Eh bien, Magon, mon fils, me dit le vieux après que nous eûmes bu, je ne pense pas que tu sois venu dans cette ville d’Utique les mains vides. Tu fais ta cargaison pour le roi David, c’est fort bien ; mais tu es trop habile homme pour n’avoir pas quelque chose à nous vendre en passant. Hé ! hé ! que dis-tu, vieux poisson de mer ?
— J’ai, répondis-je, quelques mesures de soufre en fleur et des pierres de laves, qui étaient les bienvenues à la côte de Libye dans mon temps.
— Et qui le sont toujours, reprit Adonibal. Nous t’achèterons ton soufre et tes pierres à de bonnes conditions. Est-ce tout ?
— Ho ! lui dis-je humilié, crois-tu, maître suffète, que j’aie passé les côtes d’Ionie et de Sicile, combattant trois fois, sans avoir ramassé quelque autre petite chose ?
— Ha ha ! s’écria le vieux en riant, tu es un vrai marin de Sidon. Tu ne laisses rien traîner. Et qu’as-tu encore de beau ?
— J’ai, repris-je, soixante et un esclaves, gens forts et vigoureux, que je céderai au conseil des suffètes pour le plus juste prix, préférant les vendre en bloc à la république qu’au détail à des particuliers.
— Excellent ! s’écria Adonibal. Nous avons justement besoin de soldats, ayant eu dans ces derniers temps quelques rudes affaires avec les Lybiens. Quand les Helli sont commandés par des Phéniciens, ils sont très-bons pour tenir garnison dans les forts du Macar ; et quand ils y périssent, la perte est moindre. C’est de l’argent bien employé. Je les mettrai avec les brutes égyptiennes que m’a vendues ce scélérat de Bodmilcar, et on fera un tri : les uns pour les garnisons, les autres pour les bâtisses, les autres pour les coupes de bois, selon leurs aptitudes. Les Égyptiens sont bons pour la bâtisse.
— Bodmilcar t’a vendu des Égyptiens ? dis-je, confondu des scélératesses de cet homme. Mais il avait des Égyptiens avec lui, me poursuivant par ordre du Pharaon ; j’ai vu les épaves d’un de leurs navires, naufragé en Crète !
— Tout juste, me répondit le vieux, tout juste ! Ah ! ce Bodmilcar est un rusé compagnon, et c’est un bon tour. Il aura trouvé un moyen quelconque de désarmer ses Égyptiens ; quand ils sont venus ici, il me les a vendus, corps et biens, Égyptiens et navires. Ils ont crié tant qu’ils ont pu ; mais tu comprends que je les ai laissés crier, et que deux jours de cachot et de diète accompagnés d’une salutaire fustigation, les ont calmés. Depuis ce matin ils ne disent plus rien.
— De fait, c’est un joli tour, et de bonne guerre, dis-je, ne pouvant m’empêcher de rire moi-même, en pensant à l’adresse et à la subtilité de Bodmilcar avec ses Égyptiens.
— Oui, reprit Adonibal, mais ce n’est pas tout, et je devine maintenant un autre tour que le coquin m’a joué à moi-même.
— Te jouer, te tromper, toi, Adonibal ! m’écriai-je. Ah ! ceci est trop fort, et je n’y puis pas croire !
— Moi-même Adonibal, suffète amiral de la ville d’Utique, et connu dans le monde entier comme un homme assez difficile à frauder, dit le vieux, moitié goguenard, moitié vexé. Mais qu’y a-t-il de surprenant à cela ? Il t’a bien trompé, toi, Magon, un vieux poisson de mer sidonien qui connaît les choses et qui est réputé pour le plus avisé capitaine allant en Tarsis !
— Oh ! je le lui revaudrai, m’écriai-je. Je finirai bien par l’attraper.
— Je l’espère, me répondit le suffète ; mais il te donnera du câble à défaire. Figure-toi que ce renard d’eau salée est arrivé à me soutirer deux bonnes galères et trois cents solides Phéniciens !
— Par Astarté, voilà qui est habile ! exclamai-je. Et comment a-t-il fait, ce Tyrien de malheur ?
— Comment il a fait ? dit Adonibal après avoir vidé sa coupe. J’avais trois cents criminels de la métropole, condamnés à la déportation, et faisant escale ici. Mes prisons étant encombrées d’esclaves, je n’attendais qu’une occasion de les expédier aux mines en Tarsis, quand le Bodmilcar est venu. Trois cents hommes, des Sidoniens, des gens de Béryte, de Byblos et d’Arvad, des malfaiteurs, tous frais et solides comme des dauphins. J’ai chargé Bodmilcar de me les emmener là-bas, et je lui ai donné deux galères, et je lui ai écrit, signé, scellé, cacheté sa commission, et que Khousor-Phtah l’écrase ! Il aura, tout simplement, dans l’espoir de te rencontrer, armé mes galères avec ses malfaiteurs mis en liberté.
— Ils sont faits pour s’entendre, m’écriai-je ; mais que j’arrive dans ses eaux, et je m’en charge. »
Sur ces entrefaites entrèrent Hannibal, Asdrubal, Amilcar, Chamaï, Himilcon et Gisgon.
« Hé ! vous voilà, mes enfants, dit Adonibal ; approchez, que je vous voie. Vous vous êtes toujours bien portés, m’a-t-on dit ?
— Nous nous sommes bien portés, notre maître, répondirent-ils.
— Voici Amilcar, que j’ai vu mousse sur mon navire, reprit le vieux suffète, et à présent il est capitaine ! Et Himilcon, qui connaît si bien les constellations. Aimes-tu toujours le bon vin, Himilcon ?
— Toujours, maître, répondit le pilote. Le bon vin me conserve la vue et l’entendement.
— Tu as raison, tu as raison, dit le vieux. Et toi, Gisgon, n’as-tu pas encore retrouvé tes oreilles ?
— Les voici, dit Gisgon, dans cette bourse, et j’y ai ajouté trois jolies paires d’autres, celles des Sicules qui me les ont coupées. »
Adonibal se fit raconter notre combat chez les Sicules, et rit de bon cœur au récit de Gisgon. Ensuite on apporta le pain et la viande, et nous mangeâmes.
« Je suis content de vous voir, mes enfants, dit le suffète, et aussi de voir Asdrubal et ces deux capitaines ici. Je visiterai vos navires demain. Quand je les regarde par cette fenêtre, ils me paraissent beaux et bien construits.
— Maître suffète, lui dis-je, parmi ces Égyptiens que t’a vendus si subtilement Bodmilcar, ne se trouvait-il pas aussi quelques Helli, des Phokiens ?
— Une douzaine, mon fils, répondit le suffète.
— Et parmi ceux-ci, n’y avait-il pas une femme et un jeune garçon ?
— L’un et l’autre, reprit Adonibal ; mais que veux-tu que nous fassions de Pilegech et de jeunes garçons ici ? Il nous faut des hommes forts et vigoureux. Les Libyennes ne nous manquent pas. J’ai donc laissé à Bodmilcar la femme et le jeune enfant, et il les a emmenés avec lui. N’a-t-il pas un eunuque pour les garder ?
— Ah ! m’écriai-je, tu as vu l’eunuque ?
— Oui, un grand Syrien couard, qui m’a fort déplu. Je ne sais trop combien de fois il m’a demandé s’il était possible de revenir d’ici à Tyr. Mais Bodmilcar le traîne à sa suite, et ne le lâche pas. Oh ! il tient bien ce qu’il tient ! »
Après le repas, des hommes, avec des torches, vinrent nous reconduire. Nous descendîmes directement l’escalier de la tour, jusqu’au premier étage. De là, par une petite porte carrée, nous arrivâmes sur la galerie intérieure d’une courtine ; sur cette galerie en pente ouvrent les portes et les fenêtres des logements construits dans l’épaisseur du mur pour les soldats. Au bas de la courtine, nous traversâmes une grande salle voûtée, puis un corridor qui nous conduisit sous la porte nord du palais amiral. Au bas de l’escalier qui monte du quai à la plateforme de cette porte, la propre barque du suffète amiral nous attendait. Elle nous conduisit hors du bassin réservé ; nous longeâmes le môle et nous fûmes bientôt à nos navires où les matelots, consignés par mon ordre, attendaient le lendemain avec impatience, en faisant toutes sortes de beaux projets. Les trompettes, autour de nous, sonnaient la retraite pour faire revenir sur les navires les marins attardés, et les fanaux allumés de tous côtés faisaient voir la masse des navires encombrant le quai, les hautes fenêtres éclairées de la ville au loin, et près de nous le palais amiral, massif et sombre, par les meurtrières duquel perçaient quelques rares et faibles lumières.
Dès le matin, je fis tout mettre en ordre pour recevoir la visite de l’amiral. Il ne tarda pas ; je vis bientôt sa grande barque à douze rameurs, qui sortait du bassin réservé. Dès qu’il fut sur le pont de l’Astarté, il se retourna d’un air impatient du côté des créneaux de son palais.
« Est-ce qu’ils n’ont pas encore fini, grommela-t-il, ces imbéciles ? Je leur avais pourtant donné mes ordres en partant. Ah ! tout va mal, tout va mal, maintenant que nous vieillissons ! Au temps de notre jeunesse on était plus expéditif. »
Comme il disait cela, des hommes parurent au haut de la tour et on attacha une dizaine de têtes aux créneaux.
« Ce n’est pas malheureux ! dit le suffète. Ils ne savent plus couper une tête à présent. Il y a un grand quart d’heure que la chose devrait être faite. »