I. Triomphe de la religion chrétienne. II. Prise de Suse. III. Bataille de Turin. IV. Suites de la victoire. V. Siége de Vérone. VI. Bataille de Vérone. VII. Prise de Vérone. VIII. Constantin devant Rome. IX. Maxence se tient enfermé dans Rome. X. Pont de bateaux. XI. Songe de Constantin. XII. Sentiment de Lactance. XIII. Bataille contre Maxence. XIV. Fuite de Maxence. XV. Suites de la victoire. XVI. Entrée de Constantin dans Rome. XVII. Fêtes, réjouissances, honneurs rendus à Constantin. XVIII. Dispositions de Maximin. XIX. Précautions de Constantin. XX. Conduite sage et modérée après la victoire. XXI. Lois contre les délateurs. XXII. Il répare les maux qu'avait faits Maxence. XXIII. Libéralités de Constantin. XXIV. Embellissements et réparations des villes. XXV. Établissement des indictions. XXVI. Raisons de cet établissement. XXVII. Conduite de Constantin par rapport au christianisme. XXVIII. Progrès du christianisme. XXIX. Honneurs que Constantin rend à la religion. XXX. Églises bâties et ornées. XXXI. Constantin arrête la persécution de Maximin. XXXII. Consulats de cette année. XXXIII. Mariage de Licinius. XXXIV. Mort de Dioclétien. XXXV. Édit de Milan. XXXVI. Guerre contre les Francs. XXXVII. Constantin comble de bienfaits l'église d'Afrique. XXXVIII. Exemption des fonctions municipales, accordée aux clercs. XXXIX. Abus occasionés par ces exemptions, et corrigés par Constantin. XL. Lois sur le gouvernement civil. XLI. Lois pour la perception des tributs. XLII. Lois pour l'administration de la justice. XLIII. Maximin commence la guerre contre Licinius. XLIV. Licinius vient à sa rencontre. XLV. Bataille entre Licinius et Maximin. XLVI. Licinius à Nicomédie. XLVII. Mort de Maximin. XLVIII. Suites de cette mort. XLIX. Aventures de Valéria, de Prisca et de Candidianus. L. Valéria fuit Licinius, et est persécutée par Maximin. LI. Supplice de trois dames innocentes. LII. Dioclétien redemande Valéria. LIII. Mort de Candidianus, de Prisca et de Valéria. LIV. Jeux séculaires. LV. Paix universelle de l'Église. LVI. Origine du schisme des Donatistes. LVII. Conciliabule de Carthage, où Cécilianus est condamné. LVIII. Ordination de Majorinus. LIX. Constantin prend connaissance de cette querelle. LX. Concile de Rome. LXI. Suites de ce concile. LXII. Plaintes des donatistes. LXIII. Convocation du concile d'Arles. LXIV. Concile d'Arles. LXV. Les donatistes appellent du concile à l'empereur.
Depuis près de trois siècles la religion chrétienne, toujours prêchée et toujours proscrite, croissant au milieu des supplices, et tirant de nouvelles forces de ses propres pertes, avait passé par toutes les épreuves qui pouvaient en constater la divinité. Elle s'était affermie par les moyens les plus sûrs que les hommes puissent employer pour détruire ce qui n'est que leur ouvrage: et son établissement était un prodige, dont Dieu avait prolongé la durée, afin de le rendre visible aux siècles à venir les plus éloignés. Quand le christianisme n'eut plus besoin de persécutions pour prouver sa céleste origine, les persécuteurs devinrent chrétiens, les princes se soumirent au joug de l'Évangile; et l'on peut dire que le miracle de la conversion de Constantin fit cesser sur la terre un plus grand miracle. Nous allons voir la croix placée sur la tête des empereurs, et révérée de tout l'empire; l'Église appelant à haute voix et sans crainte tous les peuples de la terre; le paganisme détruit, sans être persécuté. Ces grands changements furent les fruits de la victoire de Constantin.
Au commencement de l'an 312, Maxence s'était déclaré consul pour la quatrième fois, sans collègue. Constantin, ayant pris pour la seconde fois le même titre avec Licinius, passa promptement les Alpes, et parut devant Suse [Segusium], lorsqu'on le croyait encore fort éloigné. Cette place ouvrait l'entrée de l'Italie. Située au pied de ces hautes montagnes, elle était forte d'assiette, défendue par de bonnes murailles, par des habitants guerriers et par une nombreuse garnison. Le prince, pour n'être pas arrêté dès le premier pas, offrit la paix aux habitants. Ils la refusèrent et s'en repentirent le jour même. Constantin fait mettre le feu aux portes, et planter les échelles contre les murs. Tandis qu'une partie de ses soldats lance une grêle de pierres et de traits sur ceux qui bordent la muraille, les autres montent à l'escalade, et abattent à coup de piques et d'épées tous ceux qui osent les attendre. En un moment la ville est prise; et le vainqueur, à ce premier exemple de valeur, capable d'effrayer l'Italie, en voulut joindre un de clémence propre à la charmer: il fit grace aux habitants. Mais le feu, plus opiniâtre que sa colère, s'était déja répandu bien loin; tout ce que l'épée épargnait allait être la proie des flammes. Constantin, alarmé pour des ennemis dont cet instant lui faisait des sujets, fait travailler tous ses soldats, et travaille lui-même à éteindre l'incendie. Sa bonté paraît encore plus active que sa bravoure; et les habitants de Suse, doublement sauvés en même temps que vaincus, pleins d'admiration et de reconnaissance, lui donnent leur cœur, et achèvent la conquête.
Il marche vers Turin [Augusta Taurinorum]. Dans la plaine de cette ville se présente un grand corps de troupes, dont la cavalerie toute couverte de fer, hommes et chevaux, semblait invulnérable. Cette vue, loin d'intimider le prince et les soldats, les anime en leur montrant un péril digne de leur courage. La bataille des ennemis était triangulaire. La cavalerie formait la pointe: les deux ailes composées d'infanterie, se repliaient en arrière et se prolongeaient à une grande profondeur. Les cavaliers devaient donner tête baissée dans le centre de l'armée ennemie, la percer toute entière, et tournant bride ensuite, marcher sur le ventre à tout ce qu'ils rencontreraient. En même temps les deux ailes d'infanterie devaient se déployer, et envelopper l'armée de Constantin, déja rompue par la cavalerie. Le prince, qui avait le coup d'œil militaire, comprit le dessein des ennemis à l'ordre de leur bataille. Il place des corps à droite et à gauche pour faire face à l'infanterie et arrêter ses mouvements. Pour lui, il se met au centre en tête de cette redoutable cavalerie. Quand il la voit sur le point de heurter le front de son armée, au lieu de lui résister, il ordonne à ses troupes de s'ouvrir: c'était un torrent qui n'avait de force qu'en ligne droite; le fer dont elle était revêtue ôtait toute souplesse aux hommes et aux chevaux. Mais dès qu'il la voit engagée entre ses escadrons, il la fait enfermer et attaquer de toutes parts, non pas à coups de lances et d'épée, on ne pouvait percer de tels ennemis, mais à grands coups de masses d'armes. On les assommait, on les écrasait sur la selle de leurs chevaux, on les renversait, sans qu'ils pussent ni se mouvoir pour se défendre, ni se relever quand ils étaient abattus. Bientôt ce ne fut plus qu'une horrible confusion d'hommes, de chevaux, d'armes, amoncelés les uns sur les autres. Ceux qui échappèrent à ce massacre voulurent se sauver à Turin avec l'infanterie: mais ils en trouvèrent les portes fermées, et Constantin, qui les poursuivit l'épée dans les reins, acheva de les tailler en pièces au pied des murailles.
Cette victoire, qui ne coûta point de sang au vainqueur, lui ouvrit les portes de Turin. La plupart des autres places entre le Pô et les Alpes lui envoyèrent des députés pour l'assurer de leur soumission: toutes s'empressaient de lui offrir des vivres. Sigonius, sur un passage de saint Jérôme, conjecture que Verceil fit quelque résistance, et que cette ville fut alors presque détruite. Il n'en est point parlé ailleurs. Constantin alla à Milan, et son entrée devint une espèce de triomphe par la joie et les acclamations des habitants, qui ne pouvaient se lasser de le voir et de lui applaudir comme au libérateur de l'Italie.
Au sortir de Milan, où il était resté quelques jours pour donner du repos à ses troupes, il prit la route de Vérone. Il savait qu'il y trouverait rassemblées les plus grandes forces de Maxence, commandées par les meilleurs capitaines de ce prince et par son préfet du prétoire, Ruricius Pompéianus, le plus brave et le plus habile général que le tyran eût à son service. En passant auprès de Bresce [Brixia], Constantin rencontra un gros corps de cavalerie, qui prit la fuite au premier choc et alla rejoindre l'armée de Vérone. Ruricius n'osa tenir la campagne; il se renferma avec ses troupes dans la ville. Le siége en était difficile: il fallait passer l'Adige [Athesis], et se rendre maître du cours de ce fleuve qui portait l'abondance à Vérone: il était rapide, plein de gouffres et de rochers, et les ennemis en gardaient les bords. Constantin trompa pourtant leur vigilance; étant remonté fort au-dessus de la ville, jusqu'à un endroit où le trajet était praticable, il y fit passer à leur insu une partie de son armée. A peine le siége fut-il formé, que les assiégés firent une vigoureuse sortie, et furent repoussés avec tant de carnage, que Ruricius se vit obligé de sortir secrètement de la ville pour aller chercher de nouveaux secours.
Il revint bientôt avec une plus grosse armée, résolu de faire lever le siége ou de périr. L'empereur, pour ne pas donner aux assiégés la liberté de s'échapper, ou même de l'attaquer en queue pendant le combat, laisse devant la ville une partie de ses troupes, et marche avec l'autre à la rencontre de Ruricius. Il range d'abord son armée sur deux lignes; mais ayant observé que celle des ennemis était plus nombreuse, il met la sienne sur une seule ligne, et fait un grand front de peur d'être enveloppé. Le combat commença sur le déclin du jour, et dura fort avant dans la nuit. Constantin y fit le devoir de général et de soldat. Il se jette au plus fort de la mêlée, et profitant des ténèbres pour courir, sans être retenu, où l'emportait sa valeur, il perce, il abat, il terrasse; on ne le reconnaît qu'à la pesanteur de son bras: le son des instruments de guerre, le cri des soldats, le cliquetis des armes, les gémissements des blessés, les coups guidés par le hasard, tant d'horreurs augmentées par celle d'une nuit épaisse, ne troublent point son courage. L'armée de secours est entièrement défaite; Ruricius y perd la vie: Constantin hors d'haleine, couvert de sang et de poussière, va rejoindre les troupes du siége, et reçoit de ses principaux officiers, qui s'empressent avec des larmes de joie de baiser ses mains sanglantes, des reproches d'autant plus flatteurs, qu'ils sont mieux mérités.
Pendant le siége de Vérone, Aquilée [Aquileia] et Modène [Mutina] furent attaquées: elles se rendirent, avec plusieurs autres villes, en même temps que Vérone. L'empereur accorda la vie aux habitants; mais il les obligea de rendre leurs armes; et pour s'assurer de leurs personnes, il les mit sous la garde de ses soldats. Comme ils étaient en plus grand nombre que les vainqueurs, on crut nécessaire de les enchaîner, et on manquait de chaînes; Constantin leur en fit faire de leurs propres épées, qui, forgées pour leur défense, devinrent les instruments de leur servitude.
Après tant d'heureux succès, rien n'arrêta sa marche jusqu'à la vue de Rome. Il paraît seulement par un mot de Lactance, qu'aux approches de cette ville il éprouva quelque revers; mais que sans perdre courage, et déterminé à tout événement, il marcha en avant et vint camper vis-à-vis du Ponte-Mole, nommé alors le pont Milvius. C'est un pont de pierre de huit arches sur le Tibre, à deux milles au-dessus de Rome dans la voie Flaminia, par laquelle venait Constantin. Il avait été construit en bois dès les premiers siècles de la république; il fut rebâti en pierres par le censeur Emilius Scaurus, et rétabli par Auguste. Il subsiste encore aujourd'hui, ayant été réparé par le pape Nicolas V, au milieu du quinzième siècle.
Tout ce que craignait Constantin, c'était d'être obligé d'assiéger Rome, bien pourvue de troupes et de toutes sortes de munitions; et de faire ressentir les calamités de la guerre à un peuple dont il voulait se faire aimer. Maxence, soit par lâcheté, soit par une crainte superstitieuse, se tenait renfermé: on lui avait prédit qu'il périrait, s'il sortait hors des portes de la ville; il n'osait même quitter son palais, que pour se transporter aux jardins délicieux de Salluste. Cependant affectant une fausse confiance, il n'avait rien retranché de ses débauches ordinaires. Par une précaution frivole, il avait supprimé toutes les lettres qui annonçaient ses infortunes; il supposait même des victoires pour amuser le peuple: et ce fut apparemment dans ce temps-là qu'il se fit décorer tant de fois du titre d'Imperator, qui lui est donné pour la onzième fois sur un marbre antique; vanité ridicule, qui donne à la postérité, plus exactement que l'histoire même, le calcul de ses pertes. Quelquefois il protestait hautement que tous ses désirs étaient de voir son rival au pied des murs de Rome, se flattant sans doute de lui débaucher son armée, et peu capable de sentir la différence qu'il devait y avoir entre les troupes de Sévère ou de Galérius, et des soldats conduits par Constantin et par la victoire. Il s'en fallait bien qu'il fût aussi tranquille, qu'il affectait de le paraître. Deux jours avant la bataille, effrayé par des présages et par des songes, que sa timidité interprétait d'une manière funeste, il quitta son palais, et alla s'établir avec sa femme et ses enfants dans une maison particulière. Cependant son armée sortit de Rome, et se posta vis-à-vis de celle de Constantin, le Ponte-Mole entre deux.
Ce dut être alors que Maxence fit jeter un pont de bateaux sur le fleuve, au-dessus du Ponte-Mole, apparemment vers l'endroit appelé les Roches-Rouges [Saxa rubra], à neuf milles de Rome. C'était le lieu qu'il avait choisi pour combattre, soit que le poste lui parût plus avantageux, soit pour obliger ses troupes à faire de plus grands efforts en leur rendant la retraite plus difficile, soit que, se défiant des Romains, il voulût livrer la bataille hors de leur vue. Ce pont était construit de manière qu'il pouvait s'ouvrir ou se rompre en un moment, n'étant lié par le milieu qu'avec des crampons de fer, qu'il était aisé de détacher. C'était en cas de défaite un moyen de faire périr l'armée victorieuse dans le temps même de la poursuite. Des ouvriers cachés dans les bateaux devaient ouvrir le pont, dès que Constantin et ses troupes seraient dessus, pour les précipiter dans le fleuve. Quelques modernes, fondés sur le récit que Lactance, les panégyristes et Prudence font de cette bataille, nient l'existence de ce pont; ils prétendent que ce fut du pont Milvius que Maxence dans sa déroute tomba dans le Tibre, soit qu'il l'eût lui-même fait rompre avant l'action, comme Lactance semble le dire, soit que la foule des fuyards l'en ait précipité. Mais nous suivrons ici Eusèbe et Zosime, qui décrivent en termes précis ce pont de bateaux, et dont le témoignage très-considérable en lui-même, surtout quand ils s'accordent ensemble, est ici appuyé par le plus grand nombre d'anciens auteurs.
La nuit qui précéda la bataille, Constantin fut averti en songe de faire marquer les boucliers de ses soldats du monogramme de Christ. Il obéit, et dès le point du jour ce victorieux caractère, imprimé par son ordre, parut sur les boucliers, sur les casques, et fit passer dans le cœur des soldats une confiance toute nouvelle.
Le 28 d'octobre Maxence entrait dans la septième année de son règne. Si l'on en veut croire Lactance, tandis que les deux armées étaient aux mains, ce prince, encore renfermé dans Rome, célébrait l'anniversaire de son avénement à l'empire, en donnant des jeux dans le cirque; et il ne fallut rien moins que les clameurs et les reproches injurieux du peuple pour le forcer à s'aller mettre à la tête de ses troupes. Mais les deux panégyristes, dont l'un parlait l'année suivante en présence de Constantin, et qui tous deux ne négligent rien de ce qui peut flétrir la mémoire du vaincu, ne lui imputent pas cet excès de lâcheté; Zosime s'accorde ici avec eux. Je vais donc suivre leur récit, comme le plus vraisemblable.
Maxence, qui ne se lassait pas d'immoler des victimes et d'interroger les aruspices, voulut enfin consulter l'oracle le plus respecté: c'était les livres des sibylles. Il y trouva que ce jour-là même l'ennemi des Romains devait périr. Il ne douta pas que ce ne fût Constantin; et sur la foi de cette prédiction, il va joindre son armée et lui fait passer le pont de bateaux. Pour ôter à ses troupes tout moyen de reculer, il les range au bord du Tibre. C'était un spectacle effrayant, et la vue d'une armée si belle et si nombreuse annonçait bien la décision d'une importante querelle. Quoique le front s'étendît à perte de vue, les files serrées, les rangs multipliés, les lignes redoublées et soutenues de corps de réserve, présentaient un mur épais qui semblait impénétrable. Constantin beaucoup plus faible en nombre, mais plus fort par la valeur et par l'amour de ses troupes, fait charger la cavalerie ennemie par la sienne, et en même temps fait avancer l'infanterie en bon ordre. Le choc fut terrible: les prétoriens surtout se battirent en désespérés. Les soldats étrangers firent aussi une vigoureuse résistance; il en périt une multitude innombrable, massacrés ou foulés aux pieds des chevaux. Mais les Romains et les Italiens, fatigués de la tyrannie et du tyran, ne tinrent pas long-temps contre un prince qu'ils désiraient d'avoir pour maître, et Constantin se montrait plus que jamais digne de l'être. Après avoir donné ses ordres, voyant que la cavalerie ennemie disputait opiniâtrement la victoire, il se met à la tête de la sienne; il s'élance dans les plus épais escadrons; les pierreries de son casque, l'or de son bouclier et de ses armes le montrent aux ennemis et les effraient: au milieu d'une nuée de javelots, il se couvre, il attaque, il renverse; son exemple donne aux siens des forces extraordinaires. Chaque soldat combat comme si le succès dépendait de lui seul, et qu'il dût seul recueillir tout le fruit de la victoire.
Déja toute l'infanterie était rompue et en déroute: les bords du fleuve n'étaient plus couverts que de morts et de mourants; le fleuve même en était comblé et ne roulait que du sang et des cadavres. Maxence ne perdit point l'espérance, tant qu'il vit combattre ses cavaliers: mais ceux-ci étant enfin obligés de céder, il prit la fuite avec eux et gagna le pont de bateaux. Ce pont n'était ni assez large pour contenir la multitude des fuyards qui s'entassaient les uns sur les autres, ni assez solide pour les soutenir. Dans cet affreux désordre il se rompit, et Maxence enveloppé d'une foule de ses gens, tomba, fut englouti, et disparut avec eux.
La nouvelle de ce grand événement vola aussitôt à Rome. On n'osa d'abord la croire: on craignait qu'elle ne fût démentie, et que la joie qu'elle aurait donnée ne devînt un crime. Ce ne fut que la vue même de la tête du tyran qui assura les Romains de leur délivrance. Le corps de ce malheureux prince, chargé d'une pesante cuirasse, fut trouvé le lendemain enfoncé dans le limon du Tibre; on lui coupa la tête; on la planta au bout d'une pique pour la montrer aux Romains.
Ce spectacle donna un libre cours à la joie publique, et fit ouvrir au vainqueur toutes les portes de la ville. Laissant à gauche la voie Flaminia, il traversa les prés de Néron, passa près du tombeau de saint Pierre au Vatican et entra par la porte triomphale. Il était monté sur un char. Tous les ordres de l'état; sénateurs, chevaliers, peuple, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, accouraient au-devant de lui: leurs transports ne connaissaient aucun rang: tout retentissait d'acclamations; c'était leur sauveur, leur libérateur, leur père: on eût dit que Rome entière n'eût été auparavant qu'une vaste prison, dont Constantin ouvrait les portes. Chacun s'efforçait d'approcher de son char, qui avait peine à fendre la foule. Jamais triomphe n'avait été si éclatant. On n'y voyait pas, dit un orateur de ce temps-là, des dépouilles des vaincus, des représentations de villes prises de force; mais la noblesse délivrée d'affronts et d'alarmes, le peuple affranchi des vexations les plus cruelles, Rome devenue libre, et qui se recouvrait elle-même, faisaient au vainqueur un plus beau cortége, où l'allégresse était pure et où la compassion ne dérobait rien à la joie. Et si pour rendre un triomphe complet, il y fallait voir des captifs chargés de fers, on se représentait l'avarice, la tyrannie, la cruauté, la débauche enchaînées à son char. Toutes ces horreurs semblaient respirer encore sur le visage de Maxence, dont la tête, haut élevée derrière le vainqueur, était l'objet de toutes les insultes du peuple. C'était la coutume que la pompe du triomphe montât au Capitole, pour rendre graces à Jupiter et pour lui immoler des victimes: Constantin qui connaissait mieux l'auteur de sa victoire, se dispensa de cette cérémonie païenne. Il alla droit au mont Palatin, où il choisit sa demeure dans le palais que Maxence avait trois jours auparavant abandonné. Il envoya aussitôt la tête du tyran en Afrique; et cette province, dont les plaies saignaient encore, reçut avec la même joie que Rome ce gage de sa délivrance; elle se soumit de bon cœur à un prince de qui elle espérait des traitements plus humains.
Ce ne fut dans Rome pendant sept jours que fêtes et que spectacles, dans lesquels la présence du prince, auteur de la félicité publique, occupait presque seule les yeux de tous les spectateurs. On accourait de toutes les villes de l'Italie pour le voir et pour prendre part à la joie universelle. Prudence dit qu'à l'arrivée de Constantin les sénateurs sortis des cachots, et encore chargés de leurs chaînes, embrassaient ses genoux en pleurant, qu'ils se prosternaient devant ses étendards, et adoraient la croix et le nom de Jésus-Christ. Si ce fait n'est pas embelli par les couleurs de la poésie, il faut dire que ces hommes encore païens ne rendaient cet hommage qu'aux enseignes du prince, qu'on avait coutume d'adorer. Ce qu'il y a de certain, c'est que la nouvelle conquête s'efforça de combler Constantin de toutes sortes d'honneurs. L'Italie lui consacra un bouclier et une couronne d'or: l'Afrique par une flatterie païenne, que le prince rejeta sans doute, établit des prêtres pour le culte de la famille Flavia: le sénat romain après lui avoir élevé une statue d'or, dédia sous son nom plusieurs édifices magnifiques que Maxence avait fait faire; entre autres une basilique et le temple de la ville de Rome, bâti par Hadrien et rétabli par Maxence. Mais le monument le plus considérable construit en son honneur fut l'arc de triomphe, qui porte encore son nom. Il ne fut achevé qu'en 315 ou 316. On le voit au pied du mont Palatin, près de l'amphithéâtre de Vespasien, à l'occident. Il fut bâti en grande partie des débris d'anciens ouvrages et surtout de l'arc de Trajan, dont on y transporta plusieurs bas-reliefs et plusieurs statues. La comparaison qu'on y peut faire des figures enlevées des anciens monuments avec celles qui furent alors travaillées, fait connaître combien le goût des arts avait déja dégénéré. L'inscription annonce aussi par son emphase le déclin des lettres; elle porte: Que le sénat et le peuple romain ont consacré cet arc de triomphe à l'honneur de Constantin, qui par l'inspiration de la Divinité et par la grandeur de son génie, à la tête de son armée, a su, par une juste vengeance, délivrer la république et du tyran et de toute sa faction. Il est à remarquer que le paganisme emploie ici le terme général et équivoque de Divinité, pour accorder les sentiments du prince avec ses propres idées; car Constantin ne masquait pas son attachement à la religion qu'il venait d'embrasser: il déclara même par un monument public à quel Dieu il se croyait redevable de ses succès. Dès qu'il se vit maître de Rome, comme on lui eut érigé une statue dans la place publique, ce prince qui n'était pas enivré de tant d'illustres témoignages de sa force et de sa valeur, fit mettre une longue croix dans la main de sa figure avec cette inscription: C'est par ce signe salutaire, vrai symbole de force et de courage, que j'ai délivré votre ville du joug des tyrans, et que j'ai rétabli le sénat et le peuple dans leur ancienne splendeur.
Les statues de Maximin élevées au milieu de Rome à côté de celles de Maxence, annonçaient à Constantin la ligue secrète formée entre les deux princes: il trouva même des lettres qui lui en fournissaient une preuve assurée. Le sénat le vengea de cette perfidie par un arrêt, qui lui conférait, à cause de la supériorité de son mérite, le premier rang entre les empereurs, malgré les prétentions de Maximin. Celui-ci avait reçu la nouvelle de la défaite de Maxence avec autant de dépit que s'il eût été vaincu lui-même; mais quand il apprit l'arrêt rendu par le sénat, il laissa éclater son chagrin, et n'épargna ni les railleries ni les injures.
Cette impuissante jalousie ne pouvait donner d'inquiétude à Constantin; cependant il ne s'endormit pas après la victoire. Tandis que les vaincus ne songeaient qu'à se réjouir de leur défaite, le vainqueur s'occupait sérieusement des moyens d'assurer sa conquête. Pour y réussir il se proposa deux objets; c'était de mettre hors d'état de nuire ceux qu'il ne pouvait se flatter de gagner, et de s'attacher le cœur des autres par la douceur et par les bienfaits. Les soldats prétoriens établis par Auguste pour être la garde des empereurs, réunis par Séjan dans un même camp près des murs de Rome, s'étaient rendus redoutables même à leurs maîtres. Ils avaient souvent ôté, donné, vendu l'empire; et depuis peu, partisans outrés de la tyrannie de Maxence, qu'ils avaient élevé sur le trône, ils s'étaient baignés dans le sang de leurs concitoyens. Constantin cassa cette milice séditieuse; il leur défendit le port des armes, l'usage de l'habit militaire, et détruisit leur camp. Il désarma aussi les autres soldats qui avaient servi son ennemi; mais il les enrôla de nouveau l'année suivante pour les mener contre les Barbares. Entre les amis du tyran et les complices de ses crimes, il n'en punit qu'un petit nombre des plus coupables. Quelques-uns soupçonnent qu'il ôta la vie à un fils qui restait encore à Maxence[18]; du moins l'histoire ne parle plus ni de cet enfant, ni de la femme de ce prince, dont on ne sait pas même le nom. C'est sans fondement que quelques antiquaires l'ont confondue avec Magnia Urbica: les noms de celle-ci ne peuvent convenir à une fille de Galérius.
[18] Nazarius le dit assez clairement dans son Panégyrique, § 6. Constituta enim et in perpetuum Roma fundata est, omnibus qui statum ejus labefactare poterant cum stirpe deletis.—S.-M.
Ces traits de sévérité coûtaient trop à la bonté naturelle de Constantin: il trouvait dans son cœur bien plus de plaisir à pardonner. Il ne refusa rien au peuple, que la punition de quelques malheureux, dont on demandait la mort. Il prévint les prières de ceux qui pouvaient craindre son ressentiment, et leur donna plus que la vie, en les dispensant de la demander. Il leur conserva leurs biens, leurs dignités, et leur en conféra même de nouvelles, quand ils parurent les mériter. Aradius Rufinus avait été préfet de Rome la dernière année de Maxence: ce prince, la veille de sa défaite, en avait établi un autre, nommé Annius Anulinus. Celui-ci étant sorti de charge le 29 novembre, peut-être pour être envoyé en Afrique où on le voit proconsul en 313, Constantin rétablit dans cette place importante le même Aradius Rufinus, dont il avait reconnu le mérite. Il lui donna pour successeur l'année suivante Rufius Volusianus qui avait été préfet du prétoire sous Maxence.
La révolution récente devait produire grand nombre de délateurs, comme on voit une multitude d'insectes après un orage. Constantin avait toujours eu en horreur ces ames basses et cruelles, qui se repaissent des malheurs de leurs concitoyens, et qui feignant de poursuivre le crime, n'en poursuivent que la dépouille. Dès le temps qu'il était en Gaule, il leur avait fermé la bouche. Après sa victoire il fit deux lois par lesquelles il les condamna à la peine capitale. Il les nomme dans ces lois une peste exécrable, le plus grand fléau de l'humanité. Il détestait non-seulement les délateurs qui en voulaient à la vie, mais ceux encore qui n'attaquaient que les biens. L'indignation contre eux prévalait dans son cœur sur les intérêts du fisc; et vers la fin de sa vie il ordonna aux juges de punir de mort les dénonciateurs qui, sous prétexte de servir le domaine, auraient troublé par des chicanes injustes les légitimes possesseurs.
Dans le séjour d'un peu plus de deux mois qu'il fit à Rome, il répara les maux de six années de tyrannie. Tout semblait respirer et reprendre vie. En vertu d'un édit publié par tout son empire, ceux qui avaient été dépouillés rentraient en possession de leurs biens; les innocents exilés revoyaient leur patrie; les prisonniers, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir déplu au tyran, recouvraient la liberté; les gens de guerre qui avaient été chassés du service pour cause de religion, eurent le choix de reprendre leur premier grade, ou de jouir d'une exemption honorable. Les pères ne gémissaient plus de la beauté de leurs filles, ni les maris de celle de leurs femmes: la vertu du prince assurait l'honneur des familles. Un accès facile, sa patience à écouter, sa bonté à répondre, la sérénité de son visage, produisaient dans tous les cœurs le même sentiment, que la vue d'un beau jour après une nuit orageuse. Il rendit au sénat son ancienne autorité; il parla plusieurs fois dans cette auguste compagnie, qui le devenait encore davantage par les égards que le prince avait pour elle. Afin d'en augmenter le lustre, il y fit entrer les personnes les plus distinguées de toutes les provinces, et pour ainsi dire l'élite et la fleur de tout l'empire. Il sut ramener le peuple aux règles du devoir par une autorité douce et insensible, qui, sans rien ôter à la liberté, bannissait la licence, et semblait n'avoir en main d'autre force que celle de la raison et de l'exemple du prince.
C'était au profit de ses sujets que ses revenus augmentaient avec son empire. Il diminua les tributs; et la malignité de Zosime, qui ose taxer ce prince d'avarice et d'exactions accablantes, est démentie par des inscriptions. Nous verrons dans la suite d'autres preuves de sa libéralité; elle descendait dans tous les détails: il se montrait généreux aux étrangers; il faisait distribuer aux pauvres de l'argent, des aliments, des vêtements même. Pour ceux qui, nés dans le sein de l'abondance, se trouvaient, par de fâcheux revers, réduits à la misère, il les secourait avec une magnificence qui répondait à leur première fortune: il donnait aux uns des terres, aux autres les emplois qu'ils étaient capables de remplir. Il était le père des orphelins, le protecteur des veuves. Il mariait à des hommes riches et qui jouissaient de sa faveur les filles qui avaient perdu leurs pères, et les dotait d'une manière proportionnée à la fortune de leurs époux. En un mot, dit Eusèbe, c'était un soleil bienfaisant, dont la chaleur féconde et universelle diversifiait ses effets selon les différents besoins.
La ville de Rome fut embellie. Il fit bâtir autour du grand cirque de superbes portiques, dont les colonnes étaient enrichies de dorures. On dressa en plusieurs endroits des statues, dont quelques-unes étaient d'or et d'argent. Il répara les anciens édifices. Il fit construire sur le mont Quirinal des thermes qui égalaient en magnificence ceux de ses prédécesseurs: ayant été détruits dans le saccagement de Rome sous Honorius, ils furent réparés par Quadratianus, préfet de la ville, sous Valentinien III; il en subsistait encore une grande partie sous le pontificat de Paul V: lorsque le cardinal Borghese les fit abattre, on y trouva les statues de Constantin et de ses deux fils, Constantin et Constance, qui furent placées dans le Capitole. Non content de donner à Rome un nouveau lustre, il releva la plupart des villes que la tyrannie ou la guerre avaient ruinées. Ce fut alors que Modène, Aquilée et les autres villes de l'Émilie, de la Ligurie et de la Vénétie, reprirent leur ancienne splendeur. Cirtha, capitale de la Numidie, détruite, comme nous l'avons dit, par le tyran Alexandre, fut aussi rétablie par Constantin qui lui donna son nom. Elle le conserve encore aujourd'hui avec plusieurs beaux restes d'antiquité.
Tous les savants conviennent d'après la chronique d'Alexandrie, que c'est de cette année 312, que commencent les Indictions. C'est une révolution de quinze ans, dont on s'est beaucoup servi autrefois pour les dates de tous les actes publics, et dont la cour de Rome conserve encore l'usage. La première année de ce cycle s'appelle Indiction première, et ainsi de suite jusqu'à la quinzième, après laquelle un nouveau cycle recommence. En remontant de l'an 312, on trouve que la première année de l'ère chrétienne aurait été la quatrième indiction, si cette manière de compter les temps eût été alors employée: d'où il s'ensuit que pour trouver l'indiction de quelque année que ce soit depuis Jésus-Christ, il faut ajouter le nombre de trois au nombre donné, et divisant la somme par quinze, s'il ne reste rien, cette année sera l'indiction quinzième; s'il reste un nombre, ce nombre donnera l'indiction que l'on cherche. Il faut distinguer trois sortes d'indictions: celle des Césars, qui s'appelle aussi Constantinienne du nom de son instituteur; elle commençait le 24 de septembre; on s'en est long-temps servi en France et en Allemagne: celle de Constantinople, qui commençait avec l'année des Grecs au 1er septembre; elle fut dans la suite le plus universellement employée: enfin celle des papes, qui suivirent d'abord le calcul des empereurs dont ils étaient sujets; mais depuis Charlemagne ils se sont fait une indiction nouvelle, qu'ils ont commencée d'abord au 25 décembre, ensuite au 1er janvier. Ce dernier usage subsiste encore aujourd'hui, ainsi la première époque de l'indiction pontificale remonte au 1er janvier de l'an 313. Justinien ordonna en 537 que tous les actes publics seraient datés de l'indiction.