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errements de l’école romantique. Il en est une surtout, A Maître Albert, au nº 56 du boulevard Saint-Germain, près de la rue de Bièvre, qu’on attribuait à Delacroix, et qui offre, en effet, des analogies avec la composition, le style et la couleur des ouvrages de ce grand peintre.

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Cette belle enseigne représente le célèbre philosophe Albert le Grand expliquant les livres d’Aristote aux écoliers de l’Université de Paris, en 1215. Une pareille enseigne est bien là à sa place, à deux pas de la vieille rue du Feurre ou du Fouarre, où se tenaient les écoles au moyen âge[303].

On admirait beaucoup, à l’angle de la rue de la Barillerie et du quai aux Fleurs, l’enseigne des Forges de Vulcain. Cette peinture, très éclatante en couleur, n’était pas sans mérite, comme le déclarait Eugène Delacroix, qui s’arrêtait toujours pour la regarder. On y voyait Vénus, entièrement nue, s’appuyant sur l’épaule de Vulcain.

En 1860, tout ce côté de la rue de la Barillerie disparut pour faire place au tribunal de commerce. Le magasin de quincaillerie, exproprié, transporta son matériel et son enseigne place du Châtelet, à l’entrée de la rue Saint-Denis, nº 3. Mais la vieille peinture ne parut plus digne des splendeurs du nouveau quartier, le propriétaire la fit reproduire, en faïence émaillée, par l’un de nos plus illustres peintres céramistes modernes, M. A. Jean. C’est une œuvre vraiment remarquable, la plus grande composition de ce genre qui existe à Paris. La reproduction du nu, d’une teinte uniforme, dans ces proportions qui exigent un grand nombre de carreaux de rapport, offrait une difficulté dont l’artiste n’a pu triompher qu’en donnant aux chairs un ton sensiblement jaune, qui traduit mal l’éclat de la blonde Vénus.

XXX

ORTHOGRAPHE DES ENSEIGNES

DEPUIS l’origine des enseignes de Paris, il est permis d’affirmer, même en l’absence de toute espèce de preuve, que leurs inscriptions laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de la langue et de l’orthographe, d’autant plus que la langue était à peine formée au XVᵉ siècle et que l’orthographe ne fut pas établie avant la fin du siècle suivant. Il n’y avait, à cette époque, que bien peu d’écrivains, poètes ou prosateurs, qui sussent écrire grammaticalement, et si l’orthographe était déjà perfectionnée dans les bonnes éditions de Henri Estienne et de Michel Vascosan, elle pouvait passer pour inconnue dans l’usage de la vie ordinaire. Il est donc aisé d’imaginer quelle était alors la barbarie des légendes de la plupart des enseignes, dans un temps où la grande majorité des Français ne savait ni lire ni écrire; quant à leur orthographe, elle devait être des plus fantaisistes, puisque les personnes même de la cour, les plus distinguées par la culture de leur esprit, ne rougissaient pas d’accuser à cet égard une ignorance complète dans leurs lettres particulières. On n’avait généralement aucune idée de la bonne orthographe, et la plupart des femmes de la haute société, par exemple, n’étant point là-dessus plus instruites que les femmes et les filles des marchands, il n’y avait pas lieu d’exiger des peintres d’enseignes qu’ils respectassent davantage les lois de la grammaire et de l’orthographe.

Ce fut sans doute, de la part de Molière, une grande audace que d’oser faire paraître, dans sa comédie des Fâcheux, et cela en présence de la cour de Louis XIV, le personnage de Caritidès, qui avait l’impertinence de vouloir présenter un placet au roi pour la réforme de l’orthographe des enseignes. Voici quel était le commencement de ce placet, qui s’attaquait indirectement à la plupart des nobles spectateurs, assistant alors (1661) à la première représentation de cette comédie, au château de Vaux, chez le surintendant Fouquet:

«Sire,

«Votre très humble, très obéissant, très fidèle et très savant sujet et serviteur, Caritidès, Français de nation, Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, des boutiques, cabarets, jeux de boule et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants, compositeurs desdites inscriptions, renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison, sans aucun égard d’étymologie, analogie, énergie ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres et de la nation française, qui se décrie et se déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et spectateurs desdites inscriptions:

»Supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, reviseur et restaurateur général desdites inscriptions.»

Les éclats de rire qui accueillirent cet étrange placet cachaient peut-être un certain embarras de la part des grands seigneurs, qui auraient été fort en peine de signaler les abus d’orthographe qu’il fallait corriger sur les enseignes. On pourrait supposer aussi que le placet du sieur Caritidès existait réellement, et avait été fourni à Molière par le jeune roi, pour faire honte à ses courtisans de leur mauvaise orthographe. Ce Caritidès pourrait bien être le type de Jean de Soudier, sieur de Richesource, qui tenait chez lui une école de philosophes orateurs et qui prétendait prouver que tous les écrivains, même les plus célèbres, outrageaient, dans leurs écrits, les principes de la langue française[304]. Il est très probable que quelque intraitable puriste avait adressé au lieutenant de police, sinon au roi, une supplique pour la réformation de l’orthographe des enseignes.

«Les enseignes n’ont jamais brillé par l’orthographe,» dit M. Firmin Maillard dans son étude sur les enseignes[305]. Il est donc avéré que le projet du sieur Caritidès a été bien des fois renouvelé, sans plus de succès; car nous rencontrons jusqu’à nos jours les mêmes protestations contre l’orthographe des enseignes, sans que jamais l’édilité parisienne se soit décidée, avant l’époque du Directoire, à contrarier la liberté individuelle à propos d’orthographe, d’autant plus que ces protestations indignées ne venaient pas en ligne directe de l’Académie française. Nous avons rappelé plus haut (page 367) l’ordonnance du Bureau central du Canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799), obligeant les boutiquiers à diverses modifications dans le mode d’application de leurs enseignes, et à y corriger «tout ce qui pouvait s’y rencontrer de contraire aux lois, aux mœurs et à la langue française.» Nous rencontrons une phrase à ce sujet dans l’ouvrage d’Henrion, intitulé: Encore un Tableau de Paris (Paris, Favre, an VIII, in-12): «Le Département a sagement proscrit les enseignes grotesques et leur orthographe vicieuse.» Il paraîtrait que la Révolution du 18 Brumaire, en créant le Consulat, accorda une sorte de répit aux enseignes condamnées; huit ou neuf ans plus tard, elles n’avaient pas encore été corrigées administrativement, selon le bon plaisir des Caritidès du Directoire, car l’auteur-éditeur du Cicérone parisien, le libraire A.-G. Debray, fulminait ainsi contre ces enseignes déshonorantes, dans son Indicateur, imprimé en 1808: «Rien de plus grotesque que le style et l’orthographe de la plupart des écriteaux et des enseignes de Paris; on peut dire que, sous ce rapport, la langue n’est nullement ailleurs aussi grièvement insultée que dans la capitale, et cela est véritablement honteux. Mais combien ces fautes grossières contre la langue ne sont-elles pas plus ridicules encore lorsqu’elles se rencontrent dans des inscriptions faites par ordre de l’autorité! On vient de terminer un nouveau numérotage des rues, et je vis dernièrement écrit en beaux caractères, à trois endroits différents: Carfour de l’Odéon. Cela fait vraiment pitié. Quand donc nommera-t-on un censeur des écriteaux? Et quelle opinion veut-on que l’étranger prenne des habitants de la grande ville, lorsqu’il voit partout l’ignorance et la sottise étalées sur les murs?» Le censeur des écriteaux n’avait pas été nommé, et les enseignes sans orthographe continuaient à blesser les yeux des bons Français, amis de la grammaire.

Les libraires semblaient s’être entendus pour faire une levée de boucliers contre les enseignes saugrenues et mal orthographiées. Ce n’était pas l’honnête Debray qui avait commencé l’attaque, c’était le fameux éditeur des Révolutions de Paris, le révolutionnaire Louis Prudhomme, qui, après avoir publié les Crimes des Reines de France et les Crimes de Marie-Antoinette, dénonça les crimes anti-orthographiques des enseignes, dans son Miroir de l’ancien et du nouveau Paris (1805, 2 vol. in-18, t. II, p. 208-10). J.-B. Salgues, qui n’était pas libraire, mais qui travaillait sans cesse pour les libraires, traita aussi ex professo la question de l’orthographe des enseignes dans un recueil intitulé: De Paris, des mœurs, de la littérature et de la philosophie (Paris, J.-G. Dentu, 1813, in-8º). Salgues, pour mieux dire leur fait aux barbouilleurs d’enseignes fautives et condamnables, a écrit la lettre d’un peintre d’enseigne à un commissaire de police. «J’avais cru, dit-il dans cette lettre, qui ressemble à une pétition pour obtenir la place à créer d’inspecteur et censeur des enseignes de Paris, j’avais cru que ma science me ferait remarquer; que, loin d’être confondu avec ces barbouilleurs de carrefours qui insultent Vaugelas et outragent Ronsard, on citerait mes ouvrages et mon nom avec estime et reconnaissance; que la renommée publierait mes chefs-d’œuvre et m’inscrirait avantageusement parmi les hommes qui s’élèvent au-dessus du commun de leurs confrères et honorent leur profession; mais, monsieur, rien de tout cela n’est arrivé, et quoique j’aie peint plusieurs fois la Renommée, pour annoncer la bière au pot et le riz au lait, l’ingrate m’a laissé dans l’oubli. Je vois chaque jour l’ignorance de mes confrères triompher, et les règles de l’orthographe indignement profanées par des mains barbares et sacrilèges. Comment, monsieur, dans une ville telle que Paris, au milieu d’une foule d’Académies, de Lycées et d’Athénées, ne s’élève-t-il pas un homme courageux qui dénonce tant de scandales?»

L’homme courageux, c’était lui, c’était J.-B. Salgues, qui aspirait à être désigné comme inspecteur et correcteur des enseignes de Paris, car la création de cette place était à l’ordre du jour. Il donna ensuite, à l’appui de ses justes critiques, l’indication de quelques enseignes monstrueuses qu’il avait relevées dans Paris et contre lesquelles les grammairiens criaient vengeance. «Croiriez-vous, monsieur, que, sur la porte d’un savant instituteur, je lus, en grosses lettres: COURS D’ARITEMÉTIQUE ET DE GÉOMETERIE? Plus loin, une marchande de modes annonçait qu’elle vendait de bonnes piques; c’étaient des bonnets piqués qu’elle voulait dire. J’ai remarqué, au-dessus d’une porte d’auberge, qu’on y donnait à mangé à l’Ange gardien. Et, pour peindre d’un seul trait tous les désordres de ce genre, j’ai vu, il y a quelques années, dans un chef-lieu de canton, ces mots écrits sur le cabinet d’un fonctionnaire public: BURO DU JUGE DE PET.» Le peintre d’enseigne dans la peau duquel s’était mis le bonhomme Salgues finissait par déclarer que «toutes les inscriptions devaient être revues par un écrivain-juré.» Malgré ses offres de service, Salgues ne fut pas choisi pour remplir la place à laquelle il aspirait. On institua un inspecteur vérificateur des épitaphes dans les cimetières de Paris, mais on ne créa pas cette place de censeur des enseignes, qui avait donné l’éveil à de modestes ambitions.

Il eût fallu alors un volume entier pour recueillir les inscriptions d’enseignes qui auraient offert matière à la censure des descendants du sieur Caritidès. L’opinion publique, on doit le reconnaître, a eu plus d’autorité que ne pouvait en avoir un agent officiel de la police pour mettre à l’index et faire disparaître, en fort peu de temps, ces incongruités orthographiques. A mesure que se répandirent la connaissance et la pratique de l’orthographe, les inscriptions qui prêtaient à la critique ne tardèrent pas à être corrigées ou effacées. Cependant Dufey de l’Yonne, constatait, en 1820[306], qu’un peintre d’enseigne, chargé de restaurer, rue du Faubourg-Saint-Antoine, une ancienne inscription, y avait ajouté, de son chef, une magnifique faute d’orthographe, en écrivant: Boulangerie générale des Marchées. «C’est sur le dernier mot, dit Dufey, de l’Yonne, que se trouve la correction, encore toute fraîche.» Il signalait aussi, dans la même rue, cette inscription, qui datait de plus de cent ans, et qu’on avait laissée intacte au-dessus d’un hôtel garni qui portait le nº 58: Hotelle du Bel Air. Beaucoup d’enseignes de la même époque s’étaient conservées jusqu’à nos jours avec l’ancienne orthographe traditionnelle, à la porte des cabarets et des marchands de vin: Un tel, fait nopces et festins.

Quand le Pont-Neuf était d’un bout à l’autre le rendez-vous des décrotteurs et des tondeurs de chiens, chacun de ces industriels se constituait un écriteau plus ou moins naïf et bizarre, dont il était l’inventeur; ces inscriptions étaient émaillées des fautes d’orthographe les plus originales. Balzac a pourtant passé sous silence ces chefs-d’œuvre de l’enseigne en plein vent. Il ne cite, dans son Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris, qu’une seule inscription de cette catégorie: «Au Chien fidèle, Beilliard, marchand de chiens, boulevard des Italiens, au coin de la rue de Grammont. Tond chiens et chats, châtre les uns, coupe les autres. Vat en ville, et sa femme aussi, et prend des pensionnaires.» Toutes les enseignes de tondeurs de chiens portaient alors cette expression sacramentelle et encourageante: Vat en ville. On voyait, en ce temps-là, rue de l’Hôpital-Saint-Louis, cette belle et engageante inscription: N..., jardinier, terassier, entrepran jardint, terrases, et se charge aussi de les rambleyères. Enfin, le chef-d’œuvre de l’orthographe d’enseigne se trouvait, sur la route d’Ivry, à cent pas de la barrière d’Italie: A la bote d’hoillegnons.

Au XVIIIᵉ siècle, l’orthographe fantastique et phénoménale affligeait tellement la vue des passants, qu’un digne prêtre, nommé Teisserenc, bachelier et théologien, imagina de rendre les enseignes utiles et intéressantes, au moyen d’un nouveau système d’inscriptions, lequel serait appliqué sous la direction de l’autorité; il voulait d’abord «fixer, à chaque espèce d’écriteau et d’enseigne qui regarderait le même métier et la même matière, une forme et une couleur particulière, pour les distinguer des autres: ce qui formerait une variété la plus agréable et la plus utile.» On voit que le style du réformateur des enseignes aurait eu besoin de subir une réforme académique pour être intelligible et grammatical.

Puis, «comme la première utilité qu’on doit tirer des enseignes, c’est celle du maître de l’enseigne et de sa profession», il faudrait, dit-il, «faire un nombre d’écriteaux suffisants qui portassent les principaux outils, ouvrages, ou marchandises de la même profession, etc., et le nombre fixé pour chaque profession.

»Dans les écriteaux qui marqueraient un fait historique, ajouter l’année en laquelle ce fait est arrivé, comme: A la Bataille de Fontenoy, 1745, chez un tel, marchand.» L’inscription serait nécessairement correcte sous la surveillance de l’autorité. Cet écriteau n’empêcherait pas le marchand d’y ajouter la peinture qu’il voudrait et l’explication détaillée du fait lui-même.

Enfin, outre les écriteaux explicatifs, les enseignes pourraient offrir le portrait et les noms du roi, des princes et des autres seigneurs, les portraits des grands hommes, tous les ordres de chevalerie et toutes les espèces de monnaies françaises et étrangères. Ce système ingénieux correspondait à celui que l’auteur avait projeté pour les noms des rues, auxquels il proposait d’ajouter des noms de pays et de ville, avec plus ou moins de détails géographiques et historiques. L’ouvrage que l’abbé Teisserenc avait consacré à son projet est intitulé: Géographie parisienne, en forme de dictionnaire, contenant l’explication de Paris ou de son plan, mis en carte géographique du royaume de France, pour servir d’introduction à la Géographie générale (Paris, chez la veuve Robinot, 1754, in-12). Les feuilles périodiques parlèrent de cet ouvrage comme de l’œuvre d’un fou, mais ce fou, docte et intelligent, fut comblé d’éloges par un autre fou, plus ardent et plus violent, qui s’étonna qu’une idée si neuve et si originale n’eût pas été mise aussitôt à exécution pour l’instruction du peuple.

Aujourd’hui le public est devenu difficile et fait lui-même la police de ses enseignes. Il n’y eut qu’un cri d’indignation, dans le quartier de l’Hôtel de ville, quand un marchand de chaussures ouvrant sa boutique, lors de la visite de Nasser-ed-Din à Paris, en 1873, écrivit au-dessous d’un fulgurant portrait du Schah, en grand uniforme, avec tous ses diamants: au Chah de Perse. Le commissaire de police intervint et enjoignit au cordonnier philologue de corriger la chose. Mais celui-ci lui démontra, Littré en main, que le nom du souverain persan s’écrivait indifféremment Chah ou Schah, et que, par conséquent, il avait bien le droit de faire l’économie d’une lettre sur son enseigne. L’affaire fit scandale, les journaux s’en mêlèrent; mais, en fin de compte, le malin cordonnier trouva moyen de satisfaire l’autorité et de réaliser en même temps l’économie d’une lettre, en adoptant une troisième orthographe; il fit peindre sur sa boutique: Au Shah de Perse, inscription qui subsiste, quoique le portrait ait disparu depuis peu. Nasser-ed-Din fut enchanté, paraît-il, de sa popularité et de sa ressemblance, quand on lui fit remarquer l’enseigne en question, dans une de ses tournées à travers Paris, où il n’admira franchement que deux choses, ainsi que son Journal de voyage en fait foi, les exercices du Cirque et la belle prestance de M. le préfet de la Seine. L’ingrat personnage ne mentionne pas le portrait-enseigne de la rue de Rivoli.

XXXI

DÉCHÉANCE DES ENSEIGNES ET RÈGNE DES AFFICHES

DEPUIS la révolution du 4 Septembre 1870, la dernière heure des enseignes de Paris paraît avoir sonné. Le jour même où cette révolution s’accomplissait, sans émeute et sans résistance, les enseignes furent plus compromises que les hommes; on s’attaqua de préférence à celles dont le sujet semblait avoir quelque complicité avec l’Empire et porter plus ou moins le cachet napoléonien; on ne fit pas même grâce aux souvenirs militaires de l’armée française; tout ce qui rappelait ou pouvait rappeler, de près ou de loin, la première ou la seconde époque impériale, fut condamné sans forme de procès et proscrit sans rémission. Dans l’espace de vingt-quatre heures, on enleva ces enseignes maudites et vouées à la haine des bons républicains, et l’on effaça consciencieusement toutes les inscriptions qui les concernaient. Il y avait pourtant un progrès sensible dans les mœurs de la populace, qui ne s’attaqua point matériellement aux enseignes et qui se contenta de les voir disparaître. A peine si quelques-unes furent insultées et maltraitées avant leur enlèvement.

C’était la cinquième fois, depuis 1814, que la politique prenait à parti ces pauvres enseignes, que la chute d’un gouvernement rendait tout à coup compromettantes et coupables; non seulement les plus beaux magasins perdaient avec leurs enseignes le fleuron de leur couronne, mais encore une foule d’industriels, qui avaient attaché à leurs marques de fabrique les emblèmes de l’Empire, de la Royauté ou de la République, reconnaissaient que ces emblèmes, après leur avoir été favorables, pouvaient tout à coup leur devenir dangereux et nuisibles. Il y avait toujours eu, à Paris, deux ou trois cents enseignes que la réaction mettait hors la loi chaque fois que le gouvernement venait à changer en France; il y avait aussi mille ou douze cents boutiques qui, au moment d’un cataclysme révolutionnaire, se trouvaient plus ou moins menacées pour avoir appelé la protection du gouvernement déchu, en acceptant comme un honneur l’étiquette impériale, royale ou républicaine. Cet état de choses, toujours identique dans ses résultats, donna donc à réfléchir aux marchands les plus naïfs, et chacun jugea prudent de s’abstenir désormais, dans son enseigne, de toute manifestation politique. Or, comme on peut voir de la politique dans ce qui lui ressemble le moins, on en vint tout naturellement à supprimer l’enseigne. On se souvenait en effet que, selon le temps et les circonstances, l’enseigne avait été une forme caractérisée d’opposition, de protestation ou de flagornerie.

Les enseignes ne se relevèrent guère de cette proscription vague et indistincte. Nous avons indiqué déjà, dans les chapitres précédents, les autres raisons qui les firent abandonner peu à peu par un grand nombre de commerçants, et nous n’y reviendrons pas ici. Signalons seulement la grande part que prirent naturellement à la disparition des anciennes enseignes, dont beaucoup étaient si intéressantes, les démolitions opérées à Paris dans ces vingt-cinq dernières années. Les anciennes enseignes n’ayant été remplacées presque nulle part, et ce genre d’annonce commerciale tendant à passer de mode, on comprend que la rareté des enseignes se soit faite de jour en jour. Aussi peut-on prévoir que celles qui existent encore finiront par disparaître à leur tour, quoique, même parmi les plus récentes, quelques-unes soient vraiment jolies: telles, par exemple, la Petite Fermière, de la rue Lepic; la Fraternité, au nº 54 de la rue Monge, etc., tableaux ingénieux et assez bien peints.

Peut-être l’enseigne sculptée survivra-t-elle cependant, mais plus artistique et par conséquent plus rare, si l’on peut considérer comme durable l’espèce de résurrection qu’elle a subie depuis une dizaine d’années en entrant comme motif d’architecture dans la décoration générale de la maison, transformation dont nous avons donné déjà des exemples et dont nous reparlerons tout à l’heure.

En tout cas, nous demandons grâce pour quelques-unes des anciennes enseignes qui subsistent encore, qu’on doit regarder comme de véritables œuvres d’art, et qui présentent un curieux spécimen de ce que furent les enseignes sculptées dans leur beau temps; par exemple, il serait très regrettable de voir détruire l’enseigne du Griffon, rue du Faubourg-Saint-Antoine, sculpture très fine et très élégante du XVIIIᵉ siècle, dans un médaillon d’architecture; le Vieux Satyre, au coin des rues du Four et Montfaucon; l’enseigne du Cherche-Midi, celle de la cour du Dragon, le

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Centaure, de la rue des Lombards, le Soleil d’Or, de la rue Saint-Sauveur, la Truie qui file, de la rue Saint-Antoine, l’Arbre de Jessé, au coin de la rue des Prêcheurs, les Trois Canettes, l’Hercule, rue Grégoire-de-Tours, le Lion d’Argent, rue des Prouvaires, enseignes dont nous avons reproduit les figures.

Il y a des enseignes, comme plusieurs de celles que nous venons de citer, qui dureront aussi longtemps que les maisons sur lesquelles l’artiste les a taillées dans la pierre de la façade; comme aussi le Croissant, de la rue Montorgueil, nº 9; une enseigne d’architecte, au nº 57 de la même rue; le Mouton, de la rue du Four; un curieux et très bon bas-relief, grandeur nature, non signé, mais daté de 1868, représentant deux ouvriers prenant des mesures

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sur une pierre de taille, et divers attributs du métier, au nº 12 de la rue Monge, indiquant sans doute que la maison est celle d’un entrepreneur ou d’un architecte. Mais vienne à passer par là le tracé d’une nouvelle voie, et voilà tout à bas, sans que peut-être on songe à porter l’enseigne intéressante ou curieuse au musée Carnavalet, gardien naturel de tout ce qui se rattache à l’histoire de Paris.

Ainsi, hélas! qu’a-t-on fait du Pélican, qu’on voyait encore, en 1862, déchirant ses flancs pour nourrir ses petits, sur le quai du Marché-Neuf, presque en face de la Morgue; du Petit Saint-Antoine, de la rue Saint-Sauveur, au coin de la rue Montorgueil, sculpture grossière, mais

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originale et intéressante par son caractère archaïque, bien que ne remontant pas au delà du XVIIᵉ siècle? Que sont devenus la Bouteille d’Or, grand bas-relief de la rue de la

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Cité, et le Puits, de la rue Saint-Honoré, tableau peint dans un cadre de sculpture fleuronnée d’assez bon style; et tant d’autres enseignes curieuses? Pauvres enseignes, à peine reste-t-il de vous un souvenir!

En renonçant à l’enseigne, on en a conservé cependant le titre, comme une espèce de raison commerciale, et ce titre est resté en inscription sur la boutique, aussi bien que sur les factures et les prospectus des marchands. Cette enseigne nominative est une sérieuse propriété que le commerçant a le droit de défendre vis-à-vis des contrefacteurs. Aussi la plupart des maisons de commerce en vogue se distinguent-elles par leurs enseignes nominales, inscrites en grosses lettres au frontispice des magasins. Le possesseur

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titulaire d’une enseigne se montre très jaloux de son droit acquis, lorsque la concurrence essaye de le lui disputer: de là des procès qui ont souvent donné lieu à des dommages-intérêts considérables. Quelques-unes de ces enseignes sont devenues des fiefs, que leurs propriétaires n’échangeraient pas contre des duchés-pairies, s’il en était encore. C’est à la nouveauté que revient la palme dans ce genre d’illustration: le Louvre, le Bon Marché, le Printemps, etc., remplissent l’univers de leurs noms,—c’est-à-dire de leurs enseignes,—et vous pouvez être certain que, pour une femme, ce grand nom historique: le Louvre, n’éveille plus aujourd’hui l’idée du royal palais ni du merveilleux musée, mais celle du magasin «le plus vaste du monde». D’autres, comme Pygmalion, les Statues de Saint-Jacques, le Gagne-Petit, relevés en façade sur les grandes rues nouvelles, ont ressuscité l’enseigne sculptée, en la faisant concourir à la décoration générale de la maison; ce sont quelquefois de véritables œuvres d’art. Le magasin de Pygmalion expose en cariatides, de chaque côté de son entrée principale, un Pygmalion et une Galathée fort habilement modelés. Les Statues de Saint-Jacques sont d’anciennes statues, retrouvées sur l’emplacement de Saint-Jacques de l’Hôpital. Les frères Saint, jouant sur leur nom de famille, ont décoré la façade de leur magasin de toilerie, rue du Pont-Neuf, des statues fort bien exécutées des saints patrons des quatre frères. D’autres encore que des magasins de nouveautés ont également adopté l’enseigne décorative. Le journal le Figaro s’est installé, en 1874, dans un très élégant hôtel qu’il a fait construire, rue Drouot, avec une façade des plus luxueuses, au milieu de laquelle son patron tient tout naturellement la place d’honneur, parmi de nombreux ornements présentant partout les armes de la maison, un F et une plume croisés. La statue, qui est en bronze, est l’œuvre très réussie de MM. Amy et Boisseau[307]. Enfin, rue des Écoles, on voit, non loin du square Monge, une maison couverte de sculptures dorées, plus riches que de bon goût, mais surmontée du buste de l’illustre mathématicien, qui est bien à sa place tout près de l’École polytechnique, dont il fut l’un des fondateurs. Signalons encore, dans la rue Bergère, l’ornementation de l’hôtel du Comptoir d’escompte, bâti vers 1880, où figurent, avec les statues du Commerce et de l’Industrie, des médaillons en mosaïque sur fond d’or représentant les cinq parties du monde. Mais ce sont là, jusqu’à présent, des exceptions et nous craignons bien que les enseignes matérielles et décoratives, qui semblaient être naguère l’accessoire obligé des boutiques, ne reprennent jamais entièrement possession de leurs antiques prérogatives.

On a cherché, néanmoins, à les remplacer de différentes manières et même à plus grands frais. On inventa des tableaux mécaniques, qui n’étaient, à vrai dire, que des enseignes en ronde bosse, compliquées et ingénieuses; mais si ces enseignes mouvantes avaient le privilège d’attirer beaucoup de spectateurs émerveillés et tenus en contemplation, ces spectateurs n’étaient que des curieux qui fournissaient bien peu de chalands. On inventa ensuite les enseignes lumineuses, qui produisirent d’abord beaucoup d’effet et qui, le soir, encombraient de badauds immobiles les boulevards et les rues où elles étaient offertes en spectacle aux passants. On n’a pas oublié celles d’un magasin de toilettes de femme, boulevard Saint-Denis, au coin de la rue du Faubourg-Saint-Martin: il y a quinze ou vingt ans, dès que la nuit était assez obscure, les dix fenêtres de l’entresol de ce magasin se changeaient en transparents, où l’on voyait successivement les portraits en pied de Rachel dans tous ses rôles et dans tous ses costumes.

On tenta aussi de remettre à la mode un genre d’enseigne vivante, qui avait eu grand succès, sous le Directoire, lorsqu’on installa aux portes du Jardin turc, sur le boulevard du Temple, de véritables Turcs, en chair et en os, choisis parmi les plus beaux hommes qu’on avait pu trouver pour ce rôle fatigant et stationnaire, que les belles-de-nuit se plaisaient à rendre difficile. On avait tenté depuis un essai analogue, au Palais-Royal, dans le café des Mille Colonnes, où l’on exhibait à la porte les monstrueuses nudités de la Vénus hottentote, que l’on peut aller voir en squelette, dans la salle des monstres humains, au Cabinet d’histoire naturelle du Jardin des Plantes.

Mais ce qui devait contribuer le plus à la décadence des enseignes, ce furent les affiches illustrées, qui n’étaient qu’un nouveau procédé de publicité commerciale, imité des toiles peintes que les bateleurs exposent dans les foires pour attirer les curieux, par la représentation figurée des animaux rares et extraordinaires qu’on voit au naturel dans leurs baraques. Ces affiches parlantes, avec des figures dessinées ou peintes, ont existé dans l’ancienne Rome; on en voit encore quelques-unes à Pompéi, et ces affiches étaient réellement des enseignes, quand l’image de deux serpents peints en noir sur une muraille défendait au passant de s’y arrêter pour satisfaire un besoin naturel. Nous trouvons à chaque pas, dans nos rues, des inscriptions municipales qui expriment la même défense que les deux serpents de l’antiquité romaine. Les affiches illustrées, qui n’ont reparu que de nos jours, n’ont pas tardé à ressusciter l’enseigne à l’état éphémère, mais sans cesse renouvelable avec des variantes continuelles. Ce n’est plus l’enseigne à demeure, immobilisée au-dessus d’une boutique: c’est l’enseigne qui se multiplie à l’infini et s’étale à la fois sur tous les murs de Paris; c’est l’enseigne qui se montre à tout le monde, dans toutes les rues de la capitale et qui ne disparaît, au bout de quelques jours, que pour reparaître bientôt sous une nouvelle forme, avec de nouvelles promesses et de nouvelles couleurs.

On avait d’abord imité, dans ces enseignes murales, les proportions gigantesques des anciennes enseignes de Paris au XVIIIᵉ siècle, alors qu’on voyait pendre à la boutique d’un marchand de vin une bouteille grosse comme celles que Rabelais a mises dans les mains de Gargantua, et à la boutique d’un cordonnier une botte énorme, telle qu’en portaient les ogres des contes de fées. On aperçoit encore, sur quelques grands murs nus, qui attendent le moment où ils seront cachés par de hautes constructions, les derniers échantillons de ces immenses affiches: A la Redingote grise, avec l’image grandiose de la fameuse redingote du Petit Caporal, c’est un marchand d’habits; A la Vigne de la Terre promise, avec un cep de vigne chargé de grappes de raisin qui donneraient chacune de quoi remplir un litre, c’est un marchand de vin; Au Chapeau rouge, avec le modèle de ce chapeau à larges bords qui coifferait bien une des statues assises de la place de la Concorde, c’est un chapelier. Cette bigarrure d’affiches peintes d’une façon presque indélébile, à des hauteurs prodigieuses, partout où un mur nu leur a permis de se déployer, aurait bientôt fait de Paris la ville des enseignes colossales, si l’affiche illustrée, de petite dimension, en noir et en couleurs, n’était venue mettre les annonces des marchands à la portée des yeux du passant, dans toutes les rues où la paroi d’une muraille libre pouvait être conquise et louée par l’afficheur.

Il y a bien cinquante ans que ce système d’affiches marchandes a été inauguré à Paris, d’abord avec une extrême réserve, et surtout au profit de la librairie, qui annonçait ainsi ce qu’elle nommait des nouveautés. La plupart des affiches étaient en noir, avec des gravures sur bois; plus tard, les dessins dont elles étaient ornées furent coloriés au pinceau, et, à une époque plus rapprochée, ce coloriage se fit avec des tampons d’imprimeur; puis, enfin, avec le secours de la lithographie en couleurs.

Aujourd’hui, ces chromo-lithographies qu’on affiche sur les murs sont de véritables enseignes qui ont l’apparence de gouaches et d’aquarelles.

Nous ne saurions mieux faire apprécier l’intérêt et la curiosité de ces tableaux de papier peint qu’en décrivant, d’après un article de journal (le Petit Parisien, 20 janvier 1883), la singulière et splendide collection d’affiches illustrées que M. Dessolier est parvenu à réunir dans vingt volumes in-folio maximo, contenant plus de 7 000 pièces, divisées en trois séries: la première comprend les affiches relatives aux publications de librairie; la seconde, les affiches des théâtres, bals et concerts; la troisième, qui n’est pas la moins intéressante, les affiches-enseignes du commerce et de l’industrie. On peut imaginer les efforts d’intelligence, de patience et d’adresse qu’il a fallu mettre en œuvre pour rassembler, depuis quarante ans, une pareille collection, qui, nous l’espérons, viendra un jour prendre sa retraite à la bibliothèque de la Ville.

«Les premières affiches illustrées, dit le Petit Parisien, collectionnées par notre héroïque amateur, ne remontent pas au delà de 1830. Il possède les affiches dessinées par Raffet, pour le Némésis et le Napoléon en Égypte, de Barthélemy et Méry; pour le Compagnon du tour de France, de George Sand; pour une Bible, pour l’Algérie ancienne et moderne. Il y a des affiches, dessinées par Tony Johannot, par Meissonier (avec grandissement, par Gavarni); par Célestin Nanteuil, pour Robert Macaire et Don César de Bazan; par Manet, par Félix Braquemont, ainsi que toutes les ravissantes fantaisies de Chéret, aujourd’hui le maître triomphant de l’affiche d’art, illustrée et coloriée.

»Cette collection, où la Confiturerie Saint-James et les Machines à coudre coudoient les plus délicieuses excentricités de Chéret et de Grévin, donne d’innombrables renseignements sur les mœurs, les costumes, les voyages, les succès d’un jour, les spectacles, les modes, les plaisirs, les préoccupations, les caprices quotidiens, les folies sociales et politiques de Paris depuis un demi-siècle.»

Le journaliste, dans la piquante énumération de ces affiches, n’a oublié que les enseignes des marchands, qui figurent aussi avec éclat dans la précieuse et originale collection de M. Dessolier.

Quant aux enseignes de Paris, peintes ou sculptées, que les démolitions successives de tant de vieilles maisons ont fait recueillir, quelques-unes ont été transportées au musée Carnavalet. Notre ami M. Jules Cousin a bien voulu en faire pour nous un petit catalogue descriptif et raisonné, qui formera l’Appendice naturel de l’Histoire des Enseignes de Paris.

APPENDICE

LES ENSEIGNES DU MUSÉE CARNAVALET

APRÈS le Musée des enseignes, qui fait l’objet de notre vingt-neuvième chapitre, venons aux enseignes des musées.

Aujourd’hui que le goût des choses du passé s’est largement développé, par un sentiment général de réaction contre le vandalisme aveugle qui a promené à travers Paris la pioche municipale d’abord et ensuite la flamme de la Commune,—à peu près aussi criminelles l’une que l’autre aux yeux de l’archéologue et du vrai Parisien,—il n’est si vulgaire souvenir d’autrefois qui ne passe à l’état de relique et n’excite l’intérêt des curieux. Le nouveau musée Carnavalet, spécialement consacré à l’histoire de Paris, ne pouvait négliger les anciennes enseignes, malheureusement bien rares déjà quand on commença à le former. Les démolisseurs de la noble cité se préoccupaient médiocrement de ces pauvres enseignes et même des monuments historiques plus importants; pourvu que les grandes voies stratégiques s’ouvrissent et que les millions vinssent remplir la caisse des spéculateurs, tout était pour le mieux dans le nouveau Paris uniforme et maussade qu’ils avaient rêvé, et qu’ils ont malheureusement réalisé. Pardonnons-leur, mes frères, car ils n’ont jamais su ce qu’ils faisaient!

Le principal instigateur de ce grand massacre du passé eut pourtant un semblant de remords, inspiré sans doute par les lamentations de ces nomades de Parisiens et par les observations des quelques athéniens égarés dans son entourage, auxquelles d’ailleurs il ne comprenait rien. «Les gens de qualité s’intéressent-ils à ces petites drôleries? demanda-t-il entre deux adjudications.—Oui, monsieur le baron.—Je m’y intéresserai donc.» Et c’est ainsi que fut institué le musée historique municipal, destiné à recueillir les épaves de la grande dévastation.

Ce musée—assez mal dirigé d’ailleurs à ses débuts, et que MM. Ferdinand Duval et Hérold durent ramener dans la bonne voie par un vigoureux coup de balai—recueillit de 1867 à 1870, dans le chaos des démolitions, quelques enseignes curieuses.

Deux ou trois seulement avaient auparavant trouvé asile à l’hôtel de Cluny. Ce sont:

La Truie qui file, de la rue de la Cossonnerie, petit bas-relief du XVIᵉ siècle en pierre peinte, et les Trois Barbeaux, de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, belle enseigne du XVIIᵉ siècle, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, p. 392 et 397.

Nous ne savons de quelle maison provient une autre enseigne en fer repoussé, donnée au même musée par M. Mathieu Meusnier; elle représente, dans un encadrement formé de rinceaux et de figures chimériques, les outils du tonnelier.

La collection d’enseignes conservées à Carnavalet est beaucoup plus riche.

Nous avons déjà mentionné et représenté la Fontaine de Jouvence (p. 41), le Chapeau fort (p. 223), le Chat noir, de la rue Saint-Denis, enseigne de la maison où, dit-on, est né Eugène Scribe, souvenir qui lui donne plus de prix que la renommée de sa confiserie.

Une autre très jolie enseigne de la rue Saint-Denis, nº 77, vient d’être offerte au musée par le propriétaire, M. Faynaud, en train de reconstruire sa maison; c’est l’Éducation de la Vierge, charmant bas-relief de la fin du XVIᵉ ou du commencement du XVIIᵉ siècle, qui décorait le trumeau central du premier étage, entre les deux fenêtres de l’étroite façade. La Vierge enfant, malheureusement décapitée, épelle sur un livre tenu par sainte Anne, sa mère.

L’enseigne du Puits de Rome, jadis rue Phélipeaux, se voit à l’entrée de la bibliothèque; le puits et l’inscription sont tracés en or sur une plaque de marbre noir:

1666. CE CAREFOUR EST VULGAIREMENT APELÉ
LE PUIS DE ROME

Dans l’escalier de dégagement de l’ancien Bureau des Drapiers, réédifié au fond du jardin, ont été groupées les autres enseignes, presque toutes en fer repoussé. Il est regrettable que l’on n’ait pas pris note de la provenance en temps utile; il serait aujourd’hui fort difficile de la constater, à moins de faire appel aux souvenirs de ceux qui ont pu les voir en place il y a quelque vingt ans. Avis aux visiteurs du musée.

[Image non disponible.]

Voici d’abord quatre enseignes de serruriers particulièrement soignées, car le maître forgeait son enseigne lui-même, et tenait à donner par là un échantillon avantageux de son talent:

1º Très belle potence fleuronnée, formée de rinceaux sortant d’une corne d’abondance, mêlés de feuillages et de cartouches très compliqués; une grande clef, également ornée, pend à l’extrémité de la tige.

2º Une autre clef suspendue à une potence, dans le même genre, mais plus simple et plus petite.

3º Deux clefs passées en sautoir et surmontées d’une couronne de fleurs de lis.

4º Enfin deux clefs dorées ordinaires.

Ces quatre enseignes paraissent dater du XVIIIᵉ siècle.

Serait-ce encore un serrurier qui aurait pris pour enseigne ce grand cadran d’horloge en fer forgé et ajouré, au-dessous duquel flambe un cœur couronné? La devise devait être: A l’Exactitude. L’exactitude est de tous les métiers; et ce grossier cadran de fer qui n’offre aucune trace de dorure ne conviendrait guère à un horloger. Il paraît être du XVIIᵉ siècle.

Du même temps serait ce casque largement empanaché qui rappelle celui de l’ancienne statue de Louis XIII, sur la place Royale, et les galantes coiffures des Romains du carrousel de 1662 ou des héros d’opéra. Cette enseigne de heaumier armurier pourrait bien être contemporaine du Grand Cyrus; mais nous doutons fort qu’elle provienne de Paris, où nous l’aurions certainement remarquée avant sa mise au rebut.

Nous reconnaissons, par exemple, les Trois Rats (p. 90), et le profil du Grand Necker coiffé de la perruque dite à queue de rat. Loin de nous la pensée malséante d’établir une comparaison quelconque entre ces rongeurs et le ministre populaire des beaux jours de 89. Nous trouvons même assez irrévérencieux que cette illustre tête ait servi d’enseigne à un perruquier.

Nous préférons de beaucoup pour cet usage la Perruque à marteaux peinte sur une plaque de tôle qui figure tout à côté. Le sens n’est pas douteux et le modèle est plus rare, la simple peinture ne résistant pas, comme le relief, aux intempéries de la rue.

Voici un grand éperon à chaîne, du XVIIᵉ siècle, propre à figurer, à côté du casque ci-dessus mentionné, à la porte d’un éperonnier; nous doutons aussi de son origine parisienne; il nous paraît trop remarquable pour n’avoir pas attiré l’attention sur place.