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CHAPITRE III
LE CAUCASE

I

Samedi, 22 avril. A bord du Grand-Duc-Boris.—Nous longeons la côte de Crimée dans un brouillard léger et bleuté qui, parfois se dissipant, nous laisse voir un pays aride, montueux, de collines crayeuses, peu élevées, désertes toujours.

Nous passons devant Féodosie et ne faisons que l’entrevoir.

Vers trois heures, nous sommes à l’entrée de la mer d’Azof, en vue de Kertch, l’ancienne Panticapée des Grecs. Sur la colline qui surmonte la ville, est une tour carrée, tombeau d’un Mithridate.

Paresseusement nous la regardons à travers nos jumelles. Ce Mithridate ne vaut pas de prendre un petit bateau et de faire deux kilomètres pour aller à terre. Nous restons cinq heures en rade à embarquer des centaines de sacs de farine pour le Caucase. Nous sommes étendus sur le pont; le temps est gris et perlé délicieusement.

Au soir, le ciel de printemps s’éclaire de toutes ses étoiles. Le grand Orion incline sa ceinture étincelante vers les flots; Sirius brille éperdument entre deux nuages, et l’Ourse, droit au-dessus de nos têtes, se carre.

A l’arrière du bateau, des étudiants en vacances,—reste-t-il une université ouverte en Russie?—chantent des airs graves et presque religieux à trois parties. Leurs voix pleines et belles qu’ils modèrent, meurent par moments, puis reprennent doucement et montent dans la nuit. Nous glissons sur une mer sombre et tranquille.

23 avril.—En rade de Novorossisk.—C’est le Caucase enfin, l’étape dernière avant cette Perse où nous nous rendons par le chemin des écoliers. Il y a à peine quinze jours que nous sommes partis. Il semble qu’il y ait trois mois que nous courons les grandes routes, tant nous avons vu de choses, partagé d’émotions, vécu d’heures diverses, émouvantes et belles.

Aujourd’hui c’est dimanche; des cloches sonnent à Novorossisk au pied de la chaîne caucasienne, comme elles sonnent à la même heure dans nos villages de France.

Novorossisk, port très commerçant, est au fond d’une baie longue et étroite, protégé contre les vents d’ouest.

Le temps est chaud; le soleil brûlant; on a tendu un velum sur le pont. Le baromètre dans ma cabine est tombé à 740! Hum!

On apporte des feuilles imprimées. Ce sont «les dernières nouvelles». Un Russe qui doit être fonctionnaire et avec qui j’ai causé s’offre à me les traduire. C’est un homme fort aimable et d’un solide optimisme.—Des troubles en Russie?—Ils n’existent que dans l’opinion intéressée des correspondants étrangers.—Des assassinats politiques?—Des assassinats simplement.—Le Caucase dangereux?—Il n’y a pas de pays plus sûr au monde.

Et ce Pangloss russe sourit derrière ses lunettes d’or.

Nous parcourons ensemble les télégrammes. Je vais enfin apprendre ce qui se passe en Russie et surtout dans ce Caucase en révolution où nous allons débarquer. Batoum est-il à feu et à sac? Trouverons-nous un vice-roi à Tiflis?

Hélas! les télégrammes sont de l’étranger et presque tous de France.

Premier télégramme: «Troubles graves à Limoges, la foule a forcé les portes de l’usine Haviland, le drapeau américain a été déployé.»

Second télégramme: «Désordres révolutionnaires à Limoges, on envoie des troupes de renfort.»

Troisième télégramme: «Un auto a été brûlé; la troupe attaquée tire (cet indicatif présent est terrifiant) sur la foule.»

Il y en a ainsi trois colonnes.

Mon traducteur, d’un ton doucement grondeur, me dit:

—Vous serez donc toujours des révolutionnaires! La situation est grave en France. J’avais l’intention d’y faire un voyage d’agrément cet été. Il sera plus prudent d’attendre. Je reste en Russie.

Je n’ai pas regretté les cinq kopecks que m’a coûtés la feuille de télégrammes.

*
*  *

Le baromètre est toujours à 740. Nous quittons Novorossisk par fort vent d’ouest.

Il vaut mieux ne pas parler du reste de la journée.

Qui aurait cru cela de la mer Noire?

*
*  *

Lundi 24 avril, 9 heures du matin.—Le Grand-Duc-Boris est une personne bien agitée. A Soukhoum nous débarquons avec une peine infinie des chevaux et quelques douzaines de femmes en pleine rade. Les matelots crient: «Souda, Souda», les femmes glissent et tombent à genoux; elles reçoivent des paquets de mer. Ce spectacle est horrible et me fend le cœur. Je descends dans ma cabine.

Midi.—Le Grand-Duc-Boris danse comme une petite folle et refuse d’approcher des ports où il devrait toucher et où précisément j’aurais (et mes malheureuses compagnes de voyage aussi) une envie grande de descendre.

Je fais le serment de ne plus jamais voyager avec un membre de la famille impériale.

Trois heures.—Nous apprenons que la grève est déclarée à Odessa et qu’il n’y aura plus de service sur Batoum. Pourquoi diable les ouvriers, les braves ouvriers, ne se sont-ils pas mis en grève trois jours plus tôt?

Cinq heures.—Je réunis ce qui me reste de forces pour adjurer les gens qui ont du cœur de n’accorder aucune confiance au susdit Grand-Duc. Le baromètre est ferme à 740.

Six heures.—Il est manifeste que l’homme n’est pas fait pour être secoué comme une bouteille qu’on rince.

Huit heures.—Nous sommes dans le port de Batoum. On vient m’en avertir. Il n’est que temps. Ce qui reste de moi monte sur le pont. J’y trouve mes pâles compagnons de voyage en conférence avec un bel officier de la garde impériale et le préfet de la ville que le général gouverneur a envoyés à notre rencontre. Il m’est impossible d’exprimer aucune idée de mon cerveau.

Nous quittons le Grand-Duc-Boris de la façon la plus impolie. J’espère ne le revoir de ma vie.

Batoum.—Nous sommes très affaiblis quand nous mettons pied à terre.

Ce qu’on voit de la ville dans la nuit est lugubre; de petites maisons hostiles et fermées; sur le port des gens qui errent et veulent transporter nos bagages, ce à quoi nous nous refusons.

Batoum est en petit état de siège, paraît-il. Y trouverons-nous enfin les troubles graves qu’on nous doit, semble-t-il, et que chacun nous a prédits? Nous ne croyons plus au danger.

Nous savons seulement que ce soir nous sommes accablés de fatigue et tenons mal sur nos jambes. Nous montons dans deux voitures et donnons l’adresse de l’hôtel International.

En quittant le port, nous prenons par des rues étroites et sombres, de vrais coupe-gorges.

Sur un trottoir devant une boutique ouverte, quelques personnes. Au moment où nous passons, un bruit, comme celui d’un pétard, et la figure d’un homme à côté de nous subitement éclairée. Il chancelle; puis nous entendons deux coups qui sont bien des détonations. On aperçoit au ras de la maison un bras qui s’abaisse et, à côté de nous, l’homme s’écroule, comme si ses jambes manquaient sous lui. Notre cocher se signe, puis fait un geste de la main qui signifie: «J’en ai vu bien d’autres», et retient ses chevaux qui se cabrent.

Près de la voiture, un homme trottine; il est gras et replet; c’est l’assassin qui s’en va sans se presser. Et tout de suite la voiture s’arrête à vingt mètres de la boutique toujours ouverte. Ah non! nous aimons mieux ne pas stationner là.

Nous sommes devant une grande porte fermée à clef; toutes les fenêtres sont barricadées. C’est l’hôtel, paraît-il. Il est, lui aussi, en état de siège. Le cocher sonne; un soldat entr’ouvre la porte, consent après pourparlers à nous recevoir et, nous ayant introduits, referme la porte à double tour de clef.

Les domestiques sont en grève. Il n’y a pas de vivres; on refuse d’en livrer au patron qui est, du reste, menacé de mort par les comités révolutionnaires.

Impression lugubre des corridors vides, du rez-de-chaussée condamné par crainte des bombes, du salon au premier étage, où nous prenons sous un maigre éclairage, sans feu, un verre de thé en philosophant sur ce que nous venons de voir.

Voilà notre arrivée au Caucase.

*
*  *

Le lendemain, soleil. Par la fenêtre, j’aperçois la boutique fermée; un crêpe noir pend sur la devanture. Sur le trottoir quelques personnes sont assemblées; des soldats circulent. A l’hôtel, nos hôtes, des Allemands, ne sont pas autrement émus. «C’est un Arménien qu’on a tué; un de moins», voilà l’impression qui se dégage de la conversation que j’ai avec eux.

Et je sors avec Emmanuel Bibesco pour voir l’aspect de cette ville où la vie humaine est à si bon marché.

Partout des soldats, baïonnette au fusil, devant les banques, à la poste, au coin des rues; les voitures postales, des camions passent avec une escorte de cosaques. Cela ne paraît point une vaine précaution, car les têtes des ouvriers, débardeurs ou vagabonds que nous croisons, sont sinistres. Des figures hâves, des yeux rusés ou farouches qui brillent; des corps maigres vêtus de haillons. On voit les types les plus divers: peu de Russes, mais des Arméniens, des Géorgiens, des Turcs, des Juifs, des Tcherkesses, des Tatares, des Lesghiens, qui flânent dans les ruelles sales près du port; seule la crainte d’une terrible répression les empêche de se livrer au pillage. Mais les vengeances particulières se satisfont à revolver et poignard que veux-tu.

Heureusement ne sommes-nous à Batoum que depuis quelques heures et n’y avons-nous pas encore d’ennemis, à moins que l’on ne nous en veuille d’habiter un hôtel mis en interdit par les comités révolutionnaires.

Ces comités, j’en entends beaucoup parler pendant les deux jours que nous passons ici; il y en a trois, paraît-il, un géorgien, un arménien, un russe. C’est beaucoup pour une seule ville et les condamnations à mort qu’ils prononcent ne sont pas de vaines menaces. On me raconte l’histoire d’un officier russe, d’origine géorgienne, le prince Gouriel, qui pour avoir dispersé un rassemblement de grévistes, fut condamné à mort et tué en pleine rue deux jours plus tard. Le comité révolutionnaire géorgien défendit de suivre son convoi et aucun officier n’osa enfreindre cette défense.

Les grévistes sont nombreux. Batoum est à la fois industriel et commercial. Presque tout le pétrole exporté de Bakou passe par Batoum; une partie est raffinée dans les usines Nobel, Rothschild et Sideridès, l’autre est expédiée brute. Donc, ouvriers de raffinerie et débardeurs; il y a, en outre, une grande exportation de laines et de tapis. Presque tout le commerce du nord de la Perse avec l’Europe est transité par Batoum.

A la population hétérogène du port vinrent se joindre depuis plusieurs mois des Russes chassés de leur pays par la misère. D’où pléthore de main-d’œuvre et mécontentement exploité par les comités politiques. Les ouvriers du port se mirent en grève, puis les ouvriers de raffineries, depuis deux mois les usines Rothschild et Sideridès sont closes, l’usine Nobel ne fonctionne plus que d’une façon intermittente. Les compagnies de navigation, renoncèrent alors à l’escale de Batoum; augmentation de troubles, menaces de mort aux différents consuls. Maintenant les bateaux anglais, français, allemands, autrichiens touchent de nouveau à Batoum; les bateaux russes, dont chauffeurs et mécaniciens sont en grève, ne marchent plus.

Les salaires des ouvriers du port sont, pour le pays, très élevés; la journée de huit heures est payée 4 fr. 88; l’heure supplémentaire, et il ne peut y en avoir plus de deux, 1 fr. 35; les fêtes et veilles de fêtes (et Dieu, en l’honneur de qui elles sont chômées, sait si elles sont nombreuses en pays orthodoxe), le tarif est doublé.

Il faut noter que la vie est très bon marché à Batoum où pour quelques sous on a du poisson en abondance.

Mais les troubles ne cessent pas. Les comités demandent qu’on emploie à tour de rôle des équipes de Géorgiens, Turcs, Arméniens, Grecs et Russes. Or, de tous ces ouvriers il n’y a que les Turcs qui travaillent et qui observent les contrats; les autres sont paresseux et irréguliers; les compagnies de navigation se plaignent, les maisons anglaises ne veulent plus envoyer de bateaux à Batoum où le stock de pétrole à quai est considérable.

On n’entrevoit donc pas la fin des troubles. Dans l’état d’anarchie où se trouve la ville, les vengeances particulières, les haines de race se satisfont librement, et impunément, je crois. Un personnage officiel m’assure que l’assassin que nous avons vu opérer a été arrêté dans la nuit et pendu à la citadelle dans les quarante-huit heures.

Je dois ajouter que cette histoire, racontée à d’autres personnages officiels, a amené sur leurs lèvres un sourire sceptique.

Je crois que la police laisse aux parents du mort le soin de le venger. A quoi bon faire intervenir la justice? Que ces gens règlent leurs affaires eux-mêmes. Et je surprends encore ici cette pensée: «La perte n’est pas grande; moins nous aurons de ces canailles, mieux cela vaudra.»

*
*  *

Il y a dans les rues de Batoum des peupliers d’une fraîcheur de feuillage délicieuse.

Les portes des maisons sont fermées; par crainte des troubles pendant les fêtes de la Pâque russe, les habitants font par avance leurs provisions.

Voici une voiture menant un officier; sur le siège, à côté du cocher, un cosaque, fusil à la main. Une vingtaine de personnes sont là, causant dans la rue, gênant la circulation; le cheval ralentit. Le cosaque tire un coup de fusil en l’air; l’attroupement se disperse; la voiture passe à vive allure.

A midi, nous sommes reçus par le gouverneur général, qui est, d’aspect, un pur mongol. Nous apprenons chez lui de fâcheuses nouvelles.

La seule route qui mène de Batoum à Tiflis passe un col élevé à Akhaltsikh. Or, à la suite des mauvais temps qui règnent depuis un mois, la couche de neige est si épaisse que toute communication par route est interrompue avec Tiflis. Il est donc impossible d’accomplir notre projet et d’arriver dans la capitale du Caucase en automobile, et nous voilà fort déconfits.

Je ne suis pas très étonné d’apprendre que le col d’Akhaltsikh est impraticable, lorsque je vois sur la carte qu’il est à près de deux mille mètres d’altitude. Nous avons été arrêtés par la neige à treize cents mètres au-dessus d’Yalta.

Que faire? Nous décidons d’excursionner dans les environs vantés de Batoum. On nous a parlé de la vallée magnifique du Tchorok, nous la remonterons en auto.

Il me semble bien voir un peu de mécontentement sur la figure du général, mais il ne dit rien.

Puis nous prendrons le train pour Koutaïs et verrons si de Koutaïs on peut atteindre Tiflis par le col de Mamison et ensuite par le défilé du Darial en suivant la célèbre «route militaire géorgienne».

Nous prions le général d’approuver notre projet. Il approuve. Alors nous lui demandons si les trains marchent sur Koutaïs.—Un instant d’embarras. «Non, les trains ne marchent pas précisément, mais ils marcheront, ils marcheront sûrement. Vous ne partez ni aujourd’hui, ni demain; nous vous gardons; eh bien! après, à la grâce de Dieu, ils marcheront, et vous arriverez à Koutaïs.»

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Comment on voyage sur les routes du Caucase.

L’après-midi, après avoir déjeuné à l’hôtel d’Orient, puisque notre hôtel est celui de la Méduse, nous partons en deux autos.

Mais nous ne sommes pas seuls. L’officier d’ordonnance du gouverneur, qui est venu nous saluer hier au bateau, nous accompagne. C’est un Géorgien d’origine, qui a fait ses études à Saint-Pétersbourg et, parlant français et connaissant le pays, nous est un très agréable compagnon de route. Nous prenons aussi un Cosaque qui s’assied sur le marchepied de l’auto.

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Comment nous voyageons au Caucase: Les autos sont gardés par des cosaques et fleuris d’azalées et de rhododendrons.

Et voilà une expédition assez guerrière! Il est vrai qu’on raconte de belles histoires de brigands, de gens enlevés aux portes de Batoum, de montagnards irréductibles qui profitent des troubles pour descendre dans les vallées. Nous verrons bien.

Nous remontons la vallée du Tchorok; la route est bonne, bien entretenue, mais terriblement dure.

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Un pont hardi sur le Tchorok.
La légende veut qu’au lieu d’eau on ait employé pour faire le ciment le sang des esclaves.

Nous rencontrons de pittoresques campagnards à cheval ou à âne, qui, malgré la frayeur que nos automobiles causent à leurs montures, nous regardent amusés et souriants. Tous les dix ou quinze kilomètres, nous trouvons un poste de cosaques dont le chef, averti par télégraphe de notre passage, vient saluer l’officier qui nous accompagne et faire son rapport: «Le calme règne sur les rives du Tchorok.»

La vallée se resserre et devient sauvage; les montagnes s’escarpent sur les bords du fleuve. Des rhododendrons en touffes glorieuses fleurissent dans les rochers qui surplombent la route et nous font un dais de fleurs; des azalées sauvages tapissent les prés qui descendent en pentes abruptes jusqu’à nous.

Voici enfin une occupation pour notre cosaque et l’occasion de mettre sabre au clair. Nous l’envoyons dans les champs d’azalées et de rhododendrons. Ce sabre coupe très bien les fleurs. Bientôt nous en avons dans les voitures une moisson parfumée. Il semble que nous nous rendions à un corso fleuri.

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Cosaque et officier de la garde sur nos voitures.

Le cosaque remonte sur le marchepied et nous continuons à courir à la recherche des brigands. Nous croisons des femmes turques voilées dont les ânes s’effrayent; d’autres à pied quittent précipitamment la route pour se cacher mieux. Des Turcs portent le bachlik sur la tête comme un turban.

Le jour tombe, nous ne trouvons pas les brigands cherchés, et regagnons le lugubre Batoum où nous n’arrivons, comme bien vous pensez, que de nuit.

Mercredi 26 avril.—Nous sommes déjà blasés sur l’aspect de la ville. La curiosité ne laisse aucune place à la peur. Nous finissons par jouer la difficulté et nous promener au bazar, au milieu de la population la moins rassurante, avec notre capitaine en uniforme qui n’est pas aimé des fauteurs de troubles. S’il y a une bombe pour lui, nous en partagerons les morceaux.

Nos compagnes le savent. Elles ne tremblent pas. Nous n’avons pas le temps de réfléchir au danger. Nous n’aurons d’émotions que rétrospectives.

Nous apprenons qu’un train partira ce soir pour Koutaïs et Tiflis. Nous décidons de le prendre. Nous avons vu Batoum, allons visiter Koutaïs non moins en état de siège. Il faut avouer que ce voyage s’arrange à merveille; nous sommes arrivés à Batoum par le dernier bateau russe qui y touchera de longtemps; nous en partons par le premier train qui circule sur la ligne. C’est élégant.

En attendant l’heure du départ, promenade en auto autour de Batoum, sous un ciel voilé et pluvieux; puis grande débauche de cartes postales. Il faut que nous racontions à nos amis à Paris et à Bucarest que nous sommes dans une ville en état de siège, qu’on nous a tué un homme dans les jambes, que nous voyageons avec cosaques. On se passe de l’un à l’autre des formules qui peuvent resservir. «A Batoum la vie humaine est bon marché.—Il faut être du côté du manche du fusil.—La question arménienne: to be or not to be», et autres folies de ce genre.

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*  *

A six heures, nous sommes à la gare qui est occupée par la troupe; grande foule, grand bruit, grande confusion. Les mécaniciens ont repris le travail. Il y a peu de jours on a voulu, malgré la grève, acheminer un train postal sur Tiflis. Dans une petite gare, le mécanicien descend pour graisser la machine; un coup de feu retentit, le mécanicien tombe mort. On n’a jamais retrouvé l’assassin.

En outre, on enlevait quelques mètres de rails ici et là.

Notre train est très pittoresque. Nous avons des cosaques sur la machine, des cosaques sur le marchepied des wagons; les conducteurs ont le revolver au côté.

Craint-on une attaque possible des paysans révoltés? Tout le pays entre Batoum et Koutaïs est soulevé.

Nous marchons avec une extrême lenteur. Dans chaque gare sont des soldats; ici, j’en vois une compagnie, à contre voie, le long des wagons où elle loge. Les hommes s’alignent; un sous-officier se signe et dit une prière que les hommes répètent en se signant et s’inclinant.

Nous sommes bien gardés. Nous avons pour nous le gouvernement qui nous donne des cosaques, et les révolutionnaires. Nous apprenons, en effet, qu’à la gare, tandis qu’on chargeait les autos, les ouvriers entendant les mécaniciens parler français, leur ont dit: «Vos maîtres sont Français! Dites-leur qu’ils peuvent passer partout.»

Nous voilà tranquilles.

Koutaïs.—Nous y arrivons à onze heures du soir. Pourquoi débarquons-nous toujours de nuit dans des villes inconnues?

Notre arrivée à Koutaïs est lugubre.

Nous laissons nos vingt-huit colis à la gare à la charge d’un portier de l’hôtel, et nous voilà partis dans de minuscules voitures, deux par deux, pour l’hôtel de France.

Je suis dans la première voiture avec une des jeunes femmes. Le cocher fouette ses chevaux et nous bondissons sur d’invraisemblables pavés le long de rues désertes dans lesquelles pas un réverbère ne brûle. On ne voit aucune lumière dans les maisons. Nous filons dans une ville morte; le Tatare qui nous conduit mène à toute allure. Il semble que nous devrions être depuis longtemps à l’hôtel. Non, il va, il va, comme s’il voulait nous emmener au diable.

Est-il besoin de dire que je n’ai pas mon revolver qui dort paisiblement au fond de ma valise? J’ai fait l’effort de le porter deux jours dans la poche de mon pantalon; c’est fini, je ne recommencerai pas.

Ce cocher continue à nous entraîner très vite où il veut. Il fait froid, humide, triste dans ce Koutaïs endormi. Nous aimerions bien être à l’hôtel près d’un bon poële ronflant.

J’interroge notre Tatare. Il me répond en claquant du fouet et pousse ses chevaux sans ralentir dans un dédale de petites rues.

—Cher monsieur, me dit ma compagne, nous sommes à la merci de cet homme. Que va-t-il faire de nous?

Et elle rit.

Puis, comme il faut que tout ait une fin, nous arrivons à l’hôtel de France, où, par le temps qui court au Caucase cette année-ci, les touristes sont rares.

Jeudi 27 avril.—Ce matin, il y a quelques rayons de soleil. Les journées commencent bien, mais invariablement il pleut dès midi.

Nous nous précipitons au bazar. C’est jour de marché. Le bazar de Koutaïs est célèbre, affirme Bædeker. Nous y trouvons l’animation la plus grande et la plus pittoresque. Nul pays n’est habité par des races plus diverses que le Caucase; un jour de marché à Tiflis ou à Koutaïs réunit sur un espace étroit une douzaine au moins de types de nationalités différentes. Pour l’instant, je les identifie mal; je distingue pourtant les Arméniens des Géorgiens, lesquels ont une beauté régulière, les Tatares qui sont lointainement mongols et s’en souviennent, les Tcherkesses qui ont l’obligeance de porter un manteau en poil de chèvre, une superbe bourka nationale, grâce à quoi je les reconnais sans peine, les Russes blonds et empâtés, la «bête fauve» qui vient du nord; j’arrive à identifier les Turcs et, sans hésitation, les Juifs au nez aquilin; après quelques heures passées à Koutaïs je me fais une idée à peu près nette des Iméritiens, qui sont de beaux hommes élancés, dont la barbe encadre bien le visage, dont les traits sont réguliers, les yeux allongés, le nez grand et busqué. Ils font des vieillards magnifiques. Mais je ne vais pas plus loin et ne me demandez pas de vous désigner des Lesghiens, Ossètes, Abkases, Mingréliens, Cabaretiens, Avares, Souanètes, Gouriens, Pchaves, et autres qui peuplent les vallées et les montagnes du Caucase.

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Le bazar à Koutaïs. On y rencontre les types des races diverses qui peuplent le Caucase.

Si je ne sais les reconnaître, je m’amuse pourtant du spectacle que leurs costumes pittoresques m’offrent. Nous passons deux heures sous les petites arcades de Koutaïs au milieu de la foule changeante. Nous achetons quelques-uns de ces bissacs que les montagnards fabriquent et mettent sur le dos de leur âne ou de leur mulet; ils sont d’un travail et d’un goût charmants.

Puis nous allons sur le pont qui traverse le Rion, lequel est tumultueux et agité à la suite des grandes pluies de ce lamentable printemps.

Les rives du fleuve sont escarpées; des rochers, des verdures fraîches et frissonnantes, des maisons arrivent en terrasses jusqu’au bord de l’eau. Le Rion était dans l’antiquité... mais ceci vaut une note spéciale.

Note sur le Caucase et l’Antiquité mythologique et historique.—Je prie le lecteur de remarquer que depuis que nous sommes débarqués à Batoum, je ne lui ai asséné sur la tête aucun de ces souvenirs mythologiques qui sont si redoutables entre les mains des voyageurs au Caucase. Ce voyage est un voyage de bonne foi. J’ignore le temps qu’il faisait lorsque Jason débarqua en Colchide. Je sais seulement que lorsque nous y arrivons, il pleut à Koutaïs, capitale de ce qui fut la Colchide, et qu’il continue à y pleuvoir.

Mais il me serait dur de passer pour un ignorant. Aussi je réunis ici en quelques lignes un certain nombre de faits qui prouveront que je pourrais, comme un autre, si je le voulais, faire preuve d’une facile érudition.

Disons donc qu’avant nous les Argonautes et Jason atterrirent en Colchide, que le Rion était le Phase, que sur le mont Ararat (5.157 mètres; je ne les ai pas mesurés moi-même, aussi je ne vous donne ce chiffre que sous l’autorité des géographes, au sujet de laquelle, comme vous le verrez plus loin, il y a bien des réserves à faire), Noé, batelier imprudent et peut-être ivre, échoua son arche suivant les traditions juives; que sur le Kasbek, la tradition hellénique affirme que Prométhée fut livré aux vautours, qu’une certaine Médée... En voulez-vous encore?—Je crois que cela suffit. Reprenons notre récit.

*
*  *

Ce même jeudi, nous rencontrons à l’hôtel un ingénieur russe qui fut notre compagnon de souffrances sur le Grand-Duc-Boris.

Il nous parle du monastère célèbre de Ghelati, à douze kilomètres dans les montagnes, nous conseille d’y aller dans les voitures du pays et rit de nos inutiles automobiles.

Il n’en faut pas plus pour que nous décidions sur l’heure de tenter l’ascension dudit monastère en auto.

Notre ingénieur qui tient à sa peau refuse de nous accompagner. On nous trouve un autre guide et nous voilà partis.

A peine sortons-nous de Koutaïs que nous manquons de nous embourber dans le pire des chemins. Il y a un pied et demi de boue liquide qui cache les rochers les plus inattendus et les plus pointus. Les ressorts gémissent, et nous aussi. Des ornières, dont nous ne sortirions jamais, sont là qu’il faut éviter; de gros blocs de pierres barrent la route par endroits; en outre, les voitures dérapent de façon inquiétante, et le chemin domine à pic le Rion. Si nous dérapons trop à gauche nous irons nous fracasser la tête sur les rochers du fleuve.

Aussi avançons-nous avec une extrême prudence, mais nous passons tout de même, à la stupéfaction des femmes jeunes et vieilles, coiffées si joliment à la géorgienne, qui quittent leurs petites maisons pour venir nous regarder.

Une fois le lac de boue traversé, nous sommes sur un rude chemin de montagne qui monte et descend en pentes raides à donner le frisson, sans jamais une borne ou un parapet.

Ce chemin de chèvres s’accroche au flanc de la montagne et tourne sur lui-même à des angles si aigus que dans chaque tournant nous sommes obligés de nous y reprendre à deux fois, à faire machine arrière et à repartir. Et nos autos ont des châssis courts!

Voilà un chemin qu’il vaut mieux monter que descendre. Mais ne songeons pas au retour; il s’agit d’arriver.

Le paysage de montagnes, de collines et de vallées que nous traversons est charmant; des bouquets de bois poussent ici et là et de grands prés en pente sont couverts d’azalées jaunes; la terre de la route est d’un brun foncé et chaud.

A force de peine, nous finissons tout de même par atteindre le monastère.

Nous n’y sommes pas depuis cinq minutes qu’une pluie torrentielle commence à tomber. Gare à la descente!

On n’entre pas facilement au monastère de Ghelati. La grande porte bardée de fer est fermée et on ne l’ouvre que rarement dans ce pays où la sécurité publique n’est pas garantie par le gouvernement. Tandis qu’on a été chercher le frère portier, je pense aux riches abbayes de France durant le moyen âge, alors que des malandrins couraient les campagnes. Elles aussi abritaient leurs trésors derrière de fortes murailles.

Le frère portier arrive, ouvre seulement la partie supérieure de la porte et nous sommes obligés d’escalader pour entrer dans l’enceinte du couvent les échelons qui sont fixés sur les épais madriers de la porte.

Le couvent a été construit à diverses époques. Des parties datent du XIe siècle, d’autres du XVe. Dans l’église, nous regardons des fresques byzantines qui ont été retouchées, comme il est visible, au XVIe siècle par des peintres génois. Elles sont assez médiocres et les tableaux italiens aussi.

Mais il y a un admirable trésor dont la pièce la plus importante est un iconostase, du XIIe siècle évidemment, en or ciselé et filigrane encadrant d’énormes cabochons. Il est de grandes dimensions et c’est une des plus riches pièces du plus beau siècle de l’orfèvrerie religieuse.

On ne peut nous montrer la couronne des rois d’Imérétie. Il paraît que la clef de l’armoire où elle repose est chez le métropolite à Koutaïs.

Il nous faut redescendre maintenant, mais nous ne remonterons pas à Ghelati.

Sous la trombe de pluie, nous regagnons les autos. Les bons pères lèvent les bras au ciel quand ils nous voient partir pour Koutaïs dans ces véhicules dangereux et vont prier à l’église pour le salut de nos âmes.

Et la descente commence. Les terres qui recouvraient encore en partie les rochers ont été lavées par la pluie et le roc est à nu en beaucoup de places; ailleurs c’est de l’argile glissante. La pente est à la descente ce qu’elle était à la montée avec des endroits où elle doit atteindre à vingt-deux pour cent.

La seule allure permise est du cinq kilomètres à l’heure, mais la difficulté est de maintenir ce train sage, alors que les autos ont une tendance passionnée à vouloir arriver plus vite au bas des pentes.

Les deux freins sont constamment appliqués; le moteur ne travaille que dans les tournants où nous sommes obligés de faire marche arrière.

Nous dérapons, mais nous arrêtons toujours à temps au bord de la route.

La pluie continue à tomber en nappe épaisse.

Nous arrivons tout de même aux faubourgs de Koutaïs. Ouf! Ici nous retrouvons les lacs de boue que nous avions traversés à l’aller, mais grandis et creusés.

Dans quel état sont les voitures lorsque nous descendons triomphalement à l’hôtel de France devant l’ingénieur russe!

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*  *

Avant dîner, nous allons voir le général qui commande militairement (car c’est partout l’état de siège) le gouvernement de Koutaïs. Nous trouvons un vieillard aimable et hilare, le prince Orbéliani qui s’amuse beaucoup à l’idée que nous avons amené nos automobiles à Koutaïs.—Pour quoi faire? dit-il.—Alors nous lui racontons que nous arrivons du monastère de Ghelati, ce qui paraît le surprendre, et que nous avons l’intention d’aller jusqu’à Zoug-didi, en Mingrélie.

—Zoug-didi? Zoug-didi? s’écrie-t-il; il ne peut en dire davantage tant il rit.

Il ne reprend son sérieux que pour nous assurer qu’il est tout à fait impossible de circuler dans son gouvernement. Les rivières sont débordées, les routes et les ponts enlevés. Non, non, il n’y a qu’une chose à faire, gagner Tiflis par le train le plus tôt possible.

Ces gouverneurs charmants et qui nous reçoivent si bien n’ont qu’une idée: nous passer à leur collègue du gouvernement voisin et n’avoir pas la responsabilité de ce qui peut nous arriver.

Vendredi 28 avril.—Ce matin, en compagnie du capitaine de la garde qui est venu de Batoum nous rejoindre, nous faisons une promenade en auto. Nous avons, sur le marchepied, un gros et blond cosaque.

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Rencontre d’une caravane sur une route au Caucase.

Nous suivons le long du fleuve une route assez bonne où nous rencontrons des villageois, des montagnards, à pied, à âne, à mulet, à cheval, ou en carriole. Elle est plus animée qu’une grande route de France. Le Rion à notre droite roule des eaux torrentueuses et grises: à gauche, ce sont des collines escarpées, des rochers auprès desquels poussent des rhododendrons et des azalées.

Après une quarantaine de kilomètres, la route cesse d’être entretenue, nous tombons dans des fondrières et des lacs de boue. Nous nous arrêtons.

Le pays est désert. Au-dessus du fleuve, à cent mètres de nous, planent deux aigles lents et magnifiques. Le cosaque tire sur l’un d’eux à balle, et le manque. Ils s’élèvent de cent mètres encore et continuent à tourner sur nos têtes.

L’après-midi, il pleut... Je vois que je me répète. Qu’y faire? Il a plu, tandis que nous étions au Caucase, chaque jour. Les lettres que nous recevions de Paris nous disaient qu’en France et en Europe le temps était exécrable. Cela ne nous consolait pas. Nous trouvions naturel que ceux qui étaient restés subissent le mauvais temps. Mais nous qui étions venus si loin, il semblait que les dieux nous dussent, comme des paysages nouveaux, un ciel que ne connaissent pas les habitants de Paris et de Londres.

Il pleut: je m’en excuse auprès de mon lecteur. Je suis obligé de le dire, car, comme on le verra, cette persistance de la pluie a eu une influence marquée sur notre voyage et sur les décisions que nous avons eu à prendre pendant la semaine de Tiflis.

Aujourd’hui donc, sous la pluie, nous accomplissons consciencieusement notre métier de touristes. Nous montons aux ruines de la citadelle que les Génois (on les retrouve partout dans ce voyage et à Téhéran même j’achèterai un admirable morceau de brocart de Gênes monté, voilà deux siècles, à la persane) construisirent au XVe siècle.

Dans une éclaircie, nous avons une jolie vue sur Koutaïs, ses terrasses, ses peupliers et la verdure fraîche de ses jardins.

Samedi 29 avril.—Aujourd’hui départ pour Tiflis. Le train quitte Koutaïs à 9 h. 15 du matin. Le départ de l’hôtel est très laborieux; les malles ne sont pas fermées, les valises ne sont pas faites; dans la galerie sur laquelle donnent nos chambres, c’est une confusion inexprimable.

A huit heures et demie, je suis seul à être prêt et je m’impatiente. Emmanuel Bibesco erre nonchalamment dans sa chambre et fait demander un barbier. A neuf heures moins vingt, je l’arrache des mains du Figaro et l’entraîne. Léonida, accompagné du fidèle Giorgi, monte dans une autre voiture. Les deux ménages suivront.

Nous arrivons à la gare et, à notre grande surprise, entendons sonner deux coups sur le quai. Cela veut dire, dans toute la Russie, que dans trois minutes le train partira. Nous voilà affolés. Que faire?

Nous nous précipitons sur le chef de gare qu’Emmanuel Bibesco supplie en vain d’attendre nos infortunés compagnons. Mais le train de Koutaïs trouve à Rion, à douze kilomètres de là, l’express de Batoum pour Tiflis; s’il se met en retard, il manque la correspondance.

Une minute encore. Il faut prendre une décision.

Nous nous rappelons que nos compagnons n’ont pas d’argent. Cela, c’est une maladie chronique de notre bande pendant le voyage; non pas que nous n’ayons de confortables lettres de crédit, mais les uns ne peuvent toucher d’argent que dans certaines villes et non dans d’autres; et puis le calendrier russe est abondant en saints dont on célèbre les fêtes en fermant les banques; enfin nous n’estimons jamais assez haut ce que nous coûteront nos déplacements futurs et le séjour dans des hôtels dont les domestiques sont en grève. Aussi sommes-nous toujours à court d’argent.

Nous faisons un compte rapide, prenons trois billets pour Tiflis, faisons descendre sur le quai Giorgi déjà installé dans un wagon et lui remettons tout ce qui nous reste de roubles en lui rappelant qu’aucun des bagages n’a été enregistré (chose qu’il oubliera du reste sitôt nous partis).

Cependant les porteurs emménagent sans cesse les petits colis à main dans notre compartiment. Mais nos compagnons s’obstinent à ne pas arriver.

Le dernier coup de cloche. Le train s’ébranle et, au même moment, apparaît calme sur le quai Georges Bibesco qui n’en croit pas ses yeux lorsqu’il nous voit agiter nos mouchoirs à la portière en signe d’adieu...

Et nous, dans le wagon, faisons le dénombrement des colis à main. Nous avons la plupart des valises de nos compagnons de route et la fourrure de Phérékide. Comme le temps est froid et que nous ne pouvons la rendre à son propriétaire, nous l’étalons sur nos jambes.

Nous nous divertissons assez mélancoliquement à penser à ce que doit être l’état d’esprit des deux ménages, condamnés à passer une journée encore sous la pluie dans ce Koutaïs dont nous avons épuisé l’intérêt. Nous supputons les invectives qu’ils ont dû nous adresser pour nous punir de leur retard. Et la préoccupation des bagages à main disparus les poursuit sans doute.

Enfin ils seront demain matin à Tiflis où nous arrivons ce soir.

Trajet dans les montagnes d’abord; nous avançons très lentement; il pleut et un peu de neige à moitié fondue se mêle à la pluie.

Vers le milieu de la journée, nous avons passé le col qui sépare le gouvernement de Koutaïs du district de Gori. Nous voici dans ce fameux district dont depuis trois mois on parle presque quotidiennement dans la presse européenne. Les paysans se sont révoltés; ils veulent une république fraternelle, et, pour l’obtenir, tirent sur les patrouilles de cosaques qui occupent le pays.

Nous arrivons à la gare de Gori. Elle est occupée militairement; nous nous précipitons au buffet. O surprise! ce sont des soldats qui font le service et, sans doute, à en juger par ce que nous mangeons, la cuisine aussi. La foule dans cette gare est turbulente... Sur le quai, avant de repartir, je photographie quelques groupes.

Trop heureux paysans de Gori s’ils savaient
Leur bonheur.

Vers la fin de l’après-midi nous approchons de Tiflis; nous passons à Mzet, capitale très ancienne du royaume de Géorgie. On voit la cathédrale qui a été bâtie, suivant la légende, au quatrième siècle, à l’endroit où un Juif apporta la robe de Jésus-Christ.

A Mzet, nous apercevons la route militaire géorgienne qui relie Tiflis à Vladicaucase à travers la passe célèbre du Darial. Il est dans nos projets de faire cette route en automobile.

Sur le quai de la gare de Tiflis, nous reçoit le maître de l’hôtel où nous comptons descendre.

Il nous donne les pires nouvelles, la moitié de la ville est en grève, les hôtels sont fermés, les domestiques refusent de travailler, les tramways ne circulent plus. Tiflis est dans la désolation.

Tout cela ne nous trouble pas, mais nous sommes sérieusement alarmés lorsqu’il nous apprend que les employés de chemin de fer viennent de déclarer la grève pour demain et que notre train est le dernier qui arrivera de longtemps à Tiflis.

Et nos compagnons restés à Koutaïs? Ah! non, nous voyageons ensemble, nous avons juré d’arriver avec eux à Ispahan et nous venons de découvrir après cette première séparation que nous ne pouvons nous passer les uns des autres.

Ruminant ces pensées noires, nous traversons Tiflis, la Koura aux eaux rapides, et descendons enfin à l’hôtel de Londres où des soldats font de leur mieux pour nous recevoir.

Là, l’hôtelier qui nous a accompagnés nous demande la permission d’aller ôter sa redingote. Il revient une minute après, tout de blanc vêtu, en marmiton.

—C’est au chef que ces messieurs parlent maintenant, dit-il en soupirant. Je suis obligé de cuisiner moi-même, et ma mère, qui est une dame, fait les chambres avec mes sœurs.

J’ignore ce que vaut le chef ordinaire de l’hôtel de Londres, mais je sais par expérience que le propriétaire est un excellent cuisinier; pendant nos huit jours de Tiflis, il nous a vraiment bien nourris malgré la difficulté qu’il y avait à s’approvisionner.

Tous trois, nous allons nous coucher ce soir-là de bonne heure bien que ce soit aujourd’hui la veille de la Pâque russe, qu’il y ait messe de minuit à la vieille cathédrale et que nous nous soyons promis d’y assister. Mais nous sommes seuls et pensons mélancoliquement à nos amis restés à Koutaïs; nous n’avons pas envie de nous distraire et rentrons chacun dans notre chambre.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par des voix connues dans le couloir. Ce sont les deux ménages qui arrivent: les trains ont donc marché. Les hommes entrent dans nos chambres et se vengent sur nous du dépit qu’ils ont eu de manquer le train hier matin.

II

Tiflis, 29 avril-6 mai.—Nous voici à Tiflis, capitale de la Géorgie, résidence actuelle du vice-roi du Caucase, ville de deux cent mille habitants dans un site pittoresque, allongée entre des collines rocheuses et traversée dans sa longueur par la Koura, tumultueuse et grise.

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La Koura à Tiflis.

Nous avons ici l’intention:

a) de voir Tiflis;

b) de faire en auto la route militaire de Géorgie jusqu’à Vladicaucase;

c) d’aller à Erivan, en auto aussi, de longer le lac Goktcha et de rendre visite au Catholicos des Arméniens à Etchmiadzin;

d) d’excursionner en Cachétie;

e) de prendre les renseignements utiles pour notre voyage en Perse et de décider entre la route de terre et celle de mer;

f) d’acheter ce qui sera nécessaire pour notre traversée des déserts persiques. Nous avons appris que nous pourrions difficilement nous passer de manger pendant plus de douze heures.

Cela simplement.

Vers huit heures, le dimanche, je sonne pour mon premier déjeuner. On frappe à la porte. Je crie: Entrez.

Et je vois une grosse tête réjouie de soldat qui passe par la porte entrebâillée. Encore à moitié endormi je ne comprends pas... Ah! oui, ce sont des soldats qui gardent l’hôtel, qui font le service, je suis à Tiflis, bien, bien... et je commence à lui expliquer en russe (!) ce qu’il me faut. Il m’arrête d’un «Guten morgen, mein Herr» qui tout de suite anime la conversation.

C’est un Allemand, né à Odessa. J’apprécie à sa valeur la délicate attention du gouverneur qui choisit pour le service des hôtels des soldats polyglottes.

Plus tard nous prenons l’air de Tiflis qui est moins en état de siège que les villes d’où nous venons. Des patrouilles de cosaques parcourent les rues et, en l’honneur de Pâques, un certain nombre de soldats se promènent dans les jardins en titubant et donnant tous les signes grâce auxquels on peut diagnostiquer avec certitude l’ivresse.

Nous parcourons à pied les bazars qui sont fermés, puis passons l’après-midi au jardin botanique et sur les crêtes rocheuses qui dominent Tiflis au sud-est.

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Sur la colline qui domine au sud Tiflis.

Il fait un jour clair, charmant et voilé, avec des coups de soleil soudains sur la vallée de la Koura et sur les maisons pressées de Tiflis. A droite, à nos pieds, ce sont les bazars arméniens et persans, la vieille cathédrale; devant nous les quartiers neufs, le grand boulevard, les jardins du gouverneur et de la ville. De l’autre côté de la rivière, le terrain s’élève rapidement; là sont construits les quartiers ouvriers géorgiens, le couvent arménien sur une hauteur escarpée derrière laquelle passe la ligne de chemin de fer qui mène à Bakou.

Plus loin, ce serait la grande chaîne du Caucase, l’Elbrous, le Kasbek. On n’en voit rien; des vapeurs et des nuages légers voilent le ciel.

Cette après-midi de Pâques, nous la passons ainsi à flâner dans des jardins.

Les jours suivants nous sommes plus occupés. Nous avons porté quelques lettres d’introduction, et les aimables habitants de Tiflis nous reçoivent de la façon la plus chaleureuse.

Malgré que les domestiques soient en grève, nous déjeunons et dînons en ville et faisons connaissance avec l’hospitalité géorgienne. Nous mangeons toute la journée, ceci en prévision de la famine future dans l’Iran. Nous courons les bazars guidés par le consul de France qui les connaît fort bien. J’ai le regret de n’y pas trouver grand’chose d’intéressant. On nous mène dans un caravansérail où des marchands persans sont arrivés depuis peu avec des bibelots, armes et étoffes anciennes.

Les Persans sont là accroupis sur des nattes; ils ont des figures fines, brunes et maigres; le chef, un vieux barbu, a des doigts allongés, desséchés, comme d’un fumeur d’opium. Ils nous montrent des bagues modernes, des armes médiocres, des animaux en fer incrusté d’argent, travail actuel d’Ispahan, quelques morceaux de cachemire dont ils demandent un prix excessif.

Nous attendrons d’être en Perse pour choisir des étoffes persanes.

Dans le bazar, nous achetons quelques guitares minuscules de bois noir avec ivoire incrusté, qui sont faites au Caucase, quelques armes, mais, en somme, aucun objet de valeur.

La seule richesse du bazar à Tiflis, ce sont les tapis; on y trouve tous ceux que l’on fait au Caucase, dans le Daghestan, en Transcaspie et jusqu’à ceux qu’envoient Samarkande, Boukhara et l’Afghanistan, les tapis persans, et surtout ceux de Tabriz, d’autres enfin de la Transcaucasie turque. Pendant plusieurs heures on en étale devant nous; le prix n’en est pas excessif et la qualité parfois excellente. Mais quoi, nous allons en Perse où l’on fait les plus beaux tapis du monde, nous n’en achèterons pas à Tiflis.

Nous visitons le musée qui contient quelques antiquités intéressantes.

Nous allons voir le suppléant du vice-roi absent et obtenons toutes facilités pour les excursions que nous voulons entreprendre. On nous demande seulement de prévenir à l’avance de façon à ce qu’on puisse télégraphier aux postes de cosaques pour qu’ils patrouillent les routes où nous devons passer. Le brigandage sévit de façon intense en ce moment-ci, paraît-il.

Tout cela nous a pris deux jours, et déjà nous commençons à piaffer d’impatience. Nous organisons donc pour le lendemain une excursion en auto à Mzet et sur la route de Géorgie. Nous savons déjà que nous n’irons pas jusqu’à Vladicaucase, car le point le plus haut du col est à 2.788 mètres et nous serons arrêtés par la neige, en ce détestable printemps, avant d’être arrivés à quinze cents mètres. Mais enfin allons jusqu’à la neige.

Le matin du départ, c’est un déluge de pluie; des cataractes tombent du ciel, et le baromètre est à 745. Nous nous embourberions avant d’être sortis de Tiflis; aussi nous ne partons pas.

De jour en jour, il en est ainsi. Aucune excursion n’est possible. Les habitants de Tiflis nous assurent qu’ils n’ont jamais eu un temps pareil au mois de mai. L’exceptionnalité de ce phénomène n’a rien qui nous console. Un grand découragement s’empare de nous.

Que faire? Aller à Erivan? Les routes sont emportées par les pluies et les torrents ont roulé des blocs de pierre énormes jusqu’au milieu de la chaussée.

Attendre? Il pleut depuis trois semaines, il peut pleuvoir encore quinze jours, nous serons pris par les grandes chaleurs en Perse et alors adieu la traversée du désert et le voyage à Ispahan.

Il pleut chaque jour. Nos hôtes nous donnent une fête charmante dans un de ces jardins des environs où les habitants de Tiflis viennent l’été passer la soirée et entendre de la musique. On dansera pour nous des danses du pays. Nous nous rendons à ce jardin qui est au bord de la rivière. Dans quel état les autos arrivent-ils? Avec de la boue jusqu’aux essieux!

Là, nous nous installons sous un pavillon ouvert de tous côtés, construit au bord de la Koura.

La rivière coule derrière nous; une humidité pénétrante monte de la terre détrempée; puis il recommence à pleuvoir. Frissonnants, nous écoutons la musique lointaine d’une flûte aigre, d’une clarinette et d’un tambourin; un repas est servi, de petites truites exquises, de caviar, de poulet, c’est cela qu’on appelle prendre le thé à Tiflis. Des iris noirs, royaux et mélancoliques, fleurissent le bord de l’allée où dansent pour nous deux Tcherkesses; une jeune fille me parle de Nietzsche; il pleut, il fait humide à en mourir; la flûte aigre continue à pleurer rythmiquement dans l’obscurité.

Après le champagne, un des convives danse légèrement des danses cosaques, vives et gracieuses.

Les automobiles en nous ramenant manquent de périr ignominieusement dans les boues de Tiflis.

*
*  *

Nos Projets.—Nous passons nos repas à discuter, avec une fièvre que rien n’abat, notre voyage en Perse.

Il y a deux plans devant nous, et même trois, qui l’emportent à tour de rôle. A peine l’un d’eux a-t-il pris le dessus, qu’on nous apporte un argument décisif en faveur de l’autre. Alors tout est à recommencer; cela dure six jours, donc douze repas, sans compter les thés et les conversations particulières dans les chambres: c’est très fatigant.

Voici quelles sont les deux voies principales pour aller en Perse de Tiflis où nous sommes.

La voie de terre est par Erivan, Djoulfa, ville frontière sur l’Arax, Tabriz, Mianeh, Kaswyn, Téhéran.

L’autre voie comporte un trajet en bateau de Bakou à Enzeli, de là par terre à Resht, Kaswyn, Téhéran. La route est bonne, nous assure-t-on. Elle a été construite par une compagnie russe, qui l’entretient; les autos peuvent y circuler. Mais le grand inconvénient pour nous de la voie Bakou-Resht est le débarquement à Enzeli.

Les vapeurs postaux ne peuvent franchir à Enzeli la barre assez mauvaise du Mourdab. On débarque donc en pleine mer sur de petits bateaux plats.

Or la rade d’Enzeli n’est pas bonne. En hiver, trois ou quatre fois sur cinq, au printemps, une fois sur cinq les passagers ne peuvent quitter le vapeur postal. Si peu agitée que soit la mer, comment ferons-nous pour débarquer les autos? Les bateaux ont-ils des grues assez puissantes? Le printemps est déplorable; la moindre brise rendra l’entreprise impossible. Voilà le grand argument contre l’itinéraire Bakou-Resht.

Alors nous travaillons l’itinéraire Erivan-Tabriz, travail fécond en surprises désagréables. Nous apprenons d’abord qu’on ne peut faire la première partie de la route en auto, car il n’y a plus de route depuis que le chemin de fer est construit. Pour assurer le monopole du trafic au chemin de fer, le gouvernement a détruit la chaussée. C’est simple.

Lorsqu’à Akstafa, on retrouve la route c’est pour franchir un col, celui de Délijan, à 2.170 mètres.

Hum! Ensuite ruisseaux et torrents nombreux à passer jusqu’à Erivan et Djoulfa, torrents inoffensifs en été, mais qui sont en cette saison des obstacles peut-être insurmontables. De Djoulfa à Tabriz, on nous assure qu’il y a une chaussée; de Tabriz à Kaswyn, un service de poste.

Nous prenons des renseignements un peu plus circonstanciés. Ils sont désolants et contradictoires.

On nous met en rapport avec les ingénieurs qui ont dans leur service l’entretien de la route jusqu’à Erivan. Ils déclarent qu’à cause des pluies et de la fonte des neiges, on ne peut traverser les torrents grossis qui passent sur la route.

Alors nous décidons de partir pour Bakou.

Le lendemain nous rencontrons des journalistes qui ont fait ces jours derniers ce même trajet en voiture. Donc on peut passer.

Nous partons pour Erivan.

Le même soir on nous apprend que l’Arax est débordé et infranchissable. Quarante-cinq cosaques viennent de s’y noyer.

Nous passons par Bakou.

On nous réveille dans la nuit pour affirmer que le bac fonctionne de nouveau sur l’Arax.

C’est Tabriz qui nous verra.

Le lendemain un marchand qui arrive de Tabriz vient nous dire qu’il est inutile de songer à passer en voiture, en cette saison, les montagnes entre Djoulfa et Tabriz.

Bakou! Bakou!

La cuisinière d’un général raconte au vieux domestique mingrélien, interprète à l’hôtel, que le marchand est un menteur et qu’elle a voyagé en voiture de Djoulfa à Tabriz!

Comme nous sommes là hésitants, un officier accourt pour nous raconter que le chah de Perse arrive par une route au bord de la Caspienne, reliant Resht à Hadjikaboul, sur le chemin de fer de Bakou à Tiflis. On dépense vingt mille roubles pour mettre cette route en état. Nous regardons la carte; les montagnes du Ghilan bordent la mer Caspienne: c’est le pays le plus fiévreux de la Perse; il y a quatre cents kilomètres à faire avec deux seules étapes, Lencoran et Astara. Cela ne serait rien: mais la route est entre les montagnes et la mer; sur la carte, vingt rivières la traversent et Dieu sait combien de torrents. Des ponts, il ne faut pas penser en trouver. Que le chah de Perse y passe, nous le voulons bien. Il a deux mille hommes de corvée, si c’est nécessaire. Mais nous?

Alors nous restons accablés et divisés. La route Bakou-Enzeli a ses partisans; l’itinéraire Djoulfa-Tabriz les siens, et même Lencoran compte un fidèle. Les uns et les autres triomphent et se désolent alternativement suivant les nouvelles.

Et il pleut toujours.

Le découragement nous gagne. Nous sentons sur nous le poids des inutiles autos que nous n’osons aller voir dans le garage de l’hôtel.

Seuls les mécaniciens ne se plaignent pas. Après les folies auxquelles ils ont dû, bon gré, mal gré, s’associer, ils jouissent de leur repos à Tiflis, mangent comme quatre, fument et regardent la vie et la pluie avec bienveillance.

Emmanuel Bibesco est le premier à prendre une décision: celle de renvoyer son auto à Marseille par le bateau français de Batoum.

Ce que voyant, je développe avec énergie le projet suivant: «Nous avons quitté, dis-je, nos douces patries et traversé tant de pays divers pour visiter la Perse. Or, de Tiflis, il y a un moyen certain d’arriver dans le pays de Firdousi et d’Hafiz. Les révolutionnaires veulent bien laisser circuler encore les trains jusqu’à Bakou; les mécaniciens et chauffeurs de la compagnie de navigation Caucase-Mercure ne sont pas en grève. Un bateau quitte Bakou dimanche dans la nuit. Prenons ce bateau, laissons les autos à Tiflis, et mardi prochain nous serons en Perse.»

Sur quoi en une demi-heure, les résolutions suivantes sont arrêtées de façon immuable. Les deux jeunes ménages, Emmanuel Bibesco et moi partirons pour Bakou; Georges Bibesco décide d’emmener sa voiture avec lui pour tenter le débarquement. Si elle ne peut être amenée à terre, elle retournera à Bakou.

Seul Léonida déclare qu’il veut arriver à Téhéran par terre et en automobile, qu’il passera par Erivan-Tabriz, et que, dût-il être obligé de démonter sa machine en pièces et de la faire porter à dos de chameau à travers les montagnes, il atteindra Téhéran.

Ces décisions prises, nous nous sentons l’âme en repos. Qu’il pleuve, vente, ou neige, nous avons la certitude de voir la Perse dans peu de jours.

Léonida déploie une activité folle et ordonnée à préparer son expédition. Il commande des bidons de pétrole, passe ses matinées au bazar à interroger les gens qui viennent par caravanes de Tabriz; on ne voit que lui dans les bureaux du gouvernement; il obtient une lettre ouverte lui permettant de réquisitionner des cosaques, si besoin en est.

Giorgi pense à la lointaine Roumanie et soupire.

Pendant notre séjour prolongé à Tiflis, je fais parler les gens sur les troubles du Caucase; je prends des renseignements à droite et à gauche, auprès des représentants du gouvernement et chez les journalistes de l’opposition. Je finis par avoir une idée un peu plus nette sur l’origine et la cause des désordres qui sévissent au Caucase. Comme l’on peut prévoir que les troubles dureront plusieurs années, ceci vaut un chapitre spécial par-dessus lequel les voyageurs pressés ont la liberté de sauter.

Les Troubles du Caucase.—Les troubles qui depuis un an ont éclaté sur presque tous les points de l’immense empire russe ont revêtu au Caucase un caractère particulier et une gravité exceptionnelle.

Aux causes de mécontentement qui ont agi ici comme dans le reste de la Russie, se sont ajoutées, pour les rendre plus aiguës, les rivalités de races et les haines religieuses. Tatares, Arméniens, Géorgiens, Tcherkesses, et les vingt autres peuples qui habitent les montagnes et les vallées du Caucase ont toujours été hostiles les uns aux autres. Un instant, la force de l’ours russe a fait régner en ce pays une paix précaire; mais l’ours est aujourd’hui affaibli, occupé ailleurs, et la guerre civile recommence au Caucase.

L’état des campagnes est mauvais partout; dans le gouvernement de Koutaïs et dans le district de Gori, il est dangereux. Le paysan est pauvre et les impôts sont lourds. Il y a encore de vastes propriétés. Les paysans lassés de cultiver pour autrui, parfois pour de grands seigneurs qui ne vivent pas sur leurs terres, refusent de payer leurs redevances. Le moujik russe n’est pas civilisé; le paysan caucasien l’est moins encore. Il est rude, violent et, sur plusieurs points, a commencé une espèce de jacquerie. Les propriétaires effrayés ont quitté leurs terres pour se réfugier soit à l’étranger soit à Tiflis.

Comment la force publique rétablirait-elle l’ordre? Elle ne peut apporter aucun remède à une situation dont les causes permanentes échappent à l’action de la police. Quand un village entier se révolte, on y envoie un escadron de cosaques; grande distribution de coups de nagaïka, chapardage de quelques poulets. Les paysans n’en paient pas mieux leurs redevances.

Ils sont très pauvres. Pourtant le pays est riche. Je les ai entendu accuser de paresse; mais la paresse du paysan caucasien est faite pour beaucoup de découragement. Il a la conviction qu’il ne peut améliorer son sort et que son travail ne profite qu’au propriétaire. Condamné à être malheureux il préfère l’oisiveté. Et les amis des paysans que je rencontre même parmi les propriétaires disent: «Donnons-leur la faculté de travailler pour eux-mêmes, et ils se mettront à la besogne avec plus de courage.»

Ils sont crédules aussi, comme le moujik. Des émissaires, soi-disant du tsar, en réalité révolutionnaires, leur ont persuadé en certains endroits qu’ils avaient le droit de s’emparer des terres. Ils l’ont cru. Aux portes de Tiflis les paysans sont venus pour se partager le champ de courses!

On publie pendant notre séjour un rescrit du nouveau vice-roi, comte Voronzov Dachkof, qui promet une distribution des apanages de la couronne aux paysans. Dans le gouvernement de Koutaïs qui est le plus troublé, il n’y a pas ou peu de terres à distribuer. D’autre part la façon dont l’administration a procédé jusqu’ici a suscité un vif mécontentement, car, au lieu d’être données aux habitants anciens du pays, les terres ont été attribuées à des colons russes. Cet essai de colonisation n’a du reste pas réussi. Le paysan russe s’acclimate mal au Caucase.

Dans la question agraire, il y a aussi une question politique; les paysans, de races si diverses, sont pourtant Caucasiens. Ils se plaignent d’avoir comme supérieurs des fonctionnaires russes, pour eux étrangers, qui ne connaissent ni leurs mœurs ni leurs besoins. Ils disent que les fonctionnaires russes sont malhonnêtes et les volent, et qu’en outre le formalisme et les complications de l’administration sont insupportables. Les affaires importantes doivent se résoudre dans les bureaux de Saint-Pétersbourg à trois mille kilomètres de Tiflis. Imagine-t-on ce que peuvent être les lenteurs, les tracasseries, la force d’inertie aussi de l’administration en ce pays immense où les dossiers les plus divers viennent, de la Finlande au Caucase, de la Pologne à Vladivostok, s’accumuler dans les ministères de Saint-Pétersbourg?

Je n’ai pas rencontré un Russe, appartînt-il lui-même à la plus haute administration, qui ne levât les bras au ciel en parlant des bureaux de Saint-Pétersbourg. L’irresponsabilité, l’abus de pouvoir, une indifférence qu’on ne peut imaginer, souvent aussi la malhonnêteté, voilà les plaies bien connues et réelles du fonctionnarisme russe. Les habitants du Caucase demandent à s’occuper de leurs affaires eux-mêmes, à nommer leurs chefs. S’ils sont volés, ils veulent que ce soit par les leurs.

*
*  *

Dans les villes la situation n’est pas meilleure; les grèves y sévissent à l’état endémique; la plupart des villes sont en petit état de siège. On sait ce qu’ont été en février les horribles massacres de Bakou[1]; partout ce sont des assassinats, des désordres graves.

[1] Depuis que ceci a été écrit, Bakou a été à feu et à sac au mois d’août 1905, et partout les Tatares, au nom du panislamisme, massacrent les Arméniens.

Le gouvernement accuse les Arméniens d’en être les fauteurs. Je crois que le gouvernement se trompe.

Les Arméniens sont nombreux au Caucase. On ne les aime pas. Le gouvernement, les Géorgiens et les musulmans Tatares, Tcherkesses ou Kurdes, leur en veulent. Que leur reproche-t-on?

Ils ne sont pas orthodoxes, mais forment, comme on sait, une église à part dont le Catholicos réside à Etchmiadzin, près d’Erivan. C’est là le centre de ce qui fut jadis, en des époques lointaines, le royaume d’Arménie. Il y a longtemps que le royaume d’Arménie a disparu; les Arméniens sont restés. On les trouve dans tout l’orient, au Caucase et dans l’Arménie turque, en grand nombre. Ils sont intelligents et actifs; on les accuse de s’enrichir rapidement aux dépens des populations au milieu desquelles ils vivent, qu’elles soient paysannes, industrielles ou commerçantes. A Tiflis, par exemple, la fortune a changé de mains et a passé des Géorgiens, anciens propriétaires, prodigues et sans ordre, aux Arméniens nouveaux venus, avides et économes. D’où rancunes et haines des Géorgiens ruinés contre les Arméniens enrichis. De là à les accuser d’être les auteurs de tous les maux dont le pays souffre, il n’y a qu’un pas. On l’a franchi.

Les Arméniens sont partout où l’on fait des affaires. Comme les juifs, ils excellent dans le commerce de l’argent; ils ont souvent le tort de réussir. Cela ne se peut supporter. Alors on leur reproche de n’avoir pas d’autres qualités, de ne pas aimer la guerre, de manquer de courage, d’avoir, comme Panurge, une peur naturelle des coups. Et ces reproches sont probablement fondés.

On assure aussi qu’ils pratiquent l’usure, qu’ils sont sans pitié pour ceux qu’ils ruinent. Qu’ils aient abusé de leur force, je n’en doute pas. Mais la vérité objective est autre; au milieu de populations qui ont le travail en horreur, ils sont d’une prodigieuse activité; parmi des gens qui n’entendent rien aux affaires, ils en ont l’amour et le sens le plus développé; parmi des gens prodigues, ils sont économes. Voilà les vraies raisons de leur succès, voilà les véritables causes des haines qu’ils ont suscitées.

Ces haines se satisfont, en temps troublés, d’autant plus aisément que les Arméniens manquent de courage. Je me souviens de notre petit domestique persan, qui avait dix-huit ans et en paraissait douze, s’écriant: «C’est un Arménien, je vais le battre!» Voilà l’état d’esprit général des populations au milieu desquelles ils vivent. L’Arménien n’aime pas le corps-à-corps et la lutte. A Bakou, un témoin oculaire m’a dit avoir vu, lors des massacres, un seul Tatare éventrer à coups de poignard quatre Arméniens sur un trottoir. Pour se défendre, l’Arménien emploie des bombes; cela est tout à fait dans son caractère. Il prépare à domicile des armes savantes et se venge à froid. A Erivan, en ce moment-ci, les Arméniens qui sont en majorité ont massacré à l’aide de bombes un grand nombre de Tatares.

Ils sont antigouvernementaux. Qui ne l’est en Russie aujourd’hui? En outre des causes de mécontentement qui sont communes à tous les Russes, ils ont des raisons particulières de n’être pas satisfaits de l’état actuel. Ils tiennent à leur vie, et le gouvernement les laisse massacrer; ensuite le gouvernement a confisqué les biens de leur église et a fermé leurs écoles.

Il est évident que ce n’est pas par des mesures de ce genre que le gouvernement se ralliera les Arméniens. Et à leur tour, ils accusent le gouvernement non seulement de ne pas les protéger, mais encore d’exciter les Tatares contre eux.

Il est certain que pendant longtemps la politique russe s’est faite au Caucase contre les Arméniens. Ils ont le tort d’être intelligents. Rien ne fait trembler un gouvernement despotique comme l’intelligence. Contre les Arméniens, la politique russe a suscité les Tatares, qui, eux, ne sont pas suspects d’intellectualisme.

Il est notoire qu’à Bakou, avant les massacres de février, les Tatares avaient reçu, dans les campagnes environnantes et dans la ville, de nombreux permis de ports d’armes, tandis qu’on refusait systématiquement tout permis aux Arméniens. A Tiflis, on me raconte l’histoire suivante dont on me certifie l’exactitude. Trois Arméniens se déguisent en Tatares, demandent une audience, et alléguant la crainte de se voir attaqués, sollicitent la permission d’acheter des revolvers. Ils l’obtiennent et vont acheter une douzaine d’armes à feu. Quelques jours après, ils vont demander, cette fois comme Arméniens, une permission analogue. Elle leur est refusée. Pourtant il est manifeste que ce ne sont pas les Arméniens qui attaquent et qu’ils n’ont jamais cherché qu’à se défendre. Le mot célèbre: «Ce sont toujours les mêmes qui sont massacrés» n’est nulle part plus vrai qu’au Caucase.

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Dans les sphères gouvernementales, on a la conviction que les comités secrets arméniens sont les fauteurs des troubles d’ordre politique qui sévissent au Caucase.

Je crois que c’est là une erreur.

Les Arméniens font de la politique, c’est vrai. Qui n’en fait en Russie?

Mais il faut considérer que ce sont les Arméniens qui ont le plus à souffrir de l’anarchie où se trouve le Caucase et qu’il serait vraiment inexplicable que les gens intelligents et avisés qu’ils sont se plussent à perpétuer un état de troubles qui leur est, plus qu’à aucuns autres, préjudiciable. Qui massacre-t-on? Les Arméniens. Qui a le plus à perdre aux grèves et aux troubles économiques? Les Arméniens, qui forment précisément la classe commerçante et active.

Les Arméniens ont au contraire intérêt à ce que le pays soit apaisé, à ce que l’ordre soit rétabli. Ils sont heureux des efforts que le général Louis-Napoléon fait à l’heure actuelle pour restaurer la paix dans le gouvernement d’Erivan. Ils veulent un pouvoir politique juste et fort qui les protège. Jusqu’ici le gouvernement actuel les a maltraités. Ils désirent sa chute. Quel est le Russe intelligent aujourd’hui qui ne se réjouira avec eux de la fin du régime autocratique et bureaucratique?

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Où faut-il donc chercher les auteurs des troubles qui désolent le Caucase?

Il ne faudrait pas croire que ces troubles soient nés spontanément dans les villes et les campagnes. La situation générale, économique et politique, était très mauvaise, détestable. Mais il s’est trouvé des gens fort habiles pour l’exploiter. Ce sont les social-démocrates, les révolutionnaires russes, géorgiens, et arméniens aussi, cela va sans dire; ils étaient prêts depuis longtemps; les événements récents leur ont fourni l’occasion attendue. Ils ont su en tirer un parti merveilleux pour propager leurs idées et hâter la ruine du pouvoir autocratique. Ce sont leurs émissaires qui ont parcouru les campagnes et excité les paysans non seulement à ne pas payer leurs redevances mais aussi à réclamer les biens de leurs maîtres. Ce sont eux qui ont suscité les innombrables grèves qui ont suspendu la vie normale dans les villes: grève des ouvriers du pétrole, des débardeurs, des employés et des ouvriers du chemin de fer, des conducteurs de tramways, des cochers et charretiers, des employés de magasin, des domestiques hommes et femmes, des garçons de café et de restaurant, qui ont fermé les bazars de l’alimentation et, à la lettre, affamé Tiflis. Il n’y a pas une corporation de travailleurs qui, à Tiflis par exemple, n’ait été en grève.

Il est impossible de ne pas voir là l’effet d’un plan concerté, l’exécution de mesures prises par des gens qui savent ce qu’ils veulent en entretenant une constante agitation. Ces grèves sont avant tout politiques.

Les révolutionnaires ont trouvé le moment opportun pour hâter l’accomplissement des réformes qu’ils demandent. Ils se sont fait ainsi des partisans dans toutes les couches de la population laborieuse. Partout ils ont offert aux travailleurs des programmes nets et explicites; partout les patrons se sont trouvés en face de revendications précises présentées par des ouvriers avertis, assurés de leur droit et parlant haut. J’ai vu les demandes des domestiques; ils veulent une limitation des heures de travail, une nourriture saine, des soins médicaux en cas de maladie; il faut qu’on leur parle poliment; on ne peut les renvoyer sans raison. Nulle part au monde, même aux États-Unis où les gens de maison ont des exigences que nous ne connaissons pas, on n’accorde autant aux domestiques.

On voit clairement le but visé par les révolutionnaires: créer un état de troubles tel que le gouvernement soit obligé d’accorder les réformes politiques demandées.

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En face de gens qui savent ce qu’ils veulent et n’hésitent pas à employer les moyens nécessaires pour réussir, que fait le gouvernement? Quelle est sa politique dans ces circonstances graves?

J’ai cherché longtemps, je me suis informé partout.

Je n’ai rien trouvé, pour la simple raison que le gouvernement n’a pas de politique et que sa seule doctrine, qu’il applique du reste avec une constance digne d’être louée, c’est le laisser-faire.

Je ne sais s’il est encore des gens en Europe pour croire aux vertus divines d’un gouvernement autocratique et pour s’imaginer qu’il a en soi, parce qu’autocratique, la force et la puissance. Peut-être y a-t-il des théoriciens ivres de logique qui croient à une politique autoritaire appliquée en Russie et au Caucase. Que ces personnes candides se détrompent. Le gouvernement ne fait rien; c’est le gouvernement le plus faible, le plus impuissant d’Europe. Si, par extraordinaire, la tête prend une décision, les membres ne l’exécutent pas. Mais la tête n’aime pas à décider. A-t-elle peur? C’est possible. Les assassinats de tant de gouverneurs qui avaient essayé de la manière brutale ont-ils inspiré la terreur? Je ne sais, mais la seule politique du gouvernement est d’avoir des cosaques (les régiments de ligne étant suspects). Encore n’ose-t-il pas s’en servir et faut-il des troubles graves et une attaque directe pour que l’on emploie la force armée. Son inertie est telle qu’on l’accuse d’avoir comme politique secrète et inavouée d’opposer race à race et de laisser s’entre-détruire ceux qu’il considère comme ses ennemis propres.

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Les partis politiques au Caucase sont aujourd’hui d’accord sur un programme minimum que voici. Ils demandent, et cela n’est pas excessif, d’avoir les mêmes libertés que le reste de la Russie. Il n’y a même pas de zemstvo au Caucase; on veut avoir un zemstvo. On demande en outre à élire des députés à l’Assemblée nationale russe, cela pour un avenir que l’on espère prochain[2]; la reconnaissance des différentes langues caucasiennes et la réouverture des écoles arméniennes; la restitution des biens de l’Église arménienne; le jury pour les affaires criminelles, avec recrutement suivant les nationalités (dans ce pays où les races sont si diverses, on voit du même coup pourquoi les indigènes réclament cette réforme et pourquoi les autorités russes l’ont toujours refusée); les paysans veulent le partage des terres de la couronne, ou leur mise en location avec payement par annuités, cela pour les indigènes et non pour les colons russes; des banques agricoles avec un taux peu élevé, et surtout avec moins de formalités (les formalités légales si compliquées aujourd’hui, empêchent les paysans de se servir des banques existantes); le droit pour les communes et les districts de nommer leurs administrateurs; enfin on réclame l’abolition de la censure préventive pour la presse.

[2] Ceci a été écrit durant l’été de 1905.

A ceux qui m’exposaient ce programme, j’ai demandé s’ils avaient l’espérance lointaine d’une séparation du Caucase d’avec la Russie et la reconstitution d’un État politique indépendant. Non, on n’y songe pas. Personne ne veut de la séparation, sauf peut-être quelques montagnards, irréductibles et musulmans, que personne du reste ne va troubler dans leurs montagnes. Dans un pays où tant de races différentes se côtoient, se détestent, la séparation amènerait un état d’anarchie pire que l’état actuel.

Quel est l’avenir prochain de ce pays? Bien hardi qui osera le prophétiser. Quel sera le gouvernement assez fort pour faire vivre en paix Tatares et Arméniens, pour donner satisfaction aux différentes nationalités et conserver en même temps l’unité indispensable, pour assurer une vie politique normale à un pays si profondément troublé, régler la question agraire, les questions ouvrières et mettre fin aux luttes religieuses?

L’autocratie russe a échoué dans cette tâche difficile. Un gouvernement représentatif réussira-t-il? Il n’y a plus que cela à tenter.

Tiflis.—Dernières Journées au Caucase.—Les théâtres sont ouverts. Soyons-en reconnaissants aux comités révolutionnaires. Au Grand-Théâtre, qui est spacieux et magnifique, nous voyons Coquin de Printemps arrangé en opérette par Strauss, et Sapho, jouée par celle qu’on appelle la Réjane russe, la Iaworskaia, à la ville, princesse Bariatinsky.

Mais, plus que les pièces, le public m’intéresse et je passe mon temps à chercher de l’œil des jolies femmes dans la salle.

J’en découvre. Ce n’est pas à tort que les Géorgiennes ont, depuis des siècles, un si grand renom de beauté. Elles ont fourni jadis les plus belles esclaves aux harems de l’Orient. Le Grand Turc ne se rajeunissait que de Circassiennes. Mais il n’y a plus de harems. Les Turcs, tard venus à la sagesse, ont découvert enfin qu’une seule femme légitime suffisait à faire le malheur (ou le bonheur, mais cela est plus rare) d’un homme. Les belles Géorgiennes ne sont plus emmenées comme esclaves. J’ai la joie d’en voir deux ou trois dans la salle, jeunes, fraîches, de figure régulière, aux yeux de feu, à la taille superbe, au port de tête libre et fier. Pendant les entr’actes, je les suis dans les couloirs.

Un savant allemand déclare qu’on parle soixante-dix langues à Tiflis. Je veux le croire, mais il me suffirait de parler celle de ces belles personnes. Je ne le puis; il faut me satisfaire à les regarder seulement...

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Georges Bibesco a engagé un interprète, le Tcherkesse Hassan. Hassan est censé parler le russe, le persan, le français.

Il nous accompagnera à Téhéran. Sait-il le persan? je l’ignore. Quant au français, il le parle par gestes. Ainsi faisons-nous pour le russe. Quoi qu’il en soit, Hassan, coiffé du bonnet frisé, revêtu de la grande bourka nationale, portant sur sa poitrine vingt-quatre petits étuis qui devraient contenir de la poudre, mais dans lesquels nous mettrons de la poudre de riz pour nos compagnes, est fort beau à regarder. Et notre prestige s’en accroît.

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Il pleut.

J’ai fait une grande découverte.

Des voyageurs ont affirmé que le Caucase est un pays de montagnes. Les géographes soutiennent cette même assertion. Ils ont imaginé un Kasbek élevant son sommet à plus de cinq mille mètres dans les airs, un Elbrouz atteignant cinq mille six cents mètres.

Or, Descartes a dit dans son Discours de la méthode de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connaisse évidemment pour telle. Et encore je me souviens de l’axiome: «Expérience est mère de science».

C’est pourquoi je donne aux voyageurs qui m’ont précédé et aux géographes un démenti formel. J’ai passé près de trois semaines au Caucase, j’ai vécu au pied de l’endroit où ils affirment que le Kasbek s’élève.

Je le déclare: je n’ai pas vu le Kasbek. Aucun de mes amis n’a vu le Kasbek, quoique l’un d’entre eux, pour prendre sur nous une supériorité momentanée, ait juré l’avoir aperçu un instant. Il rêvait sans doute. Donc le Kasbek, pas plus que l’Elbrouz, n’existe.

J’affirme ici que, d’après mon expérience, il faudra réviser les géographies. Le Caucase n’est pas un pays de hautes montagnes; il a quelques collines élevées, voilà tout. Quant à en faire une seconde Suisse, c’est une folie qui a dû naître dans l’esprit de Russes jaloux, s’imaginant qu’ils dépassaient en tout l’étranger.

Lorsqu’on refera, suivant les données de ma science, les géographies de Russie, je prie que l’on écrive aussi que nulle part le ciel n’est plus rapproché de terre; à mon estimation, il en est à peine distant de mille mètres et parfois beaucoup moins. En outre, on devra noter qu’il se fond en eau continuellement. C’est là un phénomène inexplicable qu’il faut nous contenter d’enregistrer jusqu’au jour où nous pourrons l’expliquer.

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Samedi 6 mai.—Nous achetons depuis deux jours tout ce qui est nécessaire pour notre voyage de Perse, et d’abord des lits de camp.

Lorsqu’on n’a jamais voyagé que sur les grands express internationaux ou sur les paquebots de l’Atlantique, on se fait assez malaisément à l’idée d’un pays où l’on ne trouve pas de lit pour se coucher. A Paris, la première fois qu’un ami qui a été en Perse me dit: «Achetez un lit,» je souris. Transporter un lit me paraît impraticable et inutile.

Mais non, je vois bien maintenant qu’il faut acheter un lit, si j’ai l’intention de me coucher pendant que nous serons en Perse. A Paris, je me suis fait faire un sac en toile, dont je pensais me servir en Russie, mais qui est resté plié dans ma valise.

A Tiflis, j’achète un lit pour étendre le sac de toile. Nous trouvons des lits assez commodes qui se démontent, chez le marchand, avec une extrême facilité (en Perse, nous trouverons qu’il est bien fatigant de les monter et les démonter), qui, pliés, ne tiennent guère plus de place qu’un rouleau de châle et pèsent onze kilos chacun. Ils sont étroits et nous serons couchés sur une sangle dure.

Nous aurons le temps de nous y habituer.

Un de nous a l’excellente idée de nous faire prendre de la toile cirée que nous étendrons sur la sangle de façon à ne pas sentir l’humidité montant du sol, car il est évident que nous ne trouverons pas des chambres parquetées, sur cave.

Avec nos six lits, nous avons soixante-dix kilos de bagages de plus. Il faudra de solides voitures pour nous emmener à travers le désert.

Nous y ajoutons au moins quarante kilos de conserves, jambons, sardines, foie gras, veau en boîtes, biscuits secs, confitures en quantité (nous sommes très friands de confitures), compotes, légumes conservés, saucissons, fromage même. Le vieil interprète qui a voyagé en Perse nous conseille aussi d’acheter deux marmites, car les Persans nous considèrent comme malpropres ou «impurs» et ne nous laisseront pas toucher à leurs ustensiles de cuisine. Nous prenons les deux marmites, et douze assiettes, et un couvert pour chacun de nous, et du sel, et du sucre, et du thé, et du chocolat, et des citrons, et des torchons pour relaver, et des serviettes pour nous essuyer. Il semble que nous montions un ménage, et que nous nous préparions, très grands enfants, à jouer à la dînette.

On nous fait un panier énorme dont le poids heureusement diminuera à chaque étape, tandis que par un phénomène inexplicable, nous, qui devrions nous engraisser du contenu du panier, irons maigrissant chaque jour à travers les sables et les pierres du désert.

Nous achetons tous des manteaux de pluie en caoutchouc.

Nous en avions en quittant la Roumanie. Mais comment auraient-ils résisté aux déluges qui nous ont sans cesse inondés? Eux aussi font eau de partout. Nous les laissons à Tiflis.

Dans le hall de l’hôtel de Londres s’entassent les paquets.

Notre départ de Tiflis fut un de nos beaux départs. C’était un samedi.

Nous devions ce jour-là aller à la banque prendre l’argent nécessaire pour gagner la Perse. A Tiflis, les banques avaient été fermées lundi, mardi et mercredi à cause des fêtes de Pâques. Lorsque nous arrivons à la banque samedi matin, nous la trouvons close. Il paraît que c’est la fête du petit neveu d’un oncle par alliance de l’impératrice douairière! Bien, nous voilà de nouveau sans le sou.

Pourtant il faut partir. Avec cette calme décision qui ne nous abandonna jamais aux heures les plus troublées de notre voyage, nous décidons de ne pas payer notre note d’hôtel et de réunir dans la poche d’Emmanuel Bibesco les fonds de toute la bande.

La poche d’Emmanuel Bibesco qui est, le malheureux! notre trésorier, c’est la mienne. Il est parti sans portefeuille et il se refuse à en acheter un. Alors les billets de dix, de vingt, et de cent roubles sont jetés négligemment par lui dans la poche de son pantalon. Cet homme ingénieux a son plan, du reste, car voyant ces billets empochés, nous frémissons, et je me crois obligé de leur offrir l’abri de mon portefeuille.

C’est ce qu’il attendait. Il me prend au mot et me voilà chargé de l’argent commun. On en profite pour me donner les passeports de toute la bande, et les lettres de crédit, et celles de recommandation, et je me promène, cela depuis la Bessarabie, avec une poche si gonflée que je ne puis boutonner mon veston et que, debout, je n’arrive pas à voir mon pied droit.

La prochaine fois, arrive ce qui arrive, je ne prends pas de portefeuille!

La comptabilité de notre voyage, du reste, nécessiterait à elle seule la présence parmi nous d’un secrétaire-comptable.

Sous le fallacieux prétexte qu’il sait le russe, Emmanuel Bibesco a été chargé de régler les dépenses courantes de toute la bande, pourboires, notes de restaurants, voitures, chemins de fer. Il note ce qu’il paie sur d’informes morceaux de papier, sur un coin d’enveloppe, une carte de visite qu’il fourre, toujours! dans sa poche de pantalon. Le soir, ou tous les deux jours, nous procédons à une grande revision des comptes. Je relève sous dictée les dépenses de chacun. Cela est très compliqué, car il y a les ménages et les garçons, puis les automobiles (compte spécial assez chargé), puis les mécaniciens, puis les gros bagages, ça n’en finit pas.

Alors on fait un compte par doit et avoir pour chacun de nous, et il ne reste qu’à payer. Parfois nous devons de l’argent à la caisse, parfois c’est la caisse qui nous en doit. En tout cas, il y a chaque jour au moins une demi-heure à consacrer aux comptes. Nous serions des négociants voyageant pour affaires, ce ne serait pas pire.

Et voilà une cause constante d’énervement en voyage!

Enfin, ce soir-là, sans payer notre hôtel, nous nous enfuyons de Tiflis pour Bakou. Cette fois-ci nous sentons la Perse voisine et nous pétillons d’impatience.

Il s’en faut de peu, du reste, que nous ne manquions le train.

Dimanche 7 mai.—De Tiflis à Bakou, notre train met dix-huit heures. Il est lent et confortable comme tous les trains russes. On n’a pas imaginé en Russie d’entasser six personnes dans un compartiment de première classe, comme les Compagnies aiment à le faire en France. Dans les coupés, on est deux au maximum; dans les compartiments doubles, quatre, bien qu’il y ait huit places; les banquettes sont plus écartées l’une de l’autre qu’en France; il y a une petite table près de la fenêtre; en outre, le wagon est plus large que chez nous. Lorsque la nuit vient, le conducteur arrange les lits, deux par coupé, l’un au-dessus de l’autre, quatre par compartiment double. Et vous voilà confortablement couché. Dans les express, on paie un rouble de supplément (2 fr. 65) pour avoir des draps et une taie d’oreiller. Le tarif des chemins de fer est moins cher qu’en France. De Bakou à Batoum, pour huit cent quarante-deux kilomètres, on paie cinquante francs. De Paris à Marseille, la distance est à vingt kilomètres près la même, nous payons quatre-vingt-seize francs. Mais soyons justes, on va en deux fois moins de temps de Paris à Marseille que de Batoum à Bakou.

Le dimanche matin, lorsque nous nous réveillons, le train longe à gauche les premiers contreforts de la grande chaîne du Caucase: à droite, c’est la steppe désolée de la Koura, une plaine marécageuse, fiévreuse, roussie, sans une ondulation, sans un pli de terrain pendant des centaines de kilomètres. Des oiseaux de proie volent au-dessus de cette étendue désolée, d’agiles faucons roses, des crécerelles, des aigles lents, maîtres de la steppe plate; des geais, des rolliers, des bécassines se lèvent à notre passage. Ici et là, c’est la demeure misérable d’un garde-voie, autour de laquelle traînent des enfants fiévreux; de rares troupeaux, quelques chameaux, paissent une herbe jaune et dure.

Vers midi, une mer nouvelle, grise, bleue et pailletée sous le soleil, nous apparaît, la Caspienne!

Ses rives sont nues, bordées de collines arides et argileuses qui semblent pelées.

Mais voici qu’à gauche, à l’horizon, s’élève une noire forêt d’arbres inconnus aux formes géométriques au-dessus desquels flotte un nuage sombre. Ce sont, serrés les uns contre les autres, les derricks des puits à pétrole de Bala-Khané. Sur un petit espace, c’est la plantation la plus drue qui soit au monde de ces étranges cheminées de bois.

Bakou.—Si vous aimez les soldats, il faut aller à Bakou. On en a mis partout. Ils n’ont, du reste, pas empêché les massacres arméniens en février[3]. Les habitants se plaignent d’être volés par les brigands en plein jour et rançonnés par les soldats la nuit.

[3] Et n’empêcheront pas ceux plus terribles du mois d’août.

Nous montons dans de légères voitures à deux chevaux, conduites par des cochers tatares et allons voir Bibi-Ebat, une exploitation de pétrole au bord de la mer. Là, nous avons le spectacle saisissant d’une forêt de derricks goudronnés dressant vers le ciel leurs formes trapues et anguleuses. Des allées sont tracées dans cette forêt que remplit le bruit de la vapeur fusant à travers les tuyaux. Des jets de fumée noire sont projetés violemment des cheminées; un nuage opaque plane toujours au-dessus de Bibi-Ebat. On entend le grincement continuel des poulies qui supportent les sondes. Des tuyaux courent le long des chemins; le sol est noir et gras; à droite, à gauche, ce sont des mares de pétrole. Les derricks se pressent à se toucher. La nappe de pétrole sous le sol suit un cours irrégulier. Voici un derrick qui ne donne rien; à cinq mètres de là, en voici trois ou quatre qui rapportent une fortune à leur propriétaire. On fait des terrassements pour poursuivre le pétrole sous l’eau.

Nous filons au trot léger des chevaux parmi l’extraordinaire et monstrueuse floraison de ces derricks.

Au retour, nos cochers veulent s’amuser et commencent une course. Ils cherchent à se dépasser l’un l’autre. Celui qui est devant jette sa voiture à gauche ou à droite pour barrer la route à celle de son confrère.

Je suis certain que ce serait un spectacle très excitant pour des spectateurs placés dans un amphithéâtre. Mais nous sommes dans les voitures et nous trouvons cela moins drôle. Deux ou trois fois, nous manquons rouler dans un fossé plein de pétrole. En vain nous admonestons (terme poli) les cochers.

Ils crient: Souda! Souda! et continuent. Je vois encore leur petite figure ronde et basanée, leurs yeux vifs qui pétillent...

Enfin notre voiture dépasse l’autre et gagne la course.

Nous rentrons calmement dans Bakou.

Là, nous parcourons à pied la vieille ville persane, la citadelle et admirons la Tour de la Demoiselle.

Une demoiselle tatare, fille de roi, la fit construire. Une fois que la tour fut achevée, comme son père lui demandait quelque chose qu’elle ne voulait lui donner, elle se jeta du haut des murs dans la mer qui, alors, en baignait le pied.

Depuis, la mer s’est retirée et on a construit un quai, évidemment pour que les troupes russes puissent y faire l’exercice.

Nous n’allons pas voir l’ancien Temple du Feu qui est, tristesse des temps présents! enclos dans une fabrique de bougies.

A l’hôtel, un respectable habitant de Bakou s’informe de nos projets de voyage. Lorsqu’il apprend que nous partons pour la Perse, il soupire:

—Vous allez en Perse? Êtes-vous heureux! Là-bas au moins vous serez en sûreté!

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A dix heures, nous nous embarquons sur je ne sais quelle grande duchesse.

Jusqu’au dernier moment nous avons peur qu’une grève soudaine ne soit déclarée qui, au port même, nous empêche de partir pour la Perse.

Non, on lève l’ancre; le bateau glisse sur les eaux calmes et noires de la rade dans lesquelles viennent se refléter les mille lumières de la ville. C’est un spectacle très beau que la rade de Bakou dans la nuit.

Nous nous en éloignons pourtant sans regret.

Nous ne débarquerons qu’en Perse!

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