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Je me souviens qu’un des plus intimes ravissements de ma vie m’a été donné à vingt ans par l’Angelico du Couvent de Saint-Marc. Plus que l’auteur de l’Imitation, Fra Giovanni a contenté en moi cet incompréhensible désir d’un amour sublime qui m’est tombé d’en haut quand j’étais tout enfant, dans une misérable ruelle de Beaumont, un jour que je montais en cabriolet à côté de mon père, à la seule vue d’une branche d’acacia fleuri. O mes promenades de jeune homme dans les cellules enfiévrées du vieux couvent des Bénédictins! stations, méditations, indicible joie, je n’ose dire «pleurs de joie!» devant l’Annonciation et la Descente de Jésus aux limbes!
Retour, à midi, dans cette petite salle du Chapitre où je n’ai jamais pu garder mon chapeau sur ma tête devant ce Christ en croix qui contemple les vingt saints pieusement agenouillés, en ayant l’air de penser que rien que ceux-là valaient déjà la peine qu’il mourût, ce Christ qui sur la croix semble plutôt reposer que souffrir, tant le bon peintre avait de répugnance à le figurer autrement que libéré des misères humaines!
Après tant de temps écoulé, après un si grand bouleversement dans tout mon être, que mon visage s’est retourné, et que c’est en arrière et non plus en avant que je regarde à présent, je retrouve mon émotion de vingt ans devant la Déposition de croix du même Angelico, à l’Académie des Beaux-Arts.
Divin, oh! il faut le reconnaître, Jésus fut divin au moins une fois, c’est quand il inspira l’amour sans nom humain, de ce moine de Fiesole. C’est Fra Giovanni qui possède toute l’innocente sainteté, toute la suave pureté que souhaita l’idéal chrétien, et toute cette «charité» dont le tendre nom, plein de chastes baisers, devrait être donné à tout amour qui dépasse l’égoïste frénésie des sens. Franchement, je me méfie des transports de Thérèse d’Avila, et les fleurettes de François d’Assise me refusent obstinément leur parfum: le plus pur génie du Christianisme—la douce simplicité énamourée de l’Evangile—c’est dans l’Angelico qu’il m’apparaît. La couleur de l’Angelico est un miracle; elle m’attendrit; elle me fond; c’est une eau de baptême qui me lave; j’ai envie de sourire comme un petit enfant; je sens qu’elle efface mes péchés. Les bleus candides de ce ciel, les rouges charmants et le vert vieilli de la tunique de l’homme qui d’en haut soutient le corps de Jésus! et la naïve chair du Crucifié!
Ce Crucifié, âme du chef-d’œuvre, ce n’est pas en l’amenant en avant, ce n’est pas en l’éclairant plus que les autres personnages, ce n’est pas par le prestige d’une auréole d’or ni d’aucun signe particulier, que le génial pinceau en a fait le centre d’une des plus fortes compositions qu’ait conçues un artiste, c’est en faisant de lui l’objet unique de la préoccupation, de la tendresse et de la douleur de tous. L’unité n’est pas dans les corps. Il ne s’agit pas de faire, à la Raphaël, ou même à la Titien, à la Véronèse, à la Rubens, une cohésion harmonieuse de mouvements, l’unité est dans les âmes; chacune d’elles pense plus qu’elle n’agit, chacune souffre, chacune aime, chacune pleure, et pour la même cause.
Voyez ces visages! ceux qui ne sont pas tournés vers Jésus parlent de lui, sont abîmés par la céleste tragédie accomplie. C’est un concert religieux, une fête de l’Adoration. Ce cher objet, ce corps de Jésus, tous ces gens venus là pour le descendre de la croix, ils osent à peine y toucher; ceux qui pourraient se rendre utiles à l’action et qui l’oublient à force de chagrin, concourent plus que les autres à en traduire la grandeur: leurs mains et leurs muscles défaillent de confusion respectueuse et d’amour! leurs esprits s’exaltent; je sens, j’entends tous ces cœurs qui battent pour une unique cause, pour l’amour de ce Dieu mort d’amour. Ce n’est qu’ici que j’ai vu, vraiment, le corps de Jésus descendre de la Croix.
Sobriété, simplicité, humble soumission à une idée dominante, à une noble idée, à une seule idée: précepte éternel de tout art.
A côté de l’Angelico se trouve aujourd’hui, sur un chevalet la merveilleuse Adoration des Mages de Gentile. Sans doute, cela est meilleur, il y a là un dessin plus correct; il y a là une abondance, un sens du décor, un mouvement de personnages, une des premières divinations du rôle purement ornemental de la peinture, et aussi d’indication, déjà, de ce qu’un art peut perdre par le goût trop vif du perfectionnement de ses moyens. Des chevaux, des éléphants, des singes, un attrayant paysage, un cortège charmé de soi-même, des costumes somptueux couverts d’éclatants joyaux; des visages variés, animés, aimables, qui causent, qui rient, qui s’admirent, qui se complimentent; une foule heureuse de son propre nombre, flattée des incommodités mêmes d’un exceptionnel rendez-vous. La crèche est là, sans doute; c’est bien là le Messie, le Sauveur du Monde qui reçoit les hommages des Rois; mais comme on sait que l’événement divin n’est qu’un prétexte à la promenade d’un si beau monde! Pour combien d’autres raisons fussent-ils sortis de même, non moins chamarrés, non moins aises de prendre de l’air, d’exhiber de beaux habits, de cavalcader avec élégance! Que tout cela est joli, que je l’aime donc! De quelles délices légères un tel tableau est-il la promesse ou le symbole! Vie de relations, parures, parfums, sourires, jeux de l’esprit, joliesses du langage, amours aisées et non pas cruelles, souci charmant de toujours plaire, compromissions gracieuses, diminution bénévole de soi-même en faveur d’un groupe choisi, renoncement aux âpres plaisirs de pousser sa cime libre et haute ou d’étaler ses encombrantes ou sauvages ramures, en faveur de la douce sécurité que donne le consentement à la taille commune, et l’urbanité à tout prix qui d’ordinaire écarte les orages de l’âme. Oh! qu’il me plaît de voir cette conception du gentil peintre de Fabriano côte à côte avec celle du religieux passionné de Fiesole! La vie méditative, solitaire, ardente et profonde, à côté du déploiement d’une société polie; le culte intime, un peu secret et jaloux, à côté des cérémonies renouvelées du paganisme ornemental, qui tiennent l’homme suspendu au prestige d’un rite symbolique, d’un décor ou d’un chant.
Pour moi, je sais bien de quel côté je me range, mais avec quelle complaisance je comprends que l’on s’attarde de celui-ci!...
Le plus beau des Botticelli c’est l’Annonciation qui est dans la petite salle des Maîtres anciens, aux Offices, en face d’une autre Annonciation de Léonard. Les subtilités affectées qui me rendent Botticelli insupportable à peu près partout, ont dépouillé ici leur maniérisme mondain pour se prêter à traduire, avec une finesse qu’aucun autre n’a égalée, la plus délicate scène de la légende chrétienne. L’attitude de l’Ange est plus belle que dans le Léonard d’en face, et ce n’est plus ici la naïveté souriante, candide, ineffable de l’Angelico: l’Ange est sérieux; tout en lui est grave, on le sent pénétré de la grandeur de sa mission; c’est un être céleste conscient de Dieu et des hommes, et en même temps, qui est saisi de respect à l’approche de la jeune femme choisie pour accomplir le rapprochement inouï, l’inconcevable merveille, la fusion de la créature avec l’infini. Il vient d’aborder la Vierge; elle en est toute tremblante encore; cependant il a déjà prononcé le mot, et elle l’a compris. Elle est surprise, elle est confondue; elle voudrait que le moment qui vient de s’écouler n’eût jamais été; sa taille s’est renversée en arrière, ses mains font le geste d’éloigner s’il se peut encore la parole à laquelle on ne résiste pas; elle est sur le point de pleurer. Le silence de l’Ange, doublement respectueux et de l’ordre du Maître et de l’ébranlement qu’il vient de causer, l’épouvante; l’honneur et l’acceptation résignée quand même, chez la Vierge, suscitent un tragique divin, sublime et délicat, comme l’Antiquité n’en a pas connu, comme aucune œuvre humaine ne m’en a évoqué. Entre l’Ange et la Vierge, dans l’espace nu, plus sûrement qu’en aucun livre sacré, plus clairement qu’en aucun symbole, j’entends, jusqu’au tremblement, la parole de Dieu.
Il n’y a pas chez l’Angelico que la candeur d’âme et que l’Amour de Dieu. Aussi bien, l’idéalisme le plus touchant n’est pas fait que de pureté et que d’aspiration vers en haut, il est fait d’humaine vérité exprimée sans recherche et presque sans y prendre garde. Un seul mot paysan ou populaire nous suggère mieux l’idée de la petitesse et de la grandeur de l’homme que le traité le plus savant ou que le plus merveilleux poème. Où l’Angelico surpasse l’altitude de son vol céleste, c’est lorsque, dans la peinture d’une scène sacrée, il introduit les expressions justes et bornées du visage humain, c’est-à-dire l’humble réalisme, de tous les moyens le plus efficace pour suggérer le sublime. C’est lorsque, voulant illustrer le miracle de la résurrection du Christ, il peint l’émoi divers des Saintes Femmes au Tombeau.—Une d’elles en croit à peine la parole de l’Ange qui affirme: «Il est ressuscité!», une seconde veut se rendre compte par elle-même; elle se penche au bord du sépulcre, une main sur ses yeux, en abat-jour, pour voir s’il est vraiment vide; une troisième, qui, elle, savait que l’événement devait arriver, sourit avec malignité; c’est celle qui pense, aujourd’hui encore, que les incrédules seront confondus. Une seule des femmes reçoit la nouvelle avec une foi pure, complète, tranquille comme un granit. Le mot «tragique» appliqué à une telle scène me paraîtrait bien faible: c’est la beauté, autrement robuste, de la Comédie humaine qui nous donne ici le frisson.—Et c’est lorsque, peignant la Présentation de Jésus au Temple, Fra Giovanni compose le visage du vieillard Siméon où se lit, en une écriture simple qui confondrait Le Vinci, tout le drame intime de l’homme en présence de la Révélation. L’Angelico n’a pas peint le vieillard enthousiaste du Magnificat; il a peint un homme d’âge, sérieux, plein de bon sens et d’expérience, et qui en sait long sur les affaires humaines, un homme à qui on n’en compte point. C’est donc là, vraiment, le Messie, qu’on lui présente! Le Messie, c’est ce bambin qu’il tient, ce bambin pareil à beaucoup et qui ne pèse pas plus que ses pareils. Que ce bambin soit le Messie, c’est entendu, le vieillard ne dit pas non, mais, tout de même, la chose est un peu forte; il fronce les sourcils, il considère l’enfant, il réfléchit; il se remémore les Livres Saints, on voit qu’il pense aussi aux impostures possibles, il transperce l’enfant d’un regard aigu, presque pénible pour les témoins. On a envie de lui dire: «Oh! Voyons, pouvez-vous douter? Mais considérez donc la sainteté de la mère!» En effet, à côté de ce vieillard sceptique, la foi de la Mère tendant ses deux bras tout droits, d’un élan sans pensée, vers son enfant divin, a toute la force de cette mystérieuse sympathie qui nous rend si aisément confiants en certains êtres, et de cet étonnant besoin, inné au cœur de l’homme, de croire, chevaleresquement, ce qui n’est pas prouvé.
Une douzaine de tours quadrangulaires, frustes, élimées par les siècles, sans couronnement, sans toiture, calcinées, déchiquetées, vestiges d’un âge révolu, chicots d’une mâchoire de centenaire. Les courbes de la route vous font jouer à cache-cache pendant trois kilomètres avec ces aspérités de la vieille ville recuite; on approche, on contourne de noires murailles, puis soudain vous voilà dans San Gimignano, lancé au galop des chevaux sur une de ces rampes dallées, et telles que l’on croit toujours n’en avoir jamais vu d’aussi raides.
Je suis resté longtemps à une fenêtre du Palais public, dans une salle où Dante est venu, dit-on, comme député de Florence, et devant une vue divisée par trois tours de taille inégale, mais d’un même ton de lichens roussis, et pomponnées de petites touffes d’une plante qui fleurit jaune au printemps et que l’on nomme violettes de Santa Fina. O les collines polies, qu’on voit à l’horizon! Là-bas c’est Florence, là-bas Volterra, là-bas Sienne où j’étais ce matin. Où ai-je vu pareille délicatesse de tous, pareille finesse de l’atmosphère? Ah! délicieux et subtils moments! minutes de cristal immaculé, les yeux charmés par de si doux objets anciens et par un horizon si délié; et l’âme toute ravie encore des deux Filippino Lippi qui sont exposés là!
Ce sont deux tondi qui se font pendant et composent à eux deux la scène de l’Annonciation, ce sujet incomparable, multiplié et toujours nouveau, où se mesure mieux que nulle part la qualité d’âme d’un peintre. J’en suis à me demander si cette Annonciation n’est pas plus belle que celle de Botticelli au Musée des Offices, pourtant si émue, Grand Dieu! et de quel divin amour! Ici le drame est plus simple, plus un: l’Ange est seulement très grave: il tient sa fleur dans la main gauche, et il lève le doigt de l’autre main; il ne parle pas; l’objet de la mission est trop grand: un ange n’est là que pour préparer la Vierge à la parole de Dieu; et c’est Dieu lui-même qui parle de plus haut, par le moyen d’un rayon d’or. La Vierge est comblée d’émotion, elle accepte presque avec joie, mais sa main, son bras sur sa poitrine disent son respect, sa confusion immenses.
C’est par de si délicates représentations de ce mystère, que je sens le mieux la beauté du christianisme et son génie, la grandeur de l’idée divine et la dignité que confère à l’homme l’ineffable mélange consenti.
Dans la cathédrale de San-Gimignano, j’ai vu un martyre de Saint Sébastien, de Benozzo Gozzoli, qui me confirme dans ma vieille opinion, à savoir que Gozzoli est le plus grand peintre de l’Italie. Il y a là aussi des fresques tout à fait primitives, jeunes, gauches, d’une maladresse touchante, mais d’une imagination abondante et limpide, c’est l’Ancien Testament de Taddeo di Bartolo. En face sont les fresques du Nouveau Testament du Barna, peintre siennois: si inhabiles qu’elles soient, elles contiennent une rare émotion dramatique, et par-dessus tout cette unité d’actions qui est la plus grande marque de la force d’âme et de la probité d’un artiste. Personne n’a le temps de s’amuser, dans ces véritables peintures religieuses, tous les personnages sont occupés du sujet; ils y prennent part avec passion, presque avec rage: c’est tout un peuple qui a l’air de savoir que l’Évangile sera composé de ses actes et qui, pour l’amour de Dieu, a hâte de les accomplir.
Mais la perle de San-Gimignano, c’est encore mon Gozzoli à Saint-Augustin. Il y a là un cortège qui me rappelle celui du Palais Riccardi et une mort de saint Augustin qui dépasse, à mon gré, les plus célèbres fresques, car outre l’harmonie des lignes, la beauté des attitudes, l’unité et la majesté de l’ensemble, il y a la sincérité, la simplicité et un certain air de vérité modeste et tranquille qui me paraît être la beauté même.
Un petit guide m’a conduit sur les tours des remparts; il a réveillé pour moi le vieux «custode» qui dormait; le vieux custode m’a ouvert une porte quatre ou cinq fois séculaire et toute bardée de ferraille; je me suis trouvé dans une petite cour vis-à-vis d’un porche croulant sous un lierre gigantesque; puis il m’a fait pénétrer dans un jardin clos de murs du XIIIᵉ siècle et où poussaient dans les plates-bandes ornées de buis, de l’herbe, des oignons et du blé; là j’ai penché la tête à la margelle d’une citerne antique; et le petit guide m’a donné à respirer une «herbe de senteur». Il faisait grand soleil et très chaud, un homme et une femme jardinaient, accroupis; ils se sont levés pour me souhaiter le bonjour; enfin je suis arrivé au bas d’un escalier étroit, aux marches rompues, et, entre le lierre et les lézards j’ai grimpé jusqu’à une plate-forme carrée d’où la vue s’étend, en un cercle parfait, sur la Toscane. Là se respire, en vérité, un air d’une qualité rare; et la vague d’art et d’histoire qui se soulève à l’horizon pour mourir à mes pieds, remue plus d’images et crache une écume plus belle que la mer.
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25 juin 1895.
Je pense à tous les jardins que j’ai connus et à la volupté particulière qui m’est venue de chacun d’eux.
A Langeais—j’avais sept ou huit ans—l’ombre des marronniers roses, le sol nu sous ces feuillages trop épais, le mur de clôture crépi à la chaux et tout noirci. En face, la remise aux voitures qui me représentaient un peu de ma nostalgie d’alors: le déplacement, le voyage. Et, plus loin, la porte cochère dans laquelle s’ouvrait une petite porte; cela était l’endroit par où l’imprévu, l’inconnu pouvait venir. Je regardais toujours cette porte sur la rue; que n’ai-je pas espéré! qui n’ai-je pas attendu par là!
A Courance, le massif d’arbres verts, que l’on a détruit depuis longtemps. Il renfermait un plant d’asperges et mon jardin particulier, espace de deux mètres sur trois, obtenu à la suite de longues et difficiles discussions. Mais, au delà du petit cours d’eau presque toujours à sec, le potager, sa pompe fixée sur un lourd pilier de pierres qu’une touffe énorme de chèvrefeuille jaunissait; les grands arrosoirs trop lourds, la planche humide, gluante, où ils recevaient l’eau par un «raccord» de fer-blanc inséré dans le tuyau de fonte; les petits «timbres» réservés aux abeilles, sortes d’épaisses et lourdes assiettes de pierre dure hérissée de quatre oreilles grossières par quoi on soulevait ces vasques étranges. Les abeilles, par centaines, venaient tomber là comme des balles dorées, puis se faisaient plus légères en se promenant au bord de l’eau; elles s’inclinaient, accrochées à la paroi moussue, ayant la taille si fine qu’elles paraissaient coupées en deux, et leur tête lourde effleurait la surface de l’eau. Cela sentait une odeur de poireau ou d’oignon, de lilas, au printemps, quand ce n’était pas de cantharides.
Le jardin, le potager plutôt me revient continuellement à la mémoire; j’en repousse l’image lorsque j’ai à décrire une maison de campagne, parce que c’est lui toujours que je ferais revivre. C’est cet enclos qui obsède mes souvenirs d’enfance.
Mais c’est le jardin du Luxembourg qui est le décor obligatoire de l’autre partie de ma vie.
De ma vie, ce Luxembourg a déjà contenu dix ans; et les années de métamorphose. C’est sur la terrasse des Reines que j’ai réellement débarqué de ma province. Toute mon enfance, j’avais vécu au jardin. Ici, j’ai continué. J’y venais le matin; j’y passais les plus belles heures de l’après-midi. Si j’ai manqué beaucoup de cours, c’était moins pour faire des folies que pour venir là, là où j’étais dehors, là où je «prenais l’air» comme on me l’avait tant recommandé, et là où j’ai contracté le goût des longs bavardages. C’est là encore que j’ai cultivé cette rêverie devant les hommes qui passent, que j’entends passer et qui semblent là jouer pour moi la comédie. A l’ombre des aubépines ou des lauriers, adossé ou accoudé à la balustrade, quand j’étais seul, que d’histoires, que de petits drames j’ai vu se former, se nouer, se dénouer sur ce gravier pénible aux pieds et sous ces arbres à musique militaire!
Un jour j’ai arpenté d’un pas vainqueur ce même gravier en me disant: «Je ne reconnais rien; personne ne peut me reconnaître...» C’était au retour d’une période de vacances où j’étais tombé pour la première fois sérieusement amoureux.
D’ailleurs, pour la seule joie des yeux, pour le simple plaisir d’une belle heure qui s’écoule, ce Luxembourg est incomparable. En ce moment je m’y baigne la vue fatiguée de musées et de lectures, sur la grise douceur des tours de Saint-Sulpice, sur le vert enfoui des grands platanes du groupe Delacroix, sur le nuage attendri de l’eau qui s’élève, en poussière multicolore, des tuyaux d’arrosage. Des géraniums, points écarlates, avivent cette belle mollesse, et l’or du soleil baissant sur les marronniers déjà roux enferme le tout dans un cadre vieilli. Des fluidités à la Corot dans tous ces arbres de la terrasse opposée. Quant au Palais, je ne sais pourquoi, il est pour moi chose morte; je ne le vois jamais; je viens de m’apercevoir que je ne l’ai jamais regardé.
L’autre jour, entre les gaufres et le kiosque à musique, j’ai vu Maurice Barrès, à califourchon sur une chaise. Il a regardé dix minutes le soleil couchant. Pas une fois il n’a regardé quelqu’un. Il était coiffé d’un canotier et vêtu de gris clair. Quelle belle tête il a! Mais on l’aurait cru là un hôte de passage, descendu d’une planète étrangère. Je crois qu’il n’a pas vu le Luxembourg: il était venu pour le soleil.
23 avril 1901.
Ma première visite avec ma femme, je l’ai faite à la maison des Goncourt, à Auteuil. Nous l’avons cherchée dimanche dernier, après-midi, par un beau temps. Les affiches nous l’ont désignée extérieurement.
Nous avons vu Pélagie. En entrant, on remarque tout de suite, sur un de ces murs qui portent tant d’exquises merveilles, un énorme chromo représentant une femme souriante qui montre de belles dents, et, en face, au pied de l’escalier, deux morceaux de jambons pendus à un clou par une ficelle. Ce sont des morceaux de jambon auxquels on s’approvisionne chaque jour. On y coupe à même, comme à la campagne. Le jambon, ce chromo, et la malpropreté sordide de tous les objets laissés à la disposition de Pélagie, c’est tout ce qui demeure de remarquable dans cette célèbre maison. Si. Nous avons vu, à la place de l’ancienne table de toilette d’Edmond de Goncourt, la toilette en cristal d’Allemagne qui a été attribuée à Pélagie, et qui a fait envie à Alice[M]. Tout le reste de ces murs est désolant. De l’andrinople déchirée par les clous, salie par la poussière. Des rayons de bibliothèque un peu partout, jusque dans la salle de bains. Et dans ce grenier désolé, malgré tout je n’ai pu retenir un frisson, en pensant à toutes les voix qui ont retenti entre ces murs étroits: la voix charmante de Daudet que j’ai entendue, la grande voix de Flaubert que je crois avoir entendue, celle de Goncourt que je n’imagine même pas, car je ne vois plus chez lui que l’œil, caressant un objet matériel, et la main signifiant l’impression qu’il en reçoit.
29 avril 1901.
Ma pauvre petite femme est couchée dans cette chambre hier si gaie, si charmante, et si pleine de mon nouveau bonheur. De cette chambre, on a bouché les vitres avec des morceaux de papier d’emballage, et caché les clairs rideaux de mousseline blanche à dessins bleus avec de grands voiles d’andrinople. Un paravent intercepte encore le jour des deux chambres voisines. Et dans cette nuit, on aperçoit le visage de plâtre, la petite figure de pierrot de ma pauvre chérie, qui souffre la privation de la lumière de mai, et qui, sous son petit front, appréhende de demeurer sa vie entière défigurée! Pauvre enfant, si heureuse d’éprouver et d’orner sa jeunesse, subira-t-elle ce supplice? Et tout au fond de l’angoisse que je sens dans son cœur, surgit la crainte d’être moins aimée de moi. Comment lui dire que je l’en aimerais davantage? ou plutôt, comment le lui faire croire? Pour une femme, il n’y a pas d’épreuve plus terrible, et je vois bien que cela seul l’affecte dans sa maladie. Elle eût bien courageusement affronté la mort, mais elle fléchit devant la perspective d’être laide. O mon Dieu! prenez-nous en pitié! De ma vie, je ne me suis senti si profondément malheureux.
24 mars 1902.
Je réfléchissais au besoin que j’ai, quand je suis seul témoin de quelque chose, ou seul à contempler un paysage, de mentir un peu, soit en exagérant le charme que j’éprouve, soit en forçant mon mécontentement. Mais toute ma littérature, et il faudrait dire toute la littérature, vient de là. Ce n’est pas travestir la vérité, c’est trouver la raison suffisante à parler de cette vérité. Car énoncer simplement ce qui est, quelle misère! Mais si je suis enthousiaste ou haineux, à la bonne heure!
En face de quelqu’un, je ne suis plus à l’aise. Un témoin me coupe les ailes. Je n’ose mentir devant lui. Et je pense sans cesse à ce que je lui eusse dit plus tard, en le rencontrant, des choses que nous avons vues ensemble et que nous avons tous deux jugées ordinaires, mais que j’aurais transformées. C’est pourquoi je n’ai jamais d’exaltation en compagnie. Je ne suis poète que dans la solitude.
Août 1903.
Commencer mon roman par la rentrée à Paris en octobre. Se rappeler la volupté incomparable d’errer dans Paris pluvieux ou ensoleillé de cette époque, et l’heure où s’allument les lumières, etc. Déjà, dans l’esprit du héros, l’espoir immense et vague de trouver quelqu’un ou quelque chose à chaque tournant de rue, qui déterminera sa vie.
Dans mon roman, penser à l’amitié. Celui qui aime et celui qui est aimé[N].
Août 1903.
Les idées ne naissent pas (pour moi) spontanément, elles sont reliées entre elles; elles se développent comme une phrase musicale (le contrepoint si je ne me trompe) selon une logique. De là vient que l’on traverse des périodes vides, et que l’on est ramené à des périodes fécondes, soit par une conversation, soit par une lecture. La lecture me fournit des idées à côté, très différentes quelquefois de celles que je rencontre, mais qui ont reçu de ces dernières la chiquenaude qu’il fallait pour qu’elles fussent mises à jour.
28 septembre 1903.
Très beau temps. Nous sommes dans notre installation. Vie intelligente suspendue. Je ne m’occupe que de savoir l’effet d’un tapis, d’une portière. Mon imagination s’épuise à juger a priori d’une chaise à tel endroit, d’une bibliothèque à tel autre. Combien de jours de ma vie que je n’ai pas notés, et qui ont été consumés en préoccupations de cet ordre! Que d’installations déjà!
Comme je suis sans cesse troublé par les horreurs que nous apportent les échos de la politique odieuse qui sévit, comme je ne sens que trouble inexplicable toutes les fois que je veux m’en mêler, je voudrais adopter et pratiquer le précepte de Renan: «Noli me tangere, c’est tout ce qu’on peut demander à la démocratie.» La préoccupation sociale troublera mon œuvre, si je n’y mets pas bon ordre, et lui enlèvera le caractère d’aisance et de liberté que j’aurais tant aimé qu’elle eût.
2 octobre 1903.
Quand je suis tourmenté d’un roman, dans tout ce que je lis, dans tout spectacle auquel j’assiste, je saisis sans m’en apercevoir, avec une avidité de chasseur, tout ce qui peut avoir de près ou de loin un rapport avec ma chose, tout ce qui peut me mettre sur une voie, m’élancer. Beaucoup de choses ont cette vertu de m’élancer seulement. La musique, par exemple. C’est une sorte de nourriture; et l’on voit bien, dans ces moments-là, comment une œuvre s’exécute, comme un nid d’oiseaux, avec mille bribes, mais transformées et presque digérées, assimilées, rendues méconnaissables.
Dimanche, 4 octobre 1903.
Vent, pluie. Avons été déjeuner chez Foyot, puis à l’Odéon voir Résurrection de Tolstoï.
Il y a de bons le second acte: la délibération du jury, encore qu’un peu grossière, et le troisième acte (ou second acte après le prologue): la scène de la prison de femmes. Le prince voulant sauver la Maslowa et la trouvant complètement dénaturée par la vie de prostituée, cela est juste et fort. Le reste est rêvasserie. Comment admettre qu’une fille, tombée au dernier degré de l’abjection, en deux jours à peine soit déjà redevenue honnête et chaste parce qu’on a obtenu son transfert à l’infirmerie?
Et puis, qu’est-ce que ce rachat? qu’est-ce que cette entreprise? que nous chante-t-on avec ce devoir d’un homme de consacrer toute sa vie à une créature dont il a été, je le veux bien, la cause initiale du malheur? Il a été la cause. Mais la jeune fille n’était donc pour rien dans sa propre chute? L’a-t-il donc violée? Ne savait-elle pas qu’il était prince et qu’il ne réparerait pas en justes noces son mouvement de folie? Et une jeune fille qui se laisse prendre ainsi n’est-elle pas responsable? «Je veux m’en aller!» dit-elle; et comme il est plus doux de rester dans les bras du jeune homme, elle y reste. Mais lui est un séducteur, un être qui répand l’amour, un de ces fléaux chéris qui parcourent le monde et en sont une des forces. Elle manque de volonté, c’est une petite niaise qui devrait se souvenir des préceptes qu’on lui a certainement fournis. La coupable, c’est sa faiblesse, si coupable il y a. Et il faut qu’un homme qui a un rôle social à remplir, qui nous est présenté comme étant sur le point de fonder une famille, qui est aimé d’une jeune fille honorable, fasse le malheur de cette autre jeune fille qui vaut bien la première, pour racheter cette Maslowa? Il faut qu’il s’anéantisse, qu’il passe sa vie avec des condamnés, avec des nihilistes, etc., pour ressusciter une malheureuse prostituée?
Ce sentiment de la responsabilité que l’on inculque de nos jours un peu partout, est en train d’enlever à l’homme tout esprit d’initiative et d’entreprise. C’est un affaiblissement moral, ce n’est pas une beauté ni un progrès moral. Dans toute action, il y a une responsabilité à encourir: l’envisager d’avance, c’est renoncer à agir. Je n’oserais pas faire monter un couvreur sur ma maison, si je pensais au danger qu’il court et que je puis avoir une mort d’homme à me reprocher. Si cet homme meurt à mon service, dois-je aussi épouser sa veuve?
J’aime à penser à la belle désinvolture de nos pères vis-à-vis surtout des choses de l’amour. L’amour, en somme, n’est-il pas plutôt un bien? Et le fait de donner un enfant à une fille, malgré toute la misère qui en peut résulter, n’est-il pas encore un acte louable? C’est à considérer. Mais je suis frappé de ce que le dernier des misérables est encore attaché à la vie et la préfère au néant. Créer un être vivant, n’importe où, n’importe comment, n’est-ce pas bien agir? Et puis, l’amour est une puissance incontenable. Il doit être ainsi. L’endiguer, c’est lutter contre le soleil. Comme le soleil, il fait vivre.
Je suis sorti de ce drame l’âme noire comme la nuit. Que le diable emporte les Russes! Je relirai ce soir Brantôme.
10 octobre 1903.
Temps splendide.
Écrit, la matinée.
Jules Lemaître explique, timidement, ses opinions presque royalistes.
Sorti après-midi à pied. Agrément de l’avenue du Bois de Boulogne.
Lu Maison de Poupée. Toujours la même impression d’une chose étrangère, et même ennemie, que j’ai sans cesse ressentie en voyant jouer de l’Ibsen. Quelle nuit et quel ennui dans ces cervelles! Et comme c’est mal fait! Eh! mon Dieu, si c’était seulement bien fait, on comprendrait et on accepterait peut-être. Je ne vois pas d’opposition à admettre qu’une jeune femme se révolte d’avoir toujours été traitée en enfant, en poupée; à la rigueur qu’elle invoque ses droits à l’affranchissement, «à se rendre compte de tout par elle-même», à juger par elle-même de la valeur de la loi morale et de la religion! Mon Dieu, ce sont là des sottises que nous lisons ou voyons tous les jours. Mais encore faudrait-il que cela soit «la pièce», que cela fasse l’objet de quelque développement, de quelque discussion! Cela vient à la fin, comme des cheveux sur la soupe; on ne s’attend point à cela: nous avons perdu notre temps durant trois actes à nous occuper d’une affaire de faux qui n’a en réalité aucune importance, ni moralement, ni dramatiquement, puisque ce faux, commis par Nora, est très excusable et puisqu’il est presque aussitôt pardonné que connu. Il fallait être averti que Nora n’avait que les apparences d’une femme étourdie, d’«un petit oiseau chanteur,» or nous la croyons bien telle tout le temps, et pour ma part je persiste à croire qu’elle est même un peu toquée, du commencement où elle ment pour le plaisir, en faisant croire à Mᵐᵉ Linde qu’elle s’est procuré de l’argent par la galanterie, jusqu’à la fin où elle abandonne mari et enfant, du diable si je sais pourquoi!
Dimanche, 18 (octobre) 1903.
Pluie.
Sommes allés Concert Colonne. Symphonie fantastique et Neuvième symphonie, avec chœurs.
Ces concerts sont extrêmement fatigants. Cela commence à deux heures et quart et finit à cinq heures et quart sans que l’on ait seulement cinq minutes de répit. On a perdu complètement de vue le but de l’art qui est de vous donner un plaisir élevé, mais un plaisir. Tout prend de nos jours l’aspect «scientifique» et pédant. On ne va pas entendre de la musique pour son agrément, mais pour se documenter, pour apprendre. On devient très fort, et les compositeurs, entraînés par le mouvement, n’accomplissent plus que des tours de force. Il en est de même pour tous les arts: ce qui n’a point l’aspect scientifique est peu coté.
Dimanche, 6 décembre 1903.
Nous sommes allés en automobile faire visite aux M. à Saint-Cloud. Paysage d’hiver charmant dans le bois de Boulogne. Que le tapis de feuilles mortes est joli! C’est d’un cuivre violacé, d’une couleur très rare, et le dessin des arbres est si vigoureux et si beau, dépouillé.—Recherche du verger, dans la rue(?) de Buzenval à Saint-Cloud. De loin, par-dessus les enclos, les vergers, on distingue la maison simple, un peu anglaise, au toit rouge, bas, aux larges baies vitrées, à l’absence presque prétentieuse de toute prétention. L’intérieur est vraiment bien. Tout y est combiné pour un heureux effet et un plaisir discret des yeux. Un beau Cottet, un délicieux La Touche. Les maîtres de céans, hospitaliers et buveurs de thé, à l’anglaise, sont des bêcheurs forcenés des confrères en littérature—parce que nous ne parlons que littérature. Éreintement de P. A., éreintement de R. M. fonde une revue.
Visite au retour chez Hennique. Il me parle de son ennui à lire des monceaux de livres de jeunes, pour le prix Goncourt qui va être décerné ces jours-ci. Je l’oblige à en lire un de plus, celui de Villetard. Il ne devait pas y avoir de candidatures, mais il s’en produit, paraît-il, notamment celle de M..., et d’une façon des plus impératives. Et il arrivera qu’on donnera le prix à celui qui l’aura le plus audacieusement demandé. C’est dans l’ordre. C’est du réalisme.
Je dis à Hennique que je ne puis pas admirer Germinie Lacerteux. Pour moi, Germinie est une basse et inférieure réplique de Madame Bovary. C’est le même sujet: l’enlisement progressif d’une femme. Seulement Goncourt est parti de plus bas, et s’est enfoncé jusqu’à la limite de l’ignoble. Après cela, Zola partira de là pour s’embourber dans l’ordure, pour l’ordure. Seulement Madame Bovary est en même temps que l’histoire d’une femme qui s’enlise, la peinture accomplie d’un monde, de caractères variés, animés, typiques et impérissables. Seulement Madame Bovary est un cas simple, ordinaire, général, qui n’a pas été cherché, qui se présente au poète comme un coin de pays au peintre. Germinie, on a été la prendre, pour ne pas faire comme tout le monde, pour peindre quelque chose qui n’avait pas été peint. Et pour ne pas faire comme tout le monde, on l’a faite monotonément sombre, atroce, répugnante, outrageusement dégradée. C’est fait avec une honorable conscience, un travail soutenu, sérieux, ennuyeux comme la scie. Et il n’y a qu’un type, qu’une figure, mais on s’enorgueillit de l’avoir fouillée. Elle ne valait pas tant d’honneur. C’est une œuvre de parti pris, non une œuvre simple et spontanée, comme Madame Bovary. Et remarque-t-on que Madame Bovary est de 1857, et Germinie de 1862? On appelle Goncourt un initiateur (auj. même le Soleil 6 décembre par Léon Daudet).
Hennique préfère Germinie à la Bovary. Voilà l’esprit académique, ou sous-académique, qui fera louer sans cesse les fondateurs, Goncourt comme Richelieu.
30 janvier 1904.
Chez Bing, après-midi, voir la collection Gillot. Objets japonais. Merveilleuses boîtes de médecine ou petites trousses en laque d’or. Grandes boîtes écritoires avec paysages. Une superbe tête de femme ou vierge diadémée qui rappelle par la majesté sereine le plus bel art grec—avec quelque chose de plus: un recueillement douloureux un peu. Des poteries, des faïences dont les formes et les couleurs dénoncent l’imitation assez clandestine qu’en font nos modernes artistes. Tout l’art nouveau est dans cet art libre japonais. J’admire profondément cet art délicat et si intimement fondé sur la sensibilité et le sentiment de l’équilibre. Point de symétrie, comme dans le décor grec, romain, roman, gothique même ou de la Renaissance, mais un équilibre aux principes insaisissables et dont on ne peut que constater l’heureux résultat. Un arbre d’or jeté tout d’un côté d’une petite boîte et l’autre partie vide, toute noire: et ça tient, c’est composé. C’est un équilibre parfait. Leur sensibilité leur donne la divination du sens de la vie; leurs animaux sont chauds; on les sent respirer. Et quelle imagination appropriée—dans l’art tout est là—imagination purement pittoresque: des libellules au travers d’un champ d’herbes à demi foulées; des filets étendus sur des pieux; des motifs tirés des cristaux de neige, etc. Quels peignes délicats et légers que nos modernes stylistes ont copiés grossièrement! C’est l’art le plus près de nous, le plus touchant.
J’ai eu le plaisir de rencontrer au milieu de ces objets charmants cet artiste charmant qu’est Henri de Régnier. Nous avons reparcouru ensemble toutes ces merveilles. Je l’ai emmené au Café de la Paix. Avons causé jusqu’à six heures. Une aimable politesse le fait acquiescer à ce qu’on lui dit, de la voix, de la tête, et d’un geste à lui particulier des deux bras qui viennent simultanément en avant comme au-devant de votre opinion; et s’il fait des réserves, c’est avec retenue, mais il est ferme pour ce à quoi il tient. On devine qu’il y a un certain nombre de choses déterminées qu’il défendrait, mais il a une complaisance naturelle. Il cite assez régulièrement quelque anecdote narrée jadis par Mallarmé: c’est un culte fervent qu’il lui rend. Il a un tout petit monocle cerclé d’écaille et fiché dans l’orbite gauche si je ne me trompe, mais qui en tombe facilement. J’aime assez ses yeux qui ne tiennent pas à être expressifs, mais qui ont de la finesse et de la beauté. Il a une bouche et un menton singuliers: la bouche arquée en masque tragique, le menton fort et démesurément allongé; l’ensemble en est lourd et semble propre à prononcer ses périodes qui sont belles mais jamais légères.
Le soir, été aux «Variétés» voir une revue de Gavault. Images amusantes de Max Dearly en Delcassé, et en voyou parisien au parterre, en chauffeur d’une automobile faite de caisses d’emballage. Max Dearly a un physique, des mouvements, une mimique et une imagination très originaux et extrêmement amusants.
9 février 1904.
Banquet Edmund Gosse, chez Durand.—J’ai été invité à ce dîner par Edmund Gosse lui-même qui m’a fait un excellent article dans la Daily Chronicle. Je lui ai été présenté hier soir chez Édouard Rod, et il m’a fait un accueil charmant; je sens qu’il aime beaucoup mes livres.
Chez Durand, réunion un peu hétéroclite, bariolage amusant. Faguet préside, il a à sa gauche un éditeur anglais, à sa droite M. Gosse qui lui-même est assis à un mètre environ de Rodin. Il y a quatre personnes à cette table d’honneur immense. Puis on s’installe comme on peut. Nous sommes 37. Barrès est assis entre Marcel Prévost et un M. Gillet, gendre de Doumic. Barrès a un peu vieilli, quoiqu’il garde de loin l’aspect jeune qui semble faire partie de son attitude. Il a dans la chair des bouffissures, comme des parties meurtries de fruit trop tâté aux doigts. Il a une belle tête délicate qui aurait servi à un jeu de boules d’hommes politiques. Les yeux sont particulièrement fatigués; mais il conserve le cheveu noir intact. Il mange peu, il se tient à table les deux mains dans les poches du pantalon, fort dédaigneux des mots et des gens. Pendant que Faguet parle, Barrès a sorti une main du gousset et prend devant lui chacun des cinq verres demeurés pleins de vins différents; il les respire et les repose successivement devant lui sans y toucher, puis finit par boire un verre d’eau. En arrivant, sa première parole avait été, s’adressant à Rod: «A quelle heure est-ce que ce sera terminé?»
Discours de Faguet, avec des minauderies non point sottes, mais qui semblent un peu d’emprunt, comme les facéties dont il égaie ses articles du Gaulois. Le discours de Gosse a été admirable, quelque chose d’inattendu, d’unique. Une saveur de simplicité, de bonhomie, d’esprit naturel qui sent le Montaigne et en général l’homme du XVIᵉ siècle. Uzanne, qui dîne à côté de moi, dit que c’est l’humour anglais; mais peut-être faut-il remarquer que M. Gosse est d’origine française, expulsé par la Révocation de l’Édit de Nantes, et il semble être un bonhomme de ce temps-là qui reparaîtrait tout à coup chez nous, intact.
Faguet, après le dîner, a déboutonné son gilet, la patte de sa chemise est sortie; il cause, cause, s’emballe; sa voix de tête siffle comme la flûte, et il est obligé de prendre un point d’appui contre la table du salon où sont de nombreuses tasses de café qu’il renverse à plusieurs reprises. Il confond Henri Bordeaux avec Marcel Prévost.
Doumic s’est fait présenter à moi par Rod; il me dit l’admiration qu’a pour mes ouvrages son beau-frère Jean Veber.
29 mars 1904.
J’ai voulu voir Monsieur Bergeret au théâtre (Le Mannequin d’osier). On disait que Guitry y avait créé une figure inoubliable. Je n’ai pas connu de soirée aussi vide. Quelle naïveté de penser que l’on puisse porter sur la scène un ouvrage qui n’est qu’une causerie humoristique! Il n’y a point de personnages chez Anatole France. Il y a un homme qui cause agréablement à propos de tout, et il y a de temps en temps des figures sans importance, et sans lien, bien entendu, avec une action dramatique quelconque (puisqu’il n’y en a point) mais qui viennent soutenir le dire du causeur principal en lui prêtant soit le secours de leurs réflexions ingénieuses, soit le charme de leur physionomie pittoresque. Le théâtre jette sur ces fantoches inviables une lumière d’une crudité impitoyable et qui les boit, les anéantit, comme un rayon de soleil une culture d’infiniment petits. C’est en vain qu’on a cherché à mettre ce pauvre Bergeret debout. Ou il est inexistant (et c’est mon opinion) ou il est un monstre d’imbécillité. On élimine du livre tout ce qui en est l’élément intellectuel, à savoir les développements de rhétorique subtile; et ce qui demeure est au-dessous de la conception du plus plat vaudevilliste.
Nice, 10 avril 1904.
Promenade au château: aspect «dantesque» de l’allée montante du côté de l’Est: oliviers, cyprès et bancs de granit d’une forme massive qui a presque un style, petit cirque avec bancs de pierre: un décor de Champs-Élysées pour personnages très graves et capables de goûter l’aridité noble du paysage. Un ruisseau d’eau pure coule du haut de la montagne cependant, mais sans enlever aux alentours l’aspect sec et battu des vents. En haut, j’ai vu un moment un beau décor: un vieux puits, un mur en ruine, un beau pin et un paon superbe. Un coup de canon a retenti, c’est midi; des cris de paons ont retenti au loin, le paon s’est dressé, a poussé trois grands cris et s’est mis à développer sa queue magnifique. Ces paons saluant le milieu du jour dans ce décor de poème m’ont touché.
Avril 1904.
Quelle sentimentalité niaise et antipathique pour nous que celle du XVIIIᵉ siècle! Diderot, après la mort de son père, regrette qu’il n’ait pas laissé de portrait, et il écrit à Mademoiselle Voland: «Si ses infirmités lui eussent permis de venir à Paris, mon dessein était de le faire représenter à son établi, dans ses habits d’ouvrier, la tête nue, les yeux levés vers le ciel, et la main étendue sur le front de la petite fille qu’il aurait bénie.»
18 avril 1904.
Partis de Nice après déjeuner, par l’Estérel. Belles vues, route sinueuse, et jolie descente sur Fréjus; l’aqueduc romain. Nous arrivons à la nuit à Pioule. Très bon hôtel d’établissement thermal où il n’y a qu’une vieille dame pensionnaire, de quatre-vingt-dix ans, qui dîne seule et qui dit en se retirant: «Oh! je vais me coucher avec un bonheur...» Cette expression chez cette ruine d’être humain, pour qui le lit menace chaque soir d’être la tombe, et qui, pourtant, est sincère et sans arrière-pensée, a quelque chose de naïf et de touchant. Tout le monde sourit; je regarde s’en aller la bonne femme; et son mot, pour moi, retentit autour de sa tête branlante.
20 avril 1904.
Matinée superbe; soleil, chaleur, pas de vent. Nous allons visiter Villeneuve-lès-Avignon par un petit omnibus antédiluvien, qui manque trois fois de nous verser dans la boue épaisse de dix centimètres qu’a formée la pluie diluvienne de la nuit. Nous pataugeons dans un village sordide niché dans les ruines d’une abbaye de chartreux. Puis visite du Musée, sans importance, conduits par une bonne religieuse épanouie et de bonne humeur; joli coup d’œil sur un jardinet de couvent planté d’arbres, avec des fleurs en pots. L’après-midi, nous décidons d’aller voir la fontaine de Vaucluse et les Baux que nous n’avons pu voir hier.
Vaucluse: déjeuner sous une tonnelle fraîche d’où l’on voit une grande roue de moulin, velue de mousse, qui tourne en versant à mesure des boîtes remplies d’eau sur un mur de mousse. Nous mangeons de ces truites qu’appréciait Pétrarque et qui, avec l’ombre, forment le blason de la ville; on a pris les truites devant nous, dans un vivier, sous l’œil d’une hôtesse assez gentille et jolie brune.
Après déjeuner nous allons à la Source de la Sorgue; on prend un petit chemin sur la rive droite de la rivière, en vue des ruines fort belles du château de Cavaillon. Ce ne sont d’abord que guinguettes et petites baraques où se vendent des cartes postales et souvenirs de Vaucluse, des usines de lamentable aspect et qui semblent ruiner complètement le paysage; les rochers sont couverts littéralement d’inscriptions, peints, à coups de pinceau trempé dans une sorte de cirage liquide; c’est désolant et l’on voudrait retourner pour ne pas assister plus longtemps à la profanation d’un lieu si riche de souvenirs. Mais tout à coup cessent les guinguettes, les baraques et les rochers à portée de la main; le cirque s’élargit et l’on se trouve en présence de rocs taillés à pic sur deux cents mètres de hauteur; un grand trou sombre à la base, des plantes d’eau couchées sur des roches, pas d’eau, mais le plus grandiose paysage. En se retournant, un autre cirque lointain de deux kilomètres, irisé de gradins naturels formés par des bandes de végétation parallèles. Le château de Cavaillon sur la gauche, semblable au rocher; des dents de roc perpendiculaires; et l’énormité du rocher de deux cents mètres à pic, au-dessus de votre tête. C’est très grand, très beau. Je ne regrette pas que la source n’ait point bouillonné, car sa vue est assurément moins belle que celle du paysage.
Une femme jeune est montée par le sentier, pendant que j’étais là; elle était jolie, elle avait des yeux noirs splendides, et la gravité, cette rare gravité amoureuse et hautaine dont l’on doit être imprégné quand on sent la poésie de Pétrarque. De tels yeux, une telle beauté, un tel caractère, je ne les ai pas rencontrés trois fois dans ma vie; il est vraiment curieux qu’ils me soient apparus à cet endroit, à l’heure même où je pensais aux énigmatiques amours de Pétrarque et de Laure, dont l’expression poétique fut à coup sûr empreinte de cette religieuse gravité qui fut toujours l’accompagnement chez moi de la passion amoureuse. Qui était cette femme? Elle avait un petit enfant; son mari l’accompagnait; ils semblaient de petite bourgeoisie; elle était nerveuse, car elle ne put approcher du gouffre, et elle cria: «Prends garde au petit enfant!» avec l’accent du pays. Elle ne regardait rien; elle était certainement insensible aux choses de la nature qui l’environnaient; elle était sensible aux regards d’un étranger qui la regardait avec admiration. Ce devait être une femme très ordinaire qui eût été très capable d’inspirer un grand amour, en un pareil moment, à un poète. Que fut Laure?
Cet endroit, cette apparition étonnante et si convenable à l’heure, au lieu et à mon âme, m’ont rempli de trouble. C’est là que Pétrarque s’est recueilli, là seulement qu’il a pu écrire, là peut-être qu’il a surtout aimé, à la manière dont il aima, un peu loin de l’objet aimé.
5 mai 1904.
Je suis allé voir Rebell qui est au plus bas de la détresse. Il est épuisé par une maladie d’intestins qui l’a réduit à la peau et aux os; il a un épanchement de synovie compliqué de rhumatismes, qui le fait souffrir, le prive de sommeil, et l’empêche de faire un pas. Il a reçu une assignation de vente de son mobilier pour demain; il est poursuivi par son libraire à qui il doit de l’argent. Je lui remets ce que je puis; mais comme la chose se répète depuis plus d’un an, cela en pourrait devenir une habitude et j’ai pris le parti de le lui dire. Il comprend bien. J’ose lui donner le conseil de ne pas conserver le lourd loyer qu’il a. Sans ressources, peut-on demeurer dans un appartement de près de deux mille francs? Il comprend bien. Il ferait mieux, me dit-il, de prendre un appartement à Versailles.
—Parfait, voulez-vous que je vous en cherche un?
—Oui, j’aimerais assez quelque chose ayant vue sur le parc.
—Ou bien une petite maison à la campagne... L’inconvénient, c’est mes livres. Ne pourrais-je pas, si je m’en vais, louer à Montmartre un grand atelier où les déposer?»
Ainsi, réduit à la dernière extrémité, il envisage comme suprême recul une maison de campagne, une vue sur le parc de Versailles et, en plus, un atelier à Montmartre, total, deux loyers au lieu d’un. Je l’ai engagé à rester tranquille. Il ira en référé; il obtiendra de son propriétaire deux mois de sursis.—Et après? Après? Mais il sera guéri d’ici là, il touchera ceci et cela, il sera tiré d’embarras, il n’en doute pas. En l’écoutant je retrouve le Prosper Quinqueton d’une nouvelle que j’ai écrite ces mois derniers. Je n’avais jamais entendu les réponses que fait Prosper Quinqueton à l’ami qui est venu le secourir; je les ai entendues aujourd’hui.
Je suis allé à cinq heures au jardin du Luxembourg. Je provoque peu à peu la nostalgie dont j’ai besoin pour écrire mon roman sur cet endroit[O]. J’ai besoin d’éprouver la nostalgie des lieux que je veux faire vivre. Il faut les avoir quittés. J’ai regardé en passant les trois petites fenêtres de l’appartement que j’ai habité, rue de la Harpe. Passer dans le sillon que ma vie a creusé, est pour moi une volupté triste et exquise, une émotion d’une qualité incomparable.
21 septembre 1904.
Nous sommes partis hier de Deauville en auto, déjeuné à Vire; arrivés vers sept heures au Mont Saint-Michel. Belle vue lointaine du Mont Saint-Michel quand on sort d’Avranches par la route en lacets: tout à coup, à un tournant, le Mont apparaît, à dix kilomètres, au milieu des sables et au delà d’un paysage verdoyant.
Le matin, au Mont, j’ai été seul deux heures; je me suis promené sur les remparts et dans les ruelles; j’ai causé avec une vieille bonne femme qui sortait d’un pas de tortue, d’un petit jardinet, pour se mettre au soleil. Elle me dit qu’elle avait quatre-vingt-huit ans, qu’elle était veuve, n’avait jamais quitté le Mont, et qu’elle ne pouvait pas réchauffer ses pauvres jambes. Je lui demande si cela la distrait de voir à présent tant de monde.—On a logé dans la saison, chez la seule Mᵐᵉ Poulard aîné, plus de 3.000 automobiles.—Elle ne s’en émerveille point; elle dit avoir vu du monde de tout temps. C’est comme prison que le Mont Saint-Michel a eu pour elle surtout un sens.—«J’ai connu là, dit-elle, des femmes détenues, des enfants; j’ai connu des prisonniers politiques; j’ai connu des républicains, j’ai connu des royalistes; ça a toujours été un peu la même chose. Aujourd’hui c’est les automobilistes qui viennent le plus à ce qu’on dit...» Je lui demande ce qui l’intéresse le plus dans tout cela. Elle dit: «C’est mes jambes qui ne veulent plus me soutenir et qui me font tant souffrir.»
22 septembre 1904.
J’ai vu Combourg. C’est un vieux château fort, en fort bon état et entouré d’un parc magnifique, immense, aéré. Les tours ne sont pas si élégantes que celles de Langeais par exemple; mais elles ont assez bel air. De l’autre côté on a vue sur un étang plus large que la masse du château, et au delà sur le pays alentour qui, sans être beau ni surtout varié, est tout verdoyant et agréable par l’étendue qu’on embrasse. Que de descriptions ai-je lues de Combourg! Il est de bon ton, quand on a fait ce voyage, de prendre la plume du Vicomte lui-même pour décrire la sombre mélancolie du séjour, la tristesse morne de l’étang fangeux, le cri des corneilles, etc., etc. Sans doute un château fort en soi n’est pas gai; mais je n’ai rien vu là de spécialement lugubre, et bien des braves gens durent y vivre sans y contracter la noire humeur et l’indéracinable chagrin de Chateaubriand. Je comprends qu’il y ait pris des idées hautaines; quelqu’un élevé sur ces sommets, à moins qu’il ne soit myope ou borné, ne saurait y contracter une manière de penser terre à terre. Quelles rêveries, de là-haut, pour un jeune homme enclin à méditer, et des pensées d’ambition aussi peut-être, et une certaine impression de la monotonie du monde en face de ce paysage uniforme! L’intérieur est saccagé par la famille, dénuée de goût à l’excès. Un chat en faïence, un peu grotesque, trône sur l’écritoire du grand homme; la grande salle où il frissonna avec Lucie, a été coupée en deux et peinte par des goujats.
1904.
La véritable indépendance de l’esprit n’est pas ce qu’on la croit. On la croit violente et disposée à tout briser; elle est bien plutôt patiente et elle produit peu d’éclats. L’indépendant de nos jours se croit tenu à s’isoler, dans son opinion; pour cela il se crée une opinion originale, qui tranche sur toutes les autres, et aussitôt il en devient l’esclave.
18 janvier 1905.
J’ai remarqué, les rares fois où je me suis trouvé avec des humoristes ou des hommes de théâtre léger, que ces messieurs, qui ne pensent pas qu’on puisse causer sans dire des choses piquantes, ne font jamais que citer des fantaisies d’autrui. Rarement ils ont le mot qui jaillit. J’ai vu plusieurs séances où Alphonse Alais, qui n’était pas là, faisait tous les frais. On connaît par cœur toutes ses farces; on les récite; et ces messieurs, qui tous les connaissent, y semblent prendre un plaisir toujours nouveau. Moi, qu’elles n’amusent point pour la plupart, je me demande si vraiment ces messieurs jamais s’amusent. Des hommes de théâtre ne prennent peut-être de plaisir qu’aux choses qu’ils pensent qu’elles doivent porter sur un public; ils se créent ainsi une sorte de sensibilité à part, extériorisée pour ainsi dire; ils ont pris l’habitude de sentir par un groupe: le public. Cette vision constante du public est une hantise chez eux: ce groupe de gens réunis et ayant payé leur place est bien leur maître; ils en sont les bouffons salariés, mais flatteurs, et ils ne prennent point les libertés du bouffon du roi.
Tristan Bernard a plus de force. Il vit continuellement devant un groupe d’imbéciles affamés de petits mots; il en fabrique à la grosse, et il leur en sert. Mais il est capable de mieux. On dirait qu’il goûte les belles choses. S’il condescendait à ne pas servir, il serait peut-être un maître. Mais on dirait qu’aussitôt que ce damné public vous a adopté, vous êtes à lui. Il le sent si bien que tout l’y ramène. Il dit: «Un tel est fort au poker; je lui disais: un tel, vous êtes plus fort que moi au poker. Mais il y a quelqu’un plus fort que nous.—Qui donc?—C’est le Jeu.» Ce petit dialogue fait bon effet, encore que je croie bien qu’il soit chargé à blanc. Peu importe; là-dessus, Tristan B. s’embarque et dit: «Au théâtre, de même, quelqu’un est plus fort que nous: c’est le public.» Il entend bien dire que le public contient, dans son réservoir d’inconscience, toutes les conditions et toutes les possibilités scéniques; du moins j’imagine qu’il pense ainsi. Mais encore cela est-il feu de poudre, car le génie d’un auteur s’impose à un public hostile, car tout le possible est dans le génie d’un homme, non dans la foule; à peine le certain sens humain de celle-ci sert-il à retenir ou à ramener à de justes proportions les écarts parfois fougueux du génie. Tristan Bernard comme la plupart des petits auteurs ont la conception démocratique de l’œuvre d’art. En définitive, qu’est-ce que le public, en général? Un serviteur, comme ceux.
Sans date (1905?).
Je supplie Dieu de me faire mourir d’un seul coup, afin qu’aux approches de la fin je ne sois pas torturé par des désirs tels que j’en ai eu toute ma vie et qui ne m’ont pas rendu fou, uniquement parce que j’avais l’espoir de les réaliser un jour.
J’ai un de ces désirs, ce soir d’été, dans Paris: c’est de me trouver dans une maison de campagne où l’on possède une belle vue sur des massifs d’églantiers en fleurs, d’abord, et puis sur des pelouses bien larges, bien longues, où une allée serpente et coupe un ruisseau, et que tachent en deux ou trois endroits de gros bouquets de peupliers, de saules et d’érables. Qu’au delà, un petit coteau aille se perdre le plus loin possible... Mais ce que je désirerais surtout dans ce décor, c’est que les voix que l’on entend, dans le soir tombant, au pied de la maison, à l’intérieur, ou bien de l’autre côté d’un mur, me fassent elles aussi l’effet d’être perdues dans l’immense espace du ciel calme et dans la solitude des champs. Le charme vraiment exquis, c’est le départ tranquille ou bien la fuite éperdue des choses vers un lointain indéterminé.
1905.
La religion, c’est, sous une forme grossière, l’affirmation de l’esprit. Quand je pense, tous les jours, qu’il y a un monde spirituel, une vie intérieure, au prix desquels la vie physique et tous ses avantages et progrès matériels ne sont rien, je me range du côté des esprits religieux.
1905.
Il y a quelque chose d’indécent à parler politique de nos jours: on se rue sur ce sujet avec tant de frénésie qu’on dirait qu’on satisfait ses instincts les plus bas.
Il ne faut pas laisser causer politique, à dîner, ou dans un salon, quand les femmes s’en mêlent. On comprend, à les voir, le rôle qu’elles jouent dans les Révolutions.
1905.
J’ai dit, l’autre soir, chez Victor Margueritte, qu’un de mes sujets d’aversion pour nos démocrates actuels est qu’ils ont entrepris d’anéantir le rôle de l’Honneur dans nos mœurs, dans notre moralité, dans notre intelligence. Il ne dit pas non; il dit: «Je vous assure qu’il y a grand mouvement dans les esprits, non seulement en France...
—Ah, si ce n’est pas qu’en France, le malheur est moins grand, puisque nous nous affaiblirons en chœur; mais cependant...»
Leur recours est de toujours s’appuyer sur un mouvement concomitant dans les différents États. Mais il n’apparaît pas si clairement. Quand on leur parle du réveil des nationalités, ils vous répondent par le progrès du socialisme; et on dirait que le socialisme est un terme qui est compris exactement dans le même sens à Berlin, à Vienne, à Rome et à Paris. En attendant, Kautzky renie complètement Jaurès en son apologie de la délation. L’entente n’est pas nette.
La vérité est qu’il y a deux mondes, l’un ancien, formé par le catholicisme et aussi par la culture des lettres et de l’histoire, pour lequel la conception du monde est éclairée par une idée morale. L’autre est constitué par un peuple qui, d’abord et avant tout, veut vivre, mais à qui on a promis la jouissance matérielle, et par une portion de société adonnée à la jouissance immédiate de la vie.
L’un semble vieux; l’autre jeune. L’un est moins avide de vivre, parce qu’il a vécu, par ses pères, par ses souvenirs, par sa culture, et parce que peut-être aussi, pour lui, la vie n’est-elle pas qu’un assouvissement de passions, mais bien plutôt une contrainte, la vision constante d’un sacrifice nécessaire. L’autre ignore la contrainte, et la jouissance matérielle a l’attrait de l’orgie. Aucune idée ne le bride. Des trois freins qui ont donné sa forme, sa conscience, son âme et sa viabilité même au vieux monde, Dieu est rayé, la patrie est rayée, la famille est rayée: l’individu reste seul pourvu de ses instincts, auxquels il faut joindre la haine qu’on lui prêche chaque jour contre le monde adverse présenté comme l’ennemi.
Le rôle de ceux qui ont participé par leur naissance et leur éducation aux avantages qu’offrait le vieux monde serait 1º de déterminer nettement ce qu’ils considèrent comme des avantages essentiels à la vie—et, par exemple, non pas ce qui contribue à rendre la vie plus aisée ou plus voluptueuse, mais ce qui contribue à la rendre durable, à la perpétuer dans l’avenir; et 2º de les enseigner au monde nouveau. Au lieu de cela, ceux qui se mêlent au monde nouveau et l’embrassent avec débordement d’amour, ont tout l’aveuglement des amoureux: ils admirent ce jeune inexpérimenté tel qu’il est, le complimentent de son ignorance, l’encouragent en ses témérités ou ses inconséquences. Et par exemple, un monde ne saurait vivre sans une certaine contrainte: ils brisent toutes celles qui le pourraient retenir. Si Dieu n’est plus possible—ce qui n’est pas démontré—il fallait garder comme un fétiche le culte de la patrie qui enchante l’héroïsme, et qui, une fois développé dans le cœur, met l’homme en l’état de désintéressement, en une certaine aptitude à se sacrifier en faveur de quelque chose qu’il ne voit pas, qu’il ne touche pas du doigt. L’homme préparé à se sacrifier pour son pays, se sacrifiera pour le corps auquel il appartient, pour sa famille, pour l’honneur de son nom. L’homme qui ignore l’état de désintéressement ne fera qu’un lâche. Sa peau est le seul bien; il n’est propre à défendre qu’elle.
Ils nient le patriotisme, comme trop étroit, et ils vous disent: le patriotisme national sera remplacé par le patriotisme européen. Oui, et peu à peu, cette évolution se produira, mais à la condition que le patriotisme national ne mente pas, ne disparaisse pas du cœur des nationaux. Le jour d’un péril oriental ou américain, vous n’improviserez pas le désir de défendre l’Europe à des hommes qui auront renoncé depuis beau temps à défendre leur sol national. Le patriotisme national est bien le développement du patriotisme régional ou provincial, mais parce que le patriotisme régional ou provincial n’a jamais cessé d’être vivace. (Ex. le patriotisme français du Lorrain.)
Le patriotisme—que l’on appuie non pas sur un concept moral gratuit, mais sur une nécessité d’ordre physique, vital—me semble devoir être le pivot, et le seul possible, de la vie morale des hommes.
C’est l’esprit de corps le plus étendu que l’on puisse raisonnablement imaginer; et sans esprit de corps, pas d’honneur.
Quinton admirait l’autre soir les députés du «bloc» d’être capables de voter contre leur conscience pour sauver leur parti. Je crois cette opinion très dangereuse, surtout aujourd’hui que tout se passe publiquement. Comme moyen de gouvernement, c’est admissible, à la condition que cela demeure occulte—encore trouvé-je ceci odieux—mais c’est aujourd’hui démoraliser les individus. L’électeur ne discerne pas une morale de gouvernement et une morale individuelle: l’exemple donné en haut lieu est servilement imité.
Je m’aperçois que je passe une partie de ma vie en compagnie de gens devant lesquels je n’oserais pas parler d’honneur, parce qu’ils me traiteraient de pauvre garçon. Ils ne sentent point cela qui bouillonne en moi, qui est ma suprême ressource et la source même de mon activité.—Car pourquoi donc est-ce que je fais de la littérature?—Qu’aiment-ils? Vivre. Mais ils vivraient partout; ils ne défendraient point leur sol; ils ne se sentent point faire partie d’un grand concert qui joue une certaine musique et point telle autre. Ils se feraient à toutes les musiques. Il n’y a rien pour quoi ils se renonceraient eux-mêmes. Or, c’est cela qui me semble le faîte de la volupté: souffrir pour quelque chose qui est bien moi-même, mais agrandi ou magnifié: honneur, œuvre, patrie.
18 mars 1905.
J’ai appris hier la mort d’Hugues Rebell. Il a été mon plus intime ami, quoiqu’il ne fût point parfaitement intime avec moi, de grandes différences de tempérament existant entre nous; mais dans un temps où je ne fréquentais guère d’hommes, il a été mon compagnon le plus intelligent, et le meilleur exemple pour moi de l’homme de lettres. Je n’en ai point rencontré d’autres qui le valussent comme dévouement à la chose littéraire; aucun homme ne m’a paru aussi épris de la pensée humaine, aussi affamé de culture, ni aussi exclusivement adonné à l’ivresse de l’esprit. Il y joignait la luxure, il est vrai. Il n’a vécu que pour l’esprit et la luxure. Il est mort de l’un et de l’autre.
Les circonstances de sa mort rappellent les aventures un peu barbares, un peu désobligeantes, et d’une passion assez particulière, qu’il aimait et qu’il inventait. Il est mort victime de son attachement à ses livres et du besoin de vivre mêlé à un corps de femme. Il s’était fait ruiner par une petite grue; il était tombé dans une extrême misère; il avait tout vendu sauf ses livres; il empruntait même, mais ne vendait pas ses livres. Cousu de dettes criardes, obligé de travailler presque jour et nuit—ce qu’il a toujours fait, d’ailleurs,—pour gagner quelque argent, et très malade, malade à mourir, par-dessus le marché, il fut obligé de se cacher pour se soustraire aux créanciers. Une femme, bonne et maîtresse, lui procura un Juif qui lui avança sur sa bibliothèque de quoi quitter son appartement et disparaître. Il se réfugia près de la place des Vosges, chez cette femme. Cinq voitures de livres furent déballées dans la chambre; et le Juif, ami de la femme, venait, paraît-il, surveiller ses gages. Le Juif fournit un nouveau médecin. De quoi était atteint Rebell? je ne l’ai jamais su. Le médecin le piquait à la morphine depuis deux mois, et voulait le faire entrer à l’hôpital. L’hôpital était la terreur du malheureux: c’était la perte de ses livres et de la compagnie d’une femme. Sa situation était lamentable. Son frère lui offrit, paraît-il, de le prendre chez lui à la campagne. Il dit qu’il était bien là. Il mangeait à peine, la femme n’avait pas de quoi se mettre sous la dent; des amis lui faisaient quelque charité. Ils vivaient là, ou mouraient de faim, autour de 45.000 francs de livres, valeur déclarée par Rebell même à la concierge, à tous. Un jour, soudain, son ventre enfla; on courut au médecin; il ordonna le transport immédiat à l’Hôtel-Dieu. Et la concierge qui me fait ce récit, me dit qu’il ne serait pas mort si on l’avait laissé chez lui, avec ses livres. Quand on lui a parlé d’hôpital, c’était un homme mort. Il a recommandé à la femme, en se laissant emporter, de ne pas surtout toucher aux livres, qu’on ne balaie pas. On l’emmène, sans un sou; on le dépose dans la salle commune. D’horreur autant que de maladie, il est mort dans la nuit même.