[48] Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871 : Un dîner à Versailles chez M. de Bismarck.

— C’est un journaliste, M. Hoff.

— De quoi se mêle-t-il, celui-là ? fit à demi-voix le général Voigts-Rhetz… Il est le correspondant de la Gazette nationale, n’est-ce pas ?

— Je crois que oui, fit Stieber.

— Ah ! fit le général commandant de place, avec une intonation singulière.

Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé au corps dans son logement et conduit à la prison Saint-Pierre, où il passa la nuit ; le lendemain il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader peu de temps après.

Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne parut plus aussi suspect à ses anciens geôliers ; il brûla ce qu’il avait adoré et devint un des plus chaleureux admirateurs de la politique bismarckienne.


Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du diplomate espagnol, le journaliste Hoff, un garçon d’une trentaine d’années, de moyenne taille, replet, l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé à écrire dans une petite chambre de l’hôtel de la Tête noire.

Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé pendant plusieurs années des correspondances à plusieurs journaux de son pays, notamment à la Gazette d’Augsbourg. Tout ce qu’il écrivait était marqué au coin du plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck résumait pour lui Vichnou, Moloch, le grand Lama ; il n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à l’adoration de « l’homme de fer et de sang » ne perçait pas seulement dans ses écrits, elle se manifestait aussi d’une manière passionnée dans ses entretiens et dans les discussions fréquentes qu’il avait avec ses collègues allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la guerre fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret d’expulsion, fut chargé par les journaux auxquels il collaborait, de suivre les opérations militaires. Là, parmi les soldats, au milieu des victoires, il exultait, et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques, chauvins et bismarckiens.

Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre donnait sur un tas de fumier, il était justement, ce jour-là, en train de brûler une énorme dose d’encens aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa à la porte.

— Entrez, fit le journaliste.

C’était un gendarme.

— Vous êtes bien le journaliste Hoff ? demanda-t-il.

— Parfaitement.

— Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit au jeune homme un large pli portant le cachet de la « Commandature », et se retira.

Hoff brisa le cachet ; l’enveloppe contenait l’ordre péremptoire d’avoir à se rendre avant midi chez le commandant de place. Vaguement inquiet, le journaliste acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel de France, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz avait installé ses bureaux.

En passant devant les Halles, il entra dans le petit restaurant Gark pour voir s’il n’y rencontrerait pas quelques confrères qui avaient l’habitude de prendre leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement marqué de la carte de Bourgogne, tous deux très affairés, la tignasse en l’air, discutant avec l’intendant d’un général campé à Maintenon, qui faisait charger sur un tilbury stationné devant la porte, quelques paniers de vieux Beaune et de Romanée.

Hoff continua sa route vers la « Commandature » ; à chaque pas, son inquiétude augmentait. Quelques jours auparavant, il avait été appelé chez le chef de la police, mais Stieber s’était borné à lui demander vaguement quelques renseignements et il l’avait congédié avec des paroles flatteuses, l’assurant qu’il était très heureux de faire la connaissance d’un écrivain aussi bon patriote.

Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir ? Il ne devait pas tarder à l’apprendre, lorsqu’il se trouva dans un des salons de l’hôtel, dont le général de Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.

— C’est vous, monsieur, lui dit le commandant de place, qui êtes l’auteur de cet article ?

Et il tira d’un dossier évidemment préparé à l’avance, un numéro du journal berlinois la Gazette nationale. Cet exemplaire contenait en effet un feuilleton daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait avec amertume de la situation faite aux journalistes allemands chargés de suivre les opérations ; ils étaient, disait-il, mis en suspicion et tenus à l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés à tous les points de vue. L’article s’appesantissait sur ce parallèle et montrait les correspondants du Times, du Daily News, etc., logés sur réquisition, pourvus de chevaux et de fourrages par le soin de l’état-major, admis dans la société des généraux et des princes, tandis que les Allemands étaient entièrement livrés à leurs propres ressources et tenus en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement certains officiers généraux comme mal disposés à l’égard des journalistes.

Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que l’article était de lui ; il ajouta, assez timidement il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir manqué à ses devoirs en le rédigeant.

— Vos devoirs, monsieur, fit le général très en colère, vos devoirs ! non seulement vous y avez manqué de la façon la plus scandaleuse, mais encore vous avez commis un acte de trahison !

Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre Hoff l’effet d’un coup de trique. Il pâlit subitement, porta la main à son front et chancela.

— Un traître, moi ! un traître ! fit-il d’une voix étouffée.

— Si nous traitons bien les journalistes anglais, repartit le général, ce n’est pas parce que ce sont des personnalités, nous nous moquons de vous tous, de quelque nationalité que vous soyez ; si nous accueillons les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que nous avons besoin d’eux. La presse est bien plus que Sa Majesté Victoria, la véritable reine de la Grande-Bretagne ; elle n’est pas une Cendrillon comme dans notre Allemagne ; ses représentants sont de véritables ambassadeurs ; nous les traitons comme tels, mais cela ne nous plaît pas plus qu’il ne faut… Il y a en Angleterre un parti puissant qui tient pour la France, qui ne demande que plaies et bosses contre nous ; s’il est habilement combattu dans la presse, nous n’avons pas à le redouter. Il y a donc pour la patrie allemande un intérêt puissant à se concilier la presse de Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au ministère ; c’est pourquoi nous choyons les Anglais qui sont ici, et celui qui nous attaque à cause de cela est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas que l’Allemagne soit une grande nation, qui voudrait voir sa patrie morcelée et anéantie.

Ce nom de « particulariste » sembla donner le coup de grâce au malheureux Hoff. Lui, un particulariste, lui qui rêvait depuis dix ans l’unification de la patrie germanique et la centralisation par la Prusse ! On ne pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face. C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement la suite de la tirade du général.

— Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que vous avez commis ! et vous serez puni comme un traître le mérite. Voici les dispositions qui ont été prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, vous vous trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée de la grille de cette caserne.

Le général montra par la fenêtre la caserne qui était en face, et il continua :

— Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers français ; nous ne faisons aucune différence entre les ennemis qui nous combattent par la plume et ceux qui se battent avec le chassepot ; vous irez à pied jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que vous devez aimer… De Lagny, la gendarmerie de campagne vous reconduira de brigade en brigade jusqu’à la frontière allemande et là… vous pourrez aller vous faire pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens plus, monsieur, allez et soyez exact demain, sinon mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il est !…

Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. Machinalement il traversa l’avenue de Paris ; il continua son chemin jusqu’à ce que la sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant demandé son permis de circulation, qu’il n’avait pas sur lui, le força à rebrousser chemin. Il reprit l’avenue. Un vent glacial soufflait à travers les arbres, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Le journaliste ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession de lui-même qu’en se trouvant devant l’hôtel des Réservoirs dont on commençait à allumer les réverbères. Pendant trois heures, ces paroles terribles du général Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau : « Il était un traître ! un particulariste, un allié des Français ! » C’étaient comme des coups de couteau qui lui entraient au cœur.

A force de se répéter les reproches du général, le journaliste se persuada qu’il les méritait ; et que le châtiment qu’on lui infligeait était parfaitement juste. Eh quoi ! le devoir d’un patriote allemand n’était-il pas de tout souffrir, de tout endurer ? Lui, journaliste allemand, il s’était plaint du manque de politesse, d’absence d’égards… Les soldats des avant-postes, exposés au froid et aux éclats des « pains de sucre » des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux ? Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas un patriote. Puis, en réfléchissant, il se rappelait comment il avait été induit à écrire ce fatal article. C’était dans une salle du café de Neptune, en face du Château ; les correspondants s’y réunissaient à l’heure de l’absinthe, comme dans les cafés du boulevard.

A travers les vitres, on avait vu un reporter du Daily News, revenant d’une promenade à Saint-Germain, escorté de deux dragons et paraissant causer très familièrement et en riant de son gros rire de cockney, avec le prince de *** ; tous les correspondants avaient alors éclaté en récriminations contre l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre les Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants que possible. De tous les côtés, on lui avait dit : « Hoff, faites donc un article là-dessus. Arrangez-leur un feuilleton bien pimenté ! — La Gazette nationale l’insérera tout de suite, » avait ajouté un camarade qui passait pour très bien connaître les coulisses de la presse allemande.

Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne foi, avec passion, tel qu’il le sentait sous l’influence des récriminations de ses camarades.

Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif ; il attaquait de sages dispositions prises par le grand « chef » et par les généraux qui s’étaient couronnés de lauriers à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan… Comment, lui, qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les critiquer ?… La faute était grande, mais aussi quel châtiment ! Rentrer en Allemagne stigmatisé comme traître, chassé du quartier général ! Quel accueil lui ferait-on dans la patrie ? Tout le monde, ruminait le pauvre Hoff, creusant de plus en plus cette idée dans son cerveau de métaphysicien mal équilibré, tout le monde se détournera de moi ; je serai mis à la porte de tous les journaux qui se sont servis de ma plume ; non seulement je serai déshonoré, mais encore je me trouverai sans pain ! Et sous l’influence de cette lourde brume d’automne qui cause tant d’oppression aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre que la nuit, Hoff se vit seul, honni, méprisé, errant dans les rues de Berlin, les habits râpés, les souliers éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de journaux où il recevait partout cette humiliante réponse : « Sortez, nous ne voulons pas de traître parmi nous ! »

Ses tempes battaient violemment, son crâne était comme serré dans un étau, il ne voyait plus.

Tout à coup il se heurta à un gros homme qui montait la rue des Réservoirs.

— Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc ? Vous êtes pâle et tout défait… on dirait que vous avez envie d’aller vous jeter à l’eau ?

Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros commissaire de police Kaltenbach que nous avons déjà présenté au lecteur. Tous deux étaient du pays badois ; ils avaient étudié ensemble. En quelques phrases saccadées, Hoff confia sa mésaventure au commissaire…

— Hum ! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les militaires entendent exercer eux-mêmes leur police, et ma foi, vous êtes entre l’enclume et le marteau, car nous ne pouvons rien ; si nous intercédions, on nous accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas… Mais il me vient une idée ; votre père, député à la Diète de Carlsruhe, connaît notre grand-duc, il a souvent dîné à la Cour ; adressez-vous à son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis hier. Vous trouverez certainement le grand-duc à dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre carte au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il en parle tout de suite à son Altesse, et cela pourra s’arranger.

— Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette planche de salut, oui, vous avez raison, nous allons trouver le grand-duc…

— Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que vous alliez seul ; ma présence causerait de l’ombrage et ne pourrait que vous nuire. Allons, courage et bonne chance ! Et après avoir serré la main de son compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard du Roi, tandis que le journaliste s’engageait sous la grande voûte de l’hôtel des Réservoirs.

Les deux petits salons servant de vestibule et la grande salle carrée peinte en blanc avec de larges filets d’or, étaient pleins d’habitués. C’était sous les feux des grands lustres de cristal garnis de centaines de bougies un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs, étincelants de dorures, couverts de plaques, de décorations, de rubans ; un chatoiement de casques d’argent à cimier d’or, de ulankas, de bonnets fourrés à plume de héron pendus aux patères.

Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et par douze autour des tables de différente grandeur, les princes se comptaient par douzaines et les comtes par vingtaines.

Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient relégués dans les coins ; et les vulgaires roturiers auraient été jetés à la porte comme des chiens, s’ils avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des colonnes entières en mettant les noms à la plupart de ces figures.

Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le protecteur des sociétés de chant, de tir et de gymnastique, le Mécène qui a conféré des lettres de noblesse aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M. Gustave Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement une table de douze couverts. Fidèle à ses habitudes de frondeur, le prince a installé au premier étage des « Réservoirs » une sorte de club aristocratique, le « Casino », où l’on conspire contre M. de Bismarck, et où Stieber n’a pu encore, malgré toute son ingéniosité, faire pénétrer un de ses agents. Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et plusieurs courtisans. Un seul habit noir détonne et surprend au milieu de tous ces uniformes chamarrés : le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre que le duc Ernest a fait venir pour lui commander son portrait, le représentant à cheval au milieu de la mêlée de Wœrth, chargeant à la tête de ses troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues affirment que Son Altesse Sérénissime n’a passé par Wœrth que huit jours après la bataille et qu’il en sera de ce tableau comme d’un autre qui montre le même prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant d’un geste dramatique aux artilleurs allemands les bateaux danois, qu’ils doivent couler bas. Le bon duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à Wœrth, qu’en peinture.

Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent avec expansion à des libations tapageuses ; ce sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates ou bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des mannequins de coiffeurs, et étalant avec complaisance des bagues en diamant sur des doigts effilés, d’une blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont été envoyés à Versailles pour y porter des drapeaux pris à Metz. Leurs camarades les régalent.

Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, uniforme de couleur et de coupe sévères ; puis le prince de Lippe et le souverain de Waldeck-Lilliput, sans parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant Frédéric d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent si lestement.

Tandis que toute la salle présentait un aspect animé et que les voix, les exclamations, les rires se mêlaient aux détonations des bouchons de champagne, un silence solennel régnait autour d’une table placée au milieu de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, y prenait son repas avec quelques généraux à l’air de professeurs, simplement vêtus, comme lui, d’un uniforme sombre, et faisant la cour à leur chef en imitant son mutisme.

Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes se renouvelaient, et il en fut ainsi jusqu’au départ de l’armée allemande.

Chaque soir on mettait la table pour deux à trois cents convives de haute lignée, de grand appétit et de grande soif.

Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait pas dans la salle commune. L’Altesse, désirant s’entretenir avec quelques autres princes et leurs ministres, de la grande affaire du couronnement impérial, un des petits salons-cabinets donnant sur la grille, du côté de la rue des Réservoirs, avait été retenu par lui dans la journée.

Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au chambellan von Bell, mais il revint au bout de quelques instants avec une réponse décourageante ; le courtisan, très occupé à déguster un salmis de perdreaux, refusait absolument de se déranger. En s’acquittant de cette commission, le maître d’hôtel invita le journaliste qui payait peu de mine, et dont le pantalon avait quelque peu souffert pendant cette longue course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte d’observations de la part de leurs Excellences, qui n’aimaient pas à être ennuyées par des bourgeois. Hoff s’en alla, reconduit jusqu’à la porte par les explications du valet qui paraissait avoir hâte de le voir sortir. Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout !

Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges dalles luisantes du trottoir de la rue qui s’allongeait dans une obscurité funèbre, ressemblaient à des flaques d’eau ; les grandes maisons avec leurs hautes fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, sans bruit et sans lumière. Machinalement le journaliste descendit droit devant lui ; la pluie le pénétrait jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des frissons, un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière, moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant d’une rue, éclairant comme des silhouettes fantastiques un arbre décharné, un banc de bois et un tas de cailloux. Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. Obéissant à une pensée subite, le journaliste saisit la poignée de la porte et entra dans l’officine. L’apothicaire, tout en cachetant de petites fioles, causait avec un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont la figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance et de la douceur.

Les deux Français interrompirent la conversation commencée.

— Vous désirez, monsieur ? demanda le pharmacien.

— Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, répondit le malheureux Hoff en balbutiant…

— Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je m’en tiens à la loi, — dites cela à ceux qui vous envoient.

— Comment ? vous supposez ?…

— Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle pas à nous « pincer » ? La police française le faisait bien. Seulement, ces messieurs ne sont pas assez malins.

— Je vous jure que vous vous trompez. — Je ne suis envoyé par personne.

— Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire ? pour vous empoisonner ?… Merci, si vous tenez à vous tuer, je n’ai pas besoin de vous aider. Bonsoir, monsieur.

A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, qu’il sentit qu’on lui frappait sur l’épaule. Il reconnut l’individu aux cheveux roux, qui causait avec le pharmacien et qui, pendant le court colloque, avait attaché sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible. Maintenant l’homme roux ricanait :

— Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez beaucoup à votre cyanure ? Eh bien, je puis vous rendre le seul service qu’un Prussien peut réclamer de moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une once de cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, mais moi je suis photographe, j’en ai un quart de livre à votre service…

— Où donc ? demanda le journaliste en proie à la folie du suicide.

— Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens avec votre affaire.

Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait toujours ; un instant il eut envie de s’en aller, mais l’idée du lendemain, le départ avec les prisonniers français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se reprochait lui-même d’avoir commis, assaillirent de nouveau sa pensée ; il attendit le retour de l’inconnu et prit le paquet que celui-ci lui donna.

— Combien vous dois-je ? demanda le journaliste en tirant sa bourse.

— Me devoir quelque chose ! Allons donc, monsieur l’Allemand… trop heureux de vous rendre un pareil service !… Distribuez-en à tous vos amis…

Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand s’éloigner ; puis, se frottant les mains : « Hé, hé, fit-il, toujours un de moins ! »

L’hôtel de la Tête noire touche à la gare de la rive droite ; c’est une maison d’apparence triste, une maison propice aux mystères et aux tragédies.

Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de poison, monte l’étroit escalier, le garçon de salle le précède et place la bougie sur la table. Il se retire. Le journaliste ne l’a pas même aperçu… Seul, dans cette chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, son cœur se serre davantage, il voudrait maintenant rentrer au pays de Bade… mais le recevra-t-on, ne le chassera-t-on pas, lui, le traître, lui qui a déplu, il le croit du moins, à M. de Bismarck ?

Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, il verse la poudre dans le verre placé à côté du pot à eau… Et prenant la plume, il écrit rapidement un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste comme lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de sa mort à sa famille.

On frappe à la porte.

— Hoff, êtes-vous là ? C’est moi !

Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de son ami, justement celui à qui il écrit, mais il ne répond pas, il laisse la porte fermée, il interrompt même sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la plume frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la chambre est vide, se soit éloigné ; et alors, d’un seul trait, il vide jusqu’à la dernière goutte le breuvage empoisonné.

Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut lente. Enfin, après quelques heures de souffrances héroïquement supportées, il expira en se tordant dans les convulsions.


Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds pavillons de la halle versaillaise, la société était moins nombreuse et moins brillante, cela va sans dire, que dans les grands salons des Réservoirs. En temps ordinaire, c’était un petit marchand de vin, fréquenté par les maraîchers et les bouchers, avec salle à boire et comptoir d’étain au rez-de-chaussée et deux petites pièces au-dessus, auxquelles on arrive par un escalier en colimaçon. Mais si la maison est petite et de mince apparence, les deux frères Gack, en véritables dévots des crus bourguignons, avaient collectionné dans leur cave une série de Chablis, de Beaune et de Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne s’entendait à confectionner les omelettes aux confitures et les poulets au blanc comme la « bourgeoise » du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs de la dive bouteille dont la position et la fortune ne permettaient pas des visites aux « Réservoirs », se rabattaient volontiers sur les « halles » et y faisaient de longues stations. Les employés de l’intendance, les fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes y avaient leur Stammtisch, c’est-à-dire leur table réservée. Là, trônait un être répugnant au possible, aux manières cauteleuses ou insolentes, à la langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur Joung.

Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé de différents travaux dans une usine de Saint-Denis. Il s’était rendu au quartier général prussien où il avait fait valoir les renseignements qu’il avait eu occasion de recueillir pendant son séjour dans la capitale.

Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au grand état-major, de détourner le cours de la Seine au-dessus de Saint-Denis.

On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses. Nous n’avons pas besoin de préciser lesquelles.

Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs étaient serrés comme des sardines en boîte. Civils et militaires s’entretenaient des différents faits du jour ; la conversation était surtout vive et animée autour de la table réservée, où une demi-douzaine de correspondants de journaux échangeaient leurs impressions, se communiquaient leurs articles et médisaient du prochain.

Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme des bedeaux et gras comme des chanoines, les frères Gack, débouchant les bouteilles, découpant les rosbifs et les poulets, veillant à tout.

Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier de l’intendance entra dans la salle ; sa tête, tant sa taille était élevée, touchait au plafond. Il alluma son cigare au bec de gaz sans effort.

— Hé ! monsieur Gack ; cria-t-il, une omelette d’une douzaine d’œufs… aux confitures… avec beaucoup de confitures comme d’habitude… et vite, car j’ai faim…

— Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre avait prestement disparu, pour ce qui est de l’omelette, je puis vous la servir… mais quant aux confitures — non.

— Et pourquoi ? demanda le géant en se redressant, pourquoi pas de confitures ?

— Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter votre monnaie prussienne et que je n’en ai pas d’autre.

— Vraiment ! fit l’intendant… eh bien ! demain, vous me donnerez une liste de tout ce dont vous avez besoin… j’irai moi-même chez votre voisin l’épicier et c’est moi qui le payerai… avec les plus sales pièces de deux gros que je pourrai trouver… et je le forcerai de porter le paquet jusque chez vous… Ah ! ce monsieur me prive de confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne monnaie prussienne… ah !… nous allons voir… — Servez-moi deux bouteilles de Beaune et une livre de jambon… Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau ?

— Il paraît que nous avons gagné une bataille dans le Nord, répondit l’architecte ; deux mille prisonniers, sans compter une centaine de turcos.

— Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles dents son jambon et en se versant rasade sur rasade, ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce ne sont pas des hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh ! ces turcos… si j’en tenais un… Et le gigantesque riz-pain-sel se mit à déblatérer comme il avait l’habitude de le faire contre les enfants du désert.

Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant des signes de terreur… « Un turco !… En voici un… Voyez, un turco ! »

Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement de laquelle se dressait un grand gaillard enveloppé d’un burnous blanc et coiffé d’un turban. En grinçant des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre deux énormes couteaux de cuisine.

Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé, quelques officiers avaient déjà tiré leur sabre et attendaient. M. Joung s’était caché sous la table. Mais soudain cette grande peur fit place à une hilarité générale. On avait reconnu la trogne illuminée d’un des frères Gark qui, agacé d’entendre toujours l’intendant déblatérer sur le compte des auxiliaires africains de l’armée française, s’était déguisé en Arabe pour communiquer une salutaire terreur à cet ennemi juré des « turcos ».

On rit beaucoup de cette mascarade, notamment les journalistes qui poursuivirent le malheureux intendant de leurs railleries.

Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite salle, lorsqu’un officier de police entra pour remettre à M. Lévyson, assis à la table des correspondants, la lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont on venait de relever le cadavre.

Quand on informa M. de Bismarck de cette mort, il dit :

— C’est vraiment dommage… mais Hoff était fou !… Que ne s’est-il adressé à moi ? Je lui aurais épargné la peine de se tuer.