M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui dit que non: «Je ne le suis donc pas,» répondit le ministre.
Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi généreux que vigilant. [71] Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’état, et son rival en crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté.
Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l’état. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. «Il imposait (dit Fouquet dans ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» C’est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus.
J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin[72], intendant des finances, que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les clefs en avaient été perdues depuis long-temps, et l’on avait négligé d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans cette armoire. On l’ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles d’or. Madame de Mazarin en jeta au peuple des poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours[73].
L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres pour le perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les treize autres[74], parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de justice à l’indulgence[75]. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol. Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville assure, dans ses Mémoires, qu’il sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de l’éclat quand il était puissant[76].
Le secrétaire d’état Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions[77].
Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace. Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellière[78]; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer pour un crime d’état. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault, homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait long-temps contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort.
Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrace, et que Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grace; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à Londres.
Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en travaillant sans relâche à la grandeur de l’état.
La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.
Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en lui demandant une grace, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit: «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis,» n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait.
Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine-mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La reine régnante savait à peine le français, et la bonté fesait son seul mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des graces dont à peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les plaisirs.
Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à-la-fois le confident du roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C’était le marquis de Dangeau. Le roi le chargeait d’écrire pour lui; et la princesse l’engageait à répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa fortune.
Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice[79], elle avait en vue non seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la Bérénice de Racine:
Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie qu’il eut pour mademoiselle de La Vallière, fille d’honneur de Madame. Il goûta avec elle le bonheur rare d’être aimé uniquement pour lui-même. Elle fut deux ans l’objet caché de tous les amusements galants, et de toutes les fêtes que le roi donnait. Un jeune valet-de-chambre du roi, nommé Belloc, composa plusieurs récits qu’on mêlait à des danses, tantôt chez la reine, tantôt chez Madame; et ces récits exprimaient avec mystère le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d’être un secret.
Tous les divertissements publics que le roi donnait étaient autant d’hommages à sa maîtresse. On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les Tuileries[80], dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de Place du Carrousel. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc d’Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde par l’audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait être d’un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le grand Condé: «Voilà les héros de l’histoire et de la fable.»
La reine-mère, la reine régnante, la reine d’Angleterre, veuve de Charles Iᵉʳ, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce spectacle. Le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, remporta le prix, et le reçut des mains de la reine-mère. Ces fêtes ranimèrent plus que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux.
Un antiquaire, nommé Douvrier[81], imagina dès-lors pour Louis XIV l’emblème d’un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots: Nec pluribus impar. L’idée était un peu imitée d’une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la plus belle partie du Nouveau-Monde et tant d’états dans l’ancien, qu’à un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis XIV le faste de cette devise, comme s’il l’avait choisie lui-même; et elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n’a pas un sens assez clair et assez déterminé. Ce qu’on peut expliquer de plusieurs manières ne mérite d’être expliqué d’aucune. Les devises, ce reste de l’ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, et ont de l’agrément quand les allusions sont justes, nouvelles, et piquantes. Il vaut mieux n’en point avoir que d’en souffrir de mauvaises et de basses, comme celle de Louis XII; c’était un porc-épic avec ces paroles: «Qui s’y frotte s’y pique.» Les devises sont, par rapport aux inscriptions, ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes.
La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle du carrousel, par sa singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l’esprit qui, se mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et des graces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur dont il fut depuis.
(1664) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour composée de six cents personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais à ces fêtes que des monuments construits exprès pour les donner, tels qu’en élevèrent les Grecs et les Romains: mais la promptitude avec laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques, ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui ajoutait à l’illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières, augmentait encore le charme de ces spectacles.
Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir parurent le premier jour comme dans une revue; ils étaient précédés de hérauts d’armes, de pages, d’écuyers, qui portaient leurs devises et leurs boucliers; et sur ces boucliers étaient écrits en lettres d’or des vers composés par Perigni et par Benserade. Ce dernier surtout avait un talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il fesait toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait Roger: tous les diamants de la couronne brillaient sur son habit et sur le cheval qu’il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs de triomphe, voyaient cette entrée.
Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux de mademoiselle de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en jouissait confondue dans la foule.
La cavalcade était suivie d’un char doré de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du Soleil. Les quatre Ages, d’or, d’argent, d’airain, et de fer; les signes célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière qu’on ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle les musettes et les violons. Quelques personnages, qui suivaient le char d’Apollon, vinrent d’abord réciter aux reines des vers convenables au lieu, au temps, au roi, et aux dames. Les courses finies, et la nuit venue, quatre mille gros flambeaux éclairèrent l’espace où se donnaient les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades, avec des pasteurs, des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avançaient sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux. Derrière les tables, en demi-cercle, s’éleva tout d’un coup un théâtre chargé de concertants. Les arcades qui entouraient la table et le théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste enceinte.
Ces fêtes, si supérieures à celles qu’on invente dans les romans, durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu’il avait gagnés, et qu’il leur abandonnait.
La comédie de la Princesse d’Élide, quoiqu’elle ne soit pas une des meilleures de Molière, fut un des plus agréables ornements de ces jeux, par une infinité d’allégories fines sur les mœurs du temps, et par des à-propos qui font l’agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l’astrologie judiciaire: plusieurs princes pensaient, par une superstition orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu’à écrire leur destinée dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, père de la duchesse de Bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication. Molière osa attaquer cette illusion dans les Amants magnifiques[82], joués dans une autre fête, en 1670.
On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans la Princesse d’Élide. Ces misérables étaient encore fort à la mode. C’était un reste de barbarie, qui a duré plus long-temps en Allemagne qu’ailleurs. Le besoin des amusements, l’impuissance de s’en procurer d’agréables et d’honnêtes dans les temps d’ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce triste plaisir, qui dégrade l’esprit humain. Le fou qui était alors auprès de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s’appelait l’Angeli. Le comte de Grammont disait que de tous les fous qui avaient suivi Monsieur le Prince, il n’y avait que l’Angeli qui eût fait fortune. Ce bouffon ne manquait pas d’esprit. C’est lui qui dit «qu’il n’allait pas au sermon, parcequ’il n’aimait pas le brailler, et qu’il n’entendait pas le raisonner.»
(1664) La farce du Mariage forcé fut aussi jouée à cette fête. Mais ce qu’il y eut de véritablement admirable, ce fut la première représentation des trois premiers actes du Tartufe. Le roi voulut voir ce chef-d’œuvre avant même qu’il fût achevé. Il le protégea depuis contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel pour le supprimer; et il subsistera, comme on l’a déjà dit ailleurs[83], tant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites.
La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les yeux et les oreilles. Ce qui n’est que pompe et magnificence passe en un jour; mais quand des chefs-d’œuvre de l’art, comme le Tartufe, font l’ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle mémoire.
On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que ces vers pour le roi représentant le Soleil:
La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le goût, la politesse, et les talents, venait de ce qu’ils ne dérobaient rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n’aurait su que tenir une cour, il n’aurait pas su régner; et si les plaisirs magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils n’eussent été qu’odieux: mais le même homme qui avait donné ces fêtes avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre: il avait remis au peuple trois millions de tailles: nulle partie de l’administration intérieure n’était négligée; son gouvernement était respecté au-dehors. Le roi d’Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de lui faire satisfaction; Dunkerque ajouté à la France par un marché glorieux à l’acquéreur et honteux pour le vendeur; enfin, toutes ses démarches, depuis qu’il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou utiles; il était beau après cela de donner des fêtes.
(1664) Le légat a latere[85], Chigi, neveu du pape Alexandre VII, venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire satisfaction au roi de l’attentat des gardes du pape, étala à la cour un spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public. Les honneurs qu’on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand Condé à sa droite, et le fils de ce prince à sa gauche, et vint, dans cet appareil, s’humilier, lui, Rome, et le pape, devant un roi qui n’avait pas encore tiré l’épée. Il dîna avec Louis XIV après l’audience, et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence, et de lui procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins d’honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi concilia toujours avec ses démarches altières.
Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de grandeur qui effaçait toutes les autres cours de l’Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à sa personne, rejaillît sur tout ce qui l’environnait; que tous les grands fussent honorés, et qu’aucun ne fût puissant, à commencer par son frère, et par Monsieur le Prince. C’est dans cette vue qu’il jugea en faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du parlement. Ceux-ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et s’étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en présence du roi, avant les présidents, comme s’ils ne devaient cette prérogative qu’à sa présence; et il laissa subsister l’ancien usage dans les assemblées qui ne sont pas des lits de justice[86].
Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques bleues, brodées d’or et d’argent. La permission de les porter était une grande grace pour des hommes que la vanité mène. On les demandait presque comme le collier de l’ordre. On peut remarquer, puisqu’il est ici question de petits détails, qu’on portait alors des casaques par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un baudrier, auquel pendait l’épée. On avait une espèce de rabat à dentelles, et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui dura jusqu’à l’année 1684, devint celle de toute l’Europe, excepté de l’Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d’imiter la cour de Louis XIV.
Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore; régla les rangs et les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables instituées par François Iᵉʳ, et les augmenta. Il y en eut douze pour les officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu’il eut fait bâtir les pavillons de Marli, en 1679, toutes les dames trouvaient dans leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un luxe commode n’était oublié: quiconque était du voyage pouvait donner des repas dans son appartement: on y était servi avec la même délicatesse que le maître. Ces petites choses n’acquièrent du prix que quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu’il fesait on voyait de la splendeur et de la générosité. Il fesait présent de deux cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage[87].
Ce qui lui donna dans l’Europe le plus d’éclat, ce fut une libéralité qui n’avait point d’exemple. L’idée lui en vint d’un discours du duc de Saint-Aignan, qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge. Le roi n’attendit pas qu’il fût loué; mais sûr de mériter de l’être, il recommanda à ses ministres Lyonne et Colbert, de choisir un nombre de Français et d’étrangers distingués dans la littérature, auxquels il donnerait des marques de sa générosité. Lyonne ayant écrit dans les pays étrangers, et s’étant fait instruire autant qu’on le peut dans cette matière si délicate, où il s’agit de donner des préférences aux contemporains, on fit d’abord une liste de soixante personnes: les unes eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs besoins, et leur mérite. (1663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci; le comte Graziani, secrétaire d’état du duc de Modène; le célèbre Viviani, mathématicien du grand duc de Florence; Vossius, l’historiographe des Provinces-Unies; l’illustre mathématicien Huygens; un résident hollandais en Suède; enfin jusqu’à des professeurs d’Altorf et de Helmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait que, si le roi n’était pas leur souverain, il les priait d’agréer qu’il fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées, ou de gratifications considérables, ou de pensions.
Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis évêque de Nîmes, encore fort jeune: ils eurent des présents. Il est vrai que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c’était principalement Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes, d’ailleurs si décriés pour la poésie, n’étaient pas sans mérite. Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre, c’est qu’il avait du goût, et qu’il était un des critiques les plus éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science et l’esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre. Personne en France n’eut plus de réputation de son temps que Ronsard et Chapelain. C’est qu’on était barbare dans le temps de Ronsard, et qu’à peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar, le compagnon d’étude de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier des poëtes héroïques.[88]
Boileau n’eut point de part à ces libéralités; il n’avait encore fait que des satires, et l’on sait que ses satires attaquaient les mêmes savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua, quelques années après, sans consulter personne[89].
Les présents faits dans les pays étrangers furent si considérables, que Viviani fit bâtir à Florence une maison des libéralités de Louis XIV. Il mit en lettres d’or sur le frontispice, Ædes a Deo datæ; allusion au surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa naissance.
On se figure aisément l’effet qu’eut dans l’Europe cette magnificence extraordinaire; et si l’on considère tout ce que le roi fit bientôt après de mémorable, les esprits les plus sévères et les plus difficiles doivent souffrir les éloges immodérés qu’on lui prodigua. Les Français ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques de Louis XIV, en diverses villes d’Italie; hommage qui n’était rendu ni par la crainte ni par l’espérance, et que le marquis Zampieri envoya au roi.
Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les lettres et sur les arts. Des gratifications particulières d’environ quatre mille louis à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de Lulli, et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire graver les tailles-douces de ses Métamorphoses d’Ovide en rondeaux: libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du souverain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu’il avait eu dans ses ballets.
Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection donnée aux arts, et cette magnificence de Louis XIV; mais il n’eut d’autre mérite en cela que de seconder la magnanimité et le goût de son maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le commerce, la navigation, la police générale, n’avait pas dans l’esprit ce goût et cette élévation du roi; il s’y prêtait avec zèle, et était loin de lui inspirer ce que la nature donne.
On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont reproché l’avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines absolument séparés des revenus de l’état, peut être avare comme un particulier; mais un roi de France, qui n’est réellement que le dispensateur de l’argent de ses sujets, ne peut guère être atteint de ce vice. L’attention et la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais c’est ce qu’on ne peut reprocher à Louis XIV.
Dans le temps même qu’il commençait à encourager les talents par tant de bienfaits, l’usage que le comte de Bussi fit des siens fut rigoureusement puni. On le mit à la Bastille en 1665[90]. Les Amours des Gaules furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était cette chanson, où le roi était trop compromis, et dont alors on renouvela le souvenir pour perdre Bussi, à qui on l’imputait:
Ses ouvrages n’étaient pas assez bons pour compenser le mal qu’ils lui firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus d’amour-propre encore, et il ne se servit guère de ce mérite que pour se faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s’il lui avait pardonné; il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri public. Cependant le comte de Bussi fut relâché au bout de dix-huit mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la disgrace tout le reste de sa vie, protestant en vain à Louis XIV une tendresse que ni le roi ni personne ne croyait sincère.
A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui occupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV voulut joindre les douceurs de l’amitié; mais il est difficile à un roi de faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de confiance, l’un le trahit indignement, l’autre abusa de sa faveur. Le premier était le marquis de Vardes, confident du goût du roi pour madame de La Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à perdre madame de La Vallière, qui, par sa place, devait avoir des jalouses, et qui, par son caractère, ne devait point avoir d’ennemis. On sait qu’il osa, de concert avec le comte de Guiche, et la comtesse de Soissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite, au nom du roi d’Espagne, son père. Cette lettre apprenait à la reine ce qu’elle devait ignorer, et ce qui ne pouvait que troubler la paix de la maison royale. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber les soupçons sur les plus honnêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de Navailles. (1665) Ces deux personnes innocentes furent sacrifiées au ressentiment du monarque trompé. L’atrocité de la conduite de Vardes fut trop tard connue; et Vardes, tout criminel qu’il était, ne fut guère plus puni que les innocents qu’il avait accusés, et qui furent obligés de se défaire de leurs charges et de quitter la cour.
L’autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun, tantôt rival du roi dans ses amours passagers, tantôt son confident, et si connu depuis, par ce mariage qu’il voulut contracter trop publiquement avec Mademoiselle, et qu’il fit ensuite secrètement, malgré sa parole donnée à son maître.
Le roi, trompé dans ses choix, dit qu’il avait cherché des amis, et qu’il n’avait trouvé que des intrigants. Cette connaissance malheureuse des hommes, qu’on acquiert trop tard, lui fesait dire aussi: «Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat.»
Ni les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris, ni les soins de la police du royaume, ne discontinuèrent pendant la guerre de 1666.
Le roi dansa dans les ballets jusqu’en 1670. Il avait alors trente-deux ans. On joua devant lui, à Saint-Germain, la tragédie de Britannicus; il fut frappé de ces vers:
Dès-lors il ne dansa plus en public; et le poëte réforma le monarque[92]. Son union avec madame la duchesse de La Vallière subsistait toujours, malgré les infidélités fréquentes qu’il lui fesait. Ces infidélités lui coûtaient peu de soins. Il ne trouvait guère de femmes qui lui résistassent, et revenait toujours à celle qui, par la douceur et par la bonté de son caractère, par un amour vrai, et même par les chaînes de l’habitude, l’avait subjugué sans art; mais, dès l’an 1669, elle s’aperçut que madame de Montespan prenait de l’ascendant; elle combattit avec sa douceur ordinaire; elle supporta le chagrin d’être témoin long-temps du triomphe de sa rivale, et sans presque se plaindre; elle se crut encore heureuse, dans sa douleur, d’être considérée du roi, qu’elle aimait toujours, et de le voir sans en être aimée.
Enfin, en 1675, elle embrassa la ressource des ames tendres, auxquelles il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut que Dieu seul pouvait succéder dans son cœur à son amant. Sa conversion fut aussi célèbre que sa tendresse. Elle se fit carmélite à Paris, et persévéra. Se couvrir d’un cilice, marcher pieds nus, jeûner rigoureusement, chanter la nuit au chœur, dans une langue inconnue, tout cela ne rebuta point la délicatesse d’une femme accoutumée à tant de gloire, de mollesse, et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités depuis 1675 jusqu’en 1710, sous le nom seul de sœur Louise de la miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un tyran; et c’est ainsi que tant de femmes se sont punies d’avoir aimé. Il n’y a presque point d’exemple de politiques qui aient pris ce parti rigoureux. Les crimes de la politique sembleraient cependant exiger plus d’expiations que les faiblesses de l’amour; mais ceux qui gouvernent les ames n’ont guère d’empire que sur les faibles.
On sait que quand on annonça à sœur Louise de la miséricorde la mort du duc de Vermandois, qu’elle avait eu du roi, elle dit: «Je dois pleurer sa naissance encore plus que sa mort.» Il lui resta une fille, qui fut de tous les enfants du roi la plus ressemblante à son père, et qui épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé.
Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur avec autant d’éclat et d’empire que madame de La Vallière avait eu de modestie.
Tandis que madame de La Vallière et madame de Montespan se disputaient encore la première place dans le cœur du roi, toute la cour était occupée d’intrigues d’amour. Louvois même était sensible. Parmi plusieurs maîtresses qu’eut ce ministre, dont le caractère dur semblait si peu fait pour l’amour, il y eut une madame Dufresnoi[93], femme d’un de ses commis, pour laquelle il eut depuis le crédit de faire ériger une charge chez la reine. On la fit dame du lit: elle eut les grandes entrées. Le roi, en favorisant ainsi jusqu’aux goûts de ses ministres, voulait justifier les siens.
C’est un grand exemple du pouvoir des préjugés et de la coutume, qu’il fût permis à toutes les femmes mariées d’avoir des amants, et qu’il ne le fût pas à la petite-fille de Henri IV d’avoir un mari. Mademoiselle, après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l’espérance d’épouser Louis XIV, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d’un gentilhomme. Elle obtint la permission d’épouser Péguilin[94], du nom de Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d’une des deux compagnies des cent gentilshommes au bec-de-corbin, qui ne subsistent plus, et le premier pour qui le roi avait créé la charge de colonel-général des dragons. Il y avait cent exemples de princesses qui avaient épousé des gentilshommes: les empereurs romains donnaient leurs filles à des sénateurs: les filles des souverains de l’Asie, plus puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que des esclaves de leurs pères.
Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de Lauzun; quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d’Eu, le palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet. Le contrat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi, assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance. Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage; il écrivit la rupture. On le blâma de l’avoir permis; on le blâma de l’avoir défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse; mais ce même prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer Lauzun, en novembre 1670[95], au château de Pignerol, pour avoir épousé en secret la princesse qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant, d’épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance: ceux qui l’ont sont plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense point les lois de l’état, doit-il être puni si sévèrement par celui qui représente l’état? N’y a-t-il pas une très grande différence entre déplaire à son souverain et trahir son souverain? Un roi doit-il traiter un homme plus durement que la loi ne le traiterait?
Ceux qui ont écrit[96] que madame de Montespan, après avoir empêché le mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. Il y aurait eu à-la-fois de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme, un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait d’autre faute que de s’être trop plaint de madame de Montespan. Qu’on pardonne ces réflexions, les droits de l’humanité les arrachent. Mais en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison innocente, qu’il eût mieux fait d’ignorer. Retirer sa faveur était très juste, la prison était trop dure.
Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce qu’elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit point qu’elle ne l’était pas: et quand il n’y aurait que ces paroles: Je ne peux ni ne dois changer pour lui, elles seraient décisives.
Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison; mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fille de Henri IV avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.
Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin; mais ce ne fut qu’après que madame de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la souveraineté de Dombes et le comté d’Eu au duc du Maine encore enfant, qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette donation que dans l’espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son époux; elle se trompa: le roi lui permit seulement de donner à ce mari secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec d’autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle fut réduite à être secrètement sa femme, et à n’en être pas bien traitée en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire effet des passions; elle mourut en 1693[97].
Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine, épouse de Jacques II, et son fils au berceau. Il fut fait duc. Il commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle. Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié[98], comme il arrive à tous ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses.
Cependant madame de Montespan était toute puissante dès le commencement des intrigues dont on vient de parler.
Athénaïs de Mortemar, femme du marquis de Montespan; sa sœur aînée, la marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint l’abbaye de Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps, et toutes trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans l’esprit. Le duc de Vivonne, leur frère, maréchal de France, était aussi un des hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C’était lui à qui le roi disait un jour: «Mais à quoi sert de lire?» Le duc de Vivonne, qui avait de l’embonpoint et de belles couleurs, répondit: «La lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues.»
Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse, qu’on appelait l’esprit des Mortemar. Elles écrivaient toutes avec une légèreté et une grace particulière. On voit par là combien est ridicule ce conte que j’ai entendu encore renouveler, que madame de Montespan était obligée de faire écrire ses lettres au roi par madame Scarron; et que c’est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse.
Madame Scarron, depuis madame de Maintenon, avait à la vérité plus de lumières acquises par la lecture; sa conversation était plus douce, plus insinuante. Il y a des lettres d’elle où l’art embellit le naturel, et dont le style est très élégant. Mais madame de Montespan n’avait besoin d’emprunter l’esprit de personne; et elle fut long-temps favorite avant que madame de Maintenon lui fût présentée.
Le triomphe de madame de Montespan éclata au voyage que le roi fit en Flandre en 1670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au milieu des plaisirs: ce fut une fête continuelle dans l’appareil le plus pompeux.
Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celui-ci, pour la première fois, dans un carrosse à glace; les chaises de poste n’étaient point encore inventées. La reine, Madame, sa belle-sœur, la marquise de Montespan, étaient dans cet équipage superbe, suivi de beaucoup d’autres; et quand madame de Montespan allait seule, elle avait quatre gardes-du-corps aux portières de son carrosse. Le dauphin arriva ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne: c’était avant la fatale aventure de son mariage: elle partageait en paix tous ces triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi, à la tête de sa compagnie des gardes. On fesait porter dans les villes où l’on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d’artifice. Toute la maison de guerre accompagnait le roi, et toute la maison de service précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain. La cour visita dans cette pompe toutes les villes conquises. Les principales, dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette magnificence. Le roi les invitait à sa table; il leur fesait des présents pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes en garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois quinze cents louis d’or par jour en libéralités.
Tous les honneurs, tous les hommages, étaient pour madame de Montespan, excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame n’était pas du secret. Le roi savait distinguer les affaires d’état des plaisirs.
Madame, chargée seule de l’union des deux rois et de la destruction de la Hollande, s’embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d’Angleterre, Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait avec elle mademoiselle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont la beauté égalait celle de madame de Montespan. Elle fut depuis en Angleterre ce que madame de Montespan était en France, mais avec plus de crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu’au dernier moment de sa vie; et, quoique souvent infidèle, il fut toujours maîtrisé. Jamais femme n’a conservé plus long-temps sa beauté; nous lui avons vu, à l’âge de près de soixante et dix ans, une figure encore noble et agréable, que les années n’avaient point flétrie.
Madame alla voir son frère à Cantorbéry, et revint avec la gloire du succès. Elle en jouissait lorsqu’une mort subite et douloureuse l’enleva à l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre, Montaigu, en était persuadé; la cour n’en doutait pas; et toute l’Europe le disait. Un des anciens domestique de la maison de son mari m’a nommé celui qui (selon lui) donna le poison. «Cet homme, me disait-il, qui n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il acheta une terre dans laquelle il vécut long-temps avec opulence. Ce poison (ajoutait-il) était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans des fraises.» La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée[99], après lequel elle éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort. Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait être empoisonné, puisque madame de La Fayette et une autre personne burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n’est pas plus un venin[100] que la poudre de corail. Il y avait long-temps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le foie. Elle était très malsaine, et même avait accouché d’un enfant absolument pourri. Son mari, trop soupçonné dans l’Europe, ne fut ni avant ni après cet événement accusé d’aucune action qui eût de la noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n’aient fait qu’un grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s’il était aussi commun de commettre des choses atroces que de les croire.
On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se venger d’un exil et d’une prison que sa conduite coupable auprès de Madame lui avait attirés, s’était porté à cette horrible vengeance. On ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome, et qu’il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui est à Rome, d’acheter à Paris la mort d’une grande princesse.
Il n’est que trop vrai qu’une faiblesse et une indiscrétion du vicomte de Turenne avaient été la première cause de toutes ces rumeurs odieuses qu’on se plaît encore à réveiller. Il était à soixante ans l’amant de madame de Coëtquen, et sa dupe, comme il l’avait été de madame de Longueville. Il révéla à cette dame le secret de l’état, qu’on cachait au frère du roi. Madame de Coëtquen, qui aimait le chevalier de Lorraine, le dit à son amant: celui-ci en avertit Monsieur. L’intérieur de la maison de ce prince fut en proie à tout ce qu’ont de plus amer les reproches et les jalousies. Ces troubles éclatèrent avant le voyage de Madame. L’amertume redoubla à son retour. Les emportements de Monsieur, les querelles de ses favoris avec les amis de Madame, remplirent sa maison de confusion et de douleur. Madame, quelque temps avant sa mort, reprochait avec des plaintes douces et attendrissantes, à la marquise de Coëtquen, les malheurs dont elle était cause. Cette dame à genoux auprès de son lit, et arrosant ses mains de larmes, ne lui répondit que par ces vers de Venceslas[101]: