Ce 29 mai 1830.

LETTRE A M. ROQUES[351],

CONSEILLER ECCLÉSIASTIQUE

DU SÉRÉNISSIME LANDGRAVE DE HESSE-HOMBOURG.

Monsieur,

Je n’ai dédié à personne le Siècle de Louis XIV, parceque ni la vérité ni la liberté n’aiment les dédicaces, et que ces deux biens, qui devraient appartenir au genre humain, n’ont besoin du suffrage de personne. Mais je vous dédie ce supplément, quoiqu’il soit aussi vrai et aussi libre que le reste de l’ouvrage. La raison en est que je suis forcé de vous appeler en témoignage devant l’Europe littéraire. La querelle dont il s’agit pourrait bien être méprisable par elle-même, comme toutes les querelles, et confondue bientôt dans la foule de tant de disputes littéraires, de tant de différents dont la mémoire se perd avant même que la mémoire des combattants soit anéantie. Mais le rapport qui lie cette dispute aux événements du siècle de Louis XIV, les éclaircissements que les lecteurs en pourront tirer pour mieux connaître ces temps mémorables, serviront peut-être à la sauver pour quelque temps de l’oubli où les ouvrages polémiques semblent condamnés.

C’est vous, monsieur, qui m’apprîtes le premier qu’un jeune homme élevé à Genève, nommé M. de La Beaumelle, fesait réimprimer clandestinement la première édition du Siècle de Louis XIV à Francfort-sur-le-Mein.

C’est vous qui m’apprîtes que cette édition subreptice était chargée de quatre lettres[352] de La Beaumelle, dans lesquelles il outrage des officiers de la maison du roi de Prusse[353]. Votre probité fut surprise de la témérité avec laquelle cet auteur parle de plusieurs souverains de l’Europe, dans ses commentaires sur le Siècle de Louis XIV, et des belles injures qu’il me dit dans mon propre ouvrage. Vous eûtes la générosité de m’en avertir, vous eûtes celle d’offrir de l’argent à son libraire pour supprimer ce scandale.

Je sais bien que la littérature est une guerre continuelle; mais je ne devais pas m’attendre à une pareille excursion. Je vous écrivis que je ne savais pas comment je m’étais attiré ces hostilités de la part d’un homme que je n’avais connu à Berlin que pour tâcher de lui rendre service. Je me plaignis à vous de son procédé; vous eûtes la bonté de lui faire passer mes justes plaintes. Il avait l’honneur d’être lié avec vous, parcequ’il s’était destiné à Genève au ministère de votre religion: et quoique sa conduite semblât le rendre peu digne de cette fonction et de votre amitié, vous aviez pour lui l’indulgence qu’un homme de votre probité compatissante peut avoir pour un jeune homme qui s’égare, et qu’on espère de ramener à son devoir.

Il faut avouer qu’il vous exposa ingénument la raison qui l’avait porté à l’atrocité que vous condamniez. Je ne puis mieux faire, monsieur, que de rapporter ici une partie de la lettre qu’il vous écrivit il y a six mois pour justifier en quelque sorte sa conduite. La voici mot pour mot:

«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui: il me dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je parlais peu respectueusement de lui dans mon livre, que je traitais sa cour philosophe d’assemblée de nains et de bouffons, que je le comparais aux petits princes allemands[354], et mille faussetés de cette force. Maupertuis me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture, avec une lettre qu’il vit et corrigea lui-même.»

Il n’est que trop vrai, monsieur, que ce cruel procédé trop public de Maupertuis, mon persécuteur, a été l’origine du livre scandaleux de La Beaumelle, et a causé des malheurs plus réels. Il n’est que trop vrai que Maupertuis manqua au secret qu’on doit à tout ce qui se dit au souper d’un roi. Et ce qui est encore plus douloureux, c’est qu’il joignit la fausseté à l’infidélité. Il est faux que j’eusse averti sa majesté prussienne de la manière dont La Beaumelle avait osé parler de ce monarque et de sa cour dans son livre intitulé le Qu’en dira-t-on, ou Mes Pensées; je l’aurais pu, et je l’aurais dû, en qualité de son chambellan. Ce ne fut pas moi, ce fut un de mes camarades qui remplit ce devoir. J’ose en attester sa majesté elle-même. Elle me doit cette justice, elle ne peut refuser de me la rendre. Le chambellan qui l’en avertit est M. le marquis d’Argens: il l’avoue, et il en fait gloire.

Je n’étais que trop informé des coups qu’on me portait: courir chez un jeune étranger, chez un voyageur, chez un passant; lui révéler le secret des soupers du roi son maître, me calomnier en tout; lui rapporter ce qui s’était fait et dit dans mon appartement après le souper; le déguiser, l’envenimer, comme il est prouvé par le reste de la lettre de La Beaumelle; c’était une des moindres manœuvres que j’avais à essuyer. Presque tout Berlin était instruit de cette persécution. Sa majesté l’ignora toujours. J’étais bien loin de troubler la douceur de la retraite de Potsdam, et d’importuner le roi, notre bienfaiteur commun, par des plaintes. Ce monarque sait que non seulement je ne lui ai jamais dit un seul mot contre personne, mais que je n’opposais que de la douceur et de la gaîté aux duretés continuelles de mon ennemi. Il ne pouvait contenir sa haine, et je souffrais avec patience. Je restai constamment dans ma chambre, sans en sortir que pour me rendre auprès de sa majesté quand elle m’appelait. Je gardai un profond silence sur les procédés de Maupertuis, et sur les trois volumes de La Beaumelle qu’ont produits ces procédés.

Dans le même temps M. de Maupertuis voulut opprimer M. Kœnig, autrefois son ami, et toujours le mien. M. Kœnig avait tâché, ainsi que moi, d’apprivoiser son amour-propre par des éloges; il avait fait exprès le voyage de Berlin pour conférer amiablement avec lui sur une méprise dans laquelle Maupertuis pouvait être tombé. Il lui avait montré une ancienne lettre de Leibnitz, qui pouvait servir à rectifier cette erreur. Quelle fut la récompense du voyage de M. Kœnig? son ami, devenu dès-lors son ennemi implacable, profite d’un aveu que M. Kœnig lui a fait avec candeur, pour le perdre et pour le déshonorer. M. Kœnig lui avait avoué que l’original de cette lettre de Leibnitz n’avait jamais été entre ses mains, et qu’il tenait la copie d’un citoyen de Berne mort depuis long-temps[355]. Que fait Maupertuis? il engage adroitement les puissances les plus respectables à faire chercher en Suisse cet original, qu’il sait bien qu’on ne trouvera pas: ayant ainsi enchaîné à ses artifices la bonté même de son maître, il se sert de son pouvoir à l’académie de Berlin pour faire déclarer faussaire un philosophe, son ami, par un jugement solennel; jugement surpris par l’autorité; jugement qui ne fut point signé par les assistants; jugement dont la plupart des académiciens m’ont témoigné leur douleur; jugement réprouvé et abhorré de tous les gens de lettres. Il fait plus; il pousse la vengeance jusqu’à vouloir paraître modéré. Il demande à l’académie qu’il dirige, la grace de celui qu’il fait condamner. Il fait plus encore; il ose écrire lettre sur lettre à madame la princesse d’Orange, pour imposer silence à l’innocent qu’il persécute, et qu’il croit flétrir. Il le poursuit dans son asile, il veut lui lier les mains tandis qu’il le frappe.

J’ai l’honneur d’être de dix-huit académies, et je puis vous assurer qu’il n’y a point d’exemple qu’aucune d’elles ait jamais traité ainsi un de ses membres. Toute l’Europe savante applaudit encore à la manière dont la société royale de Londres se comporta dans la fameuse dispute entre Newton et Leibnitz. Il s’agissait de la plus belle découverte qu’on ait jamais faite en mathématiques. La société royale nomma des commissaires tirés de différentes nations, qui examinèrent toutes les pièces pendant un an. L’authenticité de ces pièces fut constatée. Le grand Newton, élu président de la société royale, n’extorqua point en sa faveur un jugement qui ne devait être rendu que par le public. Il ne fit point déclarer son adversaire faussaire; il n’affecta point de demander sa grace à la société royale, en le fesant condamner avec ignominie; il ne le poursuivit point avec cruauté dans son asile; il n’écrivit point à l’électrice de Hanovre pour faire ordonner le silence à Leibnitz; il ne le menaça point d’une peine académique en demandant sa grace; il ne compromit point le roi d’Angleterre, il ne le trompa point. On ne mit que de l’exactitude, de la vérité, de l’évidence, dans ce grand procès où il s’agissait d’une véritable gloire. C’étaient des dieux qui disputaient à qui il appartenait de donner la lumière au monde. Mais il ne faut pas que la belette de la fable prétende bouleverser le ciel et la terre pour un trou de lapin qu’elle a usurpé.

Tout Berlin, toute l’Allemagne, criaient contre une conduite si odieuse; mais personne n’osait la découvrir au roi de Prusse; et le persécuteur triomphait en abusant des bontés de son maître: j’ai été le seul qui ai osé élever ma faible voix. J’ai rendu hardiment ce service à la vérité, à l’innocence, à l’académie de Berlin; j’ose dire à la patrie, que mon attachement pour le roi de Prusse avait rendue la mienne. J’ai seul fait parvenir les cris de l’Europe savante entière aux oreilles de sa majesté. J’en ai appelé du grand homme mal informé au grand homme mieux informé. J’ai pris le parti de M. Kœnig, ainsi que le célèbre et respectable Volf, qui a écrit sur cette affaire une lettre dont j’ai l’original entre les mains, la voici:

Certum est quam quod certissimum veritatem esse ex parte Kœnigii, sive authenticitatem fragmenti ex litteris Leibnitzii, sive judicium famosum academiæ spectes, sive prætensam legem ad ruinant totius machinæ tendentem, si non in se contradictionem involveret.

«Il est reconnu pour certain et très certain que la vérité est tout entière du côté du professeur Kœnig, soit dans l’authenticité de la lettre de Leibnitz, soit dans l’étrange jugement de l’académie, soit dans la prétendue découverte de son adversaire, qui ne serait qu’un renversement des lois de la nature si elle n’était pas une contradiction.»

J’ai pris le parti de M. Kœnig avec les académiciens des sciences de Paris, avec tous les autres, avec l’Europe littéraire. Je me suis exposé par mon peu de ménagement à perdre les honneurs, les biens, dont un grand roi me comblait, et ses bontés plus précieuses cent fois que tous ces biens et tous ces honneurs. J’ai risqué la plus cruelle disgrace auprès d’un monarque qui m’avait arraché dans ma vieillesse à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à mes emplois; d’un monarque qui m’avait prévenu, il y a plus de quinze ans, par ses bontés, auxquelles j’avais répondu avec enthousiasme; pour qui j’avais tout quitté, tout sacrifié, et sur qui je fondais enfin le bonheur des derniers jours de ma vie. Je n’ai pas balancé.

Il m’a fallu à-la-fois combattre contre mon persécuteur Maupertuis, et pour M. Kœnig mon ami, et pour moi-même. Il a fallu, dans le temps même que l’auteur de la Vénus physique et de ses étranges lettres m’accablait, répondre à un livre plus mauvais encore, qu’il a fait composer. Oui, monsieur, c’est lui qui a porté La Beaumelle à faire cette malheureuse édition du Siècle de Louis XIV, dans laquelle lui seul, des gens de lettres qui étaient auprès du roi de Prusse, n’est pas offensé. S’il n’avait pas excité La Beaumelle contre moi par une calomnie, ce jeune homme, à qui je n’avais jamais donné lieu de se plaindre de moi, n’aurait point fait ce scandaleux ouvrage. Mon persécuteur a beau employer tous ses artifices pour faire désavouer aujourd’hui à La Beaumelle cette lettre dans laquelle ses manœuvres sont constatées; la lettre existe, monsieur, entre vos mains; et j’en ai gardé soigneusement la copie authentique, transcrite par vous-même. Cette lettre qui sert à convaincre Maupertuis d’infidélité envers son maître, et de calomnie envers moi; cette lettre, dis-je, est encore plus reconnue que celle de Leibnitz, qui a servi à manifester les erreurs de son amour-propre à la face de tout le monde.

Il peut faire déclarer faussaire qui il voudra dans une assemblée de son académie; il sera déclaré injuste par tout le public. Il verra que dans la littérature on ne réussit point par les souterrains de la fraude, comme il a dû voir qu’on ne subjugue point les esprits par la hauteur et la violence; qu’il ne faut dans les écrits que de la raison, et dans la société que de la douceur; qu’enfin la vérité, quoique peu circonspecte par cela même qu’elle est la vérité, la candeur bien que trop simple, l’innocence sans politique, confondent tôt ou tard l’erreur, le manège, la violence. La Beaumelle, qui est jeune encore, apprendra, à ses dépens, à ne plus faire servir son amour-propre imprudent et sans pudeur à l’amour-propre artificieux d’un autre. Je m’adresse, comme M. Kœnig, au public, juge souverain des ouvrages et des hommes. Ce public déteste l’oppresseur, se moque de l’absurde; plaint le malheureux, et aime la vérité.

P. S. Vous m’apprenez, monsieur, par vos lettres, que La Beaumelle promet de me poursuivre jusqu’aux enfers. Il est bien le maître d’y aller quand il voudra. Vous me faites entendre que, pour mieux mériter son gîte, il imprimera contre moi beaucoup de choses personnelles, si je réfute les commentaires qu’il a imprimés sur le Siècle de Louis XIV. Vous m’avouerez que c’est un beau procédé d’imprimer trois volumes d’injures, d’impostures contre un homme, et de lui dire ensuite: Si vous osez vous défendre, je vous calomnierai encore.

Vous me rapportez, monsieur, dans votre lettre du 22 mars, «que la manière dont il s’y prendra ne pourra que me faire beaucoup de peine; et quand il aurait tout le tort du monde, le public ne s’en informera pas, et rira à bon compte.»

Sachez, monsieur, que le public peut rire d’un homme heureux et avantageux qui dit, ou fait, ou écrit des sottises; mais qu’il ne rit point d’un homme infortuné et persécuté. La Beaumelle peut réimprimer tout ce qu’on a écrit contre moi dans plus de cinquante volumes; cela lui procurera peu de profit et peu de rieurs. Je vous réponds que ses nouveaux chefs-d’œuvre ne me feront aucune peine. Je lui donne une pleine liberté. Je crois bien que La Beaumelle est un écrivain à faire rire: mais si l’auteur de la Spectatrice danoise[356], du Qu’en dira-t-on, ou de Mes Pensées, qui a outragé tant de souverains et de particuliers avec une insolence si brutale, et qui n’est impuni que par l’excès du mépris qu’on a pour lui, pense devenir un homme plaisant, il m’étonnera beaucoup. Il s’agit à présent du Siècle de Louis XIV. Il faut voir qui a raison de La Beaumelle ou de moi, et c’est de quoi les lecteurs pourront juger[357].

SUPPLÉMENT

AU

SIÈCLE DE LOUIS XIV.

PREMIÈRE PARTIE[358].

Les éditions nombreuses d’un livre, dans sa nouveauté, ne prouvent jamais que la curiosité du public, et non le mérite de l’ouvrage. L’auteur du Siècle de Louis XIV sentait tout ce qui manquait à ce monument qu’il avait voulu élever à l’honneur de sa nation. Il serait incomparablement moins indigne de la France s’il avait été achevé dans son sein; mais on sait quels engagements et quel attachement d’un côté, quelles bontés prévenantes de l’autre, avaient arraché l’auteur à sa patrie. Parvenu à un âge assez avancé, éprouvant, par des maladies continuelles, une décrépitude prématurée, et craignant d’être prévenu par la mort, il hasarda enfin, au commencement de l’année 1752, de livrer au public la faible esquisse du Siècle de Louis XIV, dans l’espérance que cet ouvrage engagerait les gens de lettres, et les hommes instruits des affaires publiques, à lui fournir de nouvelles couleurs pour achever le tableau. Il ne s’est pas trompé dans son attente. Il a reçu des instructions de toutes parts, et il s’est trouvé en état, dans l’espace d’une année, de donner une meilleure forme à son ouvrage. Il a tout retouché, jusqu’au style. La même impartialité reconnue règne dans le livre, mais avec une attention beaucoup plus scrupuleuse. Il est permis à l’auteur de le dire, parcequ’il est permis d’annoncer qu’on s’est acquitté d’un devoir indispensable. On a rempli ce devoir à l’égard du cardinal Mazarin, dans la nouvelle édition. Voici comment on s’exprime sur ce ministre:

«Le grand homme d’état est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie.[359] Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans le temps que le royaume était déchaîné contre lui; et par une fatalité singulière, il lui fit plus de bien lorsqu’il était persécuté, que dans la tranquillité d’une puissance absolue.»

On prie le lecteur de jeter les yeux sur tout ce qui concerne la paix de Rysvick, dans cette nouvelle édition[360], la seule qu’on puisse consulter; c’est un morceau très utile, tiré des Mémoires manuscrits de M. de Torci. Ces mémoires démentent formellement ce que tant d’historiens, tant d’hommes d’état, et milord Bolingbroke lui-même, avaient cru, que le ministère de Versailles avait dès-lors dévoré en idée la succession du royaume d’Espagne; et rien ne répand plus de jour sur les affaires du temps, sur la politique, et sur l’esprit du conseil de Louis XIV.

On voit quels services rendit le maréchal d’Harcourt dans la grande crise de l’Espagne, lorsque l’Europe en alarmes attendait d’un mot de Charles II mourant quel serait le successeur de tant d’états. De nouvelles anecdotes sont ainsi semées dans tous les chapitres.

On en trouve au second volume[361] sur l’homme au masque de fer; mais les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de la postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV. Le chapitre du Gouvernement intérieur est très augmenté; c’est là qu’on voit d’un coup d’œil ce qu’était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a été par lui, et depuis lui. Les matériaux seuls de ce chapitre font connaître la nation et le monarque. Il n’y a nul mérite à les avoir mis en œuvre; mais c’est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir.

Le dernier chapitre[362] contient cinquante-six articles nouveaux, concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV, et dont plusieurs l’ont illustré. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourût, qu’il tâchât d’en saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi, deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture. L’auteur, quoique très malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce qui s’est fait et s’est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent années. L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. Tous les honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même en Angleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe et guerrière abonde, ont tous avoué que l’auteur n’avait été ni flatteur ni satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples; ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais un des plus grands rois; dans son gouvernement, une conduite ferme, noble et suivie, quoique mêlée de fautes; dans sa cour, le modèle de la politesse, du bon goût, et de la grandeur, avec trop d’adulation; dans sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des belles-lettres poussée au plus haut point, l’intelligence du commerce, un courage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait détruire des préjugés de cent années, d’autant plus forts, que le célèbre Addison et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on lui mande. Il n’a plus rien à souhaiter, s’il a obtenu de la nation qui a produit Marlborough, Newton, et Pope, du respect pour le génie de la France.

Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune homme élevé à Genève, qui commence à être connu dans la littérature, ayant passé à Berlin, et s’étant ensuite arrêté à Francfort, y travailla à une édition clandestine, d’après la première, quoiqu’il fût public que le libraire Walther, en vertu de ses droits, en préparait à Dresde une nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile.

C’était violer dans l’empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en contrefesant leurs ouvrages; mais on n’avait point vu d’homme de lettres exercer cette piraterie. Il vendit quinze ducats à la veuve Knoch et Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait cette édition frauduleuse[363].

Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une nouvelle édition avec des remarques par M. L. B.; il est frappé de l’air d’autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses décisions. Il croit que c’est quelque homme d’état, ou quelque savant profond dans l’histoire: il ne peut deviner que c’est l’éditeur des Lettres de madame de Maintenon, l’auteur de la Spectatrice danoise, l’auteur de Mes Pensées, ou du Qu’en dira-t-on. Ce grand écrivain fait bien de l’honneur à l’auteur du Siècle de Louis XIV; il le traite comme tous les potentats de l’Europe; il le condamne et l’instruit. Il aurait du seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires, comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son chef-d’œuvre du Qu’en dira-t-on dans toutes les grandes villes où il passait. Il substituait, de province en province, un feuillet à un autre; il mettait à la tête de Mes Pensées, cinquième, sixième édition. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus flatteuse; car il leur supposait à tous la plus grande clémence.

Était-il hors de Saxe, il imprimait (page 302): «J’ai vu à Dresde un roi.... un ministre.... un héritier.... une princesse.... un peuple....» Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait frémir. Était-il hors de Berlin, il imprimait (page 244): «Prédiction... la Prusse... et (page 230): Des soldats qu’une barbare discipline dépouille de tout sentiment d’honneur, à qui on fait haïr une vie qu’on les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.;» et, dans le même article, ce judicieux auteur dit, «Que l’inhumanité des châtiments fait périr ces hommes (impunis) dans l’étisie, ou languir par des descentes.»

A peine est-il hors de Gotha, qu’il dit (page 108): «Je voudrais bien savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha, par exemple, vendent aux grands le sang de leurs sujets?»

S’il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms.

Se croit-il hors d’état de voyager en Angleterre, il dit (page 258), «que lord Bath serait déshonoré en France.» A-t-il quitté la Hollande, il insère (page 279): «Que bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être submergée, quand le stathoudérat sera bien établi.»

Est-il loin de la France, il dit (page 302): «Que le despotisme y a éteint jusqu’au nom de vertu.» Mais dès qu’il veut venir à Paris, il ôte cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui pensent.

Voilà donc ce que ce personnage appelle Mes Pensées, et ce qu’on a lu avec la curiosité et les sentiments que cette noble hardiesse doit inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres; mais il défigure un peu ce qu’il touche. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal de Richelieu, il lui fait dire une sottise. Il prétend que le cardinal de Richelieu a écrit: «Le roi a changé de ministre, et son ministre de maxime.» Il ne sent pas que ce n’est point le nouveau ministre, le cardinal de Richelieu lui-même, qui a changé. Il y a dans la lettre: «Le roi a changé de ministre, et le conseil de maxime.» Voilà des paroles d’un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n’en ont aucun.

Il défigure de la même façon des vers de la tragédie de Rome sauvée, en leur substituant les siens; car ce galant homme est aussi poëte, ou du moins il veut faire des vers.

Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui ne peuvent être qu’à lui: par exemple il donne des conseils à un jeune courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58): «Le mérite parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l’effronterie: rampez donc effrontément.» On ne saurait donner un conseil plus honnête.

Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de Cicéron:

Un courage indompté, dans le cœur des mortels,
Fait ou les grands héros ou les grands criminels.
Qui du crime à la terre a donné les exemples,
S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples:
Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit,
Eût été Scipion, si je l’avais conduit.
Je réponds de César, il est l’appui de Rome:
J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme.
Rome sauvée, acte V, scène 3.

Voici comme l’auteur de Mes Pensées s’approprie ces vers dans sa prose (page 79): «Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font les grands héros et les grands criminels; et l’ame du grand Condé ressemblait à celle de Cartouche.»

Il y a dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles caractérisent une ame qui n’est pas celle du grand Condé: et ce qui est rare, c’est l’air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les Clarendon et les De Thou n’auraient exprimé qu’avec défiance, ou plutôt ce qu’ils n’auraient jamais dit. «Donnez-moi, dit-il (page 25), un Stuart qui ait l’ame de Cromwell, et je le ferai roi d’Angleterre.» Vous le ferez roi d’Angleterre! vous! quel feseur de monarques! Le fou du roi Jacques Iᵉʳ s’étant un jour assis sur le trône, on lui demanda: Que fais-tu là, maraud? Il répondit: Je règne. L’auteur de Mes Pensées fait plus, il fait régner. C’est ce modeste et sage écrivain, ce grand politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l’instruction publique, a donné l’édition du Siècle de Louis XIV.

Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque chose de l’histoire, il ne serait pas impossible qu’il eût en effet critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits; mais point. Son génie ne lui a pas permis de s’abaisser à ces détails. C’est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire; c’est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c’est La Beaumelle qui se mêle de condamner Louis XIV; c’est La Beaumelle qui dit qu’on se gâte à Potsdam; c’est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la moindre raison de ses décisions, parle avec la même modestie que s’il avait un roi d’Angleterre à faire.

Il règle les rangs des rois. Il dit que le roi de Sardaigne ne cédera jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne en un seul mot. Par exemple, l’auteur du Siècle de Louis XIV dit[364] que la France, depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des factions; et le savant La Beaumelle demande quand? Voilà un excellent critique en histoire! Il ignore les horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri III, Henri IV, et les factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis XIII.

«Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mauvaise.» Il dit en un endroit que l’auteur du Siècle écrit comme un clerc de procureur. L’auteur du Siècle lui aurait eu plus d’obligation des instructions historiques qu’il devait attendre d’un homme qui prend la peine de contrefaire son livre en l’enrichissant de notes: l’auteur était en effet tombé dans des méprises considérables. Il était bien difficile que, n’ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu’il avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes les erreurs qu’il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la bonté de l’avertir, ont été soigneusement corrigées dans les éditions nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s’est bien donné de garde d’en relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas seulement que le fameux prince d’Orange Guillaume III fut créé stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral-général? lui qui ignore l’ancien droit qu’avait l’empereur sur la ville de Bamberg, droit qui tire son origine des conventions faites avec les papes, dans le temps qu’ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu’ils échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il mieux l’histoire du temps que l’histoire ancienne, quand, dans une de ses remarques, il dit que l’entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n’y eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu’il passa seul en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul courage.

Plus il est ignorant, plus il parle en maître; et plus il parle en maître, sans alléguer de raisons, moins il mérite qu’on lui réponde directement. Mais comme on doit avoir pour le public le respect de l’instruire, et de lui présenter les autorités sur lesquelles les plus importantes et les plus curieuses vérités de cet essai historique sont fondées, on prendra occasion des bévues de La Beaumelle pour dire ici des choses utiles. Ce qu’il y a de plus vil peut servir à quelques usages.

On parlera d’abord du célèbre testament du roi d’Espagne Charles II. Il s’agit de prouver que la cour de Versailles n’y eut pas la moindre part, et qu’elle n’avait jamais songé à la succession entière de cette monarchie. L’auteur du Siècle cite M. le marquis de Torci, alors ministre en France. Il atteste le témoignage authentique de ce secrétaire d’état; un La Beaumelle nie ce témoignage! il demande où il est! On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs, que ce témoignage se trouve dans les Mémoires manuscrits[365] de M. de Torci, lesquels sont entre les mains de sa famille. On ne les confiera pas à La Beaumelle, sans doute; mais ce manuscrit est assez connu. Un autre témoignage du marquis de Torci se trouve encore écrit de sa main à la marge de l’histoire italienne de Louis XIV, par le comte Ottieri[366], imprimée à Rome, et de laquelle La Beaumelle n’a jamais entendu parler. Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome, eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture de son exemplaire à M. le marquis de Torci. Ottieri, comme tous les autres historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie d’Espagne. M. de Torci réfute en peu de mots cette erreur si accréditée, et dit expressément que Louis XIV n’y a jamais pensé. Ce volume du comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du marquis de Torci, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque.

Il faut distinguer les erreurs dans les historiens. Une fausse date, un nom pour un autre, ne sont que des matières pour un errata. Si d’ailleurs le corps de l’ouvrage est vrai, si les intérêts, les motifs, les événements, sont développés avec fidélité, c’est alors une statue bien faite à laquelle on peut reprocher quelque pli négligé à la draperie.

On pourrait à toute force pardonner à l’historien De Limiers d’avoir fait assister au grand-conseil qui se tint à Versailles, au sujet du testament de Charles II, madame de Maintenon qui n’y entra jamais, et M. de Pomponne qui était mort; mais ce qu’on ne peut pardonner, c’est l’ignorance des deux traités de partage; c’est d’avoir supposé que le roi d’Angleterre avait engagé Charles II à faire un testament en faveur du prince de Bavière; c’est d’avoir imaginé que Louis XIV avait ensuite envoyé un autre testament à signer au roi d’Espagne en faveur du duc d’Anjou. Il n’est pas permis de se tromper sur une révolution si grande, si importante, devenue la base d’un nouveau système de l’Europe. L’auteur du Siècle est, de tous les historiens qui ont parlé de cet événement, le premier qui ait su et qui ait dit la vérité.

Que le P. Daniel, dans ses Abrégés chronologiques de Louis XIII et de Louis XIV, se trompe sur quelques noms, sur la position de quelques villes; qu’il prenne l’entrée de quelques troupes dans une ville ouverte pour un siége, ces légères fautes ne sont presque rien, parcequ’il importe peu à la postérité qu’on ait eu tort ou raison dans des petits faits qui sont perdus pour elle. Mais on ne peut souffrir les déguisements avec lesquels il raconte les batailles importantes, ni surtout son affectation de n’étaler que des combats, qui, après tout, ne sont que des choses fort communes dans les fastes d’un siècle mémorable par tant d’autres endroits singuliers. C’est ce qu’on lui reproche dans sa grande histoire. Il aurait dû approfondir les lois, les usages, le commerce, les arts, parler de tout en philosophe. Il ne l’a pas fait; et quoique son histoire de France soit la meilleure de toutes, notre histoire reste encore à faire.

On ennoblira encore ici l’humiliation où l’on descend de parler d’un tel critique, en rendant compte d’une autre anecdote très importante. Cette particularité ne se trouve que dans l’édition du Siècle de 1753. On y voit par quel motif Louis XIV reconnut le fils de Jacques II pour roi en 1701. L’auteur du Siècle avoue seulement, dans toutes les premières éditions, que plusieurs membres du parlement d’Angleterre lui ont dit que, sans cette démarche de Louis XIV, le parlement n’aurait peut-être point pris parti dans la guerre de la succession. Notre La Beaumelle demande «qui sont ces membres du parlement? plusieurs autres membres, dit-il, et tous les historiens m’ont assuré le contraire.»

Vous, jeune homme, qui n’avez jamais été à Londres, qui n’avez pu vous informer de ce fait, puisque l’auteur du Siècle est le premier qui l’ait fait connaître, vous osez dire que des pairs d’Angleterre vous en ont parlé! vous osez dire que cette anecdote est discutée dans tous les autres historiens! Apprenez de qui l’auteur la tient; de milord Bolingbroke, qu’il a fréquenté pendant plusieurs années; et ce que milord Bolingbroke lui en avait toujours dit se trouve confirmé aujourd’hui par ses Lettres historiques qui viennent de paraître. Il n’y a qu’à lire les pages 158 et 159 de son tome second. C’est là qu’on verra comment, par un accord heureux, on peut concilier ce que MM. de Torci et Bolingbroke ont dit tant de fois, et ce qui est très vrai, que ce furent des femmes à qui le prétendant dut la consolation d’être reconnu roi par Louis XIV. Milord Bolingbroke ne savait cette anecdote que confusément, et M. de Torci en était instruit dans le plus grand détail et avec la plus grande certitude. Milord Bolingbroke dit dans ses Lettres que «des intrigues de femmes déterminèrent Louis XIV;» mais quelles étaient ces femmes? Ce fut la propre veuve du roi Jacques, la mère du prétendant, qui vint en larmes conjurer Louis XIV de ne pas refuser de vains honneurs au fils d’un roi qu’il avait protégé, et qu’il avait toujours reconnu pour roi, même après le traité de Rysvick, sans que Guillaume III s’en fût offensé. Elle lui demanda cette grace au nom de sa magnanimité et de sa gloire; et le roi céda à ces deux noms qui pouvaient sur lui plus que tout son conseil. C’est là ce que milord Bolingbroke ne savait pas, et ce qui se trouve, dans la nouvelle édition du Siècle[367], parmi d’autres faits aussi curieux que véritables.

La Beaumelle peut encore porter son ignorance téméraire jusqu’à dire que les petites querelles de la duchesse de Marlborough et de miladi Masham n’influèrent en rien sur les affaires. «Ce conte, dit-il, est pris de l’Anti-Machiavel, et n’en est pas le meilleur endroit.» Ce conte est une vérité reconnue de toute l’Angleterre, que madame la duchesse de Marlborough avoua elle-même plusieurs fois à M. de Voltaire, et qu’elle a confirmée depuis dans ses Mémoires. Ce conte n’est point tiré de l’Anti-Machiavel, que son illustre auteur ne composa qu’en 1739. M. de Voltaire avait déjà, quelques années auparavant, poussé le Siècle de Louis XIV jusqu’à la bataille de Turin, et le manuscrit était entre les mains du roi de Prusse dès l’année 1737. Ce manuscrit était la suite d’une Histoire universelle depuis Charlemagne, écrite dans le même goût et dans le même esprit. On lui en a volé la partie la plus intéressante; et si La Beaumelle sait où elle est, M. de Voltaire lui en donnera plus de quinze ducats[368].

Pour continuer à rendre ce Mémoire instructif, et pour nourrir l’ignorante sécheresse des remarques d’un jeune homme qui ose censurer une histoire, sans rapporter un seul fait, sans alléguer la moindre probabilité sur quoi que ce puisse être, passons à l’homme au masque de fer; et examinons, avec les lecteurs sérieux et attentifs, la plus singulière et la plus étonnante anecdote qui soit dans aucune histoire.

L’auteur du Siècle dit que tous les historiens de Louis XIV ont ignoré ce fait, et il a assurément raison. La Beaumelle répond avec sa prudence ordinaire: «Les Mémoires de Perse en ont parlé.» Voici ce qu’on pourrait lui répliquer.

Premièrement, mon ouvrage était fait en partie long-temps avant les Mémoires de Perse qui n’ont paru qu’en 1745[369]. En second lieu, il n’appartient qu’à vous de citer parmi les historiens un libelle qui est aussi obscur, et presque aussi méprisable que votre Qu’en dira-ton; un libelle où il y a aussi peu de vérité que dans vos ouvrages, où la plupart des rois sont insultés, où les événements sont déguisés ainsi que les noms propres.

Le hasard fait tomber ce livre entre mes mains dans ce moment même. Je trouve qu’en effet il y est parlé de l’homme au masque de fer. L’auteur, à l’exemple de tous les auteurs de ces sortes d’ouvrages, mêle dans cette aventure beaucoup de mensonges à un peu de vérité: il dit que le duc d’Orléans, régent de France, qu’il appelle Ali-Omajou, alla quelque temps avant sa mort voir à la Bastille ce fameux et inconnu prisonnier. Tout Paris sait qu’il est faux que le duc d’Orléans ait jamais fait une visite à la Bastille. Il dit que ce prisonnier était le comte de Vermandois qu’il appelle Giafer; et il prétend que ce comte de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière, fut dérobé à la connaissance des hommes par son propre père, et conduit en prison avec un masque sur le visage, dans le temps qu’on le fit passer pour mort. Il dit que ce fut pour le punir d’un soufflet que ce prince avait donné à monseigneur le dauphin. Comment peut-on imprimer une fable aussi grossière? Ne sait-on pas que le comte de Vermandois mourut de la petite-vérole au camp devant Dixmude en 1683? Le dauphin avait alors vingt-deux ans; on ne donne des soufflets à un dauphin à aucun âge; et c’est en donner un bien terrible au sens commun et à la vérité que de rapporter de pareils contes. D’ailleurs, le prisonnier au masque de fer était mort en 1704[370]; et l’auteur des Mémoires de Perse le fait vivre jusqu’à la fin de 1721.

J’avoue que je suis surpris de trouver dans ces Mémoires de Perse une anecdote qui est très vraie parmi tant de faussetés. J’avais appris cette anecdote l’année passée; c’est celle de l’assiette d’argent et du pêcheur, laquelle est insérée dans mes éditions de Dresde et de Paris de 1753[371]. Elle a été racontée souvent par M. Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes. Il avait vu ce prisonnier dans sa jeunesse, quand on le transféra de l’île Sainte-Marguerite à Paris. Il était en vie l’année passée, et peut-être vit-il encore. Les aventures de ce prisonnier d’état sont publiques dans tout le pays; et M. le marquis d’Argens, dont la probité est connue, a entendu il y a long-temps conter le fait dont je parle, à M. Riousse, et aux hommes les plus considérables de sa province.

On veut savoir le nom du médecin de la Bastille que j’ai dit avoir traité souvent cet étrange prisonnier. On peut s’en informer à M. Marsolan, gendre de ce médecin, et qui a été long-temps chirurgien de M. le maréchal de Richelieu.

Plusieurs personnes enfin me demandent tous les jours quel était ce captif si illustre et si ignoré. Je ne suis qu’historien, je ne suis point devin. Ce n’était pas certainement le comte de Vermandois; ce n’était pas le duc de Beaufort, qui ne disparut qu’au siége de Candie, et dont on ne put distinguer le corps dont les Turcs avaient coupé la tête. M. de Chamillart disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de Caumartin, que c’était un homme qui avait tous les secrets de M. Fouquet. Il avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un subalterne? Qu’on songe qu’il ne disparut en ce temps-là aucun homme considérable. Il est donc clair que c’était un prisonnier de la plus grande importance, dont la destinée avait toujours été secrète. C’est tout ce qu’il est permis de conjecturer.

Le critique, sans rien approfondir, se contente de mettre en note, ouï-dire. Mais une grande partie de l’histoire n’est fondée que sur des ouï-dire rassemblés et comparés. Aucun historien, quel qu’il soit, n’a tout vu. Le nombre et la force des témoignages forment une probabilité plus ou moins grande. L’histoire de l’homme au masque de fer n’est pas démontrée comme une proposition d’Euclide; mais le grand nombre des témoignages qui la confirment, celui des vieillards qui en ont entendu parler aux ministres, la rendent plus authentique pour nous qu’aucun fait particulier des quatre cents premières années de l’histoire romaine.

Le critique me reproche d’affecter, sur d’autres points, de citer des autorités respectables, entre autres celle du cardinal de Fleury; comme si j’étais un jeune homme ébloui de la grandeur. La familiarité avec les puissants de ce monde est une vanité; et il faut être bien faible pour en faire gloire.

Vous dites, pour infirmer le témoignage du cardinal de Fleury, qu’il ne m’aimait pas; cela peut être: aussi n’ai-je point dit qu’il m’aimât. J’aurais plus volontiers fait ma cour au savant abbé de Fleury qu’à l’heureux cardinal de Fleury; mais je suis obligé d’avouer que lorsqu’il sut que je travaillais, je ne dirai pas à l’histoire de Louis XIV, mais au tableau de son siècle, il me fit venir quelquefois à Issi pour m’apprendre, disait-il, des anecdotes. Ce fut lui, et lui seul, dont je tins que M. de Bâville, intendant du Languedoc, avait été le principal instigateur de la fameuse révocation de l’édit de Nantes: il le savait bien. C’était à M. de Bâville qu’il devait sa fortune. Ce fut lui qui un jour me montra à Versailles, au bout de son appartement, la place où le roi avait épousé madame de Maintenon; ce fut lui qui me dit que le chevalier de Forbin n’avait point été témoin du mariage, quoi qu’en dise l’abbé de Choisi, dont les Mémoires sont aussi peu sûrs en bien des endroits, qu’ils sont négligemment écrits. En effet, M. de Forbin, homme de mer, n’étant point attaché intimement au roi, n’était pas fait pour être le témoin d’une cérémonie si secrète. Cet emploi ne pouvait être que le partage d’anciens domestiques affidés.

Je demandai au cardinal si Louis XIV était instruit de sa religion, pour laquelle il avait toujours montré un si grand zèle; il me répondit ces propres mots: Il avait la foi du charbonnier. Du reste il ne me dit guère que des particularités qui le concernaient lui-même, et qui étaient fort peu de chose. Il me parlait sans cesse d’un procès qu’il avait eu avec les jésuites, étant évêque de Fréjus, et de la peine extrême que cette petite querelle avait faite à Louis XIV. Il avait la faiblesse de croire que ces bagatelles pouvaient entrer dans l’histoire du siècle: il n’est pas le seul qui ait eu cette faiblesse. Une chose plus digne de la postérité, c’est que dans ces entretiens le cardinal de Fleury convint que la constitution de l’Angleterre était admirable. Il me semble qu’il est beau à un cardinal, à un premier ministre de France, d’avoir fait cet aveu. Il ajouta que c’était une machine compliquée, aisée à déranger, et sujette à bien des abus. Je lui répondis que les abus étaient attachés à la nature humaine, mais que les lois n’avaient rendu nulle part la nature humaine plus respectable. Il me dit qu’il avait toujours eu l’ascendant sur le ministre anglais; il avait grande raison: il avait fait alors la guerre et la paix sans l’intervention de ce ministre. Walpole croyait me gouverner, disait-il, et il me semble que je l’ai gouverné. Un La Beaumelle pourra avancer que cela n’est pas vrai; et moi je le rapporte parceque cela est vrai.

J’allais, après ces entretiens, écrire chez Barjeac ce que son maître m’avait dit de plus important; et je ne fesais pas plus ma cour à Barjeac qu’à son maître, pour ne pas augmenter la foule. Encore une fois, je n’étais pas le favori du cardinal, bien que j’eusse long-temps été admis dans sa société avant qu’il fût premier ministre; ou plutôt, parceque j’y avais été admis, et que ma franchise n’est guère faite pour plaire à des hommes puissants. Mais apprenez de moi ce que doit un historien à la vérité, et le seul mérite de mon ouvrage. Je n’aimais pas plus le cardinal de Fleury qu’il ne m’aimait; cependant j’ai parlé de lui dans le tableau de l’Europe[372], à la fin du Siècle de Louis XIV, comme s’il m’avait comblé de bienfaits. Quand l’historien parle, l’homme doit se taire. L’éloge que j’ai fait de ce ministre ne m’a rien coûté; et si Trajan m’avait persécuté, je dirais que Trajan a tort, mais qu’il est un grand homme.

La Beaumelle me fait un plaisant reproche d’avoir consulté pendant vingt années les premiers hommes du royaume pour m’instruire de la vérité. Que ne me reproche-t-il aussi d’avoir demandé à tant d’officiers généraux des instructions sur la guerre de 1741? d’avoir travaillé six mois sans relâche dans les bureaux des ministres, tandis que j’étais historiographe de France, place véritablement honorable pour un écrivain, et que j’ai sacrifiée? Que ne me fait-il un crime d’avoir tout vu par mes yeux, tout extrait de ma main, tout rassemblé? d’avoir laissé à mon roi et à ma patrie ce monument qui ne doit paraître qu’après ma mort, et que j’ai achevé dans une terre étrangère[373]? J’ai fait mon devoir, et je regarde encore comme un devoir de répondre aux derniers des écrivains, parceque le mépris qu’on leur doit cède au respect qu’on doit à la vérité. Voilà ce que l’auteur du Siècle de Louis XIV pourrait dire.

Il continuerait ainsi, s’il voulait prendre la peine d’instruire cet écolier.

1º Apprenez que la valeur numéraire des espèces est arbitraire, et n’est pas indifférente comme vous le dites. Le roi est le maître de faire valoir douze livres l’écu qui est à présent fixé à six; mais, en ce cas, si vous avez six mille livres de rente sur l’hôtel-de-ville, vous ne toucherez plus que cinq cents de ces mêmes écus dont on vous comptait mille auparavant. Cette leçon est courte et nette; tâchez d’être dans le cas d’en profiter, mais vous n’en prenez pas le chemin.

2º Apprenez que la plupart des évêques appelants, et ceux qui signèrent les propositions de 1682, ne s’intitulaient pas évêques par la permission du saint siége.

3º Apprenez que jamais le marquis de Fénélon, ni M. de Plelo, l’un ambassadeur en Hollande, l’autre en Danemark, n’ont commandé des régiments soudoyés par ces puissances, comme M. de Charnacé.

4º Apprenez que Vittorio Siri, qui quelquefois était aussi partial pour la cour qui le payait que Le Vassor le fut contre elle en qualité de réfugié, était un auteur très instruit de tout ce qui s’était passé de son temps; et que le témoignage d’un auteur contemporain, pensionnaire d’une cour, est du plus grand poids, quand le témoignage n’est pas favorable à cette cour.

5º Apprenez que le cardinal Mazarin n’a jamais passé pour maladroit.

6º Apprenez que ce n’est pas à vous à décider des droits du parlement de Paris. L’auteur du Siècle a rapporté quels étaient les sentiments de la cour et ceux de la ville dans des temps de troubles: il n’a pas osé avoir un avis, et vous osez juger!

7º Apprenez que ces vers que le duc de La Rochefoucauld citait au sujet de madame de Longueville, et que vous gâtez,