Quand M. Loubet, président de la République, vint en Algérie, Isabelle Eberhardt assistait au banquet de la presse qui fut donné à Alger. Elle y portait, suivant sa coutume, le costume arabe masculin tout de laine blanche, sans aucun ornement de soie, sans aucune autre tache de couleur que les cordelettes brunes en poil de chameau, nouant en tours nombreux, sur son front puissamment sculpté, la mousseline blanche de son haut turban du Sud.
La présence de ce jeune taleb aux belles mains allongées, à la voix douce un peu voilée et traînante, ne fut pas sans intriguer les reporters qui suivaient le voyage présidentiel. Quelques-uns, mal renseignés, envoyèrent à leurs journaux des informations inexactes sur la vie et la personnalité de notre amie, qui se trouvait comparée à une sorte de Velléda arabe, parcourant les tribus comme autrefois la belliqueuse Berbère Kabéna, reine de l’Aurès, pour y prêcher la haine de l’envahisseur. Ces choses répondaient d’ailleurs à des calomnies locales propagées par quelques folliculaires arabophones.
Isabelle Eberhardt tenait à relever ces dires :
Ma véritable histoire, écrit-elle dans la Petite Gironde du 23 avril 1903, est peut-être moins romanesque, assurément plus modeste, que la légende en question, mais je crois de mon devoir de la conter.
Fille de père sujet russe musulman et de mère russe chrétienne, je suis née musulmane et n’ai jamais changé de religion. Mon père étant mort peu après ma naissance, à Genève, où il habitait, ma mère demeura dans cette ville avec mon vieux grand-oncle, qui m’éleva absolument en garçon, ce qui explique comment, depuis de longues années, je porte le costume masculin.
Je commençai, d’abord, des études médicales, que j’abandonnai bientôt, irrésistiblement entraînée vers la carrière d’écrivain.
A ma vingtième année, en 1897, je suivis ma mère à Bône, en Algérie, où elle mourut sous peu, après avoir embrassé la foi musulmane. Je retournai alors à Genève, pour y accomplir mon devoir filial auprès de mon grand-oncle, qui mourut bientôt, lui aussi, me laissant une petite fortune. Alors, seule, avide d’inconnu et de vie errante, je retournai en Afrique, où je parcourus à cheval et seule la Tunisie et l’Est algérien, ainsi que le Sahara constantinois. Pour plus de commodité et par goût esthétique, je m’accoutumai à porter le costume arabe, parlant assez bien la langue du pays, que j’avais apprise à Bône.
En 1900 je me trouvais à Eloued, dans l’extrême Sud-Constantinois. J’y rencontrai M. Sliman Ehnni, alors maréchal des logis de spahis. Nous nous mariâmes selon le rite musulman.
En général, dans les territoires militaires, les journalistes sont mal vus, en leur qualité d’empêcheurs de danser en rond… Tel fut mon cas : dès le début, l’autorité militaire, qui est là-bas, en même temps, administrative (bureaux arabes), me témoigna beaucoup d’hostilité ; aussi, quand nous manifestâmes, mon mari et moi, l’intention de consacrer notre mariage religieux par une union civile, l’autorisation nous en fut refusée.
Notre séjour à Eloued dura jusqu’en janvier 1901, époque à laquelle je fus, dans les circonstances les plus mystérieuses, victime d’une tentative d’assassinat de la part d’une sorte de fou indigène. Malgré mes efforts, la lumière ne fut pas faite sur cette histoire, lors du procès qui eut lieu, en juin 1901, devant le Conseil de guerre de Constantine.
Au sortir du Conseil de guerre, où j’avais naturellement dû comparaître comme principal témoin, je fus brusquement expulsée du territoire algérien (et non de France), sans qu’on daignât même m’exposer les motifs de cette mesure. Je fus donc brutalement séparée de mon mari. — Étant naturalisé français, son mariage musulman n’était pas valable.
Je me réfugiai auprès de mon frère de mère, à Marseille, où mon mari vint bientôt me rejoindre, permutant au 9e hussards. Là, l’autorisation de nous marier nous fut accordée après enquête et sans aucune difficulté… Il est vrai que c’était en France, bien loin des proconsulats militaires du Sud-Constantinois. Nous nous mariâmes à la mairie de Marseille, le 17 octobre 1901.
En février 1902, le rengagement de mon mari expirant, il quitta l’armée et nous rentrâmes en Algérie. Mon mari fut bientôt nommé khodja (secrétaire-interprète) à la commune mixte de Ténès, dans le nord du district d’Alger, où il est encore.
Telle est ma vraie vie, celle d’une âme aventureuse, affranchie de mille petites tyrannies, de ce qu’on appelle les usages, le « reçu », et avide de vie au grand soleil, changeante et libre.
Je n’ai jamais joué aucun rôle politique, me bornant à celui de journaliste, étudiant de près cette vie indigène que j’aime et qui est si mal connue et si défigurée par ceux qui, l’ignorant, prétendent la peindre.
Je n’ai jamais fait aucune propagande parmi les indigènes, et il est réellement ridicule de dire que je pose en pythonisse !
Partout, toutes les fois que j’en ai trouvé l’occasion, je me suis attachée à donner à mes amis indigènes des idées justes et raisonnables et à leur expliquer que, pour eux, la domination française est bien préférable à celle des Turcs et à toute autre.
Il est donc bien injuste de m’accuser de menées anti-françaises.
Quant à la teinte d’antisémitisme que m’attribue votre envoyé spécial, elle m’est d’autant plus étrangère que, collaboratrice à la Revue blanche, à la Grande France, au Petit Journal illustré et à la Dépêche Algérienne, où je suis rédactrice attitrée, j’ai collaboré aux Nouvelles d’Alger, qui, sous la rédaction en chef de M. Barrucand, ont si largement contribué à détruire ici la tyrannie antisémite. J’ai passé à l’Akhbar en même temps que M. Barrucand, qui reprenait à nouveau ce vieux journal pour y poursuivre une œuvre essentiellement française et républicaine, et pour y défendre les principes de justice et de vérité qui doivent s’appliquer ici à tous, sans distinction de religion et de race.
J’espère, Monsieur le Rédacteur en chef, que vous voudrez bien insérer ma rectification et faire ainsi droit ma défense, que je crois très légitime.
Agréez, etc.
La mère d’Isabelle Eberhardt, en 1873, était restée veuve du général de Moërder, dont elle eut plusieurs enfants, qui occupent aujourd’hui de hautes situations administratives en Russie. Isabelle Eberhardt fut une fille de l’exil. Son grand-oncle et tuteur, dont elle parle dans son autobiographie épistolaire, s’appelait Alexandre Trophimowsky. C’était un homme très bon, très cultivé, d’esprit libéral, un peu solitaire. Dans un esprit de protestation politique, il avait quitté la Russie et s’était établi en Suisse. Ce fut près de lui que Mme de Moërder vint habiter après son veuvage et ce fut dans sa maison de la banlieue de Genève, dite « Villa Neuve » à Meyrin, qu’Isabelle Eberhardt naquit en 1877.
Elle y fut élevée suivant les idées de son tuteur sur l’éducation des filles, évoluées depuis Fénelon.
Dans la bibliothèque du misanthrope bienfaisant, Isabelle Eberhardt apprit au hasard beaucoup de choses, et elle les savait avec goût.
A dix-huit ans, étudiant appliqué, dont l’horizon ne dépassait pas les vitres, elle écrivait le français, le russe, l’allemand, l’arabe et se tenait au courant des mouvements d’idées. Elle entretenait aussi quelques correspondances littéraires sous des pseudonymes variés : Mahmoud Saâdi, Nicolas Podolinsky, etc., pour confronter son esprit à celui des autres, sans donner prise sur elle-même.
Après la mort de sa mère et de son tuteur, commença, pour elle, une tout autre vie, qu’un peu de fortune facilita d’abord.
Pour la songeuse et la studieuse, pour la captive impatiente des livres, le moment vint où elle se trouva livrée à elle-même, libre de choisir sa voie.
Après les grands deuils, qui devaient revenir en ombres apaisantes, Isabelle Eberhardt hésite un peu sur le seuil de la triste villa genevoise qu’elle revoyait, en 1899, après de longs mois d’Afrique et qu’elle allait quitter pour toujours. Mais la caresse d’un beau crépuscule passe sur ses yeux : elle cède, elle retourne aux bords qui l’ont conquise et, tout de suite, elle veut posséder les grands horizons lumineux, l’espace pur, le désert.
D’autres femmes, et la plus célèbre, lady Stanhope, petite-fille de lord Chatam et nièce de William Pitt, le grand homme d’État anglais, avaient déjà réalisé l’ambition des belles chevauchées au désert sous le costume arabe ; mais il n’est personne qui ait vécu le quotidien de la vie du Sud comme devait le faire Isabelle Eberhardt, personne qui, de cette vie profonde et monotone, ait rapporté autant de souvenirs.
Elle ne fut pas seulement le cavalier d’une fantasia, la passante sur un fond saharien, mais encore la nomade des sables et l’errante des villes.
N’eût-elle rien écrit, Isabelle Eberhardt mériterait encore, par sa vie, de retenir l’attention dans notre époque de curiosité, qui semble chercher des héroïnes, mais qui ne les accepte le plus souvent qu’au théâtre.
Celle-ci fut simple et forte, et, d’ailleurs, une fin tragique couronna son destin.
Elle mourut à vingt-sept ans, dans la catastrophe d’Aïn-Sefra, le 21 octobre 1904, entraînée, par la chute de sa maison, dans le débordement des eaux[9].
[9] A l’extrémité des Hauts-Plateaux du Sud-Oranais, Aïn-Sefra est située dans un vaste cirque de montagnes par 1.200 mètres d’altitude. Les premières pluies d’automne y sont presque toujours d’une grande violence, et toutes les saisons y éclatent avec brusquerie.
On retrouva son corps, sous les décombres, deux jours après l’inondation. Le général Lyautey, qui s’intéressait à ses études sahariennes si colorées et si exactes, la fit inhumer au cimetière musulman d’Aïn-Sefra.
C’était là qu’elle allait, c’est là qu’elle repose, au pays des lumières de diamant, dans le cimetière le plus idéaliste du monde, sans aucune laideur voisine, au pied de la haute dune de sable qui fut l’écran de ses rêves et qui descendra un jour sur les humbles tombes nues pour les recouvrir de son manteau d’or.
Son mari, M. Sliman Ehnni, qui se trouvait près d’elle, a donné sur sa mort quelques détails bien dignes de son caractère[10].
[10] Voir le récit de M. Ehnni dans la Dépêche Algérienne du 30 octobre 1904.
L’oued Sefra, rompant ses rives et déplaçant son cours, venait de couper à travers le village et le ravageait. Ils virent venir le flot de boue. Isabelle Eberhardt conserva toute sa présence d’esprit, et son cœur admirable se révéla encore dans ce moment. Elle disait à son mari :
« Je sais nager, n’aie pas peur, je te soutiendrai… » Et déjà elle arrachait des planches pour lui en faire un radeau.
Le soin qu’elle apportait à sauver son époux fut la cause de sa mort. Au moment où elle s’engageait à son tour dans l’escalier, la maison s’écroula sur elle.
M. Ali Abdul-Wahab, fonctionnaire et lettré tunisien d’une grande distinction, eut l’occasion de voir Isabelle Eberhardt aux premiers temps de son arrivée en Afrique.
« C’était, dit-il, à Paris vers la fin de 1896. Me trouvant un jour chez mon vénérable ami le cheikh Abou-Naddara, je remarquai sur son bureau le portrait d’un marin russe.
« Intrigué par cette photographie de jeune éphèbe au milieu de tant de respectables têtes de vieillards, pour la plupart des ministres, des pachas, des princes ou hauts dignitaires de la cour ottomane, je hasardai une indiscrétion, bien pardonnable, auprès de mon affable et sympathique hôte Abou-Naddara.
— « C’est, m’apprit-il, un jeune écrivain slave, qui, ayant embrassé la foi musulmane, vient de s’établir en Algérie pour étudier la langue arabe.
« Un mois après, je recevais une fort gentille lettre où notre Slave, signant « Mahmoud », me priait de lui élucider quelques questions musulmanes qu’il n’avait pu comprendre. Je lui donnai satisfaction malgré le peu de loisir que j’avais alors. Une correspondance des plus régulières s’établit bientôt entre nous, et, quelques mois plus tard, invité par mon nouvel ami, je débarquais à Bône, où je demeurai trois jours avant de regagner Tunis.
« Je ne chercherai pas à décrire l’étonnement qui me saisit au débarcadère, lorsqu’au lieu de serrer la main d’un Mahmoud, je me trouvai en présence d’une jeune fille, très élégamment vêtue, que je saluai avec le plus grand respect.
« Elle me toisa un moment, hocha la tête, sourit et me dit d’un ton bien franc, sur une pointe de moquerie :
— « A croire ce qu’on m’avait dit de vous, je ne vous aurais jamais cru capable d’un aussi grand respect pour les préjugés.
« Malgré tout, je fus longtemps avant de m’habituer à l’idée de cette jeune et jolie fille délaissant, de parti pris, les douces prérogatives de son sexe pour courir des aventures devant lesquelles le plus hardi des hommes eût peut-être reculé ; et cette histoire me parut si étrange qu’en rentrant à l’Hôtel d’Orient où j’étais descendu, je me surpris à répéter toute une gamme exclamative.
« En quittant Bône je remportai un inoubliable souvenir de l’accueil charmant que m’avait réservé la famille d’Isabelle Eberhardt.
« Mon court séjour dans cette ville ne m’avait pas permis de pénétrer, comme je le désirais et comme plus tard je le pus, le mystère qui planait sur la vie d’Isabelle ; néanmoins il me semblait comprendre qu’elle avait beaucoup d’ennuis et qu’elle souffrait.
« Cette supposition fut confirmée par une série de longues épîtres qu’elle m’adressa à Tunis. »
Dans ces lettres, que nous communiqua M. Abdul-Wahab, Isabelle Eberhardt explique la nature de sa pensée à Bône, près de sa mère déjà très malade :
« Ici je ne bouge pas, je ne cause pas, j’étudie et j’écris… »
Elle ajoute :
« Peut-être avez-vous deviné que, chez moi, l’ambition de me « faire un nom et une position » par ma plume (chose à laquelle je n’ai guère confiance d’ailleurs, et que je n’espère pas même atteindre), que cette ambition est au second plan.
« J’écris parce que j’aime le « processus » de création littéraire ; j’écris, comme j’aime, parce que telle est ma destinée, probablement. Et c’est ma seule vraie consolation. »
A ce moment Isabelle Eberhardt avait déjà commencé le roman qu’elle devait publier, plus tard, sous le titre : Trimardeur. Cette œuvre s’intitulait alors A la Dérive.
Dans la correspondance d’Isabelle Eberhardt avec un de ses frères, engagé à la Légion étrangère, celui-ci s’intéresse à ce livre et promet des notes. Il donne aussi ses impressions de légionnaire. Elles sont fort intéressantes.
Dans une de ses lettres de délicate camaraderie intellectuelle, Isabelle Eberhardt explique à M. Abdul-Wahab son « bon garçonisme ».
« En face du monde nous portons, par défiance autant que par crainte des banales consolations que l’on ne manquerait pas de nous prodiguer, un masque impénétrable pour ceux qui, comme la grande, l’immense majorité des hommes, ne nous ressemblent point. Chez vous, c’est le masque de l’impassibilité et presque de l’indifférence. Chez moi, c’est celui d’un bon garçonisme qui explique mes continuelles blagues et agaceries. L’un et l’autre, nous sommes peut-être malades. Nous souffrons parfois cruellement, mais nous ne voulons point de la compassion de nos pseudo-semblables si dissemblables… »
— Remarquons encore un trait de franchise bien remarquable chez une jeune femme qui s’étudie, qui veut vivre, écrire, être enfin ce qu’elle doit être :
« Il y a en moi, dit-elle, des choses que je ne comprends pas encore ou que je ne fais que commencer à comprendre. Et ces mystères-là sont fort nombreux. Cependant je m’étudie de toutes mes forces, je dépense mon énergie pour mettre en pratique l’aphorisme stoïcien : « Connais-toi toi-même. » C’est une tâche difficile, attrayante et douloureuse. Ce qui me fait le plus de mal, c’est la prodigieuse mobilité de ma nature et l’instabilité vraiment désolante de mes états d’esprit, qui se succèdent les uns aux autres avec une rapidité inouïe. Cela me fait souffrir et je n’y connais d’autre remède que la contemplation muette de la nature, loin des hommes, face à face avec le grand Inconcevable, seul unique refuge des âmes en détresse. »
— Elle parle plus loin, dans la même correspondance, de « ce grand sphinx qui nous attire là-bas… »
Après la mort de sa mère et celle de son tuteur, entre deux voyages à Tunis, Isabelle Eberhardt eut la curiosité de voir le Sahara en été. Son carnet de route, bref comme un itinéraire, va nous montrer ce que fut ce « raid » dans le désert.
Elle avait quitté Genève le 4 juin 1899, après la mort de son tuteur. Le 14, elle est à Tunis. Le 8 juillet, elle se met en route pour le Sud-Constantinois. Nous la trouvons à Timgad le 12 juillet, « déjeuner et sieste sous l’arc de Trajan », et deux jours après à Biskra. Elle veut aller plus loin, pousser jusqu’au grand désert. On lui conseille de s’adresser au bureau arabe.
Suivons ici son carnet de route, complété par sa correspondance.
« Comme je dînais à l’hôtel de l’Oasis, le capitaine de Susbielle, rencontré dans la journée, me propose de me joindre à son convoi pour aller à Touggourth. J’acceptai d’abord, mais, dans la soirée, au cours de mes conversations avec les indigènes, mon intention se modifia quand j’appris la rudesse de cet officier envers les musulmans. Je n’avais pas le temps de contrôler leur dire, mais, désireuse de bien connaître les mœurs du Sud, je ne voulais pas m’aliéner la sympathie des indigènes et, le lendemain, quand le capitaine de Susbielle vint me chercher pour partir, je m’excusai de ne pas me joindre à son convoi, retenue que j’étais à Biskra par des lettres de ma famille qui devaient m’y rejoindre. Il me dit qu’il m’attendrait à Chegga, deuxième étape sur la route de Touggourth.
« Le 18 juillet au soir, départ (avec Salah et le Bou Saadi Chlély ben Amar) pour Touggourth. Mes compagnons ne sont pas pressés de se mettre en route. Nous nous attardons jusqu’à 2 heures du matin, café Chéoui, au vieux Biskra, avec les fils d’un marabout et les spahis, à parler des choses du Sud.
« Le 19, à 9 heures, arrivée à Bordj-Saâda (Teïr-Rassou). Sieste lourde dans la chaleur après la marche de nuit. Réveil paresseux. Nous musardons.
« Joué aux cartes avec les Chaouïya (berbères de l’Aurès) d’une caravane campée près du bordj.
« Il est entendu que je suis un jeune lettré tunisien voyageant pour s’instruire et visitant les zaouïya du Sud.
« A Biskra, le lieutenant-colonel Fridel m’a demandé au bureau arabe si je n’étais pas une méthodiste. Quand il a su que j’étais Russe et musulmane il n’a plus rien compris du tout. Ceux qui ne sont pas dans le Sahara pour leur plaisir ne comprennent pas qu’on y vienne, surtout en dehors de la « saison ». Suivant cette manière de voir, Fromentin n’aurait jamais écrit son « Été dans le Sahara ». Il est vrai que je ne suis pas Fromentin, mais il faut bien commencer. Et puis j’ai le tort de m’habiller comme tout le monde ici[11].
[11] Plus tard, quand Isabelle Eberhardt cherchera à connaître les motifs qui pouvaient motiver son expulsion d’Algérie, M. B… chancelier du Consulat de Russie à Alger, lui écrira, le 18 juin 1901 :
« Vous portiez un costume arabe masculin, chose qui, avouez-le vous-même, ne convient pas trop à une demoiselle de nationalité russe. »
« Le cheikh des Chaouïya de la caravane est un vieillard curieux et qui voudrait s’instruire. Il me demande à 3 heures de lui donner une leçon de français… et nous devons nous séparer au mogh’reb (coucher du soleil).
« Arrivée vers 11 heures et demie à Bir-Djefaïr, où nous nous reposons dans la cour du bordj infestée de scorpions. Pour commencer mon apprentissage de caravanier, j’ai rempli la guerba (outre) d’une eau de puits excellente, avec ma tasse de fer-blanc.
« Repartis à 2 heures et demie matin, bon train.
« Arrivée à Chegga vers 3 heures trois quarts. Rencontré des « joyeux » venant de Guémar, sans gradés, pour porter plainte au général, à Batna. Bu le café avec eux.
« Repartis le 20, 5 h. ¾. Arrivée à Bir-Sthil vers 11 heures. Bonne eau. Querelle avec le gardien. Fièvre, soif intense. Pas trouvé à manger (vécu de pain depuis le 18 au soir). Repartis à 9 heures soir.
« Rencontré, au poste télégraphique, à 9 heures, au sud de Sthil, caravanes de Chaamba allant de Barika à Ouargla. Cheikh Abd-el-Kader ben Aly, modèle de la bonne grâce, me propose de me conduire à Ouargla avec sa caravane, sans rétribution.
« Vers 1 heure matin, manqué périr avec mon cheval dans une sebkha (lac salé desséché), à l’ouest de la route.
« A 3 heures, mis pied à terre et prêté mon cheval à un ouvrier Chéouï qui marchait à pied avec nous, pour ne pas être seul. Suivi, comme à la promenade, les plantations de la Société Française de l’Oued-Rir. Arrivée à El-Mérayer, à 5 heures.
« Parti 9 heures. Fait fausse route. Rejoint les Chaamba vers minuit. Rencontré nomades, homme et femme, allant, sous la conduite d’Abdou Fay, nègre armé, à la djemâa, près Ourlana, pour se divorcer. Fait route tous ensemble.
« Arrivée le 22 vers 2 heures, à la source dite Aïn-Sefra. Repos avec les divorcés. Reparti, passant par El-Berd, à 5 heures matin. Rejoint les Chaamba vers 7 heures. A 9 heures repos à la première fontaine de l’oasis d’Ourlana.
« Monté au bordj. Trouvé ordre de Susbielle de ne pas me laisser séjourner au bordj plus de 24 heures. Histoire des mesures à orge coupées et des coups de cravache donnés au cheikh (ou caïd ?). Journée de soif et de fièvre, dans l’abri de la troupe.
« Parti au mogh’reb. Passé près d’une heure à chercher, au moyen d’allumettes, la seule bonne source d’Ourlana, sur la route de Maggar. Trouvé. Abreuvé cheval et mulets malades, au moyen de mon bidon. Changé l’eau de la guerba. Sur la route, altercation avec le cheikh d’Ourlana.
« Vers minuit, rencontré le commandant du Cercle de Touggourth, partant en congé, en voiture. Vers 2 heures du matin, repos pour cause de malaise, tous trois pris de vomissements et de vertiges. Dormi au milieu du désert, sur le sable.
« Recherche des bêtes au réveil. L’homme de Bou-Saâda essaye d’allumer une cigarette d’un coup de pistolet. Laissé en arrière, avec son mulet, Lakhdar, porteur du pain et de l’eau.
« Le 23, de 2 à 4 heures, traversée de la pointe ouest du Chott Mérouan. Arrivés (Salah et moi) à El-Maggar à 4 heures. Bu café au relai arabe de la poste. Partis à la recherche de Chlély. Retrouvé.
« Quitté El-Maggar vers 6 heures. Arrivés à Touggourth vers 11 heures. Dormi toute la journée. Soirée passée à noter scène « femmes du Sud » avec chanteuses et brigadier Smaïn.
« Vers 4 heures, le khalifa Abd-el-Aziz et le deïra Slimène sont venus me chercher pour aller chez le capitaine de Susbielle. Entretien de près de deux heures, d’abord violent, puis, plus courtois, de la part du capitaine. Refus glacial et poli de me laisser à Ouargla, c’est-à-dire de donner à mes guides la permission de m’accompagner.
« Jusqu’à 10 heures soir, me voici à la recherche des Chaamba pour partir avec eux, en laissant mes guides à Touggourth.
« Trouvé Taïb, le Chéouï, qui me dit que le cheikh Abd-el-Kader me faisait saluer, et qu’il était parti à l’asr, vers quatre heures.
« Le 25, matin, retourné bureau arabe ; demandé permission pour guides dans le Souf. Accordé.
« Passé à Touggourth journées des 26, 27, 28. Le 28, été à cheval à Témassine. Le 29, 4 heures après-midi, parti pour Eloued. Fièvre intense. Tombé dans la dune près la guemira de Mthil. Fait route avec postier nègre Amrou.
« Le 31, 2 heures matin, reparti avec postier Bel Kheïr. Arrivés vers 9 heures et demie matin à Ferdjenn. Trouvé brigadier Osman et spahi Mohamed ben Tahar. Passé journée fièvre.
« Le 1er août, 2 heures et demie matin, parti avec guide soufi Habib. Arrivés 9 heures matin Moïet-el-Caïd. Sieste. Parti après le moghreb.
« Arrivé vers 7 heures matin à Bir-Ourmès. Passé journée jardin du cheikh. Querelle et bataille de guides avec les fils du cheikh. Passé nuit devant le bordj.
« Le 3, 5 heures matin, parti. A 4 heures du soir court arrêt à Kasr-Kouïnine pour boire. Impression inoubliable du soleil couchant dans la grande dune.
« Arrivée à Eloued à 7 heures. Trouvé enterrement musulman. »
— Isabelle Eberhardt ne séjourna alors que peu de temps dans la région d’Eloued. Mais elle en garda cependant la plus vive impression. Elle devait y revenir l’année suivante et y passer plusieurs mois. Malade de fièvre, nous la trouvons de retour à Biskra le 17 août et à Batna le 19.
Elle fait alors une excursion dans les montagnes de l’Aurès.
« Le 25, entrée sur le territoire des Ouled-Soltan. Diffa à Ras-el-Djebel, chez le cheikh Slimène des Ouled-Soltan. Le 26, ascension du Djebel-Touggour. Nuit dans la forêt de cèdres. Le 27, descente à Barika. Rentrée à Khenchela le soir. Nuit au fondouk. Retour à Batna le 28. »
Le 29 elle est à Bône, où elle visite le tombeau de sa mère. Elle en repart le 2 septembre et rentre à Tunis, où elle passera une partie de l’automne. C’est à cette date qu’elle indique ses « Heures de Tunis ».
Après un séjour d’une quinzaine de jours à Marseille où habite son frère Augustin, elle arrive à Paris le 20 novembre.
Elle voudrait y passer tout l’hiver, mais son humeur nomade l’emporte de nouveau, et cette fois en Italie. Citons encore son étonnant carnet de voyage, qui va nous renseigner sur ses caprices d’errante.
« Le 17 décembre quitté Paris par express. Le 18, arrivée à Marseille. Passé hôtel Beauveau les quatorze jours suivants.
« Le 29, partie pour Gênes. Arrivée le 30, 11 heures matin. Descendue hôtel de France et passé journée à courir la ville. Le soir du même jour, départ sur le Persia pour Livourne. Arrivée 31 matin.
« La Sardaigne me tente. Je m’embarque pour Cagliari. Descendue « Albergo Quatro Mori ». Passé là le mois de janvier, puis retour à Paris. »
Au commencement du mois de mai 1900, Isabelle Eberhardt se retrouvait encore une fois à Marseille. Elle y note son regret des grands espaces de lumière et sa vision première du Sahara, retrouvée à travers la cohue de la grande cité commerciale. Elle revoit son arrivée à Eloued au mois d’août et cet enterrement arabe qui la fit frissonner de toute la force de sa destinée.
On lira, en illustration sentimentale de cette période de sa vie errante, les pages que nous avons pu reconstituer, d’après ses notes, sous le titre : Nostalgies qu’elle indiqua. Nous les avons jointes aux « Choses du Sahara ».
Emportée par sa passion du Sud, Isabelle Eberhardt arrivait de nouveau à Eloued dans les premiers jours du mois d’août 1900. On trouve trace de son passage sur le registre de l’Hôtel de l’Oasis, de Touggourth, le 31 juillet 1900, à la même date qu’en 1899.
C’est alors que la vie saharienne la prit profondément. Elle sentit bientôt qu’elle se détachait de l’Europe, qu’elle allait devenir étrangère à elle-même, et fut presque effrayée de la pente où elle glissait. La fin de l’année la trouva dans ces dispositions.
Elle écrivait à son frère :
« Tu ne saurais t’imaginer quelle plaie vive tu as touchée en moi, par tes questions au sujet de la littérature.
« Mon Dieu non, non, je n’ai pas oublié, mon cœur ne s’est point fermé au souffle divin du Beau !
« Mais, hélas, je crois que je suis en train de subir le sort de Jean Berny et que mes quelques cahiers d’essais littéraires, que j’ai rapportés ici, sont destinés à jaunir, à se racornir comme ceux où Berny laissa s’ensevelir définitivement ses espérances. Et pourtant, c’est un remords constant pour moi que ces livres et ces cahiers.
« Notre ami D… avait peut-être raison de me dire l’autre jour en partant :
« — Prenez garde, Si Mahmoud, vous vous accoutumerez à notre vie, et, de lendemain en lendemain, vous remettrez toujours le travail littéraire. En fin de compte, ce lendemain ne viendra jamais. Ce n’est qu’une lâcheté pour apaiser les justes remords de la vocation qui se plaint… »
Isabelle Eberhardt ajoutait :
« Je vais cependant commencer quelques notes sur le Souf : Le pays est absolument inédit. »
Parlant de sa vie à Eloued, elle écrit le 10 décembre 1900 :
« En fait de visiteurs, il n’y a que le cheikh des Kadriya de Guémar, Sidi Elhoussine ben Brahim, homme d’un certain âge, marabout vénéré, qui est devenu un véritable père pour nous. C’est d’ailleurs lui qui m’a donné l’initiation et le chapelet des Kadriya. Il s’arrête toujours chez nous quand il vient à Eloued. Il lui est arrivé de passer à la maison 5 et 6 jours à la file. Il y a aussi Abdelkader ben Saïd, l’instituteur indigène qui vient nous voir. C’est tout. Nous avons fermé nos portes au monde, et nous n’allons chez personne à Eloued. Je vais de temps en temps à la grande zaouïya d’Amiche, ou chez Sidi Elhoussine à Guémar. C’est tout.
« Autrement je fais de longues promenades solitaires sur mon brave « Souf », qui devient décidément un excellent cheval, énergique et vite. Lundi dernier, il m’a été donné de participer à une des plus belles fêtes que j’aie jamais vues : la rentrée du grand marabout des Kadriya, Sidi Mohamed El-Hachmi ben Brahim, frère du Naïb qu’il avait accompagné à Paris. »
— On lira une esquisse de cette fête dans le récit « Fantasia », joint aux « Choses du Sahara ».
Dans une autre lettre d’Eloued, elle dit encore :
« A quoi bon le cacher ? J’ai une conviction intime — sans aucun fondement logique d’ailleurs, je crois que ma vie est désormais liée pour toujours au pays saharien et que je ne dois plus le quitter. Tout aussi bien que moi, tu connais ces intuitions, et comme elles nous enveloppent de certitude. »
Isabelle Eberhardt a raconté elle-même, en termes très précis, l’agression dont elle fut victime le 29 janvier 1901, au village de Behima, à 14 kilomètres au nord d’Eloued, sur la route du Djerid tunisien. Elle l’a fait dans une lettre que publiait la Dépêche Algérienne à la date du 4 juin 1901.
— Ayant passé à Eloued, dit-elle, lors d’une première excursion dans le Sahara constantinois que je fis en été 1899, j’avais gardé le souvenir de ce pays des dunes immaculées, des profonds jardins et des palmeraies ombreuses.
Je vins donc me fixer à Eloued, en août 1900, sans savoir au juste pour combien de temps.
C’est là que je me fis initier à la confrérie des Kadriya, dont je fréquentai désormais les trois zaouïya situées aux environs d’Eloued, ayant acquis l’affection des trois cheikhs, fils de Sidi Brahim et frères de feu le naïb d’Ouargla.
Le 27 janvier, j’accompagnai l’un d’eux, Si Lachmi, au village de Behima. Le cheikh se rendait à Nefta (Tunisie) avec des khouans, pour une ziara au tombeau de son père Sidi Brahim… Je comptais rentrer le soir même à Eloued, avec mon domestique, un Soufi, qui m’accompagnait à pied. Nous entrâmes dans la maison d’un nommé Si Brahim ben Larbi et, tandis que le marabout se retirait dans une autre pièce pour la prière de l’après-midi, je demeurai dans une grande salle donnant sur une antichambre ouverte sur la place publique où stationnait une foule compacte et où mon serviteur gardait mon cheval. Il y avait là cinq ou six notables arabes de l’endroit et des environs, presque tous khouans Rahmama.
J’étais assise entre deux de ces personnes, le propriétaire de la maison et un jeune commerçant de Guémar, Ahmed ben Belkacem. Ce dernier me pria de lui traduire trois dépêches commerciales, dont l’une, fort mal rédigée, me donna beaucoup de peine. J’avais la tête baissée et le capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban, ce qui m’empêchait de voir devant moi. Brusquement je reçus à la tête un violent coup suivi de deux autres au bras gauche. Je relevai la tête et je vis devant moi un individu mal vêtu, donc étranger à l’assistance, qui brandissait au-dessus de ma tête une arme que je pris pour une matraque. Je me levai brusquement et m’élançai vers le mur opposé, pour saisir le sabre de Si Lachmi. Mais le premier coup avait porté sur le sommet de ma tête et m’avait étourdie. Je tombai donc sur une malle, sentant une violente douleur au bras gauche.
L’assassin, désarmé par un jeune mokaddem des Kadriya, Si Mohamed ben Bou-Bekr et un domestique de Sidi Lachmi nommé Saâd, réussit cependant à se dégager. Le voyant se rapprocher de moi, je me relevai et voulus encore m’armer, mais mon étourdissement et la douleur aiguë de mon bras m’en empêchèrent. L’homme se jeta dans la foule en criant : « Je vais chercher un fusil pour l’achever. »
Saâd m’apporta alors un sabre arabe en fer ensanglanté et me dit : « Voilà avec quoi ce chien t’a blessée ! »
Le marabout, accouru au bruit et auquel le meurtrier fut immédiatement nommé par des personnes qui l’avaient reconnu, fit appeler le cheikh indépendant de Behima, appartenant comme l’assassin à la confrérie des Tidjanya, qui sont, comme l’on sait, les adversaires les plus irréconciliables des Kadriya dans le désert.
Ce singulier fonctionnaire opposa une résistance obstinée au marabout, prétendant que le meurtrier était un chérif, etc.
Le marabout le menaça alors publiquement de le dénoncer comme complice au bureau arabe, et il exigea énergiquement que l’assassin fût immédiatement arrêté et amené. Le cheikh s’exécuta de fort mauvaise grâce.
L’assassin, emmené dans la pièce où l’on m’avait étendue sur un matelas, commença par simuler la folie, puis, convaincu de mensonge par ses propres concitoyens qui le connaissaient pour un homme raisonnable, tranquille et sobre, il se mit à dire que c’était Dieu qui l’avait envoyé pour me tuer.
Ayant toute ma connaissance, je constatai que la figure de cet homme m’était totalement inconnue, et je me suis mis à l’interroger moi-même. Il me dit que lui non plus, il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait jamais vue, mais qu’il était venu pour me tuer et que, si on le lâchait, il recommencerait.
A ma question, pourquoi il m’en voulait, il répondit :
« Je ne t’en veux nullement, tu ne m’as rien fait, je ne te connais pas, mais il faut que je te tue[12]. »
[12] Devant le Conseil de guerre de Constantine il déclara le 18 juin : « Je n’ai pas frappé une Européenne, j’ai frappé une musulmane sous une impulsion divine. »
Le marabout lui demanda s’il savait que j’étais musulmane : il répondit affirmativement. Son père déclara qu’il était Tidjanya.
Le marabout obligea le cheikh de l’endroit à prévenir le bureau arabe et demanda un officier pour emmener le meurtrier et ouvrir l’instruction, et le médecin-major pour moi.
Vers onze heures, l’officier chargé de l’instruction, lieutenant au bureau arabe, et le major se présentèrent.
Le major constata que la blessure de ma tête et celle de mon poignet gauche étaient insignifiantes ; un hasard providentiel m’avait sauvé la vie : une corde à linge se trouvait tendue juste au-dessus de ma tête et avait amorti le premier coup de sabre, qui, sans cela, m’eût infailliblement tuée. Mais l’articulation de mon coude gauche était ouverte du côté externe, le muscle et l’os entamés.
Par suite de l’énorme perte de sang que j’avais subie — pendant six heures — je me trouvais dans un état de faiblesse tel, qu’il fallut me laisser ce soir-là à Behima.
Le lendemain je fus transportée, sur un brancard, à l’hôpital militaire d’Eloued, où je restai jusqu’au 25 février dernier. Malgré les soins dévoués et intelligents de M. le docteur Taste, je sortis de l’hôpital infirme pour le restant de mes jours[13] et incapable de me servir de mon bras gauche pour aucun travail tant soit peu pénible.
[13] A la longue, le jeu des muscles s’était rétabli. Isabelle Eberhardt garda de sa blessure une large cicatrice au coude gauche. Elle pouvait se servir de son bras avec un peu de faiblesse.
Malgré que, lors de mon premier voyage, j’avais eu des démêlés avec le bureau arabe de Touggourth dont dépend celui d’Eloued, — démêlés provoqués uniquement par la méfiance de ce bureau — le chef de l’annexe d’Eloued, les officiers du bureau arabe et de la garnison, ainsi que le médecin-major furent pour moi de la plus grande bonté, et je tiens à leur donner un témoignage public de ma reconnaissance.
— Dans cette même lettre, Isabelle Eberhardt établit, par un rapprochement de faits, comment il lui a paru qu’Abdallah, son agresseur, n’avait été qu’un instrument entre d’autres mains[14].
[14] Le père de l’accusé déclara devant le Conseil de guerre que son fils lui avait déclaré « qu’il avait été poussé par le cheikh et ses serviteurs, et par un envoyé de Dieu ».
« Il est évident, conclut-elle, qu’Abdallah n’a pas voulu me tuer par haine des chrétiens, mais poussé par d’autres personnes, et ensuite que son crime a été prémédité.
« J’ai déclaré à l’instruction que j’attribuais en grande partie cette tentative criminelle à la haine des Tidjanya pour les Kadriya et que je supposais que c’étaient des « haba » ou khouans Tidjanya qui s’étaient concertés pour se débarrasser de moi qu’ils voyaient aimée par leurs ennemis, ce que prouve la désolation des khouans Kadriya quand ils apprirent le crime.
« Quand je passai, portée sur une civière, par les villages des environs d’Eloued, lors de mon transfert à l’hôpital, les habitants de ces villages, hommes et femmes, sortirent sur la route en poussant les cris et les lamentations dont ils accompagnent leurs enterrements. »
Le fait reste celui-ci :
Le 29 janvier 1901, Isabelle Eberhardt, se trouvant au village de Behima, où elle avait accompagné le mokaddem de sa confrérie, fut blessée d’un coup de sabre par un fanatique, Abdallah ben si Mohamed ben Lakhdar, qui ne sut expliquer son crime que par l’impulsion divine.
A la veille du procès de Constantine, la Dépêche Algérienne, qui suivait attentivement cette affaire, publia en date du 18 juin, une nouvelle lettre d’Isabelle Eberhardt :
Marseille, le 7 juin 1901.
… Je viens vous remercier très sincèrement d’avoir bien voulu insérer ma longue lettre du 29 mai dernier : je n’en attendais pas moins de l’impartialité bien connue de la Dépêche Algérienne, qui a toujours fait preuve d’une grande modération au milieu des violences qui sont malheureusement devenues une sorte de règle de conduite pour certains organes algériens.
Cependant, Monsieur, en ce moment où le séjour des étrangers en Algérie est devenu une question d’actualité, il me semble que j’ai non seulement le droit, mais même le devoir de donner quelques explications publiques et franches à tous ceux qui ont pris la peine de lire ma première lettre.
… Vous m’avez fait l’honneur tout à fait immérité, et que je ne tiens pas à mériter, de m’attribuer une certaine influence religieuse sur les indigènes du cercle de Touggourth. Or je n’ai jamais joué ou cherché à jouer aucun rôle politique ou religieux, ne me considérant nullement comme ayant ni le droit, ni les aptitudes nécessaires pour me mêler de choses aussi graves, aussi compliquées que les questions religieuses dans un pays semblable.
En 1899, avant de partir pour Touggourth, je crus de mon devoir d’aller personnellement informer de mon départ le lieutenant-colonel Fridel, alors chef du cercle de Biskra.
Cet officier, qui me reçut fort bien, me demanda, avec une franchise toute militaire, si je n’étais pas anglaise et méthodiste, ce à quoi je répondis en présentant au chef du cercle des documents établissant irréfutablement que je suis Russe et parfaitement en règle vis-à-vis des autorités impériales, avec l’autorisation desquelles je vis à l’étranger. J’exposai de plus à M. Fridel mes opinions personnelles sur la question des missions anglaises en Algérie, lui disant que j’ai en horreur tout prosélytisme et surtout l’hypocrisie…
A Touggourth, je trouvai comme chef du Bataillon d’Afrique, en l’absence du commandant, le capitaine de Susbielle, homme d’un caractère tout particulier et, pour employer une expression populaire, « peu commode ». Là encore, il me fallut prouver que je n’étais nullement une miss déguisée en arabe, mais bien une plumitive russe.
Il me semblerait pourtant que, s’il est de par le monde un pays où un Russe devrait pouvoir vivre sans être soupçonné de mauvaises intentions, ce pays est la France !
M. le Chef de l’annexe d’Eloued, le capitaine Cauvet, homme d’une très haute valeur intellectuelle et très dévoué à son service, a eu, six mois durant, l’occasion de constater de visu que l’on ne pouvait rien me reprocher, sauf une grande originalité, un genre de vie bizarre pour une jeune fille, mais bien inoffensif… et il ne jugea pas que ma préférence du burnous à la jupe et des dunes au foyer domestique pût devenir dangereuse pour la sécurité publique dans l’annexe.
J’ai dit, dans ma première lettre, que les Souafa appartenant à la confrérie de Sidi Abd-el-Kader el Djilani et ceux des confréries amies ont manifesté leur douleur quand ils ont appris que l’on avait tenté de m’assassiner.
Si ces braves gens avaient une certaine affection pour moi, c’est parce que je les ai secourus de mon mieux, parce que, ayant quelques faibles connaissances médicales, je les ai soignés pour des ophtalmies, des conjonctivites et autres affections communes dans ces régions. J’ai tâché de faire un peu de bien dans l’endroit où je vivais… c’est le seul rôle que j’aie jamais joué à Eloued.
En ce monde, il y a bien peu de personnes qui n’aient aucune passion, aucune manie. Si souvent, pour ne parler que de mon sexe, il est des femmes qui feraient tant de folies pour avoir des toilettes chatoyantes ! Il en est d’autres qui pâlissent et vieillissent sur les livres pour obtenir des diplômes et aller secourir des moujiks… Quant à moi, je ne désire qu’avoir un bon cheval, fidèle et muet compagnon d’une vie rêveuse et solitaire, quelques serviteurs à peine plus compliqués que ma monture, et vivre en paix, le plus loin possible de l’agitation, stérile à mon humble avis, du monde civilisé où je me sens de trop.
A qui cela peut-il nuire, que je préfère l’horizon onduleux et vague des dunes grises à celui du boulevard ?
Non, je ne suis pas une politicienne, je ne suis l’agent d’aucun parti, car, pour moi, ils ont tous également tort de se démener comme ils le font ; je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et, peut-être, de communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara…
Voilà tout.
Les intrigues, les trahisons et les ruses de la Sonia d’Hugues Le Roux me sont aussi étrangères que son caractère me ressemble peu… Je ne suis pas plus Sonia que je ne suis la méthodiste anglaise que l’on a cru voir en moi jadis…
Il est vrai que l’été 1899 fut excessivement chaud dans le Sahara et que le mirage déforme bien des choses et explique bien des erreurs.
Veuillez agréer, etc.